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Full text of "La Dominicale : journal des paroisses, consacré aux intérêts de la religion"

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LA 


DOMIIllCALE 

Smiintal  lfe&  |3arat^^e^, 

CONSACRÉ  AUX  INTÉRÊTS  DE  LA  RELIGION, 

A  1  A  POLITIQUE  ,  AUX  SCIENCES  ,  AUX  LETTRES  ET  AUX  ARTS,  DANS  LEURS  RAPPORTS  AVEC  EI.I.E. 


Livraisons  du  1"'  Novembre  au  1"  Juillet. 

1"  ANNÉE. 

TOME  PREMIER. 


AU  BUREAU  DE  LA  DOMINICALE. 

HUE    GUÉmÎGAUD,    N"  T, 


^854 


LA 


DOMINICALE. 


IMPRIWEIUE  DE  FELIX  LOCQtHK  , 
rue  ^f.-D.-(.^es-!■Victoiros,  q''IO. 


LA 


DOMINICALE 

CONSACRÉ  AUX  INTÉRÊTS  DE  LA  RELIGION, 

AVX  SCIENCES ,  AUX  LETTRES  ET  AUX  ARTS  ,  DANS  LEURS  RAPPORTS  AVEC  ELtE. 
ORNÉ    DE    GRAVURES    ET   DE    VIGNETTES. 


TOME  PREMIER. 


PARIS 


AU  BUREAU  1>E  LA  DOMINICALE, 

ÎUIE    GUÉNÉGALD,    N°  7. 


'1853 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

•in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/ladominicalejour01pari 


CONSACRÉ  AUX  INTÉRÊTS  DE  LA  RELIGION, 


EXPOSÉ  ©ES    QUESTIONS  RELIGIEUSES    QUI 
SERONT  TRAITÉES  DANS  LA  DOMINICALE. 

Nous  avons  dit  dans  notre  prospectus: 
au  milieu  de  la  perturbation  des  sociétés  un 
instinct  secret  contre  lequel  se  soulèvent 
en  vain  les  mauvaises  passions ,  pousse  les 
hommes  vers  les  croyances  religieuses  ,  et 
il  est  aisé  de  reconnaître  qu'une  transfor- 
mation mystérieuse  s'opère  au  fond  des 
âmes,  qu'une  voix  intime  et  forte  com- 
mence à  se  faire  entendre  à  toutes  les  cons- 
ciences. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  les  habi- 
tudes de  la  vie  ,  au  foyer  de  la  famille  et 
dans  les  actions  extérieures,  que  se  mani- 
feste ce  retour  aux  vérités  éternelles-,  on  le 
retrouve  encore  dans  les  œuvresde  l'art, dans 
les  investigations  de  la  science,  et  jusque 
dans  les  productions  les  plus  frivoles  de  la 
littérature.  Il  semble  que  Dieu  n'ait  permis 
à  l'esprit  de  religion  et  de  foi  de  se  retirer  de 
nous  que  pour  humilier  notre  orgueil ,  en 
nous  enseignant  que  sans  lui ,  abandonnés 
à  l'esprit  de  vertige  et  d'erreur,  nous  nous 
débattrions  éternellement  dans  le  doute  et 
les  ténèbres  ,  et  qu'un  jour  nous  serions 
contraints  de  crier  vers  lui  du  fond  de 
l'abîme. 

C'est  là  que  la  société  est  arrivée  au- 
jourd'hui j   elle  crie  vers  Dieu. 

Seconder  cette  tendance  des  esprits ,  en- 
courager les  timides,réveiller  les  indifférensj 
nioulrersoLis  tous  les  rapports  de  grandeur  et 
d'influencemorale,  les  objets  sacrés  vers  les- 
quels la  société  se  tourne  d'elle-même  ;  faire 
ressortir  dans  la  religion  catholique  cette  ad- 
mirable unité,  conditioo  première  de  toute 


existence,  et  qui  n'est  qu'en  elle  seule*,  la 
poser  comme  l'unique  puissance  capable 
de  prévenir  les  écarts  du  génie ,  de  donner 
un  but  à  la  pensée ,  et  à  l'art  de  sublimes 
inspirations  j  faire  de  sa  morale  le  seul  asile 
où  les  âmes  froissées  par  le  choc  des  pas- 
sions et  des  événemens  peuvent  trouver  ce 
repos  ou  ces  consolations  contre  lesquels 
ne  prévalent  pas  les  illusions  du  monde  et 
les  révolutions  des  empires ,  tel  est  le  but 
que  nous  nous  sommes  particulièrement 
proposé.  Pour  donner  une  idée  de  la  ma- 
nière dont  nous  avons  compris  notre  mis- 
sion ,  nous  offrons  en  sommaire  des  ma- 
tières que  nous  devons  successivement 
développer. 

La  Religion  peut  être  considérée,  i^dans 
son  principe  ,  I'Egriture-Sainte  j  2°  dans 
ses  dogmes;  5"  dans  sa  morale  ;  4"  dans  sa 
discipline;  5°  dans  son  culte,  expression 
de  ses  croyances. 

La  Pieliglon  dans  son  principe» 

1°.  Les  livres  de  l'ancien  et  du  nouveau 
Testament  contiennent  l'histoire  des  trois 
grandes  manifestations  de  la  Divinité  à  la 
terre ,  la  création  ou  révélation  primitive, 
la  révélation  mozaïque,  et  la  révélation 
chrétienne.  C'est  là  toute  l'histoire  de  la 
Religion.  Il  est  donc  d'une  haute  impor- 
tance de  commencer  l'étude  du  christia- 
nisme par  prouver  V autherdicilé ,  Vi/ité- 
grife  et  la  véracité  des  livres  saints.  Notre 
base  ainsi  faite,  nous  exposerons  la  doc- 
trine de  ces  livres  dans  l'ordre  religieux , 
politique  et  moral-,  nous  la  comparerons 
avec  celle  des  législateurs  anciens  et  mo- 
dernes que  le  dernier  siècle  ne  rougissait 


9 

•a 


LA   DOMINICALE  k 


pas  d'opposer  à  Moïse  et  à  Jésus -Chris t. 
Alors  viendront  les  questions  qui  rentrent 
dans  les  immenses  domaines  de  la  science 
et  de  l'histoire  : 

1°.  Ori[;ine  du  monde;  divers  systèmes 
sur  la  formation  du  globe.  —  Buffon.  • — 
Cuvier.  —  Création  de  l'homme;  sa  chute, 
et  ses  suites.  —  Déluge.  —  Régénération. 

2".  Origine  des  sociétés  :  institution  du 
mariage.  —  Polygamie  ,  monogamie.  — 
Etablissement  des  sacrifices  :  sacrifices  d'a- 
nimaux ,  sacrifices  humains. 

3".  Constitution  religieuse  et  politique 
des  Juifs. — Principales  époques  de  leur  his- 
toire, de  leurs  malheurs  :  leur  conservation 
au  milieu  des  nations  sans  aucun  mélange. 

4".  Prophéties  :  leur  vérité ,  leur  accom- 
plissement; langage  des  prophètes. 

5".  Style  des  livres  saints. 

6'\  Coup-d'œil  rapide  surl'étatdesécoles 
de  la  Grèce  avant  la  venue  de  Jésus-Christ. 
Systèmes  contradictoires;  aberrations  de 
ses  philosophes  sur  Dieu  et  la  morale. 

7".  Incarnation  de  Jésus-Christ  :  sa  vie, 
sa  mort ,  sa  résurrection  ;  miracles  ;  leur 
certitude  ;  fondation  du  christianisme  ; 
martyrs. 

8".  Evangile  :  beauté  de  sa  doctrine  et 
de  sa  morale  :  comparaison  de  la  loi  an- 
cienne et  de  la  loi  nouvelle. 

9°.  Accord  dans  le  récit  des  quatre  évan- 
gélistes  :  considérations  sur  les  écrits  des 
apôtres ,  et  de  saint  Paul  en  particulier. 

10".  Constitution  primitive  de  l'Eglise; 
ses  développemens  :  Hiérarchie  ecclésias- 
tique :  Institution  d'un  sacerdoce  destiné  à 
perpétuer  l'œuvre  de  Jésus-Christ  :  Unité 
de  l'Eglise:  Avantage  du  sacerdoce  chré- 
tien pour  la  société. 

Dogmes. 

1".  Toutes  les  religions  ont  leurs  dogmes. 
Comparaison  entre  les  dogmes  chrétiens  et 
ceux  des  autres  religions. 

2".  Considérations  sur  les  mystères:  la 
Trinité  ,  PIncarnation  ,    la   Rédemption , 

3"  Institution  des  sacrcmens. —  Sacre- 
mens  dans  Pancienne  loi ,'  et  même  chez 
les  peupler>jc)ïivés  de  révélations. 


4"  Baptême.  —  Sa  nécessité  pour  le 
salut,  infidèles enfans  morts  sansbaplême. 

b'\  Pénitence;  confession  des  péchés, 
publique,  auriculaire. 

6'.  Eucharistie  considérée  comme  sa- 
crement ,  comme  sacrifice. 

7  .  Doctrine  consolante  de  la  grâce,  qui 
unit  Dieu  à  Phomme;  la  vie  à  venir,  etc. 

8°.  De  la  croyance  en  général.  Examen 
de  tous  les  systèmes  philosophiques  sur  la 
certitude  par  rapport  à  la  religion. 

9°.  Du  scepticisme ,  de  ses  erreurs;  de 
l'athéisme  ,  du  déisme ,  de  Phérésie  ,  et  de 
leurs  conséquences  anti-sociales. 

10°.  Existence  de  Dieu. 

11".  Immortalité,  spiritualité  de  Pâme, 
éternité  des  peines  et  des  récompenses. 

1 2*^.  Doctrine  consolante  sur  le  salut  des 
hommes. 

i3".  La  foi  nécessaire  au  salut.  L'Église 
seule  gardienne  de  la  Foi  ;  hors  de  l'Église 
point  de  salut. 

Morale  e'vangeltque. 

1  o.  Elle  embrasse  les  devoirs  de  Phomme 
envei-s  Dieu  ,  les  autres  hommes  et  lui- 
même. 

2°.  Notions  sur  l'origine  du  bien  et  du 
mal  ;  loi  naturelle  ^  premier  devoir  qu'elle 
impose. 

3°.  De  la  morale  évangélique  comparée 
avec  celle  de  l'ancien  Testament. 

4°.  Ordres  religieux ,  services  qu'ils  ont 
rendus  au  catholicisme  ,  aux  sciences  , 
aux  lettres  et  à  Pagriculture. 

5°.  Providence  dans  l'ordre  moral. 

6°.  Les  préceptes  de  la  Religion  peuvent- 
ils  être  régulièrement  observés  dans  les 
diverses  classes  de  la  société  ,  et  dans  toutes 
les  circonstances  de  la  vie  ? 

7°.  Guerres  de  Religion  ;  à  quoi  doit-on 
les  attribuer? 

8".  Croisades,  leurs  conséquences  mo- 
rales et  politiques. 

9".  Tolérance  religieuse. 

10".  La  société  pourrait-elle  exister  sans 
la  Religion. 

Ciille. 

1°.  Culte  intérieur  et  extérieur  dus  à 
Dieu. 


LA   DOMINICALE. 


2°.  Considérations  sur  le  culte  intérieur 
ou  ascétisme. 

5''.  Cérémonies  catholiques  propres  à 
exalter  les  sentimens  de  piété.  —  Semaine 
sainte  à  Rome;  —  Culte  protestant;  — 
Cérémonies  payennes. 

4*^.  Comparaison  des  monumens  anciens, 
égyptiens  ,  grecs ,  romains ,  avec  nos  édi- 
fices religieux  de  différentes  architectures. 

5'\  Peinture,  musique,  poésie,  élo- 
quence ,  considérées  comme  l'expression 
du  sentiment  religieux. 

6^.  Influence  du  catholicisme  sur  la 
philosophie  et  la  littérature. 

7°.  Ecrits  des  Pères  de  l'Église  ;  scolasti- 
ques  du  moyen  âge. 

Discipline. 

Les  convenances  et  l'opportunité  des 
temps  nous  dirigeront  dans  le  choix  des 
questions  de  discipline  à  traiter  dans  la 
Dominicale.  Nous  nous  contenterons  d'in- 
diquer les  suivantes,  qui  sont  d'un  intérêt 
plus  général. 

1°  Histoire  de  la  discipline  ecclésias- 
tique, conciles,  synodes,  officialités. 

2°  Des  infractions  aux  lois  de  l'Eglise. 

3°  L'Église  a-t-elle  seulement  le  pou- 
voir d'expliquer  les  lois  divines? 

4°  *  Lois  pénales  ecclésiastiques. 

5"  Biens  du  clergé-,  origine  de  ces  biens; 
recherches  sur  leur  propriété. 

6*^  Possessions  du  clergé  en  Italie,  en  Al- 
lemagne, en  Espagne,  en  x4ngleterre. 

7°  Position  actuelle  du  clergé  français  ; 
du  traitement  des  curés;  origine  du  ca- 
suel. 

8"  Fondations  pieuses. 

9"  De  la  législation  des  fabriques  ,  des 
églises,  des  presbytères ,  des  communautés 
relir>ieuses. 

10"  Décisions  de  la  jurisprudence  sur  les 
matières  religieuses. 

Nous  ne  prétendons  nullement  avoir 
renfermé  dans  un  cadre  aussi  étroit  toutes 
les  séries  de  questions ,  qui  peuvent  se  di- 
viser et  se  subdiviser  à  l'infini ,  et  que  nous 
traiterons  dans  notre  Dominicale.  Aussi 
nous  empresserons-nous  d'accueillir  et  de 


résoudre  toutes  celles  que  nos  abonnés  croi- 
ront devoir  nous  adresser  dans  l'intérêt  de 
la  religion ,  aussi  bien  que  dans  celui  de  ses 
ministres. 


RELIGION. 


DD  CATHOLICISME  COMME  PUISSANCE  CIVILISATRICE 
(Premier  Article.) 

Tous  les  chefs  de  doctrine  qui  consa- 
crent leur  plume  ou  leur  parole  au  main- 
tien d'un  certain  ordre  d'idées ,  ont  soin 
de  placer  derrière  elles  un  principe  assez 
fort  pour  les  porter,  et  assez  fécond  en 
déductions  vraies  et  générales,  pour  que  le 
grand  nombre  s'intéresse  aux  efforts  de  leur 
prédication.  Ainsi  ,  les  philosophes  ont 
parlé  jusqu'ici  au  nom  des  vérités  ration- 
nelles, et  en  faveur  de  l'instruction  des 
masses;  les  politiques^  qu'on  a  long-temps 
nommé  libéraux ,  ont  pris  texte  de  l'égalité 
naturelle  des  hommes,  et  ont  réclamé 
l'émancipation  et  le  gouvernement  libre 
des  royaumes  ;  nous  autres ,  nous  prenons 
les  doctrines  catholiques  pour  point  de 
départ ,  et  le  bonheur  de  l'humanité  pour 
but. 

Quand  nous  disons  bonheur,  nous  en- 
tendons la  satisfaction  de  toutes  les  facultés 
nobles  de  l'homme ,  le  développement  des 
désirs  honnêtes  et  généreux  que  Dieu  a 
semés  dans  son  cœur.  Nous  croyons  que 
le  christianisme  catholique  ne  retranche 
aucune  idée,  ne  condamne  aucun  senti- 
ment de  ceux  qui  conduisent  à  la  plus 
grande  dignité  de  l'individu  et  de  l'espèce; 
et  nous  le  proposons  hautement  comme 
l'ensemble  des  doctrines  les  plus  belles ,  les 
plus  morales ,  les  plus  suffisantes ,  les  plus 
universellement  applicables  qui  aient  ja- 
mais été  offertes  aux  sociétés. 

Il  s'est  élevé,  dans  ces  derniers  temps, 
deux  griefs  principaux,  dans  lesquels  se 
résume  toute  la  résistance  faite  au  catho- 
licisme ,  et  qui  formulent ,  dans  leur  plus 
grande  valeur ,  les  attaques  de  la  philoso- 
phie et  de  la  politique  coutre  la  religion 
chrétienne.  Le  premier  qui,  ù  vrai  dire , 
est  un  peu  plus  ancien  que  l'autre ,  con- 


l 


LA   DOMINICALE. 


siètc   à  reprocher   au    catholicisme   son 
amour  du  pouvoir  temporel;  le  second, 
à  le  considérer  comme  une  doctrine  qui  a 
fait  son  temps ,  et  qu'il  est  nécessaire  de 
balayer  à  son  tour,  comme  il  balaya  lui- 
même  le  paganisme.  Notez  bien   que  ces 
deiîx  reproches  sont  faits  à  la  religion  chré- 
tienne ,  au  nom  du  bonheur  et  de  la  liberté 
des  peuples ,  ce  qui  leur  donne  un  certain 
air  de  candeur ,  et  les  rend  plus  spécieux 
aux  yeux  des  simples.  En  général ,  il  faut 
rendre  cette  justice  à  l'impiété  actuelle, 
qu'elle  ressemble  aux  bourreaux  du  Christ 
et  ne    sait   pas  ce    qu'elle    fait.  La  géné- 
ration   qui    achève    de  s'éteindre  n'était 
pas    ainsi   -,    lorsqu'un    Voltairien     blas- 
phémait, il  entrait  en  fureur,  il  appelait 
Jésus-Christ  un  imposteur  et  les  apôtres 
des  misérables-,  mais  il  avait  malgré  lui 
devant  ses  yeux  leurs  radieuses  images,  et 
il  tremblait-,   il  faisait  effort  pour  ne  pas 
croire  ,  et  son  impiété  était  pénible  ,  cour- 
roucée comme  une  révolte.  Aujourd'hui , 
le  vertige  du  dix-huitième  siècle  est  passé  ; 
la   grande  conspiration  encyclopédiste   a 
été  menée  à^fin,  la  croix  a  été  traînée  dans  la 
boue  et  le  sang,  et  il  n'a  pas  fallu  de  longues 
années  ,   pour  s'apercevoir  du  vide    que 
l'absence  de  Dieu  laisse  dans  les  temples. 
Vainement  on  y  a  porté  les  philosophes;  à 
peine  si  leurs  cercueils  réunis  ont  pu  rem- 
plir un  coin  obscur  dans  les  caveaux  ;  mais 
dans  la  nef,  rien;  dans  l'immensité   des 
coupoles ,  rien-,  au  faîte  des  grands  piliers, 
autour    desquels    serpentait    autrefois  la 
pensée  religieuse,  rien.  Les  athées  du  siècle 
dernier  sont  donc  passés  de  mode  -,  et  leurs 
livres  honteux  sont  vainement  exposés  de- 
vant quelques  rares  boutiques ,  où  le  public 
les  laisse  comme  à  un  pilori.  La  génération 
présente  n'est  doncpasirréligieuse  par  philo- 
sophisme, mais  par  nonchalance,  par  habi- 
tude, quelquefois  même  par  philanlropie, 
persuadée  qu'elle  est  que  le  christianisme 
est  une  doctrine  usée ,   qui  arrête  le  dé- 
veloppement de  la  civilisation. 

Cette  conviction,  partiedes  sommitésde 
lasociélé,  s'est  peu  à  peu  infdtrée  jusqu'à 
ses  racines-,  et  c'est  une  chose  à  la  fois  cu- 


rieuse et  déplorable,  que  les  formes  s0U3 
lesquelles  elle  se  manifeste  dans  les  diffé- 
rentes parties  de  notre  organisation  poli- 
tique. Le  philosophe,  c'est-à-dire  ,  main- 
tenant ,  un  homme  qui  est  parvenu  à 
coordonner  quelques  idées  générales ,  for- 
mule dogmatiquement  sou  opposition  anti- 
chrétienne -,  le  juriste  se  plaint  de  voir 
le  catholicisme  se  mêler  aux  lois  civiles, 
empêcher  le  mariage  des  prêtres  et  le  di- 
vorce des  laïques  ;  le  député  refuse  aujclergé 
l'influence  municipale,  et  le  maire  fait 
ouvrir  les  portes  de  l'église  ,  pour  y  in- 
troduire le  cadavre  d'u|^  homme  qui  toute 
sa  vie  a  blasphémé  la  religion.. 

On  ne  peut  pas  dire  en  général,  qu'il  y 
ait  au  fond  de  ces  actes  de  la  haine  contre 
le  christianisme;  il -y  a  tout  simplement 
préférence  pour  ce  qu'on  appelle  ordre 
civil.  Cette  préférence,  autrefois  haineuse, 
réactionnaire  ,  violente ,  est  aujourd'hui 
calme  et  froidement  raisonnée.  On  fait 
ainsi  ,  parce  qu'on  ne  croit  pas  pou- 
voir mieux  faire ,  et  l'opinion  publique 
est  si  bien  disposée  aux  choses  bonnes  et 
vraies,  l'impiété  est  si  naïve,  qu'il  suffi- 
rait de  montrer  le  christianisme  dans  sa 
beauté  primitive ,  pour  attirer  à  lui  toute 
cette  masse  d'intelligences  errantes ,  qui 
cherchent  à  se  prendre  à  un  grand  et  noble 
principe. 

Or ,  nous  nous  sommes  dit  que  le  catho- 
licisme pourrait  être  expliqué  avec  fruit, 
aujourd'hui  mieux  que  jamais-,  d'abord 
parce  que  n'étant  pas  haï,  mais  seulement 
ignoré ,  on  ne  rencontrerait  plus  de  ces 
partis  pris  qui  rendent  les  discussions  inu- 
tdes-,  ensuite,  parce  qu'en  un  temps  où 
l'on  soulève  de  toutes  parts  des  questions 
politiques  et  morales,  on  serait  tout  étonné 
d'en  trouver  dans  l'histoire  et  les  croyances 
de  la  religion  chrétienne  les  plus  simples 
et  les  plus  rigoureuses  solutions.  C'est  dans 
cette  vue  que  nous  allons  développer  au- 
jourd'hui quelques  points  du  christianisme, 
qui  touchent  aux  choses  sociales-,  et  nous 
avons  la  confiance  qu'après  avoir  suivi 
l'enchaînement  de  nos  idées,  on  demeurera 
convaincu ,  comme  nous ,  que  la  doctrine 


LA    DOMINICALE, 


B 


du  Christ  est  de  toutes  la  plus  larçe ,  la 
seule  vraiment  libérale ,  celle  qui  a  le  plus 
fait,  et  qui  est  destinée  à  faire  le  plus 
pour  la  civilisation  des  peuples. 

Le  christianisme  est  la  religion  qui  a  donné 
lieu  aux  plus  magnifiques  développemens 
philosophiques  et  littéraires,  et  les  travaux 
des  Pères  sont  restés  et  resteront  comme  le 
plus  impérissable  monument  de  l'esprit 
humain.  Cependant  il  est  une  vérité  qui 
n'est  peut-être  pas  assez  sentie  par  ceux 
qui  se  servent  de  ces  travaux ,  pour  expli- 
quer ou  pour  défendre  la  religion  ,  et  que 
nous  croyons  utile  de  signaler.  Dans  cette 
polémique  sublime  soutenue  contre  tous 
les  ennemis  de  la  foi,  les  Pères  n'ont  traité 
que  les  questions  soulevées  de  leur  temps^ 
n'ont  résolu  que  les  objections  qui  leur 
étaient  faites.  Nous  n'entendons  pas  parler 
ici  dans  un  sens  de  restriction  absolue-,  mais 
nous  croyons  exact  de  dire  qu'il  existe  une 
foule  d'idées  qu'on  chercherait  vainement 
dans  les  élucubrations  sacrées  des  premiers 
siècles.  Et  cela  nous  semble  d'ailleurs  na- 
turel •,  au  moment  où  se  fondait  une  reli- 
gion nouvelle ,  elle  avait  surtout  à  rendre 
compte  de  ses  dogmes ,  et  comme  elle  ne 
fut  jamais  attaquée  que  par  des  philo- 
sophes et  des  hérésiarques,  elle  n'eut  qu'à 
établir  sa  supériorité  sur  toute  synthèse 
humaine,  et  à  défendre  son  indivisibilité. 
Du  temps  de  saint  Augustin  ou  de  saint  Jé- 
rôme, il  n'existait  pas  de  gouvernemens 
constitutionnels  ni  les  théories  politiques , 
qui  pussent  disputer  au  christianisme  l'hon- 
neur de  mieux  comprendre  les  besoins  des 
peuples  :  les  Pères  n'eurent  ainsi  jamais 
l'occasion  d'approfondir  le  système  chré- 
tien ,  pour  rechercher  ce  qu'il  avait 
d'éminemment  civilisateur,  d'éminem- 
ment progressif,  d'éminemment  sympa- 
thique à  l'accroissement  des  facultés  indi- 
viduelles et  des  tendances  générales. 

On  aurait  donc  tort  de  conclure  du  si- 
lence des  Pères  sur  la  portée  sociale  du 
christianisme ,  qu'ils  n'ont  rien  dit  parce 
qu'il  n'y  avait  rien  à  dire  :  ils  n'ont  rien 
dit,  parce  que  personne  ne  les  avait  inter- 
rogés ,  parce  que  les  difficultés  qu'on  leur 


oppose  n'ont  été  soulevées  que  plus  de 
mille  ans  après  eux  et  lorsque  la  forme 
toute  nouvelle  des  nations  leur  donna  l'oc- 
casion de  naître.  Il  y  aurait  donc  mainte- 
nant un  travail  supplémentaire  à  tenter 
sur  le  christianisme ,  dans  le  but  de  déve- 
lopper ses  principes  civilisateurs.  On  a 
montré  comment  ses  dogmes  embrassaient 
les  destinées  supérieures  de  l'homme-,  il 
faudrait  montrer  comment  il  comprit 
l'histoire ,  comment  il  se  posa  dans  la  so- 
ciété :  on  en  a  fait  la. théologie  ;  nous  al- 
lons essayer  d'en  indiquer  la  politique. 

D'abord,  précisons  bien  les  circonstances 
dans  lesquelles  le  christianisme  se  proposa. 
Il  existait  à  la  surface  de  la  terre  de 
grandes  agglomérations  d'hommes ,  qu'on 
appelait  royaumes  ou  empires ,  mais  qui 
ne  ressemblaient  eu  rien  à  ce  qui  porte  au- 
jourd'hui ces  noms-là.  Aujourd'hui,  le 
chef  d'un  empire  exerce  une  action  directe, 
par  sa  volonté  ou  par  la  loi ,  sur  chaque 
individu  qui  fait  partie  de  l'ensemble  ; 
alors,  le  roi  ou  l'empereur  n'avait  de 
puissance  directe  que  sur  les  chefs  de  fa- 
mille ,  car  les  esclaves  n'avaient  pas  une 
personnalité.  Salomon,  Xerxès,  Tibère, 
étaient  maîtres  de  la  vie  d'un  homme 
libre  -,  mais  l'esclave  d'autrui  ne  leur  ap- 
partenait pas.  Si  David  avait  pris  Urie  au 
lieu  de  prendre  sa  femme,  Urie  n'aurait 
rien  dit.  Il  y  avait  donc  entre  l'empereur 
et  l'esclave  une  barrière  infranchissable 
légalement ,  le  chef  de  famille ,  le  maître  ; 
et  de  même  que  le  trône  ne  pouvait  pas 
protéger  la  cabane  ,  de  même  la  cabane 
ne  pouvait  pas  appuyer  le  trône. 

La  première  conséquence  qui  sort  de 
cet  état  social ,  c'est  l'impossibilité  d'arri- 
ver à  une  association  politique  homogènej 
quelque  étendus  que  fussent  les  empires , 
ils  ne  parvenaient  jamais  qu'à  être  un  as- 
semblage de  tribus:  l'Etat  était  borné  par 
le  chef  de  famille  -,  le  roi  par  les  grands. 

La  seconde  conséquence  qui  se  présente, 
c'est  que  la  majorité  numérique  dans  un 
royaume  ne  faisait  pas  partie  de  l'Etat,  et 
n'entrait  dans  aucune  espèce  de  rapport 
avec  le  gouvernement  5   car  l'esclave  qui 


O  LA    DOMINICALE. 

voulait  lever  ses  yeux  jusqu'à  la  majesté 
royale  ,  sentait  sur  son  front  le  pied  de 
son  maître,  et  n'avait  affaire  qu'à  lui. 

La  troisième  conséquence,  qui  résume  et 
complète  les  deux  autres ,  c'est  qu'avant  le 
christianisme,  ni  la  société,  ni  l'individu, 
ne  pouvaient  s'étendre-,  l'un  était  étouffé, 
l'autre  n'existait  pas. 

Voilà  quelles  étaient  les  bases  de  la  so- 
ciété antique ,  telle  que  la  trouva  Jésus- 
Christ  ,  et  cela  non-seulement  en  Judée , 
mais  en  Grèce,  en  Asie  ,  dans  l'Empire  ro- 
main ,  dans  la  Gaule  -,  l'association  y  avait 
lieu  de  tribu  à  tribu,  de  famille  à  famille, 
pour  constituer  les  royaumes  -,  et  la  famille 
elle-même  se  composait  de  plusieurs  êtres 
humains ,  dont  un  seul  avait  force  morale, 
droit,  autorité,  raison. 

Une  chose  à  laquelle  on  n'a^  pas  porté , 
selon  nous ,  une  attention  suffisante  , 
c'est  la  constitution  de  la  famillej  payen- 
parce    qu'elle  donne   à  elle  seule  la 


ne 


mesure  de  ce  que  fit  le  christianisme  dans 
l'ordre    des    intérêts  politiques.  Nous  ne 
voulons  pas  nous  appesantir  sur  le  témoi- 
gnage   contemporain  des  lois  romaines  , 
qui  régissaient  alors  la  plus  grande  partie 
du  monde  connu;  ni  sur  les  réglemens  ci- 
vils des  Juifs,  qui  conduisent  pareillement 
au  même  résultat ,  à  savoir  que ,  dans  la 
famille,  à  peu  près  toute  l'autorité  et  toute 
la  propriété  étaient  concentrées  dans  le 
père.  Mais  nous  pouvons  dire ,  en  restant 
dans  un  terme  moyen  d'exactitude ,  que 
la  mère,  le  fils,  l'esclave  ,  le  colon,  subis- 
saient tous  quatre  une  servitude  plus  ou 
moins  rigoureuse,  plus  ou  moins  complète, 
mais  qui  remontait  au  même  principe,  c'est- 
à-dire  la  supériorité  de  Tbomme  né  libre, 
d'aïeux  libres,  du    gentilhomme    [genlis 
homo,  homme  de  race).  Si  l'on  s'attaclie 
à  suivre,  dans  l'antique  droit  de  l'Italie, 
la  marche  de  la  femme,  du  fils ,  do  l'es- 
clave ,   on  voit  bien  leur  position  s'amé- 
liorer, leur  esclavage  s'adoucir;  mais  ce 
progrès  est  un  accident ,  le  plus  souvent 
ocal,  personnel;  et  nulle  part,   ni  dans 
es  juristes,  ni  dans  les  philosophes,  on  ne 


trouve  l'esclavage  attaqué  en  face ,  et  son 
principe  nié. 

Et  c'est  surtout  en  ceci  que  sont  mises  à 
nu   les  forfanteries  des  philosophes   qui 
prétendent  avoir  trouvé  la  civilisation,  et 
qui  font  honneur  aux  célèbres  écoles  de  la 
Grèce,  ou  aux  lettres  romaines,  du  mouve- 
ment social    que  le  christianisme  a  seul 
introduit.  Nous  regrettons  même  que  le, 
grand  Bossuet ,  peut-être  un  peu  préoccu- 
pé de  sa  belle  idée  que  la  providence  elle- 
même  avait  pris  soin  de  préparer  le  monde 
au  christianisme ,  et  de  faire  servir  les  rhé- 
teurs et  les  conquérans  h  assurer  le  triom- 
phe de  la  croix,   n'ait  pas  marqué  plus 
exactement  la  limite   où  finit  le  progrès 
antique  ,  et  où  commence  le  progrès  chré- 
tien. Mais  qu'on  précise  donc  la  part  de  la 
philosophie  payenne  dans  les  améliorations 
politiques?  Dans  quel  livre  de  Platon,  d'A- 
ristote,  de  Xénophon ,  de  Cicéron ,  trou ve-t- 
on  écrit  que  la  mère  de  famille  aura  une  indi- 
vidualité légale  distincte  de  celle  de  son  mari  ; 
le  fils  de  famille  des  droits  et  une  existence  à 
part ,  l'esclave  un  principe  solennellement 
reconnu ,  au  nom  duquel  il  puisse  récla- 
mer la  liberté  ,   et  le  pouvoir  de  devenir 
chef  de  famille?  Loin  de  là,  on  lit  dans  les 
lois  romaines  ,  qui  étaient  le  fruit  des  mé- 
ditations de  huit  siècles,  et   l'expression 
d'une  civilisation  avancée ,  que  la  mère 
sera  réputée  sœur  de  son  fils  ,   pour  pou- 
voir succéder  à  son  mari ,  parce  que  la 
succession  avait  lieu  de  préférence  en  ligne 
directe  •,  et  encore  c'était  là  une  faveur  ré- 
cente ,  et  qui  datait  des  douze  tables.  Ainsi 
tout  ce  que  le  droit  romain  ,  surnommé  la 
raison  écrite ,  avait  imaginé  en  faveur  des 
mères  de  familles  ,  c'était  une  exception  et 
une  absurdité.  On  lit  encore  dans  la  poli- 
tique d'Aristote,  qu'il  existe  deux  espèces 
d'hommes:  les  uns  essentiellement  libres, 
les  autres  essentiellement  esclaves;  et c'estla 
pliilosophie  antique   qui   consacre   ainsi , 
par  la  jjouche  de  son  plus  célèbre  et  de  son 
plus  savant  organe ,  l'abaissement  perpé- 
tuel de  l'esclave ,  et  l'anéantissement  de 
son  individualité. 

Nous  avons  dit  que  la  législation  juive 


LA    DOMINICALE. 


était  assise  sur  les  mêmes  principes  ,  et  ici 
les  exemples  ne  nous  manqueraient  pas. 
Sans  parler  du  témoignage  exprès  de  la 
Genèse .  qui  soumet  la  femme  à  son  mari , 
du  sacrifice  d'Abraham  et  de  celui  de 
Jephté,  qui  montrent  dans  toute  sa  rigueur 
le  droit  de  vie  et  de  mort  du  père  sur  ses 
enfans,  l'Ecriture  n'oftre  - 1  -  elle  pas  une 
lamentation  perpétuelle  de  l'esclave  contre 
la  fatalité  de  sa  naissance?  Qu'est-ce  donc 
que  la  moitié  de  la  Cible ,  sinon  une  ad- 
mirable élégie  de  l'homme  social,  qui  se 
plaint  de  la  malédiction  qui  pèse  sur  la 
chair?  Malédiction  sur  la  mère,  malé- 
diction sur  le  fils ,  malédiction  sur  le  ser- 
viteur! La  femme  la  première  avait  été 
frappée  de  Dieu ,  et  la  colère  du  Tout- 
Puissant  était  des(;endue  jusqu'au  fruit  de 
ses  entrailles-,  et  l'homme  était  esclave, 
parce  qu'il  était  fils  de  la  femme  !  Cent 
par  la  femme  que  le  pèche'  a  commence^  i  ) , 
et  voilà  que  f  ai  été  conçu,  dans  Viniquilé,  et 
9na  mère  irta  enfanté  dans  h  cri3ie  (2): 
Douleurs  louchantes,  que  Jésus-Christ  de- 
vait consoler  1  Malédiction  terrible,  qu'il 
devait  lever  au  prix  de  sou  sang  ! 

Avec  Jésus-Chvist,  en  effet,  la  famille 
change  de  base ,  et  les  nations  de  forme  ; 
ce  que  ni  Moïse,  ni  Socrate,  ni  Platon  , 
n'avaient  jamais  soupçonné,  Jésus-Christ 
l'opère  -,  il  crée  l'iodividualilé  de  la  mère, 
du  fils,  du  serviteur j  il  les  fait  vivre  en 
leur  nom  et  pour  leur  propre  compte;  et 
en  même  temps  il  les  fait  exister  dans 
l'état  :  élévation  de  l'individu,  association 
complète  de  l'espèce;  civilisation  par  l'exal- 
tation de  la  personne  et  par  l'étendue  de  la 
société;  voilà  ce  que  fit  Jésus  :  nommez  le 
philosophe  payen  qui  avait  eu  de  pareilles 
idées? 

Jésus  se  présente  donc  aux  peuples  de  la 
terre,  et  il  leur  dit  :  J'abolis  la  famille 
antique;  il  n'y  aura  plus  de  père  comme 
aujourd'hui;  plus  de  mère,  plus  de  fils, 
plus  de  serviteurs  comme  aujourdliui  : 
vous  serez  tous  ensemble  et  égaux  en  ma 

(i)   licclcsint.  2  5. 
(i)  Psalm.  5o. 


présence  (i).  Les  peuples  crurent  en  lui,  et 
l'univers  changea  de  face.  Les  hommes  et 
les  femmes  s'appelèrent  désormais  frères  et 
sœurs;  Pesclave  et  le  fils  de  famille  man- 
gèrent et  burent  aux  agapes  à  côté  du  sei- 
gneur; il  y  eut  oubli  universel  et  profond, 
d'un  coté,  de  la  vieille  suprématie  ,  de 
l'autre,  de  la  vieille  sujétion;  toutcela  fut 
eifacé  par  la  foi  ;  la  foi  en  Jésus-Chrit  jus- 
tifiait l'esclave ,  le  fils  et  la  femme  ;  il  fal- 
lait croire  et  adorer,  car  Jésus  n'alléguait 
aucune  maxime  pour  que  cela  fut  ainsi; 
il  ne  bâtissait  sa  sublime  théorie  de  l'égalité 
humaine  à  l'aide  d'aucun  raisonnement;  il 
disait  aux  hommes ,  croyez-vous?  dès-lors, 
venez;  car  la  foi  en  moi  sera  votre  salut. 
Ohl  il  faut  le  reconnaître  ici,  avec  saint 
Augustin;  il  y  eut  autrefois  des  hotnmes 
justes,  et  qui  méritaient  d'être  imités'^  mais 
un  juste,  rendant  les  hommes  justes  euX' 
mêmes  par  leur  croyance  en  sa  doctrine, 
personne nele  futhormis  Jésus-Christ  (2). 
C'est  une  chose  frappante  comme  ces 
exclamations  dolentes  contre  la  malédiction 
de  la  naissance ,  qui  remplissent  le  vieux 
Testament ,  disparaissent  dans  le  nouveau; 
l'esclave  appelé  à  la  vie  sociale  ne  se  sou- 
vient plus  de  l'antique  anathème  ,  auquel 
il  a  échappé.  La  foi  égalise  toute  chair,  et 
le  mérite  des  œuvres  remplace  désormais 
le  hasard  du  sang;  c'est  une  joie,  c'est  une 
ivresse,  qui  font  tressaillir  l'humanité.  Lors- 
que Jésus  fut  entré  chez  Zachée  ,  le  pre- 
mier des  publicains  ,  il  lui  dit  :  le  salut 
est  aujourd'hui  descendusur  ta  maison,  et 
tu  es  désormais  un  fils  d'Abraham  (5).  Un 
vil  publicain  fils  d'Abraham  1  un  être  , 
méprisé  par  le  monde  ,  élevé  à  la  hauteur 
d'une  race  royale  I  associé  à  la  dignité  de 
Salomon,  de  David,  et  de  Jésus-Christ  lui- 
même  !  voilà  un  libéralisme  que  la  philo- 
sophie païenne  n'avait  pas  encore  compris; 

(i)  Non  erit  homo  ,  neqtic  femina  ,  ncqite  pater^  ne- 
que  dominus ,  neqiie  scrvus  ;  sed  onmes  coràm  Jcsu- 
C/trisCo, 

{1)  Fueriint  mtdc»  jusù  Jiomines  et  imitaiidt,  jiistus 
antern  etjuuifcans,  iiemo  nisi  C/iri'lits.  (.4riff:ist.  contra 
Pêiagianos,  lib.  i,  ch;ip,  xv.) 

(3)  Luc,  chap.  xrx. 


8 


LA   DOMINICALE. 


car  Jésus  faisait  une  violence  inouie  aux 
préjugés  de  la  société  contemporaine  5  et 
ses  disciples  eux-mêmes  s'en  étonnaient  et 
murmuraient  (1).  jMais  il  lui  fallait  rem- 
plir vite  sa  mission  et  exprimer  toute  sa 
pensée*,  son  œuvre  était  immense,  et  le 
bourreau  de  Jérusalem  le  pressait.  Dans  la 
doctrine  de  Jésus-Christ,  on  va  toujours 
ainsi  aux  résultats  derniers,  sans  s'occuper 
des  transitions ,  qui  seront  l'œuvre  de  l'é- 
glise 5  et  il  arrive  souvent  que  l'évangile  est 
en  avant  de  deux  mille  ans  sur  la  société. 
(Za  suite  à  un  prochain  numéro.^ 


rt 


GRAVURE. HORACE  vernet. 

X.£OU  XII. 

Annibal  délia  Genga  naquit  d'une  fa- 
mille noble,  le  2  août  1760,  au  château 
de  la  Genga ,  sur  le  territoire  de  Spolette. 
Il  fut  nommé  archevêque  de  Tyr  par  Pie  VII, 
qui  le  chargea  d'une  mission  aussi  difficile 
à  remplir  qu'elle  était  importante  pour  les 
intérêts  de  la  Religion.  L'Eglise  d'Allemagne 
se  trouvait  depuis  plusieurs  années  dans  un 
état  de  trouble  et  d'abandon  :  ses  biens 
avaient  été  envahis  par  les  princes  protes- 
tans,  ses  couvens  et  ses  chapitres  supprimés, 
ses  prérogatives  détruites.  Sur  les  pressantes 
réclamations  du  pape  et  de  son  délégué , 
des  conférences  furent  ouvertes  pour  cet 
objet  à  Ratisbonne.  Dans  ces  négociations, 
l'archevêque  de  Tyr  donna  les  preuves  d'un 
grand  talent ,  et  d'un  zèle  ardent  pour  les 
intérêts  de  la  Religion.  Son  énergie  et  son 
éloquence  auraient  eu  un  plein  succès ,  si 
la  guerre ,  qui  s'alluma  à  cette  époque  dans 
toute  l'Allemagne,  ne  lui  avait  suscité  des 
obstacles  insurmontables.  Le  prélat  délia 
Genga  ne  retira  de  sa  pieuse  mission  que 
la  consolation  d'avoir ,  par  ses  éloquentes 
exhortations ,  ranimé  la  foi  dans  une  partie 
des  peuples  d'Allemagne. 

Ses  efforts  ne  suffisant  plus  pour  arrêter 
l'anarchie  que  la  dispersion  des  chapitres 
introduisait  dans  les  sièges  vacans  et  dans 
tous  les  établissemens  religieux,  il  revint  à 
r 

(i)   Murmurantes  dicebant  :   tjuomodb  ad  liomiiiem 
■  divertisset.  Luc,  chnp.  xix. 


Rome ,  où  il  fut  créé  cardinal  le  8  mars 
1816,  et  chargé,  en  qualité  de  vicaire-gé- 
néral ,  d'une  partie  de  l'administration 
spirituelle  de  l'Eglise.  A  la  mort  de  Pie 
VII,  les  suffrages  du  conclave  se  réunirent 
sur  lui:  il  fut  élu  Pape  le  28  septembre 
1823  ,  et  prit  le  nom  de  Léon  XII. 

Son  règne  fut  marqué  par  des  encoura- 
gemens  donnés  aux  arts,  des  cmbellisse- 
mensàlacapitaledumonde  chrétien,  des  se- 
cours aux  hôpitaux  -,  par  de  sages  mesures 
d'administration ,  et  surtout  par  la  des- 
truction des  bandes  de  brigands  qui  infes- 
taient les  états  romains.  Léon  XII  doit 
être  mis  au  nombre  des  souverains 
pontifes  qui  ont  le  mieux  compris  l'esprit 
de  leur  ministère,  ainsi  que  les  besoins  de 
leur  siècle ,  et  qui  ont  bien  mérité  de  la 
postérité. 

Il  mourut  à  Rome,  le  10  février  1828. 

C'est  à  M.  Horace  Vernet ,  l'un  des  plus 
habiles  peintres  de  l'école  moderne  ,  et  qui 
a  été  nommé  par  Charles  X,  directeur  de 
l'Académie  de  France  à  Rome ,  que  nous 
devons  l'admirable  tableau  de  l'introni- 
sation de  Léon  XII ,  à  laquelle  il  avait 
assisté. 

Il  se  trouva  donc  dans  les  circonstances 
les  plus  favorables  pour  exécuter  le  por- 
trait du  nouveau  pape.  Mais,  avec  l'ardeur 
qui  le  caractérise,  au  lieu  de  se  borner  à  un 
simple  portrait ,  l'artiste  embrassa  d'un 
rapide  coup  d'œil  le  spectacle  imposant 
du  pontife  suprême ,  porté  par  les  cardi- 
naux et  autres  dignitaires  de  l'Eglise,  dans 
la  basilique  de  Saint-Pierre.  Dans  un  ta- 
bleau de  grande  dimension  (environ  20 
pieds  de  long),  il  a  représenté  cette  ma- 
gnifique scène  avec  le  prestige  ordinaire  de 
son  pinceau .  Le  visage  et  le  geste  de  Léon  XII 
y  sont  parfaitement  rendus ,  d'après  le  té- 
moignage des  personnes  qui  ont  approché 
de  ce  pape.  L'infirmité  de  ses  yeux  a  été 
légèrement  déguisée ,  selon  ce  que  prescrit 
l'un  des  principes  de  l'art,  et  nous  ferions 
un  reproche  à  notre  graveur,  homme  d'un 
talent  éprouvé  d'ailleurs ,  de  n'avoir  pas 
suivi  cet  exemple,  si  cette  vérité  ne  tour- 
nait à  l'avantage  de  la  ressemblance.  Cette 


LA    DOMINICALE. 


peinture  est  remarquable  par  la  richesse 
de  la  couleur  et  par  la  fermeté  du  dessin. 
La  partie  supérieure  na(i,e ,  pour  aijisi  dire, 
dans  une  lumière  éclatante  :  le  souverain 
pontife  s'y  dessine  comme  dans  une  sainte 
auréole.  Quelques  critiques  cependant  ne 
trouvent  pas  cette  lumière  assez  transpa- 
rente ,  et  lui  reprochent  de  manquer  de  cha- 
leur. La  partie  inférieure  du  tableau  est  te- 
nue dans  une  demi-teinte  ferme,  et  offre,  par- 
mi les  persounaf^es  qui  portent  Sa  Sainteté, 
des  têtes  d'un  grand  mérite  sous  le  rapport 
de  l'exécution  et  de  la  ressemblance. 

M.  Horace  Vernet  présente  l'exemple 
presque  vmique  d'un  talent  perpétué  de 
père  en  fils  jusqu'à  la  troisième  génération. 
Son  père,  M.  Charles  Vernet,  dans  un 
genre  de  peinture  beaucoup  moins  élevé  , 
s'est  acquis  une  réputation  euro})éenne. 
Son  grand-père,  Joseph  Vernet,  auteur  des 
admirables  tableaux  de  marine  qui  ornent 
le  musée  du  Louvre,  jouit  d'une  gloire  qui 
ne  périra  pas.  Le  jeune  Horace,  doué  d'une 
merveilleuse  facilité,  eut  de  bonne  heure  la 
noble  ambition  de  surpasser  ses  ancêtres  , 
non-seulement  dans  le  genre  qu'ils  ont  cul- 
tivé avec  tant  de  succès ,  mais  aussi  dans 
le  genre  historique  ,  le  plus  relevé  de  tous  : 
portraits,  marines,  batailles,  paysages, 
genre  familier ,  tableaux  d'histoire ,  il  a 
tout  tenté  avec  une  supériorité  réelle.  La 
flexibilité  est  le  caractère  distinctif  de  son 
talent.  Encore  dans  l'âge  où  l'artiste  peut 
acquérir,  il  désira  l'honorable  charge  de 
directeur  de  l'Académie  de  Rome ,  afin  de 
se  perfectionner  par  l'étude  des  immortelles 
productions  de  Raphaël  et  de  Michel-Ange, 
au  milieu  desquelles  il  allait  vivre.  Les  vé- 
ritables appréciateurs  de  son  talent  ne  dou- 
tent pas  qu'il  ne  revienne  un  jour  de  l'an- 
cienne capitale  du  monde  avec  la  pureté 
de  dessin  et  la  sévérité  du  goût  qu'il  ne 
possède  pas  encore  à  un  assez  haut  degré , 
et  qui  seules  en  feront  un  homme  consom- 
mé  dans  son  art.  Horace  Vernet  peut  ce 
qu'il  veut:  il  n'a  point  encore  obtenu  le 
titre  de  peintre  de  génie  ;  mais  tout  le 
monde  lui  accorde  le  génie  de  la  peinture. 


BIOGRAPHIE. 

BOSSUET. 

Tout  Paris ,  tout  le  Paris  noble  et  puis- 
sant ,  l'élégant  Paris  du  dix-septième  siècle  « 
était  réuni  ce  soir-là  à  l'hôtel  Rambouillet. 
Une  vive  curiosité  se  peignait  sur  tous  les 
visages ,  tous  les  esprits  étaient  dans  une 
grande  inquiétude,  car  ce  même  soir,  à 
cette  société  si  remplie  de  merveilles  -,  grands 
poètes  ,  à  commencer  par  Corneille,  grands 
écrivains  en  prose  ,  à  commencer  par  Pas- 
cal -,  guerriers  sans  pair,  à  commencer  par 
le  grand  Condé-,  on  avait  annoncé  une  mer- 
veille étrange  •,  à  savoir,  un  jeune  homme 
de  seize  ans ,  nommé  Jacques  Bénigne  Bos- 
suet ,  né  à  Dijon  le  27  septembre  1627,  en- 
fant de  génie  qui  déjà  réunissait  dans  son 
esprit  précoce  ,  Homère  et  la  Bible ,  les 
Pères  de  l'Église  et  les  orateurs  de  l'anti- 
quité ,  saint  Augustin  et  Cicéron  ,  saint 
Jean  Chrisostôme  etDémosthène.  Cetteélé- 
gante  et  savante  société  de  l'hôtel  Fxam- 
bouillet ,  pour  laquelle  nous  nous  sommes 
montrés  si  peu  reconnaissans ,  et  qui  a 
rendu  tant  de  services  au  génie  naissant  du 
dix-septième  siècle  ,  avait  un  instinct  mer- 
veilleux pour  deviner  toutes  les  gloires  à 
venir.  L'hôtel  Rambouillet  était  comme  un 
monument  placé  sur  les  limites  des  deux 
règnes  ,  moitié  Ligue  et  moitié  Fronde , 
moitié  Louis  XIII  et  moitié  Louis  XIV, 
moitié  Benserade  et  moitié  Corneille ,  moi- 
tié Pascal  et  moitié  Voiture  ,  qui  devait 
crouler  aussitôt  que  Louis  XIV  l'empor- 
terait sur  Louis  XIII ,  Corneille  sur  Ben- 
serade ,  Pascal  sur  Voiture ,  Bossuet  sur  tous 
les  orateurs  du  monde  chrétien.  Il  ne  faut 
donc  pas  vous  étonner,  sur  la  foi  de  quelques 
méchans  livres  de  rhétorique  qui  ne  savent 
pas  ce  qu'ils  disent ,  si  le  27  septembre  1640 
le  jeune  Bossuet  consentit  à  laisser  un  ins- 
tant ses  saintes  et  profondes  études  pour 
être  présenté  à  Phôtel  Rambouillet.  Tous 
les  grands  hommes  de  ce  temps ,  dans  tous 
les  genres ,  avaient  passé  par  l'hôtel  Ram- 
bouillet avant  de  se  produire  dans  le  monde. 
Ce  fut  donc  un  grand  silence  dans  cette  as- 
semblée de  princes  du  sang,  de  grandes 


^^  LA    DOMINICALE. 

dames,  de  gens  d'esprit,  entremêlés  de 
quelques  hommes  de  génie ,  quand  on  an- 
nonça ]\I.  l'abbé  Eossuet. 

Alors  on  vit  entrer  un  jeune  homme 
d'une  tenue  sévère  ,  d'un  regard  réservé , 
mais  plein  de  feu  ;  toute  sa  personne  révé- 
lait déjcà  sou  génie.  Il  était  conduit  par 
M.  de  Feuquières,et  à  son  aspect,  tout  ce 
qu'on  savait  déjà  de  ses  immenses  études, 
de  son  beau  langage ,  de  son  inspiration 
divine,  tout  cela  parut  croyable.  De  ce 
moment ,  ou  n'eut  des  regards  que  pour  lui 
seul.  On  l'entourait  déjà  avec  respect,  lui 
ce  jeune  homme ,  si  jeune  !  Le  respect  qu'il 
inspira  tout  d'abord  fut  même  si  grand, 
que  toute  lecture  et  tout  amusement  pro- 
fane furent  suspendus  sur-le-champ,  et 
qu'on  le  pria  tout  d'une  voix  de  s'avancer 
et  de  faire  un  sermon  chrétien  dans  cette 
réunion  de  jeunes  femmes  et  de  jeunes  gens 
qui  s'étaient  rassemblés  pour  le  plaisir. 

Le  dix-septième  siècle  était  un  siècle 
singulièrement  intelligent  et  chrétien.Vous 
tous  qui  aimez  les  grâces,  Lesprit ,  la  dé- 
cence le  goût  ,  le  savant  langage,  les  no- 
bles pensées,  les  chastes  souvenirs,  les 
vertus  hautes  et  austères,  les  égaremens 
suivis  de  remords  ,  la  soumission  à  l'auto- 
rité, regardez  avec  attention  le  dix-sep- 
^  tième  siècle!  C'est  une  époque  d'honnêtes 
gens.  Les  poètes  y  parlent  un  beau  langage, 
les  guerriers  se  battent  a  un  grand  cœur,  les 
femmes  les  plus  légères  conservent  toujours 
un  reste  de  vertu  qui  ne  les  abandonne  ja- 
mais, et  vont  ensevelir  au  fond  d'un  cloître 
les  agitations  et  les  remords  de  leur  vie. 
Partout  rinfluencechrétienne  se  répand  ctse 
manifeste.  Voici  donc  l'hôtel  de  Rambouil- 
let qui  tout  à  coup  fait  cercle  autour  d'un 
jeune  homme  de  seize  ans!  Voici  donc  ce 
jeune  honiîne  entré  sans  préparatif  et  tout 
d'un  coup  au  milieu  d'une  fête;  qui,  «ans 
se  déconcerter  de  l'heure  avanc:ée  de  la 
nuit,  de  ce  salon  étincelant  de  lumières, 
de  cette  pompe  inaccoutumée ,  se  tient  de- 
bout au  milieu  de  cette  assemblée  profane, 
et  lui  prodigue  la  parole  de  Dieu-,  elle 
aussi  attentive  ,  lui  aussi  solennel,  que  s'ils 
étaient ,  elle  et  lui ,  au  milieu  de  i'folise  de 


Notre-Dame  !  Ce  dut  être  im  noble  et  tou- 
chant spectacle.  Bossuet  à  seize  ans  qui  s'a- 
bandonne déjà  à  ces  inspira  tionssoudaines,  à 
ces  élancemens  religieux,  à  cette  éloquence 
naïve,  passionnée,  mordante,  à  cette  in- 
time conviction  qui  fut  son  triomphe  et  sa 
gloire.  Et  tout  autour  de  Bossuet,  cet  le  so- 
ciété ,  surprise  ainsi  par  cette  voix  péné- 
trante ,  ce  grand  monde  de  grands  person- 
nages attentifs,  émus,  tremblans!  Ces 
hommes  d'une  si  grande  étude ,  étonnés  à 
l'aspect  de  tous  les  souvenirs  chrétiens  ou 
profanes  qui  obsédaient  déjà  cette  tête 
si  jeune  et  si  bien  faite.  Quel  admirable 
orateur  d'un  côté  !  mais  d'autre  part , 
quelle  société  admirable  !  De  ce  jour  ,  le 
jeune  Bossuet  put  comprendre  tout  ce  qu'il 
devait  rencontrer  de  puissance  dans  la 
chaire  évangélique,  une  fois  qu'il  parlerait 
de  si  haut  à  tout  le  dix-septième  siècle 
prosterné  devant  sa  parole  et  devant  sa 
croyance.  Quant  aux  hommes  de  l'hôtel 
Rambouillet  ils  se  séparèrent  en  silence , 
admirant  en  eux-mêmes  la  nouvelle  puis- 
sance qui  venait  de  se  révéler  d'une  ma- 
nière si  spontanée,  et  ils  se  disaient  à  eux- 
mêmes,  tout  en  regardant  une  dernière  fois 
cet  enfant  qui  avait  parlé  comme  un  pro- 
phète :  Qi'i/s  n'avaient  jamais  entendu 
prêcher  ni  si  tôt  ni  si  tard. 

Mais  le  jeune  orateur  que  même  les 
applaudissemens  des  plus  beaux  esprits  de 
la  France  épouvantaient,  rentra  bien  vile 
dans  sa  retraite.  Le  dix-septième  siècle  qui 
avait  applaudi  Bossuet  à  seize  ans,  n'en- 
tendit î)lus  parler  de  son  orateur  que 
quatre  ans  plus  tard.  C'était  en  pleine  Sor- 
bonne,  eu  1648.  Bossuet  allait  soutenir 
sa  thèse.  Tout  Paris  était  là  encore,  tout  le 
Paris  de  Louis  XîV:  il  était  si  avide  delà 
religion  et  d'éloquence!  Déjà  Bossuet  avait 
commencé  à  soutenir  sa  thèse ,  quand 
tout- à-coup  un  bruit  s'entend  au  dehors, 
les  grandes  portes  de  la  Sorbonne  silen- 
cieuses s'ouvrent  avec  fracas  et  avec  orgueil . 
Savez-vous  qui  entre  à  cette  heure  pour 
entendre  un  jeune  prêtre  de  vingt  ans  sou- 
tenir au  milieu  de  la  Sorbonne  ,  une  thèse 
en  latin?  L'homme  qui  entre  à  celle  heure 


LA   DOMINICALE. 


M 


c'est  le  prince  de  Bourbon ,  c'est  le  jeune 
héros  de  Rocroi  et  de  JNordlingen  dans 
tout  l'éclat  de  sa  victoire ,  et  à  la  veille  de 
la  paix  de  Westphalie.  C'est  en  un  mot  le 
grand  Coude,  entouré  des  héros  et  des 
compagnons  de  sa  gloire.  A  cette  vue,  la 
vieille  Sorbonne  tressaillit  jusqu'en  ses 
fondemens,  l'ombre  de  Richelieu  applaudit 
du  fond  de  son  tombeau,  le  jeune  Bos- 
suet  lui  seul  ne  fut  pas  déconcerté.  Au 
contraire,  il  reprit  son  discours  commencé, 
puis,  par  une  transition  toute  cicéronienne , 
il  rendit  au  héros  cpii  venait  l'encourager 
par  sa  présence,  l'hommage  de  gloire  et 
de  respect  que  méritait  une  si  haute  vertu; 
après  quoi  il  acheva  sa  thèse  sous  le  regard 
même  du  grand  Condé ,  qui  de  ce  jour  en 
fit  son  ami.  Amitié  sublime  1  immense  im- 
pulsion, qui  portaient  l'un  contre  l'autre 
ces  deux  génies ,  qui  unissaient  ces  deux 
vertus  jusque  dans  la  tombe  I  Et  comme 
toutes  les  belles  actions  portent  leur  ré- 
compense ,  Dieu  accorda  au  grand  Condé 
plus  qu'il  n'accorda  à  Louis  XIV.  Le  grand 
Condé  mourut  avant  Bossuet,  et  Bossuet, 
en  cheveux  blancs ,  vieillard  dont  la  voix 
n'était  pas  éteinte  non  plus  que  l'ardeur  et  le 
génie  vint  prononcersur  la  tombe  deA'o/;am?, 
comme  il  l'appelle  ,  l'oraison  funèbre  de 
Henri  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  le 
chef-d'œuvre  de  la  douleur  chrétienne, 
le  chef-d'œuvre  de  la  langue  française, 
peut-être  même  le  chef-d'œuvre  de  Bos- 
suet ! 

Après  ce  second  triomphe ,  Bossuet  dis- 
paraît encore  du  monde.  Ce  génie  tout 
brillant  que  vous  voyez  déjà ,  ce  génie  tout 
puissant  que  déjà  vous  pressentez ,  aspire 
cependant  à  la  retraite.  ïl  se  plaît  dans  une 
vie  cachée  et  tranquille.  Il  aime  l'étude 
autant  qu'il  aime  la  prière ,  car  pour  lui , 
étudier,  c'est  encore  prier.  Plus  il  va_,  plus 
il  s'éloigne  les  études  profanes -,  il  quitte 
Homère ,  il  abandonne  Cicéron  ,  il  dit 
même  adieu  à  Démoslhène ,  son  orateur 
de  prédilection ,  mais  avec  plus  de  regrets. 
Après  eux  il  ne  veut  plus  lire  que  les  pères 
de  l'Eglise,  cette  source  de  toute  éloquence. 
C'est  là  en  effet  l'arsenal  de  la  parole  chré- 


tienne. Saint  Jean  Chrisostome,  saint  Jé- 
rôme ,  saint  Grégoire  de  Naziance ,  quels 
orateurs  I  quelle  passion  infinie  !  quelle 
verve  inépuisable  !  quelle  couleur  orientalel 
quel  style  !  Comme  ils  s'abandonnent  tout 
entier  ces  hommes,  au  christianisme  qui 
les  inspire!  Comme  ils  envisagent  le  passéet 
l'avenir  de  cette  religion  sainte  dont  ils 
sont  les  apôtres  !  Quel  triste  et  profond  re- 
gard ils  ont  jeté  sur  l'humanité  égarée! 
Avec  quelle  sainte  mélancolie  ils  déplorent 
la  faiblesse  des  hommes!  Quel  violent 
amour  pour  leurs  semblables  !  Quel  aveu 
naïf  de  leurs  misères  !  Quels  pèlerinages 
sans  fm  à  travers  l'égoïsme  des  nations 
païennes  pour  convertir ,  pour  affranchir , 
pour  délivrer,  pour  sauver,  pour  conserver 
le  monde  !  Aussi ,  que  c'est  là  une  noble 
étude  pour  un  jeune  homme  !  Que  c'est  là 
un  grand  sujet  d'émulation!  A  cette  étude, 
Bossuet  a  employé  sa  jeunesse-,  les  Pères 
de  l'Église  et  la  Bible,  telle  était  sa  vie.  Et 
parmi  les  Pères  de  l'Église,  saint  Augustin 
l'attachait  surtout.  Saint  Augustin,  cet 
homme  qui  fut  à  la  fois  un  législateur  et  un 
chrétien,  qui  écrivit  avec  tant  d'indépen- 
dance l'histoire  de  son  époque  et  sa  propre 
biographie.  Voilà  comment  Bossuet  parvint 
à  vivre  ignoré  encore  quelques  années.  Mais 
le  moyen  de  vivre  ignoré!  Ce  jeune  hom- 
me était  à  la  fois  l'ami  de  saint  Vincent  de 
Paule  et  du  grand  Condé ,  ces  deux  héros 
qui  se  partagent  l'héroïsme",  à  saint  Vincent 
de  Paule  l'héroïsme  chrétien ,  au  grand 
Condé,  l'autre  héroïsme;  ces  deux  hommes 
tous  les  deux  et  en  même  temps  avaient 
deviné  et  apprécié  Bossuet. 

Bossuet  était  à  Metz,  sa  plume  et  sa 
parole  appartenaient  à  son  évêque.!ll  prê- 
chait de  temps  à  autre  ,  c'est-à-dire  qu'il 
montait  dans  la  chaire,  et  que  de  là,  ora- 
teur inspiré^,  il  prêchait  aux  chrétiens  ,'^ ses 
frères ,  les  maximes  de  la  religion ,  for- 
mulées dans  une  langue  qu'il  a  inventée, 
qui  est  morte  avec  lui,  et  qui  porte  son 
nom,  la  langue  de  Bossuet.  Cette  parole  si 
vive,  si  ingénieuse,  si  nouvelle,  retentit  de 
Metz,  à  Paris.  Le  Roi  et  la  Reine-mère  vou- 
lurent l'entendre  j  la  ville  et  la  cour  se 


■i^ 


LA    DOMINICALE. 


pressèrent  aux  sermons  de  Bossuet.  L'église 
de  France  n'était  pas  moins  attentive  que 
le  reste  des  catholiques.  Cependant  à  l'en- 
seignement de  la  chaire,  Bossuet  joignait 
un  enseignement  non  moins  utile.  Il  com- 
mençait déjà  celte  guerre  contre  le  pro- 
testantisme ,  à  laquelle  nous  devons  un 
chef-d'œuvre  unique  dans  le  monde ,  V His- 
toire des  varia/ions.  Que  le  cardinal  de 
Richelieu  est  à  plaindre  d'être  mort  avant 
Bossuet  !  Qu'il  se  fut  estimé  heureux ,  ce 
grand  homme ,  de  pouvoir  parler  à  celui 
qui  devait  écrire  un  jour  V Histoire  des  va- 
riationsl  Comme  ces  deux  hommes,  Bi- 
chelieu  et  Bossuet ,  ont  compris  merveil- 
leusement le  caractère  et  l'infaillibilité  de 
l'église  romaine!  Comme  ils  ont  été  d'ac- 
cord sur  le  respect  qu'on  devait  à  l'auto- 
rité !  Quelles  attaques  ils  ont  portées  au  pro- 
testantisme! Richelieu,  il  est  vrai,  a  en- 
levé La  Rochelle  aux  protestans.  Mais  Bos- 
suet leur  enleva  autant  que  La  Rochelle,  il 
leur  enleva  ïurenne  ,  aussi  grand  homme 
que  le  grand  Condé.  Bossuet  avait  déjà  pris 
une  part  très-active  au  gouvernement  de 
l'église,  il  avait  écrit  son  Exposition  de  la 
doctrine  catholique  ,  il  avait  fait  rentrer 
dans  l'obéissance  les  religieuses  de  Port- 
Royal,  censuré  les  écrits  de  M.  Arnault  et 
de  M.  Nicole ,  quand  il  fut  nommé  à  l'évê- 
chéde  Condom,en  1669. 

Ici  commence  une  nouvelle  ère  pour 
Bossuet.  Nous  étudierons,  sous  tous  les  as- 
pects ,  cette  imposante  physionomie  qui 
domine  tout  le  dix-septîème  siècle.  Dans 
notre  prochain  article  ,  nous  parlerons  de 
l'auteur  des  oraisons  funèbres -,  puis,  nous 
parlerons  de  l'ami  de  Louis  XIV,  et  du  pré- 
cepteur de  monseigneur  le  Dauphin. 


SEMAINE  RELIGIEUSE. 

10   NOVEMBRE. 2^^    DIMANCHK   APRÈS  LA   PEN- 

TECÔTK,  ET  FÊTE  DE  LA  DEDICACE  DES  ÉGLISES. 

C'est  avec  un  merveilleux  esprit  d'appli- 
cation que  l'Église,  pour  ses  fêtes  et  ses 
cérémonies  ,  puise  dans  l'Evangile  les 
préceptes  qui  s'harmonisent  avec  elles  j  de 


telle  sorte  que  rien  qu'à  lire  l'Évangile  du 
jour,  on  saurait  déjà  quelle  fête  ou  quel 
Saint  célèbre  l'Église.  Voyez  pour  le  24' 
dimanche  après  la  Pentecôte  ,  qui  coïncide 
cette  année  avec  l'anniversaire  de  la  dédi- 
cace de  toutes  les  Églises.  «  Jésus  dit  à  ses 
disciples  :  Quand  vous  verrez  dans  le  lieu 
saint  l'abomination  de  la  désolation  prédite 
par  le  prophète  Daniel....  »  Comme  le  début 
est  noble ,  grand ,  empreint  de  cette  su- 
blime majesté  des  Écritures-,  comme  tout 
de  suite  vous  entrez  en  plein  dans  le  sujet 
qui  va  captiver  toutes  les  forces  de  votre 
intelligence  et  de  votre  âme-,  comme  sur- 
tout ces  paroles  ont  le  pouvoir  d'éveiller 
en  nous  d'épouvantables  souvenirs,  nous 
qui  avons  vu  déjà  cette  désolation  dans  nos 
églises  ,  et  qui  nous  demandions  en  gémis- 
sant,  si  les  temps  étaient  accomplis  !!  ! 
C'est  que  Jésus-Christ,  fils  de  Dieu,  Dieu 
lui-même ,  n'avait  que  faire ,  ainsi  qu'il 
nous  arrive  à  nous  vains  rhéteurs ,  pour 
attirer  l'attention  de  son  auditoire,  de 
toutes  ces  phrases  contournées,  de  toutes  ces 
précautions  oratoires  qui  nous  mènent  à 
notre  sujet  lentement,  et  lorsque  nous  avons 
pour  ainsi  dire  secoué  la  distraction  indif- 
férente de  nos  auditeurs.  A  lui ,  il  suffisait  que 
sa  première  parole  eût  frappé  l'air,  pour  que 
toutes  les  oreilles  fussent  attentives.  Aussi 
cette  première  parole  était-elle  toute  puis- 
sante, et  laissait-elle  de  prime  abord  l'œil 
de  l'intelligence  se  plonger  au  fond  des 
prédications  du  divin  Sauveur,  comme 
l'œil  physique  plonge  d'un  trait  jusqu'au 
fond  du  sanctuaire,  lorsque  tout  à  coup 
s'ouvrent  les  deux  baltans  de  la  porte  d'un 
temple. 

Ce  n'e  t  pas  non  plus  sans  motif  que  ces 
premières  paroles  se  trouvent  au  commen- 
cement de  l'Evangile  d'une  fête  qui  rap- 
pelle aux  fidèles  le  jour  où  fut  solennelle- 
ment consacré  le  lieu  dans  lequel ,  enfans, 
ils  furent  baptisés,  où ,  plus  grands ,  ils  ont 
participé  à  la  sainte  communion ,  où  ils  se 
réunissent  pour  adresser  à  Dieu  la  prière 
que  Dieu  rend  profitable  à  tous,  et  où,  en- 
tourés d'amis  et  de  parens  en  deuil ,  il»  se- 
ront portés  un  jour,  après  que  leur  âme 


LA   DOMINICALE. 


^êra  remontée  au  seîn  de  celui  qui  la  cre'a 
ie  son  souffle. 

N'est-ce  pas  dire  que  lorsque  le  lieu  saint 
3st  profané ,  battu  en  ruine ,  lorsque  ses 
ïiinistres  sont  outrajjés  et  dispersés ,  lorsque 
!a  parole  de  Dieu  ne  vient  plus,  édncelante 
comme  la  colonne  de  feu  qui  devançait  le 
peuple  juif,  éclairer  la  marche  des  hom- 
aies  ,  n'est-ce  pas  dire  qn'ils  seront  plon- 
gés dans  les  ténèbres,  que  tous  les  liens 
[jui  forment  la  base  sur  laquelle  la  société 
repose  seront  brisés;  que ,  dispersés  comme 
les  troupeaux  sans  pasteurs ,  les  hommes , 
lésunis,  se  perdront  dans  la  nuit.  Et,  en 
lisant  que  toutes  ces  choses  doivent  arriver, 
juand  les  temps  prédits  par  Daniel  seront 
iccomplis ,  n'est-ce  pas  nous  apprendre 
jue  nous  devons  veiller  à  ce  que  jamais 
'abomination  de  la  désolation  n'entre  dans 
e  lieu  saint ,  et  défendre  l'Eglise  contre  les 
mtrages  des  impies  et  les  fureurs  des  hé- 
é  tiques? 

Avec  quelle  joie  les  premiers  chrétiens 
luraient  célébré  cette  solennité,  dont,  plus 
ièdes  et  plus  froids ,  la  plupart  d'entre 
lous  connaissent  à  peine  le  retour! 

Mais  hélas!  le  Panthéon  était  debout, 
lebout  aussi  le  temple  de  Jupiter  et  de 
llars  à  Rome  -,  l'encens  fumait  aux  pieds 
les  faux  dieux  que  Rome  avait  rapportés 
le  ses  conquêtes,  et  le  Christ  n'avait  d'ado- 
-ateurset  de  culte  que  la  nuit,  dans  d'ob- 
curs  souterrains,  au  sein  des  catacombes-, 
)u  ,  si  les  fidèles  confessaient  leur  Dieu  en 
alein  jour,  à  la  face  du  peuple  ,  ce  n'était 
}ue  dans  le  cirque,  où  rugissaient  les  tigres 
3t  leslions  dont  ils  devenaient  la  proie ,  aux 
jpplaudissemens  de  ce  peuple  cruel  etstu- 
aide  qui  se  ruait  à  ce  spectacle,  et  jetait 
lux  mourans  ses  moqueries  et  ses  outrages. 

Lorsque  les  empereurs  de  Rome  furent 
convertis  au  christianisme ,  ils  chassèrent 
tes  idoles  d'un  grand  nombre  de  temples, 
3t,  purifiés  par  des  prières ,  des  exorcismes 
ît  l'eau  bénite ,  ces  temples  furent  con- 
sacrés au  culte  du  vrai  Dieu.  Plus  tard, 
Ihéodose-le-Jeune  ayant  ordonné  la  des- 
truction detouslestemplcopayens,  il  fallut 


alors  édifier  des  églises  qui  furent  divisées 
en  plusieurs  parties. 

Elles  avaient  un  ^^ro/j^/eé?  ou  grand  ves- 
tibule qui  conduisait  dans  la  cour  anté- 
rieure à  l'église.  Venait  ensuite  V atrium 
ou  l'entrée,  seconde  enceinte  qui  contenait 
une  fontaine  appelée  Cantliarus  owPhiala', 
des  portiques  appelés  7iai'lhe,r ,  étaient 
destinés  aux  chrétiens  pénitens,  locushi- 
(jentium.  D'autres  portiques  qui  se  trou- 
vaient au  nord  et  au  midi,  étaient  la  place 
réservée  aux  catéchumènes  et  aux  auditeurs 
locus  audieiitium.  En  approchant  du  Jubé , 
se  trouvait  le  troisième  ordre  des  pénitens, 
locus  lusiraiorum.  Devant  le  jubé ,  à 
droite  et  à  gauche  ,  étaient  des  cloîtres  ou 
péristyles ,  séparés  pour  les  hommes  et  les 
femmes.  Dans  le  fond  se  trouvait  le  sanc^ 
tuariuni  et  l'autel  de  la  communion. 

A  la  suite  des  peuples  du  nord,  vinrent  les 
églises  de  l'architecture  gothique ,  avec 
leurs  figurines ,  leurs  dentelures  ,  leurs 
ogives,  leurs  colonnettes  élancées,  leurs 
aiguilles  délicates  ,  leurs  belles  rosaces  , 
leurs  riches  arabesques  et  leurs  grandes  ga- 
leries. 

Vinrent  après  les  grands  monumens  du 
siècle  de  la  renaissance,  avec  leur  archi- 
tecture peinte  et  leurs  eulourneraens  ca- 
pricieux -,  et  enfui  les  églises  modernes , 
bâties  sur  le  modèle  des  monumens  de  la 
Grèce  et  de  Rome. 

Dans  ces  siècles  ,  la  construction  des 
églises  a  exercé  une  haute  influence  sur  la 
civilisation;  par  les  réunions  dont  elles 
étaient  le  but ,  elles  ont  contribué  à  l'adou- 
cissement des  mœurs;  comme  lieu  d'ins- 
truction religieuse  ,  elles  ont  servi  à  éclai- 
rer les  hommes  des  rayons  de  la  vraie 
lumière ,  et  long-temps ,  comme  lieu  d'asile , 
aux  époques  où  la  force  brutale  remplaçait 
la  loi ,  elles  ont  protégé  le  faible  contre  les 
vengeances  du  fort. 

Ce  doit  donc  être  pour  les  fidèles  une 
bien  grande  solennité  que  celle  qui  ramène 
l'anniversaire  de  la  dédicace  des  églises ,  de 
ce  lieu  saint  à  qui  les  peuples  doivent  au- 
jourd'hui leur  civilisation  et  leur  bonheur, 


u 


LA    DOMINICALE. 


et  OÙ ,  SOUS  peine  de  ruine  et  de  mort ,  ne 
doivent  jamais  entrer  les  mallieurs  que 
Daniel  entrevoyait,  à  ces  heures  où  l'ins- 
piration de  Dieu  venait  le  visiter  et  lui  ré- 
véler l'avenir. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Dans  un  consistoire  du  22  septembre  ,  Sa 
Sainteté  a  adressé  aux  cardinaux  une  allo- 
cution dans  laquelle  elle  a  exposé  les  em- 
piétemens  sur  les  droits  de  l'Eglise  que  s'est 
permis  le  gouvernement  actuel  de  Lisbonne. 
Toutes  les  démarches  et  toutes  les  résolu- 
tions de  ce  gouvernement  contre  l'Eglise, 
y  sont  énumérées,  et  le  souverain  pontife 
montre  comment  de  pareils  procédés  sont 
non-seulement  marqués  au  coin  de  l'injus- 
tice, mais  auraient  pour  résultat  la  ruine 
totale  de  l'Eglise ,  et  cela  dans  un  paj-s  qui 
s'est  toujours  distingué  comme  son  plus 
ardent  déienseur.  Néanmoins,  S.  S.  se  borne 
à  une  protestation  paternelle ,  parce  qu'elle 
espère  toujours  que  le  nouveau  gouverne- 
ment, mieux  conseillé,  reviendra  sur  ses 
résolutions.  Aussi  long-temps  ,  par  consé- 
quent, que  l'on  n'aura  pas  la  conviction  du 
contraire,  on  s'abstiendra  sans  doute  d'em- 
ployer les  armes  qui  sont  à  la  disposition 
du  saint  père  comme  chef  de  l'Eglise. 

—  Le  père  Marie-Joseph  de  Gerams  , 
religieux  de  la  Trappe,  vient  d'arriver  à 
Marseille  sur  le  brick  anglais  le  Jiapide, 
de  retour  de  son  voyage  de  Jérusalem, 
du  Mont-Sinai  et  de  la  Thébaïde ,  qui 
a  duré  près  de  trois  années.  Ce  religieux 
est  connu  dans  le  monde  pour  l'ex-généraL 
baron  Ferdinand  de  Gerams ,  chambellan 
de  l'empereur  d'Autriche. 

—  M.  Martial  Mouly ,  prêtre  de  la  con- 
grégation de  Saint-Lazare ,  du  diocèse  de 
Cahors  ,  vient  de  s'embarquer  à  Nantes 
pour  la  Chine ,  où  il  va  porter  les  lumières 
et  les  bienfaits  de  l'évangile. 

M.  l'abbé  Lambert,  vicaire-général 

du  diocèse  de  Poitiers,  et  célèbre  prédica- 
teur, vient  de  mourir.  Il  était  né  à  Cher- 
bourg en  1766. 

]\X.  Desjardins,  docteur  de  Sorbonue 


et  grand-vicaire  de  Paris ,  est  mort  le  2 1 
du  mois  dernier.  Mgr.  l'archevêque  vient 
de  publier  une  lettre  pastorale  à  cette 
occasion.  C'est  un  bien  juste  hommage  ren- 
du à  l'homme  excellent ,  doué  des  plus 
riches  dons  de  la  nature  et  si  remar- 
quable par  tant  d'heureuses  qualités 
dont  il  possédait  le  rare  assemblage.  Pour 
compléter  son  éloge ,  le  prélat  l'appelle  Va- 
mi  Jîdcle  en  tout  temps ,  dans  la  bonne  et 
la  mauvaise  fortune  j  qui  avait  si  généreu- 
sement partagé  nos  travaux  et  nos  tribula- 
tions. Cette  lettre  nous  apprend  que  M.  l'ab- 
bé Desjardins,  malgré  de  puissantes  in- 
stances, a  refus(i  plus  d'une  fois  de  hautes 
fonctions  et  d'éminentes  dignités.  Les  per- 
sonnes qui  ont  connu  ce  vénérable  prêtre, 
s'associeront  à  tous  les  sentimens  de  Mgr. 
l'archevêque  de  Paris.  On  n'a  trouvé 
chez  lui  à  sa  morî  que  la  faible  somme  de 
trois  francs  soixante  centimes  :  c'était  là 
tout  le  trésor  d'un  homme  qui  avait  eu 
la  direction  de  sommes  considérables  em- 
ployées en  bonnes  œuvres. 

—  Un  journal  annonce  la  mort  de 
M.  N....  de  la  commune  de....  Ce  person- 
nage, frère  de  Pun  de  nos  généraux  les 
plus  distingués,  avait,  avant  la  révolution, 
desservi  la  cure  d'un  village.  Ayant  quitté 
l'état  ecclésiastique  ,  il  fut  successivement 
préfet  de  plusieurs  départemens ,  redevint 
curé  de  son  village  après  la  restauration  , 
et  a  laissé  en  mourant  toute  sa  fortune 
aux  pauvres.  Il  a  ordonné  qu'on  inscrivît 
sur  sa  tombe:  «  Ci-gil  N....,  curé  de  la 
commune  de.... ,  ancien  préfet,  haronde 
V Empire.  )> 

—  L'ancienne  cathédrale  de  Noyoa 
vient  d'éprouver  le  même  malheur  que 
tant  d'autres.  Dans  la  nuit  du  24  au  25 
octobre  ,  dt  s  misérables  se  sont  introduits 
dans  cette  éjjlise.  Après  avoir  escaladé 
les  hautes  grilles  en  fer  du  portail ,  brisé 
une  des  portes,  et  franchi  également  les 
grilles  qui  entourent  le  sanctuaire  ,  ils 
ont  forcé  le  tabernacle  ,  ont  enlevé  le 
Saint-Ciboire  qui  était  rempli  d'hosties 
consacrées,  ont  pris  le  custode  et  semé 
les  hosties,  dans  leur  fuite,  jusqu'à  une 


LA    DOMfNICALE. 


deâ  portes  latt?rales.  Ils  ont  en  même  temps 
dépouillé  les  troncs.  'On  dit  que  la  police 
est  à  la  recherche  des  coupables  -,  mais  il  est 
à  craindre  que  ses  recherches  ne  soient  sans 
succès.  Ce  vol  sacrilège  a  consterné  les  âmes 
pieuses.  Le  clergé  a  arrêté  de  faire  une  cé- 
rémonie en  expiation  de  cet  attentat,  et 
d'aller  en  procession  le  dimanche  27,  avant 
la  messe,  à  l'endroit  profané  y  faire  amende 
honorable.  On  estime  le  vol  à  1,000  fr.  Si 
les  voleurs  avaient  pu  s'introduire  dans  la 
sacristie ,  la  perte  eût  été  bien  plus  con- 
sidérable. 


—  L'Europe  offre  en  ce  moment  un  sin- 
gulier spectacle-,  on  la  dirait  séparée  en 
ieus  parties  distinctes-,  l'une  paisible  et 
s'acheminant ,  sous  la  main  d'un  pouvoir 
respecté ,  vers  une  ère  de  progrès ,  de  civi- 
lisation et  de  bonheur-,  l'autre,  inquiète, 
Lurbulente ,  et  se  débattant  au  milieu  des 
lois  qu'elle  a  brisées  sans  trouver  assez  dé 
oatience  pour  subir  une  telle  situation ,  sans 
ivoir  assez  de  force  pour  en  sortir.  L'Ecri- 
ture l'a  dit  ;  Ceux  qui  labourent  l'outrage 
it  shnenl  la  tempête  les  inoissonnent. 

—  A  Londres ,  il  y  a  eu  une  émeute  pour 
refus  de  l'impôt.  Les  promesses  du  minis- 
;ère  ,  et  la  conviction  que  les  taxes  (  asses- 
ied  taxes)  seront  abolies  à  la  session  pro- 
chaine ,  ont  contribué  à  rendre  vains  les 
îfforts  des  agitateurs. 

—  La  France  n'est  pas  moins  travaillée 
)ar  le  malaise  et  les  prétentions  des  basses 
îlasses.  Tandis  que  les  ouvriers  des  difie- 
■ens  états  se  coalisaient  pour  obtenir  une 
liminution  de  travail  et  une  augmentation 
le  salaire ,  les  vignerons  et  les  paysans  du 
lépàrtement  du  Bas-Rhin  se  sont  soulevés 
îontre  les  préposés  des  contributions  in- 
lirectes.  Deux  maisons  ont  été  dévastées , 
;t  la  force  publique  a  eu  peine  à  calmer 
;ette  sédition ,  qui ,  pendant  deux  jours , 
i  rendu  la  ville  de  Colmar  le  théâtre  de 
[raves  désordres. 

—  K  Paris,  il  y  a  eu,  aujourd'hui 
nème ,  une  revue  à  l'occasion  de  l'arrivée 
Lu  roi  des  Belges.  La  garde  nationale,  con- 


i6 

voquée  par  ses  chefs ,  n'a  répondu  qu'en 
partie  à  l'appel  qui  lui  était  fait. 

—  Les  journaux  anglais  avaient  annoncé 
que  les  affaires  du  Portugal  étaient  à  peu 
près  terminées  ;  cependant  on  a  appris  de- 
puis que  don  Miguel  occupait  toujours  San- 
tarem  à  quelques  lieues  de  Lisbonne,  et  Pon 
pense  qu'il  sera  difficilement  forcé  dans 
cette  position,  que  les  militaires  français, 
qui  ont  fait  les  guerres  de  Portugal,  re- 
gardent comme  très-formidable. 

— Quoi  qu'en  disent  les  feuilles  officielles, 
les  troubles  d'Espagne  sont  loin  de  s'ap- 
paiser;  le  sang  a  couié  dans  les  rues  de 
Madrid.  On  dit  c{u'il  y  existait  une  cons- 
piration dont  le  but  était  de  proclamer 
don  Carlos.  La  régente  ayant  ordonné  le 
désarmement  des  volontaires  royalistes ,  il 
a  fallu  pour  les  y  contraindre  ,  faire  le 
siège  de  leurs  casernes,  et  ce  n'est  qu'après 
une  vive  résistance  qu'on  est  parvenu  ù 
exécuter  la  mesure  décrétée  contre  eux. 

D'un  autre  côté ,  les  carlistes  continuent 
à  réunir  leurs  forces  à  Villafranca ,  et  ou 
s'attend  à  tout  moment  à  ce  qu'ils  tentent 
une  nouvelle  attaque  sur  Tolosa.  Mérino 
est  toujours  aux  environs  de  Burgos  à  la 
tête  d'une  troupe  considérable.  On  assure 
qu'il  a  pris  deux  jeunes  religieux  pour  ses 
aides-de-camp. 

—  On  lit  dans  le  Journal  de  Francfort  : 
L'Etat  de  PEspagne  se  dessine  d'une  ma- 
nière assez  sombre.  Les  Espagnols  catholi- 
ques et  royalistes  croient  défendre,  avec 
don  Carlos ,  leur  religion  et  les  vieilles  lois 
de  leur  pays.  Il  n'est  donné  à  personne  de 
prédire  le  sort  futur  d'une  contrée  où  se 
balancent  de  si  puissantes  influences. 


— D'après  un  arrêté  du  préfetdu  départe- 
ment de  Maine  et  Loire,  M.  Bonneau, 
prêtre,  emprisonné  pour  délit  politique, 
a  été  extrait  de  la  prison  où  il  subissait  sa 
peine,  et  confondu  avec  des  malfaiteurs. 
Cet  arrêté  est  ainsi  conçu  :  «  Considérant 
que  des  motifs  d'ordre  public  ne  permet- 
tent pas  de  maintenir  dans  les  prisons  d'Aûr 


\6 


pers  M.  Bonûeau  ,  prêtre  ,  condamne  a 
l'emprisonnement  pour  délit  politique ,  ar- 
rêtons... »  Suit  l'ordre  de  le  conduire  tm- 
médiatement ,  sous  bonne  escorte  ,   a  la 
maison  centrale  pour  y  achever  sa  peme. 
«  Ainsi,  dit  M.  Bonneau,  ce  sont  les 
vœux  et  le  dévouement  que  j'épanchais 
dans  le  sein  de  M.  le  marquis  de  Barban- 
çois  qui  portaient  atteinte  à  V ordre  puhhc, 
ou  bien  les  causeries  faites  entre  les  quatre 
murs  de  la  prison.  Je  ne  puis  du  moins 
assigner  d'autres  causes  à  ce  brutal  traite- 
ment. Je  vais  en  avoir  bien  d'autres  a  souf- 
frir à  Fontevrault-,  car  il  paraît   que  le 
quartier  pour  les  détenus  politiques  n'est 
point  encore  logeable  ,  et  ne  le  sera  pas  de 
.  sitôt.  Aussi  je  dois  m'attendre  à  endosser 
Vuniforme  des  malfaiteurs  dès  mon  ar- 
rivée. C'est  ce  que  vient  de  me  dire  M.  le 
procureur  du  roi  Rabouan  ,  avec  lequel  je 
me  suis  entretenu  un  moment.  Du  reste, 
il  n'y  aura  rien  de  nouveau  pour  moi  dans 

ce  lieu  de  souffrances 

«Je  suis  arrivé  à  laprispn deSaumurhier 
au  soir.  C'était  à  peine  si  je  pouvais  me  te- 
nir-,  je  n'avais  pas  déjeuné.  Dans  toute  ma 
journée,  je  n'avais  pris  qu'un  petit  verre 
de  liqueur  aux  Rosiers.   Dans  ce  dernier 
bourg,  j'ai  été  attaché  avec  une  grosse 
corde  dans  la  voiture ,  et  l'on  a  mis  un  gen- 
darme à  côté  de  moi ,  avec  sa  carabine  char- 
gée... Que  ceux  qui  n'ont  pas  les  consola- 
tions de  la  religion  sont  à  plaindre  1...  etc.  » 
—  Voici  un  trait  rapporté  par  la  Gazette 
de  France  ,  et  qui  honore  à  la  fois  la  Reli- 
gion et  l'humanité. 

Un  ecclésiastique  s'est  présenté  dernière- 
ment chez  M.  T négociant;  après  quel- 
ques questions  pour  avoir    la    certitude 

qu'il  s'adressait  bien  à  M.  T ,   il  lui  a 

remis  2,000  fr.  dont  il  était  dépositaire  : 
C'est ,  dit-il ,  de  la  part  d'une  personne  (^ui 
depuis  deux  ans  vit  de  privations  pour 
compléter  cette  somme.  Ses  remords  ne 
seront  appaisés  ,  sa  conscience  ne  sera 
tranquille  que  lors(iue  vous  aurez  accepté 
celte  restitution. 

Parmi  ses  nombreuses  relations,  M.  T.... 


LA    DOMINICALE. 

ne  pouvant  deviner  ce  débiteur  mystérieux, 
se  sert  de  la  voie  du  journal  pour  lui 
adresser  ainsi  qu'au  vénérable  prêtre  tou8 
sesremercimens. 


—  Le  trait  suivant ,  que  nous  emprutl- 
tons  à  la  Gazette  des  Tribunaux ,  a  vive- 
ment excité  l'attention  publique.  Nous  ne 
le  citons  que  pour  montrer  combien  graves 
peuvent  être  les  conséquences  d'une  pre- 
mière faute. 

Il  y  a  peu  de  jours,  un  jeune  homme 
d'une  figure  distinguée  et  vêtu  avec  élé- 
gance ,  a  comparu  devant  la  cour  d'assises. 
Interrogé  par  le  président,  il  se  déclare 
clerc  d'avoué.  Aussi  c'est  avec  un  profond 
étonnement  qu'on  apprend  que  ce  jeune 
homme  est  prévenu  de  vagabondage.  Sin- 
gulière destinée  1  C'était  un  jeune  homme 
de  bonne  famille,  d'une  conduite  honorable, 
avantageusement  placé  dans  une  étude  de 
Paris,   et  voilà  qu'une  liaison  formée  au 
Vauxhall,  après  un  dîner  de  bazoche,  vient 
changer  son  avenir  tout  entier.  La  pension 
paternelle  et  les  modestes  appointemens  de 
second  clerc  ne  lui  suffisent  plus;  il  joue,  et 
ilperd-,  il  vole,il  joue,  perd  encore  j  mais 
la  justice  l'a  saisi,  et  une  condamnation 
correctionnelle  le  jette  six  mois  en  prison. 
Il  n'en  sort  que  pour  aller  à  l'hôpital.  Libre 
enfin  et  convalescent,  Use  trouve  sans  asile. 
—  M.  de  Lamartine  a  enfin  revu  son 
lieu  natal ,  après  un  long ,  pénible  et  bien 
douloureux  pèlerinage.  Il  vient  d'arriver 
à  Mucon ,  d'où  il  est  parti  pour  conduire 
madame  de  Lamartine  à  sa  terre  de  Saint- 
Point.  De-là  il  doit  se  rendre  à  Marseille  , 
afin  de  recevoir  le  cercueil  de  sa  fille ,  qu'un 
navire  du  Levant  a  transporté  en  France. 
Ainsi ,  notre  illustre  poète  n'est  point  au 
terme  de  ses  douleurs.  Il  va  remplir  un 
triste  et  pieux  devoir,  et  réunir  aux  objets 
chéris  qu'il  a  perdus  les  restes  d'une  iille 
qui  était  sa  seule  espérance. 

j  Le  ge'rant, 

1  V.  BOUCHET.] 


IMptUMERIE   DE    1-tI.lX    LOCQV.N,    r.UE    mnUE-UAMK-DES  VICTOIRES ,    l6. 


JA   BOMINTCALE. 


^^ 


DE  LA  PAROISSE, 

COMME    UNITÉ    TERRITORIALE. 

C'est  une  chose  beaucoup  plus  impor- 
tante qu'on  ne  le  croit  communément 
pour  la  bonne  harmonieet  la  civilisation  des 
peuples,  que  l'unité  territoriale  qui  sert  de 
point  de  départ  à  l'organisation  d'un  gour- 
Ternement.  Rien  n'est  facile  comme  de  divi- 
ser la  surface  d'un  pays,  quand  on  ne  s'oc- 
cupe que  de  la  régularité  des  figures  géomé- 
triques-, rien  n'est  difficile  comme  de  grouper 
les  populations,  sans  blesser  ou  détruire  leurs 
sympathies.  Il  n'est  pas  un  seul  de  nos  lec- 
teurs qui  ignore  que  la  distribution  actuelle 
de  la  surface  territoriale  en  France  date 
seulement  de  la  révolution.  L'Assemblée 
constituante  se  mit  en  très-grand  souci , 
comme  nous  disions,  des  figures  géométri- 
ques-, mais  pour  les  hommes  qui  devaient 
remplir  ces  cases  départementales,  la  Cons- 
tituante s'en  est  très-peu  occupée. 

On  se  demande  en  effet  si  c'est  une  rai- 
son, parce  qu'une  rivière  passe  à  droite  ou 
à   gauche,    pour  qu'une   grande  réunion 
d'hommes  ait  lieu  de  ce  côté-ci  ou  de  ce 
côté-là,  et  quel  rapport  il  y  a  entre  une 
montagne  et  un  préfet?  Nous  comprenons 
que  l'administration  d'un  grand  royaume 
ait  ses  nécessités,  etqa'ilfaille  tenir  compte 
des  moyens  matériels   de  communication 
et  des  modes  divers  d'hiérarchie  ;  mais  les 
hommes  eux-mêmes,  leurs  habitudes,  leurs 
alliances,  leurs  mœurs,  leurs  races,  n'en 
faut-il  pas  aussi  tenir  compte?  Quel  est  le 
premier  né,  du  département  ou  de  l'homme, 
et  lequel  des  deux  est  fait  pour  la  commo- 
dité de  l'autre  ?  Sous  prétexte  de  régulari- 
ser un  service  ou  une  comptabilité,  on  a 
fait  se  coudoyer  des  populations  qui  n'a- 
vaient jamais  vécu  entre  elles ,  et  on  en  a 
séparé  d'autres  entre  lesquelles  il  y  avait 
depuis  des  siècles  harmonie  et  intimité.  L'a- 
vantage que  la  France  a  retiré  de  cette 
grave  mesure  se  réduit  à  une  plus  grande 
symétrie  cadastrale,  et  à  une  simplicité  un 
peu  plus  complète  dans  les  ressorts  admi- 
nistratifs: la  France  est  donc  plus  belle  à 


l'œil,  plus  nettement  dessinée  sur  la  carte  ; 
mais  nous  aimons  mieux  les  divisions 
d'hommes  que  les  divisions  de  papier. 

Qu'est-ce  donc  qu'un  département  re- 
présente? Est-ce  à  dire  que  là  où  le  départe- 
ment finit,Ies  productions  du  sol  varient,  que 
la  langue  n'est  plus  la  même,  que  les  mœurs 
s'altèrent,  que  les  hommes  appartiennent  à 
d'autres  convictions  ou  à  d'autres  origines? 
Pas  du  tout  :  le  département  finit  à  une 
borne,  à  un  poteau-,  rien  n'empêche  que  le 
poteau  ne  soit  avancé  ou  reculé,  que  le  dé- 
partement diminue  ou  s'agrandisse  -,  il  vien- 
drait même  à  être  supprimé  tout- à-fait, 
que  la  population  ne  s'en  apercevrait  pas. 

Si  le  département  est  une  division  con- 
ventionnelle, factice,  qui  ne  répond  à  au- 
cune réalité  dans  les  races,  les  mœurs,  les 
croyances,  ou  dans  les  productions  du  sol, 
les  arrondissemens  sont  des  circonscrip- 
tions encore  bien  plus  arbitraires,  bien  plus 
capricieuses,  bien  plus  éloignées  de  toute 
espèce  de  faits  sociaux.  Il  n'y  a  qu'un  ar- 
gument à  tirer  d'eux,  et  encore  leur  est-il 
contraire  :  ils  contiennent  un  tribunal  ci- 
vil, et  ce  tribunal  crée  un  point  de  contact 
entre  les  hommes  du  même  ressort.  Ouij 
mais  quelle  est  l'espèce  de  rapport  qui 
amène  les  hommes  devant  la  justice?  des 
rapports  de  cupidité,  de  fraude,  de  vol, 
d'oppression  ,  c'est-à-dire  des  idées  d'envie, 
de  haine,  d'antipathie  profonde  :  ces  cho- 
ses-là n'unissent  pas  les  hommes  ,  elles  les 
séparent  -,  les  tribunaux  ne  créent  pas  des 
liens  ,  ils  les  brisent. 

Le  canton  a  tous  les  inconvéniens  du  dé- 
partement et  de  l'arrondissement  :  il  ne 
touche  à  aucune  réalité  humaine  ou  géo- 
graphique; et  nous  arrivons  ainsi  à  la  com- 
mune, ce  noyau  de  l'état  actuel,  cette  unité 
primordiale  de  l'administration  et  du  gou- 
vernement de  la  France  présente. 

La  commune  n'est  pas ,  comme  on  le 
pense  et  comme  on  le  dit  souvent,  un  élé- 
ment d'association  naturel,  et  qui  repré- 
sente tous  les  intérêts  de  la  société.  D'abord, 
il  n'y  a  peut-être  pas  de  commune  en 
France  qui  soit  antérieure  au  douzième 
siècle j  et  ce  n'est  pas  ainsi  un  élément  de 

9 


tA   DOMlNfCALK. 


^8 

civilisation  bien  indispensable,  puisque  les 
populations  s'en  étaient  passées  jusqu'alors. 
Ensuite,  commune  ne  voulait  pas  dire  fusion 
d'idées,  de  mœurs,  d'éducation  ,  mais  seu- 
lement communauté  d'administration.  Les 
bourgeois,  qui  en  avaient  obtenu  l'autori- 
sation du  roi  ou  de  leurs  seigneurs,  se  gou- 
vernaient par  eux-mêmes  •,  mais  voilà  tout, 
et,  parce  qu'ils  étaient  constitués  en  com- 
munes, ils  n'établissaient  pas  entre  eux  des 
liens  plus  forts,   ils  ne  créaient  pas  des 
chances  de  civilisation  plus  rapide.  On  peut 
même  dire  le  contraire  avec  une  certaine 
exactitude-,  caries  bourgeois,  une  fois  for- 
més en  corps,  en  refusaient  l'entrée  à  tout 
le  monde-,  et  il  est  resté  de  cette  morgue 
municipale  d'irrécusables  témoins,  les  fau- 
bourgs des  cités.  Les  communes  urbaines, 
bien  barricadées  dans  leurs  murailles,  for- 
çaient de  s'établir  hors  de  l'enceinte,  à  la 
merci  des  bandits  et  des  ennemis,  les  étran- 
gers qui  venaient  implorer  leurs  privilèges-, 
et  ces  maisons  ainsi  amoncelées  hors  des 
villes,  prenaient  le  nom,  aujourd'hui  insi- 
gnifiant dcyàw^-Aotir^^,  pour  signifier  que 
leurs  habitans  n'étaient  pas  dés  bourgeois 
véritables.  Ce  n'est  pas  ainsi  que  le  chris- 
tianisme  traitait   les   malheureux    :  tout 
homme  qui  était  entré  dans  une  église, 
fut-il  criminel,  était  sous  la  sauvegarde  des 
fidèles. 

C'est  que  la  paroisse  est  en  effet  la  seule 
unité  de  territoire  qui  tienne  compte  de 
tous  les  intérêts.  La  paroisse  a  pour  centre 
l'église,  et  autour  de  cette  église  se  grou- 
pent des  populations  qui  ont  été  baptisées 
à  la  même  piscine ,  et  qui  iront  s'ensevelir 
dans  le  même  cimetière.  A  chaque  instant 
de  l'année,  les  paroissiens  sont  en  relation 
avec  l'église  et  avec  le  prêtre  qui  la  rem- 
plit de  sa  parole.  Le  communal,  au  con- 
traire, n'a  jamais  que  trois  relations  avec 
\di7naison  connnune  :  quand  il  naît,  quand 
il  se  marie,  quand  il  meurt;  alors  seule- 
ment il  porte  son  nom  au  registre  munici- 
pal, et  il  se  crée  un  rapport  avec  un  scribe 
à  gages-,  et  sur  ces  trois  visites,  il  n'y  en  a 
qu'une  dont  il  ait  la  conscience,  car  s'il  ne 
se  mariait  pas,  le  membre  de  la  commune 


pourrait,  à  la  rigueur,  ne  jamais  voiï  Son 
maire,  sauf  l'époque  de  la  conscription  pour 
les  hommes.  i 

Mais  dans  la  paroisse,  ce  sont  des  rapports 
de  toute  nature  et  de  tout  âge.  Enfaus,  le 
prêtre  vous  reçoit,  vous  inscrit  au  nombre 
des  siens,  et  se  réjouit  de  la  joie  de  vos  mè- 
res-, puis  il  instruit  votre  jeunesse  il  vous 
enseigne  les  dangers  de  la  vie  et  les  vertus 
des  saints.  Adolescens,  il  vous  réunit  en 
foule,  vous  ouvre  la  dernière  barrière  qui 
vous  séparait  des  fidèles  ,  et  vous  initie  au 
plus  sublime  des  mystères.  Hommes  faits, 
il  purifie  et  consacre  les  ardeurs  de  vos» 
âmes,  et  il  place  la  bénédiction  de  Dieu  sur 
la  tête  chérie  qui  a   déjà   celle  de  votre 
amour.  Vieillards,  il  vous  console  -,  mou- 
rans,  il  vous  ouvre  le  Ciel  -,  expirés,  il  ho- 
nore votre  dépouille-,  et,  ni  durant  la  vie, 
ni  après  la  mort,  ne  cesse  jamais  d'exister 
le  lien  qui  attache  un  chrétien  à  sa  pa- 
roisse. 

Si  on  examine  la  puissance  de  la  paroisse 
comme  élément  de  civilisation ,  elle  est  im- 
mense. Chaque  semaine,  une  fois  au  moins, 
tous  les  habitans  se  réunissent-,  les  amitiés 
se  lient,  s'entretiennent  ou  se  fortifient; 
dans  la  commune ,  les  femmes,  les  enfans  , 
ne  comptent  presque  pas-,  ici ,  les  familles 
entières  prennent  chaque  dimanche  le  che- 
min de  la  même  église ,  se  réunissent  men- 
talement dans  les  mêmes  prières,  reçoivent 
la  même  éducation  religieuse  -,  enfin  ,  dans 
la  paroisse ,  les  hommes  ce  touchent  toute 
leur  vie  ,  aux  fonts  du  baptême,  au  sacri- 
fice de  la  messe  et  dans  le  cimetière. 

La  paroisse  est  la  division  territoriale  la 
plus  ancienne  du  monde  chrétien.  Il  y  a  des 
paroisses  actuelles  en  France ,  qui  existaient 
plusieurs  siècles  avant  la  formation  des 
royaumes  de  l'occident.  Ce  mot  vient  du 
latin  j^aroc/tm ,  et  celui-ci  de  deux  mots 
grecs ,  qui  veulent  dire  autour  de  la  mat- 
son,  ou  de  r église. Les  écrivains  qui  se  son! 
occupés  de  l'histoire  du  christianisme,  onl 
eu  le  tort  de  vouloir  préciser  l'origine  des 
paroisses,  et  d'en  indiquer  chronologique- 
ment la  formation.  Les  paroisses  se  soni 
établies  avec  le  christianisme  lui  -  même  ; 


LA   DOMINICALE. 


et  leur  nombre  s^est  accru  successivement , 
à  proportion  que  se  propageait  la  foi.  Les 
conciles  du  sixième  siècle,  tenus  en  France 
ou  en  Espagne,  mentionnent  fréquemment 
les  paroisses-,  ce  qui  donne  à  croire  qu'elles 
étaient  organisées  à  cette  époque  dans  ces 
deux  pays:  ce  ne  fut  qu'un  peu  plus  tard , 
vers  680,  qu'on  les  voit  se  former  dans  les 
villages  et  les  campagnes  de  l'Angleterre. 

Il  est  évident  que  la  doctrine  des  apôtres 
s'étant  d'abord  répandue  dansles  villes,  c'est 
dans  les  villes  aussi  que  s'établirent  les  pre- 
mières paroisses.  Mais  il  y  a  une  singula- 
rité historique  sur  laquelle  il  faut  bien  se 
garder  de  prendre  le  change.  Ces  paroisses 
urbaines  n'étaient  pas  de  simples  cures  ^ 
mais  des  êvéches.  Les  évêques  ont  précédé 
les  curés.  Il  ne  faudrait  pas  non  plus  don- 
ner au  mot  évêque ,  considéré  dans  les  re- 
cueils et  les  lois  ecclésiastiques  du  sixième 
ou  du  septième  siècle,  la  signification  qu'il 
a  eu  dans  les  époques  modernes  ,  et  qu'il  a 
même  encore  aujourd'hui  :  il  désignait 
alors  le  chef  des  premières  associations 
chrétiennes  -,  dans  les  textes  latins ,  ce  chef 
se  nomme  indifféremment  episcopus  et 
prœsul. 

Si  nous  nous  occupons  seulement  de  la 
France ,  nous  voyons  la  foi  sortir  de  l'en- 
ceinte des  villes  vers  la  iin  du  septième  siè- 
cle et  au  commencement  du  huitième. 
Alors  les  évêques  urbains  envoient  dans 
les  campagnes,  pour  satisfaire  aux  besoins 
du  culte ,  des^borévêquesjou  évêques  am- 
bulans ,  comme  les  nomment  les  textes , 
episcopi  vagi.  Ces  prélats  se  rendaient  aux 
vœux  des  populations  rurales  ,  célébraient 
les  saints  offices  dans  les  rares  églises  qui 
existaient  alors,  baptisaient  les  enfans; 
mais  ils  ne  faisaient  pas  leur  séjour  au  mi- 
lieu de  leurs  néophytes.  Les  églises  n'étaient 
pas  encore  régulièrement  bâties,  et  elles 
n'avaient  pas  de  revenus  certains ,  néces- 
saires pour  l'entretien  des  pasteurs  :  d'ail- 
leurs les  fidèles  étaient  peu  nombreux.  Il 
paraît  néanmoins  qu'ils  s'accrurent  rapi- 
dement; car,  vers  la  fin  du  huitième  siècle, 
sous  le  règne  de  Charlemagne,  les  lois  reli- 
giei^es  prennent  tout-à-coup  une  immense 


^9 

extension.  Les  e'glises  se  multiplient,  et  un 
capitulaire  de  l'empereur  Lothaire ,  de 
l'année  824 ,  défend  d'en  bâtir  aucune 
sans  la  doter  de  douze  arpens  de  terre  et 
de  deux  serfs.  Cette  dotation  était  à  la 
charge  des  fidèles  qui  allaient  assister  aux 
offices  dans  cette  église;  et  le  capitulaire 
ordonne  de  la  démolir  ,  dans  le  cas  où  les 
habitans  refuseraient  la  terre  et  les  serfs. 
On  trouve  encore  dans  la  compilation 
faite  par  Anségise  des  lois  de  Charlemagne , 
relatives  au  clergé  ,  des  dispositions  qui  in- 
diquent que  les  fidèles  fournissaient  à  tous 
les  besoins  du  culte  :  le  chapitre  1/(6  dis- 
pose que  les  femmes  doivent  donner  le 
linge  nécessaire. 

C'est  vers  cette  époque  que  les  chorévê- 
ques  ,  ne  pouvant  plus  suffire  aux  néces- 
sités du  culte  dans  les  campagnes,  et  les 
églises  ayant  des  revenus  fixes  et  suffisans, 
on  attacha  définitivement  un  prêtre  à  cha- 
que église:  c'est  l'origine  des  curés. 

Il  suffisait  de  dix  maisons  pour  donner 
lieu  à  ériger  une  église  et  à  instituer  une 
paroisse  :  c'est  un  concile  d'Orléans  ,  tenu 
au  sixième  siècle,  qui  l'a  ainsi  décidé.  Au- 
jourd'hui cela  peut  paraître  surprenant 
parceque  dix  maisons  ne  représentent  à 
peu  près ,  terme  moyen  ,  dans  les 
campagnes  ,  qu'une  cinquantaine  de  per- 
sonnes; mais  au  sixième  siècle,  la  pro- 
priété n'était  pas  divisée  comme  aujour- 
d'hui ;  c'étaient  dix  maisons  de  grands  sei- 
gneurs, de  puissans  propriétaires;  et  elles 
renfermaient,  en  personnes  libres  ou  en  es- 
claves ,  près  de  huit  cents  ou  même  mille 
individus. 

Trois  choses  constituaient  juridique- 
ment la  paroisse  :  c'étaient ,  les  ibnts  bap- 
tismaux ,  le  cimetière  et  la  desserte  de  l'é- 
glise. Aux  termes  du  chapitre  147  des  com- 
pilations d' Anségise,  les  curés  ne  pouvaient 
pas  recevoir  dans  leur  église  des  paroissiens 
étrangers.  Avant  de  commencer  les  instruc- 
tions ou  le  service  divin ,  ils  interpellaient  à 
haute  voix  les  fidèles,  pour  leur  demander 
s'ils  y  étaient  tous,  et  après  vérification,  on 
faisait  sortir  les  étrangers ,  s'il  s'en  trouvait 
dans  l'assemblée.  La  paroisse  eut  ainsi  de 


20 


LA    DOMntCALE. 


bonne  heure  une  délimitation  précise.  Si 
plus  tard,  on  bâtissait  des  maisons  sur  la  li- 
mite territoriale,  ces  maisons  apparte- 
naient à  la  paroisse  vers  laquelle  était  tour- 
née la  porte  principale. 

Dès  que  les  cures  eurent  ainsi  été  fondées , 
par  suite  delà  propagation  rapide  du  chris- 
tianisme, la  nécessité  d  une  hiérarchie  con- 
duisit à  réunir  plusieurs  paroisses ,  en  une 
circonscription  qu'on  nomma  chapilre  ru- 
ral, et  à  la  tête  duquel  se  trouvait  un  archi- 
prètre.  Un  certain  nombre  de  ces  chapitres 
forma  un  district ,  gouverné  par  un  archi- 
diacre ,  et  la  réunion  des  districts  constitua 
les  diocèses  conduits  par  les  évoques.  C'était 
là  l'organisation  de  l'église  enFrance,versle 
commencement  du  neuvième  siècle.  L'é- 
tendue déjà  considérable  de  cet  article, 
nous  empêche  de  montrer  en  détail ,  com- 
irient  les  diocèses  réunis  tentèrent  de  se  gé- 
néraliser encore  df;vantage,  et  de  se  cons- 
tituer même  en  églises  nationales  et  sépa- 
rées. Cette  tentative  fut  à  vrai  dire  univer- 
selle :  elle  réussit  en  Syrie,  en  Palestine,  en 
Ʉypte,  dans  l'empire  d'Orient ,  et  l'on  vit 
fonder  les  patriarchats  d'Antioche  ,  de  Jé- 
rusalem ,  d'xVlexandrie  et  de  Byzance.  Mais 
les  guerres  perpétuelles  de  l'Occident  aidè- 
rent à  l'unité  catholique ,  et  il  n'est  resté  de 
la  tendance  primitive  des  diocèses,  que  les 
souvenirs  de  l'église  de  Tolède,  en  Espa- 
gne ,  de  celle  de  Cantorbéry ,  en  Angle- 
terre,  et  des  églises  d'Arles,  de  Vienne  ,  de 
Bourges,  de  Sens,  de  Narbonne,  dans  la 

Gaule. 

•^  Pendant  les  mille  années  qui  se  sont 
écoulées  depuis  Charlemague,  la  constitu- 
tion hiérarchique  du  clergé,  en  France, 
n'a  donc  presque  pas  changé-,  seulement 
les  districts  ont  disparu,et  les  archevêques 
ont  été  introduits.  D'ailleurs,  la  paroisse 
n'apas  cessé  d'être,  jusqu'en  1790,  l'unité 
territoriale.  C'est  alors  que  l'Assemblée 
constituante,  obéissant  à  une  idée  fixe  de 
réforme  radicale  et  universelle ,  brisa  cette 
antique  division  du  sol  ,  qui  tenait  à  la 
chair  et  aux  os  des  habitans  eux-mêmes, 
et  la  remplaça  par  celle  dont  nous  avons 
déjà  examiné  la  valeur. 


Depuis  que  la  commune  a  remplacé  la 
paroisse ,  il  n'y  a  pas  de    sorte  de   rivalité 
que  des  hommes  ignorans  dans  leur  haine 
pour  le  catholicisme,  n'aient  essayé  de  fo- 
menter   entr'elles.   Il  n'en   est  pas  moins 
vrai ,  même  aujourd'hui ,  que  si  la  com- 
mune est  plus  facile  aux  combinaisons  ad- 
ministratives, la  paroisse  tient  plus  inti- 
mement aux  mœurs  et  aux  idées,   c'est-à- 
dire,  à  la  civilisation.  Dire  commune ,  c'est 
dire  une  étendue    de  territoire-,   dire  pa- 
roisse, c'est  dire  la  population  qui  se  presse 
autour  d'un  pasteur-,  l'un  est  plus  matériel, 
l'autre  est  plus  moral.  On  a  donc  tort  d'af- 
fecter une  sorte  de  rigueur  vis-à-vis  de  la 
paroisse^  la  commune  trouverait  plus  de 
prolit  à  s'en  servir  qu'à    la  rudoyer;  et  la 
croix  porte  secours  à  qui  lui  en  demande. 
Il  est  évident  que   pour  des  peuples  chré- 
tiens; c'est  toujours  sur  une  église    que  la 
pensée  commune  se  dirige;  et  c'est  un  ci- 
metière qui  doit  servir  de  centre  aaturel  à 
toute  grande  population. 


BOSSUE! 


ORAISON    FUNKBRE/ 

Dans  la  vie  de  Bossuet,  l'oraison  fu- 
nèbre est  une  sorte  d'accident  involontaire-, 
dans  l'histoire  de  l'éloquence  chrétienne 
et  de  la  langue  française  ,  Poraison  fu- 
nèbre est  un  progrès  immense  ,  après 
lequel  ni  l'éloquence ,  ni  la  langue  fran- 
çaise ne  pouvaient  aller  plus  loin.  La 
position  d'un  homme  comme  Bossuet  sous 
un  roi  ombrageux  comme  Louis  XIV  , 
était  une  position  difficile.  Le  roi  très- 
chrétien  ,  se  souvint  toute  sa  vie  de  la 
dépendance  dans  laquelle  s'était  passée  son 
enfance.  Le  souvenir  du  cardinal  Mazarin, 
le  souvenir  du  cardinal  de  Kiclielieu  , 
hommes  d'état  tout  puissants,  assis  qu'ils 
étaient  au  premier  degré  du  trône ,  épou- 
vantait Louis  XIV.  Vous  sentez  bien  que 
le  grand  roi ,  avec  le  merveilleux  ins- 
tinct qu'il  avait  pour  deviner  les  hommes, 
eut  bientôt  compris  ce  qu'il  y  avait  de 
puissance  dans  la  tête  de  Bossuet ,  de  force 
et  de  netteté  dans  cet  esprit  prodigieux. 


LA    DOMINICALE, 


Bossuet  fit  donc  peur  à  Louis  XIV,  qui 
voulait  bien  laisser  l'éf^lise  gallicane  sou- 
veraine maitresse  dans  l'église,  mais  à 
condition  qu'elle  ne  mettrait  pas  le  pied 
dans  les  affaires  de  l'Etat.  Vous  allez  voir 
comment  Bossuet,  malgré  le  roi ,  malgré 
lui-même ,  devint  un  homme  d'état  sans 
descendre  de  la  chaire  évangélique. 

En  ce  temps-là  d'étranges  événemens  se 
passaient  dans  le  monde.  Non  loin  de  la 
France  du  dix-septième  siècle ,  ce  royaume 
si  réglé ,  si  correct ,  si  plein  de  foi  et  de 
soumission  à  l'autorité ,  un  autre  royaume 
plus  avancé  de  cent  ans,  se  soulevait  dans 
la  révolte.  Le  vieux  levain  des  discussions 
religieuses  fermentait  dans  ce  malheureux 
pays.  La  réforme  après  avoir  brisé  tous 
les  liens  qui  unissaient  les  sujets  à  leurs 
rois, était  devenueun  pouvoir  armé  qui  avait 
ses  soldats,  son  épée,  son  armure,  son 
point  de  ralliement ,  son  mot  d'ordre  ,  son 
chef,  son  héros,  son  idole,  son  Dieu, 
Cromwell  enfin.  Ce  fut  en  Angleterre  une 
révolution-modèle  trèsbien  imitée  plus  tard 
par  îa  révolution  française.  On  se  battait , 
on  s'égorgeait-,  on  prenait,  on  reprenait, 
on  vendait ,  on  achetait ,  on  condamnait , 
on  décapitait  le  roi.  Un  homme  masqué  fit 
tomber  cette  tête  royale,  la  première  tête 
royale  livrée  au  bourreau  par  lepeuple. Ce 
fut  un  grand  bruit  en  France.  L'écho  de 
cette  révolution  épouvanta  singulièrement 
le  dix-septième  siècle  français  5  mais  c'était 
un  écho  confus.  Quelques  esprits  élevés 
furent  les  seuls  confidens  de  ces  catas- 
trophes inouïes.  Parmi  ceux-ci ,  Bossuet 
et  Pascal,  ces  génies  chrétiens,  furent, 
vous  n'en  doutez  pas,  les  premiers  à  savoir, 
à  comprendre  ,  à  s'expliquer  à  eux-mêmes 
etpour  eux-mêmes  ceLLe solennelle  histoire. 
Quant  à  en  parler  au  roi  Louis  XIV,  per- 
sonne n'osait.  Comment  dire  au  grand 
roi  qu'une  révolution  arrachait  1rs  rois 
légitimes  à  leurs  trônes  ,  les  livrait  au 
peuple  sans  défense,  puis  du  peuple  au 
bourreau?  Il  aurait  fallu  être  iiien  Ooé  pour 
tenir  un  pareil  discours  au  ro(  Louis  XÏV, 
pour  lui  parler  de  Charles  Stuart  ou  de 
Cromwell,  par|exemplel  Deux  terribles 


2i 

dans  le 


réalités    auxquelles   Louis  XIV , 
fond  de  l'âme  ,  avait  souci  de  penser. 

En  ce  temps-là  ,  il  n'y  avait  que  Bossuet 
qui  pût  dérouler  le  tableau  de  ces  révo- 
lutions incroyables.  Bossuet  rentrait  par 
cela  même,  malgré  lui  et  malgré  le  roi , 
dans  la  politique  qui  lui  était  défendue. 

Quel  spectacle  que  celui-là,  grand  Dieu  ! 
La  chapelle  est  tendue  de  noir*,  le  roi  Louis 
XIV  et  toute  sa  cour,  et  ses  gardes ,  et  les 
princes  du  sang ,  .et  les  femmes  du  dix-sep- 
tième siècle ,  et  les  poètes,  sont  tous  réunis 
autour  d'un  cercueil.  Au  milieu  de  la  cha- 
pelle, la  chaire  est  vide  encore.  Tout  à 
coup ,  les  chants  funèbres  ont  cessé  et  un 
homme  a  paru  à  la  tribune  évangélique. 
Donnez-lui  le  temps  de  se  recueillir,  à  eet 
homme;  bientôt  il  parlera  plus  haut 
que  duhaut.de  la  chaire-,  il  parlera  du 
haut  des  cieux.  Et  en  effet,  prêtez  l'oreille, 
grands  de  la  terre  :  Erudimini,  qui  jiidi 
catis  tcrravi  ;  instruisez-vous  vous  qui 
ju(jez  le  monde.  Savez-vous  ce  qui  s'est 
passé  dans  ce  monde,  pour  que  le  visage  de 
Papôtre  soit  empreint  de  cette  tristesse  so- 
lennelle? Je  vais  vous  le  dire.  Une  reine, 
femme,  fille  et  mère  de  rois  tout  puissans , 
est  morte  hors  de  son  royaume  et  sans  cou- 
ronne -,  cette  couronne  a  été  enlevée  à  cette 
femme  si  faible  par  les  révolutions  les 
plus  furieuses.  Aujourd'hui  ce  noble  cœur  ne 
bat  plus;  mais  la  religion  catholique  qui  a 
des  palmes  pour  toutes  les  vertus  difficiles, 
ne  veut  pas  que  cette  vertu  royale  dispa- 
raisse de  la  terre  sans  avoir  o')tcnu  la  con- 
sécration de  l'éloquence  chrétienne.  C'est 
donc  pour  célébrer  la  vie  de  la  reine  delà 
Grande-Bretagne  que  Bossuet  monte  dans 
la  (chaire  de  vérité. 

Ecoutez  I  Quel  commencement  à  la  fois 
tristeetsolennel!  L'orateur,  avant  de  parler 
de  ces  (jranJes  et  icrrlbles  leçons,  commence 
parsemellro  sous  laprotection  de  celui  qui 
ja.il  la  loi  aux  rois,  à  qui  sculojppartieîit  la 
gloire,  la  majesle ,  l  iitdéper.dancd.  Après 
quoi  l'orateur  aborde  irauchemcut  son 
sujet:  la  royauté  violée,  les  rébellioivs  ?,o\j-> 
YEKXi!\us;iinerei/ieJ'u(jiiivequiHefrouvepas 
d"" asile  dans  trois  royaumes  ;  neuf  voyage? 


£â 


LA   DOMINICALE. 


entrepris  sur  mer  par  une  princesse,  malgré 
les  tempêtes  \  l'océan  étonné  de  se  voir  tra- 
versé tant  de  fois  dans  des  appareils  si 
divers,  et  pour  des  causes  si  différentes-, 
un  trône  indigtiement  renversé ,  miracu- 
leusement rétabli.  Bossuet  avoue  dès 
l'abord  toutes  ces  catastrophes.  On  voit  que 
ce  récit  pèse  à  sou  âme,  et  l'on  comprend 
qu'il  a  été  heureux  de  se  réfugier  dans  la 
toute -puissance  divine  avant  de  con- 
venir ,  en  présence  du  roi  de  France  , 
de  cette  indigne  violation  de  la  ma- 
jesté royale.  Vous  retrouvez  là ,  comme 
partout,  l'admirable  unité  de  Bossuet,  la 
foi  chrétienne ,  ce  grand  principe  auquel  il 
à  rattaché  le  monde  à  cette  chaîne  dont  le 
premier  chaînon  est  au  ciel ,  et  à  laquelle 
sont  suspendus  tous  les  empires.  Il  n'y  a 
rien  de  plus  beau  dans  la  langue  française 
que  cet  exorde  de  Bossuet. 

Le  reste  du  discours  vaut  cet  exorde. 
C'est  en  vain  que  l'orateur  assure  que  les 
paroles  lui  manquent,  et  qu'il  veut  laisser 
parler  le  cœur  de  cette  grande  reine.  La 
parole  arrive  à  Bossuet  infatigable  , 
animée,  austère,  pénétrante.  Et  le  voilà  tout 
à  coup  faisant  l'histoire  de  Henrietle- 
Mârie  de  France ,  fille  de  Ilenri-le-Grand 
et  reine  d'Angleterre.  Quelle  hisloiie! 

Après    que  l'orateur  a  rendu    à   cette 
grande  reine  l'élogeque'méritaientses  vertus 
et  son  courage,"  après  qu'il  s'est  arrêté  tant 
qu'il  a  pu  sur  l'hérésie  d'Angleterre,  cet 
esprit  de  séduction  qui  trompe   les  âmes 
hautaines ,  il  arrive  enfin  à  ce  qu'il  appelle 
Vliistoire  des  malheurs  d'Henriette.  Alors 
encore  une  fois  il  s'arrête  ;    il  ne  trouve 
plus  de  paroles.  C'est  qu'en  effet  en  parlant 
desmalheurs  d'Henriette,  il  fautparleraussi 
des  excl'S  sacrilèges  dont  Charles  I*""  fut   la 
victime.  Et  ici  l'orateur  chrétien   devient 
tout-à-faitun  homme  politique.  Arrivé  à  ce 
crime  exécrable  de  l'histoire  d'Angleterre , 
—  le  régicide  I — ^Bossuet  voit  toute  celte 
histoire  d'une   place  trop  élevée  pour  im- 
puter ce  crime  à  la  fierté  indomj)table  de 
Janafion.  Au  contraire  ,  au  lieu  d'accuser 
j:iation  anglaise ,   qui   selon,  ses  plus 
/pdôïes  l^istoriens ,    tire    son   origine    des 


Gaules ,  Bossuet  la  plaint  et  la  prend  en 
pitié.  Il  met  sur  le  compte  de  l'hérésie 
tous  les  égaremens  des  peuples.  Il  explique 
à  la  manière  du  génie ,  comment  le  peuple 
anglais  ayant  une  fois  relâché  le  lien  de 
l'obéissance  envers  l'Église ,  eut  bientôt 
rompu  le  lien  de  l'obéissance  envers  le  roi. 
Dans  ces  temps  malheureux  ,  il  n'y  avait 
plus  de  frein  pour  personne:  chacun  s'était 
Jhit  à  soi-mhne  un  tribunal  où  il  se  ren- 
dait l' arbitre  de  ses  croyatices:  ces  terres  trop 
remuées  et  devenues  incapables  de  consis- 
tance, sont  tombées  de  toutes  parts ,  et 
n'ont  fait  voir  que  d'effroyables  précipices. 
Puis  tout  d'un  coup  ,  après  avoir  donné  la 
seule  raison  de  toutes  les  fatales  dissenssions 
de  l'Angleterre  ,  l'orateur  ,  pressé  par  son 
sujet,  est  forcé  d'expliquer  comment  il 
s'est  fait  que  toutes  ces  opinions  opposées 
se  sont  réunies  tout  d'un  coup  pour  tuer 
le  roi. 

Vous  savez  de  quelle  manière  Bossuet  s'est 
tiré  de  cette  iipimense  difficulté  :  comment 
il  est  parvenu  à  désigner  Cromwell  devant 
Louis  XIV,  sans  nommer  Cromwell  !  Com- 
ment il  osa  parler  du  Protecteur ,  ce  tueur 
de  roi ,  et  en  parler  en  termes  grands  et 
nobles ,  comme  il  convenait  de  parler  de  cet 
épouvantai!  des  rois.  Le  premier  mot 
de  Bossuet ,  cette  espèce  de  second  exorde  : 
un  homme  s'est  rencontré...  est  un  mot  su- 
blime qui  manque  au  traité  de  Longin.  On 
parle  aujourd'hui  de  vérité  historique  j  on 
proclame  bien  haut  les  hardiesses  du  style  ; 
nos  grands  auteurs  sont  bien  fiers  de  cette 
espèce  de  familiarité  bourgeoise,  qu'ils  ont 
portée  dans  les  écrits  les  plus  opposés.  Il  y 
en  a  d'autres,  peintres  ou  poètes,  ou  même 
(le  très -savans  historiens  ,  qui  pensent 
avoir  deviné  Cromwell,  et  qui  vous  disent  : 
avez  vous  vu  mon  Cromwell l  Les  stupides 
ou  les  ingrats  qu'ils  sont  !  ils  ne  voient  pas 
que  leur  Cromwell  ,  s'il  est  seulement  sup- 
portable, n'est  supporté  que  parce  qu'il 
êstunpâlereflet,  un  faible  écho  du  Cromwell 

de  Bossuet  ! 

Une  fois  venu  à  bout  de  Cromwell,  Bos- 
suet avait  rempli  le  plus  difficile  de  cette 
tâche  immense.  De  Cromwell  il  revient  à 


LA    DOMINICALE. 


25 


la  reine ,  il  raconte  tous  ses  voyages  ;  tous 
ses  efforts,  tout  son  amour  pour  son  époux, 
toutes  ses  larmes  sur  sa  mort.  Ici  la  sim- 
plicité de  l'expression  s'élève  jusqu'au  su- 
blime. —  Les  mntelols  furent  alarmés  jus- 
qu'à perdre  l'esprit.  —  £lle  rassurait  tout 
h  monde  par  sa  fermeté.  — •  Elle  rampasse 
quelquesvaisseaux  quelle  charge  d'officiers 
et  de  munitions ,  et  repasse  enfin  en  Angle- 
terre. —  Elle  se  trouva  grosse,  et  accoucha 
d'îine princesse.  Or,  tout  ceci  se  disai  t  en  pré- 
sence de  Louis  XIV,  ce  roi  si  jaloux  des  pré- 
rogatives royales!  mais  en  même  temps 
c'était  un  homme  qui  comprenait  toutes 
choses,  l'éloquence  et  la  poésie  plus  que 
tout  le  reste  -,  c'est  là  un  des  premiers  pri- 
vilèges d'un  grand  roi. 

L'oraison  funèbre  de  la  reine  d'Angle- 
terre produisit  une  vive  impression'^dans  le 
monde  politique,  aussi  bien  que  dans  le 
monde  chrétien.  Jamais  l'histoire  n'avait 
été  racontée  de  plus  haut*,  jamais  les  évé- 
nemens  et  les  hommes  n'avaient  été  jugés  et 
compris  avec  cette  raison  lumineuse  et  cette 
croyance  inflexible.  Ce  jour-là,  Bossuet  se 
montra  tout-à-fait  Bossuet. 

Mais  que  devint  la  ville,  mais  que  devint 
la  cour,  quandj  dix  mois  après,  seulement 
dix  mois,  on  vit  revenir  dans  la  chapelle 
funèbre  le  même  tenture  de  deuil,  le 
même  monarque,  la  même  cour,  le  même 
orateur.  Ce  jour-là,  rien  n'était  changé, 
si  ce  n'est  que  dans  le  cercueil  exposé  là, 
la  fille  remplaçait  la  nière.  Alors  Bossuet 
apparaît  encore.  Que  dira- t-il  donc  cette 
fois,  à  propos  de  ce  nouveau  cadavre  royal? 
Vous  croyez  vous  autres  que  son  génie  est 
épuisé,  à  présent  qu'il  n'a  plus  à  parler  de 
CharlesP"",  deCromwell,  du  parlement,  des 
républicains,  de  Charles  II;  vous  croyez 
que  l'orateur  va  rester  muetcette  fois ,  abîmé 
dans  la  douleur ,  et  que  dix  mois  d'interval- 
le ne  lui  auront  pas  suffi  à  retrouver  encore 
la  même  éloquence  ?Vous_ne  connaissez  pas 
Bossuet.  C'est  à  la  fois  l'âme  la  plus  aus- 
tère ,  et  le  cœur  le  plus  mélancolique  ; 
homme  aussi  habitué  aux  douleurs  de  la 
terre  qu'aux  cousolations  du  ciel;  orateur 
et  prophète  à  la  fois,  c'est-à-dire  domi- 


nant également  le  passé  et  l'avenir.  Ce  sera 
donc  cette  fois  avec  sa  douleur,  que  Bos- 
suet remplira  cette  tâche  nouvelle.  Celte 
fois  ,  l'élégie  chrétienne  remplacera  l'iilsto- 
rien  chrétien.  0  Bossuet!  quand  il  se  vit 
en  présence  de  cette  fleur  des  champs  qui 
fleurissait  avec  tant  de  grâce  ;  quand  il 
la  vit  fanée  pour  jamais,  une  grande  dou- 
leur s'empara  de  ce  génie  sublime,  pensant 
que  tout  ce  siècle  mourrait  peut-être  au- 
tour de  lui ,  et  qu'il  serait  obligé  d'assister 
à  ces  immenses  funérailles  ! 

Ce  discours  est  un  chef-d'œuvre  de  tris- 
tesse et  [àe  la  mélancolie  chrétienne.  La 
cour  qui  avait  encore  dans  la  tête  et  dans 
le  cœur  le  retentissement  de  l'oraison  fu- 
nèbre de  la  reine  d'Angleterre,  la  cour, 
émue ,  transportée  ,  charmée  ,  pleurante, 
à  genoux  devant  tant  de  génie ,  oublia  un 
instant  Louis  XIV  son  maître,  que  l'on 
n'oubliait  guères  même  au  pied  des  autels. 


DE  LA  QUÊTE  DANS  LES  EGLISES, 

ou 
DE  l'aumône  collective. 

Dans  ce  siècle  d'égoïsme  et  de  confu- 
sion, où  les  hommes  se  détournent  trop 
souvent  à  dessein  des  voies  lumineuses  du 
salut,  pour  s'occuper  uniquement  des  biens 
périssables,  comme  s'il  y  avait  une  rançon 
pour  la  mort,  comme  si  le  ciel  réservait 
des  places  privilégiées  à  ceux  qui  empor- 
tent un  riche  linceuil ,  une  quête  ne  ré- 
veille fréquemment  que  des  idées  étroites  de 
fiscalité.  Pour  les  esprits  mondains,  tout 
ce  qu'il  y  a  de  morale  pure  et  touchante 
dans  cet  appel  à  la  bienfaisance  et  à  la 
charité,  s'eftace  pour  ainsi  dire  [^devant 
l'acte  matériel  que  la  légèreté  ou  l'irréligion 
dénature.  Mais  pour  ces  âmes  pieuses  que 
la  contagion  n'a  pu  atteindre,  et  qui  se 
sentent  inébranlables  et  heureuses  dans 
leur  foi ,  une  quête  dans  le  temple  est  un 
acte  édifiant  et  moral,  autant  par  Tintcn- 
tion  qui  le  détermine  que  par  le  résultat  qui 
le  couronne.  Toutes  ces  offrandes  qui 
viennent  se  fondre  en  une  seule  ,  cette  réu- 
nion de  fidèles  dont  les  pensées  s'épurent 


'^  ^  LA    DOMINICALE. 

ensemble  en  s'associantau  saint  sacrifice,  et 
qui  consacrent  un  devoir  par  une  bonne 
œuvre ,  jipportcnt  au  chrétien  une  joie 
pure  comme  le  bienfait ,  et  douce  comme 
la  reconnaissance.  Mais  c'est  surtout  lors- 
que la  parole  d'un  prêtre  descend  de  la 
chaire  de  vérité  pour  confondre  et  démas- 
quer l'erreur ,  c'est  lorsqu'elle  plonge  dans 
les  replis  les  plus  secrets  du  cœur  humain , 
pour  y  surprendre  les  faiblesses,  et  y  fé- 
conder le  germe  des  vertus  évangéliques, 
que  l'oflrande  est  à  la  fois  et  plus  intime  et 
plus  méritoire, 

Bien  des  gens  qui  mesurent  les  questions  les 
plus;graves,  à  la  portée  de  leur  faible  con- 
ception, s'étonnent  de  voir  les  fidèles  con- 
tribuer aux  frais  qu'entraînent  les  besoins 
du^temple.  A  les  entendre,  l'église  qui  alavé 
les  souillures  de  leur  naissance ,  qui  leur 
ouvre  le  trésor  des  sacremens  ,  toujours 
prête  à  sanctifier  ,  à  pardonner  et  à  bé- 
nir j  l'église  n'est  que  la  maison  |des 
ministres  du  seigneur  auxquels  viennent 
profiter  les  dons  d'une  charité  crédule. 
D'autres  croyant,  ou  peut-être  feignant  de 
croire,  que  les  embellissemens  de  l'autel 
appartiennent  à  ceux  qui  le  desservent, 
partent  de  cette  fausse  opinion  pour  s'abs- 
tenir de  participer  aux  frais  du  culte  ,  et 
pour  attiédir  le  zèle  des  fidèles.  D'autres 
enfin  ,  s'attribuant  tout-à-coup  des  sen- 
limens  d'abstinence  et  d'humilité,  recher- 
chent de  la  vanité  jusque  dans  la  richesse 
des  ornemens  et  dans  les  pompes  des  céré- 
monies de  l'église  :  comme  si ,  dans  l'im- 
puissance d'honorer  dignement  celui  qui  a 
semé  les  étoiles  dans  l'espace ,  et  dont  la 
main  ne  s'ouvre  jamais  pour  reprendre,  la 
piété  ne  devait  pas  du  moins  essayer  de 
donner  aux  saints  lieux  une  apparence  de 
grandeur  et  de  majesté.  Sans  doute  c'est 
en  raisonnant  ainsi  que  des  hommes  dont 
les  caprices  épuisent  les  ressources  des  arts 
et  du  luxe  ,  se  montrent  subitement  éco- 
nomes et  avares  lorsqu'il  s'agit  du  service 
des  autels. 

Les  payens,  plus  conséquens  que  ces 
hommes  ,  entouraient  de  vénération  et 
des   pompes    extérieures    duculte  ,  leurs 


pompes 


idoles  et  leurs  faux  dieux.  A  ces  divi- 
nités faites  à  leur  taille  ,  et  qu'ils  n'a- 
vaient pu  dépouiller  de  leurs  passions 
grossières,  ils  prodiguaient  les  marbres  les 
plus  rares  ,  et  les  métaux  les  plus  pré- 
cieux pour  orner  leurs  simulacres  et  leurs 
temples  •,  non-seulement  les  citoyens  d'une 
même  ville  tenaient  à  honneur  de  contri- 
buer à  l'érection  de  ces  édifices  vides  du 
vrai  Dieu,  mais  les  différens  peuples,  réunis 
par  les  mêmes  croyances  ,  quoique  séparés 
de  gouvernemens  et  d'intérêts ,  y  faisaient 
solennellement  porter  l'hommage  de  leurs 
tributs.  Ce  n'est  plus  que  dans  les  pays 
d'une  foi  vive  et  forte  ,  que  l'on  voit 
s'accomplir  encore  dans  notre  religion,  les 
prodiges  de  dévouement  si  communs  au- 
trefois ,  et  qui  avaient  dépassé  de  si 
loin  tous  ceux  des  temps  anciens.  Scr 
rait-ce  donc  que  l'absence  des  sentimens 
religieux  rétrécit  l'âme  pour  la  laisser  en 
proie  à  la  plus  vile  des  passions,  à  l'a- 
mour des  richesses  \  ou  n'esl-ce  pas  plu- 
tôt quel'orgueil  des  indifférens  ,  se  révolte 
contre  tout  ce  qui  se  rattache  à  des  dogmes 
dont  l'inflexible  sévérité  les  condamne? 

Il  est  doux  cependant ,  de  pouvoir  dire 
qu'il  est  grand  encore ,  et  qu'il  s'accroît 
sensiblement,  le  nombre  des  fidèles  qui 
ne  se  lassent  pas  de  contribuer  à  sou- 
tenir par  leurs  offrandes  la  majesté  des  cé- 
rémonies. Et  comment  dans  ces  pieuses  res- 
sources serait-il  possible  de  suffire  aux  frais 
du  culte  sans  recourir  aux  dons  d'un  pou- 
voir avare? 

Comment  pourrait-on  défrayer  ces  mis- 
sions lointaines  et  périlleuses  ,  dont  la  gloire 
est  si  humble  devant  le  monde,  qui  vont 
répandre  parmi  les  nations  barbares,  la 
parole  de  vie  et  d'espoir  ,  pour  accomplir 
l'œuvre  des  apôtres ,  et  pour  ne  faire  un 
jour  qu'un  faisceau  lumineux  de  toutes  les 
croyances,  réunies  à  celle  du  vrai  Dieu. 

En  n'envisageant  l'avenir  que  sous  l'ins- 
piration des  événemens  passagers  qui 
frappent  aujourd'hui  notre  vue  ,  on  peut 
croire  qu'il  est  loin  ne  nous  encore ,  le 
temps  de  l'unité  civile  et  religieuse ,  où 
Rome  plus  brillante  mille  fois  que   par 


LA    DOMINICALE. 


25 


toutes  ses  splendeurs  passées,  redevieudra 
par  la  religion ,  ce  qu'elle  fut  par  la  con- 
quête, la  capitale  du  monde  connu,  comme 
elle  l'a  été  durant  tant  de  siècles,  de  tout  le 
monde  chrétien;  mais  si  nous  considérons 
attentivement  l'esprit  des  dissidens  et  des 
sectaires  de  notre  époque ,  nous  ne  tarderons 
pas  à  reconnaître  parmi  eux  le  décou- 
ragement du  doute-,  et  comme  la  force 
des  réactions  est  toujours  proportion- 
née au  mouvement  qui  les  a  précédées , 
nous  pourrons  dire  avec  confiance,  que 
nous  entrons  dans  une  ère  de  foi  vive  et  de 
renoncement  raisonné  aux  systèmes  d'une 
philosophie  aride  et  d'un  matérialisme  dé- 
lirant. Déjà,  nous  avons  a^u,  et  nous 
voyous  fréquemment  encore,  secouant  l'es- 
prit de  vertige  qui  travaille  les  sociétés  de- 
puisundemi-siècle,les  hautes  intelligences 
venir  chercher  le  repos  et  l'espérance  à  la 
source  de  toute  espérance  et  de  tout  repos. 
Bientôt ,  l'esprit  de  calcul  lui-même,  long- 
temps appliqué  à  des  spéculations  maté- 
rielles, s'étonnera  d'avoir  pris  l'ombre  pour 
le  corps  ,  et  dans  ses  conceptions  les  plus 
hardies ,  dans  ses  hj'^pothèses  les  plus  ma- 
gnifiques, il]  ne  trouvera  rien  qui;  ne  soit 
au-dessous  de  la  promesse  divine  et  des 
jouissances  de  la  Foi? 

Mais  admirez  combien  ,  par  suite  de 
l'unité  du  dogme,  tout  s'enchaîne  dans  les 
pratiques  du  culte.  L'humhle  journalier 
qui  se  rend  au  temple  où  il  jtrouve  la  véri- 
table ,  la  seule  égalité ,  celle  de  tous  les  fi- 
dèles devant  Dieu ,  a  prélevé  sur  le  fruit  de 
son  travail ,  peut-être  sur  les  besoins  de  sa 
famille ,  une  légère  aumône  pour  aider  un 
frère  plus  pauvre  que  lui  ,  et  ce  don  tout 
modique  qu'il  est ,  ajouté  aux  autres , 
comme  le  donateur  lui-même  fait  nombre 
dans  la  grande  famille  de  Jésus-Christ , 
complète  le  bienfait  en  élevant  le  chiffre 
de  l'offrande ,  en  même  temps  qu'il  aug- 
mente le  mérite  devant  Dieu. 

Car  ce  n'est  donc  pas  seulement  pour 


froid ,  et  qui  se  renferme  honteux  dans  sa 
misère ,  de  peur  de  blesser,  par  le  spectacle 
de  son  dénûment ,  les  regards  dédaigneux 
du  riche.  On  peut  dire  même  que  le  but 
principal  de  l'aumône  collective  est  la  cha- 
rité -,  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  admirable ,  c'est 
que  la  main  qui  donne  s'enrichit  devant 
Dieu ,  et  place  son  offrande  à  un  intérêt  im- 
mense sur  les  trésors  infinis  de  sa  misé- 
ricorde. 

Quel  sujet  plus  digne  d'occuper  le 
moraliste  chrétien  que  l'histoire  de  toutes 
les  impressions,  de  tous  les  motifs  dé- 
terminans  qui  acompagnent  chaque  of- 
frande mise  à  la  quête  pour  les  pauvres. 
Que  de  retours  secrets  ^sur  nous-mêmes-, 
que  de  misères  déguisées  qui  nous  re- 
viennent à  l'esprit ,  lorsque  nous  sommes 
appelés  à  soulager  les  infirmités  et  les  dou- 
leurs du  prochain.  L'un  rattache  au  don 
que  réclame  la  charité  .  l'espoir  de  la  gué- 
rison  d'un  père  ou  d'une  épouse...  Les  res- 
sources de  l'art  paraissent  impuissantes 
contre  le  mal ,  mais  il  vient  de  donner  au 
nom  du  Seigneur...  et  il  espère.  L'autre  est 
dans  l'attente  d'un  événement  heureux  -,  le 
temple  qu'il  négligeait  vient  de  l'attirer...  ; 
car  la  Religion  appelle  aussi  les  désirs  vifs 
qui  sont  toujours  mêlés  de  crainte.  Il  était 
entré  le  cœur  agité,  inquiet...-,  le  calme 
du  lieu  saint  a  rafraîchi  son  sang  -,  la  gran- 
deur des  choses  divines  qui  lient  l'immen- 
sité à  l'éternité,  a  confondu  et  rapetissé  ses 
espérances-,  il  a  fait  l'aumône  avec  recueil- 
lement et  humilité ,  et  il  s'éloigne  égale- 
ment préparé  à  recevoir  les  dons  de  la 
Providence,  sans  se  laisser  éblouir  par 
leur  éclat ,  ou  à  se  résigner  à  un  mécompte , 
qui  lui  est  envoyé  peut-être  pour  lui  apla- 
nir la  voie  du  salut. 

Sans  doute  que  toutes  les  aumônes  ne 
sont  pas  pures ,  comme  toutes  les  infortunes 
ne  sont  pas  méritantes  :  il  est  des  hommes 
qui  donnent  par  calcul  ou  par  vanité, 
comuie  il  est  des  pauvres  qui  attendent  de 


étendre  l'influence  de  la  religion  par  des    [   la  bienfaisance  ce  qu'ils  devraient  tenir  de 

ue  l'on  s'adresse    1    leur  travail  ;  mais  ces  infirmités  de  l'âme 


manifestations  sensibles  que 

au  zèle  des  âmes  pieuses-,  c'est  pour  nourrir 

celui  qui  a  faim,  pour  vêtir  celui  qui  a 


surtout  dans   l'état  de   confusion  contre 
lequel  se  débat  la  société ,  disparaissent  en 


26 


LA    DOMIIHIQAtE. 


quelque  sorte ,  et  s'amendent  les  unes  par 
les  autres.  C'est  ainsi  qu'une  aumône  or- 
gueilleuse s'épure  aux  bénédictions  du 
pauvre  ,  et  que  l'oflraade  de  la  piété  et  de 
la  vertu  ennoblit  et  relève  le  pécheur  qui  la 
reçoit.  En  supposant  même  les  circons- 
tances les  plus  défavorables,  c'est-à-dire, 
le  vice  opulent  venant  au  secours  du  vice 
indigent,  il  en  résulterait  cependant  un 
double  bien-,  d'un  côté,  celui  d'un  exemple 
salutaire,  et  de  l'autre,  l'ajournement  pos- 
sible d'une  mauvaise  action  ou  d'un  acte 
de  désespoir. 

Quoi  de  plus  louchant  d'ailleurs  que 
cette  communauté  de  bienfaits ,  que  cette 
association  d'offrandes  entre  des  fidèles 
que  les  mêmes  devoirs  et  les  mêmes 
solennités  appellent  au  même  temple,  que 
ce  concours  de  tous ,  chacun  suivant  sa  fer- 
veur ou  ses  moj^ens,  au  soulagement  des 
infortunes  ignorées.  Combien  n'est-il  pas 
doux  et  consolant  de  se  dire  :  J'ai  contribué, 
autant  qu'il  était  en  moi ,  à  arracher  des 
frères  aux  douleurs  et  aux  dangers  du  besoin; 
en  travaillant  à  mon  salut,  j'ai  peut-être 
contribué  au  leur,  car  les  infortunes  ex- 
trêmes engendrent  le  désespoir  qui  met 
l'homme  en  révolte  ouverte  contre  Dieu. 
Enfin ,  pour  redescendre  à  des  intérêts  d'un 
ordre  moins  élevé ,  et  à  des  considérations 
plus  mondaines,  en  nous  faisant  une  loi 
de  prélever  la  part  du  pauvre,  sur  ce  que 
nous  possédons  ,  nous  échappons  au  dan- 
ger de  nous  créer  des  habitudes  vaines 
et  souvent  ruineuses ,  et  nous  apprenons 
à  être  économes  des  biens  que  Dieu  ne 
nous  a  prêtés  que  pour  les  employer  à  la 
gloire  de  son  saint  nom,  et  dont  il  nous 
demandera  compte  quand  le  moment  sera 
venu. 

Chaque  jour  voit  des  associations  se 
former,  des  assurances  s'établir  pour 
parer  aux  désastres  de  la  grêle  et  de  l'in- 
cendie. Il  en  est  même  où  l'on  essaie  de 
combattre,  dans  l'intérêt  des  survivans, 
les  chances  de  la  mort  :  toutes  ces  fonda- 
tions,  plus  ou  moins  utiles,  reposent  sur 
Je  principe  de  l'impuissance  individuelle, 
et  sur  la  force  des  associations  dont  l'Eglise 


est  le  type  vivant ,  le  type  parfait....  •,  et  sî 
nous  sommes  frappés  des  avantages  qu'elles 
procurent ,  elles  qui  n'ont  en  vue  que  les 
biens  terrestres  ,  et  dont  un  intérêt  calculé 
est  l'unique  base,  comment  refuserions- 
nous  de  nous  associer  en  Jésus-Christ  par 
le  sacrifice  facile  de  l'aumône  collective, 
pour  améliorer,  pour  nous  et  autour  de 
nous ,  les  conditions  de  la  vie  future ,  de  la 
vie  qui  ne  change  pas. 


SEMAINE  RELIGIEUSE, 

aS*"    DIMANCHE   APRÈS  LA   PENTECOT  K. 

Parabole  de  l'ivraie  dans  le  champ  du  père  de 
jamille.  (St.Mathieu,  cbap.  xiii.) 

Les  paraboles  que  Ton  rencontre  si  sou- 
vent dans  l'Ecriture  sainte  sont  des  ins- 
tructions indirectes  ,  des  comparaisons  in- 
génieuses, qui  cachent  des  leçons  de  mo- 
rale sous  un  voile  allégorique.  Ce  langage 
figuré  a  pris  naissance  chez  les  peuples 
de  l'Orient ,  et  on  le  retrouve  dans  tous  les 
écrits  de  leurs  philosophes  et  4^  leurs 
prophètes. 

Voulant  nous  borner  aujourd'hui  à  une 
courte  explication  de  l'Evangile  du  di- 
manche, nous  la  prendrons  dans  les  pa- 
roles mêmes  de  J.-C.  à  ses  disciples. 

Le  Verbe  éternel,  le  fils  de  Dieu  est  lui- 
même  cet  homme  qui  n'a  semé  dans  le 
champ  du  monde  que  du  bon  grain  ,  pour 
accomplir  cette  prophétie  de  Jérémie  :  // 
a  été  fait  comme  un  laboureur  sur  la 
terre. 

La  bonne  semence  qu'il  a  répandue  à 
pleines  mains  dans  ce  champ  ingrat  qu'il 
a  arrosé  de  ses  sueurs  et  de  son  sang ,  ce 
sont  ses  bienfaits  ,  sa  grâce ,  sa  parole ,  son 
évangile ,  sessacremens  dans  l'ordre  moral, 
et  tous  les  prodiges  de  sa  Providence  dans 
l'ordre  physique. 

L'ennemi  qui  vient  semer  l'ivraie  parmi 
le  bon  grain ,  c'est  l'ennemi  de  Dieu  et  en 
même  temps  le  nôtre  ;  c'est  l'ange  déchu  , 
occupé  à  reproduire  le  péché ,  et  à  en  in- 
fecter la  terre. 

i-Dansle  père  de  famille  qui  ne  veut  point 


que  l'on  arrache  l'ivraie  avant  la  moisson , 
il  faut  admirer  la  longanimité  ;  de  Dieu 
dans  les  actez  •,  Dieu  est  patient,  parce 
qu'il  est  éternel. 

Ce  temps  de  lamoisson,  J.-C.  nous  l'ap- 
prend, est  la  consommation  des  siècles. 
Là  finit  la  patience  de  Dieu  ;  là  s'ouvre  le 
règne  de  la  justice ,  règne  éternel  et  im- 
muable. 


Dans  cette  semaine  ,  on  célèbre  la 
fête  de  saint  Martin  évêque  de  Tours, 
que  nos  ancêtres,  dès  leur  entrée  dans  les 
Gaules ,  ont  honoré  d'un  culte  tout  particu- 
lier. Ils  comptaient  leurs  années  du  jour  de 
sa  mort ,  et  nos  premiers  rois  allaient  so- 
lennellement à  Tours  chercher  sa  chape 
qu'ils  faisaient  porter  à  la  tête  de  leurs 
armées,  comme  un  étendard  qui  devait 
leur  assurer  la  victoire. 


Il  naquit  à  Sabarie  en  Pannonie ,  sous  le 
règne  du  grand  Constantin.  Son  père, 
tribun  militaire ,  le  destina  de  bonne  heure 
à  la  profession  des  armes.  Quoique  d'une 
famille  païenne,  le  jeune  Martin  trouva  le 
moyen  de  participer  aux  instructions  que 
l'on  donnait  aux  chrétiens,  et  à  l'âge  de 
douze  ans  il  fut  mis  au  nombre  des  caté- 
chumènes.Quelques  années  après, la  volonté 
de  son  père  et  la  loi  le  forcèrent  à  prendre 
les  armes  comme  fils  de  vétéran.  Aussi 
brave  et  fidèle  soldat  que  fervent  chrétien, 
il  conserva  au  milieu  de  la  licence  des 
camps ,  les  vertus  que  la  Foi  avait  fait 
germer  en  son  cœur.  Rendu  à  la  liberté,  il 
se  mit  sous  la  discipline  de  saint  Hilaire  de 
Poitiers  ,  et  fonda  le  monastère  de  Ligugy , 
le  plus  ancien  des  Gaules,  où  il  passa  quel- 
ques années  desa  vie  dans  la  retraite.  Mais 
l'éclat  de  ses  vertus ,  y  fixa  bientôt  les  re- 
gards sur  lui ,  et  quand  le  siège  de  Tours 
devint  vacant,  le  peuple  le  choisit  pour 
évêque ,  et  le  porta  en  triomphe  au  siège 
épiscopal.  Les  honneurs  et  l'autorité  ne 
changèrent  pas  la  simplicité  et  l'austérité 
de  ses  mœurs:  son  palais  n'était  rien  de 
plus  qu'une  pauvre  cellule  tenant  à  l'é- 
glise. S'y  trouvant  néanmoins  obsédé  par 


LA  DOMINICALE.  2T 

la  foule  qui  se  pressait  autour  de  lui,  il  se 
choisit  une  retraite  entre  la  Loire  et  une 
montagne  escarpée,  à  deux  milles  de  la 
ville ,  où  il  fit  bâtir  le  monastère  de  Mar- 
moutier  ,  parvenu  depuis  à  une  si  grande 
célébrité.  Pillé ,  ravagé ,  incendié  par 
les  Normands  et  dans  les  guerres  de  re- 
ligion, il  se  releva  toujours  de  ses  ruines, 
jusqu'à  la  dernière  révolution  ,  dont 
la  main  vandale  ne  l'oublia  pas  dans  son 
œuvre  de  destruction.  De  longs  cloîtres 
à  moitié  détruits ,  des  voûtes  encombrées , 
des  pans  de  murailles  recouverts  de  lierre , 
des  pierres  tumulaires  semées  çà  et  là, 
voilà  tout  ce  qui  reste  d'im  établissement 
qui  contribua  plus  que  tout  autre  aux 
progrès  de  la  civilisation  et  des  lettres  5 
car  il  était  de  règle  en  ce  moutier  ,  que 
les  jeunes  frères  s'occupassent  de  la  trans- 
cription des  livres  anciens,  tandis  que  les 
pères  vaquaient  à  la  prière. 

Saint  Martin  mourut  à  Candis ,  au  con- 
fluent de  la  Loire  et  de  la  Vienne.  Dès  le 
5®  siècle ,  le  culte  qu'on  lui  rendait,  s'éten- 
dit en  Italie,  en  Espagne  et  dans  toute 
l'Europe  ,  et  sous  Charlemagne  il  était 
de  stricte  obligation. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Coîidamnation  de  quelques  livres  alle- 

tnands  par  te'glise. 

Depuis  quelques  années,  sous  prétexte 
de  travailler  à  la  réforme  de  l'Église,  il 
s'est  établi  en  Allemagne  une  société  de 
novateurs, d'autant  plus  dangereux,  qu'ils 
feignent  du  zèle  pour  la  Religion ,  et  ont 
tous  les  dehors  d'une  grande  piété.  Ils  ont 
publié  à  très-bon  marché,  et  fait  circuler 
en  grand  nombre  une  foule  de  petits  livres 
qui,  par  la  hardiesse  et  la  licence  du  style  , 
trompent  les  ignorans  et  les  simples.  Le 
mal  allant  toujours  croissant,  Sa  Sainteté 
Grégoire  XVI,  dans  sa  sollicitude  pour 
l'intégrité  et  l'unité  de  la  Foi ,  a  soumis  à 
un  examen  exact  quelques-uns  de  ces 
livres,  et  les  a  condamnés  comme  conte- 
nant des  propositions  fausses ,  téméraires  , 
scandaleuses ,  favorisant  le  schisme ,  l'hé- 
résie, etc.  Ces  livres  sont  : 


28  LA    DOMmiCALE. 

i<*.  Sans  le  Christ,  point  de  salut  dans 
l'Église  et  dans  l'État;  par  Louis  Juchs. 

2".  Des  réformes  sont-elles  nécessaires  à 
l'Église  ?  De  quell*  manière  convient-il  de 
les  opérer?  Quels  obstacles  y  rencontrerait- 
on?  Édition  publiée  par  J.  L.  Mersy. 

3°.  L'Église  catholique  dans  le  19'  siècle, 
et  sa  constitution  extérieure  appréciée  dans 
les  circonstances  où  nous  sommes. 

4°.  Le  combat  entre  la  papauté  et  le 
catholicisme  dans  le  i5®  siècle. 

5°.  La  position  du  siège  de  Rome  en 
présence  du  19®  siècle,  ou  considérations 
sur  la  dernière  lettre  encyclique,  Dum 
cap  ut. 

Le  Saint-Père  termine  sa  censure  en 
défendant  de  lire ,  de  retenir  et  d'imprimer 
ces  ouvrages. 

—  On  lit  dans  le  Diario  di  Borna  du 
19  octobre: 

M.  Jean  Denis  Grivet  ,  chanoine  de 
l'église  métropolitaine  de  Besançon,  est 
arrivé  dans  cette  capitale,  chargé  par  M. 
le  duc  Ferdinand  de  Rohan-Chabot,  frère 
de  feu  son  Eminence  le  cardinal  de  Rohan- 
Chabot,  archevêque  de  Besançon  ,  de 
déposer  le  cœur  du  prince  dans  la  cha- 
pelle de  la  Vierge  de  l'église  de  la  Tri- 
nité-des-Morts  ,  où  un  monument  lui  sera 
élevé.  Cette  cérémonie  a  été  en  effet 
remplie  par  le  chanoine  Grivet,  le  16  de 
ce  mois,  en  présence  d'un  notaire  ,  de  Mg. 
Ch.  Jos.  Eug.  deMazenode,évêqued'Icosie, 
du  chevalier  Auguste  de  Tallenay ,  premier 
secrétaire  de  l'ambassade  de  France,  de 
P.  J.  Lacroix,  autre  chanoine  de  l'église 
de  Besançon ,  de  la  supérieure  des  dames 
du  Sacré-Cœur ,  et  d'autres  personnages 
distingués. 

—  Un  journal  rapporte  que  Mgr.  l'ar- 
chevêque de  Paris  a  réuni  les  curés  des 
diverses  paroisses  de  la  capitale  pour  leur 
faire  connaître  le  résultat  de  ses  réclama- 
tions auprès  du  gouvernement;  ces"récla- 
mations  qui  avaient  pour  but  de  deman- 
der des  secours  à  la  liste  civile  pour  des  éta- 
blissemens  pieux  ont  essuyéun  refus  positif. 
M.  de  Quelen  a  fait  connaître  également 


à  l'assemblée  le  résultat  de  ses  démarches 
relatives  à  la  réouverture  de  l'église  Saint- 
Germain -l'Auxerrois.  M.  de  Ramhuteau, 
préfet  de  la  Seine,  aurait  fait  à  ce  sujet,  de 
la  part  de  M.  Thiers,  une  visite  à  Mg.l'ar- 
chevêque,  et  tout  en  reconnaissant  avec 
lui  la  nécessité  de  rouvrir  cette  église,  on 
n'en  serait  pss  moins  dans  l'intention  de 
céder  aux  mêmes  considérations  qui ,  en 
février  1801 ,  dirigèrent  l'autorité. 

—  Une  ordonnance  royale  du  3o  octo- 
bre, autorise  la  transcription  sur  les  regis- 
tres du  Conseil-d'État  des  bulles  d'institu- 
tions canoniques  qui  confirment  les  nomi- 
nations de  l'abbé  Gualy  à  l'archevêché 
d'Alby,  de  l'abbé  Chaudru  de  Trélissat  à  l'é- 
vêché  de  Montauban-,  de  l'abbé  Double 
à  l'évêché  de  Tarbes-,  de  l'abbé  Cadelon  à 
l'évêché  de  Saint-Flour-,  et  de  l'abbé  Casa- 
nelli  d'istria  à  l'évêché  d'Ajaccio.  Trois  de 
ces  évêques,  ceux  de  Saint-Flour,  d'Ajac- 
cio et  de  Montauban ,  ont  prêté  serment 
vendredi  dernier.  Autrefois,  àiiV^^mide  la 
religion ,  cette  cérémonie  avait  lieu  à  la 
chapelle,  pendant  la  messe;  maintenant 
elle  n'a  plus  de  caractère  religieux;  elle  se 
passe  dans  un  salon  du  château,  au  milieu 
du  bruit,  des  allées  et  des  causeries  des  per- 
sonnes présentes.  Ces  circonstances  ne  con- 
tribuent pas  à  rendre  la  cérémonie  digne 
et  imposante. 

Une  ordonnance  royale,  rendue  ab  irato 
vient  de  dissoudre  la  garde  nationale  de 
Colmar.  On  lui  reproche  de  n'avoir  fourni 
contre  la  dernière  émeute  que  cent  hommes 
sur  onze  cents  dont  elle  se  compose. 


Angleterre.  —  Samedi  dernier  la  Ta- 
mise a  atteint  une  hauteur  si  extraordi- 
naire à  Londres,  que  les  quartiers  de  la  baS' 
se-ville  qui  avoisinent  la  rivière  ,  se  sont 
trouvés  subitement  inondés.  L'eau  cou- 
vrait les  rues  à  plusieurs  pieds  d'élévation. 
11  était  alors  quatre  heures  du  matin,  et  les 
habitans  des  étages  inférieurs,  réveillés 
par  un  bruit  terrible  ,  n'ont  pas  tardé  à 
voir  l'eau  pénétrer  de  tous  côtés  avec  une 


LA.   DOMNIICALE. 


âO 


violence  telle ,  que  les  portes  les  plus  soli- 
dement fermées  étaient  enfoncées  en  un 
clin-d'oeil.  Les  dommages  causés  par  ce 
malheureux  événement  sont  estimés  à  plu- 
sieurs millions  de  livres  sterling-  mais  on 
n'a  eu  à  déplorer  la  mort  de  personne. 

Portugal.  — 11  n'est  point  arrivé  de  nou- 
velles récentes  de  ce  pays.  Plusieurs  jour- 
naux anglais  émettent  l'opinion  que  la  re- 
traite des  troupes  royalistes,  est  moins  une 
fuite  qu'une  habile  manœuvre  due  aux 
conseils  du  maréchal  Bourmont.  D'après  le 
Morning  -  Port ,  don  Miguel,  comprenant 
que  sa  principale  force  est  dans  l'appui  du 
peuple  des  campagnes ,  renoncerait  à  dis- 
puter à  son  frère  la  possession  des  villes 
maritimes,  et  l'attendrait  de  pied  ferme 
avec  toutes  ses  ressources ,  au  milieu  d'une 
contrée  où  la  marche  des  constitutionnels 
sera  perpétuellement  arrêtée  par  des  obsta- 
cles presque  insurmontables.  Dans  six  mois, 
ajoute  cette  feuille,  nous  verrons  quels  pro- 
grès don  Pedro  aura  faits  dans  la  conquête 
du  Portugal,  ou  quelle  force  il  aura  gagnée 
à  la  reconnaissance  de  sa  fille  par  l'Angle- 
terre. 

Espagne.  —  La  lutte  continue  en  Espa- 
gne. Bilbao  compte  vingt  mille  hommes 
bien  armés  ,  et  prêts  à  se  porter  en  avant 
au  premier  signal.  Ainsi ,  tandis  que  le  gé- 
néral Saarsfield  n'ose  faire  un  pas,  et  reste 
comme  bloqué  dans  Burgos,  Mélino ,  à  la  tête 
de  dix  mille  hommes  ,  s'est  avancé  jusqu'à 
huit  lieues  de  Madrid.  Cependant  le  trou- 
ble et  la  confusion  régnent  dans  cette  capi- 
tale, et  les  mêmes  hommes  qui  ont  fusillé 
les  volontaires  royalistes  dans  leurs  caser- 
nes, assiègent  aujourd'hui  le  palais  de  la 
Gobe7'?iadora  demandant  la  tête  des  minis- 
tres Zea  et  Cruz. 

Italie.  —  Des  lettres  de  Rome  annon- 
cent qu'une  confédération  va  se  former 
entre  les  souverains  de  l'Italie,  et  que  le 
cardinal  Odcscalchi  est  chargé  de  la  rédac- 
tion des  articles  de  l'acte  ;  il  paraît  même 
que  le  cardinal  s'est  déjà  mis  en  route  pour 
Mo  de  ne. 

On  pense  que  ces  dispositions  sont  un 
résultat  des  coiiférences  des  souverains  du 


Nord.  On  ajoute  que  le  gouvernement  pon- 
tifical seul  devra  tenir  sur  pied  une  armée 
de  25,000  hommes  ,  formée  de  troupes  de 
ligne  et  de  milices  provinciales  :  ce  serait 
une  des  conditions  de  l'acte  de  confédéra- 
tion. 

Nous  apprenons  aussi  qu'à  Castel-Gon- 
dolfo,  charmante  villa  de  S.  S.  le  Pape,  il 
y  a  des  conférences  dans  lesquelles  on  déli- 
bère sur  le  parti  à  prendre  au  sujet  des 
affaires  d'Espagne  et  de  Portugal. 

Prusse.  —  D'après  une  lettre  récente  de 
Berlin,  le  bruit  courait  dans  les  salons  po- 
litiques de  cette  capitale,  que  les  trois 
grandes  puissances  avaient  fait  protester 
vivement  par  leurs  ambassadeurs  ,  à  Paris, 
contre  Pintervention  partiale  de  la  France 
dans  les  affaires  d'Espagne  et  de  Portugal  ; 
ces  mêmes  puissances  ont ,  à  ce  qu'on  pré- 
tend, invité  la  France  à  se  joindre  à  elles 
pour  délibérer  sur  les  affaires  compliquées 
de  la  Péninsule. 

Belgique.  —  Le  ministre  de  la  guerre , 
en  Belgique ,  a  adressé  la  circulaire  sui- 
vante aux  chefs  de  corps  de  l'armée  belge  : 

«  Monsieur,  vous  ferez  venir  chez  vous 
tous  les  étrangers  qui  se  trouvent  dans  votre 
compagnie ,  et  vous  insisterez  pour  qu'il? 
souscrivent  à  leur  exportation  pour  le  Por- 
tugal 5  vous  les  forcerez  même  à  se  faire 
porter  sur  les  états  que  vous  aurez  à  me 
fournir  dans  les  vingt-quatre  heures.  C'est 
le  seul  moyen  de  nous  débarrasser  de  tous 
les  étrangers  qui  encombrent  notre  armée.  » 

Une  autre  circulaire  émanée  du  minis- 
tère français  enjoint  à  tous  les  oificters  qui 
ont  pris  du  service  dans  l'armée  belge,  de 
rentrer  en  France  pour  être  réintégrés  dane 
le  grade  qu'ils  avaient  avant  d'en  sortir. 

France.  —  L'anarchie  est  toujours  en 
progrès.  Les  coalitions,  les  émeutes  d'ou- 
vriers se  propagent  à  Paris  et  dans  les  pro- 
vinces -,  et  cequ'ily  a  de  plus  triste  en  cclay 
c'est  que  le  ministère,  qui  sent  le  besoin  de 
remédier  à  de  tels  désordres,  est  lui-même 
travaillé  par  des  divisions  intestines.  On  ne 
sait  encore  qui  l'emportera  au  conseil,  de 
M,  Humann  ou  de  M.  Soûl  t. 


^ 


LA   DOMtïTtCÀLÏ. 


On  annonce  que  M.  Féron  ,  curé  delà 

cathédrale  d'Évreus ,  est  nommé  à  l'évê- 
ché  du  Mans. 

— On  a  trouvé  dans  plusieurs  églises,  et 
notamment  dans  Saint-Sulpice;,  de  petites 
médailles  à  l'effigie  de  Henri  V,  ayant  pour 
exergue  29  Novembre,   et  pour  légende 
Dieu  nous  Va  donné. 

—  On  lit  l'anecdote  suivante  dans  la 
iienue  de  Paris  :  Le  portrait  du  Jeune 
Henri,  crayonné  par  M.  Grèvedon,  est  au- 
jourd'hui en  vente  chez  tous  les  marchands 
d'estampes.  Lors  de  la  première  séance 
donnée  à  l'artiste  par  le  prince,  S.  A.  R. 
madame  la  duchesse  d'Angoulème  ,  qui 
était  présente,  dit  tout  à  coup  :  «  lAI.  Grè- 
yedon,  ne  trouvez-vous  pas  que  notre  Heuri 
ressemble  à  quelqu'un?  Allons-,  n'ayez  pas 
peur  -,  nous  le  trouvons  comme  vous.  » 
M.  Grèvedon  cherchait  peut-être,  ouhésitait 
à  répondre  :  «  Comment;,  repritla  princesse, 
cela  ne  vous  frappe  pas  ?  il  ressemble  à 
Napoléon  I — En  effet.  Madame,  ditM.  Grè- 
vedon. »  Nous  croyons  l'anecdote  vraie  , 
et  certes,  soit  que  la  ressemblance  existe  -, 
soit  que  M.  Grèvedon  soit  entré  complai- 
samment  dans  cette  idée ,  voyez  la  tête  de 
son  jeune  Henri  à  côté  de  celle  du  jeune 
Napoléon.  La  nature  est  bien  birarre-,  mais 
on  se  ressemble  de  plus  loin-,  et  l'on  remar- 
quera peut-être  aussi  qu'il  a  fallu  un 
voyage  en  Allemagne,  aux  augustes  exilés, 
pour  leur  rappeler  que  les  deux  petits-fils 
de  Marie -Thérèse  étaient  cousins. 

—  Lorsqu'on  a  retrouvé  les  dépouilles 
mortelles  de  Raphaël  dans  le  tombeau  qu'il 
s'était  construit  lui-même  dans  l'église  de 
la  Rotonde  à  Rome ,  on  s'est  aperçu  que 
des  infiltrations  des  eaux  du  Tibre  pouvaient 
mettre  en  péril  la  conservation  de  ces  restes 
précieux.  En  conséquence ,  le  caveau  a  été 
entièrement  réparé,  et  les  os  du  célèbre  ar- 
tiste, renfermés  d'abord  dans  nn  cercueil 
de  plomb,  ont  été  déposés  dans  un  tombeau 
de  marbre ,  que  le  pape  a  fait  prendre  au 
Vatican,  dans  les  salles  du  musée  pontifical. 
La  cérémonie  de  la  translation  a  eu  lieu  le 
x8  octobre,  avec  grande  solennité,  et  l'of- 


fice des  morts  a  été  célébré  en  présence  de 
toutes  les  académies ,  et  de  tous  les  artistes 
qui  se  trouvaient  à  Rome ,  et  dont  quel- 
ques-uns s'y  étaient  rendus  de  fort  loin.  Le 
Panthéon  était  illuminé. 


ECOMONIE  SOCIALE. 

La  première  question  que  nous  avons 
cru  devoir  nous  faire  ,  a  été  celle  de  savoir 
s'il  était  convenable  de  mêler  la  science 
humaine  à  des  matières  religieuses. 

De  cet  examen  fait  avec  franchise ,  nous 
avons  vu  découler  le  double  avantage  de 
rendre  la  parole  sainte  plus  puissante,  et 
la  science  plus  populaire,  et  dès-lors  nous 
n'avons  point  balancé  à  travailler  à  les 
unir ,  et  à  les  faire  avancer  dans  une  voie 
commune. 

Pourquoi ,  en  effet ,  le  sacerdoce  de  la 
primitive  église  fut-il  si  puissant?  pourquoi, 
à  sa  voix ,  voyait-on  les  peuples  se  pros- 
terner ,  les  rois  eux-mêmes  lui  rendre  hom- 
mage ?  c'est  qu'il  parlait  non-seulement 
au  nom  du  Ciel ,  mais  encore  au  nom  de  la 
science,  qui  a  aussi  son  ascendant,  ses 
bienfaits ,  ses  miracles. 

Peuples  et  rois  lui  savaient  gré  de  garder 
dans  ses  mains,  et  d'explorer  à  l'avantage 
de  tous,  les  précieux  et  rares  trésors  de  l'in- 
telligence des  anciens,  échappés  comme 
par  miracle  aux  dévastations  des  barbares 
du  Nord 5  ils  le  remerciaient  de  stipuler, 
tout  en  évangélisant  avec  ferveur,  des  lois 
plus  humaines  qui  pussent  régir  la  terre; 
de  former  des  tribunaux  éclairés  où  le 
faible  trouvât  quelque  appui  contre  la 
force  et  l'insolence  des  gens  de  guerre  -,  de 
perfectionner  notre  langue;  de  jeter  les 
premiers  jalons  des  sciences;  enfin,  d'ho- 
norer le  travail  en  faisant  tomber  sous  le 
fer  de  vastes  forêts  ,  et  en  défrichant  tout 
aussitôt  de  ses  propres  mains  ces  terres  in- 
cultes,* montrant  ainsi  aux  hommes  là 
noble  trinité  de  la  foi ,  du  travail  et  de  la 

science. 

Sans  doute,  les  dévotions  de  la  civiUsation 
et  les  tourmentes  de  toute  espèce  qui  se  sont 
oflertes  à  la  traverse  du  sacerdoce,  n'ont  pu 


LA    DOMINICALE. 


5^ 


Jul  laisser  une  prépondérance  exclusive, 
mais  il  faut  du  moins  qu'il  songe  à  con- 
server et  à  défendre  celle  qui  lui  reste  j  et 
pour  cela ,  il  faut  qu'il  suive  avec  soin  et 
persévérance  la  marche  du  mouvement 
intellectuel. 

Car  aujourd'hui  que  chaque  heure  a  son 
progrès,  chaque  jour  sa  découverte,  chaque 
pays  son  désir  et  ses  vues  de  perfectionne- 
moct,  il  n'est  plus  permis  à  personne  de 
rester  spectateur  indifférent  ou  immobile, 
en  présence  d'intérêts  si  nombreux  et  si 
animés. 

Dans  l'intérêt  des  sciences ,  surtout   des 
sciences  qui  s'appliquent  aux  besoins  de  la 
vie ,  on  doit  sentir  combien  il  serait  heu- 
reux que  les  prêtres  pussent  en  apprécier 
toutel'  importance ,  pour  les   répandre  et 
les  recommander  autour  d'eux.  Sans  doute 
dans   les   villes  ,    où    se    trouvent    mille 
foyers   de  communication  intellectuelle  , 
l'ascendant  civilisateur  du  prêtre  est  moins 
important-,  mais  dans  nos  campagnes  si 
isolées ,  si  arriérées ,  si  tenaces  à   la  rou- 
tine ,  on  ne  peut  en  contester  les  avantages. 
Ainsi ,  seraient  bien  plus  vite  connus  et  ac- 
cueillis   les  instrumens  perfectionnés    de 
culture  ,  les  plantes  nouvelles  ,  les  assole- 
mens  mieux  raisonnes,  les  races  d'animaux 
moins    chétives    :   l'hygiène    serait  aussi 
moins  négligée ,  la  malpropreté  moins  ré- 
pandue, l'absurde  empirisme^moins  écouté. 
Assurément,  l'instruction    religieuse    et 
les  soins  du  culte  sont  les  premiers  devoirs 
du  prêtre 5  mais  il  doit  reconnaître  égale- 
ment qu'il  n'est  pas  au-dessous  de  lui  de 
descendre  quelquefois  jusqu'à  la  sollicitude 
des  biens  terrestres.  Ces  biens,  indépendam- 
ment qu'ils  soutiennent  notre  existence  ,  et 
facilitent  nos  bienfaits  à  l'égard  du  mal- 
heureux ,  sont  un  aide  pour  la  vertu  même 
que  la  misère  voit  plus  d'une  fois  faillir  et 
s'éteindre  sous  ses  coups. 

Ce  n'est  donc  pas  ,  comme  on  le  voit , 
une  tâche  inutile  que  de  vouloir  tenir  les 
hommes  chargés  du  ministère  religieux 
au  courant  des  progrès  des  sciences,  des 
découvertes  utiles ,  des  procédés  de  travail 
plus  perfectionnés.  Nous  ne  doutons  pas 


que ,  même  pour  leur  propre  compte  ,  ils 
ne  nous  sachent  gré  un  jour  de  notre  sol- 
licitude. C'est  surtout  pour  ceux-là  qui  vi- 
vent beaucoup  avec  eux-mêmes ,  que  les 
sciences  ont  quelque  chose  d'attachant  et 
que  la  connaissance  du  progrès  des  arts 
utiles  est  un  véritable  bienfait. 

Mais  comment  procéder  à  notre  mission 
scientifique?  C'est  encore  ce  qui  a  dû  mé- 
riter de  notre  part  une  attention  particu- 
lière. 

Nous  adressant  à  des  hommes  d'un  es- 
prit assez  bien  cultivé ^  pour  nous  com- 
prendre et  nous  suivre  dans  le  développe- 
ment raisonné  et  méthodique  de  la  science 
économique  ,  nous  nous  garderons  d'imiter 
la  plupart  des  journaux  qui  nous  ont  de- 
vancés ,  et  qui  ,  des  nombreux  travaux 
d'économie  sociale  que  nous  possédons  , 
n'ontsu  extraire  que  des  fragmenssans  ordre 
ni  liaison  .  ou  bien  des  recettes  dont  l'essai 
ne  confirme  que  fort  rarement  les  données. 
Ce  n'est  pas  là  lesecret d'intéresser;  c'est 
encore  moins  le  moyen  d'instruire  et  de 
rendre  la  science  profitable. 

Divisant  l'économie  sociale  en  plusieurs 
grandes  branches  comme  ou  l'a  fait  de 
toutes  les  sciences  une  fois  que  l'ensemble 
en  a  été  formé,  nous  exposerons  les  prin- 
cipes {{énéraux  sur  lesquels  chacune  d'elles 
repose.  Ainsi  tour  à  tour  on  saura  de 
quels  élémens  principauxse  composent  l'é- 
conomie rurale,  l'économie  industrielle,, 
l'économie  domestique.  Nous  verrons  aussi 
quelque  chose  de  l'économie  publique, 
dont  l'intelligence  aide  beaucoup  à  suivre 
la  marche  des  débats  parlementaires  ,  et 
rend  bien  plus  fructueuses  les  études  his- 
toriques. 

Une  fois  ces  données  bien  établies ,  nous 
nous  appliquerons  à  ne  rien  laisser  passeï 
de  notable  qui  ne  soit  mentionné,  et  au 
besoin  commenté.  Nous  rappellerons  aussi 
ce  qu'il  peut  y  avoir  d'utile  dans  les  pro- 
cédés de  travail  déjà  connus,*  car  il  ne  faut 
pas  non  plus  avoir  Famour-propre  de 
croire  que  le  passé  n'a  pas  un  héritage  de 
savoir  qu'il  nous  ait  transmis ,  et  qu'il  ne 
soit  profitable  de  le  bien  étudier  autant 


m 

que  de  s'en  aider  dans  la  pratique  des  arts 
et  de  la  vie  domestique. 

Un  aulie  avanta-e  que  nous  voulons 
attacher  à  la  Dominicale,  c'est  de  pouvoir 
avec  elle  apprécier  le  mérite  des  produc- 
tions utiles  qui  viendront  à  paraître.  Depuis 
surtout  rusage  des  annonces  payée?  qu'ad- 
mettent les  journaux ,  on  ne  sait  vraiment 


que  penser  à  l'apparition  d'un  ouvrage 
nouveau.  Il  n  y  a  qu'une  analyse  réfléchie 
et  consciencieuse  qui  puisse  corriger  cet 
inconvénient,  et  on  peut  se  la  promettre 
telle  de  notre  part. 

Maintenant  que  l'on  connaît  nos  vues, 
nous  devons  les  faire  suivre  d'un  aperçu 
rapide  de  l'économie  sociale-,  et  dans  le 
prochain  numéro  seulement  nous  entre- 
rons dans  l'une  des  spécialités  qui  forment 
les  bases  de  la  science  générale  que  nous 
tenons  à  faire  connaître. 


LA    DOMINICALE. 

lière  les  réunions  de  la  société  des  écono- 
mistes \  de  sorte  qu'il  est  juste  de  leur  attri- 
buer quelque  chose  de  sa  gloire. 

Smith  a  eu  le  mérite  de  faire  le  premier 
ouvrage  rationnel  et  d'ensemble  sur  la 
science  de  l'économie  sociale.  11  expliqua 
même  avec  un  extrême  bonheur  quelques- 
uns  des  points  de  cette  science ,  que  personne 
avant  lui  n'avait  abordés,  notamment  les 
avantages  du  principe  de  la  division  du 
travail  industriel. 

Les  Anglais  sont  fiers  de  son  ouvrage , 
intitulé  :  Recherches  sur  la  nature  et  les 
causes  de  la  richesse  des  nations}  et  vrai- 


La  science  de  l'économie  sociale  ne  fut 
connue  ni  de  l'antiquité  ni  du  moyen-âge. 
Une  aveugle  routine  ,  que  personne  ne  s'a- 
visa d'analyser,  présida  aux  diverses  opé- 
rations du  travail  industriel  jusque  dans  les 
premières  années  du  dix-huitième  siècle. 
Seulement  alors,  en  Italie,  en  Angleterre 
et  en  France ,  on  commença  à  penser  qu'en 
cela  aussi  on  pouvait  poser  des  règles,  et 
procéder  plus  méthodiquement  qu'on  ne 
l'avait  fait  jusque-là. 

Quesnay",  médecin  fort  instruit,  fut  le 
premier  qui,  en  France ,  vers  la  moitié  du 
dernier  siècle,   se  consacra  à  l'étude   de 
l'économie  sociale.  Réuni  à  quelques-uns 
de  ses  amis  non  moins  dévoués  que  lui  à  la 
science,  il  forma  la  secte  des  econo?nisles. 
Cette  société  publia  plusieurs  bons  travaux , 
qui  nous  ont  donné  la  clef  des  divers  phé- 
nomènes qui  président  à  la  formation  des 
richesses.  Les  plus  connus  de  ces  ouvrages 
sont  le  Tableau  économique  de  Quesnay, 
et  le  travail  deTurgot,  Sur  la  formation  et 
la  dislrihulion  des  richesses. 

Un  peu  phis  tard,  paraît  Smith  en  An- 
gleterre. Pendant  son  séjour  en  France,  il 
avait  suivi  avec   une  attention  particu- 


ment  cet  orgueil  est  légitime. 

La  France  a  vu  à  son  tour  M.  Say  pro^ 
duire  ,  au  commencement  de  ce  siècle ,  son 
excellent  Tt-aité  d'économie  politique.  Cet 
ouvrage  ,  traduit  en  plusieurs  langues ,  est 
devenu  classique.  On  ne  pouvait  résumer 
avec  plus  de  métlïode  et  de  clarté  que  ne 
l'a  fait  M.  Say  tous  les  principes  de  la  science 
économique. 

Après  ces  écrivains,  on  devine  qu'il  n'a 
pu  y  avoir  que  des  traités  particuliers  sur 
diverses  branches  de  l'économie  sociale. 
Ainsi ,  Malthus  a  traité  de  la  population  ; 
Kicardo,  des  finances;  Hutkisson,  du  com- 
merce -,  Garnier ,  des  monnaies  ;  Storch , 
Ch.  Dupin  ,  de  la  statistique-,  Dunoyer,  de 
l'industrie  j  Thaër,  Bigot  de  Morogues, 
Mathieu  de  Donibasle ,  de  Sismondi ,  de 
l'économie  rurale  ,  etc. ,  etc. ,  etc. 

C'est  à  ces  écrivains  que  tous  ceux  qui 
voudront  approfondir  la  science  doivent 
s'adresser-,  ils  puiseront  chez  eux  des  con- 
naissances aussi  variées  que  profondes  et 
profitables-,  et  nous-mêmes,  dans  nos  in- 
vestigations et  nos  recherches ,  nous  nous 
promettons  d'avoir  plus  d'une  fois  recours 

à  leur  érudition. 

Le  jour  où  Téconomie  sociale  sera  une 
science  populaire,  il  est  certain  que  le  bien- 
être  public  sera  plus  assuré ,  et  qu'alors 
aussi  il  y  aura  parmi  les  hommes  plus  de 
bonheur,  plus  de  moi'alité,  moins  de  souf- 
frances-, et  dès-lors  on  devine  tout  notre 
désir  de  voir  se  réaliser  un  progrès  auquel 
se  rattachent  de  si  brillans  résultats. 


DU  CHRISTIANISME, 

COMME    PUISSANCE    CIVILISATRICE. 

(Deuxième  article.) 

Peut-être  serait-ce  jnaintenant  l'occa- 
sion de  répondre  ici  au  reproche  fait  ré- 
cemment au  christianisme ,  d'être  une  re- 
ligion usée ,  parce  qu'elle  a  condamné  la 
chair,  et  exalté  l'esprit.  Il  y  aurait  à  dire 
que  Jésws  avait  précisément  affaire  à  une 
société  qui  gémissait  sous  l'anathèmp  de  la 
chair,  et  qu'il  attira  vers  le  mérite  des 
œuvres,  au  moyen  du  ressort  de  l'âme  et 
du  cœur.  Qu'est-ce  en  effet  que  l'avantage 
du  père  ,  dans  les  législations  antiques? 
une  fatalité.  La  soumission  de  la  femme? 
une  fatalité.  L'esclavage  du  fils  et  du  ser- 
viteur? une  fatalité.  Que  sont  les  choses  de 
la  chair,  la  beauté ,  la  force,  la  grâce?  des 
fatalités  :  c'est-à-dire  l'absence  de  tout 
effort,  de  toute  intention,  de  toute  mora- 
lité, de  toute  vertu.  L'homme  les  reçoit 
bon  gré,  malgré-,  il  ne  peut  rien  ,  ni  pour 
ni  contre-,  il  est  sans  volonté  vis-à-vis  de 
sa  naissance-,  il  est  .brute  dans  sa  chair-,  il 
n'a  que  l'esprit  pour  s'élever  aux  grandes 
choses  -,  et  cet  esprit ,  cette  valeur  propre 
et  individuelle  ,  c'est  le  christianisme  qui 
les  rendit  communs  à  tous. 


C'est  dans  les  travaux  des  apôtres  que 
se  développe  surtout  la  pensée  sociale  du 
christianisme,  à  l'occasion  de  l'applica- 
tion de  ses  principes  aux  premières  sociétés 
des  néophytes.  Ici ,  la  pensée  devient  nette 
et  précise;  ici  la  fraternité  se  réalise,  et 
l'esclave  s'élève  au  niveau  de  son  maître , 
suivant  les  promesses  de  Jésus-Christ.  Le 
mysticisme  qui  couvrait  les  premiers  mots 
de  ia  bonne  nouvelle ,  disparaît  devant  une 
exactitude  didactique  et  formelle  -,  les  peu- 
ples de  l'Orient  s'étaient  profondément  émus 
à-l'annonce  d'une  vie  nouvelle;  mais  quelle 
était  cette  vie?  Jésus  n'avait  parlé  que  du 
Ciel.  Les  apôtres ,  poursuivant  l'œuvre  de 
^eur  maître,  firent  connaître  la  vie  sociale 
dont  il  avait  été  parlé  :  celui  qui  a  un  fils , 
a  la  vie  j  celui  qui  n'a  pas  de  fils ,  n'a  pas 


LA.    DOMINICALE.  35 

la  vie  (i).  Ainsi,  c'était  bien  aux  races  es- 
claves que  le  christianisme  s'était  adressé; 
jusqu'à  lui ,  l'esclave  n'avait  ni  aïeux  ni 
enfans-,  il  était  perdu  entre  deux  solutions 
de  continuité ,  comme  un  misérable  acci- 
dent, un  vil  hasard,  sans  effet  ni  cause. 
Jésus  anoblit  sa  nature,  le  rattacha  au 
passé  et  à  l'avenir,  perpétua  son  nom ,  rem- 
plit la  série  des  années  des  parcelles  de  son 
être  ,•  le  transporta  ,  par  la  piété  filiale  et 
l'amour  paternel ,  aux  âges  où  il  ne  pouvait 
pas  atteindre  lui-même;  il  lui  donna  la  vie, 
la  famille ,  la  durée;  et  c'est  par  Texalta- 
tion  de  l'individu,  écrasé  par  la  fatalité 
païenne  ,  que  le  christianisme  procéda  à 
la  constitution  des  sociétés. 

JVous  trouvons  qu'il  y  a  dans  le  chris- 
tianime ,  considéré  comme  système  poli- 
tique, deux  choses  bien  distinctes,  et  qu'on 
a  eu  peut-être  le  tort  de  ne  pas  séparer 
suffisamment ,  quand  on  s'est  occupé  de 
son  histoire  :  c'est  sa  théorie  et  sa  prati- 
que ,  sa  manière  de  concevoir  et  sa  ma- 
nière d'exécuter. 

Sa  théorie,  rien  de  plus  absolu  :  l'antique 
association  du  maître  et  de  l'esclave,  de 
l'homme  et  de  la  femme,  du  fils  et  du  père, 
est  dissoute;  le  privilège  de  la  naissance  est 
aboli ,  la  malédiction  de  la  chair  eft'acée  ; 
le  mérite  ne  se  tire  plus  de  la  noblesse  du 
sang,  de  la  force  physique  ou  de  la  beauté. 
Si  un  criminel,  pour  sejusti fier,  dit  St.  Gré- 
goire de  Naziance,  se  vantait  de  descendre 
d'illustres  aïeux ,  il  y  aurait  à  lui  répondre 
qu'ils  furent  l'honneur  de  sa  race,  et  qvi'il 
en  est  la  honte;  et  je  nesais  rien  de  plusri- 
dicule  que  celai  qui  voudrait  excuser  sa 
couardise  ,  en  montrant  les  palmes  que  les 
siens  auraient  rapportées  des  jeux  olym- 
piques. Chacun  pour  soi,  et  Dieu  pour 
tous. 

Le  mérite  ,  ou  la  défaveur,  furent  désor 
mais  des  choses  individuelles  :  on  ne  dut  plus 
demander  si  l'on  était  bien  né,  mais  si  l'on 
était  bon,  juste,  charitable;' si  l'on  était 
Juif,  Gentil,   Barbare,  mais  si  l'on  était 


(i)  Qui  kabetjUittm ,  habet  -vitam  ;  gui  nonhaht  J{- 
lium^  nof%  habe(  vitain,  Joami.  t,  ^^ 

5 


Zl 


LA    DOMl]N-It:Ai.E. 


chrétien;  il  n'y  eut  plus  ,  comme  dans  l'an- 
cienne loi  ,  des  tribus  favorisées ,  des  races 
élues,  des  maisons  de  Jacob  et  de  David:  il 
n'y  a  pas  d'acception  de  personnes  devant 
Jésus-Christ, dit  l'apôtre  (i);  en  un  mot,  le 
Christianisme  délivra  l'individu  de  la  soli- 
darité de  toutes  les  choses  fatales,  histori- 
ques^ auxquelles  il  ne  pouvait  rien-,  il  le 
mit  à  part  du  royaume  et  de  la  famille-,  il 
l'isola  dans  sa  volonté  ,  dans  son  pen- 
chant ,  dans  son  intention  :  vouloir ,  vou- 
loir sincèrement ,   ce  fut  là  tout. 

D'un  autre  côté,  rien  de  plus  relatif  que 
sa  pratique.  Si  on  n'avait  écouté  que  la 
lettre  même  du  précepte  chrétien,  et  la  por- 
tée abstraite  de  sa  signification  ,  le  monde 
serait  entré  tout  d'un  coup  dans  un  épou- 
vantable désordre-,  l'esclave  aurait  quitté  le 
maître ,  et  se  serait  improvisé  maître  à  son 
tour-,  le  fils  de  famille  aurait  secoué  en  un 
moment  le  joug  du  père  ;  la  femme  aurait 
refusé  d'être  la  servante  de  son  mari ,  pour 
devenir  exactement  son  égale  ;  et  vous 
concevez  l'effroyable  chaos  qui  serait  ré- 
sulté de  cette  immense  ,  radicale  et  subite 
dissolution  sociale-,  car  enfin,  il  fallait  une 
transition  à  l'émancipation  du  serviteur, 
du  fils  et  de  la  femme ,  et  la  liberté  n'est  pas 
une  chose  qui  puisse  s'apprendre  en  un 
jour.  Aussi ,  dans  la  prévision  divine  de 
cette  confusion  inévitable  et  funeste,  au- 
tant la  théorie  chrétienne  a  été  nette  ,  po- 
sitive, absolue ,  autant  la  mise  en  œuvre 
va  en  être  prudente  et  relative. 

Jésus-Christ  lui-même  avait  commencé 
par  donner  l'exemple  aux  apôtres  de  cette 
modération  dans  la  réalisation  de  sa  doc- 
trine :  autant  il  était  rigoureux  et  inflexi- 
ble sur  les  principes ,  autant  il  était  plein 
d'égards  pour  les  faits  sociaux  qu'il  se  pro- 
posait d'attaquer.  Respect  aux  puissances  , 
disait-il  sans  cesse;  et  rendez  à  César  ce 
qui  appartient  à  César.  Vous  voyez  tou- 
jours les  apôtres  suivre  invariablement 
cette  ligne  tracée  par  leur  divin  maître.  Le 
fils  de  famille  veut-il  s'emparer  impatiem- 
ment  de  l'individualité  que  le  Christia- 

(0  St.-Paul  aux  Romains^  I,  Tcrset  ii. 


nisme  lui  donne ,  l'apôtre  lui  crie  aussitôtt 
Enfaus ,  obéissez  à  votre  père ,  car  c'est 
juste  (i)  ;  la  femme  veut-elle  secouer  l'au- 
torité du  mari ,  l'apôtre  lui  dit  encore  :  Je 
veux  que  vous  sachiez  que  l'homme  est  la  tête 
de  la  femme ,  comme  Dieu  est  la  tête  de 
l'homme  (2);  enfin  l'esclave  essaie-t-il  de  se 
précipiter  vers  l'indépendance,  l'apôtre  lui 
crie  toujours:  obéissez  à  vos  maîtres  char- 
nels avec  crainte  et  tremblement  (3).  JMais 
il  se  hâte  de  rassurer  ces  trois  intéressantes 
victimes  de  l'antique  fatalité  ;  il  dit  à 
l'homme  :  Qui  aime  son  épouse  s'aime  soi- 
même  (4);  au  père  :  Ne  provoquez  pas  vos 
enfans  à  la  colère;  au  maître  :  Remettez  la 
faute  au  serviteur  (5)  ;  enfia  plus  tard ,  à 
l'empereur  lui-même,  par  la  bouche  de 
Tertullien  :  Je  n'ai  qu'un  empereur  ,  qui 
est  aussi  le  vôtre  :  c'est  Dieu  (6). 

On  peut  donc ,  sans  porter  atteinte  au  ca- 
ractère profondément  civilisateur  du  chris- 
tianisme, reconnaître  qu'il  ne  se  jeta  pas  à 
l'étourdie  au  milieu  des  innovations ,  et 
qu'il  s'établit  silencieusement  au  milieu  des 
sociétés  ,  comme  une  puissance  morale 
qui  attire  et  persuade ,  et  non  pas  comme 
une  force  brutale  qui  attaque  et  démolit. 
Ce  n'est  pas  le  tout,  en  effet  ,  que  de  dé- 
truire; il  faut  remplacer;  le  chêne  s'abat 
en  une  heure,  et  il  lui  faut  cent  ans  pour 
s'élever:  en  attendant,  la  forêt  reste  vide. 

On  cesse  d'être  étonné  de  cette  réserve  à 
changer  les  bases  de  la  famille ,  lorsqu'on 
songe  à  quelle  masse  inerte  de  choses  aveu- 
gles et  charnelles  l'Eglise  allait  s'adresser. 
Le  fils  de  famille ,  tel  que  l'avaient  fait  la 
loi  juive  et  la  loi  romaine  ,  était  une  sorte 
d'esclave,  peu  différent  du  simple  servi- 
teur; il  avait  vis  à  vis  de  l'ascendant  des 
rapports  d'obéissance ,  et  comme  il  était  né 
et  qu'il  avait  grandi  au  milieu  des  idées  de 
sujétion,    l'on  conçoit  toute  la   difficulté 


(i)  St.-Pani  aux.  Ephés.,  cap.  vi  ,  i. 

(2)  Si.-Paul  anx  Gorinth.  i,  cap.  xi,  3. 

(3)  Si. -Paul  aux  Ephés.  cap.  vr,  5. 

(4)  Ibid.  cap.  V,  28. 
(.'))  Ibid.,  cap.  vr,  g. 
(G)  Tertull.,apologét. 


LA    DOMINICU.E. 


35 


qu'il  y  avait  à  le  façonner  à  des  sentimens 
de  déférence  et  d'amour  ;  il  y  avait  à  lui 
ôter  la  soumission,  et  à  lui  donner  la  piété 
filiale  :  il  fallait  Jésus-Christ  pour  le  con- 
cevoir, et  l'Église  pour  l'exécuter.  L'épouse 
était  moins  encore  que  le  fils ,  dans  la  mai- 
son de  son  mari ,  et  toutes  les  fois  que  les 
lois  romaines  avaient  voulu  lui  créer  un 
peu  d'individualité,  onl'avait  vuechanceler 
dans  sa  faiblesse  ,  s'égarer  dans  la  vanité 
de  son  sexe ,  et  n'acquérir  de  la  volonté  et 
de  la  force  que  pour  s'avilir.  C'est  un  spec- 
tacle qui  s'est  présenté,  d'abord  sous  Au- 
guste ,  ensuite  du  temps  de  notre  régime 
révolutionnaire  ,    et   qui  se  représentera 
probablement  toujours ,  lorsque  la  femme 
ne  s'appuiera  pas  sur  son  père  ou  sur  son 
mari.  On   a  beau  dire  et  beau  inventer 
des  systèmes  ,   on    n'en    trouvera  jamais 
un  qui  ait  saisi  de  plus  près  que  le  chris- 
tianisme   le  secret  intime  de  l'humanité. 
Il  fallait  donc  amener  la   femme  peu  à 
peu,  et  avec  de    longs  ménagemens  ,    à 
la  position  d'égalité ,  pleine  de  respect  et 
d'affection  ,  qu'elle-a  acquise  vis  à  vis  de 
son  mari ,  dans  les  sociétés  civilisées  des 
temps  modernes  j    mais   il  ne  fallait  ja- 
mais la  livrer  au  caprice  de  son  indivi- 
dualité. Du  temps  des  apôtres  ,  comme  de 
nos  jours  ,  la  femme  osa  aspirer  à  l'égalité 
absolue*,  l'apôtre  lui  interdit  la  parole  dans 
le  temple  (i)  ,  comme  la  sagesse  moderne 
lui  interdit  l'initiative  dans  la  loi. 

L'esclave  était  encore  plus  éloigné  que  la 
femme  et  le  fils  de  famille  ,  de  l'individua- 
lité intellectuelle  ,  morale  et  domestique, 
que  le  christianisme  lui  réservait.  Rare- 
ment marié,  ou  s'il  l'était,  uni  brutalement 
à  sa  femelle  ,  il  la  prenait ,  la  quittait ,  la 
reprenait,  elle  ou  une  autre,  sans  que  ja- 
mais la  loi  et  la  société  eussent  affaire 
dans  cette  union.  Il  en  sortait  des  créatures 
misérables  et  abandonnées  ,  sans  père  ni 
mère,  et  dont  personne  ne  se  souciait,  que  le 
maître  ,  parce  qu'un  jeune  esclave  de  plus 
élaitcomme  un  agneau  né  dans  son  étable.  Il 
fallait  apprendre  à  l'esclave  à  être  époux  , 


(i)  St.  Paul  aux  Coiiqth.,  I,  cap.  xit,  verset  3,  4: 


à  être  père ,  à  s'entourer  d'une  famille  ,  à 
goûter  le  bonheur  ineffable  de  perpétuer 
ses  affections  avec  sa  chair  j  et  c'était  là  un 
apprentissage  long  et  pénible,  auquel  toute 
l'antiquité  n'avait  pas  suffi,  et  pour  lequel 
il  était  bien  juste  que  le  christianisme  de- 
mandât   des    années.    Malgré    la   prédi- 
cation d^  apôtres,  la  confession  des  mar- 
tyrs, la  morale  de  l'Évangile  et  la  ferveur 
des  néophytes,  du  temps  de  Valentinien  III 
l'esclave  ne  s'était  presque  pas  élevé  à  la 
hauteur  des  sentimens  chrétiens;  les  enfans 
nouveau-nés  étaient  exposés   par  (centai- 
nes le  long  des  grands  chemins  par  toute 
l'Italie  ,  et  les  loups ,  qui  descendaient  par 
bandes  des  Abruzzes  et  des  Apennins  ,  ve- 
naient faire  curée  de  ceux  que  la  pitié  ou 
la  spéculation  des  passans  n'avait  pas  re- 
tirés de  leur  berceau  de  jonc  ou  d'écorce. 
Les  lois  de  cette  époque  sont  pleines  d'en- 
couragemens   pour   ceux    qui    recueillent 
ainsi  les  exposés ,  preuve  que  le  nombre  en 
était  grand 5  mais  à  proportion  qu'on   ar- 
rive vers  les  périodes  suivantes,  on  voit 
les  mêmes  lois  intervenir  pour  arrêter  les 
profits   inhumains   que  faisaient  les  mar- 
chands d'esclaves,  et  ordonner  même    qu'à 
vingt-quatre  ans  accomplis,  les  sanguino- 
lens  ,  c'est  ainsi  que  le   code  Théodosien 
désigne  les  exposés  ,  seront  de  droit  libres 
de  leur  corps. 

C'est  donc  en  condamnant  théorique- 
ment la  base  de  la  famille  antique ,  et  en 
la  conservant  dans  la  pratique  jusqu'à  des 
temps  treille urs,  que  le  christianisme  pro- 
céda â'ia  conquête  des  nations.  Il  arrivait 
précisément  à  une  époque  où  l'avarice  des 
empereurs  romains  et  la  rapidité  de  leurs 
chutes  épuisaient  les  finam^es  de  l'empire 
et  désorganisaient  les  municipalités.  Ici 
nous  aurions  besoin  de  jeter  un  coup  d'œil 
sur  les  institutions  curiales,  qui  répon- 
daient assez  exactement  à  nos  conseils  mu- 
nicipaux d'aujourd'hui,  avec  cette  diffé- 
rence que  les  membres  de  ces  assemblées 
étaient  non-seulement  administrateurs  ci- 
vils, mais  collecteurs  de  l'impôt,  et  soli- 
daires envers  le  trésor  des  versemens  pé- 
riodiques à  faire.  Il  y  eut ,  comme  nous  le 


56 


LA    DOMINICALE. 


disions,  tant  d'empereur»,  et  les  soldats 
leur  faisaient  payer  si  cher  la  couronne , 
quelescuriales  furent  ruinées, écrasées,  dé- 
sorganisées -,  les  franchises  bourgeoises, 
dont  elles  étaientles  gardiennes,  détruites  et 
oubliées  ;  et  les  populations  occidentales 
étaient  ainsi  flottantes ,  craintives  et  indé- 
cises ,  lorsque  les  premiers  évêqlies  chré- 
tiens leur  apportèrent  la  foi ,  l'ordre  et  la 
paix. 

Pour  mieux  dissoudre  la  vieille  société,  le 
christianisme  l'attaqua,  à  l'aide  d'une  foi 
nouvelle;  et  si  l'on  veut  voir  comment 
les  hommes  venaient  se  grouper  un  à  un 
autour  des  églises,  et  former  peu  à  peu 
l'immense  troupeau  de  Jésus-Christ,  c'est 
dans  les  lois  qu'il  faut  étudier ,  com- 
prendre et  compter  les  triomphes  de  l'E- 
vangile. Dès  378,  un  concile  de  Rome 
écrivait,  au  nom  de  Damase,  aux  empe- 
reurs Gratien  et  Valentinien,  pour  qu'ils 
maintinssent  la  séparation  déjà  opérée  des 
lois  religieuses  et  civiles.  Le  christianisme 
se  substitue  partout  insensiblement  aux  ha- 
bitudes du  paganisme  -,  les  évêques  rem- 
placent le  conseil  des  curiales  et  se  font 
les  protecteurs  des  populations;  les  èufans 
et  les  adultes  viennent  se  faire  baplister; 
la  vieille  législation  tombe  en  ruines.  Ce 
n'est  plus  le  père  qui  vend  trois  fois  son 
fils  par  la  balance  ;  ce  n'est  plus  le  fiancé 
qui  paie  trois  monnaies  de  cuivre  la  pos- 
session de  la  jeune  fille.  Les  souvenirs  de 
l'antique  esclavage  disparaissent;  les  con- 
stitutions impériales  revêtent  chaque  jour 
un  caractère  exclusivement  chrétftn.  Le 
mariage  se  fait  d'abord,  par  un  serment 
sur  l'Evangile  ,  ensuite  au  milieu  même  de 
fidèles  assemblés  dans  l'église.  Le  Pape 
Léon  proscrit  le  concubinage;  et  c'est  en 
cela  que  se  manifeste  surtout  le  caractère 
libéral  du  christianisme  :  une  femme  pour 
un  homme,  un  cœur  pour  un  cœur,  une 
âme  pour  une  âme  ,  et  non  plus ,  comme 
autrefois ,  un  plein  sérail  pour  la  brutalité 
d'un  seul. 

au  moment  où,  partie  des  Apô- 

doctrine  de  Jésus^Christ  rayonnait 

tout  l'Occident,  que  la  grande 


invasion  ^e  406  à  412  vint  surprendre  la 
Gaule.  JSom  avons  déjà  dit  que  les  muni- 
cipalités ptaient  désorganisées,  les  masses 
en  fermentation  :  d'un  côté  attirées  par  la 
foi  nouvelle,  de  l'autre  retenues  par  les 
croyances  payennes ,  sans  point  d'appui , 
sans  mot  d'ordre,  sans  aucun  centre  de 
réunion.  C'est  une  cho&e  inouïe  de  voiries 
premiers  évêques  à  la  fois  baptisant,  ma- 
riant, enterrant,  administrant,  et  se  dé- 
pouillant de  leurs  habits  sacrés ,  pour  cein- 
dre l'épée  ,  courir  sur  les  remparts ,  et  re- 
pousser les  Barbares,  Le  Goth,  le  Hun  ,  le 
Franc,  le  Vandale,  ne  virent  pas  sans  éton- 
nement  ces  hommes  simples,  humbles  et 
terribles ,  enflammant  les  âmes  par  leurs 
paroles,  et  guérissant  les  plaies  des  batail- 
les avec  le  souvenir  des  promesses  de  Dieu. 
Quand  les  villes  étaient  prises  d'assaut,  les 
églises  incendiées  et  pillées,  les  popula- 
tions traînées  en  esclavage  par  les  vain- 
queurs, on  ne  voyait  pas  à  la  suite  des 
camps  des  princes  captifs  mornes  et  déses- 
pérés ,  mais  des  évêques  pieds  nus ,  rési- 
gnés comme  leurs  néc^phytes ,  se  confiant 
«ncore  au  Dieu  des  armées,  et  parlant  de 
lui,  de  sa  loi ,  de  ses  récompenses,  de  ma- 
nière à  toucher  le  cœur  des  hordes  sau- 
vages qui  les  entraînaient. 

Quand  l'invasion  fut  terminée ,  quand 
les  flots  de  cette  mer  de  nations  se  furent 
écoulés  diversement,  selon  la  pente  des 
terrains,  quand  l'ordre  revint  après  la  con- 
fusion, les  peuples  retrouvèrent  les  évêques 
au  milieu  d'eux  pendant  la  paix ,  comme 
ils  les  y  avaient  trouvés  pendant  la  guerre. 
Ici  commence  entre  le  christianisme -et  les 
masses  un  rapport  intime,  une  action  in- 
cessante et  réciproque,  une  fusion  de  ten- 
dance et  d'intérêt ,  qui  les  soutient  et  les 
fait  grandir  tous  deux;  l'Église  se  met  en 
rapport  avec  les  hommes  libres,  par  la 
fondation  des  ordres  ;  avec  les  races  escla- 
ves, par  la  possession  des  terrains.  Suivons 
le  développement  de  l'action  civilisatrice 
du  christianisme  dans  ces  deux  direkions. 

On  sait  assez  généralement  que  c'est  en 
Orient  que  se  formèrent  d'abord  les  ordres 
monastiques  :  l'histoire  qu'en  a  écrite  le 


kA    DOMÏNtCALE 

moine  Cassien  ,  de  Marseille ,  est  Tintro- 
duction  indispensable  à  tous  les  ouvrages 
qui  nous  initient  aux  fondations  pieuses 
de  l'Europe  chrétienne.  Vers  les  premières 
années  du  christianisme ,  des  hommes,  exal- 
tés par  la  nouveauté  de  leur  foi ,  et  suivant 
en  cela  un  penchant  commun  aux  imagi- 
nations orientales ,  se  condamnaient  à  des 
rigueurs  inouïes,  physiques  et  morales: 
c'étaient  les  ascètes  :  on  peut  les  considérer 
comme  le  premier  degré  de  la  vie  monas- 
tique. Plus  tard,  ils  se  séparèrent  des  so- 
ciétés ,  vécurent  seuls  dans  les  déserts  :  ces 
ascètes  devinrent  les  ermites  ou  anacho' 
rètes ,  et  formèrent  le  second  degré  des 
moines.  Plus  tard  encore  ,  pour  des  motifs 
qu'il  n'est  pas  facile  de  déterminer  aujour- 
d'hui ,  cédant  peut-être  à  l'ascendant  d'un 
ermite  plus  célèbre,  ils  se  rapprochèrent 
peu  à  peu,  et  bâtirent  leurs  cellules  à  côté 
les  unes  des  autres  :  alors  les  anachorètes 
prirent  le  nom  de  moines.  Enfin  ,  au  lieu 
de  vivre  dans  des  huttes  séparées,  ils  bâ- 
tirent et  habitèrent  un  même  toit  :  les 
moines  prirent  alors  le  nom  de  cénobites, 
et  ils  atteignirent  ainsi  le  quatrième  et 
dernier  développement  de  l'institution  mo- 
nastique» 

C'est  à  l'état  de  cénobites  que  des  moines 
s'instituèrent  en  corps  dans  l'Occident,  et 
sans  avoir  pâ^ssé  par  les  transformations 
que  nous  avons  indiquées.  Il  y  eut  bien  , 
de  çà,  de  là,  quelques  exemples  de  religieux 
qui  s'isolèrent  de  la  société  j  vécurent  seuls 
da  ns  les  bois  >  et  même  debout  sur  Un  rocher, 
à  rimitation  de  saint  Simon  Stylite-,  mais 
ce  ne  furent  que  de  rares  exceptions.  Les 
cénobiles  s'étaient  à  peine  organisés,  même 
en  Orient,  qu'ils  vécurent  selon  une  cer- 
taine discipline  :  les  règles  primitives  les 
plus  célèbres  sont  celles  de  saint  Antoine, 
de  saint  Macaire ,  de  saint  Hilarion  et  de 
saint  Pacôme.  Vers  la  fin  du  quatrième 
siècle,  la  règle  de  saint  Basile  les  remplaça 5 
puis  vint  celle  de  saint  Augustin,  puis  celle 
de  saint  Benoit,  qui  effaça  toutes  les  autres. 

C'est  à  la  première  moitié  du  cinquième 
siècle  qu'appartient  la  fondation  de  la  plu- 
pari  des  monastères  du  midi  de  la  Gaule  : 


celui  de  St.Faustin  à  Nistnes;  celui  de  St.-_ 
Victor ,  à  Marseille  j  celui  de  Lérins  dan, 
les  îles  d'Hièrés-,  celui  de  St. -Claude,  en 
Franche-Comté,  turent  des  principaux. 
Les  moines  alors  n'étaient  pas  des  prêtres, 
cottimê  on  lé  pense  assez  cumn/linétnents 
c'étaient  de  grandes  associations  de  laïques, 
qui  se  réunissaient  volontairement  pour  la 
facilité'des  devoirs  religieux  Ou  des  travaux 
littéraires  ;  mais  d'ailleurs  ,  il  n'y  avaifpour 
eux  ni  ordination,  ni  engagemens  ecclé- 
siastiques. On  entrait  dans  la  communauté) 
on  en  sortait  à  sa  guise  -,  on  choisissait  son 
genre  de  vie  ,  ses  prières,  ses  austéri/és . 

Peu  à  peu ,  les  moines  couvrirent  l'Éa- 
rope  *,  leur  popularité  était  immense  ,  leuf 
influence  sans  égale.  A  plusieurs  reprises  lé 
clergé  avait  fait  des  tentatives  pour  se  rap- 
procher d'eux.  Les  actes  des  coéciles  du 
cinquième  siècle  abondent  en  dispositions 
qui  tendent  à  soumettre  les  monastères 
aux  évêques ,  notamment  le  concile  œcu- 
ménique de  Chalcédoine  ,*tenu  en  45 1. 
La  règle  de  St.-Benoit,  publiée  en  628, 
contribua  à  cette  fusion  des  moines  et  du 
clergé ,  en  donnant  à  la  quaUté  de  reli- 
gieux un  caractère  irrévocaWe  5  un  peu 
plus  tard  ,  les  moines  obtinrent  d'avoir  àéé 
églises  dabs  l'intérieur  des  monastères , 
desservies  par  des  religieux  ordonnés.  Enfin, 
vers  le  commencement  du  septième' siècle, 
les  innombrables  cénobites  répandus  dan§ 
les  Ga^^les ,  étaient  tous  devenus  clercs  ,  et 
appartenaient  directement  à  cette  milice 
de  Jésus-Christ ,  qui  avait  Cdhquiê  les  tenn 
pies  des  faux  dieux  et  les  cœurs  des  popu- 
lations infidèles. 

Tandis  que  le  christianisme  s'associait 
ainsi  étroitement  les  classes  libres  ,  actives 
intelligentes,  il  tendait  aussi  la  main  âU:S 
races  esclaves ,  pauvres  et  ignorantes.  t)ans 
les  lettres  des  Papes ,  qui  vont  depuis  l'an 
67  de  Jésus^Christ ,  jusqu'à  l'année  44^^ 
et  qui  ont  été  publiées  par  dom  Constant , 
bénédictin  de  St.-Maur  ,  on  trouve  déjà 
de  nombreuses  dotations  faites  aux  églises, 
par  des  fidèles  :  ces  dotations  devinrent 
encore  incomparablement  plus  noiûbreûseé 
et  plus  considérables  après  là  conquête  des 


«^S  LA    DOMINICAJ.E. 

Gaules  par  les  Barbares ,  lorsque  les  chefs 
Tictorieux ,  devenus  chrétiens ,    firent  des 
fondations  pieuses  ,   enrichirent  les   mo- 
nastères d'un  très-grand  nombre  de  terres 
abandonnées  et  de  landes  stériles,  dont  la 
règle  de  St»-Benoit  amena  le  défrichement. 
Une  faut  pas  non  plus  oublier,  dans  l'his- 
toire de  l'origine  des  richesses  cléricfiles,  le 
caractère  de  la  législation religieuse,'qlii  ap- 
pliquait aux  corporations  les  biens  des  néo- 
phytes ordonnés.  Vers  le  neuvième  siècle, 
les  curés,  les  évêques  et  les  moines  possé- 
daient peut-être  plus  du  tiers  de  lafsurface 
terri to^-iale  de  fe  France,  avec  le  nombre 
d'esclaves  nécessaire  pour  l'exploitation  de 
ces  immenses  domaines.    Ainsi  que  nous 
l'avons  déjà  dit,    le    christianisme  avait 
provisoirement  maintenu  le  fait   de  l'es- 
clavage,  tout  en  l'adoucissant  par  degrés, 
et  en  niant  formellement  son  principe.  Il 
est  incontestablement  établi  par  des  docu- 
mens  historiques  ,  qu'il  existait  encore  sur 
les  domaines  ecclésiastiques,  jusqu'à  la  fin 
du  onzième  siècle;  mais  c'est  bien  pis  en- 
core sur  les  domaines  laïques ,  où  on  le 
trouve  au  commencement  du  quinzième. 
Et  puis,  1&  Christianisme  ne   considéra 
jamais  l'esclavage  comme  une  tache  inef- 
façable, comme  une  fatalité   qui  enlevât 
les  capacités  morales  ou  politiques  -,  c'était 
à  ses  yeux  une  suite  du  noviciat  de  la  li- 
berté. L'esclave  pouvait  s'élever  par  tous  les 
degrés  de  l'ordre  ecclésiastique  ;  il  pouvait 
devenir  portier  ,  lecteur ,  exorciste  ,  aco- 
lyte, sous-diacre,  diacre,  prêtre,  évêque  , 
pape  :  Ebbon ,  archevêque  de  Reims,  avait 
été  esclave  chevrier,  et  le  pape  Jean  XXII 
gardeur  de  pourceaux.  C'est  par  cette  ten- 
dance libérale  que  le  Christianisme  s'infil- 
trait jusqu'aux  rangs  inférieurs  delà  société: 
l'esclave  d'un  laïque  n'avait  en  perspective 
quel'esclavagede  la  glèbe,  ou  une  lointaine 
liberté,  sans  prérogatives  sociales;  l'esclave 
d'un  monastère,  pouvait  espérer  raisonna- 
blement de  devenir  moine ,   et   peut-être 
abbé.  Dans  les  monastères  ,   et   même  du 
*^'^ips  de  Charlemagne ,  il  y  avait  déjà  des 
écoles  primaire^  destinées  aux  enfans  des 
scia  vas;  et  tandis  qti.e,  seloo  la  '{  parolç  de 


Jésus-Christ ,  les  moines  laissaient  les  pe- 
tits enfans  aller  à  lui,  ils  instituaient  les 
fêtes  pour  la  suspension  des  travaux ,  et  le 
soulagement  des  pauvres  serviteurs  inces- 
samment courbés  vers  la  terre. 

Car  c'est  là  un  caractère  des  fêtes  chré- 
tiennes, que  la  révolution  méconnut  , 
avec  beaucoup  d'autres  choses,  en  les  abo- 
lissant :  de  même  que  les  évêques  avaient 
établi  la  trêve  de  Dieu  ,  pour  arrêter  ,  au 
moins  pour  un  temps  ,  les  guerres  des  sei- 
gneurs, de  même  ils  établirent  les  fêtes  des 
Saintset  des  Confesseurs,  pour  le  repos  des 
esclaves.  Et  quoi  de  plus  beau ,  de  plus 
grand,  de  plus  sublime  que  ces  fêtes  chré- 
tiennes !  des  joies  sur  la  terre  sanctifiés 
par  des  joies  dans  le  Ciel  -,  des  populations 
entières  réunies  au  même  instant,  dans 
toute  l'étendue  du  catholicisme,  par  lesou- 
venir  de  quelque  ermite  d'autrefois  ,  de 
quelque  apôtre,  de  quelque  martyr  ! 


BOSSUET, 

ÉDUCATION    DU    DAUPHIN. 

Voulez-vous  que  nous  parlions  encore 
de  l'oraison  funèbre  de  madame  Henriette? 
Un  triste  et  doux  souvenir  est  resté  atta- 
ché au  nom  de  cette  princes&e.  Elle  naquit 
au  milieu  des  camps  et  des  batailles ,  parmi 
les  ennemis  les  plus  acharnés  de  sa  mai- 
son :  les  premières  paroles  qu'elle  entendit 
furent  des  cris  de  rage  et  de  fureur.  Enfin 
après  une  enfance  passée  dans  la  pauvreté 
et  la  persécution ,  le  Ciel  devint  plus  clé- 
ment pour  Henriette.  Louis  XIV  lui  ouvrit 
cette  cour  brillante  de  tous  les  genres  de 
splendeur.  Aipsi  élevée,  Henriette  d'Angle- 
terre n'oublia  jamais  ses  malheurs  passés. 
Elle  appela ,  à  l'aide  de  sa  fortune ,  Bossuet 
lui-même;  elle  se  mit  sous  la  loi  de  cet 
austère   chrétien.   Bossuet,   voyant   cette 
princesse  si  grande  ainsi  obéissante  à  l'É- 
vangile, se  sentit  pour  elle  les  entrailles 
d'un  père.  Et  non-seulement  il  lui  donna 
les  instructions  de  la  religion  chrétienne , 
mais  encore  il  la  jeta  dans  l'histoire,  cette 
instilulrice  des  princes.  Bossuet  rentrait 
donc  encore  dans  la  politique  par  la  viedç 


madame  Henriette  ,  comme  il  y  était  ren- 
tré par  la  mort  de  la  reine  d'Angleterre. 
C'était  là  un  spectacle  qui  ne  nous  a  pas 
été  refusé  de  nos  jours.  Une  jeune  princesse 
qui  veille  sur  le  sort  d'un  peuple  ,  qui  tra- 
vaille nuit  et  jour  à  son  repos,  qui  s'expose 
à  mille  dangers  et  à  mille  morts,  pour- 
suivie ,  captive,  toujours  forte  et  grande  : 
rien  n'a  manqué  à  la  princesse  de  nos 
jours,  non  plus  qu'à  la  princesse  Hen- 
riette. Toutes  les  deux  elles  ont  étrange- 
ment payé  de  leur  personne-,  toutes  les 
deux  elles  se  sont  précipitées  dans  la  gloire. 
Bossuetseula  manqué  à  la  duchesse  deBerry. 

La  mort ,  dit  Bossuet  ,  vint  frapper 
cette  grande  v]ct\me  ^  pour /aire  voir  dans 
îine  seule  mort  la  mort  et  le  néant  de  toutes 
les  (fraudeurs  humaines.  C'est  alors  que 
tout  à  coup  retentit  dans  le  palais  cette 
nouvelle  :  Madame  se  7neurlj  Madame 
est  morte! 

Il  y  a  cent  cinquante  ans  qu'à  cette  pa- 
role de  Bossuet  toute  la  cour  de  Louis  XIV, 
épouvantée ,  se  leva  sur  son  séant ,  cher- 
chant de  l'âme  et  du  regard  d'où  partait 
ce  grand  cri  sublime  :  Madame  se  m.eurtl 
Madame  est  morte!  Depuis  ce^temps,  bien 
des  révolutions  ontpassé  sur  la 'France:  le 
vieux  trône  a  été  renversé  j  la  vieille 
église  a  été  ébranlée;  tous  les  'principes  op- 
posés qui  se  partageaient  le  monde  ont 
régné  tour  à  tour.  Eh  bien  !  après  tant  de 
révolutions,  après  tant  d'années  écoulées, 
nous  frémissons  encore  à  ces  mots  si  sim- 
ples :  Madame  se  meurt  !  Madame  est 
morte  !  qui  retentirent  comme  un  tonnerre 
dans  cette  nuit  désastreuse.  Voilà  ce  que 
c'est  que  l'éloquence. 

Aussi  comme  Bossuet  l'a  pleurée,  cette 
jeune  princesse  ! 

«  J'ai  vu  sa  main  défaillante  chercher 
»  encore  en  tombant  de  nouvelles  forces 
»  pour  appliquer  sur  son  front  le  signe  de 
»  notre  rédemption. 

)>  La  voilà,  malgré  ce  grand  cœur,  la 
»  voilà  cette  princesse  si  chérie!  la  voilà 
»  telle  que  la  mort  nous  l'a  faite  !  encore 
»  ce  reste  tel  quel  va  s'évanouir,  et  nous 
»  l'alloDs  voir  dépouiUçç  mêine  de  cette 


LA    DOMINICALE.  5q 

»  triste  décoration;  elle  va  descendre  à  ces 
»  sombres  lieux,  à  ces  demeures  souter- 
»  raines ,  pour  y  dormir  dans  la  poussière 
»  avec  les  grands  de  la  terre ,  avec  les  rois 
»  et  ]es  princes  anéantis ,  parmi  lesquels  à 
»  peine  peut-on  la  placer,  tant  les  rangs  y 
»  sont  pressés,  tant  la  mort  est  prompte  à 
))  remplir  ces  places  !  Peut-or  bâtir  sur  ces 

»   RUINES?   » 

Jamais  la  langue  française  ne  s'était 
doutée  de  cette  grâce  austère ,  de  cette  mé- 
lancolie si  chrétienne.  L'oraison  funèbre  de 
Henriette  d'Angleterre  est  un  chef-d'œuvre 
auquel  on  ne  peut  rien  comparer  dans  au- 
cune littérature  de  ce  monde.  Mais  aussi 
Bossuet  n'avait  jamais  été  plus  le  maître  de 
son  sujet,  et  plus  àj'aisedans  ce  triste  sujet. 
Dieu ,  la  Beligion ,  un  autel ,  des  tombeaux , 
des  grandeurs  brisées,  tout  ce  qui  égare  et 
confond  la  pensée  humaine:  tout  cela  ser- 
vait à  agrandir  la  pensée  de  Bossuet.  Il  n'é- 
tait jamais  plus  grand  qu'en  présence  de 
l'Eternel  et  du  temps  :  de  là  seulement  il 
était  à  l'aise  pour  juger  les  peuples  et  les 
rois. 

Aussi  écrivait-il  à  l'abbé  de  Rancé  ,  ce 
spirituel  et  ardent  réformateur  de  la 
Trappe ,  cet  homme  qui  n'est  pas  un  des 
moins  grands  caractères  de  ce  siècle  si  fé- 
cond en  grands  caractères  :  «  J'ai  laissé 
))  ordre  de  vous  faire  passer  deux  oraisons 
»  funèbres  (l'oraison  funèbre  de  la  reine 
»  d'Angleterre  et  d'Henriette  )  ,  qui ,  parce 
»  qu'elles  font  voir  le  néant  du  monde, 
»  peuvent  avoir  place  parmi  les  livres  d'un 
»  solitaire ,  et  qu'en  tout  cas  il  peut  regar- 
»  der  comme  deux  têtes  de  mort  assez 
»  touchantes.  » 

Après  l'oraison  funèbre  de  Henriette 
d'Angleterre,  Bossuet  qui  avait  été  nommé 
évêque  de  Condom  au  commencement  de 
septembre  1670  ,  n'avait  plus  d'autre 
pensée  que  d'aller  dans  son  diocèse,  loin  des 
grandeurs  et  de  la  gloire ,  pour  y  vivre 
comme  un  saint  évêque  qui  fait  le  bien  et 
qui  prie  le  ciel ,  lorsque  la  mort  de  M.  de 
Perigny,  précepteur  du  Dauphin,  fils  de 
Louis  XIV,  appela  Bossuet  à  cette  place 
iipportante,  Bossuet  fut  surpris  par  cette 


JiO  I  \    DOMINICALE 

nouvelle  au  moment  où  il  allait  partir.  Et 
A'oilà  comment  il  efitra  dans  ce  palais  dont 


les  murs  même  relentissaîent  de  son  'élo- 
quence ,  comme  dit  le  savant  ëvêque 
d'Avranches,  M.  Huet. 

Dès  ce  jour,  Bossuet  avant  de  commencer 
réducation    du    Dauphin  ,     recommença 
toutes   ses  éludes.  Il  revint  avec  bonheur 
à    Tantiquilé    grecque  et  latine.    Poètes  , 
philosophes,  orateurs,  historiens,  la  Grèce 
et  l'Italie,    Athènes    et    Rome  ,    Homère 
surtout  qu'il  savait  par  cœur-,  puis,  après 
Homère,  Horace  et  Virgile  !  Il  était  si  plein 
de  ces   auteurs,  que  pendant  l'éducation 
de  Mgr.  le  Dauphin ,   il    en  récitait   des 
passages    entiers    en    dormant  -,     souvent 
même   il  s'éveillait  par  la  forte  attention 
qu'il  apportait  à  les  réciter,  comme  on  se 
réveille  au  milieu  d'un  songe  dont  on  est 
agréablement  frappé. 

Il  y  a  dans  les  livres   de  Bossuet   une 
belle    lettre    en  latin,    adressée    au  pape 
Innocent  XI ,  dans  laquelle  Bossuet  raconte 
au  'Saint-Père    toute   l'éducation   de  son 
royal  élève.  Celte  lettre  est  digne  de  celui 
à  qui  elle  est  adressée,  et  digne  de  celui  qui 
l'écrivit.   D'abord,  il  apprit  à  son  élève  la 
crainte  de  Dieu  ,  qui  est  l'appui  de  la  vie 
humaine  et  qui  assure  aux  rois  eux-mêmes 
leur  puissance  et  leur  majesté.    Dans  les 
premiers  temps ,  pour  se  concilier  l'atten- 
tion  du  jeune    prince,    Bossuet  s'attacha 
d'abord  à  l'intéresser;,  à  lui  inspirer  le  goût 
de  l'étude.  Celle  du  soir  etdumatincom- 
mençaitchaque  jourpar  la  lecture  dusaint 
Evangile.  Le  prince  demeurait  dchout  et 
découvert  tout   le  temps  que  durait  cette 
lecture^  et  apprenait  ainsi  à  F  écouter  avec 
un  respect  r^eligieux.  Les  premiers  mots 
que  Bossuet  apprit  à  son  élève  ,   furent 
ceux-ci  :  jnété ,   honte   et  justice.    Il  lui 
enseigna  les  langues  anciennes  comme  doit 
les  savoir  un  prince,  lui  faisant  connaître  les 
gi-ands  ouvrages  parfixtraits,'et  lui  traçant 
un  portrait    réel     et    simple  des   grands 
hommesdePhistoire.  Quant  à  la  géographie, 
Bossuet  voyageait  avec  son  élève  sur  les 
cartes:    tantôt    en  suivant    le  cours  des 
fleuves  ,  tantôt  suivant  les  côtes  de  la  mer , 


et  allant  terre  à  terre;  tout  à  coup  cinglant 
en  haute  mer  et  recotinaissant  les  ports 
et  les  villes  Jeûneuses  dans  les  temps  an- 
ciens   et   modernes.    Ce    fut    notamment 
Phistoire    que  Bossuet  inculqua  à  son  royal 
disciple-,  et  parmi  toutes  les  histoires  de  la 
terre,   l'histoire  de  France,  Phistoire  du 
royaume  qu'il  devait  gouverner  un  jour. 
Bossuet  a  laissé  de  précieux  fragmens  de  sa 
manière    d'écrire    l'histoire.   Nous    avons 
de   lui    des    morceaux    admirables     qu'il 
donnait  pour  sujets  de  thèmes  à  son  élève: 
la  mort  de   Charles  VI  ,    le   portrait  de 
saint-Louis,  le  règnede  Louis  XI,  le  portrait 
de  Calvin,  le  récit  de  la  Saint-Barthélemi, 
le  passage  du  Fihin  par  Louis  XIV  :  voilà 
pour    l'histoire.    L'enseignement  philoso- 
phique de  Bossuet  se  résume  dans  un  beau 
livre,  qui  laisse  bien  loin  Locke,  Newton 
et  tout  le  dix-huitième  siècle:  la  connais^ 
sancede  Dieu  et  de  soi-même. 

Que  si  l'on  trouve  que  nous  nous  sommes 
trop  étendus  sur  ce  sujet ,  l'éducation  de 
Mgr.  le  Dauphin,  c'est  qu'on  n'aura  pas 
songé  qu'à  l'heure  qu'il  est,  la  cour  exilée 
d-Holy-Rood,  cette  auguste  et  vagabonde 
infortune  devant  laquelle  Bossuet  lui- 
même  resterait  confondu,  s'inquiète  avec 
anxiété  pour  savoir  quelle  doit  être  l'édu- 
cation du  royal  enfant,  comme  si,  pour  un 
roi  catholique  ,  pour  un  roi  persécuté  , 
pour  un  enfant  qui  doit  avoir  foi  au  passé 
et  à  l'avenir,  il  y  avait,  mon  Dieu,  une 
autre  éducation  possible  que  l'éducation  de 
Bossuet  ! 

Et  enfin  ,  comme  complément  de  l'édu- 
cation de  Mgr.  le  Dauphin,  comme  la  der- 
nière oeuvre  de  cette  grande  tâche,  Bos- 
suet conçut  et  écrivit  le  Discours  sur 
r Histoire  universelle. 

Quand  ce  livre  parut  en  Europe ,  PEu- 
rope  faisait  silence  pour  écouter  le  dix-sep- 
tième siècle  français.  L'Europe  entière , 
éperdue  d'admiration  ,  battit  des  mains 
au  Discours  sur  l'Histoire  universelle.  Le 
plan  et  l'exécution  de  ce  livre  dominèrent 
toutes  les  différences  d'opinions  ,  et  firent 
taire  tous  les  préjugés  de  partis.  L'Europe 
n'eut  qu'une  voixpour  louer  ce  livre,  qu'une 


1-4    BOMmrCALE. 


Ai 


âme  pour  le  comprendre.  Dans  ce  livre, 
Bossuet  parlait  de  tous  les  siècles  à  tous  les 
siècles,  de  tous  les  paj-s  à  tous  les  pays, 
de  toutes  les  communions  à  toutes  les  com- 
munions. Et  pour  parler  de  toutes  ces  cho- 
ses ,  il  avait  encore  a{]randi  son  style  5  il 
avait  re'uni  l'éclat  oriental  des  prophètes 
à  la  raison  du  génie  français.  Lisez  ce 
livre  !  quel  immense  tableau  se  déroule 
sous  vos  regards!  Tout  ce  que  l'Ecriture, 
les  prophètes ,  les  promesses  divines ,  les 
expositions  des  mystères ,  leur  nécessité  et 
leur  vérité;  tout  ce  que  la  tradition  et  les 
écrits  des  Pères  offrent  de  preuves  et  de 
monumens,  est  réuni  dans  cette  histoire, 
et  concourt  à  démontrer  l'action  constante 
et  inévitable  de  la  Providence  dans  toutes 
Jes  vicissitudes  et  toutes  les  révolutions 
du  monde,  pour  arriver  à  une  seule  fin, 
l'établissement  du  Christianisme. 

«  Tout  cède  à  la  fortune  de  César-,  Alexan- 
»  drie  lui  ouvre  ses  portes  5  PEgypte 
»  devient  une  province romaine;Cléopâtre, 
»  qui  désespère  de  la  pouvoir  conserver, 
»  se  tue  après  Antoine-,  Rome  tend  les  bras 
))  à  César,  qui  devient ,  sous  le  nom  d'Au- 
»  guste  et  sous  le  litre  d'empereur ,  seul 
»  maître  de  tout  l'empire  :  il  dompte  vers 
»  les  Pyrénées  les  Cantabres  et  les  As- 
»  turiens  révoltés-,  l'Ethiopie  lui  demande 
»  lapaix^  les  Parties,  épouvantés,  lui  ren- 
»  voient  les  étendards  pris  sur  Crassus  avec 
»  les  prisonniers  romains-,  les  Indes  recher- 
))  chent  son  alliance-,  ses  armes  se  font 
»  sentir  aux.  Rhètes  ou  Grisons ,  que  leurs 
))  montagnes  ne  peuvent  défendre  ;  la  Pan- 
))  nonie  le  reconnaît  -,  la  Germanie  le  re- 
»  doute ,  et  lé  Véser  reçoit  ses  lois.  Victo- 
»  rieux  par  terre  et  par  mer ,  il  ferme  le 
x»  temple  de  Janus.  Tout  l'univers  vie  en 
»  paix  sous  sa  puissance ,  et  Jé-sus-Christ 

»   VIENT  AU  MONDE  !    » 

Les  paroles  nous  manquent  pour  louer. 
Ce  sont  là  de  ces  chefs- d'œuvres  qu'on  lit 
à  genoux ,  et  qu'on  récite  comme  une 
prière.  Bossuet  en  écrivant  VHistoire  de 
la  chute  des  empires ,  a  fait  VHistoire  de 
tous  les  empires  qui  sont  tombés  après 
lui.  Au  milieu  de  toutes  ces  révolutions 


immenses  ,  aii  bruit  de  ce  fracas  ef- 
froyahle  d'eynpires  et  de  trônes  qui  tom- 
bent les  uns  sur  les  autres,  les  sap^es  res- 
tent immobiles  ,  et  ils  se  reposent  en 
paix  avec  Bossuet ,  à  l'ombre  de  cette  Pro- 
vidence divine  ,  qui  n'a  promis  rélernité 
à  aucun  empire,  à  aucune  croyance,  ex- 
cepté à  l'empire  du  Christ  et  à  sa  religion. 


GRAVURE. 
saikt-gehmain-l'auxerrois. 

Il  y  eut  au  sixième  siècle  un  évéque  de 
Paris  qui  fit  élever  une  chapelle  de  l'autre 
côlé  de  révêché ,  afin  (jue  les  bonnes  gens 
de  la  campagne  de  Nanterre  ,  qui  venaient 
pour  prier  Dieu ,  ne  fussent  pas  forcés  de 
passer  la  rivière.  Cette  sainte  chapelle  est 
devenue  l'église  de  Saint-Germain-rx\uxer- 
rois. 

Il  y  eut  plus  tard  un  roi  nommé  Philippe- 
Auguste,  qui,  vis-à-vis  la  chapelle  sainte, 
fit  élever  une  grosse  tour  :  cette  grosse  tour 
est  devenue  le  Louvre.  La  tour  et  la  cha- 
pelle ont  grandi  ensemble  et  de  concert 
l'une  vis-à-vis  l'autre ,  au  grand  conten- 
tement et  aux  grands  respects  des  peuples. 
Singulières  vicissitudes  des  choses  hu- 
maines! Le  palais  et  l'Eglise,  durant  une 
si  longue  suite  de  siècles  ,  ont  partagé  la 
même  fortune.  Pendant  les  premiers  temps 
l'Eglise  protégea  le  palais.  Tant  que  PEglise 
fut  respectée  et  puissante,  le  palaisfut  puis- 
sant et  respecté.  Les  peuples  vécurent  en 
paix  à  l'abri  de  ces  deux  ombres  jumelles. 
Puis  enfin ,  après  le  dix-septième  siècle , 
quand  l'esprit  de  révolte  s'empara  de  la 
France  ,  l'Eglise  et  le  palais  furent  attaqués 
en  même  temps  l'une  et  Pautre.  On  chassa 
le  prêtre  de  l'Eglise  ,  avant  même  qu'on 
eût  chassé  le  roi  de  son  palais.  L'Eglise 
et  le  palais  tombèrent  ensemble  j  jusqu'au 
jour  où  Bonaparte,  cet  homme  qui  fut  si 
puissant  parce  qu'il  eut  tous  les  genres  d'in- 
telligence, ayant  compris  que  ce  n'était 
pas  sans  un  secret  dessein  que  la  Provi- 
dence avait  mis  Saint-Germain-l'Auxerrois 
en  présence  du  Louvre,  l'Eglise  de  Dieu 


L^ 


LA    BOMINICALE. 


en  présence  du  palais  du  prince ,  ne  voulut 
pas  relever  le  palais  sans  relever  l'église. 
La  vieille  et  sainte  église  de  Saint-Germain- 
l'Auxerrois  reçut  à  son  tour  la  récompense 
de  la  protection  qu'elle  avait  accordée  à  la 
tour  du  Louvre,  quand  le  Louvre  n'était 
pas  encore  entouré  de  l'élégante  colonnade 
de  Perrault. 

Ainsi ,  dans  les  temps  de  foi  chrétienne, 
ce  fut  l'Eglise  qui  d'abord  protégea  le  Lou- 
vre; dans  le  temps  où  la  politique  remplaça 
la  croyance,  ce  fut  le  Louvre,  à  son  tour, 
qui  protégea  l'église.  Aujourd'hui  qui  donc 
protégera  le  Louvre  et  l'église?  Le  Louvre  a 
été  envahi  en  juillet,  et  l'église  a  été  respec- 
tée-, puis,  quelques  mois  après,  l'église  a  été 
profanée, sans  qu'il  y  ait  eu  une  seule  émo- 
tion au  Louvre.  Malheur  aux  époques  qui 
ont  séparé  si  cruellement  deux  choses  que 
la  loi  divine,  aussibienque  la  loi  humaine, 
semblaient  avoir  réunies  pour  jamais  , 
l'église  et  le  Louvre ,  le  Louvre  et  l'église  ! 
Malheur  au  Louvre  s'il  laisse  profaner  l'é- 
glise !  L'église  profanée  aujourd'hui  ,  le 
Louvre  sera  violé  demain.  Mais  voilà  ce 
que  nos  gouvernemens  ne  comprennent 
plus. 

Vous  vous  rappelez  ces  jours  d'épouvante 
et  de  deuil ,  quand  la  vieille  et  calme  église 
de  Saint-Germain -l'Auxerrois  ouvrit  ses 
portes  aune  populace  échevelée  et  furieuse. 
C'était  un  jour  de  saturnales.  Le  carnaval 
allait  finir,  et  il  promenait  dans  les  rues 
sa  figure  avinée.  Ce  jour-là,  toutes  les  ex- 
travagances et  toutes  les  folies  parisiennes 
avaient  quitté  le  fond  de  leurs  retraites. 
Le  vice  parisien  se  montrait  au  grand  jour. 
Regardez!  De  toutes  parts  des  hommes  sous 
des  habits  immondes ,  des  femmes  qui  hur- 
lent la  débauche  du  haut  des  tombereaux 
chargés  de  fleurs:  la  foule  est  partout.  Lais- 
sez passer  la  foule  j  le  mercredi  des  cendres 
viendra  demain  purifier  cette  ville  égarée, 
et  lui  rappeler  qu'elle  n'est  que  poussière. 
Vain  espoir  1  Tout  à  coup  une  voix,  quelle 
voix  !  soufle  sur  ce  peuple  ;  on  entend 
cette  voix  qui  répète  :  À  Saint- Germain-^ 
V Auxerrois l  à  Sainte  Germain-r Auxer^ 


rois  !  Soudain  toute  la  foule  se  rue  sur 
l'église. 

Rien  ne  les  arrête.  C'est  en  vain  que  le 
saint  monument  est  sans  défense-,  c'est 
en  vain  qu'il  ouvre  ses  portes  comme  pour 
nne  fête  chrétienne-,  c'est  en  vain  que  l'au- 
tel est  couvert  de  deuil  ,et  quel  deuil!  c'est 
en  vain  quelesplusanciens  souvenirs  de  la 
France  chrétienne  planent  sur  le  saint  tem- 
ple et  le  protègent  :  rien  n'arrête  cette  foule 
en  démence.  Les  portes  sont  ouvertes ,  elle 
brise  les  portes.  La  chaire  de  vérité  est 
muette  ,  elle  brise  la  chaire  j  l'autel , 
jusqu'à  l'autel  où  se  célèbre  le  redoutable 
mystère  !  l'autel  de  Jésus-Christ  !  elle  ren- 
verse l'autel  :  rien  n'est  épargné.  0  dé- 
mence! les  Saintes  tombent  de  leurs  niches 
consacrées  j'ia  vierge  est  mise  en  lambeaux; 
les  morts  sont  dépouillés  du  marbre  qui  cou- 
vre leur.tombe-,  l'orgue  tombe  en  gémissant 
sous  les  coups  de  ces  furieux.  Voilà  donc 
le  saint  temple  !  voilà  donc  ce  qu'ils  ont 
fait  de  ces  échos  qui  répétaient  les  saints 
cantiques  !  A  présent ,  l'écho  vocifère  et 
chante  des  chansons  obscènes.  Rien  n'est 
épargné:  ni  les  vitraux  échappés  à  tant  de 
siècles,  ni  la  cloche  qui  sonnait  le  baptême 
de  l'enfant  et  la  mort  du  vieillard ,  ni  le 
tronc  où  le  chrétien  jette  en  cachette  l'au- 
mône qu'il  destine  à  son  frère  indigent. 
Toute  l'église  est  livrée  à  ces  sauvages  -,  ils 
la  frappent  à  outrance  ,  ils  la  déchirent  de 
leurs  mains,  ils  la  lacèrent  à  belles  dents; 
ce  qu'ilsne  peuvent  déchirer,  ils  l'insultent, 
ils  blasphèment,  en  dansant  sur  les  débris. 
0  folle  journée  de  carnaval!  ô  quel 
meurtre!  ces  gens  ont  tous  un  masque  sur 
la  figure,  mais  ne  croyez  pas  qu'ils  rougis- 
sent de  leur  crime  !  Le  masque  ici,  ce  n'est 
pas  une  précaution ,  c'est  une  insulte  de 
plus.  Il  n'y  a  pas  là  un  des  bourreaux  de 
la  vieille  égl-ise  qui  ait  songé  à  avoir  pour 
elle  les  égards  que  le  bourreau  de  Charles 
P'  avait  pour  sa  victime.  Si  celui-là  prit 
un  masque  avant  de  frapper  son  roi ,  ce 
fut  du  moins  par  respect  et  par  prudence. 

Ces  tristes  et  incroyables  profanations, 
nous  les  avons  vues  de  nos  yeux.  Nous 
ayons  y\Xy  quand  l'église  a  été  pillée,   J^ 


LÀ    DOMINICALE. 


ÂÛ 


foule  piller  et  briser  le  presbytère.  Hélas! 
ce  fut  cependant  de  ce  presbytère,  ce  fut 
de  cette  église  que  sortit  le  prêtre ,  que 
sortit  l'eau  bénite  ,  quand  le  29  juillet , 
après  la  dernière  bataille  parisienne ,  on 
voulut  enterrer  les  nnorts  au  pied  du  Louvre. 

Le  29  juillet,  Téglise  Saint-Gerraain- 
l'Auxerrois  ne  voulut  pas  permettre  que 
tant  de  chrétiens  fussent  ensevelis  sans  la 
bénédiction  d'un  prêtre  :  la  tombe  des  hé- 
ros du  peuple  de  juillet  fut  bénie  par  la 
vieille  église. Aujourd'hui,  elle  est  brisée  en 
lambeaux  et  toute  meurtrie  par  ce  même 
peuple  :  voilà  comment  elle  a  été  récom- 
pensée ! 

Mais  ce  premier  sacrilège  n'a  pas  suffi  à 
l'horrible  foule.  Quand  toute  son  œuvre  de 
destruction  fut  accomplie  sur  l'église  ,  la 
foule  se  porta  de  l'église  à  l'Archevêché, 
La  voilà,  la  voilà  qui  se  rue  sur  le  saint 
édifice.  Où  est  le  pontife?  la  foule  égorgera 
le  pontife?  Où  sont  lesaumônes  desfidèles? 
la  foule  emportera  les  aumônes.  Elle  brise, 
elle  ravage ,  elle  outrage ,  elle  écrase  en 
passant  l'évêché ,  cette  charmante  reli- 
que toute  brodée  ,  tout  élégante ,  tout 
aérienne,  tout  imprégnée  d'encens  et  par- 
fumée de  croyances.  C'en  est  fait ,  l'évê- 
ché n'est  plus!  c'en  est  fait,  l'archevêché 
est  désert!  La  savante  bibliothèque  où 
étaient  réunis  tous  les  Saints  Pères ,  tous 
les  orateurs,  tous  les  défenseurs,  toutes 
les  gloires  des  trois  églises  grecque  ,  latine 
et  française  -,  la  bibliothèque  qui  avait 
échappé  même  aux  horreurs  de  l'ignorant 
95 ,  n'échappe  pas  à  la  foule  éclairée  de 
i83o.  Les  livres  succombent  comme  s^ils 
étaient  des  hommes.  La  Seine,  indignée,  les 
reçoit,  ces  grands  livres ,  gigantesques  mo- 
numens  de  la  science  passée^  et  les  rejette 
sursesrives.La  foule,  voyant  la  bibliothèque 
de  l'archevêché  abîmée  ,  bat  des  mains 
comme  si  ces  livres  étaient  des  hommes. 
C'est  un  infâme  chapitre  à  ajouter  à  la  san- 
glante et  brutale  stupidité  des  nations  ! 
Et  de  là  n'ayant  pas  trouvé  l'archevêque 
-  àrarchevêché,rémeuteseportaàConflans. 
Conflans  est  dévasté  comme  l'archevêché. 
L'émeute  se  met  à  table  et  elle  mange  -,  elle 


semetaulit,etelle  dort-,  puis  quand  elle  est 
bien  reposée  et  bien  repue ,  elle  reprend  son 
masque  ,  elle  reprend  sa  course  ,  et  elle  va 
achever  dans  l'orgie  des  bals  masqués 
cette  horrible  journée  commencée  si  horri- 
blement à  Saint-Germain-l'Auxerrois.  Et 
l'on  dit  que  nous  sommes  un  peuple  ci- 
vilisé ! 

Depuis  ce  temps ,  la  maison  de  Conflans 
est  restée  dévastée,  l'évêché  est  resté  dé- 
moli ,  et  il  n'y  a  pas  un  architecte  en  Eu- 
rope, pas  un  ouvrier  en  Europe,  qui  le 
puisse  rétablir.  Ce  sont  là  des  monumens 
qui  ne  s'élèvent  qu'avec  la  foi  chrétienne  , 
qu'avec  l'art  chrétien.  Depuis  ce  temps 
aussi,  le  prélat  attaqué  par  cette  horrible 
foule,  contemple  ces  ruines  sans  se  plaindre  j 
on  ne  l'a  vu  qu'aux  jours  de  prières  et  aux 
jours  de  deuil  quand  le  choléra  s'est  emparé 
de  celte  immense  ville  courbée  sous  la 
peur,  etqu'ilestsortide  son  modeste  asile  le 
charitable  pontife,soutenant  le  courage  de  la 
ville,  elluirendant  l'espérance  qui  lui  man- 
quait. Mais  ce  que  le  sain  t  prélat  ne  demande 
paspourlui,mêmepoursa  maison  ravagée, 
il  le  demande  pour  la  maison  du  Seigneur, 
pour  l'église  deSaint-Germain. «Rendez,  dit- 
»  il,  rendez  au  culte  cet  autel  profanéjielevez 
»  cette  sainte  église;  rappelez  le  prêtre  qui  a 
»  été  chassé  de  chez  lui  -,  rendez  la  sainte 
»  prière  à  ces  voûtes ,  ses  chants  solennels 
»  à  cet  orgue ,  son  encens  au  vrai  Dieu.  Ne 
»  cédez  pas  plus  long-temps  à  la  peur, 
»  puissans  de  ce  monde!  ne  souffrez  pas 
»  plus  long-temps  cet  affreux  spectacle  ,  la 
»  plus  vieille  église  de  la  France  tachée  et 
»  vide ,  veuve  de  ses  autels ,  veuve  de  ses 
»  prêtresj  veuve  des  cérémonies  chrétiennes, 
»  veuve  même  de  ses  tombeaux!  »  Ainsi  parle 
le  prélat-,  il  parle  au  nom  dupasse,  il  parle 
au  nom  de  l'avenir ,  il  parle  au  nom  du 
présent;  il  parle  au  nom  de  tous  les  chré- 
tiens qui  sont  chrétiens  dans  l'âme  et  dans 
le  cœur.  Mais  ces  très  solennelles  paroles 
ne  sont  pas  écoutées  :  le  pouvoir  tremble 
encore  devant  les  terribles  passions  popu- 
laires,et  en  attendant,  le  vieux  temple  reste 
fermé ,  l'arche  reste  profanée ,  le  Christ  est 
par  terre,  et  l'église  n'est  plus  privilégiée  que 


Al 


LA    DOMINICALE. 


parce  que  c'est  un  beau  monument  désert, 
élégant,  bien  fait,  d'une  noble  façade, 
aux  flèches  élancées  ,  aux  gothiques  ar- 
ceaux. 

0   temps  malheureux  ,    où    la  vieille 
église    n'a  pas  d'autre   protection  que  la 
piété  de  l'architecte!  0  trist'è  époque ,   où 
ce  n'est  plus  la    foi    qui    sauve   la  pierre 
qu'elle  a  élevée  triomphante  dans  les  cieux  ! 
0  misère!  Voici  une  église  qui  gêne  mon 
alignement,  dit  le  premier  architecte. — 
Oui  ,  mais  cette  église  est  un  fort  beau 
point  de  vue,  dit  le  second  architecte. — 
Elle  est  bien  vieille,  reprend  le   premier 
architecte.  —  Et  c'est  justement   pourquoi 
il    faut    la    conserver,    réplique    le    se- 
cond architecte  :    une  ruine   ira   bien   et 
fera  grand  effet  au  milieu  de  nos  maisons 
toutes  neuves!  —  Tels  sont  nos  débats.  L'é- 
glise attend  pour  savoir  si  elle  vivra,  le 
jugement  dernier  des  maçons.   On  la  joue 
aux   dés  ,  comme   on  a  joué  la  robe  du 
Christ.  Vous  parlez  de  Bossuet!  à  ce  triste 
spectacle  je  vous  demande  ce  que  dirait 
Bossuet  ? 


SEMAINE  RELIGIEUSE, 

a6^  DIMANCHE  APRÈS  LA  PENTECOTE. 

Parabole  du  grain  de  sénevé  et  du  levain, 

La  plus  petite  des  semences,  devenue  en 
très-peu  de  temps  le  plus  grand  des  légu- 
mes ,  est  l'emblème  des  faibles  commen- 
cemens  et  des  rapides  progrès  du  christia- 
nisme. Tous  les  Saints  Pères  ont  ainsi  in- 
terprété celte  parabole. 

Il  fallait  être  Dieu  pour  oser  concevoir, 
prédire,  et  surtout  exécuter  une  si  vaste 
révolution  dans  les  croyances  de  l'univers 
entier.  Quel  beau  spectacle  présente  l'his- 
toire du  monde  à  cette  époque  I  La  société 
chrétienne  ,  si  faible  dès  sa  naissance ,  lut- 
tant contre  tous  les  désordres  et  tous  les 
vices ,  dissipant  peu  à  peu  les  ténèbres  du 
paganisme,  s'étendant  de  toutes  parts  mal- 
gré les  résistances  des  préjugés  et  des  pas- 
sions ,  envahissant  la  terre  et  allant  enfin 
s'asseoir  au  trône  des  Césars. 

Dans  ce  magnifique  édifice  élevé  au  mi- 


lieu des  nations,  il  ne  se  trouve  aucune 
trace  de  la  main  humaine;  la  main  seule 
d'un  Dieu  pouvait  opérer  une  pareille  mer- 
veille. 

C'était  sans  contredit  un  siècle  bien  civi- 
lisé que  celui  où  apparut  la  Religion  chré- 
tienne-, c'était  celui  des  plus  beaux  génies 
de  la  Grèce  et  de  Rome ,  dont  les  écrits 
nous  servent  encore  de  modèles.  Jamais  le 
goût  de  la  philosophie ,  des  sciences ,  des 
lettres  et  des  arts ,  n'avait  été  si  générale- 
ment répandu.   Aussi   Dieu  choisit- il  ce 
siècle  pour  réformer  la  raison  humaine , 
lui  faire  connaître  son  véritable  usage,  lui 
découvrir  ses  limites,  la  soumettre  à  la  foi , 
et  l'épurer  par  sa  morale.  Pour  opérer  une 
si  étonnante  révolution,  il  ne  prend  pas 
les  collaborateurs  de  son  œuvre  dans  le 
sénat  de  Rome,  dans  l'aréopage  ou  le  lycée. 
Il  ramasse  sur  les  sables  de  la  mer  douze 
pauvres  pêcheurs ,  sans  lettres ,  sans  édu- 
cation, sans  crédit,  sans  puissance*,  et  voilà 
avec  quels  apôtres  il  entreprend  la  con- 
quête du  monde  I  A  son  ordre ,  ces  hommes 
grossiers  ,  ignorans  ,  se  répandent  sur  la 
terre,  pénètrent  jusque  dans  les  écoles  cé- 
lèbres de  Rome ,  de  Corinthe  et  d'Athènes , 
défient  hardiment  les  génies  les  plus  puis- 
sans,  quils  soumettent  au  Dieu  iucoHnu. 
Leur  simplicité  combat  contre  la  dialec- 
tique la  plus  subtile  ,  leur  ignorance  contre 
l'érudition ,  et  leur  grossièreté  contre  l'élo- 
quence la  plus  brillante   :    cependant   la 
philosophie  payenne  est  abattue;  et  l'Evan- 
gile ,  prêché  par  douze  pauvres  pêcheurs, 
règne  à  sa  place  dans  l'univers  «  C'est  qu'il 
»  a  plu  à  Dieu,  comme  dit  saint  Paul  (i), 
»  de  choisir  la  faiblesse  pour  confondre  Ift 
»  force;  ce  que  le  monde  a  de  plus  mé- 
»  prisp  pour  soumettre  ce  qu'il  a  de  plus 
»  honoré.  » 

Le  christianisme  naissant  avait  encore 
contre  lui  sa  doctrine.  Excepté  un  petit 
peuple  resserré  dans  un  petit  coin  de  terre, 
où  il  vivait  méprisé  des  autres  nations ,  le 
paganisme  était  alors  la  religion  de  l'uni- 


(t)  Et  infirma  tniindi  elegit  Deus  ut  confundalfortia, 
et  ii;nobilia  mrtndi  et  côntemptibilia  elegit  Deus.,  i,  c.  a. 


LA    DOMINICALE. 


^ 


vers.  Chaque  peuplade  ,  chaquo  ville  , 
chaque  famille  ,  avaient  leurs  dieux , 
qu'elles  chérissaient  comme  l'héritage  de 
leurs  pères.  Riante,  voluptueuse,  la  reli- 
gion payenne  animait  tout  par  sa  poésie  et 
ses  brillantes  fictions  :  les  champs,  les  bois, 
les  ondes ,  les  astres  même ,  étaient  peu- 
plés de  ses  divinités.  De  superbes  temples 
décoraient  les  villes,  et  des  solennités,  de 
pompeux  sacrifices ,  y  attiraient  le  concours 
des  peuples.  Rome  croyait  lui  devoir  sa 
grandeur,  et  la  Grèce  lui  devait  ses  jeux  et 
ses  fêtes.  Tout  ce  prestige,  toutes  ces  illu- 
sions, entretenaient  le  sommeil  du  genre 
humain,  dont  le  réveil  ne  pouvait  que  lui 
être  désagréable. 

C'est  dans  ces  circonstances  si  défavo- 
rables que  surviennent  des  réformateurs 
sans  autorité ,  heurtant  de  front  les 
croyances  reçues,  prêchant  une  religion 
nouvelle  avec  ses  dogmes  incompréhen- 
sibles: religion  insociable,  culte  incom- 
patible avec  tous  les  cultes  antiques;  reli- 
gion de  privations  et  de  souffrances.  Au 
nom  du  Dieu  vivant,  ils  viennent  changer 
toutes  les  idées ,  abolir  toutes  les  coutumes, 
renverser  toutes  les  idoles.  A  leur  voix 
puissante,  le  monde  payen,  docile,  subit 
le  joug  des  maximes  de  TËvangile*,  J.-C. 
est  sur  tous  les  autels ,  Rome  est  chrétienne, 
et  la  chaire  des  pontifes  remplace  le  trône 
des  Césars. 

Ici  commence  une  lutte  que  tous  les 
siècles  précédens  n'avaient  pas  vue,  et  qui 
a  fait  l'admiration  de  siècles  qui  ont  suivi. 
L'orgueil  philosophique  humilié,  toutes 
les  passions ,  les  préjugés  vaincus,  arment 
la  main  de  Néron,  des  Domitien,  des  Dèce. 
Tout  ce  que  la  rage  de  ces  tyran»  peut 
inventer,  est  mis  en  usage ,  les  croix,  les  che- 
valets, la  flamrtiedes  bûchers,  les  ongles  de 
fer,  la  dent  des  bêtes  féroces.  L'âge,  le  sexe, 
aucune  considération,  ne  peuvent  garantir 
de  ces  barbaries  raffinées.  Trois  siècles  en- 
tiers s'écoulent  sans  que  la  persécution  se 
1  ralentisse,  et  si  quelques  rescrits  favora- 
bles amènent  des  intervalles  de  paix ,  le 
feu  se  ranime  bientôt  avec  plus  de  fureur. 
<»■    ïls  pourraient  cependant ,  ces  hommes 


que  l'on  égorge ,  opposant  la  force  à  la 
force ,  faire  trembler  à  leur  tour  leurs  bour- 
reaux.Ils  pourraient,  en  fuyant  la  persécu- 
tion ,  faire  de  l'Etat  une  vaste  solitude,  tant 
leur  nombre  est  immense  l  Nous  ne  sommes 
que  d  hier,  disait  Tertullien  ,  et  déjà  nous 
remplissons  votre  empire.  Mais  soumis  par 
un  devoir  sacré ,  ils  prient  pour  leurs  per- 
sécuteurs ,  et  leur  sang  devient  une  nouvelle 
semence  de  chrétien,  comme  le  dit  le  même 
père  de  l'église.  Enfin,  l'orage  cesse*,  la 
croix  brille  sur  la  couronne  des  Césars;  les 
oracles  sont  accomplis-,  l'Evangile  a  triom- 
phé du  monde  payen  ,  et  ce  triomphe 
seul  est  le  monument  éternel  de  sa  divi- 
nité. 

Cette  semaine  ramène  Fanniversaire  de 
saint  Léon-le-Grand -,  dontla  fête  se  cé- 
lèbre à  Paris  le  lo  novembre  :  cette  année 
elle  a  été  renvoyée  au  18  à  cause  de  l'oc- 
tave de  la  dédicace. 

Léon  naquit  à  Rome;  il  sortait  d'une 
des  premières  familles  de  Toscane.  Dans 
sa  jeunesse ,  il  se  livra  à  l'étude  de  la  litté- 
rature et  de  l'éloquence  et  y  fit  de  rapides 
progrès  -,  mais  son  esprit  juste  et  pénétrant 
avait  besoin  d'alimens  plus  solides,  et  la 
théologie  ,  les  livres  sacrés  devinrent 
bientôt  l'objet  de  ses  profondes  médita- 
tions. Nommé  archidiacre  de  l'Église 
Romaine ,  il  eut  beaucoup  de  part  aux 
affaires  sous  les  papes  Célestinet  Sixte  III. 
Ce  fut  particulièrement  à  ses  soins  qu'on 
dut  la  réconciliation  d'Aétius  et  d'Albin, 
dont  la  mésintelligence  pouvait  avoir  les 
suites  les  plus  déplorables.  En  440  ,  s'ouvrit 
pour  lui  la  carrière  où  l'appelaient  ses 
hautes  vertus.  Le  pape  Sixte  mourut ,  et 
le  clergé  désigna  ,  pour  le  remplacer,  celui 
que  sa  sainteté  et  son  génie  rendaient 
le  premier  homme  de  son  siècle.  Léon 
placé  sur  la  chaire  de  saint  Pierre  aux 
acclamations  des  fidèles  et  au  milieu  des 
plus  belles  espérances ,  s'écria  :  «  Seigneur, 
»  j'ai  vu  l'ouvrage  dont  vous  m'avez 
»  chargé,  et  j'en  ai  été  frappé  de  terreur, 
»  car  quelle  proportion  y  a-t-il  entre  le 
»  fardeau  qui  m'est  imposé  et  ma  faiblesse, 
»  entre  cette  élévation  et  mon  néant?  » 


-4(3 


I\    DOMINICALE. 


Ses  écrits  lui  ont  valu  une  partie  de  la 
gloire  dont  il  a  toujours  joui  dans  l'Église. 
Ils  sont  en  effet  les  monurnens  les  plus  au- 
thentiques de  sa  piété  et  de  son  savoir.  Ses 
pensées  sont  vraies  ,  pleines  de  force  et 
d'éclat.  Ses  expressions  ont  une  beauté  et 
une  magnificence  qui  charment ,  qui  éton- 
nent ,  transportent.  11  est  partout  semblable 
à  lui-même^  partout  il  se  soutient,  sans 
laisser  paraître  d'inégalités.  Sa  diction  est 
pure  et  élégante,  son  style  concis,  clair 
et  agréable.  On  remarque  dans  les  endroits 
même  où  il  est  le  pins  élevé,  une  facilité 
qui  écarte  toute  apparence  d'affectation  , 
et  qui  montre  qu'il  ne  faisait  que  suivre 
l'impulsion  d'un  génie  naturellement  noble 
et  porté  au  sublime. 

La  loi  du  Christ  avait  alors  triomphé 
des  supplices  ordonnés  par  les  empereurs  , 
des  risées  de  la  multitude  et  des  argumens 
des  sectes  philosophiques.  Rome  qui ,  en 
fermant  les  portes  du  temple  de  Janus, 
avait  dit:  «  Mon  empire  est  impérissable, 
mes  lois,  mes  mœurs,  en  passant  chez  les 
peuples  que  j'ai  vaincus,  les  assimileront 
à  moi;  je  tiens  dans  mes  mains  la  paix  et 
le  bonheur  du  monde-,  »  Rome,  muette  à 
la  voix  des  docteurs  et  des  apôtres ,  avait 
enfin  compris  que  les  destinées  des  n  at'vs 
ainsi  que  les  siennes,  dépendaient  d'une  sa- 
gesse et  d'une  volonté  plus  profondes  et 
plus  fortes  que  cellçs  de  ses  sénateurs  et  de 
ses  consuls.  Le  christianisme  portait  réelle- 
ment à  cette  époque  le  sceptre  et  le  flam- 
beau dans  toute  cette  société  grecque  et 
romaine  si  policée  ,  mais  si  restreinte  et 
si  décrépite  !  Pourtant ,  l'Homme-Dieu  em- 
brassant du  haut  de  sa  croix  les  siècles  de 
sa  pensée ,  la  terre  de  ses  regards  ,  avait 
appelé  à  composer  la  nouvelle  famille ,  le 
genre  humain  tout  entier.  Cette  porte 
même ,  perpétuellement  ouverte  dans  la 
ville  des  Césars,  semblait  attendre  un  hôte 
inconnu.  Une  grande  fusion  était  devenue 
imminente:  elle  commença.  Celte  moitié 
de  la  race  humaine  répandue  dans  les  forêts 
de  la  Germanie ,  poussée  par  la  soif  du 
pillage ,  déborda  de  tous  côtés  sur  l'empire: 
les    peuplades    se  pressaient   comme   les 


vagues  de  la  mer 5  l'irruption  fut  rapide, 
inévitable. 

Quelle  s'élève  noble  et  imposante,  la 
noble  tête  de  Saint-Léon ,  au  milieu  de  ces 
tempêtes  qui  crevaient coupsur  coup!  Dans 
cette  épouvantable  confusion  ,  oiî  s'effa- 
çaient les  royaumes ,  qu'il  prouva  bien  sa 
sublime  mission  !  Le  roi  le  plus  puissant 
et  le  plus  terrible  des  peuples  du  Nord,  At- 
tila ,  après  avoir  ravagé  une  partie  de  l'Asie, 
tomba  sur  l'empire  d'Occident ,  traînant  à 
sa  suite  une  armée  de  700  mille  hommes. 
Refoulé  hors  des  Gaules  par  les  Francs, 
sous  la  conduite  d'Aétius,  il  entre  furieux 
en  Italie,  où  il  met  tout  à  feu  et  à  sang. 
Les  villes  saccagées  disparaissent  sous  des 
monceaux  de  cendres;  les  peuples  exter- 
minés par  le  sabre  appellent  en  vain  à  leur 
secours.  Le  faible  Valentinien  tremblait 
dans  Ra venue,  et  les  habitans  de  Rome, 
terrifiés,  croyaient  voir  déjà  le  roi  des 
Huns  sur  leurs  têtes;  Léon  seul  ,  conser- 
vant son  courage  et  sa  confiance,  se  porte 
au  devant  du  farouche  guerrier. 

Il  le  trouva  à  Ambulicum  au  passage  du 
Menso  :  il  n'avait  avec  lui  ni  aigles  ni  lé- 
gions; mais  sa  parole  était  celle  de  Dieu, 
dont  le  chef  barbare  se  nommait  le  fléau. 
Celui-ci  s'arrêta ,  écouta  le  vénérable  pon- 
tife avec  un  saisissement  religieux;  le  reçut 
avec  de  grands|honneurs,fit  évacuer  l'Italie, 
et  ramena  son  armée  en  Pannonie  où  il  mou- 
rut bientôt.  Attila  près  de  Ra venue  rappelle 
Alexandre  dans  Jérusalem  ,  chez  ce  peuple 
hébreu  dont  l'histoire ,  comme  une  chaîne 
lumineuse,  joint  deux  grandes  révélations. 
Il  n'appartient  qu'au  vrai  Dieu  de  se  ma- 
nifester ainsi  dans  la  personne  de  ses  prêtres 
sous  l'empire  de  l'ancienne  et  de  la  nou- 
velle loi. 

La  puissance  du  christianisme  se  per- 
sonnifie dans  Lëon-le-Grand;  et  soudain 
devant  celte  puissance  toute  pacifique  tom- 
bent les  armes  de  la  barbarie.  L'œuvre  ne 
tarda  pas  à  s'accomplir  ;  l'empire  dis- 
parut. On  vit  encore  des  Barbares  con- 
tinuer leur  chemina  travers  Rome,  comme 
sur  une  roule  où  rien  ne  dislraisait  la 
vue  :  Mais  bientôt  sur  la  nouvelle  société 


LA    DOMNIICALE. 


47 


universelle  où  l'homme  fute'gal  à  l'homme, 
plana,  pour  la  civilisation  et  le  bonheur 
du  monde  ,  funité  de  croyance  religieuse. 

Saint-Léora  ne  se  fit  pas  moins  chérir  par 
son  humilité,  sa  douceur  et  sa  charité, 
qu'admirer  par  l'assemblage  étonnant  des 
plus  hautes  qualités  et  des  plus  rares  con- 
naissances. Aussi  fut-il  toujours  respecté 
des  empereurs,  des  princes,  et  des  hommes 
de  tout  état. 

Il  mourut  le  lo  novembre  /'^6i,  après 
avoir  siégé  21  ans.  Son  corps  fut  enterré 
dans  l'église  de  St-Pierre.  En  1716,  on 
mit  ses  reliques  dans  une  boîte  de  plomb 
surl'autel  dédié  sous  l'invocation  de  Saint- 
Léon,  dans  l'église  du  Vatican. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Dans  l'une  des  paroisses  de  Lille  , 
M.  le  curé  a  profité  d'un  passage  de  l'Evan- 
gile pour  parler  en  chaire  du  devoir,  pour 
les  hommes  religieux  et  bien  intentionnés, 
de  se  rendre  aux  élections.  Se  plaçant, 
comme  ministre  de  l'Evanjjile  ,  au-dessus 
des  partis  politiques ,  et  puisant  ses  motifs 
uniquement  dans  la  nécessité  de  veiller  au 
maintien  de  la  religion  et  des  grands  inté- 
ïrêts  de  la  société ,  il  s'est  adressé  à  tous  les 
chrétiens ,  dont  le  devoir  est  de  refuser  une 
influence  funeste  aux  hommes  sans  probité 
et  sans  foi  ,  sous  quelque  drapeau  qu'ils 
marchent ,  et  de  placer  à  leur  tête  les  amis 
de  la  religion  ,  les  défenseurs  des  pauvres, 
les  hommes  probes  et  éclairés ,  partout  où 
ils  se  présenteront. 

—  Un  jeune  candidat  au  grade  de  doc- 
teur en  médecine  ,  M.  Verger,  a  soutenu  il 
y  a  quelques  jours,  devant  la  Faculté  de 
médecine  de  Paris,  une  thèse  extrêmement 
remarquable  ,  et  où  respirent  les  sentimens 
les  plus  religieux.  Il  est  bon  de  constater 
ce  mouvement  intellectuel  qui  s'opère  de- 
puis i83o,  parmi  la  jeunesse  française-, 
car  il  prouve  à  la  fois  que  la  philosophie 
sceptique  du  dix-huitième  siècle  est  arrivée 
à  son  terme ,  et  que  la  jeunesse ,  s'éloignant 
chaque  jour  davantage  de  ces  hommes 
jadis  ennemis  du  pouvoir,  aujourd'hui  ses 


complaisans  et  ses  favoris,  commence  à 
comprendre  de  quel  côté  elle  doit  chercher 
la  loyauté  des  opinions,  ainsi  que  le  pur 
et  sincère  amour  de  la  science. 

— 11  y  a  eu  dernièrement  dans  les  plaines 
de  la  Lombardie ,  près  Médale,  une  grande 
revue  des  troupes  autrichiennes.  Au  milieu 
d'un  carré  formé  par  70,000  hommes,  on 
avait  élevé  un  temple  tout  composé  de 
canons ,  de  fusils  ,  de  pistolets  ,  de  baïon- 
nettes et  de  sabres.  On  y  a  célébré  une  messe , 
à  laquelle  ont  assisté  l'archiduc  vice-roi, 
la  duchesse  de  Parme ,  le  prince  Frédéric 
de  Prusse  ,  le  feld-maréchal  Radezkhy,  une 
quarantaine  de  généraux  ,  et  un  grand 
nombre  d'officiers  de  diverses  nations  de 
l'Europe. 

* — On  écrit  de  Genève,  en  date  du  7  no- 
vembre : 

Une  société  de  sœurs  de  Saint-Joseph , 
venant  de  la  Vendée ,  a  obtenu  dernière- 
ment l'autorisation  de  s'établir  dans  la  ville 
de  Carouge  ,  et  d'y  fonder  un  couvent  sous 
la  modeste  dénomination  de  pensionnat  de 
jeunes  demoiselles.  Ces  religieuses  ontmêtne 
été  autorisées  à  acquérir  une  propriété  dans 
le  canton. 

—  Le  maire  de  Tarare  vient  ;de  signifier 
aux  frères  établis  dans  cette  ville,  que  l'in- 
demnité annuelle  qui  avait  pour  objet  de 
pourvoir  aux  dépenses  de  leurs  écoles  ,  ne 
figurerait  plus  au  budget  de  la  commune  , 
à  dater  du  i""  janvier  prochain. 

—  Le  gouvernement  pontifical  a  or- 
donné que  les  voyageurs  allant  de  Marseille 
à  Civita-Vecchia  par  les  bateaux  à  vapeur, 
feraient  viser  leurs  passeports  par  le  consul 
de  France  à  Gênes-,  le  défaut  de  cette  for- 
malité exposera  les  voyageurs  à  des  retards 
à  Civita-Vecchia. 


Angleterre.  — Les  puissances  du  nord  ne 
sont  pas  les  seules  à  professer  contre  l'in- 
tervention française  dans  les  affaires  d'Es- 
pagne. Lord  Grey  s'est  prononcé  aussi 
contre  l'entrée  de  nos  troupes  dans  la  Pé- 
ninsule -,  il  ne  veut  pas  davantage  consentir 
à  l'occupation,  par  les  forces  françaises,  des 
forteresses  delà  ligne  des  Pyrénées  :  «  Si  je 


AS 


hX    DOMINICALE. 


permettais,  dit-il,  une  semblable  mesme, 
je  ne  pourrais  me  présenter  devant  la 
chambre  des  lords.  »  Il  a  parfaitement 
raison^  et  on  peut  compter  qu'il  ne  cédera 

pas. 

Prusse. — Le  jour  du  départ  du  comte 
de  Nesseirode,  plusieurs  courriers  ont  été 
expédiés  pour  Vienne,  sans  doute  afin  de 
communiquer  à  la  cour  d'Autriche  le  ré- 
sultat des  négociations  de  Berlin.  Ou  dit 
qu'il  doit  aussi  se  faire  sans  retard  des 
ouvertures  aux  cours  de  France  et  d'An- 
gleterre. Le  contenu  de  ces  communications 
est ,  comme  de  raison,  encore  un  secret  -, 
seulement,  d'après  les  négociations  qui 
ont  eu  lieu  jusqu'à  présent,  on  peut  con- 
clure que  la  presse  française  sera  en  défi- 
nitive obligée  de  changer  l'opinion  qu'elle 
s'était  formée  sur  les  dernières  réunions 
des  monarques. 

Italie.  — S.  S.  le  pape  est  revenue  le  21 
octobre  de  Castel-Gondolfo  à  Rome  :  on 
ignore  pourquoi  S.  S.  a  abrégé  le  séjour 
qu'elle  devait  encore  y  faire.  Les  uns 
l'attribuent  au  mauvais  temps,  les  autres 
aux  complications  politiques  qui  se  succè- 
dent depuisquelquetemps,et  qui  intéressent 
particulièrement  le  Saint-Siège.  Il  est  cer- 
tain que  la  mort  du  roi  d'Espagne  est  une 
circonstance  du  plus  haut  intérêt,  et  que 
la  reconnaissance  de  la  jeune  reine  est  su- 
jette à  de  très-grandes  difficultés. 

Portngal. — L'état  d'épuisement  du  pays 
aux  alentours  de  Lisbonne,  joint  au  désir 
d'attirer  les  constitutionnels  en  rase  cam- 
pagne ,  a  été  le  seul  motif  du  mouvement 
en  arrière  de  l'armée  miguéliste  sur  San- 
tarem.  Don  Miguel  a  mis  cette  place  dans 
un  état  de   défense   formidable,    l'armée 
royaliste  s'y  trouve  ainsi  au  centre  d'une 
contrée  opulente  et  fertile ,  avec  la  ville  de 
Thomar  pour  position  avancée,    Elvas  et 
Alméida  sur  ses  derrières,  Vezea  et  Lamcgo 
comme  point  d'appui  à  sa  droite,  et  à  sa 
gauche  l'Alentejo.  La  Serra  d'Estrella  est 
imprenable  ,  et  on  travaille  en  ce  moment 
à  mettre  Coimbre  sur  un  pied  de  défense 
non  moins  formidable. 
Espagne,  ^  Apres  un  échec  tïès-grave 


éprouvé  à  Tolosa  et  à  Aspeyta  ,  le  Pastor  et 
Castagnon  se  sont  renfermés  dans  Saint-Sé- 
bastien. On  dit  que  cette  place  a  été  aussi- 
tôt serrée  de  près  par  les  carlistes  qui  oc" 
cupent  non-seulement  Tolosa,  mais  Irum. 
On  dit  encore  qu'un  colonel  de  la  garde- 
royale  du    corps   d'armée   de    Saarsfield, 
ayant    échoué    dans    une   tentative   faite 
pour  enlever    ce  général,  est  passé  à  Mé- 
rino  avec  son  régiment ,  aux   cris  de   vive 
don  Carlos!  Quant  au  général  Saarsfield, 
le  cunciaior  ^diV  excellence,  il  se  tient  tou- 
jours renfermé  dans  Burgos.  A  Madrid,  le 
fils  du  duc  de  San-Carlos  a  ,  dit-on ,  couru 
quelques  dangers  dans  une  des  sorties  que 
les  troupes    de   la  garnison  sont    obligées 
d'exécuter  pour    écarter    les  nombreuses 
guérillas   qui  viennent    faire  le    coup    de 
fusil  jusqu'aux  portes  de  la  capitale. 

Nota.  Le  nombre  toujours  croissant  des 
demandes  d'essais  qui  nous  sont  adressées, 
ne  nous  permettant  pas,  quant  à  présent,  de 
dépasser  une  feuille  d'impression ,  sans 
accroître  les  frais  d'une  manièee  trop  con- 
sidérable ,  nous  sommes  forcés  de  réduire 
la  chronique  ,  et  de  renvoyer  au  prochain 
numéro  un  article  sur  le  curé  Mérino,  qu'un 
journal  de  Bordeaux  vient  de  calomnier 
dans  une  notice  biographique  où  sont  accu- 
mulés les  faits  les  plus  absurdes  et  les  plus 
controuvés. 


M.  Tabbé  Thomas,  chanoine  à  Chalons- 
sur-Marne ,  vient  de  publier  une  nouvelle 
édition  des  trois  ouvrages  suivans  :  1°  la 
jyreparation  à  la  première  communion^ 
2°  préparation  àla  conjirmation;  3"  Sou- 
venirs de  la  première  communion. 

Ces  opuscules  servent  de  complément 
aux  instructions  de  MM.  les  curés.  On  y 
trouve  des  prières  d'une  onctueuse  sim- 
plicité, et  des  exhortations  bien  propre  à 
soutenir  la  piété  des  fidèles.  {Poir  les  an- 
tionoes. 

Errata  du  dernier  numéro.  Page  3o, 
2^  colonne ,  44*  ligne ,  lisez ,  les  déviatiofts 
de  la  civilisation ,  et  non  pas  les  dévotions 
de  la  civilisation. 


LA    DOMlNfCALE. 


-49 


A  NOS  LECTEURS. 

A^ous  voici  parvenus  au  quatrième  nu- 
méro de  la  Dominicale-,  et  avant  de  cesser 
l'envoi  gratuit  de  notre  journal  aux  per- 
sonnes qui  nous  l'avaient  demandé  pour 
essai,  nous  nous  croyons  tenus  à  jeter  un 
coup  d'oeil  rapide  sur  ce  que  nous  avons 
fait,  afin  que  l'on  puisse  entrevoir  ce  que 
nous  pouvons  faire. 

Sans  doute  nous  ne  nous  aveuglons  pas 
sur  notre  œuvre-,  mais  si  l'on  veut  bien 
songer  aux  difficultés  de  toutes  sortes  qui 
assiègent  une  entreprise  commencée  sur 
une  aussi  vaste  échelle  que  la  nôtre  ;  ici 
les  bureaux  encombrés  de  demandes,  aux- 
quelles ni  les  employés  ni  l'imprimerie  ne 
peuvent  suffire;  là,  les  écrivains  qu'il  faut, 
dès  le  commencement,  plier  à  l'idée  uni- 
taire, but  et  fondement  de  la  Dominicale-, 
ailleurs,  les  embarras  causés  par  un  ma- 
tériel qu'il  a  fallu  décupler  ,  tant  le  succès, 
dès  les  premiers  jours  ,  s'est  élevé  au-delà 
de  nos  prévisions,  même  d'une  année  de 
sollicitude  et  d'efforts  ;  sans  compter  les 
avis,  les  conseils  et  les  réclamations  que 
l'on  donne  ou  que  l'on  demande  coup  sur 
coup,  ce  qui  prouve  combien  notre  jouii- 
nal  était  nécessaire. 

Oui,  si  on  veut  bien  prendre  garde  à 
tout  cela,  peut-être  trouvera-t-on  que  si 
nous  n'avons  pas  accompli  toutes  nos  pro- 
messes, du  moins  nous  avons  fait  tout  ce 
qu'il  était  humainement  possible  de  faire 
dans  les  circonstances  où  nous  nous  som- 
mes trouvés. 

Certainement  on  aura  vu  avec  quelle 
hardiesse  nous  avons  démontré  la  puis- 
sance civilisatrice  du  christianisme;  et  on 
conviendra  que  nous  ne  pouvions  plus  fran- 
chement dessiner  la  position  que  nous  ve- 
nons occuper  au  milieu  d'une  époque  qui 
ne  cesse  de  parler  de  reconstitution  sociale. 
Ces  principes  posés  une  fois ,  il  est  facile  de 
prévoir  quelles  conséquences  en  vont  être 
déduites ,  et  vers  quel  centre  vont  conver- 


ger les  rayons  intelligens  que  nous  avons 
groupés  autour  de  notre  idée  première. 

En  établissant  dans  la  société  chrétienne 
la  paroisse  comme  premier  élément  d'unité 
territoriale  et  de  civilisation,  tenant  compte 
de  tous  les  intérêts ,  de  toutes  les  affections 
d'homme,  de  chrétien  et  de  citoyen,  n'a- 
vons-nous pas  indiqué  que  l'alliance  de  l'es- 
prit de  la  paroisse  avec  celui  de  la  commune 
se  fera  de  nouveau ,  comme  avant  le  dou- 
zième siècle  ,  pour  le  bien  de  la  religion  et 
du  royaume  de  France,  à  l'heure  non 
éloignée  sans  doute ,  où ,  lasse  de  la  cen- 
tralisation qui  la  tient  dans  son  réseau 
administratif,  la  France  s'élancera  à  l'af- 
franchissement des  municipalités,  que  ré- 
clament plus  haut,  et  plus  nombreux  cha- 
que jour,  les  véritables  soutiens  de  la 
nationalité  française. 

En  commençant  par  Bossuet  notre  série 
de  portraits  biographiques  des  grands  ora- 
teurs ,  des  hommes  célèbres  dont  le  chris- 
tianisme et  l'Eglise  s'honorent ,  nous  avons 
voulu  faire  présager  la  ligne  dans  laquelle 
nous  allions  marcher ,  en  même  temps  que 
dessiner  nettement  les  caractères  d'après 
lesquels  nous  voulions  qu'on  reconnût  le 
beau  dans  lès  arts  comme  dans  les  lettres. 

Ainsi  nous  avons,  du  premier  abord,  car 
c'était  pour  nous  une  première  nécessité, 
poséet  discuté  trois  questions  vitales:  ques- 
tion de  civilisation  ,  question  de  constitu- 
tion sociale,  question  de  littérature  :  et 
toutes  trois  posées',  discutées  et  résolues 
avec  le  christianisme  et  l'Eglise  pour  ap- 
pui et  pour  flambeau. 

Voilà  ce  que  nous  avons  fait  malgré  tous 
les  désavantages  d'une  position  imprévue. 

Aujourd'hui  ces  désavantages  ont  dis- 
paru. Voici  donc  ce  que  nous  allons  faire: 
le  passé  garantit  l'avenir. 

Nos  écrivains  et  nos  artistes  savent  bien 
maintenant  et  ce  que  nous  voulons  et  où 
nous  allons  :  aussi  rédaction  et  gravures 
vont-elles  se  ressentir  de  cette  homogé- 
néité de  sentimens,  qui  rendent  une  idée 
influente  et  forte. 

Encouragés  par  les  suffrages  bienveillans 
d'un  grand  nombre  d'évôques  de  France, 


30 


LA    DOMINICALE. 


qui  nous  ont  assuré  d'un  intérêt  tout  par- 
ticulier, nous  allons  donner  dans  nos  co- 
lonnes une  large  place  à  la  défense  des 
droits  du  clergé,  et  à  la  solution  d'un 
grand  nombre  de  questions  intéressantes  et 
neuves ,  qui  nous  sont  venues  de  plusieurs 
diocèses  à  la  fois. 

Pour  répondre  aux  vœux  qui  nous  ont  été 
manifestés,  nous  allons  donner  plus  d'ex- 
tension à  la  chronique  hebdomadaire,  sans 
pour  cela  lui  faire  occuper  plus  d'espace 
dans  nos  colonnes ,  grâce  aux  caractères 
d'imprimerie,  dont,  pour  celte  partie,  nous 
nous  servons  à  dater  de  ce  jour.  Si  même 
nos  abonnés  réclamaient  généralement  de 
plus  grands  développemens  dans  les  faits 
politiques  qui  se  rattachent  aux  hautes 
questions  religieuses  et  sociales,  nous  nous 
empresserions  de  les  sasisfaire ,  et  nous  dé- 
poserions immédiatement  le  cautionne- 
ment qu'exige  la  loi  5  nul  sacrifice  ne  de- 
vant nous  couler  pour  étendre  l'influence 
des  idées  auxquelles  nous  nous  sommes 
voués. 

Car  nous  aussi  nous  voulons  faire  une 
propagande,  propagande  chrélienne  ,  pro- 
pagande de  réédification,  par  la  Foi  et  par 
l'Évangile.  Pour  cela  nous  nous  appuyons 
sur  ces  hommes  ,  héritiers  des  Apôtres , 
auxquels  Jésus-Christ  disait  :  «  Allez ,  et 
enseignez  en  mon  nom.  »  Avec  ce  nom  ,  il 
y  a  bonheur  et  liberté  pour  tous  ici-bas. 

Aussi  notre  dévouement  à  ces  hommes 
est-il  sans  bornes ,  car  ils  ne  peuvent  vou- 
loir que  ce  que  Dieu  veut  dans  sa  sainte  loi, 
dont  l'Église  est  l'interprète.  Ce  qu'ils  ai- 
ment, nous  l'aimerons  j  ce  qu'ils  '  défen- 
dent, nous  le  défendrons-,  ce  que  les  hom- 
mes de  la  nationalité  font  pour  la  constitu- 
tion civile,  la  commune,  nous  le  ferons, 
nous,  pour  la  société  religieuse,  la  pa- 
roisse ,  nous  efforçant  surtout  d'en  sous- 
traire les  fidèles  habitans  à  l'influence  des 
utopies  désolantes  et  arides  du  matéria- 
lisme. C'est  pour  cela  que  nous  avons  mis 
sous  presse  l'Alinanach  des  Paroisses ,  qui 
paraîtra  le  i5  décembre  prochain,  et  qui, 
sous  les  rapports  de  la  morale  ,  de  la  reli- 
gion ,  de  l'agriculture  ,  etc.,  etc.,,  por- 


tera dans  les  paroisses  tout  ce  qu'il  im- 
porte à  un  chréiien  de  savoir  dans  la  con- 
dition où  Dieu  1  a  placé ,  quelque  modeste 
qu'elle  soit. 

Le  Directeur, 

Akge  de  SAINT-PRIEST. 


DU  CHRISTIANISME, 

COMME    PUISSANCE    CIVILISATRICE. 

(Troisième  etdernei-  article.) 

Ce  qui  distingua  le  cliristianisme  à  son 
apparition,  ce  qui  Téleva,  sans  plus  de 
comparaison  qu'il  n'y  en  a  entre  l'homme 
et  Dieu  ,  au-dessus  de  toutes  les  doc- 
trines des  philosophes  ;  c'est  ,  enlre  au- 
tres choses ,  d'avoir  été  une  politique  , 
eu  même  temps  qu'une  religion  j  c'est 
d'avoir  embrassé  l'homme  tout  entier  dans 
la  famille,  dans  l'État  et  dans  le  Ciel.  Les 
mystères  tant  vantés  de  l'Egypte,  d'Eleusis 
et  de  Rome,  n'avaient  pas  eu  ce  caractère- 
là  ,  pas  plus  que  les  théories  législatives  des 
sages.  A  part  ce  que  les  relij;ions  antiques 
avaient  de  désespérant  et  de  misérable,  elles 
ne  s'étendaient  encore  qu'a  une  [wilie  des 
sentimens  de  l'homme  j  les  législateurs  n'en 
absorbaient  non  pi  us  que  la  moitié.  Un  bon 
Athénien  devait  obéissance  à  la  fois  au  ma- 
gistrat et  à  Dieu ,  à  l'Aréopage  et  à  Minerve  j 
un  Romain  se  partageait  entre  Jupiter  et  le 
sénat.  Dans  le  Christianisme,  au  contraire, 
Jésus-Christ  embrassait  l'homme  tout  en- 
tier, Thomme  domestique,  l'homme  social, 
l'homme  religieux  ;  il  était  la  sanction  de 
toute  vertu ,  la  récompense  de  tout  mé- 
rite ,  l'auteur  de  toute  loi  •,  on  ne  pouvait 
faire  le  bien  qu'en  vue  de  lui  plaire,  le  mal 
qn'en  vue  de  lui  désobéir;  il  était  assis  au. 
foyer,  dans  la  personne  du  père  de  famille  ; 
au  tribunal,  dans  la  personne  du  magistrat; 
sur  le  trône,  dans  la  personne  de  Tempe- 
reur-,  à  l'église  ,  dans  la  personne  de  l'évê- 
que;  au-dessus  des  grandeurs  humaines, 
des  calamités,  delà  mort,  au-dessus  de 
la  terre,  du  soleil  et  des  étoiles  ,  dans  la 
gloire  même  de  Dieu.  De  quelque  côté  que 
se  portât  le  regard  du  néophyte  ,  il  se  re- 
posait incessamment  sur  Jésus-Christ  j  sur 


LA    DOMINICALE. 


5>f 


quelque  objet  que  se  tournât  sa  pensée,  il 
y  rencontrait  Jésus- Christ  pour  le  cou- 
da mnt^r  ou  le  permettre,  le  sanctifier  ou 
le  maudire.  Jésus-Christ  était  au  bout  de 
tout,  il  était  rori(j;ine,  le  moyen  et  le  but-, 
en  un  niot,  par  sa  religion  et  sa  loi  ,  son 
action  sur  l'humanité  était  incessante  et 
complète;  jamais  encore  il  ne  s'était  pro- 
duit mille  part  une  doctrine  qui  afï'cclàt 
sur  les  individus  un  empire  aussi  général , 
aussi  immeuse,  aussi  abs->lu  ,  et  qui  ,  par 
consé(pient  ,  maîtresse  de  i'homnje  entier, 
pût  changer  en  si  peu  d'années  la  face  en- 
tière de  l'univers. 

En  même  temps  que  le  Christianisme  était 
la  puissance  la  plus  ét(^ndue  et  la  plus  ab- 
solue qui  eut  jamais  été  acceptée;  par  les 
hommes,  elh-  était  aussi  la  plus  d:gne  de 
leur  enthousiasme  et  de  leur  adora tionj 
elle  était  celle  qui  entrait  le  plus  profon- 
dément dans  l'intelligence  des  nécessités 
humaines  ,  et  qui  se  montrait  armée  d'un 
pouvoir  jusqu'alors  inconnu,  pour  lessatis- 
faire  pleinement.  Elle  résolvait  le  problème 
le  plus  difficile  des  sociétés,  le  problème 
incessamment  en  question  ,  alors,  aujour- 
d'hui, toujours-,  elle  agrandissait  l'individu, 
sans  affaiblir  la  société  ;  elle  donnait  uu 
immense  développement  aux  droits  per- 
sonnels, tout  en  maintenant  les  droits  so- 
ciaux; elle  faisait  vivre  ensemble  la  liberté 
et  la  hiérarchie-,  elle  favorisait  la  société, 
sans  amener  le  despotisme  j  et  l'individu  , 
sans  amener  l'anarchie. 

Cependant ,  malgré  tous  les  avantages 
que  le  Christianisme  possédait  sur  les  créa- 
tions de  la  raison-,  malgré  la  reconnais- 
sance éternelle  que  les  peuples  auraient  dû. 
conserver,  même  humainement  parlant, 
pour  cette  doctrine  si  sainte  ,  si  libérale,  si 
noble ,  qui  les  a  rendus  plus  forts,  pluséclai- 
rés  et  plus  moraux  ,  il  était  sans  doute  dans 
les  desseins  de  la  Providence  de  permettre 
qu'elle  fût  méconnue  par  les  nations,  et 
que  l'orgueil  de  l'homme  essayât  de  se 
substituer  à  Dieu  lui-même  dans  l'ordon- 
nance et  la  direction  des  sociétés.  Avant 
d'aborder  l'histoire  et  l'appréciation  des 
efforts  tentés  par  les  philosophes  pour  con- 


stituer les  peuples ,  disons  quelque  chose 
de  deux  événemens  importa ns  qui  tien- 
nent de  très-pA'ès  à  cette  cspèc  e  de  déca- 
dence du  Christianisme  ,  et  qui  rendent 
plus  intelligible  sa  situation  présente  vis- 
à-vis  des  gouvernemens. 

Il  a  été  beaucoup  question,  durant  ces 
dernières  années,  de  cequ'on  nommela  pri- 
mitive église,  soit  que  des  incrédules  se 
fissent  contre  le  Christianisme  actuel  un 
argument  spécieux  avec  le  Christianisme 
d'autrefois;  soil  qie  des  hommes  dont  nous 
honorons  le  talent  ,  sans  partager  leurs 
idées,  essayassent  dcramener  les  croyances 
catholiquesà  la  situation  qu'elles  occupèrent 
d'abord  vis-à-vis  des iudi vidas  et  des  pou- 
voirs sociaux.  Il  nous  semble  que  ni  le 
uns  ni  les  autres  n'avaient  l'intelligence 
complète  de  cette  église  primitive,  dont  ils 
parlaient,  et  qu'ils  vantaient  dans  des  vues 
si  différeutes. 

Le  catholicisme  est  aujourd'hui  une  im- 
mense soi'iéié  ,  d'une  régularité  admirable, 
ayant  son  centre,  qui  est  le  Pape,  et  sa 
hiérarchie  qui  descend  jusqu'au  simple 
fidMe.  Mais  celte  société  en  contient  deux 
autres  :  la  société  ecclésiasti.que,  qui  com- 
prend les  personnes  ordonnées  à  un  degré 
quelconque ,  et  la  société  religieuse  ,  qui 
embrasse  tous  les  catholiques  laïques,  sans 
exception.  Lorsque  la  doctrine  du  Christ 
s'établit,  cette  distinction  entre  les  deux 
sociétés  ecclésiastique  et  religieuse  n'exis- 
ta pas  d'abord  ,  et  ne  pouvait  même  pas 
ejiister:  elles  étaient  mêlées  et  confondues. 
Les  apôtres  surprirent  le  monde  payen  en- 
dormi, et  les  néophytes  vinrent  à  eux  tous 
couverts  des  souillures  antiques.  C'est 
ainsi  qu'on  fit  évêques  ,  les  premiers  caté- 
chumènes qui  annoncèrent  une  foi  pure, 
une  conduite  honorable,  et  qui,  par  leur 
position ,  étaient  à  même  d'exercer  quel- 
que influence  sur  la  société,  d'ailleurs, 
jeunesou  vieux,  soldats  ou  curions,  mariés 
ou  célibataires.  C'est  ainsi  que  se  constitua 
la  primitive  église,  avec  des  hommes  dé,à 
formés  par  le  paganisme,  et  enlat  es  dans 
toute  espèce  de  liens  sociaux.  Comme  nous 
Pavons  dit  précédemment,  le  Christianisme 


m 


LA    DOMINICALE. 


prenait  le  monde  tel  quelelui  léguaient  les 
philosophes ,  les  législateurs  et  les  rois  an- 
tiques^ et  il  bâtissait  son  grand  et  admi- 
rable édifice  avec  les  mêmes  pierres  qui 
tombaient  deTédificepayen.  L'évêqueavait 
femme  et  enfans ,  comme  Synésius  de 
Ptolémaïde;  Tévêque  était  élu  par  tous  ses 
frères,  qui  pouvaient  être  évêques  comme 
lui.  Le  Christianisme  consistait  encore  en 
quelques  groupes  de  fidèles ,  se  formant , 
s'agrandissanl  peu  à  peu,  dans  l'Italie,  la 
Grèce,  l'Asie-Mineure  ,  l'Espagne.  Mais  à 
peine  eut-il  envahi  la  plus  grande  partie 
de  l'Occident,  à  peine  la  persécution  des 
empereurs ,  la  constance  des  martyrs  ,  la 
pureté  des  dogmes  nouveaux,  eurent-elles 
frappé  le  vieux  monde  d'admiration  et  de 
stupeur,  que  le  vieux  monde  refusa  de 
rendre  les  armes  et  de  s'avouer  vaincu.  Les 
philosophes,  les  sophistes  et  les  hérésiarques 
attaquèrent  diversement  la  doctrine  de  Jé- 
sus-Christ 5  et  il  fut  nécessaire  de  la  dé- 
fendre ,  comme  elle  était  attaquée,  par  les 
armes  de  la  raison ,  par  l'éloquence  et  la 
dialectique.  Les  évêques  cessèrent  dès-lors 
d'être  de  simples  fidèles ,  bons,  aimés,  cha- 
ritables-, les  chrétiens  instruits  apparurent 
à  la  tête  de  l'église  ;  le  talent,  les  études,  le 
loisir  se  mirent  à  part ,  et  ainsi  se  forma  le 
noyau  de  la  société  ecclésiastique. 

La  nature  même  des  choses ,  le  simple 
cours    des  événemens ,  fit  donc  du  Chris- 
tianisme   deux    sociétés  :   l'une  écrivant  , 
prêchant,  discutant  j  l'autre  recueillant  en 
paix  le  fruit  de  ses  croyances  :  l'une  admi- 
nistrant le  bien  des  communautés ,  faisant 
des  traités  avec  les  chefs  barbares  ou  inter- 
venant dans  les  édits  des  empereurs-,  l'autre 
simple,  candide ,  iuoffènsive,  vivant  sa  vie 
de  travaux ,  de  sollicitudes  ou  de  joies  do- 
mestiques. Si  nous  n'avions  pas  un  autre 
but    aujourd'hui  ,     nous    développerions 
maintenant  une  chose  bien  curieuse ,  c'est 
l'ensemble  des  petites  causes,  des  nccidens 
imprévus ,  mais  naturels  ,  qui  détachèrent 
peu  à  peu  la&ociété  religieuse  de  la  société 
ecclésiastique,  lui  créèr«knt  des  intérêts  et 
des  défenseurs   à  part ,  au  point  qu'après 
moins  de  quinze  siècles,  ces  deux  sociétés  ne 


se  conçoivent  plus  sœurs  d'origine  et  de  but, 
s"ap[)ellent  de  deux  noms  difterens:  l'une 
monde  spirituel  -,  l'autre  monde  temporel  ; 
au  point  que  la  société  religieuse  s'est 
placée  ,  chose  inouïe  !  au  dessus  -  de  la 
société  ecclésiastique  ;  qu'elle  l'étend ,  la 
resserre,  lui  donne  ou  lui  reprend  la  vie, 
l'encourage  ou  la  gourmande-,  et  que  les 
successeurs  des  Jérôme,  des  Augustin  ,  des 
Basile,  des  Ambroise,  sont  soumis  à  la  loi 
sociale  des  enfans  de  ces  humbles  catéchu- 
mènes, qui  venaient  autrefois  recevoir  de 
leur  main  le  baptême ,  et  de  leur  bouche  la 
sainte  parole  du  salut  ! 

Après  la  séparation  de  la  société  re- 
ligieuse d'avec  la  société  ecclésiastique,  il 
y  a  encore  un  autre  grand  fait ,  qui  con- 
court à  l'explication  de  l'état  présent  du 
catholicisme  dans  les  gouvernemens  ,  c'est 
la  Réforme. 

La  Réforme  est  une  immense  question  , 
qui  veut  être  sérieusement  étudiée,  pour 
être  bien  comprise.  Nous  n'en  toucherons  ici 
que  quelques  faces,  et  uniquement  celles  qui 
regardent  notre  sujet.  Lorsque  Luther  se 
sépara  de  l'orthodoxie  catholique  ,  déjà  et 
depuis  long-temps  le  divorce  avait  eu  lieu 
entre  la  société  ecclésiastique  et  la  société 
religieuse-,  et  avant  d'aller  plus  loin  ,  nous 
devons  détruire  quelques  difficultés  qui 
s'élèveront  peut-être  dans  l'esprit  de  nos 
lecteurs.  Il  y  avait  eu  ,  même  au  commen- 
cement du  neuvième  siècle ,  sous  Charle- 
magne,  plus  tard  sous  saint  Louis,  plus 
tard  encore  ,  sous  Philippe-le-Bel  ,  lutte 
assez  violente  entre  ce  qu'on  nomme  au- 
jourd'hui les  deux  pouvoirs,  c'est-à-dire 
entre  l'Église  et  l'Etat,  ouen  d'autres  termes, 
entre  la  société  ecclésiastique  et  la  société 
religieuse.  Sans  montrer  jusqu'à  quel  point 
se  sont  trompés  la  plupart  des  historiens 
qui  ont  traité  de  ces  querelles,  nous  fe- 
rons observer  qu'elles  eurent  toutes  pour 
causodesdifficultés  de  propriétés:  propriété 
territoriale,  propriété  de  redevances, 
propriété  de  prérogatives  féodales.  L'Eglise 
fut  donc  attaquée  dans  son  droit  terrien, 
et  non  pas  dans  son  droit  théologique  -,  le 
pape  intervint  comme    propriétaire,    et 


LA    DOMINICALE. 


55 


Bou  pas  comme  représentant  de  Jésus- 
Christ;  et  l'on  s'est  mépris  étrangement  en 
faisant  de  ces  débats  des  questions  reli- 
gieuses. La  Réforme  est  véritablement  la 
première  qui  ait  attaqué  l'Eglise  comme 
église,  comme  autorité,  comme  dogme. 
La  Réforme,  partie  du  clergé,  s'opéra  dans 
les  laïques-,  elle  arma  la  société  religieuse 
contre  la  société  ecclésiastique-,  elle  tenta 
ensuite  d'effacer  la  distance  qui  les  sépare, 
de  les  réunir,  de  les  fondre  entre  elles, 
comme  dans  la  primitive  Eglise.  Mais  ne 
pouvant  pas  faire  que  les  prêtres  devinssent 
laïques,  elle  fit  que  les  laïques  devinrent 
prêtres. 

Nous  allons  dire  une  chose  qu'on  pourra 
trouver  singulière  au  premier  aspect,  mais 
que  nous  prions  le  lecteur  de  méditer , 
parce  qu'elle  nous  semble  vraie.  La  Réforme 
était  contenue  dans  le' Christianisme  5  mais 
il  fallait  un  petit  esprit  pour  l'en  tirer. 
Voici  comment:  La  base  du  dogme  social 
de  Jésus-Chrit  était  l'individualisation  de 
tous  les  intérêts-,  plus  de  père  comme  autre- 
fois, c'est-à-dire  de  père  absolu-,  plus  de 
fils  plus  d'esclave  ,  plus  d'homme  et  de 
femmes  comme  autrefois  ;  égalité  devant 
Dieu ,  et  aucune  acception  de  personnes.  Il 
suivait  évidemment  décela,  l'individuali- 
sation de  l'intelligence,  le  libre  exercice  de 
la  raison,  l'examen  ,  enfin  la  Réforme. 
Mais  ce  n'était  là  que  la  moitié  du  Cliiis- 
tianisme.  Pendant  que  Jésus-Christ  indivi- 
dualise le  fils,  la  femme  et  l'esclave  -,  pen- 
dant qu'il  anarchise  la  famille  antique,  il 
reconstitue  la  famille  nouvelle  -,  il  crée 
l'amour  paternel,  la  tendresse  conjugale, 
la  piété  des  enfans,  le  salaire  de  l'esclave. 
Il  démolit  et.il  édifie,  il  anarchise  d'une 
main,  et  il  hiérarchise  de  l'autre-,  en  un 
mot,  il  fait  la  chose  la  plus  difficile  de 
toutes,  il  concilie  le  développement  de 
l'individu  avec  le  développement  de  la 
société. 

Luther,  au  contraire ,  gâta  l'admirable 
synthèsechrétienne,ennes'emparant  que  de 
sa  moitié:  il  fit  toutpourl'mdividu,  et  rien 
pour  l'espccej  il  agrandit  la  liberté  jusqu'à 
l'anarchie,  et  les  prérogatives  de  la  raison 


jusqu'à  l'individualisme  pur.  C'est  ainsi 
que  les  hommes  médiocres  défigurent  les 
grandes  conceptions.  La  moitié  de  notre 
René  Descartes  a  fait  tout  Locke  -,  l'autre 
moitié,  tout  Kant. 

La  Réforme  ne  fut  autre  chose  que  Via-. 
dividualisationdel'intclligence,  et  la  moitié 
de  la  conception  chrétienne.  C'est  un  sys- 
tème tronqué,  froid,  stérile,  et  qui  n'a  rien 
produit  de  grand.  Les  protestans  n'ont  pas 
bâti  un  beau  monument,  n'ont  pas  composé 
de  la  musique  passable,  et  n'ont  pas  renda 
un  peuple  libre.  L'Allemagne  est  protes- 
tante, et  les  paysans  y  sont  serfs;  les  États- 
Unis  sont  protestans,  et  les  noirs  y  sont 
esclaves. 

C'estla  Réforme  qui  est  la  mère  de  toutes 
les  théories  modernes  delà  souveraineté  du 
peuple-,  car  le. contrat  social  de  Rousseau 
est  tout  entier  en  mille  endroits  de  Jurieu 
et  de  Claude.  Nous  allons  montrer  com- 
ment cette  doctrine,  pareille  au  principe 
de  Luther,  dont  elle  découle,  n'embrasse 
qu'une  moitié  de  l'homme-,  comment  elle 
anarchise,  sans  hiérarchiser-,  et  comment 
elle  est  en  arrière  du  Christianisme  ,  qui 
étreint  au  contraire  l'homme  tout  entier , 
en  le  considérant  comme  individu  et 
comme  être  social. 

Le  premier  principe  de  la  souveraineté 
du  peuple,  comme  de  la  Réforme ,  c'est 
qu'un  homme  vaut  un  homme.  Il  en  dé- 
coule, pour  première  conséquence,  qu'un 
homme  ne  se  soumet  qu'autant  qu'il  déli- 
bère, qu'il  juge  et  qu'il  consent-,  et  de  là 
enfin  ce  second  principe,  qu'on  ne  doit 
soumission  qu'aux  lois  qu'on  a  consenties, 
c'est-à-dire  qu'à  sa  pi^pre  volonté  et  à 
soi-même.  11  n'est  pas  difficile  de  faire  voir 
que  ce  raisonnement  mène  à  l'impossible. 

D'abord  on  ne  peut  pas  fixer  une  loi  de 
majorité,  parce  que  la  raison  se  développe 
plus  tôt  ou  plus  tard ,  et  que ,  selon  Luther 
et  Jean-Jacques,  on  est  soi-même  juge  de 
soi-même.  Tout  homme  qui  déclare  com- 
prendre et  vouloir  délibérer,  en  a  donc  in- 
contestablement le  droit.  Supposez  main- 
tenant une  société  organisée  sur  cette  base; 
elle  ne  pourra  obliger  logiquement   que 


61 


LA    DOMINICALE. 


ceux  qui  l'auront  consentie.  Or,  dans  un 
grand   pays,  il  y  a  certainement  à   toute 
heure  un  enfant  qui  arrive  àl  a^je  déraison, 
et  qu'on  ne   peut  pas  soumettre   aux  lois, 
s'il  ne  les  a  pas  vote'es.   Il  faut  donc  re- 
mettre en  question  les  lois  constitutives, 
les  formes  administratives,  enfin  toute  la 
machine  sociale,  et  cela  à  chaque  heure, 
à  chaque  minute  :  de   telle  sorte   que  la 
forme  de  la  société  est  une  question  perpé- 
tuellement en  suspens,   sans  qu'on  puisse 
jamais  la  résoudre;  en  d'autres  termes,  la 
conséquence  naturelle  et  forcée  de  la  sou- 
veraineté du  peuple,  c'est  Tanarchie  poli- 
tique-,   comme  la   conséquence  delà  Ré- 
forme, c'est  Tanarchie  religieuse.  Que  s'il 
n'en  est  pas  tout-à-fait  ainsi  dans  les  pays 
où  ces  idées   ont  prévalu,  c'est  qu'on  n'a 
pas  osé  y  être  tout-à-fait  logique,  ou  bien 
encore  c'est  que  dans  la  boue  dont  a  été 
pétri  le  corps  de  Thomme ,  il  reste  l'em- 
preinte de  la  main  de  Dieu  •,  c'estquenolre 
cœur  est   toujours  un  peu   moins  absurde 
que  notre  tête. 

Ainsi,  qui  dit  individualité  de  la  raison, 
dit  examen  et  réforme-,  qui  dit  réforme, 
dit  souveraineté  du  ppuple  et  anarchie  per- 
manente. Qu'on  parcoure  tant  qu'on  vou- 
dra cette  série  d'idées,  il  est  logiquement 
impossible  d'arriver  à  concevoir  une 
hiérarchie  et  une  constitution  de  pou- 
voirs-, c'est-à-dire  que  la  doctrine  de  Lu- 
ther et  de  Jean-Jacques  ne  considère  de 
l'homme  que  les  penehans  individuels,  et 
jamais  les  penchans  sociaux;  elle  fait  ab- 
straction de  la  famille,  de  l'Etat,  de  l'hu- 
manité; c'est  l'isolement  dans  les  habitudes, 
le  mysticisme  dans  l'intelligence,  l'égoïsme 
dans  les  sentimens.  Si  les  peu|)les  qui 
professent  ces  idées  n'en  viennent  pas  là, 
c'est,  comme  nous-l'avons  déjà  dit,  qu'ils 
valent  mieux  que  leurs  systèmes. 

Si  de  la  théorie  de  la  Réforme  et  de  la 
souveraineté  on  passe  à  la  pratique,  c'est 
ici  que  se  manifeste  tout  ce  que  ces  idées 
ont  d'étroit,  de  mesquin  et  de  brutal. 
D'abord  il  n'y  a  que  des  hommes  médio- 
cres et  jaloux  qui  aient  })u  se  complaire 
dans  ces  idées  de  nivcliemcntj  quand  le  mé- 


rite existe,  il  se  sent,  il  veut  être  mis  en 
compte.  L'hiérarchie  est  un  fait  naturel  : 
il  y  a  hiérarchie  dans  l'intelligenee ,  dans 
la  moralité,  dans  la  force,  dans  la  grâce; 
vouloir  détruirela  hiérarchie,  c'est  craindre 
d'y  être  mal  placé ,  c'est  vouloir  usurper 
un  rang  que  régulièrement  on  n'aurait  pas 
eu,  ou  tout  au  moins  c'est  empêcher  un 
autre  de  l'avoir.  Egoïsme!  honteux égoïsme! 
voilà  tout. 

Aussi  rien  n'est  misérable  et  sec  comme 
tout  ce  qui  rempli!  les  époques  fameuses  de 
notre  histoire,  où  la  souveraineté  du  peu- 
ple   est  mise   en    pratique  :   on  s'ameute 
contre  tout  ce  qui  est  grand,  tout  ce  qui 
est  illustre,  uniquement  parce  que  cela  est 
grand    et  illustre,    comme   ce   démocrate 
athénien,   qui   bannissait    Aî"istide    parce 
qu'il  était  las  de  l'entendre  appeler  juste. 
JVul  sentiment  de  la  dignité  des  corps,  des 
familles,   des  institutions  ou  de  la  gloire 
des  noms;  tout  ce  que  la  piété  ou  le  cou- 
rage de  nos  pères  avait  élevé,  était  un  re- 
proche trop  sanglant  aux  novateurs,  pour 
qu'ils  n'eussent  pas  hâte  de  le   renverser: 
ils  appelèrent  à  leur  aide  les  sophismes  et 
les  prétextes;    car  la  haine  et  le  mauvais 
vouloir  n'en  manquent  jamais.   On  appli- 
qua dérisoirement  aux  Communautés  ec- 
clésiastiques les  paroles  où  Jésus-Christ  as- 
sure   que   son    royaume    n'est   pas  de    ce 
monde,  pour  les  dépouiller  de  ces  posses- 
sions qui  dataient  du  troisième,  du  qua- 
trième   ou    du    cinquième  siècle,   et  qui 
provenaient  du   patrimoine   des  premiers 
cénobites  qui  furent  ordonnés. Aujourd'hui 
même  les  écrivains  qui  affectent  une  sorte 
d'allure  libérale,  justifient  lés  spoliations 
révolutionnaires,  en  disant  que  les  biens  ec- 
désiasticjues  appartenaient  à  l'Etat.  A  quel 
Etat,  s'il  vous  plaît?  La  plupart  des  Cc<m- 
munautés- mères    avaient    quinze    siècles 
d'existence,  et  il  n'y  avait  pas  de   loi   du 
royaume  qui  datât  seulement  de  cinq  cents 
années.  Sous  prétexte  de  l'égalité  naturelle 
des  hommes,  les  nains  de  1789  abaissèrent 
toutes  les  familles  géantes  de  notre  vieille 
histoire;  ds  abolirent  les  titres,  les  armoi- 
ries, les  noms:  comme  s'il  était  en  la  puis- 


Là    DOMINICALE. 


m 


sance  des  hommes  de  faire  que  telle  race 
n"ait  pas  été  illustre  ,  et  telle  autre  dégra- 
dée ',  comme  si  la  mémoire  des  sociétés  ne 
suppléait  pas  au  vide  des  monumens  ; 
comme  si  l'amour  et  l'admiration  des  peu- 
ples pouvaient  jamais  se  tromper-,  enfin 
comme  si  les  générations  n'avaient  pas 
su  démêler  les  bourreaux  et  les  victimes, 
les  gloires  antiques  et  les  modernes  célé- 
brités I 

T3u  reste  j  autant  la  pratique  des  systèmes 
révoliilionnairt-s  avait  été  brutale,  autant 
elle  fut  inutile  :  après  avoir  couvert  la 
France  de  sang,  de  ruines  et  de  tombeaux; 
après  avoir  massacré  les  premiers-nés  de 
toutes  nos  gloires,  il  fallut ,  selon  les  pa- 
roles de  saint  Rémi,  relever  ce  qu'on  avait 
abattu,  et  brûler  ce  qu'on  avait  adoré. 
Le  seul  homnie  de  génie  qui  sortit  du 
creuset  de  1790,  Bonaparte,  donna  un  dé- 
menti formel  aux  doctrines  de  la  souve- 
raineté du  peuple,  en  les  détruisant 5  car 
enfin  il  les  nia  dans  leur  principe  et  dans 
leurs  conséquences-,  il  brisa  le  niveau  de 
fer  des  démocrates,  et  il  rétablit  toutes  les 
choses  qui  étaient  des  faits  historiques  et 
réels;  il  rétablit  lii  noblesse,  parce  qu'elle 
est  un  faitj  les  distinctions  hiérarchiques, 
parce  qu'elles  sont  unfait;  la  religion,  les 
églises, le  droit  des  consciences,  parce  que 
cesont  des  faits-,  en  un  mot,  il  replaça  la 
France  dans  la  voie  où  Jésus-Christ  avait 
lancé  le  monde,  en  recommandant  aux 
apôtres  de  respecter  les  puissances,  et  de  ne 
jamais  violenter  les  réalités  sociales  au 
profit  des  théories. 


BOSSUET, 

VIE      PRIVÉE. 


C'est  un  spectacle  touchant  et  plein  de 
dignité  ,  que  Bossuet  vivant  au  milieu  de 
la  cour  du  dix-septième  siècle.  Figurez- 
vous  le  plus  grand  génie  de  son  tenips. 
'homme  entouré  des  respects  de  l'Europe, 
c  saint  évêque  à  qui  le  roi  Louis  XIV  avait 
confié  l'éducation  du  dauphin  de  France  , 
se  vouant  à  une  vie  austère  ,  frugale ,  mo- 
deste ,  studieuse-,  isolé  au  milieu  du  tour- 


billon des  courtisans.  Tout  ce  que  l'Église 
avait  de  prélats  respectés,  tout  ce  que  les 
arts  et  les  lettres  a  valent  de  renommées  sans 
tache  se  réunissait  autour  de  Bossuet,  et 
composait  son  cortège,  persailles,  la  ville 
de  Louis  XIV,  regardait  en  silence  Bossuet 
se  pi  oinenant  entouré  deFélite  du  royaume, 
aussi  respecté  que  le  roi  lui-mérne.  Dans  le 
pompeux  jardin  de  Versailles,  Bossuet 
avait  sa  promenade  consacrée-,  et  la  cour, 
cette  cour  élégante  et  toute  brodée,  se  re- 
tirait avec  respect  devant  l'allée  de  Bos- 
suet, qu'elle  avait  surnommée  Vaf/ee  des 
philosophes.  Ce  serait  une  histoire  à  faire 
que  cette  allée  du  petit  parc  de  Versailles. 
Que  de  grands  honnncs  s'y  sont  promenés 
à  l'ombre  de  ces  beaux  arbres,  que  dis-je? 
à  l'ombre  de  Bossuet!  Là,  Féaélon ,  jeune 
encore,  s'abandonnait  à  l'enthousiasme 
presque  lyrique  que  lui  causait  l'anti- 
quitéclassique;  Bossuetsouriait  à  ses  trans- 
ports, et  Fencourageait,  en  lui  citant  par 
cœur  des  chants  entiers  de  Viliade.  Là  , 
venait  Pélisson,  cet  homme  qui  fut  orateur 
à  force  de  reconnaissance,  et  qui ,  seul  avec 
Lafonlaine  ,  osa  délendre  celui  qu'avait 
proscrit  Louis  XIV.  Là,  venait  Labruyère, 
cet  homme  d'un  si  grand  style,  cet  ob- 
servateur de  tant  d'esprit,  qui  a  fait  un  si 
beau  portrait  de  Bossuet;  Bossuet  l'aimait , 
il  l'écoutait-,  il  approuvait  cette  vive  et 
soudaine  pt-inLure  du  dix-septième  siècle, 
les  carac lèves  ,  qui  tient  fort  bien  sa 
place  à  côté  des  comédies  de.  Molière.  On 
cite  encore  connue  les  compagnons  de 
Bossuet  dans  cette  allée  des  philosophes , 
plusieurs  abbés  d'un  grand  esprit  et  d'un 
grand  renom  :  Fabbé  Langeron ,  Fabbé  de 
Labroue  ,  Fabbé  de  Longuevue  ,  l'abbé  Re- 
naudot  et  plusieurs  autres;  car  dans  ce 
beau  temps  de  FEglise  de  France,  Fesprit , 
la  science,  l'étude,  le  beau  langage,  la 
passion  du  beau  et  du  bon  ,  tout  ce  qui  fait 
la  vie  élégante  et  noble,  savante  et  belle, 
spirituelle  et  sage,  était  du  domaine  de 
FEglise.  Le  clergé  de  France  était  la  grande 
gloire  de  la  France,  comme  il  était  ^n 
grand  soutien. 

Et  dans  ces  promenades  de  V Allée  des 


Ô6 


JLA    DOMINICALE. 


philosophes^  ne  croyez  pas  que  Eossuet  et 
ses  rornpafjnons  se  livrassent  à  une  con- 
versation futile!  Leur  entretien  était  grave 
et  utile.  Bossuet  s'otîcupait  alors  à  com- 
menter l'Ecriture  sainte.  C'était  le  savant 
abbé  Fleury  qui  écrivait  sur  une  grande 
Bible  les  notes  et  commentaires  de  Bossuet. 
Son  premier  soin  fut  pour  les  psaumes , 
ces  chants  sacrés  que  l'humanité  répète 
depuis  trois  mille  ans  dans  les  momens 
d'angoisses,  et  qui  resteront  à  la  terre 
comme  le  plus  grand  ])résent  que  lui  ait 
fait  la  poésie  qui  vient  des  cieux.  Louis 
XIV  voyait  de  loin  ce  noble  travail  de 
Bossuetj  aussi  plus  d'une  fois  le  grand  roi , 
dans  ses  promenades  solitaires,  fit-il  en 
sorte  d'éviter  le  sentier  des  philosophes ,  de 
se  cacher  dans  l'épaisseur  de  ses  royales 
allées;  tant  il  avait  peur  de  Bossuet! 

C'est  que  dans  ce  temps-là,  Louis  XIV 
obéissait  encore  aux  passions  toutes  poéti- 
ques de  sa  jeunesse.  Le  palais  de  Versailles 
n'était  pas  tellement  vaste,  et  ses  allées  tel- 
tement  ombragées  ,    que   Bossuet  ne   pût 
apercevoir  de  temps  à  autre   la  robe  flot- 
tante de  madame   de  La    Vallière.  Alors 
Bossuet,  ce  chrétien  si  modeste  et  si  retiré, 
cet  homme  si  éloigné  des  affaires  et  de  la 
cour,  bien  qu'il  fût  un  des  premiers  de  la 
cour,  se  rappelant  tout  à  coup  l'autorité 
de  son  ministère ,  attaquait  de   front  la 
passion  de    Louis  XIV,   cette  même  pas- 
sion qu'il  finit  par    dompter  tout- à-fait , 
par  écraser  entièrement  au  pied  de  l'au- 
tel  où  la  duchesse    de   La   Vallière    prit 
le  voile  des  Carmélites.   Femme  malheu- 
reuse et  respectable,  que  son  amour  perdit, 
qui  expia  par  seize  ans  de  jeune  ,  d'absti- 
nence et  d'aumônes  ,  les   scandales  de  sa 
vie  ,  et  dont  les  remords  tournèrent  encore 
au  profit  de  cette  religion  chrétienne,  au- 
tour de  laquelle  tout  le  dix-septième  siècle 
tournait  incessamment! 

Bossuet  prononça  le  discours  pour  la 
prise  de  voile  de  madame  de  La  Vallière. 
£t  quand  madame  de  La  Vallière  fut  rem- 
placée dans  l'amour  du  roi  par  madame 
de  Montespan,  Bossuet,  toujours  l'in- 
^^^\ibU;chré lien  que  vous  savez,  reprit  ce 


visage  austère  et  chagrin  qni  faisait  tant 
de  peur  à  Louis  XIV.  Je  sais  ce  que  vous 
allez  me  dire,  nionpère ,  disait  le  roi.  Mais 
enfin  le  roi  rompit  encore  cette  dernière 
chaîne;  il  n'eut  plus  d'autre  union  qu'un  ma- 
riage légitime  ;  alors,  le  roi  marié,  le  dau- 
phin élevé,  lacour  plusréservée  que  jamais, 
le  dix -septième  siècle  se  reposant,  dans  le 
calme  et  la  foi ,  des  carrousels  et  des  fêtes 
de  Versailles,  Bossuet  n'avait  plus  rien  h 
faire  ni  à  Versailles,  ni  à  la  cour  :  il  partit 
pour  son  diocèse  de  Meaux. 

Ce  fut  le  16  février  1662  que   Bossuet,    • 
au   milieu   d'un    concours  immense  ,  prit 
possession  de  son  diocèse  5  après  quoi,  afin 
de  se  recueillir  pour  la  vie  nouvelle  dans 
laquelle  il  entrait,  il  voulut  faire  une  re- 
traite à  la  Trappe.  Ce  sont  là  de  ces  émo- 
tions qu'on  ne  peut  rencontrer  qu'au  dix- 
septième  siècle.  Si  vous  remontez  dans  les 
temps  primitifs  de  l'Eglise,  à  cette  admi- 
rable époque  de  solitaires  qui    vivent  dans    ■ 
le  désert,  vous  avez  le  désert  rude ,  inculte, 
primitif,  rien  de  plus.  Mais  le  désert   au 
dix-septième  siècle ,  mais  les  sévérités  de  la 
Trappe  au  dix-septième  siècle,  mais  l'abbé 
de  Rancé  et  Bossuet,  l'un  si  ardent  à  tous 
lesemportemens  delà  folle  jeunesse,  l'autre 
si  grand  orateur ,  si  grand  historien ,  si 
grand  évêque,   si   grand    homme,   se  re- 
trouvant tout  à  coup  l'un  et  l'autre  au  bord 
de  la  même  fosse,  ce  sont  là  de  touchans  et 
solennels    souvenirs.     Figurez-vous    (;eci, 
aujourd'hui  :  un  homme  frappe  à  la  porte 
du  couvent  de  la  Trappe  •,  la  porte  s'ouvre. 
Les  religieux  sont  au  chœur  ,  à  genoux  , 
qui  chantent  les  psaumes  :  l'étranger  va  se 
mettre  au  chœur,  à  genoux,  et  il  chante 
les  psaumes;  l'étranger  partage  leur  repas 
de  légumes  cuits  à  l'eau-,  il  se  revêt  de  leur 
cilice,  il  se  lève  la  nuit  pour  chanter  matines-, 
il  jeûne  et  il  prie-,  il  partage  la  vie  des 
solitaires.  Et  le  soir  quand  il  se  promène 
avec  l'abbé  de  Rancé  au  bord  de  ces  tombes 
ouvertes ,  que  croyez-vous  qu'ils  se  disent? 
L'abbé  de  Rancé  est  sorti  du  monde  au 
moment  où  le  monde  était  dans  toute  sa 
pompe  et  dans  toute  sa  gloire,  Bossuet  est 
encore  de  ce  monde-,  mais  l'un  et  l'autre 
Supplément. 


SUPPLÉMEÎNT    A  LA    DOMimCALE    DU    2i    NOVEMBRE. 


m 


ne  parleront  que  du  ciel    et  de  réterni  te. 

C'était  toujours  avec  de  nouveaux  re- 
grets que  Bossuet  quittait  Tanstérité  de  la 
Trappe.  Arrivé  sur  le  seuil  de  la  porte ,  il 
bénissait  l'abbé  de  Kancé  ,  et  il  promettait 
de  revenir. 

Le  grand  soin  de  Boosuet  dans  son  dio- 
cèse, c'était  de  donner  la  parole  de  Dieu  à 
son  peuple.  En  prenant  possession  de  la 
chaire  épiscopale,  il  avait  contracté  l'enga- 
gement formel  de  prêcher  à  toutes  les  fêtes 
solennelles  de  l'Eglise.  Il  fut  fidèle  à  cet  en- 
gagement jusqu'à  la  fin  -,  mais  depuis  ce 
jour,  Bossuet  n'écrivit  plus  ses  sermons. 
Avant  de  parler  il  se  mettait  à  genoux,  nu- 
tête,  aux  pieds  du  crucifix,  et  quand  il 
s'était  long-temps  recueilli,  il  montait  en 
chaire,  et  là  bientôt  l'orateur  s'abandon- 
nait à  son  éloquence  naturelle.  Sa  parole 
était  grave,  profonde  et  animée;  il  la 
mettait  à  la  portée  des  intelligences  les 
plus  vulgaires*,  il  savait  parler  à  chacun 
son  langîjge  ,  aux  vieillards  et  aux  petits 
enfans*,  puis,  quand  son  peuple  était  ins- 
truit, il  parcourait  les  campagnes,  il  se 
mêlait  à  sou  clergé,  il  encourageait  les  ti- 
mides, il  exhortait  ceux  qui  tremblaient, 
il  était  pour  eux  un  pasteur  bienveillant, 
et  paternel-,  les  hôpitaux  venaient  ensuite-, 
et  le  soir  de  ces  pénibles  journées,  à  peine 
le  prélat  était-il  rentré  chez  lui,  qu'il  se 
livrait  à  une  immense  correspondance  que 
sa  piété  ,  son  savoir  et  sa  grande  renommée 
lui  attiraient  de  tous  les  coins  de  l'Europe. 
La  collection  des  lettres  de  Bossuet,  dans 
ses  OEuvres ,  forme  une  collection  volu- 
mineuse ,  et  elles  ne  sont  qu'une  très-petite 
partie  de  celles  qu'il  a  écrites.  Pour  suffire 
à  tout  ce  travail ,  Bossuet  se  relevait  à  mi- 
nuit, il  travaillait  jusqu'à  quatre  heures 
du  matin-,  puis  il  se  recouchait,  et  il  dor- 
mait encore  une  heure,  reprenant  son  som- 
meil comme  il  avait  repris  son  travail,  à 
l'endroit  où  il  l'avait  interrompu. 

En  même  temps  il  recevait  dans  sa  re- 
traite de  Germiny  ,  maison  de  campagne 
des  évêques  deMeaux,  tous  les  étran<jers 
que  la  magnificence  de  la  cour  attirait  en 


leur  voyage  incomplet  si,  après  avoir  parlé 
à  Louis  XIV,  ils  n'avaient  pas  parlé  à  Bos- 
suet. Il  n'y  avait  pas  un  prince,  pas  un 
général  d'armée  se  rendant  en  Allemagne, 
qui  ne  vînt  rendre  ses  hommages  au  prélat; 
chacun  d'eux  s'en  allait  frappé  de  tant  de 
simplicité  et  de  grandeur. 

Mais  si  Germiny  était  une  espèce  de 
petit  Versailles,  l'église  de  Meaux  était 
aussi  une  espèce  de  chapelle  royale.  Les 
courtisans  venaient  à  Germiny  en  sortant 
de  Versailles  ,  afin  qu'il  fût  dit  qu'ils 
avaient  vu  toutes  les  grandeurs  du  grand 
siècle.  Les  prédicateurs  de  Versailles  ve- 
naient prêcher  dans  Léglise  de  Meaux  en 
sortant  de  la  chapelle  du  roi ,  et  l'opinion 
publique  attendait  pour  les  juger  que  Bos- 
suet les  eût  jugés  eu  dernier  ressort.  C'est 
ainsi  que  Bourdaloae  et  Massillon  firent 
leurs  premiers  sermons  en  présence  de 
Bossuet  et  de  Louis  XIV;  car  ce  fut  là  un 
des  grands  bonheurs  de  ce  roi.  Jamais 
l'éloqaoncc  chrétienne  n'a  manqué  à  son 
règne:  à  peine  Bossuet  était-il  descendu 
de  sa  chaire  dans  la  chapelle  de  Versailles, 
que  Bourdaloue  y  monta;  à  peine  la  mort 
eut-elle  ravi  Bourdaloue  à  la  chaire  évan- 
géliquc;  que  Massillon  se  présenta.  Que  de 
grands  hommes  amoncelés  dans  l'Église 
en  ce  temps  là! 

Nous  avons  encore  un  dernier  chapitre 
à  ajoutera  cette  incomplète  biographie: 
ce  chapitre  sera  intitulé  la  Mort  de  Bos- 
suet. 

Nous  y  parlerons  des  quatre  propositions 
et  de  loraison  funèbre  du  grand  Condé,(}ui 
réclame  de  nous  un  souvenir  d'autant  plus 
profond,  qu'on  nous  a  privés  aujourd  hui 
des  derniers  rejetons  de  cette  race  illustre. 

Le  portrait  de  Bossuet  sera  joint  à  ce 
dernier  article;  celui  de  S.  S.  Grégoire  XVI 
suivra  immédiatement. 


NOUVELLE  ÉDIFIANTE.' 

L'été  dernier,  j'étais  dans  la  belle  ville 
de  Venise  :  admirateur  passionné  de  Titien 


et  de  Paul  Véronèse,  je  passais  toutes  mes 
France.  Les  plus  distingués  auraient  cru       journées  à  contempler  les  immenses  édifices, 


LA    DOMINICALE. 


que  l'ardeur  de  leur  foi  et  de  leur  génie  à 
peuplés  de  chefs-d'œuvres  impérissables  ; 
je  m'égarais  avec  bonheur  au  milieu  de  ces 
ruines,  sur  lesquelles  semble  planer  un  ange 
de  poésie  et  de  mélancolie,  et  comme  la 
vague  de  l'Adriatique,  je  pleurais  en  fou- 
lant les  grèves  abandonnées  du  Lido.  Un 
matin,  je  ne  sais  plus  quel  jour,  on 
frappa  à  ma  porte;  un  jeune  français  que 
j'avais  connu  à  Naples  ,  venait  me  chercher 
pour  me  faire  voir  le  plus  bel  ouvrage  qui 
fût  jamais  sorti,  disait-il,  du  pinceau  d'un 
artiste  Italien-,  j'acceptai  et  je  le  suivis. 
C'était  dans  une  petite  chapelle  de  la  ville, 
obscure  et  si  peu  remarquée  des  cicérone, 
que  de  nos  jours  le  pied  d'un  Anglais 
n'avait  retenti  sur  ses  dalles-,  chose  mer- 
veilleuse! cardans  cette  contrée  d'Italie, 
partout  où  il  y  a  des  ruines  on  rencontre 
des  Anglais  :  je  ne  sache  guères  que  les 
lézards  qui  fréquentent  davantage  les  vieilles 
pierres. 

Mon  ami  ne  se  trompait  pas,  le  tableau 
était  digne  d'une  parfaite  admiration  : 
c'était  beau  comme  lesplus  belles  produc- 
tions de  récole  Vénitienne.  Voici  ce  qu'il 
représentait  :  un  homme ,  les  cheveux 
hérissés,  la  face  tournée  vers  le  ciel  et 
couverte  d'une  horrible  pâleur,  d'une 
pâleur  d'assassin,  un  tison  à  la  main, 
l'autre  bras  étendu ,  le  pied  sur  un  cadavre 
encore  palpitant  :  celui  qui  gisait  à  terre , 
était  un  bel  adolescent  à  cheveux  blonds , 
à  lèvres  roses  comme  le  corail ,  ou  plutôt 
il  avait  jadis  été  rose  et  blond;  aujour- 
d'hui sa  chevelure  était  de  la  couleur  de  la 
terre  et  traînait  dans  une  mare  de 
sang,  sa  bouche  était  bleuâtre,  on  voyait 
son  crâne  entr'ouvert ,  ses  os  brisés ,  sa 
cervelle  pantelante.  Sur  le  dernier  plan 
un  ange  apparaissait,  des  flammes  l'en- 
touraient d'une  effrayante  auréole,  son  œil 
luisait  comme  une  comète,  et  le  peintre 
s'était  élevé  à  un  si  sublime  degré  de  vérité, 
qu'on  croyait  entendre  tomber  de  la  bouche 
du  messager  divin,  l'implacable  malédic- 
tion dont  le  seigneur  l'avait  chargé.  Il 
portait  écrit  sur  une  de  ses  ailes:  Ne 
occides ! 


—  Et  sait  on  ,  demandai-je  à  mon  com- 
pagnon ,  le  nom  de  l'auteur  de  cette  pein- 
ture? 

—  On  sait  son  histoire  ,  me  répondit-il, 
maison  ignore  son  nom-,  tel  est  le  néant 
des  splendeurs  humaines  ;  il  n'y  a  pas  de 
gloire  sans  fond  et  sans  rive,  pour  ainsi 
parler. 

—  Une  histoire  joyeuse  sans  doute? 

—  Pas  tout  à  fait,  reprit-il-,  celui  qui  a 
écrit  en  lettres  d'or  ces  de  ix  niots  :  iVe 
occides ^  est  mort  assassiné;  son  cadavre 
est  resté  étendu,  comme  celui-là,  sur  la 
terre  souillée  de  son  sang:  il  était  tendre 
et  pur  comme  Abel... 

—  Et  il  a  péri  des  coups  d'un  Gain ,  allez- 
vous  dire. 

—  Justement;  je  dois  ajouter  cependant, 
que  celui  qui  lui  a  arraché  la  vie ,  n'était 
pas  son  frère;  tous  les  historiens  qui  ont 
rapporté  ce  trait  s'accordent  à  dire  que  le 
meurtrier  n'était  que  son  rival:  le  moine 
qui  l'appelle  son  parent,  s'est  trompé,  je 
le  pense  du  moins ,  et  d'autant  plus  volon- 
tiers ,  que  Piétro  n'était  pas  un  homme 
entièrement  perverti. 

—  Puisqu'il  en  est  ainsi  ,  Monsieur  , 
asseyons-nous  et  veuillez  me  conter  la  fin 
déplorable  de  cet  artiste  devant  la  toile 
même  qui  vous  l'a  rappelée;  je  serai  plus 
disposé  à  m'appitoyer  sur  son  malheur. 

Le  jeune  français  prit  place  en  effet  sur 
un  tronçon  de  colonne,  et  voici  ce  qu'il  me 
rapporta  ; 

))  —  Au  seizième  siècle ,  lorsque  la  pein- 
ture atteignait  à  son  dernier  degré  de  gloire 
et  de  perfection  ,  Piétro  Solari  se  lia 
d'amitié  avec  un  jeune  peintre  de  grande 
espérance:  son  nom,  je  vous  ai  dit  qu'il 
n'était  point  parvenu  jusqu'à  nous. 

—  Vous  le  compariez  tout  à  l'heure  au 
frère  de  Gain,  votre  récit,  ce  me  semble, 
serait  plus  clair  si  vous  lui  donniez  le  nom 
d'Abel. 

—  Volontiers,  reprit  mon  ami.  Il  mé- 
ritait ce  nom  d'un  souvenir  à  la  fois  si 
tendre  et  si  cruel,  surtout  s'il  faut  en  croire 
ce  qui  a  été  écrit  de  la  douceur  de  ses 
mœurs  et  de  la  beauté  de  son  géAie.  Les 


LA    DOMINICALE. 


o9 


deux  artistes  instruits  dans  le  même  atelier, 
ne  se  ({uittèrent  bientôt  plus-,  ils  peignaient 
tout  le  jour  ensemble,  et  lorsque  le  soir 
les  venait  surprendre  ,  ils  s'élançaient 
dans  la  même  gondole  et  allaient  respirer 
l'un  à  côté  de  l'autre,  la  suave  odeur  des 
algues  de  l'Adriatique.  Quelquefois  ils 
s'égaraient  ensemble  sur  le  sable  du  Lido, 
devisant  entre  eux  ,  comme  deux  fils  de  la 
même  mère,  des  beautés  de  la  nature,  que 
leur  pinceau  essayait  de  traduire,  des 
étoiles  qui  sont  la  poésie  des  Séraphins,  des 
roses  de  la  terre  et  de  Marie ^  cette  rose  du 
ciel ,  qu'Abel  avait  l'habitude  d'invoquer 
chaque  fois  qu'il  prenait  son  pinceau. 

Mais  Piétro  ne  resta  pas  aussi  religieux, 
il  avait  vécu  dans  de  mauvais  lieux;  il  avait 
prostituéaumondele  génie  queDieului  avait 
donné  pour  le  glorifier-,  sans  cessé  couronné 
de  fleurs ,  et  sans  cesse  courbé  aux  pieds  de 
créatures  impiu'es,  il  avait  rabaissé  son 
âme,  enavait  fait  pour  aiuii  dire  un  second 
corps  ,  lequel  il  ne  rougissait  pas  de  perdre 
et  de  profaner.  Mais  peu  à  peu,  comme  par 
un  châtiment  divin,  son  génie  s'éclipsa.  Il 
avait  dédaigné  les  pieux  avis  du  jeune 
Abel,  ille  vit;;randir,  il  vit  son  intelligence 
s'enflammer  t  thriller,  sa  renommée  s'éten- 
dre comme  un  bruit  de  victoire ,  tand  is  que 
la  sienne  s'évanouissait  misérablement. 
Piétro  avait  vécu  comme  les  bêtes  féroces, 
satisfaisant  les  grossiers  appétits  de  sa  mau- 
vaise nature  ,  il  devint  comme  une  bête  fé- 
roce, c'est-à-dire  qu'il  perdit  la  raison  et 
les  sublimes  facultés  qui  font  de  l'homme 
une  sorte  de  Dieu  créateur-,  en  un  mot 
Piétro  resté  sans  génie  fut  bientôt  forcé  de 
reconnaître  que  si  la  chasteté  est  une  vertu, 
c'est  encore  un  précieux  avantage. 

Pendant  le  temps  des  erreurs  de  son  com- 
pagnon, Abel  n'avait  cessé  de  gémir.  Les 
triomphes  qu'il  remportait  chaque  jour  ne 
pouvaient  le  consoler 5  il  priait  Dieu  pour 
le  coupable ,  et  continuait  à  venir  au  Lido 
pour  se  rappeler  plus  vivement  l'époque 
de  la  belle  innocence  de  celui  qu'il  re- 
grettait encore. 

Un  matin  ,  le  peuple  était  rassemblé  sur 
la  place  Saint-Marc,  deux  tableaux  atti- 


raient l'attention  générale-,  c'était  à  qui 
les  paierait  le  plus  cher.  Ils  représentaient 
tous  deux  une  madone  en  prière  :  l'un  était 
l'ouvrage  d'Abel ,  l'autre  de  Piétro.  Un  sei- 
gneur opulent  ayant  traversé  la  foule,  s'ar- 
rêta devant  la  toile  qu'avait  peinte  l'artiste 
de  Dieu.  Quand  il  l'eût  considérée,  il  dé- 
clara que  le  peuple  s'abusait  étrangement 
de  confondre  dans  le  même  éloge  deux 
ouvrages  si  différens,  et  sans  rien  ajouter 
de  plus,  il  offrit  à  Abel  en  échange  de  sa 
madone  telle  somme  qu'il  lui  plairait  de 
demander.  La  populace  battit  des  mains, 
suivit  en  poussant  des  cris  de  joie  Abel  et 
et  son  généreux  protecteur  :  Piétro  Solari 
fut  délaissé  à  côté  de  son  œuvre  j  personne 
n'en  voulut  parler  davantage.  Mais  de 
quelte  fureur  ne  fut-il  pas  saisi,  lorsqu'il 
entendit  le  soir  retentir  des  sonnets  en 
l'honneur  de  son  rival,  et  se  mêler  à  ces 
chants  des  paroles  injurieuses  à  son  talent! 
Si  c'eût  été  un  homme  habitué  aux  vertus 
chrétiennes,  moins  violent  et  moins  livré 
à  la  vanité,  il  n'eût  pas  senti  s'élever  en 
lui  les  mouvemens  jaloux  qui  conseillèrent 
si  mal  son  cœur ,  ou  du  moins  il  aurait 
trouvé  dans  la  soumission  aux  ordres  de 
Dieu  la  force  de  les  combattre  et  de  leur 
résister. 

Le  lendemain  matin,  lorsque  le  peuple 
se  présenta  de  nouveau  devant  la  maison 
de  son  peintre  chéri ,  il  apprit  qu'il  avait 
été  assassiné  :  les  couronnes  qu'on  appor- 
tait pour  sa  table  furent  conservées  pour 
orner  son  tombeau. 

Chacun  s'en  allait  les  yeux  baignés  de 
larmes,  se  demandant  à  soi-même  quel 
pouvait  être  le  meurtrier,  lorsqu'un  cri 
épouvantable  retentit  dans  la  rue  :  c'était 
l'assassin  qui  s'était  montré  sur  le  seuil  de 
la  maison  d'Abel,  un  couteau  sanglant  à 
la  main,  les  yeux  effarés,  et  son  habit  de 
velours  en  lambeaux. 

—  Vous  cherchez  l'assassin!  s'écria-t-il  , 
c'est  vous  tous,  misérable  peuple  de  Venise  ! 
Il  ne  le  fallait  pas  couronner  de  tant  de 
roses  -,  je  ne  l'aurais  pas  pris  pour  une  vic- 
time ! 

Et  disant  ces  affreuses  paroles ,  il  secoua 


60 


LA  domïnigalï;. 


son  couteau  et  s'élança  à  travers  la  foule. 
]\lais  ,  de  même  que  les  vagues  de  l'Adria- 
tique s'ouvrent  devant  la  gondole  pavoisée, 
de  même  s'ouvrit  pour  lui  faire  un  passage 
celte  foule  qu'il  avait  frappée  de  terreur:  on 
eût  dit  l'ombre  d'un  damné  du  redoutable 
Dante  Aligbicri. 

Cette    cliapelle  si   paisible    aujourd'hui 
où  nous  sommes  assis  lous  les  deux  ,  voilà 
Tasile  dans  li^quel  il  se  réfugia  pour  se  sous- 
traire   à  la  furie  de  la  populace;   car   il 
n'avait  pas  plutôt  franchi  ce  seuil  sacré, 
que  la  colère   publique,    contenu  un  in- 
stant par  rénormilé  du  crime,  éclata  dans 
toute  sa  sauvage  grandeur.  Desaints  moines 
étaient  agenouillés  à  cet  autel,  le   prêtre 
célébrait  la  messe  :  Piotro  Salari ,  tout  dé- 
gouttant du  sang  d'Abel,    vint  tomber   au 
milieu    d'eux,    pâle    comme  le  Gain  que    | 
vous  admirez  dans  ce  tableau  !  Les  hommes    | 
de  Dieu  Taccueillirent  comme  si  ses  mams 
eussent  été  aussi  pures  qut- les  leurs-,  ilsl'ap- 
pelèrent  leur  fils,  le  consolèrent,  lui  pro- 
mirent grâce  et  protection.  — Mon  fils ,  lui 
dit  un  de   ces   bons  moines,  joignez   vos 
mains  et  levez  vos  yeux  au  ciel    :  tandis 
que  je  vais  implorer  le  Dieu  des  miséricor- 
des, reconnaissez  vos  fautes,  et  que  le  re- 
pentir doscende  en  vous!  C'est  la  même  re- 
ligion qui  a  placé  l'espérance  sur  un   tom- 
beau, qui  met  encore  le  repentir  à  côté  du 
crime  I 

Pietro  Salari  s'agenouilla,  joignit  les 
mains.  Audebors  rugissait  comme  un  tigre 
qui  a  perdu  sa  proie ,  Phorrible  peuple  qui 
aime  comme  lui  le  sang  et  la  chair  de 
l'homme  :  Pietro  Salari  joignit  les  mains  et 
leva  les  yeux  vers  le  ciel,  mais  soudain  il 
chancelé,  il  pâlit  de  nouveau,  et  son  corps 
privé  de  force  tombe  inanimé  sur  le  marbre 

du  saint  parvis 

Ce  tableau  que  vous  voyez,  cette  dou- 
loureuse image  du  meurtre  de  Caïn ,  ce 
chef-d'œuvre  d'un  jeune  homme  mort 
avant  l'âge  ,  il  l'avait  aperçu  I  dans  ce 
farouche  gardien  de  troupeau  qui  tient 
un  tison  ,  il  avait  cru  reconnaître  les  traits 
de  son  propre  visrge ,  il  avait  vu  fumer  ce 
«ang  répandu,  s'ouvrir  ces  plaies,  jaillir 


ces  débris  cte  cervelle  •,  il  avait  reconnu  ce 
cadavre  et  ce  paysage  désert  où  se  passe 
celte  scène  de  mort  ! 

Ce  qui  le  renversait  la  face  contre  terre, 
c'était  la  flamboyante  apparition  de  l'ange 
qui  maudit  Caïn  :  il  avait  senti  passer  au- 
dessus  de  sa  tête  un  esprit  de  malédiction 
semblable  à  celui  que  son  ami  avait  peint! 
Ce  qui  arrêtait  son  sang  dans  ses  v^eines  et 
lui  faisait  dresser  les  cheveux  sur  la  tête, 
c'était  cette  redoutable  parole  de  Dieu  -.Ne 
occides  ! 

A  peine  revenu  à  lui  ,  il  voulait  se  livrer 
entre  les  mains  du  peuple  ,  et  par  une  mort 
violente  ,  expier  le  crime  dont  il  s'était 
rendu  coupable  -,  mais  les  moines  qui 
l'avaient  protégé  dans  sa  fureur  et  fon  aveu- 
glement, leprotégèrent  dans  son  désespoir. 
Là  finit  l'histoire  de  Pietro  Salari ,  assassin 
de  l'auteur  de  cette  admirable  peinture.  Il 
se  repentit  ,  voua  à  Dieu  le  reste  de  ses 
jours,  et  comme  il  avait  péché  par  vanité 
etpar  amour  d'une  vaine  gloire,  l'évêque, 
son  confesseur,  lui  défendit  à  jamais  de 
toucher  au  pinceau  et  aux  couleurs. 

Il  est  mort  de  froid  et  de  macérations 
aux  pieds  de  ce  tableau  de  la  victime.  Dieu 
reçoive  son  âme!  >> 

C'est  de  cette  manière  que  mon  ami  ter- 
mina ce  récit.  Je  vous  le  livre  dans  toute 
sa  simplicité,  et  je  souhaite  vivement  qu'il 
vous  plaise  autant  qu'il  m'a  touché  ce 
jour-là. 

MÉEÏNO, 

WOTIGE  BIOGRAPHIQUE. 

Presque  tous  les  journaux  ont  rapporté, 
d'après  le  Mémorial  bordelais  ^  une  notice 
sur  le  curé  Mérino^oh  ce  célèbre  chef  de 
partisans  est  présenté  sous  les  couleurs  les 
plus  défavorables.  L'auteur  de  cette  notice, 
qui  se  dit  Espagnol ,  et  qui  bien  certaine- 
ment n'a  jamais  vécu  dans  l'intimité  de 
celui  dont  il  prétend  nous  raconter  l'his- 
toire ,  veut  bien  rendre  justice  à  quelques 
qualités  de  Mérino,  à  son  courage  ,  à  son 
infatigable  activité  ,  à  sa  présence  d'esprit 
au  milieu  des  dangers;  mais,  d'un  autre 


LA    DOMINICALE. 


64 


côté ,  il  le  peint  comme  un  homme  sans 
mœurs  et  sans  religion ,  comme  un  bri- 
gand infâme  qui ,  non  content  d'étrorger 
ses  prisonniers,  après  les  avoir  cruellement 
mutilés,  fait  assassiner  ses  frères,  et  mou- 
rir sa  mère  à  force  de  mauvais  traitemens. 
Evidemment  le  biographe  espagnol  n'a 
connu  celui  dont  il  parle  ainsi  que  par  les 
calomnies  de  ses  adversaires  politiques  ,  et 
il  a  accepte  comme  vraies  toutes  les  fables 
ridicules  que  le  gouvernement  des  cortez 
faisait  répandre  sur  le  compte  des  chefs  les 
plus  renommés  de  l'arnjée  de  la  foi.  Cette 
tactique  pouvait  être  bonne  en  Espagne 
en  1822,  mais  aujourd'bui  que  les  faitssont 
connus,  que  les  hommes  ont  pu  être  ap- 
préciés, non  plus  d'après  le  dire  de  leurs 
ennemis,  mais  d'après  les  actes  de  leur  vie 
passée,  on  s'étonne  de  voir  renouveler  des 
imputations  qui  ne  peuvent  plus  tromper 
personne,  et  qu'il  est  d'ailleurs  bien  facile 
de  démentir. 

*  Un  officier  supérieur,  qui  a  fait  la 
guerre  de  1823  ,  et  qui ,  pendant  plusieurs 
mois,  a  eu  l'occasion  de  voir  fréquemment 
Mérino  ,  nous  communique  des  renseigne- 
mens  sur  l'authenticité  desquels  nous  avons 
tout  lieu  de  compter.  Les  particularités 
que  nous  allons  en  extraire  sont  peut-être 
moins  piquantes,  moins  romanesques  que 
celle  du  chroniqueur  bordelais;  mais  du 
moins ,  elles  sont  vraies  ,  et  c'est  un  avan- 
tage que  nos  lecteurs  ne  manqueront  pas 
d'apprécier. 

Geronimo  Mérino  est  né,  en  1764,  à 
Villoviado,  dans  la  vieille  Castille.  Sa  fa- 
mille qui  ,  sans  être  riche,  jouissait  néan- 
moins d'une  certaine  aisance  ,  l'envoya  de 
bonne  heure  au  collège  de  Lerma ,  petite 
ville  située  sur  l'Arlanza,  à  environ  quatre 
lieues  de  son  pays  natal.  Le  jeune  Gero- 
nimo y  fit  de  rapides  progrès;  mais  quel- 
ques injustices  dont  il  eut  à  se  plaindre  de 
la  part  de  ses  maîtres,  lui  ayant  inspiré  un 
profond  dégoût  pour  l'étude  ,  il  disparut 
un  jour  sans  rien  dire  à  personne ,  et  re- 
tourna chez  ses  parens  tout  étonnés  de  le 
revoir.  Vainement  chercha  -  t  -  ou  à 
vaincre  sa  résolution ,  il  se  montra  inébran- 


lable ,  et  son  père  ,  pour  l'en  punir ,  autant 
que  pour  lui  faire  sentir  par  le  constraste 
des  situations,  que  la  vie  d'écolier  était 
moins  pét)ible  qu'il  ne  se  l'était  imaginé, 
l'envoya  à  la  campagne  où  il  fut  employé 
à  conduire  et  à  surveiller  les  troupeaux. 

Ce  nouveau  genre  de  vie ,  loin  de  le  re-r 
buter  ,  se  trouva  être  on  ne  peut  plus  con-? 
forme  à  ses  goûts ,  et  à  cause  de  l'indé- 
pendance dont  il  le  laissait  jouir  ,  et  à 
cause  des  exercices,  des  travaux,  et  des 
aventures  de  tout  genre,  dans  lesquelles 
se  déployait,  et  se  trouvait  pour  ainsi  dire 
à  l'aise ,  son  incroyable  activité  de  corps  et 
d'esprit. 

Cependant,  le  curé  de  Villoviado  étant 
mort,  et  personne  ne  se  présentant  pour  le 
remplacer,  un  vieux  desservant  de  Covar- 
ruias,  parent  de  Mérino  ,  vient  trouver  le 
jeune  paire,  et  finit  par  le  déterminer  à 
échanger  sa  mauvaise  souquenille  contre 
la  soutane  du  curé.  Quelques  mois  suffirent 
pour  l'instruire  sur  les  nécessités  et  les  de- 
voirs de  sa  nouvelle  profession ,  et  grâces 
aux  soins  ainsi  qu'à  la  protection  de  son 
précepteur,  qui  jouissait  d'un  grand  crédit 
auprès  de  l'archevêque  de  Burgos,  Mérino, 
comme  on  l'a  dit,  prit  rang  parmi  les 
ministres  de  l'Evangile.  Il  en  exerça  leç 
fonctions  avec  un  tel  zèle  et  un  tel  discerne-» 
ment,  qu'il-n'y  avait  pas  dans  la  vieille 
Castille,  un  seul  pasteur  dont  la  conduite 
inspirât  plus  de  respect,  et  dont  la  parole 
eût  plus  d'autorité  sur  l'esprit  des  fidèles. 

En  1808,  commença  cette  guerre  san-»- 
glante  et  acharnée,  où  le  génie  d'nn  grand 
capitaine  fut  vaincu  par  l'énergie  et  le 
dévouement  d'un  grand  peuple.  On  a  di- 
versement rapporté  les  motifs  qui  déter- 
minèrent le  curé  de  Villoviado  à  prendre 
une  part  active  dans  cette  lutte  mémo- 
ble. 

L'auteur  anonyme  de  la  notice  insérée 
dans  le  Mémorial hordelais^  parle  de  mau-!- 
vais  traitemens  que  des  soldats  françai^ 
auraient  fait  subir  au  curé  redevenu  berger; 
mais  nous  préférons  à  cette  explication  un 
peu  suspecte  de  la  part  d'un  homme  qui 
se  donne  comme  l'ennemi  de  Mérino  ,  les 


62 


LA    DOMINICALE. 


explirations  fournies  par  les  personnes  qui 
ont  vécu  près  de  Mérino  lui-même. 

Elles  racontent  qu'un  {jéuéral  français, 
ayant  frappé  sur  Yilloviado  un  impôt  de 
guerre  que  les  habitans  étaient  dans  l'im- 
possibilité de  payer,  obligea  ceux-ci  à  se 
réunir  dans  l'église-,  et  quand  ils  y  furent 
entrés  en  si  grand  nombre  qu'ils  pouvaient 
à  peines'y  mouvoir,  il  s'y  rendit  lui-même, 
monta  dans  la  chaire,  et  montrant  aux 
Espagnols  un  bataillon  de  soldats  qui  gar- 
dait la  porte  principale,  il  annonça  que 
personne  ne  sortirait  de  l'église  avant  d'a- 
voir satisfait  à  la  réquisition  qu'il  avait 
imposée.  De  longs  murmures  se  firent  en- 
tendre dans  l'auditoire,  et  à  travers  ces 
murmures,  une  voix  grave  et  retentissante 
s'éleva,  qui  exhorta  les  Espagnols  à  souf- 
frir Jes  plus  cruels  supplices ,  plutôt  que 
d'obéir  aux  ordres  de  l ennemi  de  Dieu  , 
qui  venait  de  profaner  son  saint  temple! 
Cette  voix  était  celle  de  Mérino.  Le  général 
français  donna  ordre  à  ses  soldats  de  s'em- 
parer du  prêtre  audacieux  qui  n'avait  pas 
craint  de  lui  résister  ouvertement-,  les 
soldats  obéirent ,  mais  arrivés  à  la  place 
occupée  peu  auparavant  par  le  curé,  ils 
n'y  trouvèrent  qu'une  foule  pressée,  et  que, 
ni  les  menaces ,  ni  les  mauvais  traitemens, 
ne  purent  contraindre  à  donner  la  moindre 
explication  sur  la  disparition  subite  de 
Mérino. 

Comment  était-il  parvenu  à  s'échapper 
et  à  tromper  la  vigilance  des  troupes  qui 
entouraient  l'église?  c'est  ce  qu'on  n'a  pu 
découvrir  ni  expliquer,  à  moins  de  suppo- 
ser quelque  issue  secrète  qui  ne  fût  connue 
cjue  de  lui  seul,  ou  de  croire,  comme  le 
peuple  de  Villoviado,  que  Dieu,  dont  il 
venait  de  prendre  la  défense,  l'avait  sous- 
trait miraculeusement  à  la  colère  de  ses 
ennemis. 

Toujours  est-il ,  qu'à  deux  jours  de  là, 
Mérino  parcourait  les  campagnes  de  la 
Vieille-Castille,  appelant  les  paysans  aux 
armes,  et  les  menant  au  combat  au  nom 
de  la  patrie  et  de  la  foi. 

(^ette  courte  notice  n'ayant  pour  objet 
(p^ie  de  rétablir  les  faits  dénaturés  par  l'es- 


prit de  parti ,  nous  n'entrerons  dans  aucun 
détail  sur  îeo  événemens  de  cette  guerre,  si 
désastreuse  pour  la  France;  d'abord  parce 
que  ces  événemens  sont  assez  généralement 
connus,  et  ensuite  parce  qu'ils  nous  écar- 
teraient du  but  que  nous  nous  sonmies 
proposé,  celui  de  faire  connaître  le  carac- 
tère et  la  conduite  de  Mérino. 

Comme  partisan ,  cet  homme  extraordi- 
naire doit  être  classé  à  part.  Ses  moyens 
d'influence  ressortent  d'une  énergie  peu 
commune,  même  parmi  ses  compatriotes, 
qui  poussent  à  l'excès  les  sentimens  si  puis- 
sans  sur  une  âme  généreuse,  le  zèle  reli- 
gieux et  le  dévoùment  politique.  A  cette 
inflexibilité  de  volonté ,  il  joint  encore  une 
patience  dans  les  détails  qui  s'étend  aux 
dispositions  particulières  de  ses  bandes,  et 
l'on  peut  même  ajouter  de  chacun  de  ses 
guérilleros.  Il  démêle  avec  un  coup  d'œil 
admirable  ce  que  vaut  tel  homme,  ce  qu'il 
vaudra  dans  une  circonstance  différente  j 
de  sorte  que  cesinstrumens,  si  habilement , 
appropriés  à  l'attaque,  à  la  défense  et  aux 
retraites  précipitées,  répondent  presque 
toujours  à  la  confiance  de  leur  chef. 

Un  a  dit  qu'il  ne  voulait  point  que  ses 
bandes  présentassent  l'aspect  d'un  corps  ré- 
gulier et  qu'elles  ne  portaient  point  d'uni- 
forme. Il  faut  avoir  bien  peu  connu  Mé- 
rino pour  ne  pas  sa  voir  qu'il  avait  expres- 
sément proscrit  toute  marque  distinctivej 
et  en  effet  ,  c'était  une  condition  néces- 
saire du  genre  de  guerre  qu'il  avait  adopté, 
et  qui  consistait  à  surprendre  l'ennemi,  à 
l'attaquer  quand  on  pouvait  le  faire  avec 
succès,  et  à  l'éviter  pour  peu  qu'il  eût  l'a- 
vantage du  nombre  ou  de  la  position. 
Lorsque  le  corps  de  Mérino  était  réuni,  il 
marchait  avec  rapidité,  profitait  de  tous 
les  accidens  de  terrain,  et  se  présentait 
à  l'improviste  devant  le  poste  qu'il  voulait 
enlever.  L'ennemi  se  trouvait-il  être  plus 
nombreux  qu'on  ne  l'avait  pensé?  le  corps 
se  dispersait  avant  d'être  attaqué,  et  les 
guérilleros  s'établissaient  indistinctement 
dans  les  cabanes  et  les  maisons,  comme 
dans  leurs  propres  demeures.  Un  signe  de 
convention  qu'ils   changeaient  fréquem- 


LA    DOMINICALE. 


63 


ment ,  les  faisait  reconnaître  des  paj^sans  , 
Les  alcades  fermaient  les  yeux,  et  telle 
était  la  crainte  qu'Inspirait  Mérino,  que 
jamais  on  n'osa  le  trahir. 

On  suppose  gratuitement  que  Mërino 
traitait  les  prêtres  avec  mépris  et  cruauté; 
on  aurait  dû  se  borner  à  dn-e  qu'il  ne  par- 
donnait jamais  une  défection,  fût-elle  ca- 
chée sous  l'habit  ecclésiastique  -,  mais  il 
est  également  avéré  que  son  respect  pour 
l'Église  était  aussi  remarquable,  même 
au  milieu  de  sa  vie  aventureuse,  que  ses 
sympathies  pour  les  prêtres  étaient  vives 
et  profondes. 

Nous  avons  parlé  de  l'ascendant  de  Mé- 
rino sur  l'esprit  des  Castillans  :  l'écrivain 
du  Mé^norial  Bordelais  en  rapporte  une 
preuve  dont  nous  nous  plaisons  à  recon- 
naître l'exactitude.  Lorsque  Ferdinand  eut 
été  ramené  à  Madrid  par  l'armée  française, 
sous  les  ordres  du  duc  d'Angoulême ,  un 
juge  de  première  instance  de  la  ville  de 
Coria,  don  Pèdre  Martiuez  de  Velasco, 
connu  par  ses  opinions  constitutionnelles , 
vint  à  Villahoz  pour  voir  sa  famille.  Il  y 
avait  alors  dans  cette  ville  beaucoup  de 
royalistes  qui ,  emportés  par  le  mouvement 
réactionnaire  qui  s'opérait  dans  toute  la 
Péninsule,  avaient  mis  en  prison  les  libé- 
raux les  plus  notables  de  l'endroit.  Ayant 
appris  que  Martinez  Velasco  était  revenu 
chez  lui,  ils  se  portèrent  sur  sa  maison, 
avec  l'intention  de  s'emparer  de  sa  per- 
sonne. A  leur  arrivée,  celui-ci  exhiba  son 
passeport  5  il  était  écrit  de  la  main  de  Mé- 
rino ,  et  portait  que  le  seigneur  don  Pedi-o 
Martinez  de  Velasco  pouvait  traverser  sans 
crainte  les  deux  Castilles.  Le  chef  de  la 
bande  n'eut  pas  plutôt  lu  en  tête  de  ce 
passeport  :  Au  nom  de  don  Geronimo 
Merino,  que  toute  la  loule  mit  chapeau 
bas ,  écouta  avec  un  silence  religieux  et 
se  retira  sur-le-champ.  Le  commandant 
baisa  le  passeport  avant  de  le  remettre ,  et 
plaça  une  garde  d'honneur  devant  la  mai- 
son de  celui  qu'il  était  venu  pour  arrêter. 

A  ce  trait,  qui  n'a  pas  besoin  de  com- 
mentaires ,  nous  allons  en  ajouter  un  autre 
qui  prouvera  également  que  Mérino  n'^^ 


vait  d'ennemis  que  sur  le  champ  de  ba- 
taille, et  qu'à  l'égard  des  femmes  il  pous- 
sait l'humanité  jusqu'à  la  courtoisie.  On 
sait  qu'en  1822,  il  parcourut  les  villes  et 
les  villages  de  la  Vieille-Castille,  emme- 
nant avec  lui  les  jeunes  gens  qui  étaient 
tombés  au  sort  dans  le  tirage  exécuté  con- 
formément aux  décrets  des  cortès.  Il  était 
depuis  quelques  jours  à  Goumiel ,  à  deux; 
lieues  d'Aranda  de  Douero,  et  occupait  la 
route  de  France,  lorsque  la  marquise  de 
F.  B...,  dont  le  mari  exerçait  des  fonctions 
importantes  &ous  le  gouvernement  consti- 
tutionnel, fut  arrêtée  par  les  troupes  de 
Mérino.  La  pauvre  dame  se  crut  perdue 
sans  ressource ,  mais  Mérino  s'étant  ap- 
proché de  la  voiture,  lui  souhaita  un  bon 
voyage  et  la  fit  accompagner  dans  Gou- 
miel par  un  de  ses  aides  de  camp ,  afin 
qu'on  lui  donnât  des  chevaux,  et  qu'elle 
pût  continuer  sa  route  sans  obstacle.  Les 
soldats  ne  se  montrèrent  pas  moins  em- 
pressés que  leur  commandant ,  et  la  mar- 
quise partit  enchantée  d'un  accueil  auquel 
elle  avait  été  loin  de  s'attendre. 

Pour  bien  faire  connaître  Mérino  ,  il  ne 
suffit  pas  de  le  présenter  dans  la  vie  poli- 
tique,où  une  foule  de  gens  ne  comparaissent 
qu'avec  un  masque  sur  le  visage.  Il  n'est 
pas  moins  intéressant  de  le  suivre  dans  sa 
vie  privée  et  dans  ses  rapports  de  famille , 
quoique  à  vrai  dire,  on  retrouve  toujours 
quehjues  traces  de  sa  pensée  dominante 
jusque  dans  ses  actes  en  apparence  les  plus 
indifïérens. 

On  a  parlé  des  mauvais  traitemens  à  'la 
suite  desquels  sa  sœur  fut  forcée  de  s'éloi- 
gner de  lui  :  le  fait  est  qu'il  aimait  cette 
sœur  presque  autant  que  la  cause  pour 
laquelle  il  avait  pris  les  armes;  mais  un 
jour,  ayant  appris  qu'elle  avait  donné 
asile  à  quelques  soldats  français,  il  éclata 
en  reproches  amers;  car  cette  âme  ardente 
voulait  un  dévouement  sans  bornes. 

Son  plus  jeune  frère  ,  qu'il  fit  passer  par 
les  verges,  venait  de  désobéir  à  ses  ordres 
à  l'instant  même  où  cette  trans[îression 
pouvait  compromettre  le  salut  de  ses 
bandes.  Il  prononça  lui-même  la  sentence 


6i 


LA    DOMINICALE. 


et  durant  l'exérution  ,  il  se  tint  devant  le 
front  de  la  troupe,  la  têle  haute,  l'œil  sec 
et  impassible ,  comme  une  statue  de  la 
justice;  caril  fallait  maintenir  la  discipline 
sous  peine  des  plus  grands  désastres.  Mais 
dès  que  la  justice  fut  satisfaite,  il  soigna  le 
coupable  de  ses  propres  mains ,  et  lui 
adressa  des  consolations  de  frère  et  de  mi- 
nistre de  la  religion. 

Quant  à  son  frère  amé  ^lEl-majo ,  sa  fin 
a  été  perfidement  dénaturée.  Voici  le  fait, 
qu'on  peut  comparer  aux  plus  beaux  traits 
de  l'antiquité  :  Mérino  venait  de  soutenir 
une  attaque  assezvive,Z7-w^jo  fut  mortel- 
lement blessé  à  ses  côtés,  encombattantavec 

courage il  fallait   se    retirer;    et   cet 

homme ,  qui  avait  du  sang  Mérino  dans 
les  veines  ,  s'écria  :  Me  iaisscras-tu  tomber 
au  pouvoir  des  Français!  Je  ne  puis  t'en- 
lever  sans  me  perdre  ,  lui  repondit  le  chef , 
et  lu  sais  que  je  suis  l'âme  de  notre  cause. 
Tu  peux  me  tuer,  ajouta  El-majol....  Mot 
sublime!  et  qui  s'exliala  avec  le  dernier 
soupir  du  frère  de  Mérino. 

Son   intrépidité   comme  soldat,  et  son 
habileté  comme  chef  de   partisans,    n'est 
pas   mise  en   doute,  même   par   ses    plus 
grands  ennemis.  On  l'a   vu  en  1822  ,  à  la 
tête  de  quelques  insurgés ,  intercepter  les 
correspondances  du' gouvernement,  couper 
toute  communication  entre  Madrid  et  les 
frontières  de  France ,   entrer  dans  Burgos 
pour  retirer  des  prisons  les  royalistes  qui 
y  avaient  été  renfermes  par  les  autorités 
constitutionnelles,  battre  une  colonne  forte 
de  5oo  hommes,  laire  prisonnier  le  corps 
qui  formait  la  garnison  de  Méranda,  et  en- 
lever celui  qui  occupait  Ferma. 

Le  5 1  octobre  de  la  même  année  -,  il  fut 
surpris  dans  Roa ,  qu'il  occupait  avec  600 
hommes  d'infanterie  et  100  chevaux.  Les 
.  constitutionnels,  commandéspar  Obregon, 
arrivèrent  si  inopinément  et  avec  des  forces 
si  supérieures,  que  la  résistance  devenant 
impossible,  les  guérilleros  se  dispersèrent 
dans  toutes  les  directions;  un  seul  homme 
protégea  leur  retraite,  et,  placé  à  l'entrée 
du  pont ,  contint  l'ardeur  des  assaillans  ; 
cet  homme  était  Mérino  qui  n'abandonna 


le  champ  de  bataille ,  qu'après  avoir  tué 
plusieurs  ennemis  à  coup  d'espingole,  et 
donné  à  sa  troupe  le  temps  de  se  mettre  en 
sûreté. 

Tel  est  rhommequi  reparaît  encore  au- 
jourd'hui à  la  tète  des  populations  armées 
qui  couvrent  le  sol  de  la  vieille  Castille 
depuis  Santander  jusqu'à  x'\randa  deDuero, 
et  qui ,  tenant  Saarsfield  bloqué  dans 
Bargos,  vient  insulter  l'armée  royale, 
sous  les  murs  même  de  la  capitale.  On  a 
demandé  quelsétaient  les  motifs  qui  avaient 
pu  le  déterminer  à  épouser  la  cause  de 
don  Carlos  de  préférence  à  celle  d'Isabelle; 
la  réponse  est  facile;  don  Carlos  est  le  roi 
légitime ,  don  Carlos  a  pour  lui  le  droit , 
il  a  la  foi,  et  on  n'en  peut  dire  autant  d'une 
reine  étrangère,  qui  éloigne  d'elle  le  clergé, 
et  qui  ne  s'entoure  que  des  ennemis  dé- 
clarés de  la  légitimité  et  de  la  religion. 


SEMAINE     RELIGIEUSE, 

1^"^  DIMANCHE  DE  l'aVENT. 

L'année  ecclésiastique  ne  commence  pas 
au  mois  de  janvier,  comme  Tannée  ci  vile; 
mais  au  premier  dimanche  de  l'Avent  qui 
se  trouve  toujours  dans  le  mois  de  no- 
vembre. Le  nom  d'Avent  ou  avènement  , 
fut  d'abord  donné  à  la  fête  de  la  naissance 
de  Jésus-Christ ,  appelée  maintenant  Noël. 
Ce  nom  s'étendit  plus  tard  aux  semaines 
qui  précédaient  cette  grande  solennité  , 
durant  lesquelles  on  s'y  préparait  par  les 
bonnes  œuvres  et  la  pénitence ,  en  observant 
le  jeûne  et  l'abstinence  trois  jours  delà  se- 
maine. La  ferveur  s'étant  accrue  avec  les 
progrès  du  catholicisme  ,  les  églises  de 
Rome  et  de  France  s'imposèrent  l'obli- 
gation de  jeûner  tous  les  jours.  Bientôt 
même ,  quatre  semaines  ne  suffisant  plus 
à  la  dévotion  des  fidèles,  l'Avent  commença 
dès  la  fête  de  saint  Martin,  ce  qui  lui  fit 
donner  le  nom  de  carême  de  saint  Martin. 
Les  capitulaires  de  Charlemagne  et  les 
annales  des  conciles  en  font  souvent  men- 
tion, et  cette  ferveur  neseralentitquesurla 
fin  du  moyen  âge.  La  plupart  des  écrivains 
ecclésiastiques  prétendent  que  cette  oWi- 


JLA    IJOMIJNICÂLE. 


65 


gation  déjeuner  tous  les  jours  n'était  im- 
posé qu'aux  clercs:  c'est  dans  ce  sens  qu'ils 
expliquent  les  décrets  du  concile  de  Mâcon, 
tenu  en  5oi.  Urbain  V,  mort  en  i35o, 
prescrivit  à  tous  le  ecclésiastiques  seule- 
ment, de  garder  l'abstinence  trois  fois  la 
semaine,  pendant  l'A  vent:  les  laïcs  étaient 
formellement  dispensés  de  cette  obligation. 
De  nos  jours,  on  ne  trouve  de  vestiges 
de  cette  pieuse  pratique  que  dans  les  cou- 
vents et  les  monastères. 

Dans  l'évangile  de  ce  jour ,  Jésus-Chrisè 
annonce  le  jugement  dernier. 

Le  principe  d'un  jugement  à  subir  après 
cette  vie  est  tellement  conforme  à  la  raison, 
qu'il  se  trouve  établi  dans  tous  les  temps , 
répandu  dans  tous  les  lieux,  enseigné  par 
toutes  les  religions  et  adopté  par  tous  les 
peuples.  Sans  ce  dogme  ,  il  serait  impossible 
de  concilier  la  certitude  d'un  Dieu  juste, 
avec  le  spectacle  de  l'inégalité  des  biens  et 
des  maux  sur  la  terre  :  le  crime  presque 
toujours  heureux,  la  vertu  trop  souvent 
tnisérable,  feraient  calomnier  et  même 
nier  cette  providence  admirable  qui  régit 
l'univers. 

Aussi  les  sages  de  tous  les  temps,  péné- 
trant dans  les  profondeurs  de  l'avenir,  ont- 
ils  tous  admis  la  nécessité  d'une  autre  vie  , 
oùla  scène  changeant,  le  bonheur  fût  enfin 
une  récompense  et   le  malheur  un  châti- 
ment. Ils  ont  tous  admis  un  jugement,  qui, 
rétablissant    l'ordre    interverti     dans     ce 
monde  ,  rendrait  les  honneurs  usurpés  à  la 
vertu  méconnue,  poursuivie  ,  outragée,  et 
couvrirait  le  vice  de  l'opprobre  dont  il  a 
l'art  de  se  garantir.  Voilà  tout  ce  qu'a  pu  la 
raison  humaine-,    et  tous  ses  efibrts  pour 
aller    plus  loin,  ont   abouti  à  des   fables 
absurdes.  Il  a  fallu  la  foi  chrétienne  pour 
répandre  des  lumières  sur  ce  dogme  si  im- 
portant ,  sur  cette  base  de  toute  croyance , 
etde  toute  religion.  Déchirant  le  voile  qui 
cachait  les  dernières  destinées  de  l'homme, 
elle  lui  a  révélé  les  jugemens  qu'il  aura  à 
subir:  le  premier  au  moment   oùl'àme, 
s'échappant  du  corps  conune  d'une  prison 
paraîtra  seule  aux  pieds  de  Dieu-,  le  second 


au  jour  où  le  monde  sera  anéanti ,  où  l'âft.^ 
réunie  à  son  enveloppe  terrestre,  sera  jugée 
à  la  vue  de  toutes  les  générations  trem- 
blantes de  terreur. 

Dans  cet  Evangile,  J.-C.  ne  donne  pas 
seulement  une  vérité  spéculative  à  croire: 
«  Prenez  garde  ,  ajoute-t-il  ,  veillez  et 
»  priez,  afin  d'être  trouvés  dignes  d'éviter 
»  ces  maux  qui  doivent  arriver.  »  Vigi- 
lance et  prière  ,  tels  sont  les  deux  mobiles 
qn'il'donne  à  la  conduite  du  chrétien.  Ce  qui 
seul  peutl'entretenir  dans  cesdeuxpratiques 
si  souvent  recommandées  dans  l'Ecriture, 
c'est  la  pensée  continuelle  du  jugement  der- 
nier, cette  pensée  qui  couvrit  de  martyrs 
les  échafauds  ,  qui  peupla  les  déserts  d'ana- 
chorètes ,  et  qui ,  dans  les  jours  de  déso- 
lation et  de  malheurs,  fait  encore  la  con- 
solation du  vrai  croyant. 

1^'  déceynhre.  Saint  Eloi,  évêque  de 
Noyon.  Il  fut  d'abord  orfèvre,  puis  con- 
seiller intime  des  rois  Clotaire ,  Dagobert , 
Clovisll,  et  enfin  évêque  de  Noyon.  Au 
milieu  du  monde  et  de  la  cour,  comme 
dans  l'épiscopat,  il  se  distingua  par  son 
zèle  ardent  pour  le  salut  des  âmes  ,  et  par 
sa  charité  pour  les  pauvres  et  les  malades 
qu'il  soignait  lui-même. 

Il  mourut  le  i*""  décembre  669. 
3  décembre.  Saint  François-Xavier. 
L'étendue  de  notre  journal  ne  permet  pas 
d'entrer  dans  tous  les  détails  de  la  vie 
de  ce  saint  illustre.  11  faut  des  volumes  en- 
tiers pour  rapporter  les  travaux  nombreux, 
les  souffrances,  les  périls  de  cet  apôtre  des 
Indes.  ' 

Après  avoir  fait  ses  études  à  l'Université 
de  Paris,  il  se  joignit  à  Saint  Ignace  de 
Loyola,  et  jeta  avec  lui  les  premiers  fon- 
demens  de  cette  société  célèbre  ,  restée 
inébranlable  au  milieu  de  tous  les  oiages 
et  des  tempêtes  que  l'esprit  d'irréligion 
excita  contre  elle,  dès  sa  naissance.  Brûlé 
d'une  soif  ardente  du  salut  des  âmes,  il 
passa  bientôt  dans  les  Indes ,  où  il  con- 
vertit à  la  foi  chrétienne  des  raillions  d'i- 
dolâtres. Le  récit  des  conversions  qu'il  fit, 
des  prodiges  et  des  miracles  que  Dieu  ac- 
corda à  son  intercession  ,  paraîtrait  fabu- 


66 


LA    DOMINICALE. 


leux ,  s'il  ne  reposait  sur  des  monumens 
irrécusables,  que  les  protestanseiix-mêraes 
n'ont  osé  attaquer. 

Il  mourut  le  2  décembre  i552,  dans  l'île 
de  Sanciau,aumoHient  de  passer  en  Chine. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

— S'il  faut  en  croire  des  lellresd'Ilalieen  date  du 
S  novembre,  le  "grand-duc  de  Luccines  aurait  ab- 
juré le  calbolicisme  ,  el  serait  eniré  dans  le  sein  de 
l'éjflise  proleslanle.  Vivement  affiii^é  d'une  pareille 
nouvelle,  le  Sain(-Père  aurait  demandé  au  grand- 
duc  de  démentir  formellement  celle  rumeur ,  el  le 
jnince  s'y  serait  refusé.  En  attendant,  l'Espagne 
vient  de  cesser  de  lui  payer  son  apanage ,  et  l'in- 
demnité à  la(juelle  il  avait  droit  par  suite  de  l'a- 
bandon du  duché  de  Parme.  On  se  rappelle  que,  du 
vivant  nicrae  de  Ferdinand  YÏI ,  le  grand  -  duc  de 
Lucques  avait  j)roleslé  .  avec  les  autres  Bourbons 
d'Espagne,  contre  la  violation  de  la  loi  Salique. 

—  M.  de  LaMennaispersistantdans  des  doctrines 
déjà  condamnées  parleSaintSiége,  N.  S.  P.  le  Pape 
a  adressé  à  Mgr.  l'cvêque  de  Picnnes,  un  bref  par 
lequel  le  dissident  est  sommé  de  faire  sa  soumis- 
^sion  dans  les  termes  suivans:  «je  m'eiKjage  à  siti- 
rre  uniquement  et  absolument  la  doctrine  expo- 
sée dans  Ut  lettre  ennjrlifjue  {Celle  lettre  avait  été 
adressée  à  Mgr.  l'archevêque  de  Toulouse.) 

Mgr.  l'évèque  de   Rennes  a  transmis  ce  bref  à 
M.  de  La  31ennais  ,  et  a  cru  devoir  y  joindre  ses 
exhortalions  paternelles,  comme  étant  son  supé- 
rieur ecclésiastique.  Voici  sa  lettre  : 
«  M.  l'abbé , 

»  Eu  vous  transmetlant  la  réponse  de  Sa  Sain- 
teté ,  j'ai  la  douce  confiance  que  vous  console- 
rez le  cœur  de  notre  vénéral^le  père  ,  et  que ,  par 
voire  docilité  liliale  ,  vous  rassurerez  l'église  jus- 
tement alarmée. 

»  Le  souverain  Pasteur  vous  trace,  ainsi  que  vous  le 
lui  avez  demandé  dans  voire  dernière  déclaration, 
le  chemin  qui  conduit  la  brebis  au  bercail ,  el  qui 
l'y  maintient,  si  elle  ne  veut  pas  s'en  écarler. 

))A  olre  cu'iu'  et  votre  foi  mecrient  bienhautque 
vous  n'hésiterez  pas  à  être  d'accord  avec  vos  éner- 
giques et  élo(pientes  protestations  d'amour,  de  res- 
])ect  et  de  soumission  pour  le  Saint-Siège. 

))  Ce  sera  un  bonheur  [)our  moi  d'en  informer  cel  1  i 
qui,  à  notre  grande  salislaclion  ,  l'occufie  aujoui- 
d'iuii.  Il  nous  conjure,  en  gt-missaut  (nous  ne  pou- 
vons l'ignorer)  de  nietlre  un  terme  à  toutes  ces  fu- 
nestes dissentious  (pii  lourmenlenl,  qui  scandalisent 
mOme  le  troupeau  de  .lésus-ChrisI, 
M  lle(!evez,  etc.  « 

M.  de  La  \Iennais  ,  au  lieu  de  répondre  aux  sa- 
ges avis  contenus  dans  celte  lettre,  a  publié  dans 
les  journaux,  celles  qu'il  avait  adressées  à  N.  S.  P. 


le  Pape.  Nous  ne  citerons  que  la  suivante,  parce 
qu'elle  résume  les  principes  et  les  opinions  des 
autres  : 

Paris,  le  S  novembre  1 833. 
«  Très-saint  Père  , 

))  Il  me  sufiira  toujours  d'une  seule  parole  de 
Votre  Sainlelc,  non-seulement  pour  lui  obéir  en 
tout  ce  qu'ordonne  la  religion ,  mais  encore  pour 
lui  complaire  en  tout  ce  que  la  conscience  permet. 

»  En  conséquence ,  la  lettre  encyclique  de  Votre 
Sainteté,  en  date  du  13  août  1832,  cûntenant  des 
clioses  de  nature  diverse,  les  unes  de  doctrine  ,  leS 
autres  de  gouvernement,  je  d(''clare  : 

)>  1".  Qu'en  tant  qu'elle  proclame,  suivant  l'expres- 
sion d'Innocent, la traditinn  (fposioli(iue, ([in, n'étant 
que  la  révélalion  divine  elle-même,  perpétuellement 
et  infailliblement  pronudguée  dans  l'Eglise ,  exige 
de  ses  enfans  une  foi  parfaite  el  absolue,  j'y  adhère 
uni iuement  et  abschiment,  me  reconnaissant  obli- 
gé, connue  tout  catholique,  à  ne  rien  écrire  ou  ap- 
prouver qui  ij  soit  contraire; 

»  2'.  Qu'en  tant  qu'elle  décide  et  règle  différens 
points  d'administration  et  de  discipline  ecclésiasti- 
que, j'y  suis  également  soumis  sans  réserve. 

»  Mais  afin  que,  dans  l'état  actuel  des  esinlts,  par- 
ticulièrement en  France  ,  des  personnes  passion- 
nées el  malveillanles  ne  puissent  donner  à  la  dé- 
claration (pie  je  dépose  aux  pieds  de  Voire  Sain- 
lelé  de  finisses  interprétations  ,  qui ,  entre  antres 
conséqixences  (pie  je  veux  et  dois  prévenir,  len- 
draieul  à  rendre  peut-être  ma  sincérité  suspecte, 
ma  conscience  me  fait  un  devoir  de  déclarer  en 
même  temps  que,  selon  ma  ferme  persuasion  ,  si, 
dans  l'ordre  religieux  leciirétien  ne  sait  qu'écouter 
el  obéir,  il  demeure  ,  à  l'égard  de  la  puissance  spi- 
rituelle, entièrement  libre  de  ses  opinions,  de  ses 
paroles  et  Ce  ses  actes,  dans  l'ordre  purement  tem- 
porel. 

«En  implorant  à  genoux  sa  paternelle  bénédiction, 
j'ose  supplier  très-humblement  le  vicaire  de  Séms- 
Chvist,  auteur  et  consommateur  de  notre  foi,  de 
daigner  accueillir  avec  bonté  l'hommage  du  plus 
profoml  respect  avec  lequel  je  suis  de  Votre 
Sainteté , 

Le  très-humble  et  très-obéissant  serviteur  et  fils, 
F.  DE  La  Men.xais.  » 

M.  de  LaMennais,  dit  la  Gazette  de  France,  veut- 
il  entrer  dans  les  termes  de  la  déclaration  sur  la  sé- 
parai ion  du  spirituel  et  du  temporel ,  invo(piée  en 
I  (i2i  par  les  évê(pies  de  France  ?  Dans  ce  cas  il  se 
trouverait  avec  Bossuetet  toute  l'église  gallicane. 

Si,  au  contraire,  il  considère  les  opinions  qu'il  a 
émises  sur  le  droit  d'insurrection  ,  comme  des  opi- 
nions (pii  ne  sont  pas  du  domaine  religieux  ,  nous 
croyons  (ju'il  se  trompe.  Le  principe  d'insurrection 
est  un  principe  prolestant  qui  a  causé  tous  les  maux 
de  l'Europe  dejiuis  hois  cents  ans. 

—  On  écrit  de  Londres  (|ue  l'église  sera  un  des 
champs  de  bataille  les  plus  disputés  de  la  firochaine 


session.  Aussi,  le  ministère  prend -il  déjà  quel- 
ques précaulions  à  cet  égard.  Un  plan  de  demi- 
mesures  a  été  comniunic(ué  à  un  des  prélais  les 
plus  modérés  de  la  ciiamLre  haute,  et  il  a  répondu 
qu'il  serait  forcé  de  l'attaquer  dans  ses  principales 
disposiaons.  L'archevêque  de  Dublin,  le  membre 
le  plus  libéral  du  banc  des  évècpies ,  ne  siégera  pas 
dans  la  prochaine  session,  de  sorte  que  le  minis- 
tère peut  compter  sur  une  opposition  ecclésiasti- 
que complète,  sans  en  excepter  même  le  propre 
fière  de  lord  Grey. 

—  La  Gazette  d'état  de  Berlin  vient  de  publier  un 
acte  de  l'empereur  de  Russie  ,  qu'on  croirait  plutôt 
sorti  de  la  chancellerie  de  {5erlin  que  de  celle  de 
Pétersbourg,  où  d'oidinaire  on  n'a  pas  l'air  de  mé- 
connaître et  de  vouloii' attaquer  l'autorité,  les  droiis, 
le  régime  et  la  discipline  de  l'église  catholique. 
C'est  une  sentence  d'exil  et  d'expropriation  contre 
Mgr.  l'Evèque  de  Cracovie,  comte  Skorkowski , 
dont  l'empereur  Nicolas  a  fait  confis({i!er  les  biers 
et  saisir  les  revenus  épiscopaux  ,  en  lui  interdisant 
le  séjour  et  mènie  le  passage  sur  le  territoire  de 
l'ancienne  Pologne ,  qui  se  trouve  soumis  à  la  Rus- 
sie. Jusque  là ,  l'empereur  Nicolas  ne  serait  pas 
sorti  de  son  droit  séculier  ;  et  comme  nous  ne  con- 
naissons pas  les  lois  polonaises  au  sujet  des  confis- 
cations (pii  peuvent  atteindre  les  revenus  ecclésias- 
tiques, c'est  une  partie  de  l'ukase  dont  nous  n'a- 
vons pas  à  nous  occuper  en  ce  moment.  Ce  qui  nous 
a  frappésdansce  document  russe,  c'estqu'unprince, 
autocrate  et  patriarche  des  Moscovites,  ait  cru  pou- 
voir instituer  de  sa  seule  autoriîé  un  autre  prélat 
catholique  ,  en  qualité  d'administrateur  capilulaire 
du  diocèse  de  Cracovie  ,  et  qu'il  ait  chargé  cet  ec- 
clésiastique d'y  remplir  les  fonctions  épiscopales-  ce 
qui  ne  saurait  appartenir  qu'à  Mgr  Skorkowski,  ou 
ses  délégués  vicariaux.  Cet  ukase  se  borne  à  nous 
dire  (pie  le  titulaire  a  perdu  la  confiance  de  S.  M.  /.; 
ce  qui  ne  saurait  empêcher  qu'il  ne  reste  évéque  de 
Cracovie  ,  et  ce  qui  n'empêche  pas  que  le  choix  des 
vicaires- généraux  n'appartienne  à  l'évêque  exilé. 
C'est  un  acte  du  cabinet  russe  qui  constitue  une 
usurpation  manifeste  ,  un  empiétement  évitlent  de 
l'autorité  séculièi'e  sur  le  droit  imprescriptible  des 
évêques.  Il  est  du  devoir  de  tous  les  fidèles  catho- 
liques de  protester  et  de  réclamer  avec  une  juste 
sévérité  contre  un  pareil  abus  de  pouvoir  ,  qui  rap- 
pelle les  actes  oppressifs  de  Henri  VIII,  et  qui, 
par  conséquent,  se  trouve  en  contradiction  directe 
avec  le  caractère  élevé  de  l'empereur  de  toutes  les 
Rnssies. 

—  MM.  les  évêques  élus  de  Montanban  et  de 
Tarbcs  sont  partis  de  Paris  pour  Bordeaux,  où  ils 
doivent  être  sacrés  par  l'archevêque  de  cette  ville, 
assisté  de  deux  évèquesvoisins.  M.  l'évêque  élu  d'A- 
jaccio  sera  sacré  à  Aiich  par  M.  le  cardinal-archevê- 
que ;  et  l'évêque  de  Ssint-Flour  le  sera  dans  :elle  ville 
par  son  prédécesseur,  qui  est  transféré  à  A  Iby.  L'ar- 
rivée de  ces  prélats  est  impaliemmenlalleuduc  dans 


LA    DOMINICALE.  *  *  67 

ces  diocèses  ;  car  (pioi  ciu'en  paissent  dire  certains 
orateurs  ou  publicistes,la  réduction  des  sièges  n'est 
point  le  voeu  du  pays. 

—  Les  Frères  f/es  ficoleschrélien nés iVE{nm\)es, 
qui  ont  déjà  éprouvé  la  malveillance  des  membres 
du  conseil  municipal ,  et  la  bienveillance  des  habi- 
tans  de  cette  ville ,  viennent  encore  de  ressentir  les 
effets  de  celte  double  disposition.  Comme  on  avait 
besoin  de  fonds  pour  la  construction  d'un  tliéàtre, 
on  n'a  trouvé  rien  de  mieux  à  faire,  que  de  mettre 
en  vente  le  mobilier  accordé  autrefois  aux  Frères, 
et  qui  a  été  vendu  à  vil  prix.  Mais  aussitôt  les  âmes 
pieuses  se  sont  empressées  de  porter  aux  Frères  du 
linge  et  des  meubles.  C'est  ainsi  que  la  charité  ré- 
pare les  torts  d'un  libéralisme  anti  chrétien. 

—  On  écrit  du  département  de  la  Loire  :  «  Un  ha- 
bitant du  bourg  Saint- Jean-le-Chàlel  vient  d'y 
fonder  une  école  tenue  par  les  Frères  de  la  doctrine 
chrétienne.  Ainsi,  de  toutes  parts,  les  maladroites 
persécutions  du  pouvoir  auront  pour  résultat  de 
rendre  plus  nombreux,  et  surtout  plus  indépendans 
des  communes  et  de  leurs  budgets ,  les  établisse- 
mens  dirigés  par  ce  précieux  institut.  » 

—  Les  évê(pies  de  Belgique  doivent  s'assembler 
prochainement  à  Malines,  pourseconsiituer  en  une 
espèce  de  concile ,  sous  la  présidence  de  M.  l'arche- 
vêque Sterckx.  L'objet  de  cette  réunion  est  d'arrê- 
ter les  progrès  de  l'hérésie  du  sieur  IIelsen,le  Châ- 
tel  de  la  Belgique. 

—  On  assure  que  le  gouvernement  vient  de 
donner  une  somme  de  1 ,000  fr.  aux  Frèresdeséco- 
les  chrétiennes  de  Cherbourg. 

—  Le  Su  H,  journal  anglais,  prétend  avoir  ap- 
pris par  une  lettre  de  Rome,  qu'un  grand  nombre 
de  prêtres  ont  été  envoyés  par  le  Pape  en  mission 
secrète  en  Espagne  et  en  Portugal. 

—  On  annonce  (pie  la  plus  grande  activité  règne 
à  la  cour  de  Rome;  on  assure  que  de  celte  capitale 
sont  partis  trois  cardinaux ,  qui  se  rendent  dans  di- 
verses cours  de  l'Europe.  Le  cai-dinal  Casirnccio 
Caslrarani  va  dans  les  duchés  de  Parme ,  de  Mo- 
dène  et  de  Toscane  ;  le  cardinal  Fassacappa  se  rend 
à  Turin ,  et  le  cardinal  Odescalchi  à  Vienne.  Leurs 
missions  ont  pour  objet  la  ligue  ou  trailé  de  confé- 
dération italique  ,  qui  va  se  former  à  l'instigation 
des  souverains  du  Nord. 

—  Un  journal  rapporte  que  ]M.  Rotschild ,  ayant 
appris  que  le  vicaire  de  BouIognc-sur-Seine ,  à  qui 
on  avait  volé  son  argenterie ,  allait  la  remplacer  par 
des  couverts  en  composiiion,  vient  de  lui  envoyer 
nue  boîle  contenant  mie  ({uantité  d'argenterie  égale 
à  celle  dont  il  a  éprouvé  la  perte. 

—  Vendredi  22  novembre ,  fête  de  Sainte-Cé- 
cile, il  y  a  eu  dans  l'église  de  Saint-A'incent-de- 
Paule,  à  Paris,  une  messe  en  musique  exécutée  par 
MM.  A  H;  an,  Urhnn,  Vaslin  et  les  principanx  ar- 
tistes de  l'Académie  royale  de  musique.L'orcheslre 
était  dirigé  par  Ï\I.  Habeneck  aine. 


68 


LA    DOMINICALE. 


—  On  écrit  de  Dornecy  (Nièvre)  : 

Lundi  dernier,  jour  de  la  Sainl-îMartin ,  a  en  lieu 
la  bénédiclion  de  l'église  (|ue  les  iiabilans  de  Dor- 
necy viennent  de  faiie  bâtir.  Il  y  avait  un  grand 
concours  de  peuple ,  et  l'on  remarquait  les  gardes 
nationaux  tous  en  habits  d'unifunne.  La  présence 
du  supérieur  du  grand  séminaire,  assisté  de  plu- 
sieurs ecclésiasliques  du  voisinage,  adonné  le  plus 
grand  éclat  à  celle  pieuse  cérémonie. 

—  Plusieurs  journaux  rapportent  une  lettre  du 
comte  de  Marcellus  ,  relative  à  la  mort  du  jeune 
Louis  de  Larocbejac(pielein  ,  récemment  tué  de- 
vant Lisbonne.  Nous  croyons  devoir  citer  le  pas- 
sage suivant  de  cette  touchante  homélie  : 

«  Il  est  toml)é  en  pensant  à  son  doux  pays  ,  à  sa 
mère sa  mère  ,  autre  liavhcl,  qui  pleure  ses  en- 
fans,  et  ne  veut  pas  être  consolée  parce  qu'ils  ne 
sont  plus.  Comme  son  père  ,  comme  son  oncle  ,  il 
avait  semblé  pressentir  son  dernier  jour ,  en  se  mu- 
nissant de  tous  les  secours  qu'offre  au  guerrier 
chrétiea  la  religion  du  Dieu  des  armées  ;  et  l'on 
peut  dire  de  lui  ce  qu'un  grand  orateur  disait  d'un 
homme  de  bien  aussi  illustre  par  ses  vertus  et  par 
sa  loi  que  par  son  nom  :  Il  s'est  évanoui  dans  les 
brus  de  son  Dieu. 

»  Famille  de  saints  et  de  preux,  famille  incom- 
parable, qui  ,  toutes  les  ibis  que  le  trône  de  son  roi 
est  renversé ,  sacrifie  un  de  ses  membres  sur  les 
autels  de  la  fidélité  :  nouveaux  Machabées  qui  s'im- 
molent tour  à  tour  et  se  succèdent  pour  la  défense 
de  la  cause  sainte  et  du  temple  du  vrai  Dieu. 

»  Et  moi,  moi  qui  autiefois,à  la  tribune,  osai  me 
nommer  l'admirateur  et  l'ami  de  l'héroïque  père 
de  ce  jeune  héros  ,  moi  qui  commençai  ma  carrière 
législative  en  célébrant  la  gloire,  en  recommandant 
à  la  France  le  sort  de  cette  noble  et  vaillante  race  , 
j'étais  donc  desiiné  à  pleurer  avec  elie  la  mort  d'un 
enfant  que  j'avais  vu  jouer  sur  les  genoux  de  sa 
mère ,  à  gémir  ,  dans  ce  nouveau  désastre  ,  sur  la 
vanité  de  la  gloire  ,  sur  la  réalité  de  la  douleur  , 
età  envoyer  poin-  seule consolaliou  ces  tristes  lignes 
à  une  illustre  et  déplorable  famille  qui  me  permet 
de  m'honorer  du  nom  de  son  ami. 

»  Ah  !  dit  Massillon  ,  il  n'est  que  le  Dieu  de  toute 
consolation  qui  sache  parler  au  cœur...  »  Il  offre  à 
l'âme  affligée  et  soumise  les  espérances  de  la  foi  du 
rhrélien  ,  de  cette  foi  si  bieu  appelée  par  le  plus 
aimable  des  saints  la  grande  amie  de  l'esprit ,  et 
j'ose  ajouter  du  cœur  de  l'honnne.  » 


Allemagne. —  On  parle  beaucoup  dans  les  cer- 
cles politiques ,  du  congrès  Allemand  qui  doit  se 
réunir  prochainement  à  Prague.  Les  affaires  de 
France  ne  seront  pas  étrangères  aux  délibérations 
de  ce  congrès,  auquel  assisteront  les  chefs  des  cal)[- 
ncls  des  grandes  puissances  du  Nord ,  et  qui  se  dis- 
tinguera de  foutes  les  assemblées  du  même  genre 
par  la  brièveté  de  sa  durées  car  on  affirme  que  le 


résultat  des  conférences  sera  publié  dans  les  pre- 
miers jours  de  la  nouvelle  année. 

Espagne. —  Les  nouvelles  continuent  d'être  dé- 
favorables pour  les  partisans  de  la  reine.  Il  est  cer- 
tain que  le  royaume  de  Valence  est  en  pleine  insur-" 
rection.  On  assure  que  le  gouvernement  a  appris 
que  la  fameuse  pointe  du  général  Saarsfield  sur  la 
Biscaye,  était  sans  aucune  chance  de  succès,  et 
qu'étant  sorti  de  Burgosle  8  novembre,  il  avait  été 
obligé  d'y  rentrer. 

Il  est  question  d'un  échec  éprouvé  par  l'avant- 
garde  commandée  par  le  général  Sanl  Yago  Vall , 
qui  aurait  eu  affaire  aux  Biscayens  insurgés. 

D'autre  part,  on  assure  que  le  curé  Mérino  est  à 
Uro ,  dans  la  Rioja ,  à  la  tète  de  25,000  hommes  ;  on 
dit  aussi  que  l'ancien  chef  de  bande  Locho  est  en 
campagne  dans  la  Manche ,  pour  soutenir  Don  Car- 
los ,  et  sur  le  Caragol  et  dans  la  Catalogne ,  où  il 
s'est  rendu  de  Bilbao. 

Le  1 3  de  ce  mois ,  un  parti  de  carlistes ,  au  nom- 
bre d'environ  2,200,  estentréà  Irun  à  minuit.  Vers 
deux  heures  du  matin,  un  détachement  de  vingt 
hommes  est  venu  prendre  possession  au  nom  de 
Charles  V,  de  la  tète  Espagnole  du  pont  de  Bého- 
bie.  Voilà  donc  les  troupes  Françaises  obligées  de 
reconnaître  par  le  fait,  le  pouvoir  de  Don  Carlos, 
et  de  correspondre  avec  ses  agens ,  à  moins  de  les 
repousser  à  coups  de  fusil.  Cette  circonstance,  sans 
doute,  n'avait  pas  été  prévue. 

Ce  sont  des  moines  et  des  prêtres  (pu ,  en  géné- 
ral ,  commandent  les  insurgés.  La  plupart  ont  con- 
sei-vé  la  soutane,  mais  ils  ont  quitté  le  grand  so- 
brero  (pu  les  gênerait  dans  leurs  mouvemens;  un 
schako  on  un  bonnet  de  police  le  remplace.  Les  uns 
portent  un  sabre  de  cavalerie  en  bantloulière, d'au- 
tres sont  armés  d'une  longue  rapière,  et  presque 
tous  ont  des  pistolets  à  la  ceinture.  Une  écharpe  ou 
un  galon,  est  la  manpie  distinctive  de  leur  grade; 
les  é|)auleHcs  sont  très-rares.  Les  soldats  n'ont  pas 
d'uniformes,  leurs  armes  sont  de  fabrique  anglaise 
aussi  bien  que  les  gibernes.  Il  règne  dans  cette 
troupe  une  discipline  qu'on  ne  serait  pas  en  droit 
d'en  attendre,  et  qui  prouve  les  sentimens  qui  ani- 
ment les  Espagnols  combattant  pour  la  cause  de  la 
légil imité  et  de  là  religion.  Les  propriétés  sont  res- 
pectées, et  l'on  n'a  pas  entend]i  dire  (pi'ils  se  soient 
portes  à  aucun  excès  contre  les  personnes. 

Italie. —  Des  lettres  arrivées  d'Ancône,  annon- 
cent (pie  les  escadres  Française  et  Anglaise  ont  pé- 
nétré dans  les  Dardanelles,  contrairement  aux  dis- 
positions du  traité  conclu  entre  la  Russie  et  la 
Porte-Ottomane.  Aucune  nouvelle  ultérieure  n'est 
venue  confirmer  ni  infirmer  ce  fait,  qui  pourrait  , 
s'il  était  vrai ,  donner  lieu  aux  plus  g»raves  consé- 
quences. 

Grèce.—  Une  lettre  de  Nauplie  du  28  septembre 
annonce  qi:e  les  Palikares  ont  fait  à  Arta,  contre  la 
régence,  une  proclamation  danshupielle  six  d'entre 
eux  proleslenl  cependant  de  leur  fidélité  au  roi . 


LA    DOMINICALE. 


G9 


Leur  principal  grief  consiste  en  ce  que  la  régence 
voudrait  inlroduirc  en  Grèce ,  la  religion  catholique 
romaine.  On  a  envoyé  contre  eux  des  troupes  avec 
de  l'artillerie. 

PorUujal. —  Les  armées  ennemies  sont  toujours 
en  présence  sous  les  murs  de  Sanlarem,  et  rien  jus- 
qu'à ce  moment  ne  fait  augurer  que  le  général  pé- 
driste  soit  en  mesure  de  réaliser  les  esi>érances  de 
succès  qu'on  avait  fondées  sur  ses  opérations.  D'un 
autre  côté  on  assure  que  de  nouveaux  renforts  sont 
arrivés  à  Don  Miguel. 

Les  pédrisles  ont  beaucoup  de  peine  à  se  mainte- 
nir sur  les  autres  points.  Ils  ont  été  chassés  d'Al- 
caier  del  Sol.  Les  troupes  qui  se  trouvaient  devant 
Porto ,  prolitanl  de  l'affaiblissement  de  la  garnison, 
ont  attaqué  ses  lignes  an  nombrede  5  à  4,000  hom- 
mes qui  sont  presque  parvenus  à  pénétrer  dans  la 
ville.  Le  général  Stubbs  a ,  dit-on ,  reçu  une  bles- 
sure grave.  On  assure  qu'un  grand  nombre  de  sol- 
dats découragés  a  fait  défection. 


—  Les  coalitions  d'ouvriers  continuent.  La  semaine 
dernière  on  en  a  arrêté  cinq  ou  six  cents  à  Paris. 

— L'hôtel  deM.  Laffitte,  le  Samuel  de  la  royauté 
de  juillet,  vient  d'être  m  s  en  vente. 

—  Une  affiche  placardée  sur  les  murs  de  Paris 
par  suite  du  jugement  rendu  contre  le  A'ational,  at- 
tire l'attention  publique.  Cette  affiche  commence 
par  ces  mots  :  Lovis-PhiUppe,  et  finit  par  ceux-ci  : 
cinq  mille  francs  d'amende. 

—  On  écrit  de  Fonlenai  (Vendée)  • 

«  Le  séquestre  vient  d'être  apposé  sur  tous  les 
biens  de  M.  le  comte  Auguste  de  Larojacquelein. 
Celle  dernière  mesure,  qui  met  le  comble  à  toutes 
les  vexations  dont  la  Vendée  a  été  le  sujet  et  le 
prétezte,  est  peut-être  plus  odieuse  et  plus  ridicule 
que  toutes  les  autres.  La  France  sait,  et  le  pou- 
voir le  sait  aussi  bien  qu'elle,  que  M.  de  Laroche- 
jacquelein  n'a  pas  mis  le  pied  sur  le  sol  vendéen 
depuis  juillet  4850.  » 

—  M.  Desfontaines,  membre  de  l'Académie  des 
sciences ,  professeur  de  botani([ue  au  Muséum 
d'histoire  naturelle  et  à  la  Faculté  des  sciences  de 
Paris,  est  mort  vendredi  dernier. 

—  Dans  une  des  dernières  séances  de  la  Société 
royale  de  littérature  de  Londres ,  on  a  annoncé  le 
prochain  retour  de  M.  Wilkinson ,  qui  a  long- 
temps séjourné  en  Egypte.  Ce  voyageur  a  pu  dé- 
couvrir le  mystère  de  la  statue  de  Memnon.  Il  a 
constaté  que  la  merveilleuse  harmonie  qui  l'a 
rendue  célèbre  était  })roduUe  par  une  pierre  so- 
nore cachée  dans  ses  vastes  flancs ,  et  qu'un  homme 
placé  dans  une  niche  intérieure,  frappait  à  cer- 
taines heures  du  jour  avec  une  baguette  de  fer,  de 
manière  à  produire  ces  sons  mystérieux  qui  fai- 
saient rétonnement  d'un  peuple  superstitieux  et 
ignorant.  La  statue  même  a  été  brisée,  probable- 
ment par  Cambyse ,  et  depuis  réparée  ;  mais  le  se- 
cret en  a  été  soigneusement  gardé.  Cette  version 


se  trouve  en  opposition  avec  celle  du  savant  M.  Le- 
trône  ,  qui  a  envisagé  ce  fait  d'une  manière  plus 
judicieuse,  sinon  plus  exacte. 

—  Le  collège  supérieur  de  censure  à  Saint-Pé- 
tersbourg vient  de  défendre,  à  cause  des  passages 
trop  libres  qui  s'y  trouvent,  la  publication  d'une 
édition  arabe  des  Mille  et  une  ISiiits ,  préj)arée  par 
le  professeur  Habich ,  d'après  un  manuscrit  ap- 
porté de  Tunis. 

—  Un  électeur  du  canton  du  Havre  a  prolesté 
contre  le  serment  politirpie  prescrii  à  chaque  vo- 
tant. Il  a  écrit  au  président  du  collège  électoral 
que,  lorsque  Louis-Philippe  aurait  prêté  serment 
de  fidélité  à  Henri  V,  il  prêterait  à  son  tour  ser- 
ment de  fidéliié  à  Louis-Philippe. 


ECOMONIE  SOCIALE. 

agriculture.  L'économie  sociale  se  di- 
vise ainsi  qu'il  a  été  dit  (i),  en  plusieurs 
grandes  branches,  diistinguées  par  les 
noms  d'e'conomie  rurale ,  économie  indus- 
trielle, économie  domestique  et  économie 
politique.  Nous  allons  nous  occuper  de  la 
première,  mais  en  la  considérant  moins 
en  elle-même  que  sous  le  rapport  de  l'uti- 
lité dont  peuvent  être  par  leur  instruction, 
les  curés  placés  à  la  tête  des  paroisses  de 
campagne ,  pour  diriger  dans  l'application 
pratique  des  principes  de  cette  science  les 
populations  confiées  à  leurs  soins. 

L'économie  rurale  est  la  science  qui  en- 
seigne les  moyens  les  plus  avantageux  de 
faire  valoir  et  de  gérer  les  biens  de  cam- 
pagne :  les  terres ,  les  bois  ,  les  maisons , 
les  bestiaux,  etc.  En  un  mot,  tout  ce  qui 
constitue  un  domaine.  Partie  de  l'économie 
sociale,  elle  est  susceptible  comme  elle,  d'être 
subdivisée  en  autant  de  branches  qu'elle 
offre  de  spécialités.  L'économie  forestière, 
l'économie  agricole,  c'est-à-dire  celle  qui 
concerne  uniquementla  culture  des  champs; 
l'économie  cjui  enseigne  la  manière  de 
construire,  d'entretenir  les  maisons  d'ha- 
bitation et  les  bâtimens  d'exploitation  ; 
celle  encore  qui  apprend  tout  ce  qui  con- 
cerne l'éducation  des  bestiaux  et  les  profits 
divers  qu'on  en  peut  tirer ^  doivent  être 
considérées  comme  autant  de  sciences  par- 
ticulières. Mais  comme  il  n'est  pas  question 

(t)  y^o^es  la  deuxième  livraison,  p.  3i. 


'0 


LA    DOMINICALE. 


pour  nous  de  nous  occuper  de  ihe'ories  , 
nous  supposons  qu'elles  n'en  forment  que 
deux  :  l'une  ,  comprenant ,  sous  le  nom 
d'économie  rurale,  tout  ce  qui  lient  plus 
immédiatement  à  la  forme  ^  comme  les 
maisons,  les  liestiaux  ,  les  outils,  les  ins- 
truinens  d'exploitation,  la  conservation 
des  récoltes  de  toutes  espèces  ,etc.  \  l'autre, 
embrassant  tout  ce  qui  concerne  la  cidhire 
c?e*/(?rre5,  l'entretien  des  bois  et  leur  ex- 
ploitation, etc.;  nous  désignons  celle-ci 
sous  le  nom  à^ économie  aijricole. 

L'étude  de  ces  deux  sciences  serait  d'une 
grande  importance  pour  les  cultivateurs 
de  toutes  les  cL^sses,  mais  la  plupart  ne 
sont  ni  assez  rirhes,  ni  assez  avancés  en 
éducation  pour  être  en  état  de  s'occuper 
d'autre  cbose  que  de  pratique.  Les  pro- 
priétaires aisés,  les  maires,  quand  leurs 
fonctions  leur  en  laissent  le  temps ,  les 
curés  ,  surtout,  sont  plus  avantageusement 
placés  pour  pouvoir  étudier  les  principes 
de  l'économie  rurale  ou  a;;ricole,  et  en- 
seigner par  leurs  exemples  ou  par  leurs 
conseils,  comment  il  convrenl  de  les  ap- 
pliquer. Les  habitudes  sérieuses  des  curés , 
leurs  relations  continuelles  avec  leurs  pa- 
roissiens, le  spectacle  des  travaux  de  la 
campagne, qu'ils  ont  sans  cesse  sous  les  yeux, 
les  rendent  naturellement  observateurs  ; 
et  comme  presque  tous  sont  au  moins  lo- 
cataires d'un  champ  ,  d'un  pré-,  que  tous 
jouissent  d'un  jardin  qu'ils  aiment  à  em- 
bellir et  à  rendre  utile ,  il  en  est  peu  qui 
ne  soient  capables  de  donner  de  bons  ayis 
sur  les  pratiques  relatives  à  l'agriculture. 
Geux-là  surtout  le  sont  davantage  qui  sont 
instruits,  par  la  lecture  journalière  des 
meilleures  publications  sur  ce  sujet  spécial, 
à  apprécier  à  leur  juste  valeur  les  innova- 
tions qu'on  propose ,  à  prévoir  le  résultat 
des  expériences  nouvelles  qu'on  voudrait 
tenter.  Ils  peuvent  alors,  avec  confiance, 
encourager  celles  dont  ils  savent  d'avance 
que  le  résultat  sera  avantageux,  et^ dis- 
suader les  cultivateurs  moins  éclairés,  qui 
songeraient  à  en  faire  sans  en  avoir  assez 
calculé  la  dépense ,  et  sans  connaître  le 
peu  de  probabilité  de  leur  succès. 


Un  curé  instruit  sentira  toujours  faci- 
lement que  l'économie  agricole  ne  doit  en- 
seigner que  des  choses  positives ,  sanction- 
nées ,  non  par  l'usage  qui  trop  souvent  n'est 
que  routinier,  mais  par  des  expériences 
décisives,  bien  constatées,  et  répétées  par 
des  hommes  de  pratique  intçlligenset  dignes 
de  foi.  C'est  surtout  en  agriculture  que  le 
temps  perdu  ne  se  répare  pas  ,  et  que  les 
essais  sans  bon  résultat  sont  dangereux. 
La  naturen'opère  que  lentement,  etsouveut 
une  saison ,  une  année  même,  ne  suffit  pas 
pour  donner  la  solution  définitive  d'une 
question  de  fait ,  et  qui  intén-sse  plus  ou 
moins  la  fortune  du  cultivateur.  Il  n'en 
est  pas  des  expériences  agricoles  comme  de 
celles  de  chimie  ou  de  physique.  Quand 
celles-ci  ne  réussissent  pas,  on  en  est  quitte 
pour  la  perte  de  quelques  heures ,  d'un  peu 
de  charbon,  d'un  creuset  ou  d'une  cornue , 
ou  bien  pour  refaire  ou  seulement  rectifier 
un  instrument.  Mais  l'agriculteur,  dont  la 
terre  a  été  employée  à  un  essai  qui  n'a  pas 
eu  de  succès,  a  perdu  pour  vme  année  le  re- 
venu de  cette  terre,  et  de  plus,  loutl'argent 
employé  par  lui  à  cette  culture  sans  pro- 
duit. jVous  osons  donc  nous  flatter  qu'on 
approuvera  le  plan  que  nous  nous  sommes 
tracé  pour  traiter  des  sujets  d'économie 
rurale  ou  agricole,  dans  ce  recueil  que  sa 
spécialité  morale  et  religieuse  doit  mettre 
plus  particulièrement  dans  les  mains  des 
pasteurs  des  paroisses.  Dans  tout  ce  que 
nous  écrirons  sur  l'économie  rurale  ,  nous 
éviterons  tout  ce  qui  n'est  que  théorie 
abstraite.  Nous  nous  attacherons  à  ne 
donner  que  des  articles  courts,  mais  subs- 
tantiels-, et  lorsque  nous  aurons  à  décrire 
des  procédés  nouveaux,  de  nouvelles  mé- 
thodes ,  nous  le  ferons  en  termes  simples  et 
à  là  portée  de  toutes  les  intelligences  ,  nous 
abstenant,  autant  que  cela  se  pourra,  de 
l'emploi  d'autres  mots  techniques  que  ceux 
dont  l'usage  est  familier  à  tous  les  cultiva- 
teurs. Si  nous  remplissons ,  ainsi  que  nous 
espérons  pouvoir  le  faire,  l'objet  particu- 
li(:'r  que  nous  avons  ici  en  vue,  notre  tra- 
vail ne  pourra  manquer  d'être  accueilli 
par  cette  portion  si  uombreuse  et  si  méri- 


tanle  du  clergé  qui  s'est  consacrée  à  l'ins- 
truction religieuse,  à  l'édifiralion,  à  la 
consolation,  et  aussi  à  l'utilité  temporelle 
des  habitans  de  nos  campagnes.  Peut-être 
croiront  ils  pouvoir  s'en  servir  comme  d'un 
guide  non  suspect  dans  les  avis  qu'ils  don- 
neront à  leurs  paroissiens  relativement  à 
des  objets  d'agriculture  j  et  nous  avons  à 
cœur  qu'ils  puissent  s'en  faire  parfaitement 
comprendre  par  la  seule  lecture  textuelle 
de  nos  articles.  S'il  arri  vait  que  des  circons- 
tances particulières  fissent  désirer  des  dé- 
velo])pempns  étendus  sur  quelque  objet 
d'économie  rurale  ou  agricole,  en  s'adres- 
sant  à  nous,  on  serait  assuré  de  recevoir 
tous  ceux  dont  on  aurait  besoin.  Nous  nous 
ferons  également  un  plaisir  d'indiquer  où 
se  trouvent  les  bons  instrumens  aratoires, 
les  dessins  qui  les  représentent',  les  instruc- 
tions imprimées  qu'il  peut  être  utile  de 
consulter  à  leur  sujet. 

Et  déjà,  dans  le  but  d'utilité  générale 
qui  nous  anime,  nous  croyons  devoir 
nommer  et  recommander  la  société  poly- 
technique pratique j  dont  l'objet  spécial 
est  de  fournir  aux  départemens  et  à  l'étran- 
ger, toutes  les  machines  rurales,  d'en  sur- 
veiller àParis  le  choix  ou  l'exécution,  ainsi 
que  l'envoi.  Depuis  près  de  deux  ans 
qu'elle  est  connue ,  ses  succès  prouvent 
qu'on  y  trouve  toutes  les  garanties  morales 
désirables.  Cette  société  fait  exécuter  et  ex- 
pédier des  modèles  en  petit,  des  machines, 
pour  les  localités  où  on  a  les  moyens  de  tes 
imiter  en  grand.  On  conçoit  combien  cet 
établissement,  dirigé  par  des  hommes  qui 
ont  faitleurspreuves  dansla  carrière  des  arts 
pratiques,  peut  rendre  de  services  aux  cam- 
pagnes, où  la  vue  et  le  maniement  d'un 
instrument  ou  d'un  outil  commode  suffi- 
sent souvent  pour  faire  désirer  de  pouvoir 
s'en  procurer  de  semblables  (i). 

Conservation  des  pommes  de  terre.  La 
pomme  de  terre  est  aujourd'hui  un  de 
nos  alimens    les    plus  importans  pour  la 


(i)  On  peut  s'adresser   au   directeur,  rue  JNeuve 
des-Capucines  ,  n*  i3  bis. 


LA    DOxAIINICALE .  'J\ 

nourriture  de  l'homme  comme  pour  celle 
des  animaux,  et  elle  léserait  bien  davantage 
encore,  si  l'on  savait  plus  généralement  la 
conserver. 

Laissée  au  grand  air,  la  pomme  de  terre 
gèle  très  facilement;  descendue  dans  les 
caves,  elle  germe  avant  l'époque  convena- 
ble, à  cause  de  l'humidité  qui  l'environne 
et  d'un  air  plus  chaud  que  l'air  extérieur 
qu'elle  y  trouve. 

Pour  remédier  à  ces  inconvéniens,  il  faut 
qu'on  ait  recouis  au  moyen  assez  commu- 
nément emp'oyé  dans  les  contrées  du  Nord  : 
c'est  d'enfouir  la  pomme  assez  avant  dans 
la  terre,  de  manière  qu'elle  y  soit  à  l'abri 
des  influences  atmosphériques. 

L'emplacement  peut  fort  bien  être  pris  à 
ciel  ouvert;  il  faut  seulement  veiller  à  ce 
que  le  terrain  soit  le  plus  sec  possible.  Le 
trou  une  lois  fait  et  proportionné  à  la  quan- 
tité que  l'on  veut  conserver,  on  place  au 
fond  une  couche  de  paille  de  quelques 
pouces  d'épaisseur;  on  jette  ensuite  les 
pommes  de  terre;  lorsqu'on  arrive  à  deux 
pieds  du  sol,  on  met  une  nouvelle  couche 
de  paille  ou  de  feuilles  sèches  d'un  pied 
d'épaisseur ,  et  l'on  charge  le  tout  de  terre, 
de  manière  non-seulement  à  niveler  le  sol, 
mais  encore  à  former  un  petit  monticule. 
On  est  sûr  par  ce  procédé  aussi  simple 
qu'économique  ,  de  garder  les  pommes  de 
terre  saines  jusqu'au  printemps  ,  et  même 
*■  bien  au-delà  si  on  le  veut.  Voici  le  moment 
opportun  de  faire  l'essai  de  ce  mode  de  con- 
servation. 

Chemins  vicinaux.  Rien  ne  contribue 
autant  au  développement  de  la  richesse 
surtout  de  la  richesse  territoriale,  que  la 
multiplicité  et  le  bon  état  des  chemins. 
Avec  cela  les  hommes  voyagent  avec  plus 
de  célérité,  les  animaux  circulent  avec 
moins  de  fatigue ,  les  denrées  se  transpor- 
tent avec  plus  d'économie. 

Il  y  a  des  pays  où  ces  avantages  sont 
merveilleusement  compris  :  je  puis  à  cet 
égard  citer  l'Angleterre ,  l'Allemagne ,  la 
Suisse.  Il  n'en  est  -pas  de  même  malheu- 


T?) 


LA    nOMIMCALF.. 


reusemcnt  en  France;  car,  àrexceplioa  de 
nos  grandes  routes  ,  souvent  même  fort 
négligées,  nos  voies  decommunicationsont 
dans  rétat  le  plus  déplorable. 

On  ne  veut  pas  comprendre  dans  nos 
campagnes  que  la  réparation  d'un  chemin 
vicinal,  bien  qu'elle  n'offre  pas  un  avan- 
taf'e  immédiat,  est  cependant  une  besogne 
utile  ,  indispensable  ,  très-profitable  ,  et 
qu'en  travaillant  pour  les  autres  on  tra- 
vaille également  pour  soi-même.  C'est  aux 
hommes  éclairés  qu'il  appartient  de  dé- 
truire ce  préjugé  fâcheux  -,  ils  doivent  y 
contribuer  autant  par  leurs  exhortations 
que  par  l'exemple  d'un  concours  empressé 
et  réel  :  ils  rendront  en  cela  un  éminent 
service  à  leur  paj^s. 

Sans  doute  notre  législation  a  besoin 
d'être  amendée  ;  mais  il  n'en  est  pas  moins 
vrai  que ,  dans  les  communes  où  les  auto- 
rités et  les  habitans  sentiraient  tout  le  prix 
des  bons  chemins ,  on  pourrait  encore  ob- 
tenir d'assez  heureux  résultats.  Il  est  évi- 
dent d'ailleurs  que  du  jour  où  l'opinion 
publique  se  prononcera  d'une  manière  dé- 
cisive en  faveur  de  l'amélioration  des  che- 
mins, on  obtiendra  à  cet  égard  du  Gou- 
vernement et  des  Chambres  des  lois  con- 
venables et  les  fonds  nécessaires.  C'est  à 
l'apathie  de  nos  populations  rurales  qu'il 
fuuts'en  prendre,  si  nous  sommes  le  peuple 
qui  peut  le  moins  communiquer  avec  fa- 
cilité et  économie. 

En  Suisse  ,  l'avantage  d'avoir  de  bons 
chemins  a  tellement  pénétré  dans  les  mœurs 
des  habitans ,  qu'il  n'est  pas  rare  de  voir 
un  voyageur  descendre  de  son  eheval  pour 
déplacer  une  pierre  qui  rend  la  route  iné- 
gale. Coi;ibien  en  France  sommes -nous 
loin  de  ce  zèle  pour  le  bien  de  la  commu- 
nauté !  Tout  ce  qui  ne  nous  intéresse  pas 
exclusivement  passe  sous  nos  yeux  comme 
chose  presque  étrangère. 

En  Angleterre  encore ,  les  routes  de 
comté  ,  qui  représentent  nos  chemins  vici- 
naux, peuvent,  par  suite  du  zèle  et  de  l'in- 
térêt bien  entendu  des  magistrats  et  des 
citoyens,  rivaliser  sans  désavantage  avec 


nosroutesdépartemen laies  et  mêmeroy aies. 
Quant  aux  autres  routes,  aux  canaux,  aux 
chemins  de  fer  qui  sillonnent  cette  riche 
contrée,  on  ne  saurait  trop  en  vanter  le 
nombre  et  le  bon  état.  C'est  certainement 
à  son  système  admirable  de  circulation,  que 
nous  ne  saurions  trop  tôt  imiter,  que  l'An- 
gleterre doit  l'étonnant  développement  de 
richesse  qui  s'est  manifesté  chez  elle  depuis 
cent  ans-,  et,  loin  de  s'arrêter,  elle  tente 
chaque  jour  de  nouveaux  efforts. 

JVos  lecteurs  ne  liront  même  pas  sans  in- 
térêt l'essai  qu'on  vient  de  faire  dans  ce 
pays  si  industriel,  d'un  nouveau  mode  de 
voiture  publique  ,  ayant  la  vapeur  pour 
force  motrice,  et  roulant  sur  les  routes  or- 
dinaires, tandis  que  jusqu'ici  on  ne  l'avait 
appliquée  qu'aux  voilures  traînées  sur  les 
chemins  de  fer. 

«  La  voiture  à  vapeur  de  sir  Charles 
Dance  est  partie  de  Gray's-inn-Road  pour 
Birmingham.  Afin  de  rendre  l'expérience 
plus  décisive,  elle  a  traversé  aubeau  milieu 
dujourlepontdeWesttnin'îter,  Parleament- 
Street ,  White-Hall ,  Charing-Cross  ,  Pall- 
Mall,  est  montée  par  Regent-Street ,  dans 
Porlland-Place  jusqu'à  Ilegent's-Park,  et  a 
pris  New-Road.  Cette  distance  de  cinq 
milles  environ  (  près  de  deux  lieues  de 
France)  a  été  parcourue  en  35  minutes  , 
quoiqu'on  beaucoup  d'endroits  elle  ait  ren- 
contré la  route  couverte  de  granit  concassé. 
En  outre  ,  les  rues  de  Londres  sont ,  à 
cette  heure-là  surtout ,  encombrées  de  voi- 
tures de  toute  espèce.  Elle  a  été  souvent 
forcée  de  ralentir  sa  marche,  et  d'aller  très- 
lentement.  Souvent  aussi  elle  a  pu  ma- 
nœuvrer avec  la  plus  grande  rapidité ,  au- 
milieu  de  cette  foule  de  voitures  qui  se 
croisenten  tous  sens. 

»  En  un  mot ,  on  peut  considérer  l'essai 
fait  dans  les  rues  de  Londres,  comme  tout- 
à-fait  concluant  en  faveur  de  la  voiture 
à  vapeur.  » 


Errata  du  dernier  numéro,  page  5Q  , 
colonne  i,  ligne  40 ,  au  lieu  de  :  le  Pape 
Léon,  lisez  :  l'empereur  Léon. 


LA    IX)]MINICALE. 


iÔ 


PARIS,  I*"-  DECEMBRE. 

A  chaque  nouvelle  livraison  de  la  Dotnl- 
nicale,  noire  plan  s'élargit  et  notre  but  se 
rapproche.  Il  se  trouve  que  nous  avons 
frappé  si  à  propos,  qu'il  est  impossible  de 
frapper  plus  juste.  Le  clergé  de  France, 
qui  d'abord  avait  accueilli  nos  promesses 
avec  une  gravité  solennelle,  commence  à 
leur  donner  confiance  et  à  s'abandonner  à 
nous,  reconnaissant  que  nous  sommes 
pleins  de  foi,  ardens  ,  courageux,  prêts  à 
tout  pour  soutenir  les  grandes  doctrines 
conservatrices  de  l'Evangile.  Nous  sommes 
donc  entrés  dans  une  grande  voie,  la  voie 
chrétienne-,  et  maintenant  que  nous  y  voi- 
là ,  l)ien  fort  serait  celui  qui  nous  en  pour- 
rait distraire. 

Et,  en  effet,  dans  cette  grande  et  belle 
A'oie  des  Apôtres ,  des  pères  de  l'Église  et 
d(>spliisbeaux  génies  du  dix-septième  siècle, 
ne  sommes-nous  pas  au  centre  des  beaux- 
arts,  au  centre  de  la  poésie,  au  centre  de 
la  liberté  humaine?  N'est-il  pas  d'ailleurs 
évident  qu'en  y  entrant  les  premiers,  nous 
n'avons  fait  qu'y  devancer  notre  époque, 
et  seconder  l'heureuse  disposition  des  esprits 
c[ne  nous  avons  déjà  signalée.  C'est  par  elle 
qu'un  immense  avenir  nous  est  révélé,  et 
que  nous  restons  convaincus  quele  moment 
n'est  pas  si  éloigné  où  l'Eglise,  ce  dernier  et 
{jrand  refuge  de  l'humanité  en  péril,  verra 
les  nations,  fatiguées  de  déchiremens  et 
d'orages,  venirlui  demander  le  reposqu'elle 
leur  a  déjà  donné  si  souvent,  et  qu'elles  ont 
toujours  vainement  cherché  hors  de  son 
sein.  Alors  on  reconnaîtra  que  tous  les 
principes  du  beau  et  du  grand  se  retrouvent 
dans  la  religion^,  et  seulement  dans  la  reli- 
gion. Nous  sommes  donc  heureux  et  fiers 
d'avoir  été  si  franchement  et  si  entièrement 
au-devant  de  ces  doctrines  religieuses  qui 
ont  pu  être  obscurcies  un  instant,  mais 
contre  lesquelles  ne  sauraient  prévaloir 
môme  des  siècles  d'impiété  ou  d'aride  phi- 
losophisme. 

Nous  avons  ainsi  bon  courage  et  bon 
espoir,  et  le  présent  nous  répond  de  l'ave- 

O'    IIVRAISOW. 


nir.  Déjà  nos  cftbvls  sont  compris  et  ap- 
prouvés. Encore  un  peu  de  temps  et  nous 
serons  bien  avancés;  car  nous  aurons  réu- 
ni autour  de  nous  tous  ceux  qui  ont  en- 
core conservé  dans  leur  cœur  les  deux 
grandes  vertus  de  tout  chrétien  et  de  tout 
homme  raisonnable  :  l'espérance  et  la  foi. 

Dans  nos  prochaines  livraisons  nous 
donnerons  la  biographie  de  saint  Jean- 
Chrysostôme ,  de  ce  Hossuet  de  l'Afrique , 
dont  les  lumières,  l'éloquence  et  le  grand 
caractère  ont  jeté  tant  d'éclat  sur  l'Église 
primitive.  Après  lui,  viendra  saint  Augus- 
tin, le  plus  harmonieux  et  le  plus  poéti- 
que des  orateurs  sacrés.  Dans  cette  bril- 
lante et  pittoresque  histoire  de  la  parole 
chrétienne ,  que  nous  nous  proposons  d'é- 
crire, nous  aurons  soin  de  mêler  toujours 
ainsi  l'Église  de  France ,  et  l'Église  grecque 
et  latine ,  ces  trois  Églises  qui  n'eu  font 
qu'une  à  force  de  foi,  d'éloquence  et  de 
vertu. 

Après  que  nous  aurons  donné  la  gravure 
de  S.  S.  le  pape  Giégoire  XVI,  qui  doit 
orner  notre  prochaine  livraison ,  nous 
commencerons  une  série  de  Porlmils  con- 
temporains, reproduction  fidèle  des  traits 
principaux  de  la  vie  des  personnages  dont 
les  vertus  et  les  talens  illustrent  l'Église. 
Ces  portraits  ne  seront  point  une  simple 
notice  biographique,  mais  une  image 
exacte  de  tout  ce  qui  peut  faire  aimer  ou 
admirer  l'homme,  ie  chrétien,  le  prêtre. 
Là  se  trouveront  réunis  tous  les  faits  qui 
mettent  en  relief  la  physionomie  morale 
des  principaux  prélats  que  l'épiscopat 
français  compte  avec  orgueil  dans  son 
sein.  Nos  portraits  embrasseront  aussi  dans 
leur  revue  les  prélats  des  églises  de  Bel- 
gique ,  d'Espagne ,  d'Italie. 

Plusieurs  améliorations  seront  encore 
introduites  dans  la  Dominicale .  Le  papier 
de  couverture  que  nous  avons  annoncé,  et 
que  nous  attendons  très  incessamment , 
nous  permettra  de  donner  enfin  la  vignette 
que  nous  a  composée  notre  brillant  artiste, 
lony  Johannol,  qui  s'est  mis  dans  celU» 
circonstance  au  niveau  de  son  sujgt  et  au- 
dessus   de    sa  renommée,    N^ous  voulons 


lU 


LA    DOMINICALE. 


qu'après  avoir  promis  un  bon  livre  à  nos 
lecteurs ,  nous  puissions  leur  donner  aussi 
un  beau  livre. 

Si  la  première  semaine  de  décembre  nous 
apporte  des  vœux  semblables  à  ceux  qui 
chaque  jour  nous  sont  exprimés  ,  nous 
n'hésiterons  plus  à  ajouter  à  la  chronique 
hebdomadaire  ,  un  résumé  piquant  des 
nouvelles  de  la  semaine  ,  qui  fera  de  la 
Dominicale  une  histoire  complète  des  évé- 
ueraens  contemporains. 

Nous  reconnaissons  en  même  temps  que, 
pour  remplir,  selon  nos  désirs,  le  cadre  que 
nous  nous  sommes  tracé  ,  nous  devrons 
nécessairement  donner  une  plus  grande 
étendue  à  nos  publications:  ainsi  donc,  à 
commencer  par  le  mois  de  décembre,  nous 
dépasserons  les  cinq  feuilles  d'impression 
que  nous  avions  promises  pour  chaque  mois, 
déterminés  que  nous  sommes  à  n'hésiter 
jamais  devant  un  nouveau  sacrifice  pour 
justifier  la  confiance  qu'on  nous  accorde, 
et  les  cncouragemens  qui  nous  sont  pro- 
digués. 

Le  Directeur, 

AyoE  Ï1E  SALNT-PRIEST. 


HISTOIRE 

BU    BIARIAGE    CHRÉTIEN. 

Si  nous  avons  réussi  quelque  peu  à  mon- 
trer comment  le  christianisme,  en  s'éta- 
blissant,  remua  et  bouleversa  la  société 
tout  entière,  en  s'emparant  de  toutes  les 
faces  de  l'homme ,  en  lui  donnant  une  au- 
tre famille  ,  une  autre  politique ,  une  autre 
religion ,  nous  avons  du  nécessairement 
faire  naître  dans  l'esprit  de  nos  lecteurs,  le 
désir  de  connaître  chacune  des  révolutions 
particulières  qui  sont  contenues  dans  cette 
révolution  générale.  Jusqu'ici  nous  som- 
mes allés  en  nous  précipitant,  négligeant 
les  détails  pour  saisir  le  masse,  et  par- 
courant l'histoire  du  christianisme  à  vol 
d'oiseau.  Maintenant  ce  sera  le  temps  de 
revenir  sur  les  points  secondaires,  de  re- 
prendre chacun  des  élémens  du  christia- 
nisme ,  de  les  montrer  naissant  ^  gran- 
dissant,  se  complétant ,  afin  que  la  vérité  se 


manifeste  sous  toutes  ses  formes ,  en  témoi- 
gnage de  nos  principes;  surtout  afin  que 
la  grandeur  de  Dieu  se  reconnaisse  aux 
particularités  les  plus  humbles  de  son  ma- 
gnifique ouvrage.  L'occasion  ne  manquera 
pas  de  se  présenter  où  nous  examinerons 
la  forme  politique  du  christianisme ,  son 
économie  administrative  ,  ses  rites ,  ses  cé- 
rémonies ,  ses  dogmes  transcendantaux; 
nous  étudierons  tour  à  tour  ses  rapports 
avec  les  peuples ,  son  action  sur  la  vie  in- 
térieure des  fidèles ,  ses  idées  sur  les  mo- 
mens  qui  suivent  la  mort.  Aujourd'hui 
nous  allons  chercher  comment  il  constitue 
l'union  des  sexes ,  comment  il  comprend  la 
famille ,  c'est-à-dire  ,  en  dernière  analyse, 
sur  quelle  pierre  il  bâtit  la  société. 

Nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui ,  pour 
s'expliquer  plus  facilement  l'établissement 
des  croyances  chrétiennes  ,  prétendent 
qu'elles  avaient  été  préparées  par  les 
philosophes  de  l'Académie  et  du  Por- 
tique. Cependant  nous  devons  reconnaître 
que  le  moment  où  Dieu  envoya  son  fils 
régénérer  le  monde,  était  merveilleusement 
favorable  à  une  rénovation ,  car  l'antiquité 
tombait  en  lambeaux.  Les  vieilles  divini- 
tés de  l'Italie  se  mouraient  ;  leurs  prêtres  , 
comme  le  dit  Cicéron,  en  étaient  venus  à 
ne  pouvoir  pas  se  regarder  sans  rirej  et 
trois  hommes,  qui  gémissaien  t  de  cette  gran- 
de débâcle  du  passé,  Cicéron  lui-même. 
Capiton  et  Ovide,  faisaient  de  vains  efibrts 
dans  la  science  politique,  lajurisprudence 
et  la  poésie,  pour  arrêter  la  destruction 
des  croyances  morales  de  la  ville  éternelle. 
On  admira  le  traité  de  la  République;  on 
applaudit  à  la  lutte  du  droit  antique  avec 
le  droit  nouveau ,  de  la  secte  de  Capiton 
avec  celle  de  Labéon  -,  on  pleura  en  lisant 
dans  les  Fastes  l'histoire  de  la  piété  des 
aïeux:  mais  c'étaient  là  des  trionq)hes  de 
l'art-,  on  saluait  les  temps  primitifs  de  la 
république  dans  les  livres  ,  pour  se  dis- 
penser de  la  faire  revivre  sur  les  sept  col- 
lines 5  tout  ce  qu'on  aurait  pu  tenter  pour 
les  dieux  était  d'ailleurs  inutile  :  les  Chré- 
tiens les  avaient  chassés  dos  sentimens  et 
des  idées,  et  ne  leur  avaient  laissé  que  les 


LA    DOMINICALE. 


75 


temples,  suivant  le  mot  de  TertuUien  (i). 

Mais  c'est  dans  la  famille  surtout  que 
s'était  déclarée  avec  plus  d'intensité  cette 
effroyable  anarchie  qui  présidait  à  la  dé- 
molition du  paganisme.  Du  temps  d'Au- 
guste, les  citoyens  romains  ne  se  mariaient 
plus.  Les  courtisanes  encombraient  les  voies 
publiques ,  portées  dans  de  magnifiques  li- 
tières ,  précédées  et  suivies  d'esclaves  ;  elles 
entraient  au  conseil  de  la  république  ,  et 
recevaient  la  confidence  des  conspirations. 
C'était  comme  parmi  nous,  durant  le  dix- 
huitième  siècle,  lorsque  l'adultère  présidait 
aux  funérailles  de  la  vieille  France-,  car  les 
mêmes  effets  sont  presque  toujours  produits 
par  les  mêmes  causes.  On  sait  que  Cicéron 
découvrit  par  une  fille  de  joie  les  projets 
sanguinaires  de  Catilina  et  le  danger  de  la 
patrie.  Pauvre  patrie  romaine!  Elle  avait 
été  déjà  sauvée,  quelques  siècles  aupara- 
vant ,  par  les  oies  du  Capitole. 

Cette  dissolution  delafamille  avaitfrappé 
les  moins  clairvoyans  :  Auguste ,  qui  n'est 
passuspectenfaitd'austéritédanslesmœurs, 
s'effrayait  de  voir  les  antiques  races  étrus- 
ques disparaître  faute  d'héritiersj  et  par  un 
coup  d'état  qui  devait  sauver  la  noblesse 
malgré  elle-même  ,  à  ses  risques  et  périls , 
il  heurta  de  front  la  licence  patricienne,  en 
proposant  au  sénat  la  fameuse  loij  Julia  de 
maritandù  ordinihus,  qui  avait  pour  but 
de  rendre  le  mariage  obligatoire.  La  loi 
tomba  tout  d'une  voix:  les  libertins  de 
Rome  poussèrent  les  hauts  cris ,  en  appre- 
nant le  danger  qu'avaient  couru  leurs  par- 
ties galantes  dans  leurs  ville  de  Parthénope 
et  de  Tibur.Ce  fut  une  joie  effroyablement 
hideuse  dans  les  palais  des  prostituées  j  et 
l'empereur,  honteux  de  sa  déconvenue ,  fit 
venir  Horace ,  son  poète  domestique ,  et  lui 
demanda  des  vers  pour  le  consoler.  Horace 
se  fit  triste,  de  la  tristesse  d'Auguste j  co- 
lère ,  de  la  colère  d'Auguste  5  rigide  ,  de  la 
rigidité  d'Auguste -,  et  il  composa  cette  belle 
ode,  où  il  stigmatise  ces  vierges  romaines 
qui  se  faisaient  initier  au  secret  des  danses 
d'Ionie,  et  qui,  en  fans  encore ,  méditaient 

(i)  Sola  templa  rcUnquimus^  Tertul.  Apologét. 


d'incestueuses  amours.  Les  commentateurs 
d'Horace  ont  oublié  cette  circonstance, 
qui  nous  semble  avoir  bien  son  prix.  Du 
reste,  Auguste  ne  perdit  pas  de  vue  sa 
pensée  :  la  loi  rejetée  passa  trente-deux 
ans  plus  tard. 

On  sait  assez  communément  qu'à  l'appa- 
rition du  Christianisme,  le  mariage  ro- 
main avait  trois  formes,  sans  compter  ce- 
lui des  soldats,  qui  était  fort  expéditif,  et 
celui  des  esclaves,  qui  était  une  horrible 
promiscuité.  Deux  de  ces  sortes  d'unions 
se  faisaient  suivant  le  droit  primitif  de 
l'Italie,  ou  jure  patricio'^  la  troisième, 
qui  est  communément  considérée  comme 
sortie  d'une  source  plus  moderne ,  était 
peut-être,  selon  nous,  plus  primitive  en- 
core ;  mais  toutes  trois ,  elles  annonçaient 
la  démoralisation  profonde  de  Rome.  La 
confarréaiion  consistait  en  cérémonies 
splendides  ;  le  solufo  pretio  se  faisait  , 
comme  le  mot  l'indique,  en  livrant  quel- 
ques monnaies ,  qui  figuraient  l'achat  de 
la  fiancée;  enfin  Vusucapion  était  la  pro- 
priété d'une  femme  acquise  par  prescrip- 
tion,  après  un  an  d'usage,  sans  inter- 
ruption de  trois  jours.  Les  soldats  se  ma- 
riaient sur  simple  parole;  et  par-dessus 
tout  cela  venait  le  concubinage  avec  les 
femmes  libres ,  et  la  possession  des  femmes 
esclaves. 

Avec  la  haute  idée  que  le  christianisme 
faisait  concevoir  de  la  femme,  avec  la  di- 
gnité à  laquelle  il  élevait  la  mère  de  fa- 
mille, il  est  bien  clair  que  ce  désordre  de- 
vait cesser.  Cependant,  comme  la  règle  de 
conduite  des  apôtres  et  de  leurs  succes- 
seurs était  de  violenter  le  moins  possible 
les  faits  sociaux  ,  la  réforme  du  mariage 
fut  entreprise  avec  une  prudence  et  une 
réserve  qui  indiquent  les  difficultés  qu'il 
y  avait  à  surmonter.  D'abord,  toutes  les 
cérémonies  de  la  confarréaiion ,  ou  repas 
du  gâteau,  furent  supprimées;  on  n'acheta 
plus  la  vierge  à  prix  d'argent,  fiction  qui 
rappelait  l'achat  réel  des  premiers  âges  de 
l'Italie;  l'acquisition  par  prescription  d'uije 
année  tomba  dans  le  mépris  ;  une  forme 
I  simple,  mais  sainte,  fut  adoptée  :  le  ser- 


LA    DOMïMCM.K 


ment  réciproque  des  époux  sur  l'Évangile.    ! 

Ainsi  s'institua  le  mariage  des  chrétiens. 
La  promesse  d'un  homme  à  une  femme 
parut  une  chose  si  auguste  et  si  sacrée, 
qu'on  ne  l'environna  d'aucune  des  précau- 
tions qui  auraient  pu  servir  à  le  constater. 
Quand  un  jeune  chrétien  ,  soit  dans  la  fra- 
ternité des  cérémonies ,  soit  dans  la  décente 
gaîté  des  agapes,  avait  lait  choix  d'une 
femme  selon  son  cœur,  il  cherchait  d'a- 
bord à  s'en  faire  distinguer;  puis  ,  quand  il 
comprenait  que  son  amour  était  accepté, 
il  épiait  le  moment  où,  seule  ,  la  vierge 
écoulerait,  moins  confuse,  des  paroles  en- 
core inouïes  pour  son  oreille-,  il  la  condui- 
sait par  lamain  jusqu'à  sa  demeure,  et  là  ,en 
tête-à-tête,  il  lui  juraitsur  l'Évangile  d'être 
pour  toujours  son  bon  maître  et  son  tendre 
époux.  Les  jeunes  gens  apprenaient  ensuite 
à  leurs  familles  qu'ils  s'étaient  mariés;  la 
communauté  chrétienne  était  instruite  de 
cette  union  ,  et  l'épouse  du  catéchumène 
devenait  désormais  un  objet  auguste  ,  une 
arche  sainte ,  que  pas  une  main  n'aurait 
osé  profaner. 

Ainsi  constitué  sur  le  respect  de  la  femme 
pour  la  promesse  de  l'homme,  le   mariage 
chrétien  suffit  quatre  siècles  à  la  société;  ma  is 
il  n'y  a  pas  de  chose  grande  ,  pure  et  magni- 
fique que  l'humanité  ne  corrompe  -,  et  il  pa- 
raît que  vers  la  fin  du  cinquième  siècle,  les 
hommes  commençaient  d'abuser  étrange- 
ment de  la  position  loyale  que  la  Christia- 
nisme leur   avait    donnée  vis-à-vis    des 
femmes:  les  jeunes  gens  épousaient  avec 
empressement  et  juraient  sur  l'Évangile-, 
mais  lorsque  les  jours,  les  mois  et  les  an- 
nées étaient  passés  sur  leur  amour;  lorsque 
d'autres  femmes,  plus  belles  ,  plus  bril- 
lantes ou  plus  passionnées ,  venaient  sol- 
liciter    leurs    hommages  ,    il    s'établissait 
une  lutte  entre  le  chrétien  et  le  payen;  et 
malheureusement  alors,   comme  aujour- 
d'hui ,   comme  toujours ,  sans   doute ,  le 
plaisir  présent  l'emportait  contre  la  sa- 
gesse  absente  :  les  maris  revenaient   aux 
mœurs  sociales  de  leurs  pères,   ils  répu- 
diaient, ils  chassaient  sans  pitié  de  pauvres 
femmes  flétries,  dont  ils  avaient  dévoré  la 


jeunesse  et  la  beauté.   i)u  temps  de  Jus- 
tinien,  l'abus  était  flagrant,  et  le  désordre 
menaçait  de  devenir  effroyable.  Les  fem- 
mes abandonnées ,  les  unes   enceintes,   les 
autres  privées  même  de  leurs  petits  enfan^ , 
assiégeaient  la  porte  des  évêques,  implorant 
avec  des  larmes  le  respect  dû  au  serment 
fait  sur  l'Évangile  ,  et  à  l'habitude  des  chré- 
tiens. Alors,   au  milieu   de   ces  cris  et  de 
ces  plaintes  justes  et  louchantes,  Justinion 
se  fit  i'organe  delà  société  en  péril  :  «  Au 
milieu  des  réclamations  qui  nous  sont  si 
souvent  adressées  ,  dit-il  (i),   nous  avons 
remarqué  les  gémissemens  des  femmes  qui 
viennent  se  plaindre  à  nous  à  chaque  ins- 
tant ,  disant  que  des  hommes ,  épris  du 
désir  de    leurs   charmes  ,    les    emmènent 
dans  leurs  maisons  ,  leur  jurent,  en  tou- 
chant les  saintes   Ecritures,  qu'ils  seront 
désormais  leurs  légitimes  époux  ,  les  gar- 
dent ,  en  eflet,  pendant  plusieurs  années  ; 
et  puis,  quand  elles  sont  devenues  mères  , 
pleins  du  dégoût  qui  leur  est  survenu,  les 
chassent  sans  pitié,  en  retenant  même  leurs 
enfans.  Or,  nous  avons  jugé  nécessaire  d'é- 
tablir que  si  une  femme  peut  prouver  léga- 
lement qu'elle  a  été  ainsi  épousée,  etqu'un 
homme  l'a  f  ouduite  dans  sa  maison,  avec 
la  promesse  qu'elle  serait  son  épouse  et  la 
nrière  légitime  de  ses  enfans,  il  ne  soit  point 
loisible  à  cet  homme  de  la  renvoyer  en  de- 
hors des  prévisions  de  la  loi.  » 

Alors,  pour  réformer  cet  immense  abus, 
qui  réagissait  contre  tout  ce  que  le  Chris- 
tianisme avait  posé  de  principes  et  réalisé 
de  conséquences  en  quatre  siècles ,  et  qui 
attaquait  dans  son  germe  le  grain  semé  par 
les  apôtres ,  la  loi  impériale  ,  qui  s'était 
inspirée  depuis  Constantin  des  doctrines  de 
Jésus-Christ,  détermina  un  mode  de  cer- 
titude, qui  consacrait  d'une'façon  plus  écla- 
tante la  promesse  de  mariage  faite  sitr  l'É- 
vangile; les  époux  choisirent  quelques  lé- 
moins,  et  c'est  en  leur  présence  que  l'union 
futdésormais jurée.  Le  simple  serment  avait 
été  le  premier  degré  du  mariage;  le  serment 
en  présence  de  témoins  fut  le  second. 

(r)  Novelle  ,  24  ,  cap.  /,. 


Mais  au  point  où  nous  ensommesdéjà,la 
bonne  foi  et  la  Irande  s'ëtaient  vues  en  face 
Tune  de  l'aulre ,  et  elles  en  étaient  venut's 
à  composer  réciproquement  ;  elle  vont  épui- 
ser, l'une  les  perfidies,  l'autre  les  précau- 
tions; et  ce  sera  pour  le  cliistianisme  une 
occasion  de  suivre  pas  à  pas  toutes  les  ré- 
vélations de  la  faiblesse  humaine,  et  de 
formuler  nettement,  après  les  essais  de 
quelques  années,  le  point  le  plus  impor- 
tant des  sociétés ,  parce  qu'il  est  le  pivot  des 
autres,  l'union  de  l'homme  et  de  la  femme. 

Malgré  les  conquêtes  que  le  chrislianisme 
faisait  tous  les  jours  sur  les  souvenirs  de 
la  société  pa^'enne,  celle-ci  reparaissait 
encore  ,  surtout  dans  les  questions  où 
Thomme  faible  était  placé  entre  l'intérêt 
de  ses  passions  et  l'intérêt  de  sa  foi.  Et 
puis  ,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'à  l'époque 
de  Juslinien,  les  populations  européennes 
venaient  d'être  renouvelées-,  et  que,  dans 
ce  cliaos  de  races  nouvelles  et  inconnues , 
les  dogmes  chrétiens,  s'ils  gagnaient  en 
étendue ,  perdaient  un  peu  en  profondeur  : 
au  commencement  de  l'ère  nouvelle  du 
baptême,  à  laréunion  des  premières  églises, 
un  petit  nombre  croyait ,  mais  il  croyait 
beaucoup  ;  maintenant ,  toute  l'Europe 
croit,  mais  sa  foi  est  chancelante.  Nous  de- 
vons dire  encore  que  les  campagnes  étaient 
idolâtres,  dans  l'Italie,  dans  les  Espagnes  , 
dans  la  Germanie,  dans  la  Gaule-,  et  le 
contact  des  mauvaises  idées  gâtait  les 
bonnes.  Ce  fut  donc  inutilement  que  Justi- 
nienexigeala  présence  de  quelques  témoins 
au  serment  du  mariage-,  ceux  qui  consen- 
taient à  remplir  cet  office  ,  gagnés  qu'ils 
étaient  aux  anciennes  habitudes,  et  la  plu- 
part du  temps ,  coupables  complaisans  du 
mari ,  aux  caprices  duquel  ils  voulaient 
laisser  l'avenir  libre,  ils  apportaient  à  cette 
sainte  cérémonie  une  distraction  volontaire 
et  calculée  j  et  lorsque,  après  quelques  an- 
nées, l'épouse  abandonnée  en  appelaitàleur 
témoignage  de  sa  confiance  abusée  et  du 
serment  de  son  mari,  ils  feignaient  un 
étonnement  plein  de  fraude ,  et  ils  répon- 
daient qu'ils  n'avaient  rien  vu  (i). 

(i)  Novell.  JusÙHan,  75, 


LA    DOMINICALE.  77 

Voici  maintenant  la  législation  qui  coupe 
court  à  ces  iniquités  honteuses;  une  loi 
nouvelle  de  Justinien ,  constitution  remar- 
quable et  pleine  de  piété ,  eu  ce  qu'elle 
fonde  l'administion  civile  de  l'église,  in- 
tervient en  faveur  des  faibles  femmes  trom- 
pées 5  et  détruisant  en  un  seul  jour  tout  ce 
que  l'union  conjugale  conservait  de  formes 
payennes ,  elle  ordonne  que  le  serment  du 
mariage  sera  désormais  prononcé  en  pleine 
église  ,  devant  les  fidèles  qui  voudront  y 
assister;  et  que  l'attestation  en  sera  régu- 
lièrement faite  par  le  desservant,  en  termes 
exprès  et  que  voici:  «  Sous  telle  indiction, 
tel  mois,  tel  jour  ,  telle  année  de  l'empire, 
tel  consulat ,  tel  homme  et  telle  femme , 
venus  en  cette  église ,  y  ont  été  mariés  (1).  » 
Ce  mode  nouveau  d'union  conjugale  con- 
cernait seulement  les  classes  les  plus  élevées 
parmi  les  chrétiens-,  les  époux  signaient  la 
déclaration  avec  le  prêtre  et  trois  témoins 
au  moins,  et  l'acte  rendu  ainsi  solennel  et 
authentique ,  on  le  déposait  dans  les  ar- 
chives de  l'église  :  c'était  le  lieu  où  étaient 
enfermés  les  vases  sacrés. 

On  a  pu  voir  que  le  mariage  chrétien 
prend  de  jour  en  jour  un  caractère  plus 
explicite,  et  sa  transformation  actuelle 
constitue,  pour  ainsi  dire ,  son  troisième 
degré-,  il  tend  à  sortir  des  profondeurs  du 
mystère  domestique,  pour  se  produire  au 
grand  jour  des  assemblées  religieuses,  et 
en  se  livrant  ainsi  à  la  face  de  la  société 
tout  entière ,  l'époux  prononçait  une 
renonciation  formelle  à  toutes  les  autres 
femhies,  de  même  que  l'épouse  contrac- 
tait des  devoirs  de  compagne  et  de  mère, 
de  façon  à  signifier  aux  autres  hom- 
mes qu'ils  prissent  garde  de  l'empêcher  de 
les  remplir.  Nous  avons  dit  que  la  loi  nou- 
velle était  seulement  destinée  à  la  popula- 
tion des  villes ,  c'est-à-dire  à  la  partie  la 
plus  éclairée  des  chrétiens  -,  les  rares  habi- 
tans  des  campagnes,  qui  étaient  alors  con- 
vertis à  la  foi ,  les  soldats ,  les  races  bar- 
bares qui  arrivaient  de  l'Asie  mineure  ou 
des  bords  de  la  Baltique  étaient  encore  trop 


(i)  Ibid.,  cap,  14, 


78 


LA.   DOMINICALE. 


grossiers  pour  comprendre  la  morale  spi- 
ritualiste  des  apôtres-,  la  doctrine  était  in- 
dulgente pour  ces  pauvres  d'esprit ,  et  elle 
leur  permettait  de  s'unir^,  comme  au  pre- 
mier siècle,  par  le  simple  serment  (i). 

Dès  que  le  christianisme  eut  entraîné  les 
époux  dans  réglise,  dès  qu'il  eut  ouvert 
un  registre ,  dès  que  le  serment  prit  un  ca- 
ractère officiel ,  l'union  de  l'homme  et  de 
la  femme  se  trouva  complètement  for- 
mulée dans  sa  partie  morale  et  dans  sa  va- 
leur civile;  le  témoignage  de  Dieu  était 
appelé  sur  la  formation  de  la  famille  et 
sur  l'état  des  enfans.  C'est  là  une  époque 
importante  dans  l'histoire  de  l'Eglise,  car 
elle  s'attribue  une  magistrature  qu'elle  a 
gardée  douze  cents  ans. 

Pendant  que  l'intervention  du  catholi- 
cisme se  posait  dans  la  constitution  du  ma- 
riage, elle  rayonnait  encore  sur  toutes  les 
autres  faces  de  la  famille.  L'habitude  du 
concubinage  rendait  l'adoption  un  des  actes 
les  plus  fréquens  de  la  vie  civile  ;  elle  n'avait 
été  soumise  jusqu'alors  à  aucune  formalité 
solennelle  qui  se  rattachât  au  culte  chré- 
tien :  mais  la  doctrine  qui  agrandissait  la 
dignité  de  la  femme ,  ne  pouvant  pas  lais- 
ser les  enfans  dans  l'ancien  abandon ,  l'em- 
pereur ordonna  (2)  que  les  adoptions  se 
feraient  désormais  en  pleine  église  ,  où 
avaient  lieu  pareillement  les  affranchisse- 
mens  des  esclaves;  de  telle  sorte  que  les 
autels  de  Jésus-Christ  se  trouvaient  la 
sauvegarde  de  la  liberté  humaine. 

Le  mariage  touche  maintenant  au  der- 
nier accroissement  qu'il  était  dans  sa  na- 
ture d'atteindre.  Séparé  du  concubinagepar 
le  serment  fait  sur  l'Évangile  et  par  la 
diclaration  déposée  aux  archives,  il  va 
l'être  encore  par  la  bénédiction  nuptiale , 
qui  devient  sa  plus  haute  consécration.  Les 
termes  de  la  loi  qui  le  couvre  ainsi  d'une 
égide  reli['ieuse ,  sont  trop  rem.arquables;, 
pour  ne  point  les  rapporter  ici  :  «  Nous 
ordonnons  que  les  mariages  soient  confir- 
més par  la  bénédiction  ,  de  telle  sorte  que 

(1)  Novell;  JnstininD,  74, 
(9,)  Leouis  constiltit. ,  8  y, 


si  un  homme  et  une  femme  se  réunissaient 
sans  l'avoir  obtenue ,  ils  ne  pourraient  pas 
se  nommer  du  titre  d'époux ,  et  il  leur 
serait  interdit  de  profiter  jamais  des  droits 
que  donne  le  mariage,  car  il  ne  peut  pas 
y  avoir  de  milieu  raisonnable  entre  le  ma- 
riage et  le  célibat.  Etes-vous  dominé  par 
le  désir  de  la  vie  conjugale,  observez  les 
lois  et  les  nécessités  de  cette  union;  en  trou- 
vez-vous les  devoirs  pénibles ,  vivez  céli- 
bataires, mais  ne  souillez  pas  le  mariage 
par  Tadultère  ,  et  ne  couvrez  pas  votre  li- 
bertinage sous  un  faux  semblant  de  céli- 
bat (1). 

Cette  loi  de  l'empereur  Léon  est  remar- 
quable en  deux  points;  d'abord,  en  ce 
qu'elle  fait  consister  nettement  le  mariage 
dans  la  bénédiction  nuptiale  des  époux; 
ensuite  parce  qu'elle  sépare  à  tout  jamais 
le  concubinaire  des  faveurs  de  l'Eglise ,  en 
jetant  sur  lui  une  condamnation  dont  le 
poids  doit  s'accroître  dans  les  siècles,  et 
changer  totalement  la  constitution  de  la 
famille.  Rendue  à  Constantinople,  elle  eut 
surtout  autorité  dans  l'empire  d'Orient; 
mais  le  principe  qu'elle  consacrait  tenant 
à  l'essence  même  du  Christianisme,  il  se 
propagea  peu  à  peu  dans  l'Occident ,  et  y 
prévalut ,  quoiqu'après  une  lutte  plus  lon- 
gue et  une  victoire  plus  disputée.  C'est  ici 
la  quatrième  et  dernière  transformation  du 
mariage  chrétien  ,•  il  ne  recevra  plus  qu'un 
très-petit  nombre  de  modifications  exté- 
rieures. 

Il  faut  arriver  au  treizième  siècle;  l'Eu- 
rope est  convertie  au  Christianisme;  la 
milice  de  Jésus-Christ  a  tout  conquis  à  la 
civilisation  et  à  l'Evangile  ;  les  églises  et 
les  monastères  couvrent  la  place  où  s'éle- 
vèrent les  vieilles  forêts  de  la  Gaule  ;  l'E- 
glise a  sa  circonférence  aux  extrémités  du 
monde  et  son  centre  à  Rome  ;  et  à  la  tête 
de  cette  association  immense ,  il  y  a  un 
homme  de  piété,  de  ferveur  et  de  génie, 
Innocent  III.  C'est  dans  les  lettres  de  ce  pon- 
tife,qui  contiennent  toute  la  diplomatie  de 
l'Europe  contemporaine,  que  se  développe 

(2)  Léon  Novelle ,  8y. 


et  prend  uu  admirable  essor  la  jurisprudence 
religieuse,  et  que  se  posent  et  se  complètent 
les  élémens  du  droit  canon.  A  cette  époque, 
toute  justice  qui  n'était  pas  brutale,  toute 
administration  qui  n'était  pas  despotique, 
étaient  religieuses-,  et  c'est  en  descendant 
aux  détails  de  l'union  des  familles,  et  pour 
déterminer  les  parentés  incertaines,  qu'In- 
nocent III  institua  la  publication  des  hans. 
A  mesure  que,  pour  diverses  causes,  dont 
nous  établirons  quelque  jour  la  filiation,  la 
société  religieuse  se  faisait  toute  civile,  elle 
garda  cependant  la  tutelle  ecclésiastique  , 
en  ce  qui  concerne  la  constitution  de  la  fa- 
mille et  l'état  des  enfans. 

Le  premier  obstacle  sérieux  qui  se  pré- 
senta ,  et  qui  put  faire  mettre  en  question 
les  fonctions  civiles  du  clergé,  ce  fut  la  Ré- 
forme-, car  c'était  une  société  nouvelle  ,  en 
dehors  de  la  société  romaine ,  et  il  fallait 
instituer  un  mode  nouveau  de  mariage, 
pour  des  religionnaires  qui  ne  voulaient 
pas  adopter  les  dogmes  catholiques  et  les 
usages  de  l'Église.  Le  catholicisme  tenait 
la  société  civile  (i),  et  puis,  dans  les  temps 
de  plus  grande  faveur  pour  les  réformés,  le 
gouvernement  ne  leur  accorda  que  la  tolé- 
rance. Il  y  eut  donc  un  affreux  désordre 
dans  la  société  protestante,  car  ses  maria- 
ges n'étaient  pas  reconnus  par  la  société 
catholique.  Ce  ne  fut  que  bien  tard,  à  la  fin 
du  dix-huitième ,  en  1787  ,  qu'un  édit  au- 
torisa les  protestans  à  faire  constater  leurs 
mariages  devant  un  officier  de  l'état  civil. 
Cet  acte,  sage ,  simple ,  logique  en  lui- 
même,  fut,  selon  nous,  la  source  d'une 
grande  erreur  sociale-,  car  les  peuples,  quand 
ils  fout  des  fautes ,  tournent    ainsi    d'or- 
naire  leur  propre  colère  contre  eux-mêmes. 
Dès  qu'on  se  fut  habitué  à  cette  idée  ,  qu'un 
officier  civil  faisait  des  mariages,  on  en 
vint  à  concevoir  la  possibilité  de  rendre  le 
mariage  un  acte  purement  civil;  et  la  loi 
du  20  septembre  1792  fut   promulguée, 
comme  dernière  conséquence  du  raisonne- 
ment. 


(1)  Editsde  i63  et  de  1697. 


LA    DOMINICALE.  79 

Tous  nos  lecteurs  savent  les  belles  rai- 
sons dosit  s'étayaient  les  théories  révolu- 
tionnaires, qui  abattaient  le  Chrislianismcj 
on  revenait  aux  inspirations  de  la  nature, 
et  au  grandiose  des  républiques  anciennes. 
Cette  nature  et  ce  grandiose  nous  ont  con- 
duits où  vous  savez.  Dieu  veuille  que  les 
catholiques  de  France,  qui  concourent  aux 
lois  du  royaume,  osent  être  catholiques  en 
plein  jour;  et  qu'ils  se  souviennent  que  le 
cœur  de  Pierre  se  brisa  de  douleur,  quand 
il  eut  renié  Jésus-Christ  devant  une  servante 
d'auberge. 


^GRAVURE. 

MORT     DE    BOSSUE  T. 

L'histoire  de  l'assemblée  du  clergé  à  St- 
Germain-en-Laye  ,  forme  une  grande  par- 
tie de  l'histoire  de  Bossuet.  Jamais  il  n'eut 
plus  de  fermeté  et  de  grandeur.  Bossuet 
prépara  l'assemblée  par  deux  mémoires  : 
De  VEtat  présent  de  VEfflise.  —  Sur  la 
Morale  relâchée.  Ces  deux  mémoires , 
Bossuet  les  adressa  à  Louis  XIV. 

Dans  le  premier,  le  prélat  signalait  à 
l'attention  des  évêques  le  péril  dans  le- 
quel se  trouvait  la  religion  ,  placée  qu'elle 
était  entre  deux  extrêmes  opposés;  le  parti 
des  jansénistes  et  celui  de  la  Morale  relâ- 
chée. 

Aujourd'hui  que  la  plupart  des  esprits 
en  France  sont  tombés  dans  cette  apathie 
religieuse  dont  à  peine  ils  commencent  à 
sortir,  on  expliquera  dificilement  toute  la 
sollicitude  de  l'église  gallicane  au  dix-sep- 
tième siècle,  pour  ces  questions  si  peu  com- 
prises. Mais  nous  demandons  à  qui  la 
faute?  Certes,  ce  n  est  pas  la  faute  du  dix- 
septième  siècle.  Il  comprenait ,  lui  ,  la 
gravité  de  toutes  ces  questions,  c{ui  n'é- 
taient rien  moins  que  des  questions  de 
liberté  et  d'avenir  pour  la  France.  Plai- 
gnons ceux  qui  ne  sont  pas  émus  à  ce  grand 
spectacle  de  toute  une  églisequi  se  rassemble 
pourfixer  éternellement  tous  les  points  desa 
doctrine,  au  moment  où  un  siècle  finit, 
au  moment  où  un  autre  siècle  commence , 
à  l'instant  même  où ,  pressentant  de  nou- 


m 


LA    DOMINICALE. 


v«lles  attaques ,  elle  sentait  le  besoin  de 
se  reunir  et  de  se  reconnaître  ayant  de 
marcher  à  ses  destinées  à  venir,  quelles 
que  fussent  ces  destinées. 

Le  premier  acte  de  Bossuet,  quand  il 
porta  la  parole  devant  le  clerf^é  de  France, 
ce  fut  de  lire  les  propositions  qui  con- 
cernent le  yaywewMw^,-  et  après[quoi  il  de- 
manda aussi  la  condamnation  do  quatre 
propositions  sur  la  grâce,  extraites  des  thè- 
ses de  quelques  jésuites.  Six  jours  après, 
rassemblée  entière  jugea  à  l'unanimité 
comme  avait  jugé  Bossuet;  et  tel  est  le  ca- 
ractère de  justice  et  de  vérité  que  Bossuet  a 
donné  à  cette  censure  qu  elle  a  presque  au- 
tant d'autorité  que  les  décrets  même  des 
conciles  particuliers  les  plus  sévères. 

Mais  ce  sont  là  de  trop  graves  questions 
pour  être  traitées  dans  un  essai  littéraire 
plus  que  théologique.  L'Histoire  des  qua- 
tre propositions,  le  Quiélisme ,  le  Proha- 
hilisme,  le  Cas  de  Conscience ,  la  Révoca- 
tion de  Védit  de  Nantes,  ce  sont  là  autant 
de  chapitres  de  la  vie  de  Bossuet,  dont  il 
n'est  guère  permis  de  parler  rapidement  -, 
car  ce  sont  des  questions  qui  ont  été  dé- 
battues avec  toute  l'ardeur,  toute  l'émo- 
tion, toute  la  croyance  des  plus  grands 
génies  de  la  France  chrétienne  et  politi- 
que. Laissons  donc  dans  Bossuet,  Fim- 
mortel  auteur  et  le  défenseur  si  profondé- 
ment logicien  de  cette  belle  déclaration  des 
droits  de  l'Eglise  gallicane,  contre  laquelle 
on  essaierait  en  vain  de  se  soulever. 

Ce  qui  est  le  plus  à  notre  portée  dans 
Bossuet^  à  nous  chrétiens  de  la  foule ,  c'est 
l'éloquence  de  Bossuet.  C'est  à  l'orateurque 
mous  revenons  toujours  malgré  nous.  Bos- 
suet faisait  comme  nous  peut-être,  et  c'était 
sans  doute  un  délassement  bien  vif  pour 
ce  grand  génie,  de  se  délasser  dans  l'élo- 
quence de  ses  trav?,ux  théologiques. 

Treize  ans  après  la  mort  de  Henriette 
a  Angleterre,  le  d  ix-septième  siècle,  qui  se 
laisait  vieux,  co\xjjxienç,a  à  descendre  sérieu- 
sement dans  la  tombe.  Marie-Thérèse  d'Au- 
triche, la  Pri  ncesse  Palatine,  le  Chancelier 
i-etellier,  et  çnfin  le  grand  Condé,  le  même 
|rosqui  avrgit  ouvert  le  grand  siècle,  furent 


saisis  par  la  mort.  A  chacune  de  ces  vic- 
times nouvelles ,  Bossuet  remonta  dans  la 
chaire  de  l'oraison  fimèbre  ,  cette  chaire 
qu'il  avait  faite  et  qu'il  avait  élevée  si 
haut. 

Marie-Thérèse  d'Autriche,  l'avant  der- 
nière reine  de  France  qui  soit  morte  dans  son 
lit,  n'offrait  pas  au  génie  de  Bossuet  les 
mouvemens  sublimes  qui  avaient  trans- 
porté toutes  les  âmes  au  récit  de  la  mort 
de  la  reine  d'Angleterre.  Cette  fois  Bossuet 
n'avait  à  louer  que  des  vertus  simples  et 
douces ,  une  éclatante  blancheur,  symbole 
de  l'innocence  ,  et  en  un  mot  toutes  les 
belles  qualités  de  cette  reine  ,  qui ,  selon 
Texpression  de  Louis  XIY,  7ie  lui  avait 
donné  en  sa  vie  qu'un  seul  chagrin,  celui 
de  sa  mort. 

Mais  Bossuet ,  après  avoir  parlé  de  ces 
vertus  tranquilles ,  trouve  bientôt  le  moyen 
de  rentrer  dans  Fhistoire;  il  nous  repré- 
sente l'île  de  la  Conférence  et  ces  deux  mi- 
nistres d'une  politique  si  différente,  oùl'uîi 
se  donnait  du  poids  par  sa  lenteur ,  et 
Vautre  prenait  l'ascendant  par  sa  ]}éné- 
tration-,  puis  de  là,  à  côté  du  lit  nuptial 
de  Marie-Thérèse  ,  Bossuet  place  son  lit  de 
mort.  Écoutez!  quel  beau  langage  !  «  Fêtes 
sacrées  ,  mariage  fortuné  ,  voile  nuptial, 
bénédiction,  saint  sacrifice,  puis-je  mêler 
aujourd'hui  vos  cérémonies  et  vos  pompes 
avec  ces  pompes  funèbres,  et  le  comble 
des  grandeurs  avec  leurs  ruines?  » 

Et  plus  bas,  ne  sentez-vous  pas  le  frisson 
courir  dans  vos  veines  à  ces  paroles  de 
Forateur  ,  j'ai  presque  dit  du  prophète  , 
quand  il  parle  de  la  maison  d'Autriche  ,  et 
de  ses  destinées  à  venir. 

»  C'est  par  suite  de  ses  conseils  ,  que 
))  Dieu  a  fait  naître  les  deux  puissantes 
»  maisons  dont  la  reine  devait  sortir,  celle 
»  de  France  et  celle  d'Autriche ,  dont  il  se 
»  sert  pour  balancer  les  choses  humaines; 
»  jusqu'à  quel  degré  et  jusqu'à  quel  temps  ? 
»  Il  le  sait  et  nous  l'ignorons.   » 

Et  plus  bas  : 

«  Cette  auguste  maison  d'Autriche  où, 
»  durant  l'espace  de  quatre  cents  ans ,  on 
»  ne  trouve  que  des  rois  et  des  Empereurs, 


LA    DOMINICALE. 

»  et  une  si  grande  afïluencc  de  maisons 
))  royales  ,    avec   tant  d'étals  et   tant  de 


81 


»  royaumes ,  qu'on  a  jy^'cinc  il  y  a  lony- 
»  temps ,  qu'elle  en  serait  surchargée.  » 

L'oraison  funèbre  de  la  princesse  pala- 
tine est  peut-être  celle  qui  fait  le  mieux 
sentir  combien  ce  génie  si  hardi  et  si  ferme, 
était  en  même  temps  souple  et  Rexiblc  ,  et 
savait  se  plier  à  tous  les  tous. 

La  princesse  palatine  mourut  en  i685  , 
le  grand  Condé  était  son  gendre-,  c'était 
une  noble  et  illustre  femme,  elle  était  la 
sœur  de  cette  Marie  de  Gonzague  que  la 
Pologne  demanda  à  la  France  pour  en  faire 
sa  reine  ,  aussi  Bossuet  a-t-il  hàle  dans 
cette  oraison  funèbre,  de  parler  de  Guslave- 
Adolphe,  tant  il  aime  par  instinctles  grands 
hommes  et  les  grands  rois! 

((  Charles  Gustave  parut  à  la  Pologne 
»  surprise  et  trahie  comme  un  lion  qui 
)>  tient  sa  proie  dans  ses  ongles,  tout  prèl 
»  à  la  mettre  en  pièces.  La  reine  n'a  plus 
»  de  retraite  ,  elle  a  quitté  la  Pologne. 
»  Après  de  courageux  et  vains  elforts  ,  son 
»  époux  est  contraint  de  la  suivre,  lléfugié 
»  dans  la  Silésie  où  ils  manquent  des  choses 
))  les  plus  nécessaires  à  la  vie ,  il  ne  leur 
»  reste  plus  qu'à  considérer  de  quel  coté 
))  allait  tomber  ce  grand  arbre  ébranlé  par 
»  tant  de  mains  àla  racine  ,  et  frappé  par 
»  tant  de  coups  qui  en  enlevaient  les  ra- 
»  meaux.  Mais  Dieu  en  avait  disposé  au- 
»  trement.  » 

Peu  de  temps  après  la  mort  de  la  du- 
chesse de  Lougueville ,  le  grand  Condé , 
que  les  infirmités  avaient  éloigné  du  com- 
mandement des  armées,  s'était  retiré  à 
Chantilly,  cette  retraite  célèbre  où  tout 
le  génie  chevaleresque  respirait  encore,  et 
qui  est  mort  le  jour  où  le  dernier  Coudé  , 
par  une  de  ces  fatalités  inexplicables  dans 
les  temps  où  nous  sommes  ,  a  été  trouvé 
suspendu  à  l'espagnolette  de  sa  croisée. 
Le  grand  Condé  à  Chantilly ,  tout  en- 
tier à  la  paix  et  au  culte  des  arts,  ne  se 
rappelait  ses  propres  grandeurs  que  pour 
s'entourer  de  toutes  les  grandeurs  de 
cette  époque.  «  On  voyait  le  grand  Condé 
)>  à  Chantilly  comme  à  la  tête  des  avmées, 


»  sans  envie,  sans  faste,  sans  ostentation, 
»  toujours  grand  dans  l'action  et  dans  le 
)>  repos-,  on  le  voyait  s'entre^enant  avec 
»  ses  amis  dans  les  superbes  allées ,  au 
»  bruit  de  ces  magnifiques  jels d'eau,  qui 
»  ne  se  paralysaient  nijour  ni  nuit^  c'était 
»  toujours  le  même  homme  ,  et  sa  gloire  le 
»  suivait  partout.  » 

En  voyant  Bossuet  et  le  grand  Condé  se 
promenant  au  bruit  de  ces  fontaines ,  à 
l'ombre  de  ces  arbres  antiques,  on  peut  se 
faire  une  idée  de  la  gloire  humaine.  Les 
deux  amis  s'écrivaient  quand  ils  ne  se 
voyaient  pas-,  on  peut  juger  de  leur  inti- 
mité par  une  lettre  de  Louis  de  Bourbon  à 
Bossuet.  ((  Je  vous  envoie  ,  dit-il,  mon  fon- 
»  tainier-,  gardez-le  tant  que  vous  vou- 
»  drez.  Quand  on  ne  peut  pas  rendre  de 
»  grands  services  à  ses  amis,  on  est  au 
»  moins  ravi  de  leur  en  rendre  de  petits.  » 
Enfin  lé  grand  Condé  mourut,  et  alors 
Bossuet ,  en  cheveux  blancs ,  remonta  dans 
la  chaire  pour  la  dernière  fois.  Ici  il  est 
bon  de  nous  recueillir;  nous  allons  assister 
au  chef-d'œuvre  de  la  parole  chrétienne  , 
l'oraison  funèbre  du  grand  Condé. 

Nous  avons  vu  que  le  grand  Condé  fut 
le  premier  du  grand  siècle  qui  devina 
Bossuet.  Ces  deux  hommes,  d'un  si  haut 
caractère  et  d'une  domination  si  puissante 
sur  leur  siècle,  s'étaient  élevés  en  même 
temps  l'un  et  l'autre,  et,  à  force  de 
grandeur,  ils  étaient  devenus  égaux-,  Bos- 
suet seul,  en  ce  temps-là,  était  l'égal  du  grand 
Condé-,  le  grand  Condé  était  seul  l'égal  de 
Bossuet. 

Le  grand  Condé  mourut  le  ii  décem- 
bre 1686.  Louis  XIV  voulut  lui  faire  des 
obsèques  dignes  d'un  héros.  11  ordonna  un 
service  public  à  Notre-Dame  ,  tous  les  évê- 
ques  et  toutes  les  compagnies  souveraines 
furent  invitées  d'y  assister.  Le  deuil  de  l'é- 
glise ,  les  colonnes  du  catafalque ,  furent 
tels  que  Bossuet  lui-même  s'est  vu  obligé 
d'en  parler.  Mais  toutes  ces  pompes  dispa- 
rurent devant  la  parole  de  Bossuet. 

Dès  l'exorde  ,  le  génie  de  Bossuet  s'arrê- 
te et  s'épouvante  «  en  présence  de  cette 
»  gloire  qu'il  est  appelé  à  célèbre}:,  Au 


8â 


LA    DOMINICALE. 


»  moment  où  j'ouvre  la  bouche  pour  cé- 
»  lébrer  la  mémoire  immortelle  de  Louis 
)>  de  Bourbon,  je  suis  confondu  par  la 
»  grandeur,  et  s'il  m'est  permis  de  l'avouer, 
»  par  l'inutilité  du  travail. — >i'ous  ne  pou- 
»  vons  rien,  faibles  orateurs,  pour  la  gloire 
»  des  âmes  extraordinaires.  » 

Cependant  Bossuet  déclare  qu'ilva pous- 
ser à  bout  la  gloire  humame ,  et  aussitôt 
Bossuet ,  l'épique  vieillard ,  se  met  à  faire 
des  récits  de  batailles  comme  ne  les  eût  pas 
faits  le  grand  Condé  lui-même.  Pendant 
vingt-cinq  ans  d'amitié  avec  Louis  de  Bour- 
bon, Bossuet  est  entré  dans  le  néant  de  ces 
illuminations  soudaines  etde  ces  grandeiirs 
passées-,  il  revient  alors  à  ces  souvenirs  de 
sa  vieillesse,  de  son  âge  mùr,  de  sa  jeunesse, 
gloire  pour  gloire  ,  il  confond  un  instant  le 
grand  Condé  avec  Alexandre  ,  mais  aunom 
d'Alexandre,  Bossuet  s'arrête,  lagloire  chré- 
tienne lui  revient  à  la  mémoire.  «  Qu'ont- 
»  ils  voulu  ces  hommes  rares ,  sinon  des 
»  louanges  et  la  gloire  que  les  hommes 
»  peuvent  donner?  Dieu  pour  les  confon- 
»  dre  leur  a  donné  cette  gloire.  Cet  Alexan- 
»  dre  qui  ne  voulait  que  faire  du  bruit 
»  dans  le  monde  y  en  a  fait  plus  qu'il  n'au- 
»  rait  osé  l'espérer.  »  —  Puis  il  s'écrie  : 
—  «  Loin  de  nous  les  héros  sans  huma- 
))  nité!   » 

Arrive  ensuite  le  magnifique  parallèle 
entre  Turenne  et  le  grand  Condé  :  «  Ces 
»  deux  hommes  que  la  voix  commune  de 
))  toute  l'Europe  égalait  aux  plus  grands 
»  capitaines  des  siècles  passés ,  en  qui  on 
»  vit  les  mêmes  vertus  avec  des  caractères 
»  si  divers,  pour  ne  pas  dire  si  contrai- 
»  res.  » 

Mais  pourquoi  vous  parler  si  long-temps 
d'un  chef-d'œuvre  que  vous  savez  par 
cœur?  Que  pourrions-nous  ajouter  aux  élan- 
ccmens  de  tristesse  incroyables.  —  «  Ve- 
»  nez,  peuples,  et  vous  qui  jugez  la  terre, 
»  et  vous  qui  ouvrez  aux  hommes  l'^s  por- 
yi  tes  du  ciel,  —  Et  a^ous,  ne  viendrez- 
»  vous  pas  à  ce  triste  spectacle,  vous  dis- 
»  je,  qu'il  a  bien  voulu  mettre  au  rang  de 
»  ses  amis .  »  Et  puis  enfin ,  quand  l'ora- 
teur 86  retourne  vers  lui-même-,  quand  il 


vient  ajouter  sa  propre  douleur  à  toutes 
les  douleurs-,  quand  il  parle  de  ses  che- 
veux blancs,  quand  il  s'écrie  :  O  prince  , 
le  digne  sujet  de  mes  louanges  et  de  mes 
regrets ,  vous  vivrez  éternellement  dans  ma 
mémoire!  Je  vous  y  verrai  tel  que  vous 
étiez  à  ce  dernier  jour  sous  la  m.ain  de 
/)ieu,lorsque  sa  gloire  semblait  commencer 
à  vous  apparaître;  ùest  ici  que  je  vous 
verrai  plus  triomphant  qu'à  Fribourg  ou 
à  Rocroi.  Agréez  les  efforts  d'une  voix  qui 
vous  fut  connue  ! 

A  ces  paroles  qui  retentissent  dans  vos 
âmes  et  dans  vos  cœurs,  ce  serait  un  projet 
insensé  d'aj  outer  quelque  chose ,  elles  n'ont 
besoin  pour  produire  une  impression  so- 
lennelle ,  ni  de  la  présence  de  la  cour ,  ni 
de  la  pompe  funèbre,  ni  des  habits  de 
deuil ,  ni  des  colonnes  qui  montent  si  haut, 
elles  n'ont  pas  même  besoin  de  la  voix, 
des  larmes  et  des  cheveux  blancs  de 
Bossuet. 

Au  milieu  de  toutes  ces  morts,  Bossuet  ne 
pouvait  oublier  la  sienne-,  ce  fut  la  grande 
préoccupation  de  cette  âme  si  belle  et  si 
grande.  Il  répétait  le  soir  en  se  couchant  et 
le  matin  en  se  levant ,  le  verset  Deus , 
Deus  yneus.  Il  fonda  une  messe  à  perpétuité 
pour  le  repos  de  son  âme-,  un  mal  intérieur 
le  travaillait  sourdement  ,  et  il  l'oubliait 
en  traduisant  les  Psaumes  en  vers  français  j 
mais  avant  les  psaumes ,  il  se  faisait  lire 
révaugile.  Dans  le  cours  de  sa  maladie  il  se 
fit  lire  plus  de  soixante  fois  l'évangile  de 
saint  Jean ,  et  de  temps  à  autre  il  s'écriait  : 
Non  ,  'tnon  Dieu  ,  je  ne  puis  croire  que 
vous  ayez  donné  inutiletnent  cette  con- 
fiance en  votre  bonté.  Mon  salut  est  injini- 
menl  mieux  entre  vos  m,ains  que  daiis  les 
miennes.  Je  veux  m,'aba7idonner  à  vous 
sans  retour  sur  itioi-même ;  car  onne peut 
se  voir  sans  vous ,  ino7i  Dieu  ,  qu'on  ne 
tombe  dans  une  espèce  de  désespoir. 

En  même  temps  il  se  livrait  plus  que  ja- 
mais à  l'étude,  il  relisait  ses  ouvrages-,  le 
discours  sur  Vhistoire  universelle  ,  la  poli- 
tique sacrée ,  il  publiait  les  lettres  à  Î\I.  de 
Valaincourt  sur  les  prophéties  d'Isaïc,  il 
mettait  la  dernière  main  à  la  paraphrase 


LA   DOMINICALE. 


85 


du  psaume  Deus  meus  ,  qu'il  regardait 
comme  une  préparation  à  la  mort  ;  et  tou- 
jours ainsi  sans  que  la  fièvre  qui  le  tenait 
depuis  un  an ,  pût  le  dompter  et  l'abattre. 
Disons-le  tout  de  suite;  après  une  longue 
et  sublime  agonie ,  Bossuet  expira  ,  à  l'âge 
de  soixante-seize  ans  le  12  avril  1704. 
L'abbé  de  saint  André  lui  ferma  les  yeux 
en  s'écriant  :  O  mon  Dieu  que  de  lumière 
éteinte  et  quel  brillant  flambeau  de  moins 
en  votre  église  ! 

Quand  on  transporta  son  corps ,  de  Paris 
à  son  évêehé  de  Meaux ,  le  peuple  reçut 
son  évêque  avec  des  larmes  ,  et  ils  disaient 
les  mains  jointes  :  C'est  grand  dotnmage 
qu'un  si  grand  homme  soit  mort! 

La  mort  de  Bossuet  fut  un  aussi  grand 
événement  pour  la  France  que  la  mort 
même  de  Louis  XIV.  Quand  Bossuet  mou- 
rut, un  nouveau  siècle  s'ouvrait,  et  déjàse 
répandait  cet  esprit  de  révolte  et  d'inno- 
vation que  le  nom  seul  de  Bossuet  avait 
suffi  pour  contenir.  Deux  partis  divisèrent 
l'église,  tous  deux  impatiens  de  se  sous- 
traire à  cette  dictature  du  génie.  Quand 
une  fois  Bossuet  manqua  à  Louis  XIV,  vous 
savez  tous  les  malheurs  et  toutesles  pertur- 
bations qui  arrivèrent. 

Bossuet  est  un  homme  unique  dans  le 
monde-,  par  la  parole  et  par  l'instruction  , 
c'est  presque  un  Père  de  l'Eglise  ;  c'est  un 
homme  d'état  par  l'intelligence;  il  marche  à 
latêtedu  dix-septième  siècle,  sans  que  per- 
sonne cherche  à  marcher  devant   lui ,  pas 
même  le  roi  Louis  XIV.  Pontife  éclairé,  ci- 
toyen zélé,  sujet  fidèle,  il  pèse  d'une  main 
ferme  les  droits  du  nouveau  pontife  et  ceux 
du  roi,  les  unit  sans  les  confondre-,  simple 
évêque  d'une  église  obscure,  il  est  le  conseil 
de  l'église  tout  entière.  Sa  vie  publique  etsa 
vie  privée  sont  dignes  d'un  respect  égal.  Il 
commença  et  finitlegrandsiècle,  et  quand  il 
mourut ,  sonregard,  perçant  à  travers  tous 
les  orages  qui  menaçaient  le  trône  et  l'au- 
tel, se  porta  vers  le  Ciel,  et  sa  dernière 
prière  fut  en  faveur  de  cette  France  chré- 
tienne qu'il  avait  tant  aimée ,  dont  il  était 
l'oracle  et  l'orgueil  ! 


SEMAINE    RELIGIEUSE, 

2®  DIMANCHE  DE  l'aVENT. 

Saint  Jean  députe  plusieurs  de  ses  dis- 
ciples vers  Jésus-Christ.  Eloge  de  saint 
Jean  par  Jésus-Christ. 
La  nation  juive  attendait  un  Messie,  un 
libérateur  promis   à  ses  pères   dans    cent 
endroits    des    écritures.    Le   bruit  de    la 
prochaine  apparition  de   je  ne  sais  quel 
personnage  extraordinaire  qui  devait  sortir 
de  la  Judée,  s'était  répandu  jusque  chez 
les  payens  ,  comme  nous  le  voyons  par 
Tacite  et  Suétone,  qui  en  font  une  men- 
tion expresse.  Au  milieu  de  cette  attente 
universelle  ,    Jésus  sort   enfin  de   sa   vie 
obscure  et  cachée  -,  il  apparaît  dans  la  Ga- 
lilée, il  se  donne  pour  celui  qu'annonçaient 
les  anciens  oracles ,   il  se  dit   envoyé   du 
ciel  pour  les  accomplir,   pour  établir  un 
culte  nouveau  -,  et  en  signe  de  sa  mission 
divine,  il  prétend  faire  des  miracles.  Sa 
réputation  se  répand  bientôt  dans  la  Syrie; 
on  lui  présente  tout  ce  qu'il  y  a  de  malades 
et  d'infirmes ,  et  à  sa  voix ,  ils  sont  guéris 
de  tous  leurs  maux.  Il  parcourt  ensuite  les 
villes  et  les  bourgades  de  la  Judée,  opérant 
partout  les  mêmes  merveilles  :  d'un  mot , 
il  apaise  les  tempêtes,  ressuscite  les  morts, 
rend  la  vue  aux  aveugles-nés ,  guérit  les 
paralytiques  ,  nourrit  des  troupes  nom- 
breuses de  peuple  avec  quelques  pains ,  et 
met  en  fuite  toutesles  maladies  qui  affligent 
l'humanité. 

Le   bruit   des  prodiges  qui    accompa- 
gnaient  ses  pas   parvint   aux  oreilles  de 
Jean-Baptiste,  expiant  dans  les  fers  la  li-    • 
berté  avec  laquelle  il  avait  reproché  à  Hé- 
rode  le  scandale  de  sa  vie.  Pour  lui ,  les 
prophéties  étaient  accomplies;  il  avait  aia- 
noncé  au  monde  le  Messie  qu'il  attendait, 
il  Lavait  montré  aux  Juifs,  il  l'avait  bap- 
tisé solennellement  dans  les  eaux  du  Jour- 
dain, et  l'avait  proclamé  le  fils  chéri  du 
Très-Haut.  Sa  carrière   était   finie;   il  ne 
lui  restait  plus  qu'à  couronner  sa  vie  par 
le  martyre ,  pour  la  justice  et  la  vérité;  il 
avait  tressailli  dans  le  sein  de  sa  mère  à 
l'approche  de  Jésus-Christ;  par  sa  nais- 


^^  LA    DOMINICALE. 

sance   il   avait  annoncé  la   naissance   de 


Jésus-Christ j  par  sa  prédication,  la  pré- 
dication de  Jésus-Christ;  par  sa  mort,  il 
devait  être  encore  le  précurseur  de  la  mort 
de  Jésus-Christ. 

Jean  envoja  deux  de  ses  disciples  lui 
demander  r  Est-ce  vous  quiètes  le  Messie? 
Ou  devons-nous  en  attendre  un  autre? 
Lui  qui  avait  vu  descendre  sur  Jésus-Christ 
TEsprit  saint  en  forme  de  colombe,  lui  qui 
avait  protesté  publiquement  qu'il  n'était 
pas  digne  do  délier  les  cordons  de  ses  sou- 
liers, n'avait  pas  besoin  d'autre  témoignage 
de  la  divinité  de  celui  qu'il  était  venu  pré- 
céder sur  la  terre-,  mais  prêt  à  quitter  ses 
disciples,  il  s'alarme  sur  eux,  il  craint 
qu'après  sa  mort  ils  oublient  ce  qu'il  leur 
a  dit  du  Christ;  il  les  envoie  donc  à  Jésus- 
Christ  pour  fortifier  leur  foi  par  la  vue  de 
SCS  miracles  :  il  les  lui  envoie  comme  un 
maître  rend  à  un  père  ses  enfans ,  qu'il  a 
formés.  Ainsi,  même  dans  les  fers,  Jean- 
lîaptiste  continuait  d'exercer  son  ministère 
et  de  travailler  à  la  manifestation  de  la 
gloire  de  celui  pour  lequel  il  avait  été  en- 
voyé. 

Jésus-Christ  leur  répondit  :  JUez  rap- 
jiorter  à  Jean  ce  que  vous  avez  vu  et  en- 
tendu. Les  aveugles  voient,  les  hoiteux 
marchent,  les  morts  ressuscitent,  TEvan- 
yile  est  annoncée  aux  pauvres,  etc.  Con- 
naissant le  motif  qui  avait  engagé  Jean- 
Jjaptiste  à  lui  adresser  ses  disciples ,  il  leur 
répond  en  Dieu,  et  pour  les  éclairer,  il 
lance  sur  eux  quelques  rayons  de  sa 
divinité.  Il  ne  leur  dit  pas  qu'il  est  le 
IMessie,  il  le  prouve  par  les  merveilles  qu'il 
opère.  Sortez  du  tombeau,  dit -il,  et  le 
cadavre,  qui  tombait  en  dissolution,  est 
rendu  à  la  vie.  Pour  ces  hommes  simples 
et  grossiers  quel  signe  plus  éclatant,  quelle 
preuve  plus  forte  à  donner  de  sa  divinité , 
que  de  pouvoir  commander  à  toute  la  na- 
ture et  de  s'en  faire  obéir?  La  nature ,  à 
qui  tout  est  soumise ,  n'obéit  qu'à  son  maî- 
tre, et  pour  intervertir  ses  lois,  il  faut  la 
puissance  qui  les  a  faites. 

Aux  prodiges  qu'il  opère  à  leurs  yeux 
étonnés,    il  joint   l'accomplissement   des 


oracles  qui  l'avaient  annoncé,  accomplis- 
sement qu'attendait  avec  confiance  le  peu- 
ple juif.  Dieu  lui-même  viendra  et  vous 
sauvera ,  avait  dit  le  prophète  Isaïe  ;  alors 
seront  ouverts  les  yeux  des  aveuijles ,  les 
oreilles  des  sourds;  alors  s'élancera  le  boi- 
teux, avec  la  légèreté  du  cerf,  et  la  langue 
des  muets  sera  détachée.  —  Ce  qu'Isaïe 
avait  découvert  dans  un  esprit  prophéti- 
que ,  Jésus-Christ  le  montre  en  réalité ,  et 
faisant  disparaître  l'intervalle  des  siècles, 
il  met  l'accomplissement  à  côté  de  la  pro- 
phétie. Il  opère  les  merveilles  qu'avait  an- 
noncées Isaïe  ;  il  est  donc  celui  qu^avait  an- 
noncé Isaïe.  Isaïe  avait  prophétisé  que  ces 
grandes  choses  seraient  opérées  par  un 
Dieu  :  Jésus  est  donc  Dieu. 

Aux  prodiges  qu'il  opère ,  aux  oracles 
qu'il  accomplit ,  il  ajoute  :  Et  VEvangile 
est  prêché  aux  pauvres.  A  ce  caractère  du 
Messie,  prédit  aussi  par  Isaïe,  les  Juifs 
qui  avaient  entre  les  mains  les  divines 
Ecritures,  ne  devaient-ils  pas  recoimaître 
V Envoyé  de  Dieul  L'appel  aux  pauvres, 
était  un  bienfait  de  la  seule  religion  du 
Christ.  Tous  les  moralistes  qui  l'avaient 
précédé,  n'avaient  convoqué  à  leurs  leçons 
que  ceux  qui  avaient  le  temps  de  les  en- 
tendre ,  et  assez  d'instruction  pour  suivre 
leurs  raisonnemens  abstraits. 

A  l'école  de  Jésus-Christ  on  n'a  besoin 
ni  de  perte  de  temps  ni  de  lumière.  Sa  mo- 
rale sublime  est  mise  à  la  portée  de  l'esprit 
le  plus  étroit. 

Comme  ils  s'en  retournaient ,  Jésus  se 
mit  à  parler  de  Jean  au  peuple  :  Quêtes- 
vous  allés  voir  dans  le  désert?  un  roseau 
agité  par  le  vent  l  Le  premier  éloge  que 
Jésus  donne  à  saint  Jean  est  son  inébran- 
lable constance.  Il  montre  ce  qu'est  le  saint 
précurseur  en  disant  ce  qu'il  n'est  pas  : 
celui  qui  avait  passé  ses  jours  au  fond  d'un 
désert ,  dans  d'incroyables  austérités ,  qui 
toujours  semblable  à  lui-même ,  aussi  ver- 
tueux et  ferme  à  la  cour ,  que  dans  la  soli- 
tude ,  ne  s'était  approché  du  trône  que 
pour  reprocher  au  roi  sa  folle  passion ,  il 
n'était  point  un  faible  roseau,  jouet  con-r 
tinuel  des  vents.  Jésus  ajoute -.iliat^  encore, 


LA    DOMINICAL!-. 


qu^êtes-vous  allés  voir?  Est-ce  un  hoimne 
vêhi  mollement  ?  Oest  dans  les  palais  des 
rois  que  se  trouvent  ceux  qui  sont  vêtus 
avec  mollesse. 

Après  avoir  fait  l'apologie  d(î  la  cons- 
tance de  Jean  ,  Jésus  passe  à  l'éloge  de  sa 
mortification  :  aucun  homme  ne  l'avait 
encore  portée  aussi  loin.  Retiré  dès  son  en- 
fonce dans  le  désert ,  il  avait  un  vêtement 
de  poil  de  chameau ,  et  pour  unique  nour- 
riture ,  des  sauterelles  et  du  miel  sauvaije. 
Avant  de  prêcher  la  pénitence ,  il  avait 
pratiqué  la  pénitence ,  il  s'en  était  fViit  le 
modèle  et  l'apôtre.  C'était  son  incrojable 
austérité  qui  avait  attiré  auprès  de  lui  les 
peuples  émerveillés  de  tant  de  perfection. 

Il  termine  en  disant  :  Mais  qu'êtes-vous 
»  allés  voir  ?  C'est  uti  prophète,  et  Je  vous 
»  le  dis ,  c^est  plus  qu'un  jjrophète  ;  car 
»  c'est  de  lui  qu'il  est  écrit  :  f  oilà  que 
»  J'envoie  devant  vous  mon  ange  qui  vous 
»  préparera  le  chemin.  »  Jésus  proclame 
Jea-n-Baptiste  au-dessus  des  prophètes.  IVou 
seulement  comme  les  propiiètes  il  était 
porteur  des  oracles  divins  ,  mais  il  en  était 
l'objet 5  non-seulement  il  n'annonce  pas  de 
loin  le  Christ  comme  les  autres  prophètes  , 
mais  il  lui  est  donné  de  le  montrer  à  la 
terre,  il  ne  prêche  pas  le  Christ  qui  doit 
venir,  mais  le  Messie  qui  est  arrivé:  il  est 
le  dernier  et  le  plus  grand  des  propliètes  et 
le  premier  des  apôtres.  Il  s'élève  entre  ces 
deux  lois  comme  une  colonne  de  feu,  pour 
marquerleslimitesquilessepareut.il  réunit 
tous  les  titres  à  la  sainteté,  et  tous  les 
siècles  concourent  à  sa  gloire.  Enfiu,  le 
Sauveur  termine  son  éloge  en  déclarant 
qu'entre  les  enjans  des  Jemnics  Une  s'en 
est  pas  élevé  déplus  (jrand  que  Jean  Bap- 
tiste. 


L'ALMANACH  DES  PAROISSES. 

Pour  les  personnes  qu'intéresse  l'édu- 
cation d'une  nation  chrétienne,  ce  doit 
être  un  affligeant  spectacle  que  ce  débor- 
dement de  publications  à  dix  ou  cinquante 
centimes,  qui,  sous  prétexte  dlnstruire 
les  peuples,  répandent  dans  les  mains  kg 


85 

plus  fausses  idées,  propagent  les  plus  gros- 
sières erreurs,  et  faussent  même  le  simple 
bon  sens,  qui  du  moins  sert  de  guide  à 
défaut  de  savoir.  Et  comment  obtenir  un 
autre  résultat  de  ce  charlatanisme  de  phi- 

lantropie,de  philosophie  et  d'économie,  qui^ 
après  avoir  sans  goût  et  sans  choix  ,  fouillé 
dans  les  traités  de  sciences  les  notions  les  plus 
contradictoires  et  les  plus  incomplètes  , 
bourré  de  grands  mots  vides  de  sens,  ou 
de  théories  qui  s'évanouissent  à  l'œuvre, 
ne  pouvant  pas  attendre  son  succès  de  la 
vérité  qui  chemine  lentement,  s'en  va  dans 
tous  les  carrefours,  à  tous  les  coins  de  rue  , 
à  Paris  comme  dans  les  provinces,  pren- 
dre quatre  ou  cinq  pieds  de  badigeon,  sur 
lequel  il  écrit  en  grosses  lettres  le  titre  de 
sou  orviétan  philantropique,  philosophi- 
que, économique,  se  figurant  que  l'homme 
social  vit  seulement  do  pain,  et  qu'on  est 
quitte  envers  lui  ,  quand  on  lui  a  appris 
quelques  variétés  de  culture,  comment  la 
terre  tourne,  et  dans  quel  sens  on  peut  ex- 
pliquer un  texte  de  la  loi  sur  la  garde  na- 
tionale? Derniers  et  pitoyables  disciples  de 
cette  école  encyclopédique ,  de  prétendus 
proscrits  qui  ont  conduit  la  Erance  où  vous 
la  voyez,  et  qui  avaient  commencé  par  ef- 
facer Dieu  du  frontispice  et  des  pages  de 
ses  livres,  pour  arriver  à  la  base  de  ses 
temples,  et  un  jour,  pour  finir  par  l'arra- 
cher du  cœur  de  l'homme.  C'est  vers  ce 
jour,  vers  cette  fin  qu'ils  marchent  à  cette 
heure,  au  moyen  de  ces  misérables  publi- 
cations,! où  l'on  dit  bien  peut-être,  quels 
devoirs  Thomme  et  le  citoyen  ont  à  rem- 
plir, quelles  notions  l'agronome  doit  pos- 
séder 5  mais  des  devoirs  du  chrétien  envers 
Dieu  et  la  société ,  mais  de  la  science  du 
chrétien  et  des  rapports  des  lois  de  Dieu 
avec  les  lois  civiles,  pas  un  mot;  pas  un 
mot  non  plus  de  la  famille  et  des  devoirs 
de  la  famille,  selon  l'Evangile,  et  non  seu- 
lement suivant  les  codes  des  nations.  C'est 
à  ce  débordement  du  matérialisme,  qui  ne 
trouve  ici-bas  que  des  intérêts  matériels  à 
satisfaire,  que  nous  avons  voulu  opposer 
une  digue.  La  place  usurpée  par  l'esprit  de 
mensonge  et  d'erreur,    nous  voulons  en 


86 


LA   DOMINICALE. 


faire  désormais  la  propriété  légitime  de 
l'éternelle  vérité.  La  lumière  va  lutter  cou- 
tre  les  ténèbres,  et  aux  autels  de  Baal,  nous 
opposons  les  autels  du  vrai  Dieu. 

Qu'on  ne  se  figure  pas  pour  cela  que , 
nous  plongeant  dans  des  questions  d'ascé- 
tisme ,  nous  voulions  condamner  à  l'oubli , 
et  laisser  sous  le  boisseau  les  découvertes 
des  savans  ou  des  économistes,  touchant 
les  améliorations  apportées  aux  diverses 
branches  des  connaissances  humaines  ! 
Telle  n'est  pas  notre  intention-,  nous  con- 
naissons trop  bien  les  besoins  de  l'homme 
physique  •,  nous  savons  trop  quelle  in- 
fluence la  satisfaction  des  intérêts  maté- 
riels exerce  sur  la  moralité  des  rangs  et  des 
individus ,  pour  que  nous  ne  rendions  pas 
facile  et  accessible  à  tous ,  autant  qu'il  est 
en  nous,  l'application  de  ces  améliorations 
diverses-,  mais  à  côté  des  vérités  que  ré- 
pand le  savoir  ou  l'expérience  pour  rendre 
moins  misérable  la  vie  du  peuple ,  cette 
vie  qui  s'arrange  au  jour  le  jour  ,  use  de 
pain,  de  bois ,  et  de  vêtemens,  et  ne  pré- 
voit de  l'avenir  que  quelques  années  ,  nous 
placerons  ces  grandes  vérités  morales ,  seu- 
les conditions  de  l'existence  d'une  nation 
tout  entière ,  comme  d'un  seul  homme  ; 
vérités  immuables  qui  disposent  de  l'a- 
venir de  toute  une  vie ,  constituent  la  fa- 
mille chrétienne  ,  en  règlent  les  rapports 
avec  les  autres  familles ,  et,  par  synthèse  , 
s'élèvent  du  chrétien  au  citoyen  ,du  ci- 
toyen à  l'agglomération  des  citoyens,  qui  est 
la  société,  en  faisant  passer  chaque  indi- 
vidu par  les  degrés  et  la  hiérarchie  du 
membre  et  du  chef  de  la  famille. 

Aussi,  pour  arriver  à  l'accomplissement 
de  cette  œuvre  de  reconstitution  dans  la 
société  chrétienne  ,  plaçons  -  nous  notre 
jilmanach  des  J^aroisses  sous  le  patro- 
nage immédiat  des  hommes ,  qui ,  malgré 
les  efforts  de  l'hérésie  ou  de  l'athéisme , 
sont  restés  les  chefs  de  la  société  chrétienne, 
comme  les  rois  et  leurs  délégués  le  sont  de 
la  société  civile.  Ce  sont  les  curés,  ces  vé- 
nérables chefs  de  la  paroisse  qui  est  pour 
la  société  religieuse ,  la  seule  circonscrip- 
tion raisonnable  et  bonne,  que  nous  ap- 


pelons à  seconder  notre  entreprise-,  seuls 
ils  peuvent  être  pour  nos  efforts  le  levier 
puissant  qui  sert  à  soulever  le  monde  pour 
l'arracher  à  l'ornière  du  philosophisme. 
Nous  livrons  à  leur  zèle ,  à  leur  courage , 
l'arme  que  nous  avons  mise  à  la  portée  de 
tous ,  afin  que  tous  puissent,  même  à  leur 
insu,  se  livrer  comme  un  seul  homme, 
pour  battre  au  pied  l'édifice  matérialiste. 
C'est  donc  à  eux  de  la  porter  en  avant-, 
cette  arme  qui  ne  sera  pesante  pour  aucun 
bras ,  façonnée  qu'elle  est  pour  le  fort 
comme  pour  le  faible  -,  nous  sommes  l'ins- 
trument-, qu'ils  soient ,  eux,  la  main  que 
Dieu  conduit  au  milieu  des  populations  des 
villes  et  des  campagnes ,  dans  les  maisons 
du  savant  et  du  riche  ,  comme  sous  le 
çhaunie  du  laboureur  qu'ils  ont  mission 
de  consoler,  d'édifier  et  d'instruire,  par 
l'esprit  de  foi,  l'esprit  de  charité,  et  i'esprit 
d'espérance  que  Dieu  a  mis  dans  leur  cœur. 
Dans  un  prochain  article,  nous  dévelop- 
perons la  forme  de  cette  publication ,  et 
nous  ferons  ressortir  l'importance  des  ma- 
tières qu'elle  renferme.  Aujourd'hui  ,  nous 
nous  bornerons  à  dire  que ,  destiné  à  sup- 
pléer en  quelque  sorte  l'almanach  du 
clergé  qui  a  cessé  de  paraître,  le  nôtre  renfer- 
mera diverses  nomenclatures  de  l'état  na- 
turel du  haut  clergé ,  des  renseignemens 
indispensables  sur  tout  ce  qui  a  rapport 
aux  mémoires  du  culte,  à  la  législation 
ecclésiastique  ,  aux  intérêts  des  églises  ,  des 
presbytères  et  des  fabriques. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Le  51  octobre,  cinq  Suisses  proieslans,  de 
divers  cantons ,  ont  fait  abjuration  dans  la  chapelle 
de  M.  le  vicaire  apostolique  de  Forli,  en  présence 
de  ce  prélat,  de  M.  l'évèque  de  Faenza,  et  de  plu- 
sieurs personnes  pieuses.  Ils  se  nomment  Guian-  <i 
nud,  Morel,  Cropaz,  Lenoeding  et  Vettanx.  Leur 
zèle  pour  embrasser  la  vraie  foi  a  résisté  à  tous  les 
assauts  (ju'ils  ont  en  à  soutenir  de  la  part  de  leurs 
camarades.  On  ne  leur  a  point  épargné  les  rail- 
leries; on  leur  a  même  offert  de  l'argent  pour  les 
détourner  de  leur  projet.  Le  4""  novembre,  ils  ont 
été  conllrmés  dans  la  cathédrale  de  Forli  par 
M.  l'évèque  de  Rodiopolis ,  vicaire  apostolique.  Uii 
major  autrichieuMeur  a  scni  de  parrain ,  au  nom 
de  M.  le  général  Gappert,  absent.  Le  même  jour , 


les  cinq  Suisses  ont  été  admis  à  la  communion. 
Leur  extérieur  pieux  et  recueilli  a  édifié  tous  les 
assislans. 

Nous  avons  répété  d'après  plusieurs  journaux 

que  S.  A.  R.  l'infant  duc  de  Lucques  avait  em- 
brassé le  protestantisme.  Une  lettre  particulière 
écrite  de  Lucques,  et  citée  dans /«  Q uo 'Adieu ne  , 
contient  quelques  détails  qui  prouvent  que  celte 
nouvelle  est  dénuée  de  fondement. 

—  Dans  une  commune  belge ,  à  Marbais ,  quatre 
ménages  ont  fait  célébrer  en  même  temps  uii  ju- 
bilé de  cinquante  ans  de  mariage.  Ce  sont  tous  de 
simples  cultivateurs,  nés  dans  la  même  comnnine, 
où  ils  ont  été  mariés  dans  la  même  semaine  il  y  a 
cinquante  ans.  Un  cinquième  couple  prétendait 
pi-endre  part  à  la  fête  ;  mais  il  ne  comptait  que 
quarante-neuf  ans  de  mariage.  Tous  ces  vieillords 
ont  entendu  la  messe,  et  à  la  sortie  de  l'église, 
ils  sont  allés ,  accompagnés  par  la  municipalité  et 
la  musique  de  la  garde  civique ,  chez  le  curé ,  où 
un  déjeuner  les  attendait.  Ils  élaient  tous  gais  et 
bien  portans. 

—  On  lit  dans  la  Gazette  de  Lyon  ,  sous  la  date 
du  25  : 

«  Aujourd'hui  les  ouvriers  en  soie  de  notre  ville 
ont  fait  célébrer  dans  plusieurs  paroisses  un  service 
anniversaire  pour  le  repos  de  l'âme  de  leurs  frères 
morts  aux  journées  de  novembre. 

»  L'affluence  paraît  avoir  été  partout  très-consi- 
dérable; mais  elle  s'est  surtout  fait  remarquer  dans 
les  églises  de  la  Croix-Rousse  et  de  Saint-Georges, 
où  l'encombrement  était  tel  que  les  places  situées 
vis-à-vis  les  églises  étaient  couvertes  des  assislans 
qui  n'avaient  pu  entrer. 

»  Le  plus  grand  recueillement  a  présidé  à  celle 
cérémonie,  et  l'ordre  le  plus  parfait  n'a  cessé  de 
régner  pendant  toute  la  journée.  C'est  ainsi  que 
nos  braves  artisans  répondent  aux  calomnies  de 
leurs  détracteurs. 

»  M.  le  curé  de  la  Croix-Rousse  qui ,  dans  les 
terribles  journées,  n'avait  cessé,  ainsi  que  ses 
dignes  vicaires,  de  recevoir  de  tous  ses  parois- 
siens des  témoignages  d'affection  et  de  vénération, 
a,  nous  assure-t-on,  voulu  que  tous  les  frais  de 
cette  pieuse  cérémonie  restassent  à  sa  charge,  » 

—  Madame  Emérance  Pelletier,  dite  sœur  Emé- 
renciene,  sœur  hospitalière  de  l'ordre  de  Saint- 
Maurice-de-Chartres,  qui  a  élé  altachée  aux  hôi)i- 
tauxde  la  Martinique  et  de  Cayenne,  a  été  forcée, 
par  le  mauvais  état  de  sa  santé,  de  revenir  en 
France.  Sur  le  compte  qui  a  élé  rendu  du  zèle  et 
du  dévouement  que  celte  religieuse  a  montrés  en- 
vers les  malades,  pendairt  un  séjour  de  près  de 
treize  ans  aux  colonies ,  M.  le  ministre  de  la  ma- 
rine vient  de  lui  décerner  une  médaille,  qu'il  a 
chargé  madame  la  supérieure  générale  de  l'ordre 
de  remettre  à  l'impétrante.  C'est  une  juste  récom- 
pense accordée  à  un  genre  de  services  l)ien  pé- 


LA    DOMINICALE.  87 

nibles,  surtout  dans  les  colonies,  où  leur  impor- 
tance n'est  pas  moins  a{»préciée  qu'en  France. 

—  Les  jésuites  expulsés  du  Portugal  trouvent  à 
Naples  un  accueil  très-bienveiilanl.  Un  couvent  a 
été  mis  par  le  gouvernement  à  la  disposition  des  bons 
pères,  et  ils  y  ont  fondé  un  institut  où  un  grand  nom- 
bre de  jeunes  gens  nobles  reçoivent  leur  éducation . 


Amjleierre.  —  Les  journaux  anglais  parlent  de 
modifications  prochaines  dans  le  cabinet,  néces- 
sitées par  la  retraite  de  lord  Grey.  Ce  changement, 
qui  est  sans  doute  la  conséquence  du  mouvement 
de  la  politique  européenne ,  ne  pourrait  manquer 
d'exercer  une  grande  influence  sur  les  événemens 
qui  se  préparent. 

Espagne.  —  Il  y  a  beaucoup  de  contradictions 
dans  les  nouvelles  qui  nous  arrivent  d'Espagne» 
Les  unes  parlent  d'une  victoire  remportée  par  Saar- 
lîeld  sur  les  troupes  de  Mérino  ;  mais  d'autres,  qui 
paraissent  plus  certaines ,  font  connaître  que,  peu 
confiant  en  son  armée ,  et  n'osant  rien  entreprendre 
de  sérieux  contre  les  nombreux  ennemis  dont  il  est 
comme  enveloppé ,  Saarfield  aurait  encouru  le  re- 
proche de  trahison ,  et  aurait  été  forcé  de  se  dé- 
mettre de  son  commandement  en  faveur  du  général 
Quésada.Enaltendant,rinsurreclions'élend  chaque 
jour  davantage ,  et  les  bandes  armées  commencent  à 
se  montrer  dans  les  royaumes  d'Aragon  et  |de^  Va- 
lence. 

Portugal.  —  Le  brigadier  général  Lemos  a  at- 
taque, près  d'Alcacer  do  Sal,  un  corps  pédriste 
composé  de  2,000  hommes  d'infanterie,  80  cava- 
liers avec  5  pièces  de  campagne ,  et  l'a  défait  com- 
plètement. On  a  peu  vu  d'exemple  d'une  déroute 
pareille  ;  les  soldats  de  la  milice  de  Lisbonne ,  après 
avoir  déchargé  leurs  fusils  en  l'air ,  ont  pris  la  fuite, 
jetant  leurs  armes  et  se  dépouillant  eux-mêmes  de 
leurs  babils ,  pour  échapper  plus  facilement  aux 
vainqueurs  qui  les  poursuivaient.  121  honmies  ont 
survécu  à  ce  honteux  désastre.  La  brigade  de  ma- 
rine anglaise  qui  était  avec  eux  et  qui  a  seule  op- 
posé de  la  résistance ,  a  élé  presque  entièrement 
dclruile.  Cette  brillante  victoire  du  général  migué- 
liste  le  rend  maître  de  toutes  les  provinces  au  sud 
du  Tage ,  et  met  don  Pedro  dans  la  nécessité  de 
diviser  ses  forces ,  pour  les  opposer  aux  deux  ar- 
mées du  Nord  et  du  Midi.  Les  journaux  anglais 
ont  raison  de  considérer  les  affaires  de  don  Miguel 
comme  étant  i)lus  florissantes  que  jamais. 

Suisse.  — Dans  sa  séance  du  \4  novembre,  le 
granii-conseil  catholique  de  Saint-Gall  a  entendu 
la  lecture  de  plusieurs  adresses  d'adhésion  aux 
principes  qui  ont  dicté  l'arrêté  du  28  octobre.  Il  a 
également  pris  connaissance  de  quelques  pétitions, 
qui  demandent  la  création  d'un  gymnase  et  d'une 
école  normale  primaire  conmiune  aux  deux  con- 
fessions. 


—  Les  feuilles  de  l'opposition  publiaient,  il  y  a 
quelques  jours,  les  pièces  relatives  à  la  [vente  de 


88 


LA    DOM^^'fCALE. 


l'hôlel  de  M.  Laffille.  Cet  liôiei  sera  vendu  en  don.^e 
lois,  comme  terrain  nu;  a|)rè.s  l'adjudicaiion  des 
lots  de  terrain,  il  sera  procédé  à  l'adjudication  des 
matériaux  à  provenir  de  la  démolition  des  rons- 
iruciions  existantes  sur  chaque  lot.  Ainsi,  le  ber- 
ceau de  la  Piévoltilion  ne  sera  pas  seulement  vendu; 
il  sera  détruit,  et  il  n'en  restera  pas  j)ierre  sur 
pierre.  Ce  fait  est  essentiellement  lié  à  l'histoire  de 
la  révolnlion  de  Juillet,  et  en  dit  plus  (jue  toutes 
les  réflexions. 

—  Les  patriotes  détenus  à  Sainte-Pélac^ie  com- 
mencent ,  dit  un  journal  libéral ,  à  perdre  l'espé- 
rance. Ceux  qui  ont  quelques  moyens  achètent  des 
meubles  connue  des  gens  qui  s'établissent  d'une 
manière  fixe.  Ils  ont  faraude  raison  de  ne  plus  comp- 
ter ,  comme  précédemment ,  sur  les  amnisties  de 
la  Saint-P!iilii)pe  et  des  autres  aimiversaires  du  bon- 
heur public.  La  pensée  immuable  s'endurcit  chaque 
jour  plutôt  qu'elle  ne  s'amollit.  Le  roi-citoyen  est 
toujours  bon  père  de  famille;  mais  quand  on  a  tant 
d'cnfans,  cela  absorbe  trop  d'affections,  et  c'est 
autant  de  moins  pour  les  enfans  des  autres. 

—  Les  assosciations  d'ouvriers  continuent  dans 
les  départemens. 

A  Lyon,  les  ouvriers  charrons  et  les  ouvriers 
tireurs  d'or  ont  cessé  leurs  travaux.  Les  différends 
qui  s'étaient  élevés  entre  les  garçons  tailleurs  et 
les  maîtres,  ne  sont  pas  encore  terminés. 

Le  maire  de  la  ville  a  imhlié  un  avis  qui  enjoint 
à  tous  les  citoyens ,  témoins  de  violences  contre  des 
ouvriers  (jui  se  refuseraient  à  faire  partie  des  asso- 
ciations, de  les  df'uoncer  à  l'autorité. 

Les  ouvriers  iailleurs  de  Tours  ont  enyové  à 
ceux  de  Paris,  leur  adhésion  à  l'association  ipie 
ceux-ci  ont  formée;  ils  ont  joint  à  cet  envoi  le  pro- 
tluit  d'une  collecte  en  f  iveur  de  l'assosciation. 

Les  porcelainiers  de  Limoges  ont  vaincii  la  ré- 
sistance des  fabricans,  et  leur  tarif  a  été  adopté. 
Les  travaux  ont  re[)ris  leur  cours. 

Au  Mans,  les  maîtres  iailleurs  ont  fait  venir 
des  ouvriers  étrangers  et  ont  pris  des  arrangemeus 
avec  eux.  Celui  des  garçons  tailleurs  qu'on  accusait 
d'avoir  provoqué  l'association  a  été  arrêté  ,|  et  sa 
mise  en  liberté  a  en  pour  condition  que  tous  les  ou- 
vriers rentreraient  dans  les  ateliers. 

Des  arrestations  d'ouvriers  tailleurs  ont  été  opé- 
rées à  Rouen.  Liverses  pièces  ont  été  saisies.  Une 
instruction  est  conunencée. 

l^e  dhnan(>he  17  novembre,  l'ouverture  du 

jubilé  a  été  faite  à  Agen  par  une  procession  solen- 
nelle. Mgr.  révè(pied'Agen,  environné  d'nnnom- 
Ihcux  clergé  ,  présidait  à  cette  cérémome  reli- 
gieuse ,  et  répandait ,  sur  son  passage  f  des  béné- 
dictions sur  le  ix'uple  rassendilé.  Les  trois  com- 
pagnies de  pénitens,  les  coiigrégations  de  femmes 
et  de  filles,  formées  dans  la  cité  d'Agen,  faisaient 
partie  du  pieux  cortège. 

—  M.  Coloima,  évêque  de  Nice,  a  donné  sa  dé- 
mission et  se  relire  à  Home.  M.  Jean-Bapiiste  (]o- 


lonna  d'Isiria,  né  le  4  septembre  I7S8,  à  Berbi- 
sano,  en  Corse,  avait  été  nommé  par  Bonaparte  à 
l'évèché  de  Nice  en  1802,  et  fut  sacré  le  M  juillet 
de  cette  année.  Son  diocèse  étant  rentré  en  1814 
sous  la  domination  du  roi  tle  Sardaigne ,  le  prélat 
sut  se  f;;i:  e  estimer  de  son  nouveau  souverain.  Son 
i\a:e  lui  a  fait  désirer  de  vivre  dans  la  retraite,  et 
nous  avons  vu  que  ,  dar. s  le  dernier  consistoire ,  le 
Pape  lui  avait  donné  un  saccesseur,  M.  Dominique 
Galvano ,  archidiacre  de  Pignerol.  M.  Colonna  a 
fait  ses  adieux  à  son  diocèse,  et  est  parti,  accom- 
pagné du  père  Colonna ,  son  frèi-e ,  religieux  domi- 
nicain, et  d'un  chanoine  de  la  cathédrale,  son 
aumônier.  Le  roi  de  Sardaigne  l'a  nommée  à  une 
abbaye ,  et  lui  a  fait  présent  d'une  voiture  ei  de 
4,000  fanes  pour  ses  frais  de  voyage.  Le  prélat  a 
reçu  en  parlant  des  témoignages  d'estime.  Lea  con- 
suls de  la  ville  lui  ont  exprimé  les  regrets  des  Iiabi- 
lans ,  et  l'ont  accompagné  le  jour  de  son  départ  sur 
la  route  de  Turin.  Le  conseil  de  la  ville  a  voté  qu'il 
lui  serait  offert  une  statue  en  argent,  représentant 
sainte  Reparate,  patronne  de  la  cathédrale.  Celte 
statue  lui  sera  remise  à  son  arrivée  ù  Rome. 

—  M.  l'évèque  de  Saint-Diez  a  adressé  une  cir- 
culaire à  !\r>L  les  curés  de  son  diocèse,  en  faveur 
de  riiistraction  primaire. 

—  L'abbé  Frère  a  ouvert  en  Sori)onne  son  cours 
d'Ecriture  sainte,  vendredi  28  novem!)re,  à  une 
heure  précise. 

—  Un  journal  du  matin  dit  qu'on  a  le  projet  au 
ministère  de  demander  l'exclusion  di^'s  uicmbres 
qui  feraient  des  professions  de  foi  répui;lieaines,  ou 
qu'on  les  rappellerait  àl  'ordre  une  première  et  une 
seconde  fois;  après  qu'on  leur  ôlerait,  i>our  toute 
la  durée  de  la  session,  la  parole.  On  appliquerait 
ainsi  à  la  tribune  le  système  d'interdiction  (pii  a  été 
essayé  mais  sans  succès  contre  la  presse. 

—  Le  bruit  se  répand  qu'uric  exconununicaiion 
vient  d'être  lancée  contre  le  professeur  Aloys  Fu- 
cher,  et  que  le  chapitre  d'Usnach  a  été  suspendu. 

—  La  nonciature  de  Lucerne  s'occupe  à  rédiger 
un  mémoire  ,  où  elle  prétend  prouver  que  le  grand' 
conseil  de  Saini-Gall  a  outrepassé  ses  pouvoirs  eu 
annuHant,  par  son  arrêté  du  28  octobre,  la  bulle 
de  1823,  qui  a  créé  l'évèché  de  Coire  et  de  Sainl- 
Gall. 

—  Louis  Tiberghien,  domicilié  à  Croix,  accusé 
d'avoir,  à  diverses  reprises,  accordé  ou  consenti 
l'usage  de  sa  maisoii  sans  la  permission  de  l'auto- 
rité municipale  ,  pour  la  réunion  des  membres 
d'une  société  diie  des  protestans.  ou  pour  l'exer- 
cice du  culte  protestant,  vient  d'être  traduit  de- 
vant la  cour  d'assises  de  Douai.  Déclaré  coupable, 
il  a  été  condamné  à  16  francs  etaux  frais. 

—  Un  nommé  Claude  Magnaud  vient  d'être 
condamné  itar  la  cour  d'assises  de  l\Ioulins,  à  qua- 
tre ans  de  prison,  pour  avoir  volé  le  tronc  de 
l'église  de  Biliv. 


VIGNETTE 

DE   LA  DOMINICALE. 


Que  la  lumière  soitl  avait  dit  le  Sei- 
gneur aux  premiers  jours  de  la  création  ,  et 
les  ténèbres  du  chaos  furent  vaincues,  et  la 
lumière  fut  faite ,  et  elle  se  joua  dans  l'azur 
de  l'air ,  dans  la  transparence  des  eaux ,  et 
la  profondeur  des  bois ,  et  rien  de  ce  qui 
existait  ne  fut  soustrait  à  l'influence  de  la 
lumière.  Mais  quelque  magnifique  que  fût 
l'œuvre  de  la  création,  cette  œuvre,  par 
les  suites  d'une  première  faute  devait 
tomber  dans  d'inévitables  conditions  de 
ruine  et  de  mort  si  le  Seigneur  n'avait  fait 
pour  le  monde  intelligent  et  sensible  ce 
qu'il  avait  fait  pour  le  monde  matériel  et 
visible.  Il  envoya  donc  son  Fils,  qui,  s'a- 
vançant  au  milieu  des  nations,  cria  dans 
les  ténèbres  de  l'intelligence  ce  que  lui , 
le  Seigneur  Dieu,  avait  crié  dans  les  lé- 
nèlires  de  la  matière  :  Fiai  lux! 

Que  la  lumière  soitl  c'est-à-dire  que  les 
ténèbres  qui  pèsent  sur  la  raison  humaine 
soient  dissipées-,  que  les  notions^  du  bien  et 
du  mal  cessent  d'être  confondues  -,  que  les 
mauvaises  passions  ne  soient  plus  changées 
eu  objets  de  culte  j  que  l'àrae  ne  soit  plus 
soumise  au  corps,  l'esprit  à  la  matière; 
que  l'état  de  la  société  soit  transformé  tout 
entier  dans  ses  rapports  de  religion  ,  de 
raœius,  d'homme,  de  famille,  de  citoyen. 
Que  la  lumière  soit!  et  un  seul  Dieu  sera 
adoré  5  que  la  lumière  soit  1  et  malheur  à 
celui  par  qui  arrivera  le  scandale  -,  que  la 
lumière  soitl  et  l'homme  ne  fera  pas  à 
l'homme  ce  qu'il  ne  voudrait  pas  qui  lui 
fut  fait  à  lui-même^  que  la  lumière  soit! 

G'   LIVBAISO?). 


LA    DOMOÎCALE.  '    ^^''P'*^'^)  89 

et  les  petits  enfaos  tiendront  leur  place  au 
foyer  de  la  famille,  comme  dans  le  cœur 
de  leur  père,  et  la  femme  aura  sa  puis- 
sance ,  et  l'esclave  lui-rmême  aura  son  in- 
dividualité; que  la  lumière  soitl  et  il  sera 
rendu  à  César  ce  qui  appartient  à  César. 

Et  la  lumière  fut  !  c'est-à-dire  l'Évangile 
fut  prêché  aux  nations ,  et  les  statues  des 
idoles  furent  renversées  de  leurs  bases  et 
chassées  de  leurs  temples  ;  toute  prière  ne 
monta  que  vers  un  seul  Dieu-,  la  chair  fut 
humiliée;  l'àme  fut  exaltée-,  l'homme  fut 
élevé  à  toute  la  dignité  de  la  condition 
pour  laquelle  l'avait  créé  Dieu,  qui  l'avait 
fait  à  son  image;  tous  les  hommes  s'aimè- 
rent entre  eux-,  ils  furent  égaux,  et  ils 
s'appelèrent  frères-,  il  n'y  eut  plus  d'es- 
claves, il  n'y  eut  que  des  serviteurs-,  la 
femme  fut  appelée  la  compagne  de  l'hom- 
me et  non  plus  sa  servante;  et  le  père 
n'eut  plus  le  droit  d'ôter  à  son  fils  la  vie 
qu'il  lui  avait  donnée.  Ainsi  la  face  de  la 
société,  religion,  morale,  famille,  civili- 
sation ,  fut  renouvelée  comme  il  avait  été 
dit  ;  ainsi ,  à  la  voir,  de  Jésus-Christ ,  l'àme 
fut  tirée  des  ténèbres  qui  l'étoufFaient  , 
comme  autrefois  à  la  voix  de  Dieu  la  ma- 
tière le  fut  des  ténèbres  du  chaos. 

Mais  de  même  que  l'oubli  des  préceptes 
de  la  loi  naturelle  avait  entraîné  les  na- 
tions dans  toutes  les  erreurs  et  les  folies  du 
paganisme, des  rhéteurs  et  des  philosophes , 
et,  pour  en  dissiper  les  ténèbres  ,  rendu  né- 
cessaire la  venue  de  Jésus-Christ  ou  de  la 
loi  révélée  ;  de  même  aujourd'hui ,  les  pré- 
ceptes de  la  loi  révélée  ou  de  l'Evangile 
oubliés  par  l'indifférence ,  raillés  par  l'im- 
piété ,   faussés  par  l'hérésie  ,  blasphémés 
par  l'orgueil,  méconnus  par  le  philoso- 
phisme, ont  épaissi  de  nouveau  sur  la  so- 
ciété    les     ténèbres     d'où    Jésus  -  Christ 
l'avaitfaitsortir.  Aujourd'hui  coramealors, 
la  chair  a  ses  idoles ,  ses  adorateurs  et  ses 

G 


90 


pontifes  ;  la  famille  voit  ses  liens  relâches 
et  rompus ,  et  les  le'gislateurs  eux-mêmes 
élèvent  des  doutes  sur  la  base  qui  en  cons- 
titue la  sainteté-,  la  religion  est  considérée 
comme  un  frein  dont  il  est  permis  aux 
esprits  forts  de  jouer  ou  de  s'affranchir; 
la  société  comme  un  objet  de  spéculation 
livré  aux  habiles  j  la  morale  comme  une 
utopie  qui  se  peut  modifier  au  gré  des  pas- 
sions ;  la  politique  comme  une  arme  où  le 
fort  a  le  droit  d'écraser  le  faible-,  le  juste 
et  l'injuste  sont  des  mots  dont  les  intérêts 
peuvent  intervertir  le  sens  et  l'application. 
Enfin  ,  tout  ce  qui  constituait  la  société 
chrétienne  ,  la  famille  chrétienne  ,  la 
politique  chrétienne ,  selon  l'esprit  de 
l'Evangile ,  a  été  dénaturé ,  et  l'on  a  remis 
en  question  les  vérités  les  plus  immuables. 
C'est  donc  à  l'Evangile  qu'il  appartient , 
ainsi  que  nous  le  disions  dans  notre  Pros- 
pectus, de  sauver  le  monde  une  seconde 
fois  ,  après  des  temps  de  scepticisme  et 
d'impiété ,  comme  jadis  il  l'affranchit  des 
erreurs  du  polythéisme. 

C'est  vers  cette  reconstitution  'de  la  mo- 
rale ,  de  la  société  ,  de  la  famille ,  et  de  la 
politique ,  selon  l'Évangile  et  le  catliolicis- 
me,°que  veut  marcher  la  Dominicale^  c'est 
à  dissiper  ces  nouvelles  ténèbres  qui  pèsent 
une  seconde  fois  sur  l'univers ,  que  nous 
voulons  travailler;  et  c'est  pour  cela  qu'afin 
de  rendre  sensibles  et  présents  à  toute  heure 
sans  qu'il  soit  besoin  d'une  longue  explica- 
tion, l'esprit  et  le  but  de  notre  journal, 
nous  avons  demandé  à  notre  plus  habile  ar- 
tiste ,  la  vignette  que  nous  offrons  à  nos 
abonnés.  Elle  m  et  en  relief  avec  le  crayon  et 
le  burin,  la  grande  pensée  déjà  développée 
dans  nos  colonnes,  de  la  puissance  civilisa- 
trice du  christianisme  exercée  sur  le  monde, 
et  de  la  lumière  qu'il  apporte  aujourd'hui  au 
milieu  des  ténèbres  dans  lesquelles  ce  monde 
s'agite.  Pour  être  sauvée,  de  no?  jours,  la 


LA  DOMINICALE. 

société  a  besoin  qu'une  voix  lui  crie  :  «  que 
la  lumière  soit ,  »  et  la  lumière  qui  sera 
faite ,  doit  jaillir  du  foyer  d'où  elle  est  déjà 
sortie  si  belle  et  si  féconde. 

Tony  Johannot  s'est  merveilleusement 
inspiré  de  notre  pensée.  Il  l'a  traduite  avec 
grandeur  et  simplicité ,  et  sa  vignette  reste- 
ra comme  un  monument  de  ce  retour  sen- 
sible des  arts  vers  les  idées  religieuses.  Une 
difficulté  était  à  vaincre ,  c'était  de  rendre 
intelligible  à  tous  ce  fiât  lux  de  notre 
régénération.  Sans  doute  c'était  beaucoup 
que  ce  visage  resplendissant ,  cette  taille 
imposante,  cette  confiance  eu  sa  divinité 
qui  éclate  dans  toute  la  personne  du  Sau- 
veur; c'était  beaucoup  que  les  ténèbres  se 
dispersant  devant  le  signe  calme  et  noble 
de  sa  main  ;  mais  tout  cela  ne  disait  pas 
d'où  venait  la  lumière  devant  laquelle 
fuiraient  toujours  les  ténèbres,  quand  elle 
serait  invoquée.  Soumettant  donc  la  vérité 
historique  et  les  règles  de  l'art  [à  la  gran- 
deur de  la  pensée ,  l'artiste  a  personnifié, 
matérialisé  pour  ainsi  dire,  et  la  mission, 
et  la  parole  de  Jésus -Christ  sur  la  terre, 
parla  représentation  de  l'Évangile.  En  lui 
mettant  dans  la  main  le  livre  sublime, 
trésor  de  consolation ,  d'espérance  et  de 
foi:  c'est  comme  s'il  disait:  Que  le  monde 
jette  les  yeux  sur  ce  livre,  et  les  ténè- 
bres de  l'impiété  s'évanouiront  ,  et  le 
monde  sera  sauvé,  car  la  religion  rede- 
viendra puissante  ,  car  la  morale  redevien- 
dra pure,  car  la  société  sera  reconstituée 
avec  toutes  ses  hiérarchies  naturelles, ,  et 
la  famille  avec  toutes  ses  affections  et  ses 
devoirs  ! 


L\    DOMINICALE. 


m 


L'ORDRE  CI.VIL  ET  L'ORDRE 
RELIGIEUX. 

L'essentiel,  pour  les  hommes  qui  veulent 
agir  profondément  sur  les  peuples  et  ré- 
volutionner les   idées,    c'est  d'avoir  une 
raison  à  donner,  courte,  bonne,  spécieuse, 
qui  satisfasse  tout  le  monde  promptement, 
entièrement j  si  la  discussion  est  admise, 
adieu  l'enthousiasme,  c'est-à-dire,  adieu 
l'union  des  masses ,  adieu  les  grands  résul- 
tats. Il  est  à  remarqaer  que  le  mot  Liberté, 
avec  lequel  on  a  produit  tant  de  choses, 
est  plein,   majestueux  et  sonore  dans  la 
langue  de  toutes  les  nations  civilisées-,  et  il 
y  aurait  une  étude  curieuse  à  faire  de  toutes 
les  phrases  qu'on  a  successivement  déve- 
loppées comme  une  bannière ,  pour  émou- 
voir et  ameuter  la  foule ,  depuis  celle-là  : 
Les  Chrétiens  aux  lions  -,  jusqu'à  celle-ci  : 
Les  Aristocrates  à  la  lanterne.  Vous  voyez 
que  les  passions  humaines  se  ressemblent , 
et  qu'il  n'y  a  que  les  mots  de  changés. 

Mais,  autant  dans  les  crises  politiques  et 
dans  les  guerres ,  le  symbole  de  l'idée  domi- 
nante est  bref,  heurté,  expressif,  autant, 
dans  les  époques  paisibles  et  pour  ainsi 
dire  délibérantes,  il  est  calme,  réservé,  mé- 
thodique. Pendant  la  révolution  française, 
on  tuait  les  prêtres  avec  le  fer  ;  depuis  la 
révolution ,  on  voudrait  les  tuer  avec  la  pa- 
role. En  1793,  on  les  chassait  des  églises, 
maintenant  on  ne  serait  pas  fâché  de  les 
chasser  des  idées  -,  et  il  faut  observer  qu'on 
n'attaque  jamais  une  chose  sans  procéder 
au  nom  d'une  autre.  La  royauté  a  été  atta- 
quée au  nom  de  la  démocratie ,  la  noblesse 
au  nom  de  l'égalité ,  et  l'ordre  religieux  au 
nom  de  l'ordre  civil. 

Arrêtons-nous  quelques  instans  à  cetle 
dernière  distinction  -,  elle  nous  a  paru 
pleine  d'un  intérêt  contemporain;  et  nous 
espérons  en  faire  sortir  des  vérités  qui  ne 
seront  peut-être  pas  inutiles. 

Il  n'est  certainement  pas  sans  que  cha- 
cun de  nous  ait  entendu  retentir  mille  fois 
des  plaintes  contre  l'invasion  des  choses 
temporelles  par  le  clergé  j  depuis  quinze 


années  c'est  un  grief  exploité  par  la  presse 
libérale ,  à  la  grande  satisfaction  des  niais 
et  des  impies  :  on  s'est  attaché  à  montrer  le 
catholicisme  comme  un   vampire  suçant 
les  vivans  et  les  morts,   et  attirant  à  lui 
tout  le  pouvoir ,  toute  l'activité ,  toute  la 
rigueur  de  la  société-,  on  a  compulsé  avec 
soin  les  chroniques  honteuses  de  la  Régence; 
on  a  réimprimé  à  grand  renfort  de  scan- 
dale les  livres  ignobles  qui  enseignent  la 
débauche,  l'adultère  et  l'inceste.   Quand  '" 
cette  boue  n'a  pas  paru  assez  infecte ,  on 
en  a  pétri  de  nouvelle;  après  avoir  recueilli 
le  mensonge ,  on  l'a  inventé ,  et  c'est  muni 
de  pareilles  armes,  et  à  l'aide  d'une  tac- 
tique infernale ,  qu'on  a  attaqué  le  clergé 
de  France,  lui  adressant  à  la  fois  les  re- 
proches les  plus  contradictoires,  l'accusant 
d'avoir  l'ambition  du  gouvernement  et  le 
goût  des  choses  basses,  l'amour  du  pouvoir 
et  l'amour  des  plaisirs ,  d'être  habile  et  dis- 
solu, grand  et  méprisable,    Richelieu  et 
Dubois.  Tout  cela  était  bien  impossible  et 
bien  ridicule,  pour  qui   aurait  voulu  y 
songer  de  sang-froid;   mais  la  haine  est 
aveugle,  et  la  colère  compromet;  et  c'est 
pour  de  bonnes  raisons  qu'on  e)\ferme  les 
furieux  avec  les  fous. 

Il  est  vrai  que  ceU.'^  face  de  la  réaction 
anti -catholique  n'a  jamais  fait  grande  for- 
tune parmi  les  gens  de  raison  et  de  décence  ; 
mais  il  n'y  a  pas  de  lie  sans  qu'il  y  ait 
écume;  et  tandis  que  les  petites  intelli- 
gences s'épuisaient  contre  le  clergé  en  pe- 
tites insultes  ;,  les  gros  bonnets  du  libéra- 
lisme formulaient  leurs  attaques  plus  sé- 
rieusement :  c'étaient  des  sarcasmes  en  bas 
et  des  sophismes  en  haut;  la  rue  et  le  sa- 
lon s'entfaidaient  :  la  rue  lançait  la  boue, 
le  salon  lançait  la  loi. 

Car  ce  n'a  pas  été  la  faute  des  hommes 
de  position  influente ,  si  nos  institutiçus 
sociales  n'ont  pas  été  perpétuellement  hos- 
tiles à  la  religion  :  ils  ont  fait  tout  ce  qu'ils 
ont  pu ,  sous  l'empire  des  principes  et  des 
hommes  conservateurs  de  la  restauration  . 
et  ils  l'ont  bien  prouvé  le  jour  où  a  été 
menée  à  fin  la  giaade  comédie;  car  ils  se 
sont  retournés  de  pjrime-aboid  contre  tout 


9^ 


LA    DOMlîNLCALi:. 


ce  que  le  calholicisme  était  parvenu  à  in- 
troduire dans  le  rode  :  ils  ont  effacé  les 
seules  pages  où  le  nom  de  Jésus-Christ 
était  gravé  -,  et  si  Ton  venait  à  découvrir  un 
jour,  après  quekjue  grand  bouleversement 
de  l'univers,  les  lois  qui  régissent  la  nation 
française ,  il  serait  bien  difficile  de  dire  si 
nous  adorions  Vénus  ou  Marie ,  Jésus  ou 
Jupiter. 

En  général  cependant ,  l'homme  est  plus 
•f  uste  et  plus  raisonnable.  Si  quelque  grand 
génie  est  parvenu  à  agrandir  le  cadre  des 
connaissances  humaines ,  on  s'en  souvient: 
les  philosophes  se  glorifient  de  Platon  et  de 
Socrate^  les  poètes,  d'Homère  et  de  Virgile*, 
les  géomètres  ,  d'Archimède  et  d'Euclide  ; 
les  navigateurs,  de  Gama  et  de  Colomb: 
ils  mettent  leurs  noms  dans  les  livres  qui 
traitent  de  ces  matières  respectives  ;  il  les  y 
nomment  grands  et  illustres ,  et  ils  rappor- 
tent à  eux  la  première  et  la  plus  grande 
gloire  des  sciences  et  des  arts.  Il  n'y  a  que 
ceux  qui  s'occupent  de  conduire  et  d'éclai- 
rer les  peuples ,  qui  tiennent  en   mépris 
celui  qui  les  a  le  mieux  conduits  et  le  mieux 
éclairés;  il  n'y  a  que  ceux  qui  font  des  codes, 
qui  ne  veulent  pas  nommer   celui  qui  a 
dicté  le  plus  beau  de  tous  les  codes,  l'Evan- 
gile; il  n'y  a  que  ceux  qui  travaillent  pour 
la  liberté,  qui  ne  veulent  pas  reconnaître 
celui  qui  a  créé  la  liberté.  Lisez  leurs  dis. 
cours  et  leurs  lois,  Jésus-Christ  n'y  est  pas 
nommé.    Ils    disent    que  la  loi   doit  être 
athée.  0  stupides  !  qui  ne  comprennent  pas 
qu'il  n'est  pas  plus  possible  de  séparer  l'idée 
de  civilisation  de  l'idée  de  Jésus  ,  que  l'idée 
de  poésie  de  l'idée  d'Homère ,  que  l'idée 
de  philosophie  de   l'idée  de   Platon ,  que 
l'idée  d'éloquence  de  l'idée  de  Démosthènes 
ou  de  saint  Jean-Chrysostôme.  Nous  disons 
ceci  pour  quiconque  veut  raisonner,  quel- 
les que  soient  d'ailleurs  ses  croyances  reli- 
gieuses. Vouloir  la  civilisation  sans  ce  qui 
l'a  amenée ,  c'est  accepter  l'effet,  et  nier  la 
cause*,  car  c'est  une  chose  reconnue  et  vul- 
gaire, point  de  liberté  humaine  et  d'éga- 
ité  civile  sans  le  christianisme,  et  point  de 
christianisme  sans  Jésus-Christ. 

Toutefois,  nous  devons  reconnaître  que 


parmi  ceux  qui  séparent  si  profondément 
Dieu  et  la  loi ,  c'est-à-dire ,  à  nos  yeux , 
l'effet  et  .la  cause,  il  se  trouve  des  hommes 
si  graves,  si  éloignés,  par  leur  caractère, 
de  tout  esprit  de  persifflage  ou  d'opposi- 
tion au  christianisme ,  qu'il  faut  chercher 
le  motif  de  leur  conduite  dans  quelque  con- 
viction fausse,  mais  consciencieuse,  élans 
quelque  erreurdeleuresprit,plutôtquedans 
la  corruption  de  leur  cœur.  S'ils  luttent 
en  effet  constamment  contre  ie  dévelop- 
pement de  la  société  ecclésiastique  et  la 
tendance  des  idées  religieuses,  ce  n'ett  pas, 
comme  beaucoup  d'autres ,  au  profit  de 
l'anarchie  et  de  l'immoralité;  ils  ne  pa- 
raissent vouloir  mettre  ni  le  bourreau  sur 
le  trône ,  ni  les  déesses  de  la  Raison  sur 
l'autel;  ils  ont  un  mot  qu'ils  prononcent 
sans  cesse ,  un  mot  qui  paraît  contenir 
une  idée  grande  à  leurs  yeux,  en  vue  de 
laquelle  ils  travaillent  et  s'évertuent  : 
c'est  l'ordre  civil,  ou  la  société  civile,  ou 
les  intérêts  civils,  par  opposition  à  l'ordre 
religieux,  aux  intérêts  religieux,  à  la  so- 
ciété religieuse. 

Voilà  le  grand  mot  de  l'énigme.  On  est 
parvenu ,  de  nuance  en  nuance ,  à  cette 
opinion  bien  arrêtée,  que  le  civil  existe 
indépendamment  du  religieux;  que  le  civil 
est  un  principe  d'ordre ,  de  progrès ,  de  li- 
berté ;  le  religieux  un  principe  d'égoisme, 
de  despotisme,  de  rétrogradation,  et  l'on  a 
opposé](^ cifoj/e?t  a.n  cat/iolique:  voilà  tout. 
C'est  une  histoire  importante  et  curieuse; 
esquissons-la. 

Nous  l'avons  dit,  et  sans  doute  on  s'en 
souvient,  le  christianisme  précéda  nos 
aïeux  dans  la  Gaule.  Jésus-Christ  y  était 
avant  Pharamond,  les  évêques  avant  les 
Francs  ,  et  l'Évangile  avant  la  loi  salique  : 
la  conquête  date  seulement  de  ^06,  et  la 
Gaule  avait  déjà  des  martyrs  au  deuxième 
siècle.  Si  quelqu'un  devait  se  plaindre 
d'avoir  été  déplacé,  ce  seraient  les  évêques 
plutôt  que  les  rois;  car  les  évêques  sont  les 
premiers  venus.  En  même  temps  que  nos 
rois,  s'établissentlesmonastères.  Les  moines 
n'étaient  pas  des  prêtres,  mais  des  laïques 
réunis  en  société  volontaire  pour  les  facilités 


J.A     DOMlJXICALr. 


95 


de  la  vie  et  la  pratique  du  christianisme. 
Ces  «'énobites  étaient  tous  des  hommes  li- 
bres,  et  par  conséquent  ils  avaient  une 
certaine  position  soeiale  j  la  plupart  d'en- 
tre eux  étaient  de  très-grands  propriétai- 
res, et  leurs  domaines  servirent  à  l'ormer 
les  premières  dotations  des  couvens.  Les 
évéques  appartenaient  quelquefois  à  des 
positions  intérieures  :  il  s'y  en  trouvati  qui 
avaient  été  porcher  et  esclaves;  mais  la 
plupart  d'entre  eux  tenaient  aux  puissantes 
familles:  ils  étaient  ducs,  comtes  et  ba- 
rons-, leurs  domaines  étaient  immenses. 

Jusque  bien  avant  dans  la  troisième 
race,  le  christianisme  tenait  donc  aux  ra- 
cines mêmes  de  la  société:  il  était  proprié- 
taire comme  les  ducs,  comme  les  barons, 
comme  le  roi;  magistrat  etjusticier,  comme 
les  ducs,  comme  les  barons,  comme  le 
roi:  il  satisfaisait  même  plus  intimement 
aux  nécessités  sociales,  car  il  baptisait,  il 
instruisait,  il  mariaif:  toute  la  vie  civile 
était  dans  ses  mi*ins,  et  il  participait  à 
la  vie  politique  dans  la  même  proportion 
que  les  plus  illustres  feudataires.  Quand 
répoque  vint  demanciper  les  colons  et 
d'en  faire  des  bourgeois  ,  les  couvens  et  les 
évéques  permirent  à  leurs  serfs  de  se  con- 
stituer en  communes;  quand  il  s'éleva  des 
degrés  supérieurs  de  juridiction  et  des 
cours  séculières,  il  s'éleva  pareillement  des 
cours  ecclésiastiques  :  il  y  eut  des  notaires 
apostoliques  et  des  notaires  nobles  et 
royaux;  des  tabellionages  et  bailliages  au 
nom  des  évéques  et  des  monastères,  comme 
au  nom  de  la  seigneurie  et  de  la  royauté  ; 
en  Un  mot,  le  christianisme  a  parfaite- 
ment saisi  et  accompagné  le  développe- 
ment de  la  civilisation,  satisfait  à  tous 
les  besoins,  calmé  toutes  les  inquiétudes; 
et  pendant  plus  de  quinze  siècles  il  n'était 
jamais  venu  à  l'idée  de  personne  que  pour 
devenir  libre,  il  fût  nécessaire  un  jour  de 
cesser  d'être  chrétien. 

Mais  voilà  que  tout  à  coup  il  prend  envie 
à  un  moine  de  soumettre  le  christianisme 
au  raisonnement i  Luther  fit  comme  Pe- 
lage ;  et  si  ces  deux  moioes  n'ont  pas  pro- 
duit le  même  résultat ,  c'est  tout-à-fait  la 


faute  delà  dift'ércnce  des  temps  ,  car  ils  ont 
procédé  de  la  même  manière.  Si  Pelage 
avait  été  soutenu  par  des  princes  ennemis 
du  Pape,  la  querelle  du  libre  arbitre  aurait 
eu  autant  de  retentissement  que  celle  des 
indulgences. 

Le  protestantisme  fit  concevoir  l'idée  de 
ce  que  nous  appelons  société  civile  ;  car  le 
prêtre  protestant  est  quelque  chose  de  si 
effacé ,  qu'il  ne  paraît  nulle  part.  En 
même  temps ,  et  par  ime  fatalité  de  coïn- 
cidence qui  a  précipité  les  événemens,  c'é- 
tait l'époque  où  les  bourgeoisies,  devenues 
puissantes,  s'élevaient,  grandissaient  sous 
les  pieds  des  seigneurs ,  tandis  que  les  rois 
montaientsur  leurs  têtes.  Les  nobles  avaient 
commencé  par  être  tout;  mais  au  bout  de 
quinze  siècles  ,  ils  étaient  arrivés  à  n'être 
plus  rien  ,  parce  qu'un  de  leurs  égaux  était 
devenu  roi,  et  que  leurs  esclaves  émanci- 
pés avaient  formé  les  bourgeoisies.  Le  cler- 
gé, considéré  comme  puissance  terrienne, 
avait  été  emporté  par  la  même  révolution 
qui  avait  tué  la  noblesse.  Autrefois  Tarche- 
vôque  de  Reims  était  aussi  puissant  que 
le  roi.  Au  seizième  siècle  ,  il  était  bien  en- 
core pair  de  François  I""  ;  mais  cette  pa- 
W/e  n'était  plus  qu'un  souvenir;  la  réalité 
avait  disparu. 

Il  arriva  donc  qu'au  moment  où  le  chris- 
tianisme perdait  en  France  sa  puissance 
politique  ,  Luther  proposait  de  constituer 
sans  lui  la  société  civile.  On  se  passait  de 
Jésus-Christ  dans  le  gouvernement,  et  le 
protestantisme  conduisait  à  s'en  passerdans 
la  pratique  matérielle  de  la  vie  ;  en  un 
mot,  le  prêtre  (chrétien  se  voyait  mis  en 
état  de  suspicion  universelle  ,  chassé  de 
la  royauté  et  de  la  commune  ;  ennemi  du 
roi  et  ennemi  du  peuple. 

On  vous  dit  tous  les  jours  que  Luther  ne 
songeait  pas  à  ces  choses-là.  Mon  Dieu  non, 
sans  doute,  pas  plus  que  Rousseau,  en 
cueillant  des  pervenclies  à  JMontmorency , 
ne  se  doutait  qu'il  dressait  l'khafaud 
de  Louis  XVI;  mais  quand  le  principe  est 
posé,  il  faut  bien  tôt  ou  tard  que  la  consé- 
quence se  tire.  Celui  qui  inventa  la  poudre 
ï^e  prévoyait  psis  ce  qu'on  en  ferait» 


u 


LA    DOMINICALE. 


Cette  idée  de  gouvernement  civil,  de 
gouvernement  sans  prêtres,  est  entrée  en 
circulation  avec  la  réforme  :  c'est  une  mon- 
naie frappée  à  l'effigie  de  Luther.  Elle  ne 
fut  pas  alors  nettement  exprimée  et  déve- 
loppée, parce  qu'il  est  trcs-probable  que 
les  réformateurs  n'y  sonigeaient  pas-,  mais 
on  la  voit  percer  dans  les  premiers  publi- 
cistes  du  dix-septième  siècle,  et  elleconsti- 
tua  la  base  des  travaux  politiques  du  dix- 
huitième. 

Voilà  donc  d'où  est  venue  cette  imagina- 
tion d'un  gouvernement  civil,  dont  nous 
examinerons  tout  à  l'heure  le  point  d'ap- 
pui. Du  temps  de  Luther,  il  pouvait  se 
rattacher  à  celte  idée  quelque  peu  de  pa- 
triotisme ,  parce  que  c'était  le  moment  où 
les  royaumes  actuels  se  dessinaient ,  et 
on  voulait  se  tenir  en  garde  contre  la 
grande  unité  romaine ,  qui  avait  long- 
temps absorbé  l'Europe*,  mais  cette  démar- 
cation des  peuples  pouvait  se  faire  sans  réagir 
sur  le  christianisme. 

Qu'est-ce  donc  que  cela  signifie ,  un  gou- 
vernement cîvil?  Quand  on  dit  gouverne- 
ment catholique,  on  s'entend  très  bien 5 
on  s'imagine  sur-le-champ  une  hiérarchie 
chrétienne ,  au  milieu  d'une  société  chré- 
tienne ,  enseignant  et  pratiquant  ce  que 
Jésus-Christ  a  enseigné  et  pratiqué  -,  c'est- 
à-dire  que  les  hommes  ne  doivent  pas  être 
tenus  en  esclavage  ,  que  le  père  ne  doit  pas 
avoir  un  droit  absolu  sur  ses  enfans ,  qu'un 
mari  ne  doit  avoir  qu'une  seule  femme , 
et  qu'il  ne  lui  est  pas  loisible  de  la  chasser, 
quand  il  a  consume  sa  beauté  et  sa  jeu- 
nesse 5  enfin,  dans  un  gouvernement  ca- 
tholique ,  le  motif  de  tout  est  dans  l'Évan- 
gile et, dans  son  développement,  c'est-à- 
dire  dans  l'Église  et  les  Pères.  La  dernière 
raison  de  toute  action,  de  toute  loi,  c'est 
Jésus- Christ -,  on  part  de  Jésus -Christ  5 
comme  de  la  source  -,  on  procède  au  nom 
de  Jésus-Christ ,  et  on  marche  au  but  que 
Jésus-Christ  a  marqué. 

Dans  un  gouvernement  civil,  au  nom  de 
quoi  procède-l-on  ?  Sur  quoi  s'appuie-t- 
on? Où  va-t-on?  Il  existe  un  principe  ca- 
tholique, c'est  rÉvangilej  cxiste-l-il  un 


principe  civil?  Les  lois  civiles  disent  que 
tous  les  hommes  doivent  être  égaux  ^  L'É- 
vangile l'a  dit  le  premier  :  que  le  droit  du 
père  sur  les  enfans  doit  être  limité  j  l'Évan- 
gile l'a  dit  le  premier  :  qu'un  homme  ne  doit 
épouser  qu'une  femme;  l'Évangile  l'a  dit  le  ' 
premier  :  que  l'état  des  enfans  doit  être  as- 
suré par  la  constatation  officielle  du  ma- 
riage, et  que  la  recherche  de  la  paternité  est 
défendue-,  l'Église  l'a  dit  la  première.  Citez- 
nous  un  principe,  quel  qu'il  soit,  de  la  ci- 
vilisation moderne ,  et  vous  allez  voir  que 
ce  principe  a  été  créé  par  l'Évangile ,  par 
les  Pères  ou  par  l'Église,  Il  n'y  a  rien ,  ni 
dans  la  police,  ni  dans  l'administration, 
de  ce  qui  est  noble  bien  entendu,  qui  n'ait 
été  emprunté  à  l'Église  -,  elle  a  inventé  et 
réglé  l'usage  des  notaires  et  officiers  pu- 
blics en  France,  l'usage  des  passeports, 
l'usage    d'interroger   les    prisonniers    sous 
vingt  -  quatre  heures ,   l'usage  de  donner 
des  aîimens  aux  détenus.  L'Église  était  allée 
plus  loin  que  les  philantropes  et  les  philo- 
sophe's  :  aujourd'hui  on  emprisonneles  fem- 
mes pour  dettes  :  la  législation  pontificale 
le  défendait. 

Il  n'y  a  donc  pas  un  principe  civil  qui 
existe  indépendamment  du  christianisme  , 
et  qui  serve  de  base  aux  lois  civiles-,  le 
civil ,  c'est  un  mot ,  une  ombre  ,  rien.  Otez 
le  christianisme  ,  vous  effacez  tous  nos 
codes.  En  dépit  d'eux-mêmes,  lœphiloso- 
phes  ont  été  chrétiens  :  c'était  certaine- 
nement  à  leur  insu ,  et  parce  qu'en  fait  de 
législation ,  il  n'y  a  de  sens  commun  qu'à 
ce  prix- là. 

Ainsi  analysée  ,  la  distinction  de  l'ordre 
civil  et  de  l'ordre  religieux  est  une  misère 
de  la  raison  humaine;  la  civilisation  mo- 
derne est  toute  chrétienne,  et  le  citoyen 
n'a  des  droits  que  parce  que  le  chrétien 
les  lui  a  donnés.  Ne  parlons  pas  des  citoyens 
romains  ou  athéniens;  nous  ne  voudrions 
pas  l'être  :  ils  avaient  des  esclaves.  Il  est 
question  du  civil  moderne  actuel ,  qui  em- 
brasse tout  le  monde  :  celui-là  est  beau , 
parce  qu'il  est  pris  dans  l'Évangile. 

Il  y  a  donc  de  quoi  s'étonner ,  lorsque 
nos  législateurs  proposent  de  refréner  la 


société  religieuse  et  d'agrandir  la  société 
civile  j  ils  ne  voient  pas  que  civil  et  reli- 
gieux, c'est  absolument  la  même  chose.  Il 
n'existe  plus  maintenant  aucune  des  causes 
qui  armaientla  France  contrele  Pape  -,  notre 
patrie  est  une  ,  entière ,  complète  ,  et  le 
royaume  terrestre  des  souverains  pontifes 
est  si  modeste ,  qu'il  ne  saurait  mettre  en 
péril  notre  nationalité;  plus  d'impôts  ou 
d'aumônes  à  quêter  dans  nos  provinces , 
pour  soulager  les  frères  d'Orient  ou  déli- 
vrer la  terre  du  Sépulcre  -,  plus  d'annates  à 
recueillir;  plus  de  cours  ecclésiastiques  qui 
donnent  au  saint  Père  autorité  en  pleine 
France  ;  le  Pape  ne  nous  redemandera  pas 
Avignon,  et  ne  querellera  pas  pour  l'empire 
d'Allemagne;  nous  l'avons  hélas!  Assez  hu- 
milié, depuis  le  soufflet  de  Hildebrand 
jusqu'à  l'enlèvement  de  Pie  VII.  Dans  cette 
paix  de  Paris  et  de  Rome,  toutes  les  craintes 
sont  évanouies ,  toutes  les  rancunes  étein- 
tes; et  si  désormais,  comme  c'est  possible, 
on  voyait  encore  des  hommes  à  préjugés 
s'élever  contre  l'envahissement  ecclésias- 
tique, et  proposer  de  mettre  le  clergé  fran- 
çais au  ban  de  la  loi,  tous  les  bons  catho- 
liques, qui  concourent  de  près  ou  de  loin  à 
la  constitution  et  au  gouvernement  dn 
royaume,  doivent  à  peu  près  répondre 
ainsi  : 

Nous  sommes  citoyens  français  ,  mais 
nous  sommes  chrétiens  de  la  communion 
l'omaine;  nous  sommes  français  à  vingt- 
un  ans,  et  catholiques  dès  notre  naissance; 
le  Pape  nous  fait  enseigner,  pendant  notre 
enfance,  les  vérités  de  la  religion  et  de  la 
morale.  A  part  nos  croyances  qui  ne  se  peu- 
vent compenser  par  rien ,  nous  avons  donc 
des  raisons  pour  aimer  le  catholicisme  qui 
bénit  le  mariage  de  nos  mères,  et  qui  nous 
élève,  autant  au  moins  que  l'état  qui  nous 
prend  et  nous  envoie  à  ses  armées,  quand 
nos  prêtres  nous  ont  instruits.  Nous  pro- 
poser de  faire  des  lois  contre  le  catholi- 
cisme, c'est  donc  nous  proposer  d'être  in- 
grats; c'est  nous  proposer  encore  d'être 
extravagans,  car  nous  sommes  catholiques, 
et  nous  ferions  des  lois  contre  nos  propres 
droits  et  nos  propres  idées  ^Certainement, 


LA   DOMINICALE.  95 

si  un  homme  avait  de  l'or  dans  chacune  de 
ses  deux  mains,  et  qu'on  lui  dît  de  vider 
sa  main  droite  dans  sa  main  gauche ,  il 
n'en  serait  pas  plus  riche  pour  cela  ;  et 
bien,  c'est  pourtant  cequ'on  veut  nous  per- 
suader de  faire.  Nous  portons  un  droit 
civil  dans  une  main,  et  un  droit  catholi- 
que dans  l'autre  ;  et  on  dit  à  notre  main 
droite  de  voler  notre  main  gauche.  C'est 
donc  absolument  un  pur  sophisme  que 
tout  cela.  Citoyens,  restons  citoyens;  ca- 
tholiques, restons  catholiques. 


ETAT  DU  PROTESTANTISME. 

Sociétés  bibliques,   état  du  'christianisme 

ET     DE    LA    civilisation    DANS    LES    MISSIONS 

protestantes. 

(Premier  article.) 

Le  calvinisme,  depuis  sa  naissance,  a  com- 
battu SOUS  plusieurs  formes.  Il  se  montra  d'a- 
bord fanatique  et  sanguinaire;  il  a  crié  pen- 
dant long-temps  :  Indulgence  absolue  !  Tolé- 
rance universelle  et  philantropie  !  On  le  le- 
trouvait  toujours  astucieux  et  persécuteur. 
Nous  l'avons  vu  naguère  indifférent  pour  les 
doctrines,  et  passionné  seulement  pour  le 
bonheur  des  peuples  ;  il  annonçait  que  les 
Brahmes ,  les  Guèbres  et  les  Musulmans  doi- 
vent participer,  sans  changer  de  croyance,  au 
bienfait  delà  Rédemption.  Il  est  revenu  sur 
lui-même  :  il  arbore  aujourd'hui  l'enseigne  de 
la  Croix;  et  c'est  l'Évangile  à  la  main  qu'il 
vient  troubler  l'Église  et  défier  les  soldats  du 
Christ! 

L'institut  bibliqne  de  Londres  a  déjà  ré- 
pandu deux  millions  quatre  centmiile  exem- 
plaires d'une  version  fautive  de  nos  livres 
saints,  mutilés  pour  le  texte,  et  falsifies  dans 
la  traduction.  Il  s'est  élevé  quatre  cents  so- 
ciétés qui  s'appellent  Bibliques ^  elles  se  sont 
affiliées  pour  propager  l'erreur,  et  plusieurs 
de  ces  sociétés  ont  fait  reformer  la  version 
française  ^et  catholique  de  la  Bible  de  Sacy, 
suivant  la  vénérable  traduction  du  docte 
Luther  (r).  «  C'est  par  \ imprimerie  que  le 
miracle  du  salut  doit  s'opérer  !  »  écrivait  der- 
nièrement un  élève  des  missions  deBâle(2)j 


(i)  Mi^^îonary  register,  xii. 

(2)  Mas'^iiii  dus  Minions  deBâle,  io«  livraison. 


9(5 


LA    DOMINICALE. 


et  la  société  qui  l'envoyait  en  Syrie  avait  peut- 
être  mis  dans  sa  version  de  la  BiLle  ,  Allez  et 
imprimez ,  au  lieu  d'ALLEz  et  £nseignez.  Le 
temps  n'est  plus  de    discuter  avec  les  calvi- 
nistes   sur  [l'inefficacité    de   l'Écriture.  Elle 
est  à  l'enseignement    ce    que  l'image  est   à 
l'homme,  avait  dit  un  Père  de  l'Eglise  grec- 
que j   et    l'infinité    des   sectes  protestantes  a 
trop    prouvé  quel   abus  onj  peut    faire    des 
textes  sacrés, quand  on  n'est  pas  soumis  à  l'auto- 
rité des  traditions  et  des  décisions  catholiques. 
Que  la  raison  humaine  soit  donc  la  seule 
autorité  des  protestans  I    On  la  reconnaît  à 
leurs  œuvres.  On  ne  saurait  arriver  à  temps 
pour  les  surprendre    aujourd'hui    dans  une 
opinion  quelconque.  Luther  avait  nié  le  pur- 
gatoire. Il  y  a  des  temples  luthériens  où  nous 
entendons  prier  pour  les  morts.  Calvin,  qui 
proscrivait  le  culte  des  images,  avait  prescrit 
l'usage  du  baptême  et  de  la  communion  sous 
les  deux  espèces.  A  présenties  calvinistes  prus- 
siens  s'agenouillent    devant    les    images  du 
Christ  j  et  certes,  il  ne  manque  pas   d'églises 
calvinistes  où  l'on  néglige  les  cérémonies  de 
la  cène  et  du  baptême  iVeau.   Les  premiers 
réformateurs  avaient  souscrit  au  dogme  de  la 
Trinité  sainte,  et  leurs  sectateurs  viennent  de 
se  réunir  en  Allemagn<^  en  blasphémant  la  di- 
vinité du  Verbe!  Les  théologiens  danois  re- 
jettent l'efficacité  de  la  grâce,  les  Hollandais 
admettent  aujourd'hui  l'utilité  ,  si  ce  n'est  la 
nécessité  des  bonnes  œuvres  ;  enfin,  les  doc- 
trines protestantes  n'ont  pas  même  assez   de 
consistance  et  de  fixité  maintenant  pour  pou- 
voir être  soumises  à  la  discussion. 

L'éducatiou  religieuse  des  payens  n'est  pas 
la  principale  opération  des  sociétés  bibliques, 
et  c'est  dans  les  pays  catholiques  surtout  que 
les  missionnaires  protestans  ont  leurs  agens 
les  plus  actifs  (i).  Ils  font  gémir  l'Italie,  la 
France  ,  et  les  Espagnes  sous  le  poids  de  leurs 
bibles.  Ils  ont  entrepris  de  surprendre  la  doc- 
trine de  l'église  syriaque,  en  faisant  adopter  le 
formulaire  de  l'église  anglicane  aux  vieux 
chrétiens  de  St.-Thomas  {'x).  Les  républicains 

(i)  On  pourrait  (lire  leuvs/'/c/ew/-5.I.  est  possible 
qu'ils  donnent  dos  bibles  ,  mais  il  est  certain 
qu'ils  on  vendent,  et  la  vente  des  bibles  n'est  pas 
Ja  partie  de  leur  entreprise  dont  les  associés  s'ap- 
plaudissent le  moins.  FoyezVji  5"  livraison  du  Ma- 
gasin évangélique  de  Genève,  pag.  24. 

(2)  Malgré  les  phrases  à  double  sens  ,  et  les   dé- 
__     journaux  protestans,  on  "peut  être 
'i^çiii'avîv^^lir  cette  tentative  du  docteur  Bayley. 

4éL 


de  New-York  ont  fait  traduire  notre  Contrat 
social  et  leur  Bible  écossaise  en  langue  castii- 
lanne;  ils ontcnvoyé  des missionnaiies  avecdes 
cargaisons  de  projectiles  et  d'armes  à  feu  à 
l'Amérique  espagnole,  et  l'on  peut  jugei-  si  la 
propagation  de  l'Evangile,  et  le  triompha  du 
Christianisme  étaient  le  principal  objet  de  leur 
expédition! 

On  est  obligé  de  convenir,  à  la  gloire  des 
Anglais,  que  leurs  combinaisons  bibliques  et 
mercantiles  ne  sont  pas  toujoui's  aussi  rétrécies 
que  celles  de  ces  Américains.  On  avait  fait  à 
Londres,  il  y  a  quelques  années ,  une  spécu- 
lation sur  les  Psaumes  de  David.  Une  société 
des  missionsbrilanniques  (oupeut-êlrelacom- 
pagnie  des  Indes)  avait  commencé  par  faire  tra- 
duire le  livre  des  Psaumes  en  éthiopien.  On 
envoyajtout  aussitôt  des  associés  bibliques  pour 
en  porter  cent  exemplaires  à  la  cour  d'Abys- 
sinie,  et  l'on  peut  dire ,  sans  irrévérence ,  que 
le  prétexte  d'un  si  grand  voyage  était  plus 
frivole  que  ses  motifs. 

La  compagnie  ou  la  société  donna  des  psau- 
tiers, des  pièces  de  brocard,  des  fils  de  perles, 
et  des  instructions  à  ses  missionnaires.  On  fit 
pour  eux  des  prières  publiques  et  solennelles;  ou 
les  conduisit  comme  en  triomphe  à  bord  de  leur 
navire,  et  tous  les  journaux  bibliques  se  mirent 
à  prophétiser  quelaCompagnie^l'Etat, l'Eglise, 
la  Bourse  et  les  Missions,  allaient  avoir  mille 
grâces  à  rendre  au  roi  des  trois  Ethiopies  j 
qu'il  allait  sans  doute  adopter  la  lithurgiè 
d'Edouard  VI  ;  que  c'était  un  ami  du  peuple 
anglais,  unprincelibéral  et  magnifique,  et  qu'il 
était  le  digne  héritier  de  la  reine  de  Saba. 

Voici  toute  la  suite  et  les  résultats  de  cette 
mission  politique  et  psalmique. 

Le  roi  d'Abvssinie  fit  arrêter  les  mission- 
naires anglais  à  la  frontière  du  Sennaar  ,  et  fit 
répondre  à  la  société  qui  les  envoyait,  en  ces 
termes-ci  :  «  Que  le  Ciel  me  préserve,  et  vous 
»  préserve'd'eutrer  dans  mes  Etats!  Apprenez 
»  que  la  coutume  de  mes  royaumes  est  de 
»  mettre,  après  les  Cantiques  du  roi  David  , 
»  mon  saint  aïeul,  sept  hymnes  quotidiennes, 
7)  en  l'honneur  de  Marie,  mère  de  Dieu,  Notre 
»  Dame  et  toujours  Vierge.  Quand  vous  vou- 
»  lez  écrire,  commencez  par  apprendre  ce  qu'il 
»  faut  écrire,  et  sachez  que  vos  petits  livres 
»  sont  en  caractères  mal  formés.  La  paix  de 
»  Noël  et  la  science  des  choses  puissent-elles 
«  parvenir  jusqu'à  vous!  »  Il  paraîtjque  la 
société  fit  impii<ier  celte  lettre  avec  des  addi- 


SUPPLÉMENT    A    LA    DO.MLMCALE    DU    8    DÉCEMBUE. 


97, 


lions,  des  omissions,  et  des  changemens  no- 
tables. Entre  autres,  le  traducteur  biblique 
avait  pris  la  paix  de  Noël  pour  un  seigneur 
abyssin  ,  et  sa  version  porte  :  «  J'envoie  cette 
r>'  lettre  par  l'illustre  Natancl  Peace ,  à  vous 
»   les  princes  du  savoir.  » 

On  imagine  aisément  que  les  écrivains  évan 
géliques  ont  changé  de  langage.  Le  petit  fils 
de  Salomon  est  devenu  sous  leur  plume  un 
desposte  exécrable,  un  idolâtre,  un  misérable 
nègre  y  et  sa  généalogie  fabuleuse  est  un  tissu 
d'absurdités. 

Si  nous  passons  des  sources  du  Nil  aux  plai- 
nes de  la  Cafrerie  ,  nous  y  trouvons  les  mis- 
sionnaires moraves  ,  et  nous  voyons  que  les 
frères-unis  y  sont  beaucoup  moins  appliqués 
aux  travaux  de  la  régénération  spirituelle  qu'à 
l'économie  rurale.  A  Bethelsdorf ,  par  exem- 
ple, «  la  ferveur  religieuse  est  tout-à-fait  ra- 
»  lentie;  mais  par  contre  ,  l'agriculture  a  fait 
»  des  progrès  j  la  civilisation  marche  :  la  sanc- 
»  tification  du  dimanche  n'est  pas  observée; 
»  mais  on  s'abstient  assez  généralement  des 
»  actes  commerciaux  pour  ce  jour-là  (i).  » 

Dans  les  îles  de  l'Austrasie  ,  les  missionnaires 
anglais  sont  à  la  fois  législateurs  et  conquérans. 
On  les  y  voit  occupés  à  rédiger  des  codes  ci- 
vils; ils  font  assembler  des  peuplades  sau- 
vages pour  discuter,  pour  délibérer,  pour  as- 
seoir l'impôt  ,  qui  se  paie  en  plumes  rouges , 
en  arêtes'de  poisson  ;  et  en  fèves  de  Bubulla, 
ils  parodieuv  aos  grandes  machines  constitu- 
tionnelles, et  sur  toute  chose,  ils  travaillent  à 
V amélioration  de  V existence  civile  des  peu- 
ples. Ce  n'est  pas  toujoui's  sans  opposition  de 
la  part  des  catcchuraèmes  et  sans  violence  de 
la  part  des  catéchistes  ,  car  ces  te'moigneurs 
de  la  loi  débonnaire,  comme  disent  nos  vieux 
cantiques ,  ont  pris  parti  dans  les  guerres  ci- 
viles d'Otahiti,  comme  chacun  sait.  «  L'action 
»  fut  chaude  et  sanglante,  porte  la  relation 

(i)  Le  Magasin  de  Genève  a  public'  tous  les  dé- 
tails (le  la  mission  que  le  frère  Kohi  et  le  Jrèie 
Afu'j'ster  ont  faite  au  Labrador,  mais  i!  est  impos- 
sible d'y  trouver  autre  chose,  sinon  que  le?  Esqui- 
maux ont  dit  à  ces  prétendus  missionnaires:  in- 
nouit,  iniiQuit  et  hablounit.  Les  deux  moraves  expli- 
quent cette  phrase  comme  ils  peuvent,  ou  plulôt 
comme  ils  veulent;  mais  si  la  physionomie  des  mots 
n'est  pas  trompeuse,  ce  doit  être  une  fii^ure  de  rhé- 
torique que  les  grammairiens  ont  nommée  Virona- 
tlhésion.  On  trouve  toujours  dans  les  relations  des 
frcresmoraves,  qu'ils^ontbicn  de  la  peine  à  se  faire 
écouter  sérieusement. 


.)  de  ces  missionnaires;  et  nous  avons  marché 
»  des  premiers  à  la  rencontre  de  l'ennemi.  » 
Us  allaient  annoncer  l'Ëvanfrile  et  leur  bou- 
che a  proféré  des  paroles  de  meurtre....  Ils 
ont  blessé  de  leurs  épées ,  et  leur  règne  sera 
combattu  (i). 

A  Sierra-Leona  ,  les  missionnaires  de  Lon- 
dres ont  calculé  qu'il  ne  leur  était  pas  possible 
d'instruire  un  petit  Jaloffe,  et  de  lui  faire  ap- 
prendre le  catéchisme  à  moins  de  cinq  gui- 
nées  par  an  ,  ce  qui  nous  paraît  hors  de  prix 
pour  ce  pays-là;  mais  à  la  vérité  ,  «  si  quelque 
»  lord  ou  gentleman  veut  s'engager  à  paver 
»  cette  somme  annuellement ,  et  qu'il  donne 
»  pour  cela  des  cautions  suffisantes,  il  acquiert 
»  le  droit  de  faire  porter  son  nom  à  celui  des 
»  jeunes  sauvages  dont  il  aura  payé  la  pen- 
»  sion  pendant  huit  ans.  »  Ceci  n'est  pas  une 
promesse  légère  pour  un  bénéfice  douteux ,  et 
plusieurs  journaux  bibliques  ont  publié  le  pro- 
spectus de  ces  missionnaires,  en  appuvant  sur 
les  singuliers  avantages  de  cette  souscription. 
Il  est  à  remarquer  que  chaque  statut  des  mis- 
sions britanniques  est  toujours  un  calcul  appuyé 
sur  les  passions  humaines;  mais  ici,  quelle 
ignorance  des  hommes  et  des  choses  I  Un  pair 
d'Angleterre  ou  ses  agnats,  un  comte  d'Aber- 
gavenny,  par  exemple,  un  lord  Latimer, 
iront-ils  donner  leur  grand  nom  de  Newill  à 
de  petits  nègres?  Quel  est  le  gentilhomme 
anglais  qui  ne  se  pique  d'imiter  la  noblesse 
et  quels  sont  les  bourgeois  riches  qui  n'imi- 
tent pas  le  gentry?  Érasme  disait  avec  raison 
qu'il  y  aura  toujours  quelque  chose  de  niais 
dans  tout  ce  qui  viendra  des  protestans. 

Transportons-nous  enfin  dans  les  contrées 
où  leurs  missions  sont  les  plus  florissantes  • 


(i)  Voy.  Esprit  des  missions  britanniques. Mas asia 
des  missions  de  Bdle;  Magasin  êi'angélicjuc  de  Genève 
CrWv.,  pag,77,etc.  Les  lettres  deccs  pvétendusmis- 
sionnaires  sont  toutes  composées  de  bénédictions 
superflues,  et  d'interjections  fades.  Ils  y  parlent  con- 
tinucHcmcnt  de  leurs  épousea  chéries,  de  l'estime 
qu'on  leur  témoigne,  et  du  prix  des  denrées  dans  leurs 
stations;  ensuite,  ils  arrangent  de  petits  dialogues 
fictifsentre  de  petites mahoméfancset  de  peJitescal- 
vinistes;  ils  nous  envoient  de  Surate  et  de  Para- 
maribo des  anecdotes  sur  les  Cardinaux  romains 
et  des  apologues  à  l'usage  des  catholiques  ;  ils  tien- 
nent registre  de  toutes  les  puérilités  qu'on  leur  a 
dites  en  patois  créole  :  ils  composent  de  tout  cela 
des  voinmes  interminables  ,  et  puis  leurs  corres- 
pondans  les  font  imprimer  en  Europe  avec  une 
confiance,. ou,  si  l'on  veut,  avec  une  simplicité  qni 
n'est  pas  facile  à  concevoir. 


98  LA    DOMINICALE. 

dans  les  pays  oîi  l'action  du  gouvernement 
(protestant)  n'est  entravé  par  aucun  obstacle 
constitutionnel  ,  aucune  opposition  parle- 
mentaire, enfin  dans  les  Indes-Orientales,  où 
îa  domination  des  Anglais  est  despotique ,  et 
oiï  l'église  anglicane  est  constituée.  Quels  sont 
les  travaux  ,  les  succès  et  les  délassemens  des 
missionnaires  de  Londres?  Nous  allons  l'ap- 
prendre d'eux-mêmes. 

«  Mille  bras  armés  de  dards,  d'épées,  de 
»  'flèches  sanglantes  et  empoisonnées,  et  d'au- 
»  très  instrumens  de  destruction,  des  langues 
»  aiguës,  faites  d'osscmens  humains,  et  sortant 
»  d'une  p-ueule  enflammée  ,  sont  les  traits  qui 
»  caractérisent  la  Noire' Déesse.  Le  chef  des 
•)  Brahmines ,  me  passant  une  guirlande  de 
»  fleurs  autour  du  cou ,  me  pria  de  marcher 
»  devant  la  f/eei'^e  jusqu'à  la  pagode  où  l'on 
»  allait  la  déposer.  Nous  marchâmes  devant 
»  l'idole,  tandis  que  des  esclaves  avec  des 
»  éventails  nous  protégeaient  tontre  les  insec- 
»  tes.  Tous  les  regards  étaient  fixés  sur  la 
»   déesse,  etc.  » 

Une  autre  fois,  ces  messagers  de  vérité 
vont  porter  des  présens  et  rendre  leurs  hom- 
mages au  Deoghuneza,  Dieu  de  la  prudence; 
il  s'est  incarné  àvais  la  personne  d'un  jeune 
garçon  très-aimable  ,  et  qui  fait  toujours  aux 
ecclésiastiques  anglicans  un  accueil  très-dis- 
tingué. 

Voyons  maintenant  quels  sont  les  fruits  de 
leurs  exemples,  de  leur  doctrine  ,  et  de  leurs 
travaux  religieux  ou  philantropiques  ? 

On  sacrifie  publiquement  des  jeunes  filles 
au  géant  Pontier.  On  fait  écraser  des  fanati- 
ques et  des  imbécilles  sous  les  roues  du  char 
de  l'idole  Faravardi.  Il  est  vrai  que  les  tri- 
bunaux anglais,  àBénarés,  ont  interdit  de 
sacrifier  des  enfans  au  dieu  des  fleuves,  mais 
on  voit  dans  les  journaux  de  Calcutta ,  que , 
dans  le  courant  d'un  mois ,  cinquante-trois  en- 
fans  ont  été  jetés  par  leurs  parens  dans  le 
Hongly  :  le  rivage  était  couvert  de  malheu- 
reux idolâtres,  qui  poussaient  des  cris  de  joie 
féioces  envoyant  que  ces  innocentes  créatures 

étaient  dévorées  par  les  requins! Enfin 

dans  l'espace  de  six  mois,  et  dans  un  rayon 
de  dix  lieues  autour  de  Calcutta  ,  deux  cent 
quarante-sept  femmes  ont  été  brûlées  vivan- 
tes ,  dans  le  courant  d'une  année  et  sous  les 
yeux  de  l'autorité,  porte  la  relation  du  docteur 
Grahara.  Une  d'elles  avait  paru  mSnqucr  de 
courage,  mais  son  fils  la  rejeta  dans  les  flam- 


mes.  La  main  se  refuse  à  tracer  les  détails 
de  cette  affreuse  exécution  (i). 

Un  ministre  protestant,  nommé  M.  John, 
a  cru  pouvoir  assurer  que  nos  missionnaires 
catholiques  avaient  envoyé  px'ès  de  lui  le 
Brahmine  Idher ,  un  idolâtre  obstmé,  forcés 
qu'ils  étaient  de  reconnaître  ainsi  la  vérité 
des  doctrines  et  la  fécondité  des  missions  pro- 
testantes. 

La  seule  mission  de  Travangor  contient 
quatre-vingt-six  mille  catholiques.  La  tribu 
des  Naïres  était  jadis  la  plus  orgueilleuse  do 
l'Inde;  elle  était  renommée  pour  sa  férocité 
dans  la  superstition  :  L'Evangile  y  fut  annoncé 
par  des  missionnaires  français ,  il  y  a  près  de 
deux  siècles;  elle  est  encore  dirigée  par  deux 
cents  prêtres  chrétiens,  humbles,  dévoués  et 
fervens  (-2),  et  sur  la  rive  droite  du  Comor, 
où  nos  missionnaires  ont  planté  la  croix ,  Thu- 
manité  n'a  plus  à  gémir. 

Cependant,  la  régence  des  Indes,  avec  tant 
de  puissance  et  de  libéralité,  par  politique 
et  pour  affermir  sa  domination,  enfin  par  os- 
tentation d'humanité  et  par  philantropîe,  u'a- 
t-elle  pas  secondé  les  efforts  de  ses  mission- 
naires _,  et  n'a-t-elle  pas  accordé  des  privilèges 
aux  Indiens  convertis?  Hélas!  les  indigènes 
protestans  sont  en  fort  petit  nombre  dans  les 
Indes,  et  nous  ne  croyons  pas  que  ce  soit  par 
erreur  typographique  que  la  relation  de  l'ar- 
chevêque de  Bombay  n'en  mentionne  que 
quatre  sur  toute  la  population  du  royaume 
de  Lahor,  «  encore  tous  les  convertis  ne  sont 
»  chrétiens  que  de  nom.  »  Voilà  ce  qu'on 
écrit  des  Indes  à  la  société  des  missions  de 
Londres,  et  nous  empruntons  les  expressions 
suivantes  à  cet  archevêque  anglican,  a  Ils  ne 
»  sont  touchés  que  des  avantages  matériels  at- 
»  tachés  à  la  profession  du  Christianisme  ; 
»  ils  adorent  en  secret  leurs  idoles  mons- 
»  trueuses ,  et  rendent  un  culte  journalier 
»  aux  esprits  infernaux.  Il  nous  aurait  fallu 
»  des  pasteurs  pleins  de  zèle  et  de  bonnes 
»  œuvres  ,  ardens  à  la  prière  et  à  la  prédica- 
»  tion.  11  nous  faudrait  des  fhommes  coura- 
»  ^^ews!  qui  fussent  en  état  d'apprendre  une 
»  langue  étrangère  et  d'enseigner  l'Evan- 
»  gile....  Sans  cela,  l'œuvre  de  nos  missions 


(i)  Voyez  \c  Magasin  Evaiigc.lique  de  Genève, 
\y  livraison. 

(1)  Voyez  Laure  de  M.  Vahbé  Dubois  ,  mission- 
naires  aux   Indes,  à  M.  V archidiacre  de  Doinhaj- 


LA    DOMINICALE. 


99 


»  protestantes  est  menacé  d'une  ruine  totale 
»  et  d'une  prochaine  destruction  (i).  » 

Voulons-nous  suivre  ces  missionnaires  aux 
glaces  du  Spitzberg  ou  sur  les  rives  du  Sé- 
négal ?  nous  y  trouvons  encore  autour  d'eux 
la  férocité  dans  les  ténèbres ,  et  la  plus  stu- 
pide  idolâtrie.  Dans  la  station  des  Baptistes  à 
Canoffée ,  on  adore  le  génie  du  mal.  De  pré- 
tendus néophytes  y  viennent  ruiner ,  dans 
Tespace  d'une  nuit ,  les  butimens  de  la  mis- 
sion ;  ils  élèvent  avec  leurs  débris ,  et  sur  le 
lieu  même,  une  chapelle  au  diable!  Le  chef 
des  Buloms,  catéchiste  et  calviniste  zélé, 
propose  aux  missionnaii'es  de  leur  vendre  sa 
fille  ;  on  refuse  de  l'acheter ,  et  l'on  apprend 
quelque  temps  après  qu'il  l'a  fait  enterrer 
vivante.  Enfin ,  les  Rherosques  et  les  Magau- 
ques  sont  restés  cannibales  ,  et  c'est  dans 
les  champs  de  la  mission  qu'ils  dévorent  leurs 
prisonniers  I 

Ainsi,  de  l'aveu  même  de  tous  ces  prédi- 
cans  sans  mission  ,  et  dans  tous  les  établisse- 
mens  fondés  par  ces  ennemis  de  l'Eglise  ,  on 
adore  des  monstres,  des  insectes,  des  brutes; 
on  immole  ses  enfans;  on  égorge  les  captifs 
pour  se  repaître  de  leur  chair  j  on  rend  un 
culte  au  diable  j  on  fait  des  sacrifices  abomi- 
nables à  l'ombre  d'un  temple  chrétien  ,  sous 
les  yeux  des  missionnaires  !  et  leurs  travaux 
n'y  sont  pas  couronnés  par  celui  qid  donne 
mission.  Ce  n'est  pas  aux  chrétiens  de  leurs 
colonies  que  leursprédications  sont  plus  salu- 
taires :  on  a  vu  ce  qu'ils  tolèrent  dans  les  Indes, 
Les  Anglais  de  la  Jamaïque  font  mettre  en 
prison  ceux  de  leurs  nègres  qui  sont  allés  re- 
cevoir le  baptême;  les  Hollandais  du  cap  de 
Bonne-Espérance  font  rudement  fustiger  ceux 
de  leurs  esclav.es  qui  s'avisent  d'aller  au  ser- 
mon ;  et  dans  toutes  ces  colonies  ,  les  missien- 
naires  protestans  n'ont  jamais  pu  obtenirpour 
les  esclaves  la  permission  de  se  marier  entre 
eux  (i). 

Yoilà  pourtant  des  hommes  qui  ne  man- 
quent ni  d'ardeur  ni  d'habileté  :  ils  sont  véri- 
tablement libéraux,  je  l'accorde,  et  même  ils 
sont  bienfaisans,  pour  la  plupart.  Ils  peuvent 
énumérer  parmi  leurs  ressources  les  richesses 
de  l'Inde  et  les  vaisseaux  de  l'Angleterre  ,  et 
tous  leurs  moyens    sont  magnifiques  comme 

(')   ''^oy.  Esprit  des  missions  britanniques,  xxi. 

(i)  Esp.  des  miss,  britanniques  Missionary  re- 
gister ,  Magasin  de  Genèi'e  ,  Magasin  Evangéli- 
(]ue  ,  de. 


leur  entreprise!  D'où  vient  donc,  à  quoi  tient 
donc  l'inanité  de  leurs  œuvres ,   et  pourquoi 
leur  parole  est-elle  un  vain  bruit  aux  oreilles 
de  l'homme,  et  comme  un  seul  en  pour  téclio 
du  désert?  C'est  qu'il  leur  manque  l'AuTORiTÉr 
c'est  que  l'efficacité    dans   les  missions  reli- 
gieuses tient  à  la  nature  môme  de  la  doctrine, 
et  que  la  suite  inévitable  de  leurs  travaux,  c'est 
la  stérilité.  Comment    s'y   prendront-ils,   en 
effet  pour  faire  connaître  la  Bible?  etque  peut 
dire  un  ministre  protestant  qui  distribue  la 
bible?  —  «   Voici  un  livre  qui  suffit   pour 
»   opérer  votre  bonheur  et  votre  salut,  car 
»  l'esprit  de  Dieu  guide  ,   éclaire  et  soutient 
»   infailliblement  tous  ceux  qui  méditent  son 
»  œuvre.  Les   catholiques  interprètent  celi- 
»  vre  avec  autorité  :   ce  sont  des  imposteurs 
»  et  des  tyrans  !  Vous  étiez  nés  pour  être  li- 
»  bres  :  affranchissez-vous  d'abord  sous  le  rap- 
»  port  de  la  pensée.  Lisez  premièrement  tels 
»  versets  dans  tels  chapitres  ;  nous  les  avons 
»  traduits  fidèlement  pour  que  vous  puissiez 
»  les  bien  comprendre;  et  si  vous  les  entendez 
»  bien, vous  allez  penser  comme  nous,  »  Voilà 
certainement  comme  la  chose  se  passe  en  Eu- 
rope; et  dans  les  pays  infidèles,  on   n'a  sans 
doute  aucune  raison  pour  s'expliquer  sur  le 
catholicisme  avec  plus  de  ménageinens.   Ce- 
pendant ,   quand  un    missionnaire  anglais  a 
parlé  de  sa  bible  et  donné  sa  bible,  il  écrit  sa 
lettre  édifiante  à  la  Société  biblique  de  Lon- 
dres, et  continue  ses  voyages  aux  frais  de  cette 
congrégation.   Il  arrive   ensuite  uu  mission- 
naire danois  ou  hollandais  ,  avec  la  relation 
de  son  prédécesseur  à  la  main.    Il  s'arrête  ,  il 
regarde  ,  il  cherche,  et  ne  trouve  pas  trace  de 
mission.  S'il  veut    distribuer    des  bibles,  on 
lui  répond  qu'il  n'y  a  que   le  roi  qui   sache 
lire,  et  qu'on  a  reçu  plusieurs  fois   des   livres 
pareils  au  sien.  Le  chef  des  Hottentots  ,  Ma- 
kana,    par   exemple,    est  resté  chrétien,  il 
sait  lire,    il    médite  la  Bible;  mais    il   sou- 
tient, la  Bible  à  la  main  ,  qu'il  est  issu   de  la 
sainte  Vierge ,  et  que  Dieu    n'écoute  jamais 
les  prières  quand  elles  ne  sont  pas  proférées 
en  langue  hollandaise.  Le  roi  de  Ziaw,  pour 
qui  l'on  avait  traduit  la  Genèse  en  moluquois, 
en  a  conclu  qu'il  fallait  adorer  les  serpens , 
parla  raison  que  le  serpent  s'y  trouve  désigné 
comme  le  plus  priaient  et  le  plus   rusé  des 
animaux.  Parlerons-nous   d'un   nègre,  mis- 
sionnaire des  frères  moraves ,  et  baptisé   par 
eux  sous  le  nom  de  Cupido,  qui   dispute  sur 
l'éxègèse  ,  et  qui  traduit  la  sainte  Bible,  eaCi 


^00  LA    DOMIMCALE. 

relrancliant  les  épitres   catholiques ,  dont  il 
ignore  la  date   apostolique,    et  qu'il   appelle 
des  superstitions  romaines  ?   Il  ne  reste  qu'à 
déplorer  la  folle  confiance  et  la  témérité  de 
ces    polylogues.   Ils   traduisent  la  Bible  en 
cliingulais,  en  baloch  ,  en  affghan;   mais  ils 
ne  sam-aient  s'accorder  pour  la  bien  traduire 
en  anglais  ;  ils  se  disputent  entre  eux  sur  un 
des  textes  les  plus  précis  de  la  sainte  Ecriture, 
sur  une  parole  du  Sauveur  qui  brille  de  clarté; 
ils  ne  peuvent  convenir   de  la  valeur  d'un 
terme  grec,  et  de   la  ponctuation  d'un   mot 
hébreu,  et  c'est  après  avoir  étudiéjleTJio/jawA^, 
■pendant  près  de  huit  mois,  qu'ils  transportent 
brusquement  un  livre  sacré  qu'ils  ne  sont  pas 
sûrs  de  comprendre  ,  dans  un  langage  qu'  ils 
peuvent    à    peine    savoir  ,    dans     les    dia- 
lectes les  plus  sauvages  ,  où  l'on  manque  de 
noms ,  de  temps,  de  cas ,  et  quelquefois   de 
genres  et  de  nombres  (i).  La  plupart  de  ccg 
traductions  sont  dirigées  par  des  Anabaptistes  : 
tout  porte  à  croire  qu'ils  en  fout  une  spécu- 
lation,  et  nous    pouvons  juger   s'ils   ont  le 
génie  des  langues  par  la  manière  dont  ils  écri- 
vent dans  la  nôtre?  D'ailleurs  quels  sont  les 
juges  établis  pour  maintenir    la   fidélité  de 
leurs  versions?  Sera-ce  la  Société  biblique , 
des  lords   de  l'amirauté,   des  armateurs  de 
Londres,  et  des  paroissiens  de  Mary-la-Bone? 
—  Il  n'importe,  ces  Bibles  sont  calvinistes; 
on  en  a  rejeté  cent  soixante-neuf  chapitres 
comme  apocryphes ,  attendu  qu'on  y  trouvait 
la  condamnation  des  protestans.  Si  la  nou- 
velle loi  s'y    trouve   exprimée  suivant    des  ' 
opinions  qui  ne   sont  pas  celles  de  l'Eglise 
anglicane  ,  c'est  une  contrariété  :  mais  l'essen- 
tiel de  ces   traductions,  c'est  qu'elles  soient 
contraires  à  la  tradition  de  l'Eglise  romaine; 
il  est  essentiel  qu'où  les  fasse  lire  par  des  ca- 
tholiques :  un  acte  de  révolte  est  toujours 
un  pas  vers  la  liberté. 

Où  peut  aboutir  cette  entreprise  du  calvi- 
nisme, si  ce  n'est  à  profaner,  à  dénaturer 
les  hvres  saints  ,  en  les  altérant,  en  sacrifiant 
suivant  l'idiome  ouïes  caprices dutraducteur, 
une  portion  du  dépôt  sacré  qui  doit  reposer 
dans  le  sanctuaire?  Quel  peut-être  le  fruit  de 
ces  traductions?  Si  vous  les   donnez  à  des 


païens  qui  ne  savent  pas  lire,  et  cela  ne  man- 
que pas  d'arriver  souvent,  ces  livres  ne  pro- 
fitent qu'à  ceux  qui  les  ont  vendus.  S'ils  ren- 
contrent des  lecteurs,  comprendront-ils  ce  qui 
se  trouve  dans  la  Bible,  et  n'y  verront-ils  pas 
ce  qui  n'y  est  point?  Vous  nous  apprenez  que 
les  missionnaires  de  France  ne  se  contentent  pas 
de  jeter  de  l'eau  sur  lu  télé  d'un  Chinois  pour 
en  faire  un  catholique ,   et  nous  en  conve- 
nons sans  difficulté;  mais  pensez-vous  qu'il 
suffise  de  jeter  une  Bible  à  la  tête  d'un  Iro- 
quois  pour  en  laire  un  luthérien?  Vous  êtes 
obligés  de  convenir,  enfin,  que  la  lecture  ne 
profite   jamais    sans    Y  enseignement  assidu: 
c'est  nous  accorder  que  l'écriture    a    moins 
d'efficacité  que  la  parole  :  il  y   a  trois  cents 
ans  que  nous  l'avons  affirmé  pour  la  première 
fois.  Puisqu'il  en  est  ainsi,  restez  dans  vos 
stations  ,  au  lieu  de  voyager  perpétuellement 
comme  vous  le    faites  ;  surveillez   vos   néo- 
phytes avec  plus  de  sollicitnde;  et  pour  peu 
qu'ils  deviennent   moins    féroces   ou  moins 
stupides,  on  pourra  vous  accoider  que  vos 
sociétés  des  missions  sont  moins  inutiles  que 
vos  sociétés  bibliques. 

«  Appliquez  -  vous  d'abord  à  bien  com- 
»  prendre  les  saintes  Ecritures  ;  elles  vous 
»  rendront  témoignage  de  nous  (i  ).  Fuyez  les 
»  discussions  vaines  ,  et  n'accédez  jamais  aux 
»  nouveautés;  faites  connaître  l'Evangile  a 
»  CEUX  QUI  vous  ENVOIENT ,  ct  qui  sout  assis 
»  dans  les  ombres  de  la  mort.  Vous  pourrez 
»  ensuite  aller  porter  la  parole  de  vie  aux 
»  extrémités  de  la  terre.  Nous  vous  dcman- 
»  derons  alors  de  participer  à  vos  sacrifices  : 
»  puissent-ils  devenir  agréables  à  Bieul  puis- 
»  sent-ils  devenir  profitables  à  vous,  à  vos 
1)  frères,  à  tous  ceux  pour  qui  vous  les  aurez 
»  offerts-! 


(i)  On  a  traduit  une  portion  de  la  Bible  en 
Pelit-Namaïquois,  ct  c'est  un  langage  aussi  pauvre 
que  celui  des  anciens  Tliruccs.  On  n'y  peut  compter 
que  jusqu'à  4  ,  et  au-delà  de  ce  nombre  ,  les  Sau- 
vages montrent  leurs  clicvcujs. 


NOTICE 

SUR  LE  PAPE  GRÉGOIRE  XVI . 

(gravure.) 

Grégoire  XVI  (Maur  Cappellari),  est 
né  à  BcUune,  entre  Trévise  et  Cadore, 
dans  l'ancien  élat  Vénitien  ,  le    i8  sep- 


(i)  Réponse  do  pape  Glcmcnt  XI  aux  envoyés 

de  l'Éclisc  de  Corlun. 


LA    DOMINICALE. 


-101 


tembre  17  65,  d'une  famille  dans  laquelle 
on  avait  compté  des  magistrats  honorables. 
Doué  d'un  caractère  doux ,  réservé ,  et  de 
dispositions  aux  sciences  ,  il  entra  de 
bonne  heure  dans  la  congrégation  des  bé- 
nédictins Camaldules  ,  fondée  par  saint 
Romuald,  vers  970,  où  il  ne  tarda  pas  à 
se  faire  remarquer  par  une  conduite  exem- 
plaire, et  par  des  progrès  rapides  dans 
l'étude  des  langues  orientales.  Chargé  bien- 
tôt d'instruire  ks  profès  de  son  ordre,  il 
vit  sa  réputation  s'accroître  encore  au  de- 
hors, lorsqu'il  publia  en  1799,  un  ou- 
vrage qui  fit  alors  une  vive  impression  sur 
le  public  italien.  Ce  livre  était  intitulé  : 
«  Le  triomphedu  Saint-Siège  et  de'V Eglise, 
»  ou  les  novateurs  modernes ,  combattus 
»  avec  leurs  propres  armes.  »  L'auteur  y 
réfutait  les  doctrines  du  savant  Tambur- 
rini  qui  avait  essayé  de  répandre  les  prin- 
cipes d'un  jansénisme  réformé ,  et  dont  les 
erreurs  cherchaient  à  s'introduire  sous  des 
formes  orthodoxes.  Les  victoires  rempor- 
tées sur  Schérer,  et  la  retraite  des  Français 
qui  abandonnaient  Naples  et  Rome,  aidè- 
rent au  succès  du  livre,  qui  était  d'ailleurs 
écrit  avec  netteté,  précision,  et  méthode. 

i\près  avoir  passé  plusieurs  années  à  pro- 
fesser, Dom  Cappellari  fut  nommé  abbé 
du  monastère  de  saint  Grégoire  à  Rome. 
On  sait  que  c'est  dans  la  chapelle  Saint - 
André  de  cette  mémorable  église ,  dont  la 
construction  remonte  à  l'an  600  ,  que  l'on 
admire  les  fresques  du  martyre  de  ce  Saint, 
par  le  Dominiquin  et  par  le  Guide.  Il  y 
eut  à  cette  époque  de  la  vie  de  ces  deux 
artistes  une  lutte  sublime ,  dans  laquelle 
le  Dominiquin  vainquit  son  rival.  Le  père 
Cappellari,  chargé  naturellement  de  la 
surveillance  de  ces  chefs-d'œuvre,  pui- 
sa dans  ce  soin  et  dans  l'habitude  où 
il  était  quelquefois  de  les  montrer  aux 
étrangers  de  grande  distinction  ,  ce  goût 
éclairé  pour  les  arts  qu'il  devait  lui  être 
donné  plus  tard  de  manifester  avec  tant 
d'éclat. 

Le  savant  Camaldule  devenait,  sans  pou- 
Toir  s'en  douter  lui-même ,  un  des  appuis , 
un  des  ornemens  nécessaires  de  la  congré- 


gation de  la  Propagande,  qui  entretient  des 
relations  si  étendues  dans  tout  l'univers 
catholique,  pour  le  bien  de  la  religion. 
Pie  VII  le  nomma  consulteur  de  cette  con- 
grégation, et  ce  ne  fut  pas  pour  elle  un  fai- 
ble présent  de  sa  Sainteté.  C'était  placer  le 
talent,  le  dévouement  à  la  tête  de  ceséta- 
blissemens  si  utiles  ;  c'était  placer  une 
lumière  immense ,  pour  éclairer  tant  de 
contrées  diverses;  c'était  accorder  une  haute 
preuve  d'estime  à  une  institution  qu'on 
juge  mal  hors  de  Rome  ,  parce  qu'on  ne  la 
connaît  pas  bien ,  et  que  l'on  a  donné  le 
même  nom  à  des  associations  politiques 
qui  vont  partout  relâcher  lesliens  du  devoir, 
et  appeler  les  peuples  à  des  révolutions 
insensées.  Dans  ces  fonctions,  le  nouveau 
consulteur  fit  briller  son  savoir  ,  la  jus- 
tesse de  son  esprit ,  sa  prudence  et  sa  rare 
piété. 

Léon  XII  ,  sage  appréciateur  du  mérite 
de  don  Cappellari,  conçut  le  projet  de  lui 
confier  la  réorganisation  de  l'instruction 
publique  qui'il  fallait  rendre  abondante, 
moins  coûteuse  ,  et  adapter  aux  besoins 
du  peuple  ,  ainsi  qu'aux  connaissances 
généralement  cultivées  en  ^Allemagne  et 
en  France.  Dans  le  temps  ,  on  ne 
'rendit  grâces  ni  au  Pontife ,  ni  à  celui  à 
qui  il  avait  attribué  une  telle  marque  de 
confiance-,  et  parce  que,  depuis,  l'autorité  a 
suspendu  des  bienfaits  dont  on  avait  abu- 
sé, on  a  crié  à  la  tyrannie  et  à  la  barbarie. 
Les  éducations  généreuses  ne  sont  données 
aux  nations  que  pour  les  instruire ,  et  non 
pour  les  précipiter  aveuglément  dans  cet 
état  de  trouble  ,  où  sous  mille  prétextes 
les  attirent  des  méchans  et  des  inconsidé- 
rés de  tous  pays. 

Le  jour  d'une  première  rémunération 
était  venu  pour  le  savant  laborieux  qui 
avait  rendu  tant  de  services  à  la  cour  ro- 
maine. Le  i3  mars  1826,  le  pape  créa  Dom 
Cappellari  cardinal,  sous  le  titre  de  saint 
Calixte,  et,  peu  de  temps  après,  il  le  nomma 
préfet  de  cette  même  propagande  où  il  de- 
vait se  montrer  un  digne  successeur  des 
cardinaux  Antonelli ,  [Borgia ,  Litta  e 
Gonsalvi. 


102 


LA    DOMINICALE» 


Dans  les  circonstances  difficiles  où  Léon 
XII  eut  occasion  de  travailler  avec  le  car- 
dinal Cappellari,  il  démêla  encore  à  tra- 
vers la  simplicité  habituelle  de  ses  manières, 
un  esprit  droit  et  siir  qui  paraissait  le  ren- 
dre apte  à  traiter  même  les  affaires  diplo- 
matiques. Ce  fut  alors  que  cotte  Éminence 
reçut  à  l'imprévu  le  billet  de  la  secrétai- 
rerie  d'état,  qui  le  nommait  plénipoten- 
tiaire pour  traiter  les  questions  ecclésias- 
tiques avec  l'ambassadeur  des  Pays-Bas.  11 
en  résulta  un  traité  où  les  convenances 
réciproques  étaient  ingénieusement  res- 
pectées. 

Nous  ferons  également  mention  d'un 
traité  avec  les  Etats-Unis  où  la  modération 
des  principes,  la  sagesse  des  vues  et  une 
expérience  raisonnée  des  localités,  excitè- 
rent l'admiration  des  agens  de  ce  pays,  qui 
avaient  embarrassé  par  des  préventions 
injustes  le  commencement  de  la  négo  - 
ciation. 

Pie  VIII ,  pontife  éclairé  et  ami  des  arts, 
accueillit  avec  la  même  faveur  le  cardinal 
Cappellari.  Le  règne  de  ce  pontife,  quoi- 
que destiné  à  être  de  courte  durée,  de- 
vait voir  l'Europe  émue  de  terreur  de- 
vant les  agitations  de  tout  genre  qui  se 
développaient  sur  plusieurs  parties  de  sa 
surface.  Le  conclave  qui  allait  élire  un 
successeur  à  Pie  VIII  ,  s'assembla  sous 
des  auspices  efifrayans.  La  révolte  était 
prête  d'éclater  dans  quelques  provinces  de 
l'état  pontifical.  Ce  n'était  pas  le  moment 
de  désirer  l'autorité  suprême  qui  allait  avoir 
àrépondre  à  tant  de  violences,  et  qui  devait 
être  repoussée  par  ceux-là  même  qui  au- 
raient du  la  soutenir.  L'exaltation  au  pon- 
tificatne  pouvait  être  un  vœu  de  vanité , 
d'intérêt  et  d'orgueil  :  les  vrais  titres  à  la 
tliiare  étaient  plus  que  jamais ,  la  piété ,  la 
résignation,  l'esprit  juste ,  et  le  courage 
dépouillés  de  fausse  modestie.  Mais  la  mo- 
destie véritable  comprime  encore  quelque- 
fois les  vertus  qu'elle  accompagne  -,  et  ce 
fut  là  le  spectacle  qu'oflrit  à  ses  collègues, 
le  cardinal  Cappellari ,  quand  après  plu- 
sieurs essais  pour  d'estimables  candidats, 
essais  auxquels  diverses  puissances  donnè- 


rent l'exclusion  ,  on  jeta  les  yeux  sur  lui 
pour  le  porter  sur  la  chaire  de  saint  Pierre. 

Le  désaccord  croissait  de  jour  en  jour 
entre  le  gouvernement  de  Sede  vacante  et 
les  légations  :  il  fallait  un  chef,  mais  le 
sceptre  était  une  couronne  d'épines  :  il  fal- 
lait un  souverain  sur  le  champ ,  le  jour 
même  -,  mais  il  était  indispensable  que  ce 
souverain  fut  d'un  caractère  sage ,  ami  de 
l'ordre ,  vertueux ,  connu  à  l'avance  par  la 
bonne  foi  de  ses  desseins,  par  l'élévation  de 
son  esprit  et  la  franchise  de  son  dévoue- 
ment. Il  fallait  que  déjà  il  eût  porté  son 
attention  sur  les  affaires,  qu'il  fût  instruit 
du  droit  de  l'Europe.  Il  fallait  le  cardinal 
Cappellari.  Ce  cardinal  fut  élu  le  2  février 
i83i. 

Entre  sa  modestie  et  son  courage ,  il  ne 
put  balancer-,  le  courage  l'emporta.  Il  y 
avait  des  dangers  à  courir,  il  accepta,  et 
prit  le  nom  de  Grégoire  XVÏ  ,  en  commé- 
moration de  Grégoire  XV,  fondateur  de  la 
Propagande. 

La  révolte  n'en  continua  pas  moinsses  at- 
taques, mais  avec  plus  d'indécision.  Il  exis- 
tait désormais  un  gouvernement  régulier. 
Ce  n'était  plus  contre  un  conclave  incer- 
tain dans  ses  actions  que  l'on  était  révolté, 
il  fallait  dire,  publier,  écrire  qu'on  était 
révolté  contre  le  souverain  légitimement 
etcanoniquement  élu.  La  parole,  l'audace, 
l'usage  des  facultés  manquent  quelquefois 
lorsqu'il  en  faut  venir  à  cette  extrémité. 
Le  choix  des  saints  électeurs  était  tombé 
sur  un  des  sujets  les  plus  dignes  du, haut 
sacerdoce^  la  providence  voulut  en  quel- 
que sorte  rendre  manifeste  l'approbation 
qu'elle  donnait  à  ce  choix  j  car  bientôt  elle 
laissa  voir  dans  les  rangs  de  ceux  qui  se 
déclaraient  pour  le  maintien  de  l'autorité 
du  Saint-Siège  ,  de  concert  avec  des  sou- 
verains catholiques ,  jusque  à  des  princes 
qui  ne  partagent  pas  les  croyances  de  la 
Cour  romaine.  Dans  ce  bonheur  ,  il  devait 
exister  un  danger.  La  tranquillité  une  fois 
rétablie,  un  de  ces  princes,  le  roi  de  la 
Grande-Bretagne  ,  adressa  des  notes  au 
ministère  de  Grégoire  XVI  ,  où  sous  la 
forme  de  conseils  il  indiquait  des  réformes, 


et  sollicitait  une  foule  d'institutions  nou- 
velles ,  qu'aucun  gouvernement  rëilëchi  ne 
doit  tout  à  coup  introduire  dans  une  partie 
quelconque  de  l'Italie. Grégoire  XVI  sut  dis- 
tinguer avec  une  sagacité  pénétrante,  et 
le  sentiment  de  reconnaissance  dont  il  ai- 
mait à  se  montrer  animé  ,  et  la  situation 
des  affaires ,  et  la  nature  des  demandes ,  et 
l'inopportunité  de  quelques-unes  de  ces 
observations,  de  ces  avis  appuyés  des  faits 
supposés ,  ainsi  que  et  sur  un  état  de  ré- 
volte qui  se  composait  à  la  fois  de  l'esptit 
inquiet  de  beaucoup  d'ambitieux  du  pays, 
et  de  suggestions  étrangères  qu'on  ne  sait 
comment  expliquer ,  quand  les  gouverne- 
mens  qui  en  sont  les  instigateurs,  se  voient 
immédiatement  forcés  de  les  combattre  à 
toute  outrance  ,  et  d'éteindre  un  incen- 
die qu'ils  ont  souvent  allumé  à  plaisir. 
Persuadé  de  la  justice  de  sa  cause,  et  de  l'inef- 
ficacité des  mesures  proposées ,  Grégoire  XV I 
déclina  en  termes  polis  et  même  affectueux, 
une  juridiction  qui  intervenait  à  faux,  et 
les  représentations  d'hommes  probes  et 
bienveillans,  mais  venus  de  trop  loin  pour 
bien  comprendre  les  mystères  monstrueux 
de  la  révolte  des  légations. 

Cette  clairvoyance  de  Grégoire  XVI 
affermit  sa  puissance.  Un  habile  homme 
d'état  dont  il  connaissait  le  mérite  ,  porta 
des  explications ,  et  fit  reconnaître  com- 
plètement la  sagesse  d'une  résistance  si 
délicate. 

On  devait  se  garder  de  s'enorgueillir  de  ce 
succès,  car  à  la  victoire  étaient  attachées 
d'amères  conséquences  qu'il  fallait  suppor- 
ter. L'autorité  entière  était  rendue  au  Saint- 
Siège  ,  toutefois  à  la  condition  de  payer 
les  secours  apportés  non-seulement  par 
ceux  que  cela  pouvait  regarder,  maisencore 
par  ceux  qne  cela  ne  regardait  pas.  Il  fallut 
préparer  des  trésors  pour  réconforter  les 
libérateurs  de  Bologne  ;  ce  n'était  pas  assez, 
il  fallut  subir  l'humiliation  de  la  prise 
d'Ancône.  Comment  contenir  sa  douleur  à 
la  nouvelle  de  cette  violence  qu'on  ne  pou- 
vait empêcher?  Les  habitudes  calmes  du  re- 
ligieux devaient-elles  réprimer  l'indigna- 
tion du  souverain?  Tout  autre  eut  peut- 


LA    EOMINICALE.  ^05 

être  gémi  inactif  et  suppliant,  mais  Gré- 
goire XVI  sait  allier  à  la  prudence  qui  ne 
compromet  pas  l'avenir,  la  force  des  solli- 
citations réitérées  qui  n'admettent  pas  le 
droit  mal  établi,  et  qui  finissent,  avec  des 
hommes  de  bon  sens,  par  obtenir  le  but 
désiré. 

Le  Pontife  connaissant  que  les  finances 
de  l'état  étaient  obérées  depuis  quelques 
années,  et  contraint  de  fournir  aux  besoins 
de  tant  de  nouveaux  hôtes  dans  les  léga- 
tions,au  lieu  d'augmenter  les  contributions, 
a  mieux  aimé  consentir  à  des  emprunts 
que  le  crédit  d'un  pays  qui  n'est  pas  sur- 
chargé d'une  dette  énorme ,  pourra  parve- 
nir à  rembourser. 

Les  affaires  de  la  secrétairerie  d'état  ne 
pouvaient  plus  être  suivies  par  un  seul  ad- 
ministrateur. Le  cardinal  Bernetti ,  homme 
de  tact ,  expérimenté  ,  et  recommandable 
par  un  ancien  attachement  à  son  pays,  qui 
ne  se  démentira  jamais,  ne  pouvait  pas 
se  consacrer  aux  négociations  du  dehors 
ainsi  qu'aux  débats  contentieux  concernant 
la  politique  intérieure,  qui  avaient  été 
de  tout  temps  dans  les  attributions  de  sa 
place.  Grégoire  XVI,  en  partageant  ces 
attributions  en  deux  dicastères  différens,  a 
fait  un  acte  d'habileté  et  de  prévoyance 
qui  sera  utile  au  bien  des  affaires. 

Les  ennemis  directs  de  l'autorité  tempo- 
relle du  Saint-Siège  étaient  déjà  réduits  au 
silence;  mais  dans  une  question  religieuse  , 
une  des  plus  hautes  intelligences  de  la  Fran- 
ce catholique,  avec  des  intentions  estima- 
bles, pouvait  occasionner  des  embarras,  des 
malentendus,  des  désordres  dans  l'Eglise.' 
Il  y  avait  lieu  à  prévenir  cet  écrivain  que 
des  adversaires  se  flattaient  d'une  scission 
apparente  et  se  réjouissaient  de  voir  une 
guerre  suscitée  dans  le  peuple  d'Israël.  Gré- 
goire XVI  qui  est  toujours  attentif  dans  sa 
surveillance,  veut  appeler  un  prompt  re- 
mède à  un  mal  nouveau  qui  peut  empirer. 
Il  avertit  lui-même  l'écrivain ,  il  adresse 
une  encyclique  où  le  langage  du  pasteur 
est  tout  consolateur  et  paternel ,  et  tel  est 
l'effet  de  cette  lettre  qui  ne  fut  absolument 
qu'un  geste,  qu'un  seul  regard  du  saint 


^0A 

père ,  que  le  zèle  qui  avait  été  averti ,  re- 
connut la  vérité  des  paroles  de  Rome ,  s'a- 
baissa devant  elles  à  la  première  sommation 
de  la  suprême  puissance. 

Il  y  avait  eu  des  dévouemens,  des  fidélités 
brillantes.  La  plus  austère  vertu  est  quelque- 
fois sensible  à  des  récompenses  ostensibles. 
Grép^oire  XVI  a  fondé  un  ordre  sous  l'in- 
vocation de  Grégoire  le  grand,  et  il  dis- 
tribue ses  insignes,  en  veillant  à  ce  qu'une 
profusion  irréfléchie  n'altère  pas  la  valeur 
du  bienfait. 

En  entrant  à  Lisbonne,  don  Pedro  in- 
sulta violemment  le  représentant  du  Saint- 
Père.  Rome  ne  tarda  pas  à  faire  connaître 
son  mécontement,  et  Grégoire  XVI ,  quoi- 
que persuadé  que  déjà  le  repentir  était  en 
chemin ,  ce  qui  était  vrai ,  ne  négligea  pas 
cette  occasion  de  témoigner  qu'il  ne  souf- 
frirait jamais  impunément  de  telles  of- 
fenses. 

Nous  devons  rapporter  un  trait  récent 
de  Grégoire  XVI,  qui  atteste  son  esprit 
de  conciliation  et  son  penchant  à  favoriser 
les  arts  de  Rome. 

M.  le  baron  Camuncini ,  grand  peintre, 
sans  contredit  l'un  des  plus  célèbres  des- 
sinateurs de  l'Europe,  avait  à  se  plain- 
dre, dit-on,  de  quelques  mortifications 
injustes  ,  relativement  à  des  questions 
d'art  où  son  talent  avait  été  mécon  - 
nu  par  des  contradicteurs  qui  n'é  - 
taient  pas  sujets  de  la  cour  romaine.  Le 
saint  Père  apprend  l'affliction  de  M.  Ca- 
muncini, il  vient  publiquement  visiler  cet 
illustre  artiste  ,  et  par  cet  honneur  inat- 
tendu ramène  le  calme  dans  son  esprit.  Ce 
sont  là  de  ces  à-propos  qui  sont  faits  pour 
plaire  à  Rome ,  où  le  talent  dans  les  arts  est 
une  dignité,  comme  madame  de  Sévigné 
l'a  dit  de  l'esprit  à  Paris. 

Dans  les  audiences  qu'il  accorde  aux 
étrangers,  on  remarque  que  Grégoire  XVI 
mterroge  et  répond  avec  une  gaîté  douce. 
6es  opinions  sont  exprimées  avec  autant  de 
modération  que  de  délicatesse,  et  l'on  s'es- 
time heureux  d'avoir  l'honneur  d'appro- 
cher un  piince   qui   s'exprime    avec   une 


LA    DOMINICALE. 


égale  facilité  dans  plusieurs  langues,  sur 
mille  branches  de  la  science ,  sur  les  inté- 
rêts des  nations  et  les  nécessités  de  l'épo- 
que; dont  la  figure  est  toujours  sereine  et 
caressante ,  et  qui  a  tant  de  titres  énumerés 
avec  vérité ,  occupe  un  rang  si  distingué 
parmi  les  souverains  de  l'Europe. 


SEMAINE    RELIGIEUSE, 

3^  DIMANCHE  DE  l'aVENT. 

Jean-Baptiste  confessUy  et  il  ne  le  nia  point , 
et  il  déclara  qiiil  n'était  pas  le  Christ. 

En  ce  temps-là,  la  terre  était  dans  une 
grande  attente.  Les  vieilles  divinités,  dont 
l'ignorance  avait  peuplé  l'univers,  se  mou- 
raient de  décrépitude  dans  leurs  temples 
abandonnés.  Rome  ,  qui  n'apercevait  plus 
à  ses  frontières  que  des  solitudes ,  commen- 
çait à  chanceler  comme  un  colosse  ruiné  ; 
et,  de  toutes  lesparties  decetimmenseem- 
pîre  où  le  paganisme  avait  jeté  des  germes 
de  corruption  si  profonde, s'élevait  comme 
un  cri  de  détresse,  un  de  ces  cris  de  l'hu- 
manité en  péril  au  moment  où  de  nouvelles 
destinées  commencent  à  s'ouvrir  pourelle. 

Mais,  dans  un  des  petits  coins  de  cet  em- 
pire presque  sans  bornes  ,  chez  un  de  ces 
peuple  que  Rome  subjuguait  en  courant,  et 
dont  à  peine  elle  connaissait  les  mœurs  , 
les  idées  étaient  bien  plus  nettes  et  plus 
précises.  Au  milieu  de  cette  corruption 
universelle  ,  les  Juifs  étaient  parvenus 
à  s'en  préserver  ,  et  si  quelques-uns  d'en- 
tre eux  couraient  sur  les  hauts  lieux  sa- 
crifier à  des  dieux  étrangers,  la  masse  était 
restée  fidèle  aux  traditions  et  à  la  loi  de  ses 
aïeux.  Eux  aussi  étaient  donc  dans  J'at- 
tente ,  car  la  venue  du  libérateur ,  du 
Messie,  était  écrite  dans  les  livres  de  tous 
leurs  prophètes ,  et  le  moment  était  arrivé 
où  l'astre  de  Sion  devait  briller  d'un  éclat 
si  pur  et  si  beau! 

On  leur  avait  bien  dit  d'abord,  que  dans 
une  petite  ville  de  la  Judée,  était  né  un 
enfant  miraculeux  ;  que  de  pauvres  ber- 
gers^  avaient     été    envoyés    à    Bethléem 


LA    DOMIMCàLK. 


lOo 


par  des  anges;  et  qu'à  la  crèche  de  cet  en- 
fant étaient  accourus  des  rois ,  amenés  de 
l'Orient  par  une  lumière  céleste.  Puis  ils 
venaient  de  voir  reparaître  parmi  eux  cet 
enfant  devenu  homme.  Il  parcourait  leurs 
villes  et  leurs  campaf>nes  ,  et  à  sa  voix 
d'éclatans  miracles  s'opéraient.  Mais  de 
cette  loi  de  leurs  aïeux,  ils  n'avaient  que 
la  lettre  qui  tue  et  non  Fesprit  qui  vivifie. 
Ils  s'étaient  accoutumés  à  confondre  l'idée 
de  Messie  et  celle  de  gloire  et  d'éclat,  et 
pour  le  peuple,  Jésus-Christ  n'était  qu'un 
imposteur  habile,  pour  les  docteurs,  qu'un 
rival,  un  homme  qu'il  fallait  abattre  et 
renverser.  Et  ils  se  mirent  donc  à  l'œuvre, 
ardens  ,  infatigables ,  et  ils  épuisèrent 
contre  cet  homme  tout  ce  que  la  haine  a  de 
plus  amer,  tout  ce  que  la  jalousie  a  de 
plus  bas,  et  puis  aux  battemens  de  mains 
de  la  foule  s'éleva  une  croix! 

Mais  là  ne  se  bornait  pas  l'envie  de  ces 
prétendus  interprètes  de  la  loi.  Sur  les  bords 
du  Jourdain,  ilavaitparu  encoreunhomme 
extraordinaire ,  qui  ne  se  nourrissait  que 
de  sauterelles  et  appelait  les  hommes  à  la 
pénitence.  Ils  envoyèrent  donc  de  leurs 
disciples  pour  le  tenter.  Ingénieux  dans  le 
mal,  c'est  en  caressant  son  orgueil  qu'ils 
espèrent  l'entraîner -,  et  ils  lui  demandent 
s'il  est  le  Messie.  Je  ne  suis  ni  le  Christ  ni 
Elie,  ni  prophète ,  leur  répond  Jean-Bap- 
tiste ,  et  ils  se  retirent  confondus,  mais  non 
touchés  de  cette  simplicité. 

Ainsi  préludaient  les  Juifs  à  cet  épouvan- 
table drame,  drame  de  misère,  d'exil, 
d'obscurité  et  puis  de  triomphe,  d'abjec- 
tion profonde  et  puis  de  gloire ,  drame  dé- 
chirant dans  ses  péripéties-,  drame  san- 
glant et  déicide,  dans  lequel  Dieu  et  la 
terre  furent  aux  prises  ,  où  Dieu  succomba 
sous  l'eftbrt  de  Thomme  ;  drame  dont  le  dé- 
nouement est  à  la  fois  beau  et  horrible , 
réprobation  et  gloire  pour  l'humanité.  De- 
puis lors,  cherchez  la  nation  Juive  :  comme 
ces  grands  coupables  qui  allaient  autrefois 
expier  par  le  monde  de  grands  forfaits ,  elle 
a  été  rayée  du  livre  des  Nations.  Peuple 
nomade ,  les  Juifs  jettent  leurs  tentes  par- 
tout, et  ne  les  fixent  nulle  part.  Ils  pas- 


sent au  milieu  de  nous  sans  se  mêler  à  nous*, 
ils  touchent  à  nos  mœurs  et  ne  les  embras- 
sent pas.  Pour  eux  le  passé  et  surtout  l'a- 
venir sont  tout-,  le  présent  rien.  Dans  leur 
indicible  erreur ,  ils  attendent  encore  la 
venue  de  ce  Messie  ,  qui  était  au  milieu, 
d'eux  et  qu'ils  n  ont  pas  connu.  Tout,  jus- 
qu'aux caractères  inintelligibles  de  cette 
langue  tracée  sur  leurs  tombeaux  indique 
une  nation  morte. 

Catholiques  I  Dieu  était  au  milieu  de 
nous,  et  bien  long -temps  nous  l'avons 
méconnu.  Car,  et  nous  aussi,  nous  avons 
eu  nos  temps  de  délire  ,  époque  funèbre 
et  décourageante  ,  où  les  individus  comme 
les  peuples  s'en  allaient  vers  Tabîme  , 
à  travers  des  voies  toutes  semées  de  la- 
mentables douleurs.  Mais  pourquoi  at- 
trister nos  âmes  de  ces  déplorables  souve- 
nirs! Catholiques!  la  voyez  vous  cette  foi 
de  nos  pères,  qui  toute  meurtrie  qu'elle 
est  encore  des  coups  du  siècle  dernier,  re- 
bondit immortelle  au  sein  de  la  société  fa- 
tiguée du  doute  !  Oui,  le  jour  de  la  résur- 
rection est  proche-,  car,  l'adversité  a  pesé 
sur  nous  de  tout  son  poids.  D'un  bout  de 
l'univers  à  l'autre,  des  voix  généreuses 
s'appellent  comme  pour  se  convier  à  ce  ban- 
quet de  la  victoire  ,  de  cette  résurrection  de 
la  foi,  à  qui  Dieu  n'a  pas  donné  pour  un  jour 
ce  monde  où  nous  vivons.  Etil  en  a  toujours 
été  ainsi  ,  et  son  passé  nous  dit  déjà  ce  que 
demain  va  nous  redire  encore.  Quand  l'hu- 
manité allait  périr  de  débauche  abattue, 
elle  était  là  qui  purifiait  par  le  sang  des  mar- 
tyrs dans  les  arènes  les  souillures  du 
monde.  Quand  le  flot  des  barbares  se  rua 
sur  l'Empire,  elle  était-là,  qui  forçait  le 
fier  Sicambre  à  incliner  la  tête  sous  la  main 
de  saint  Rémy. 

Hommes  de  peu  de  foi ^  levez  donc  la 
tête  et  comprenez  que  cette  pensée  de  Dieu 
qui  brûle  nos  cœurs  ,  n'est  pas  une  vaine 
fumée  ,  que  le  catholicisme  n'est  pas  resté 
cloué  au  fond  de  cette  tombe  où  vous  l'a- 
viez scellé.  Il  marche ,  il  s'étend ,  il  se  lève 
comme  une  aurore  brillante  que  les  peu- 
ples vont  saluer  à  l'envi;  ils  lui  tendent  le* 
bras  ,  comme  à  ^e^voyé  d'en-haut ,  qui 


^06 


LA   DOMINICALE. 


console  toutes  les  infortunes  et  gue'rît  toutes 
les  douleurs. 

0  Foi  I  foi  de  nos  pères ,  que  nos  mères 
nous  apprirent  à  bégayer  au  berceau ,  sainte 
religion  qui  fais  vibrer  si  profondément 
nos  cœurs  de  catholiques ,  nous  te  saluons 
à  ta  nouvelle  aurore  !  Bien  des  siècles  ont 
passé  sur  ta  céleste  beauté  sans  la  flétrir, 
et  nous  savons  que  tu  survivras  aussi  bien 
à  nos  hommages  qu'aux  sarcasmes  et  à  l'a- 
mère  insulte  de  tes  ennemis.  Que  d'autres 
aillent  ériger  de  nouveaux  sanctuaires  , 
qu'ils  passent  devant  toi  le  sourire  du  dé- 
dain sur  les  lèvres j  pour  nous,  ô  foi  au- 
guste, nous  serons  fidèles  à  ta  gloire, 
comme  nous  avons  été  fidèles  à  ta  misère. 


Pour  satisfaire  aux  désirs  de  nos  abon- 
nés des  départemens ,  nous  établissons  au- 
ourd'hui ,  par  l'étendue  de  la  Chronique 
hebdomadaire ,  une  compensation  avec  la 
chronique  trop  restremte  des  précédentes 
livraisons.  L'extension  donnée  à  la  Domi- 
nicale ,  au-delà  de  nos  promesses,  nous 
permettra  à  l'avenir  de  faire  passer  régu- 
lièrement sous  les  yeux  de  nos  lecteurs 
toutes  les  nouvelles  qui  auront  rapport  à 
la  Religion.  Quant  aux  événemens  d'un 
intérêt  général  et  aux  faits  qui  sont  de  na- 
ture à  piquer  la  curiosité,  nous  continue- 
rons à  les  enregistrer  dans  nos  colonnes, 
laissant  à  chacun  le  soin  de  les  discuter  et 
d'en  déduire  les  conséquences.  £n  tenant 
de  cette  manière  notre  public  au  courant 
de  tout  ce  qui  peut  l'intéresser  ou  appeler 
son  attention ,  nous  éviterons  de  nous  ha- 
sarder dans  les  voies  absorbantes  de  la  po- 
litique, voulant  que  rien  ne  puisse  nous 
distraire  du  but  tout  religieux  vers  lequel 
tendent  nos  eilorls  ,  et  des  hautes  questions 
sociales  que  nous  nous  proposons  de  traiter 
successivement. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

On  lit  dans  le  DJario: 

«  Le  9  dn  courant  on  a  célébré ,  dans  la  basilique 
de  Saint- Jean-de-Lalran,  la  fêle  de  la  Dédicace. 
Monseigneur  Piatli ,  archevêque  de  Trébisonde  et 
vice-gérant  de  Rome,  a  officié  à  la  grand' messe, 
et  les  cardinaux  ont  assisté  aux  vêpres.  Le  prince 
Borghèse  a  fait  don  à  la  chapelle  Clémentine  de 
cette  basilique,  de  magniliques  chandeliers ,  qui, 
par  le  dessin  et  l'exécution ,  sont  vraiment  dignes 
d'orner  le  premier  temple  du  monde  clurélien.  » 

—  On  mande  de  Rome  : 

«  Les  travaux  de  reconstruction  de  la  basilique 
de  Saint-Paul  sont  en  partie  terminés,  et  le  public 
s'y  porte  avec  empressement  pour  les  admirer.  Le 
pape  est  allé  lui-même  les  inspecter  le  28  octobre, 
fidèle  aux  traditions  de  ses  prédécesseurs,  le  Saint- 
Père  se  tlislingue  par  la  protection  éclairée  qu'il 
accorde  aux  beaux-arts.  Le  lendemain  de  sa  visite 
à  Saint-Paul ,  Sa  Sainteté  s'est  rendue  dans  l'ate- 
lier du  célèbre  peintre  le  baron  Camuncini  ;  elle  a 
examiné  avec  attention  ses  œuvres,  et  lui  a  donné 
les  éloges  les  plus  flatteurs. 

— La  ville  de  Paris  faitence  moment  travailler  avec 
activité  à  l'achèvement  de  l'église  de  Notre-Dame- 
de-Lorette,  située  entre  la  rue  Saint-Lazare  et  la 
rue  Laftitte.  L'extérieur  étant  à  peu  près  achevé , 
c'est  dans  l'intérieur  que  s'exécutent  aujourd'hui 
tous  les  travaux  d'ornement  les  plus  coûteux;  on 
assure  que  les  ouvrages  de  peinture  et  de  sculpture 
faits  et  à  faire  ooviteront  plus  de  .'}00,000  fr.  ;  le  fait 
est  qu'il  n'est  aujourd'hui  aucune  église  à  Paris  dé- 
corée avec  autant  de  richesse  que  le  sera  celle-ci. 

M.  Lebas  en  est  l'architecte.  MM.  Dubois ,  Lan- 
glois,  Vinchon,  Monvoisin,  Dejuines,  Granger, 
lîesse  et  Contant  ont  déjà  exécute  les  huit  grands 
tableaux  au-dessus  des  bas-côtés,  représentant  toute 
l'histoire  de  la  Vierge,  peints  sur  pierre,  à  l'instar 
des  peintures  de  M.  Gros,  au  Panthéon.  MM.  Foya- 
tier,  Lemaire  et  Nanteuil  sont  chargés  des  sculp- 
tures. 

Le  plafond  de  cette  église,  qui  est  horizontal ,  est 
décoré  de  caissons  en  menuiserie ,  formés  par  un 
système  de  lignes  brisées  à  angles  droits ,  et  ornés 
de  rosaces  ;  le  tout  doié  ou  peint  avec  ime  richesse 
et  une  élégance  qui  n'ont  point  de  comparaison. 
Celte  église  ne  sera  achevée  <|ue  dans  deux  ans. 
Elle  a  clé  commencée  en  1823.  L'inscription  en 
lettres  d'or  qu'on  vient  de  placer  au  fronton  est 
ainsi  conçue  :  Beatœ  Mariœ  Virgini  Lauretanœ. 

—  Dernièrement  a  été  bénite  la  nouvelle  église  de 
Donnecy  (Nièvre).  C'est  en  1831  que  la  construc- 
tion eu  hit  commencée,  le  conseil  municipal  vota 
3r),(MM)fr.,  et3,0(>0  fr.  recueillis  panni  les  habitans 
viennent  d'être  employés  à  acheter  des  ornemens , 
des  vases  sacrés  et  des  tableaux.  La  bénédiction  solen- 
nelle de  cette  (iglise  a  eu  lieu  le  1 1  novcml)re  ;  la 
garde  nationale  y  assistait  en  grande  tenue,-  un 


LA   DOMINICALE. 


^07 


assez  grand  nombre  d'ecclésiasliffnes  s'étaient  em- 
pressés de  s'y  rendre  :  c'était  M.  le  supérienr  du 
grand  séminaire  de  Nevers  qui  présidait  à  cette  tou- 
chante cérémonie.  Il  l'interrompit  un  instant  pour 
adresser  nne  allocution  à  la  foule  qui  se  pressait  dans 
ce  nouveau  sanctuaire;  ses  paroles  furent  é:;outées 
avec  un  silence  religieux  et  une  émotion  profonde. 

«  Tout  ce  bon  peuple ,  dit  le  jourjiai  du  Mver- 
nais ,  paraissait  heureux  et  satisfait.  »  Faut-il  s'en 
étonner?  Ne  sait-il  pas  que  c'est  au  pied  des  saints 
autels  qu'il  trouve  toujours  un  peu  de  consolation  et 
de  paix  ?  Ne  sait-il  pas  que  la  religion  à  laquelle  il 
vient  d'élever  ce  temple ,  l'aime  comme  une  mère  et 
partage  toutes  ses  douleurs  et  ses  joies. 

—  Monseigneur  l'archevêque  de  Paris  a  béni  le  4 
décembre,  la  chapelle  des  religieuses  de  Saint-Au- 
gustin, et  y  a  célébré  la  messe.  Des  chants  délicieux 
ont  été  exécutés  pendant  la  cérémonie. 

—  On  écrit  de  Rony  (  Nièvre  )  : 

«  Aujourd'hui  26  novembre ,  aeulieurinangura- 
tion  du  moiraraent  voué  pai-  la  reconnaissance  des 
habitans ,  à  la  mémoire  de  31.  le  curé  Cornibert. 
Son  érection  a  été  protégée  par  INI.  Desjardins , 
maire  de  cette  commune.  Au  milieu  du  service  qui 
avait  attiré  un  nombreux  concours ,  M.  le  curé  de 
Chatillon  a  retracé  de  la  manière  la  plus  touchante  , 
les  vert  us  de  ce  vénérable  pasteur ,  qui  laisse  dans  ce 
diocèse  de  si  profonds  regrets.  » 

— M.  de  Gualy  a  quitté  l'administration  du  diocèse 
de  Saint-Flour ,  après  avoir  reç^u  ses  bulles  pour  l'ar- 
chevêché d'Alby  ;  à  cette  occasion ,  les  vicaires-géné- 
raux capitulaires  de  Saint-Flour  ,  MM.  Bellet,  No- 
zières ,  Vaissières ,  Delmas  et  Grappin ,  adressent 
un  mandement  au  clergé ,  dans  lequel  ils  rendent 
hommage ,  et  à  M.  Cadalen ,  le  nouvel  évè(jue  ([u'ils 
attendent,  qui  fut  successivement  professeur  et  supé- 
rieur au  séminaire  d'Alby,  curé  de  la  cathédrale  et 
grand-vicaire  du  diocèse ,  et  à  M.  de  Gualy ,  si  digne 
en  effet  de  leurs  regrets  :  «  Vous  avez  eu  cent  fois , 
«  disent-ils ,  l'occasion  d'admirer  ces  vertus ,  cette 
«  douceur,  dont  les  charmes  lui  conciliaient  tous  les 
«  cœurs,  cette  facilité  d'accès  indistinctement  ac- 
«  cordée  à  tout  le  monde ,  qui  ne  laissait  d'autre 
«  barrière  que  celle  du  respect  ou  de  la  discrétion , 
«  celle  piété  tendre  qui  lui  attirait  les  honunages 
«  autant  que  sa  dignité ,  cette  charité  qui  ne  con- 
«  naissait  pas  de  bornes.  Les  refus,  si  quelquefois  il 
«  était  contraint  d'enfinrc,  lui  coûtaient  plus  que 
«  les  grâces.  » 

Félicitons  l'Eglise  d'Alby  d'acfjuérir  un  tel  évê- 
qne.  Dieu ,  qui  le  lui  envoie ,  la  traite  avec  une  tou- 
chante compassion. 

—  M.  l'abbé  Salandre ,  chanoine  et  grand-péni- 
lencler,  que  M.  l'archevêque  de  Paris  \1ent  de 
nommer  grand-vicaire  et  archi-diacre,  en  rem- 
placement de  M.  Desjardins,  avait  été  déporté  au 
temps  de  la  teneur.  Le  diocèse  de  Paris  ne  peut 
que  s'applaudir  d'un  tel  choix3carà  qui  les  hon- 


neurs et  l'autorité  pourraient-ils  mieux  convenir 
qu'à  un  confesseur  de  la  foi? 

—  On  parlait  récennnent  de  la  création  de  deux 
nouveaux  évèchés ,  à  Laval  et  à  Colmar.  Mainte- 
nant on  répand  un  bruit  qui  doit  affliger  tous  les 
bons  catholiques.  On  dit  qu'il  est  question  de  sup- 
primer septévêchés,  ceux  de  Chartres,  de  Châlons, 
Nevers ,  Viviers ,  Marseille ,  Aire  et  Pamievs ,  que 
l'on  réunirait  aux  sièges  d'Orléans,  de  Reims,  de 
Sens,  du  Puy,  d'Aix,  de  Bayonne  et  de  Toulouse. 
Le  ministère,  qui  a  parlé  avec  tant  de  chaleur 
pour  le  maintien  de  tous  les  évêchés ,  fera-t-il  un 
sembUiljle  sacrifice  aux  exigences  de  quelques  pré- 
tendus libéraux,  qui  lui  en  imposeraient  encore 
d'autres  ? 

—  L'^vêché  du  Mans  n'a  pas  été  long-temps 
vacant,  et  c'est  avec  une  vive  satisfaction  que 
nous  annonçons  à  nos  lecteurs  la  nomination  de  M. 
l'abbé  Bouvier ,  vicaire  général  et  supérieur  du  sé- 
minaire du  Mans.  C'est  là ,  nous  devons  le  tlire ,  un 
de  ces  choix  heureux  aucpiel  tous  les  catholiques  de 
France  doivent  applaudir.  Chargé  pendant  bien 
long-temps  ,  sons  M.  de  la  Myre,  du  fardeau  de 
l'administration  diocésaine,  M.  Bouvier  arrive  tout 
formé  à  l'épiscopat ,  dans  un  grand  diocèse  dont  il 
connaît  tous  les  besoins  ,  et  dont  il  a  formé  presque 
tous  les  pasteurs.  Simple  dans  ses  goûts  et  ses  ma- 
nières autant  que  profondément  versé  dans  toutes 
les  sciences  ecclésiastiques ,  M.  Bouvier  était  chéri 
de  ses  nombreux  lévites.  Ces  jeunes  gens  vont  perdre 

.  en  lui  un  guide  sage;  mais  le  diocèse  y  gagnera  un 
évéque  éminent  en  science  et  en  piété. 

—  Nous  enregistrons  le  récit  suivant ,  qui  n'est 
certainement  pas  suspect  dans  la  bouche  de  l'/n- 
dusirirl  de  la  Meuse ,  journal  à  la  hauteur  du 
Consiiluiioniiel  : 

a  La  guerre  que  nous  faisons  au  psrii-prêtre,  à 
cet  esprit  de  domination  cléricale  (pii  veut  tout 
fanatiser  pour  tout  asservir  et  tout  exploiter,  est 
une  guerre  franche  et  loyale  qui  ne  nous  rend  point 
injustes  envers  le  clergé  catholique  ;  nous  savons  à 
l'occasion  louer  [le  bien  lorsque  nous  le  trouvons 
dans  la  conduite  ou  les  actes  du  prêtre ,  et  nous  pu- 
blions volontiers  que  l'évêque  de  Verdun  fait  dis- 
tribuer mensuellement ,  sur  ses  revenus  persomiels. 
quatre  cents  livres  de  pain  aux  pauvres.  » 

—  Nous  avons  vu  placardé  à  côté  des  affiches  de 
théâtre,  le  programme  des  sermons  de  l'abbé  Auzou 
ponr  le  mois  de  décembre.  Avis  aux  amateurs  qui 
désirent  d'entendre  disserter  sur  les  abus  de  la  con- 
fession, et  cent  autres  gentillesses  pareilles. 

—  Nous  croyons  faire  plaisir  aux  abonnés  de  la 
Dominicale  en  leur  citant  quelques  fragmens  du 
mandement  que  M.  l'évêque  de  Chartres  vient  de 
publier  à  l'occasion  du  jubilé  ,  qui  s'ouvrira  à 
Charaes  le  8  décembre.  On  retrouve  dans  ce  nou- 
veau mandement  toute  l'éloquence  et  la  raison  du 
pieux  pontife  : 

«  Non,  non,  chrétiens  fidèles,  s'écrie  le  prélat, 


108 


LA    DOMINICALE, 


point  de  bonheur  sans  la  relifîion,  ou  plu  lot  dé- 
sordre et  afriicliou  sans  mesure  partout  où  elle 
vient  à  s'éteindre;  car,  on  l'a  vu  dans  tous  les 
temps,  le  vide  que  la  foi  laisse  en  s' éloignant  est 
aussilôt  rempli  par  les  passions  humaines.  L'orgueil, 
l'ambition,  la  luxure,  l'amour  de  la  destruction 
naturel  aux  honuues  pervers ,  la  férocité ,  l'esprit 
d'imposture,  toutes  les  cupidités  viles  ou  coupables 
se  jettent  dans  celte  sphère,  qu'elles  envahissent 
sans  obstacle.  Rien  de  plus  terrible  que  cet  assem- 
blage et  ce  conffil  de  tous  les  sentiniens  désordon- 
nés :  ils  se  combattent ,  se  heurtent,  se  supplantent  ; 
ils  se  disputent  avec  fu'  eur  les  objets  de  leur  com- 
mune convoitise.  Dès  ce  moment  la  corruption  n'a 
plus  aucun  frein,  la  désolation  j»ubli(jue  ou  secrète, 
aucun  adoucissement ,  aucune  borne.  Fa:ii-il  s'en 
étonner,  puisqu'il  n'y  a  pas  une  pensée  noire,  une 
chimère  désastreuse,  une  prétention  insensée  qui 
n'apporte  sa  part  de  crime  ou  de  malheur  dans  ce 
lamentable  travail  des  passions  réunies  ?  Et  quel 
avenir  ne  préj»aie  pas  aux  hommes  un  tel  ordie  de 
choses,  si  la  religion  ne  vient  pas  dissiper  ce  chaos 
par  sa  lumière  et  détourner  tant  d'excès  par  sa  di- 
vine influence  ?  Oh  !  que  nous  serions  heureux , 
N,  T.  C.  F.,  si  cette  consolatrice  de  nos  peines, 
cette  interprète  des  lois  et  des  vérités  célestes  pou- 
vait nous  faire  accepter  les  secours  (pie  notre  er- 
reur ou  notre  faiblesse  nous  rendent  nécessaires  ! 
Tous  nos  maux  toucheraient  bientôt  à  leur  terme.» 

Puis  M.  de  Chartres  signale  le  retour  qui  se 
fait  dans  les  esprits  vers  la  foi  : 

«  Aussi ,  tous  les  bons  esprits ,  ceux  même  que  de 
longues  préventions  avaient  égarés  ,  tiennent-ils 
aujourd'hui  à  cet  égard  le  même  langage.  Ils  s'ac- 
cordent à  penser  que  les  divines  croyances  sont  la 
vie  des  sociétés,  que  tout  péril  sans  elles  au  milieu 
des  espérances  orgueilleuses  mille  fois  trompées. 
Ils  reconnaissent  que  nous  avons  un  besoin  im- 
mense de  foi;  et  si  le  bruit  que  font  autour  d'eux 
les  ennemis  du  culte  saint  les  glace  et  les  intimide, 
du  moins  en  présence  de  leurs  confidens  et  de  leius 
amis ,  ils  s'écrient ,  le  cœur  serré  de  crainte  :  O  re- 
ligion, religion  divine,  rendez-nous  votre  apjiui  et 
vos  hunières,  sauvez-nous.  C'est  le  cri  de  toutes  les 
âmes  droites  et  éclairées,  et  ce  cri  est  l'expression 
d'une  grande  vérité  que  la  société  porte  dans  son 
sein  déchiré,  et  qui  doit  enfin  éclater  pour  le  bon- 
heur et  le  repos  du  monde. 

w  Mais,  continue  M.  l'évèquede  Chartres,  dans 
ce  retour  des  esprits  vers  le  christianisme,  quelques- 
uns  prétendent  (pi'il  est  en  progrès  et  qu'il  va  être 
agrandi  et  transformé  par  l'effet  du  mouvement 
étonnant  qu'on  remanpie  dans  les  idées.  Qaelles 
vaines  pensées!  et  combien  il  faut  que  la  vérité  pèse 
à  l'honune  qui  veut  jouir  de  lui-même  et  de  ses  pas- 
sions ,  puisqu'il  se  tourne  en  tant  de  façons  pour 
lui  échapper!  Quoi!  la  religion  de  Jésus-Christ 
pouirait  se  perfectionner  !  elle  pourrait  prendre  un 
caractère  et  des  formes  nouvelles  !  Mais  qui  a  le 


droit  de  loucher  à  l'ouvrage  d'un  Dieu?  Quelle 
main  oserait  y  ajouter  des  cmbellissmeens  dont  il 
n'a  pas  cru  devoir  la  charger?  n'est -il  pas  écrit  : 
Quand  un  ange  même  desrendrait  du  ciel  pour 
vous  enseigner  autre  chose  que  ce  qu'on  vous  a 
appris  ,  qu'il  soit  anathème.  La  religion  n'est-elle 
pas  un  fait  qui  consiste  dans  la  divinité  de  son  au- 
teur et  dans  la  promulgation  des  vérités  et  des  lois 
qu'il  a  publiées  par  lui-même  ou  par  l'entremise  de 
ses  disciples?  or,  un  fait  est-il  susceptible  de  pro- 
grès? ne  sera-t-il  pas  demain  ce  qu'il  était  hier?  » 
Le  prélat  termine  par  la  réfutation  énergique  des 
accusations  qu'une  tentative  de  schisme  a  lancées 
contre  l'Eglise  dans  son  diocèse. 


Angleterre.  —  L'Albion  [contient  l'article  sui- 
vant sur  les  changemens  ministériels  dont  il  a  été 
question  de  puisquelque  temps  : 

«  Des  bruits  de  dissentions  et  de  changemens  dans 
le  cabinet  ont  couru  pendant  quelques  jours.  Nous 
n'en  avions  pas  encore  [>arlé  ,  désirant  savoir  aupa- 
ravant jusqu'à  quel  point  ils  pouvaient  être  fondés. 
Voici  maintenant  ce  que  nous  croyons  pouvoir  don- 
ner comme  authentique  :  Vers  la  fin  de  la  dernière 
session,  le  comte  Grey ,  ainsi  qu'il  l'avait  déjà  fait 
l'année  précédente ,  annonça  à  ses  collègues  qu'il 
était  irrévocaljlenient  décidé  à  ne  point  se  présenter 
de  nouveau  au  parlement  en  qualité  de  ministre.  A 
cette  époque  sa  résolution  était  réellement  prise. 
Mais  le  noble  comte  a  une  famille ,  malheureuse- 
ment trop  nombreuse  ,  qui  n'est  pas  encore  entière- 
ment pourvue ,  et  les  membres  qui  le  sont  n'ont  pa^ 
encore  la  certitude  de  conserver  leurs  places  en  cas 
de  retraite  de  leur  chef.  Or,  pour  rassurer  ces  der- 
niers, et  pour  soutenir  les  espérances  des  autres,  il 
fut  suggéré,  par  le  prévoyant  M.  Edouard  Ellice, 
(]ue,  dans  tous  les  cas ,  lord  Grey  serait  remplacé  par 
un  de  ses  parens.  Lord  Durham  fut  proposé  comme 
étant  l'instrument  le  plus  docile.  Mais  sa  Seigneurie 
est  plus  accoutumée  àdirigerdes  palefreniers  que  des 
genllemen  et  des  collègues  au  ministère.  En  consé- 
quence, M.  Grant  et  d'autres  membres  du  cabinet 
refusèrent  ;  on  tcita  aussi  le  pouls  au  pays ,  et  les 
symi)lômes  ne  furent  pas  trouvés  favorables.  Le 
plan  ne  réussit  donc  pas;  mais  une  grande  agitation 
en  fut  la  suite;  diverses  combinaisons  furent  propo- 
sées ,  mais  sans  résultat.  Les  uns  voulaient  M.  Stan- 
ley, mais  il  était  trop  jeune ,  d'autres  le  duc  de  Rich- 
mond ,  mais  il  était  trop  simple  ;  personne  ne  songea 
à  lord  Brougham  ,  il  était  trop  équivoque.  De  sorte 
qu'après  avoir  dîné  ensemble  à  Londres ,  sans  rien 
résoudre ,  les  ministres  se  sont  rendus  à  Woburn- 
Abbeij  jiour  chasser  et  causer  ensemble  sans  crainte 
des  indiscrets.  Mais  ,  ni  les  dîners,  ni  les  parties  de 
chasse  ne  purent  les  conduire  au  but;  de  sorte  que  le 
résultat  de  tout  ce  bruit  est  que  provisoirement  lord 
Grey  reste  premier  ministre .  et  que  toutes  discuîr 


r.A    bOMlNlCALE. 


loiis  iil!('rietn'ei5Sjnl  ajournées  jiisqu'api'cs  les  fêles, 
c'esl-à-diie  jusqu'au  mois  de  janvier.  » 

Suisse.  —  Les  nouvelles  suivantes  de  Suisse,  pu- 
bliées par  la  Gazette  d' Amjsboiinj  ,  prouvent  que  le 
calme  n'est  pas  rétabli  danslaconfédcM-alion,  et  (pie 
les  mesures  révolutionnaires  adoptées  par  la  diète 
y  ont  semé  des  fermens  de  discorde  qui  éclateront 
tôt  ou  tard  :  on  parle  déjà  d'une  nouvelle  convoca- 
tion de  la  dièle. 

Zuricb,  2-i  novembre. 
II  serait  possible  que  l'entêtement  de  Bàle-Capi- 
pagne  forçât  la  diète  de  se  réunir  extraordinaire, 
ment.  En  effet,  la  fameuse  résolution  concernant  la 
séquestration  n'est  pas  encore  rapportée.  Aussi , 
avant-hier ,  le  conseil  d'Etat  a  fait  savoir  aux 
autorités  de  Bâle-Campagne  que,  si  le  7  décem- 
bre, le  séquestre  ,  qui  était  désormais  incompatible 
avec  les  résolutions  dernièrement  adoptées  par  la 
diète  pour  les  deux  fractions  du  canton  de  Bàle ,  n'é- 
tait pas  rapporté  ,  le  vorort  arrêterait  les  opérations 
du  tribunal  arbitral  d'Arau ,  et  qu'il  convoquerait 
sur-le-champ  la  diète  en  session  extraordinaire. 
Comme  le  conseil  d'Elat  de  Bàle-Campagne  avait 
antérieurement  écrit  au  vorort  qu'il  persisiait  dans 
sa  résolution,  et  comme  ,  d'un  autre  ,  la  circulaire  du 
vorort  n'est  pas  de  nature  à  le  faire  revenir,  il  n'est 
pas  douteux  que  la  diète  ne  soit  obligée  de  se  réunir 
en  session  extraordinaire  pour  mettre  fin  à  cette 
affaire. 

(  G.d'Augshoury). 

Portugal.  —  Les  nouvelles  du  Portugal  que 
donnent  les  journaux  anglais  sont  toujours  défavo- 
rables à  don  Pedro.  Le  Ghcesler  chrouicle  publie 
l'extraitd'une  lettre  où  l'on  assure  que  les  troupes 
de  don  Miguel  ont  presque  enlièremenl  cerné 
Oporto,  et  que  l'on  s'attendait  à  ciiaque  instant 
à  une  affaire  décisive.  Tout  était  dans  la  plus 
grande  confusion  lorsque  le  bâtiment  qui  a 
apporté  cette  nouvelle  'quittait  le  Douro.  La 
guerre  prend  un  caractère  d'acharnement  déplo- 
rable. Les  Anglais  au  senice  de  don  Pedro  mani- 
festent le  plus  vif  mécontentement.  La  position  des 
troupes  devant  Santarem  est  toujours  la  même.  A 
l'affaire  d'Alcacer  ,  les  miguélisies  ont  fait  o^o 
prisonniers;  800  fusils  et  7  bâtimens  sont  tombés 
entre  leurs  mains. 

Le  Times  dit  qu'attendu  l'état  avancé  de  la  saison 
et  la  difficulté  de  débarquer  des  troupes  sur  aucun 
point  de  la  côte,  il  n'est  pas  probable  que  le  gou- 
vernement de  la  reine  fasse  aucune  tentative  sur 
Figueires  ou  Coïmbre  et  que  tout  fait  présumer 
que  militairement  parlant,  les  choses  resteront 
dans  le  statu  qtio  jusqu'au  printemps. 

Le  total  des  troupes  miguélistes  tant  infanterie 
que  cavalerie  et  volontaires  répandus  sur  la  rive 
méridionale  du  ïage  ,  est,  dit-on,  de  12,000 
hommes  auxquels  il  faut  ajouter  les  milices  et  les 
guérillas. 

Le  voyage  du  capitaine  Elliot  eu  Angleterre  se 


^09 

rattache  au  projet  d'acquisition  et  d'armement 
d'une  flotte  pour  don  Miguel.  Il  est  nanti  des  pou- 
voirs les  plus  étendus  et  des  fonds  nécessaires.  Le 
capitaine  Elliot  assure  que  la  cause  de  don  Miguel 
est  plus  populaire  en  Portugal  que  celle  de  dona 
Maria. 

Le  comte  de  Taïpa  a  adressé  une  seconde  lettre 
à  don  Pedro  contre  son  administration  ,  qui  est 
tellement  inique  qu'elle  soulève  contre  lui  ses 
prop  es  partisans. 

Le  fait  suivant ,  répandu  dans  le  public ,  a  jeté 
quelqu'impiiétudeparmi  les  partisansde  don  Pedro  : 
On  assure  que  le  général  Solignac  a  reçu  de  la  du- 
chesse de  Bragance  l'invitation  de  retourner  à  Lis- 
bonne ,  et  qu'à  sa  lettre  était  joint  un  billet  de  don 
Pedro,  conçu  dans  les  termes  les  plus  gracieux.  On 
ajoutait  que  la  reine  mettait  en  même  temps  à  la 
disposition  du  général  des  valeurs  qui  lui  per- 
mettraient de  presser  le  recrutement  en  France,  et 
de  réunir  en  matériel  beaucoui»  t'e  fournitures  dont 
on  manque  à  Porto  et  à  Lisbonne.  On  pense  gé- 
néralement que  le  général  Solignac  connaît!  trop 
bien ,  par  expérience ,  le  caractère  de  l'ex-erape- 
reur  pour  se  laisser  prendre  à  ses  caresses. 

Espagne.  — Les  nouvelles  d'Espagne  ne  men- 
tionnent aucun  événement.  Les  partisans  de 
Charles  V,  que  le  mouvement  de  Saarfield  a  forcé 
de  se  réfugier  en  France,  encombrent  la  fiontière. 
Tout  ce  qu'on  peut  démêler  dans  le  fatras  de  bruits 
et  de  redites  apportés  par  les  feuilles  du  Midi ,  c'est 
que  les  généraux  de  la  reine  continuent  à  concen- 
trer des  troupes  pour  agir  en  Navarre.  Les  insurgés 
s'y  réunissent  de  leur  côté  sous  les  ordres  du  mar- 
quis d'Ermua ,  ancien  capitaine-général  de  la  Bis- 
caye ,  et  les  mesures  que  l'on  prend  pour  les  atta- 
quer indiquent  assez  qu'on  ne  craint  pas  seulement 
de  leur  part  une  guerre  de  guérillas ,  bien  que 
celle-ci  doive  former  la  base  (le  leur  système  de 
défense.  En  même  temps  ,  chaque  courrier  apporte 
la  nouvelle  de  quelque  soulèvement  qu'on  ne  con- 
naissait ])as  encore. 

Pour  ne  parler  que  de  l'Andalousie,  une  mesure 
qu'on  vient  de  prendre  à  Séville  annonce  assez  que 
l'attitude  des  populations  y  est  inquiétante  poiu'  le 
gouvernement  de  la  régente.  On  emploie  tous  les 
moyens  possibles  pom*  former  des  milices  constitu- 
tionnelles^, afin  de  pouvoir  disposer  des  troupes  de 
ligne  contre  les  campagnes. 

Quant  à  Mériuo ,  nous  n'avons  encore  que  des 
données  vagues  sur  la  direction  qu'il  a  prise.  Voici 
ce  qu'en  dit  la  correspondance  de  la  Sentinelle  des 
Pyrénées  .journal  libéral  : 

Pendant  que  Mériuo  se  retirait  devant  Saarsfield 
et  lui  abandonnait  Vittoria,  par  une  manœuvre  sa- 
vante pour  un  chef  de  partisans,  les  troujîes  de  ce- 
lui-ci s'emparaient  de  Burgos.  Je  ne  vous  donne 
pas  cette  nouvelle  pour  positive  ,  mais  le  bruit  s'en 
est  répandu ,  et  les  circonstances  ne  la  rendent  pas 
impossible.  Burgos  est  une  ville  considérable  où  l'on 


sait  qu'il  existe  un  parti  carliste  puissant  que  les 
troupes  de  la  reine  pouvaient  à  peine  contenir.  11*^ 
ne  serait  pas  étonnant  que  3Iérino,  dont  la  tacti- 
que paraît  être  de  foire  traîner  la  guerre  en  lon- 
gueur, et  d'éviter  les  engagemens  sérieirs,  fût  venu 
occuper  une  ville  que  ses  ennemis  venaient  de 
quitter ,  ce  qui  lui  assurait  un  point  beaucoup  plus 
central  pour  étendre  ses  opérations 

»  D'autres  rapports  disent,  au  contraire,  que 
Méiino  s'est  jeté  avec  toutes  ses  troupes  dans  la  Na- 
varre, elque  c'est  là  que  va  être  transporté,  suivant 
toute' apparence,  le  théâtre  de  la  guerre. 

Voici  d'un  autre  côté  ce  qu'en  dit  le  National  : 

Nos  lettres  de  Bayonne ,  du  50  noveml)re ,  [nous 
informent  qu'on  venait  d'y  recevoir  une  dépêche 
officielle  du  général  Saarsiield  ,  annonçant  son  en- 
trée à  Bilbao ,  le  26. 

On  a  aussitôt  ouvert  les  prisons,  et  les  détenus 
politiques  ont  été  ramenés  chez  eux  au  milieu  des 
vivat  de  leurs  amis. 

Dès  qu'en  sut  à  Saint-Sébastien  l'occupation  de 
Bilbao  par  Saarsfleld,  le  député  Whagon  et  les  au- 
tres prisonniers  échappés  à  Guernica  se  sont  em- 
barqués sur  une  luncha  pour  retourner  dans  leur 
pays.  La  plupart  des  habitans  de  Biscaye,  qui  s'é- 
taient réfugiés  en  France  à  la  suite  des  événemens 
du  3  octobre,   sont  également  rentrés  en  Espa- 

Siie.  .    ^ 

Le  général  Castagnon  et  le  Pastor  sont  sortis  de 
Saint-Sébastien  le  29,  avec  une  colonne  de  800 
liommes,  partie  de  troupes  de  ligne,  partie  de  vo- 
lontaires, et  deux  canons.  Ils  ont  pris  le  chemin 
d'Hernani ,  et  doivent  se  rencontrer  à  Bergara  avec 
le  général  Saarsfield ,  pour  combiner  avec  lui  une 
attaque  sur  la  Naverre.  C'est  contre  cette  province 
que  voiU  marcher  les  troupes  de  la  reine ,  après 
avoir  laissé,  toutefois,  des  garnisons  respectables 
dans  Viltoria  et  Bilbao. 

Si  l'on  considère  les  difficultés  de  terrain  qu'offre 
la  Navarre,  la  ténacité  connue  de  ses  habitans,  et 
leur  habitude  de  vivre  et  de  combattre  en  guérillas, 
on  peut  croire  que  Saarsfield  aura  plus  de  peine  à 
réduire  complètement  cette  seule  province  que  la 
Casiille-Vieille  et  les  pays  basques. 

Les  réfugiés  carlistes  de  Vittoria,  tels  que  Vé- 
rastégui,  Mendoza,  Maestro,  Angulo,  Ajuria,  Za- 
rate,  et  d'autres,  sont  partis  de  Bayonne  le  30 ,  ac- 
compagnés de  gendarmes ,  se  rendant  à  Tulle  par 
la  diligence. 

Quelques  lettres  de  Madrid,  apportées  par  les 
deux  courriers  extraordinaires  qui  ont  quitté  cette 
ville  le  24,  continuent  à  parler  de  la  guerre  que  se 
livrent  le  ministère  Zea  et  l'opinion  publique,  guerre 
dans  laquelle  la  reine  Christine  va  perdant  chaque 
jour  la  popularité  (pi'elle  avait  acquise  pendant  la 
maladie  de  Ferdinand  et  sa  première  régence. 

D'un  côté  sont  les  diplomates  étrangers ,  ayant  à 
leur  tête  les  ambassadeurs  d'Angleterre  et  de 
France;  de  l'autre,  le  conseil  de  régence,  la  gran- 


LA   DOMINICALE. 


des'se ,  les  autorités  municipales  et  la  masse  des  ha- 
bitans. On  commence  à  s'indigner  de  cette  obstina- 
tion d'une  femme  étrangère  contre  l'opinion  na- 
tionale, aussi  clairement  exprimée  qu'elle  puisse 
l'être  dans  un  pays  où  la  presse  est  muette. 

{Naiionul.) 

P. -S.  Au  moment  de  mettre  sous  pi'esse,  nous 
recevons  le  journal  de  la  Guyenne  qui  contient  ce 
qui  suit  : 

La  retraite  de  Mérino  devant  les  troupes  de  Saars- 
field s'explique  parfjiitement  par  les  nouvelles  que 
nous  recevons  aujourd'hui. 

»  L'entrée  de  Saarsfield  à  Vittoria  est  un  événe- 
ment de  peu  d'imi)or tance.  Vittoria  est  une  ville 
ouverte,  et  l'on  sait  qu'à  la  guerre  ces  villes  sont 
plus  faciles  à  prendre  qu'à  garder. 

»  Mérii.'o  a  osé  la  grande  guerre  napoléonienne , 
il  a  appelé  à  lui  toutes  ses  forces ,  abandonné ,  par 
conséquant,  tout  le  terrain  entre  Burgos  et  Irun  , 
et  s'est  porté  rapidement  sur  Madrid  ,  après  avoir 
tourné  Burgos.  Mérino  est  aujourd'hui  maître  entre 
Burgos  et  iMedrid,  au  lieu  de  commander  entre 
Burgos  et  Irun  :  cette  manœuvre  très-habile  l'a  mis 
plus  à  portée  de  frapper  le  grand  coup  qui  doit  re- 
placer don  Carlos  sur  le  trône  de  Philippe  V. 

»  Nous  apprenons  que  la  régente  a  fait  partir  de 
Madrid  un  courrier  à  Louis-Philippe  ,  pour  lui  de- 
mander sur-le-champ  des  secours.  « 

(  Gazette  du  Languedoc.) 


M.  le  docteur  de^BIey  a  bien  voulu  adresser  au 
directeur  de  la  Dominicale  W  lettre  suivante.  Nous 
nous  empressons  de  la  mettre  sous  les  yeux  de  nos 
lecteurs  : 

«  Dans  l'audience  que  j'ai  eu  le  bonheur  d'ob- 
tenir du  royal  enfant,  ausshôt  qu'il  m'aperçut:  Eh 
bien!  docteur,  me  dit-il,  est-il  bien  vrai  que  Paris 
ait  tant  souffert  du  choléra?  Si  le  fléau  a  fait  des 
ravages  tels  qu'on  les  idépeint  ici,  vous  aussi 
probablement,  vous  ave'- perdu  des  membres  de 
votre  famUle  ,  malgré  tous  les  soins  que  vous  avez 
pu  leurprodig^ier. 

Je  répondis  que  je  n'avais  aucune  perte  à  déplo- 
rer dans  ma  famille  ,  mais  que  je  plaignais  amère- 
ment ce  grand  noniljre  de  pauvres  enfans  que  le 
fléau  avait  rendus  orphelins. 

Oui,  monsieur,  me  répliqua-t-il ,  je  le  connais 
mieux  que  personne:  il  faut  être  orphelin  pour 
bien  apprécier  leurs  soxiffrances  ;  aussi  je  les 
2)lains  de  tout  mou  cœur.  En  proférant  ces 
mots,  le  jeune  prince  devhitrouge;  ses  yeux  se  rem- 
plirent de  larmes  j  et  méprenant  la  main,  il  me 
conduisit  dans  son  cabinet  et  me  dit  :  Monsieur  je 
ne  suis  point  riche  :  mon  coeur  est  plein  de  com- 
passion pour  mes  petits  compagnons  d'infortune; 
j'espère  qumjour  mes  moyens  répondront  à  mes 


LA   DOMINICALE. 


Mi 


sentimens.  En  attendant,  je  ne  puis  leur  offrir  (pie 
mes  prières  et  ces  petites  économies,  dont  je  vous 
charge  pour  eux.  Aussitôt  Henri  tirade  son  bureau 
et  me  remit  un  billet  de  banque.  Si  je  ne  suis  pas 
très-riche,  ajouta-t-il,  les  lomjues  soirées  d'hiver 
me  permettront,  en  revanche,  de  travailler  beau- 
couppour  eux.  je  ferai  des  albums  dont  le  produit 
seradesiiné  au  soulagement  des  détenus  politiques 
et  des  orphelins  abandonnés.  « 

—  Le  jour  des  funérailles  du  prince  LiclUenstein, 
gouverneur  militaire  de  la  Bohème ,  Henri  était  à 
une  fenêtre  du  Hradschin,  et  regardait  défiler  la 
garnison  de  Prague  qui  suivait  le  convoi  j  vint  à 
passer  un  beau  régiment  de  hussards ,  à  peu  près 
équipé  comme  les  hussards  français.  «  Regardez 
»  donc,  dit  Henri,  tout  joyeux,  aux  Français  qui 
»  étaient  auprès  de  lui ,  voilà  de  la  cavalerie  comme 
»  la  nôtre;  voyez ,  leur  uniforme  ressemble  aux  uni- 
»  formes  français;  oh!  si  c'étaient  des  Français,  je 
»  sauterais  par  la  fenêtre  pour  être  plus  vite  avec 
»  eux. » 

—  Henri  y,  à  l'époque' du  changement  de  son 
gouverneur ,  a  montré  autant  de  raison  que  de  sen- 
sibilité ;  il  a  témoigné  avec  effusion  à  M.  de  Damas 
toute  la  reconnaissance  qu'il  lui  devait  pour  cinq 
ans  de  soins  assidus ,  et  il  a  accueillit  M.  d'Hautpoul 
avec  la  confiance  et  l'estime  que  méritent  ses  qua- 
lités personnelles  et  sa  réputation  'militaire.  Cette 
conduite  a  valu  au  jeune  prince ,  l'approbation  de 
son  aïeul  Charles  X ,  et  a  fait  l'admiration  de  tous 
les  Français  réunis  à  Prague. 

—  Parmi  les  nombreux  présens  offerts  à  Henri  à 
l'époque  de  sa  majorité  ,  se  trouvait  une  table  en 
marqueterie  ,  du  travail  le  plus  précieux ,  envoyée 
par  les  ouvriers  ébénistes  du  faubourg  Saint-An- 
toine ,  à  Paris.  Le  jeune  prince  fut  enchanté  de  ce 
présent,  et  dit  à  L.  de  M...,  qui  avait  apporté  la 
table  :  «  Assurez  ces  bons  ouvriers  que  je  les  re- 
»  mercie  bien  sincèrement.  Leur  ouvrage  est  su- 
»  perbe  ;  mais  je  veux  aussi  leur  faire  mon  cadeau.  » 
Et ,  en  disant  cela ,  il  courut  chercher  un  billet  de 
cent|florins  qu'il  remit  à  M.  de  M...  On  fit  observer 
au  prince  que  cette  somme  était  bien  forte ,  vu 
l'état  de  ses  finances.  «  Bah  !  »  répondit-il ,  «  cela 
»  vaut  mieux  que  de  dépenser  pour  ses  plaisirs  ; 
»  j'en  serai  quitte  pour  m'amuser  avec  ce  que  j'ai 
»  déjà.  » 

— Plusieurs  journaux  ont  dit  et  répété  que  S.  A. 
R.  Madame  était  retenue  à  Léoben  par  suite  du 
mauvais  état  de  sa  santé.  Nous  sommes  heureux  de 
pouvoir  démentir  ces  fâcheuses  nouvelles, etd'annon- 
cer  ànos  lecteursque  la  santé  de  Madame  est  loin  de 
donner  la  moindre  inquiétude.  D'autres  motifs,  sur 
lesquels  nous  ne  croyons  pas  pouvoir  nous  expliquer 
encore,  paraissent  avoir  doimé  lieu  à  la  prolonga- 
tion du  séjour  de  Madame  dans  cette  ville.  Ce  n'^est 
pourtant  pas  aller  trop  loin  peut-être  que  de  sup- 
poser au  gouvernement  qui  a  donné  l'hospitalité  aux 


illustres  exilés  de  Prague  quelque  influence  sur  l'in- 
certitude qui  a  paru  présider  depuis  quel(|ue  temps 
aux  démarches  de  Madame  la  duchesse  de  Berri. 

Ce  gouvernement,  comme  on  le  sait,  se  distingue 
par  une  fine  et  profonde  politique.  Sans  avoir  la 
prétention  d'en  pénétrer  tous  les  détours ,  nous  se- 
rons peut-être  l.ieutôt  dans  la  nécessité  d'apprécier 
la  nature  de  quelques-unes  de  ces  adroites  combi- 
naisons qui  se  dérobent  sous  des  apparences  de  gé 
nérosité  et  de  bons  offices. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  répétons  que  la  santé  de 
MADAiME ,  qui  a  bien  pu  être  altérée  un  moment  par 
la  fatigue  d'un  long  voyage,  est  complètement  ré- 
tablie depuis  les  premiers  jours  de  son  arrivée  à 
Léoben.  Cette  princesse  ,  dont  le  courage  n'est  pas 
encore  parvenu  à  surmonter  tous  les  obstacles  semés 
sur  sa  route,  a  dû  ftiire  choix  pour  sa  résidence  d'un 
des  deux  châteaux  de  Bruun  ou  de  Gratz. 

Ce  dernier,  ainsi  qu'on  peut  le  deviner ,  a  obtenu 
la  préférence,  et  Madame  doit  y  être  en  ce  moment 
pour  y  séjourner  jusqu'à  ce  qu'il  lui  soit  possible  de 
se  rendre  sur  un  autre  point  où  l'appellent  ses  affec- 
tions, ses  devoirs,  et  les  vœux  de  ses  amis. 

(  Gazette  ). 

—  Madame  la  vicomtesse  de  Saint-Priest ,  qui  a 
eu  le  bonheur  d'accompagner  Madame  à  Léoben  , 
et  de  prendre  part  pendant  tout  le  temps  de  son  sé- 
jour dans  cette  ville  à  l'intimité  de  cette  princesse  , 
est  de  retour  à  Lyon.  Madame  montait  en  voilure 
pour  se  rendre  à  Gratz ,  d'où  elle  ne  tardera  pas 
sans  doute  à  se  diriger  sur  Prague ,  où  l'attendent 
les  eniljrassemens  de  toute  son  auguste  famille  ,  et 
particulièrement  ceux  de  ses  enfans. 


Les  coalitions  d'ouvriers  paraissent  terminées 
à  Paris  ;  les  garçons  tailleurs  sont  rentrés  dans  l'or- 
dre ,  et  on  ne  compte  que  trois  ateliers  qui  soient 
encore  déserts;  mais  il  y  a  tout  lieu  d'espérer  que 
ceux  qui  doivent  les  occuper  suivront  bientôt  l'exem- 
ple de  leurs  camarades.  On  prétend  cependant  qu'il 
y  a  eu  quelques  arrestations  récentes. 

De  leur  côté ,  les  marchands  tailleurs  de  la  capi- 
tale viennent  de  fonder  une  société  philanlropique. 
Déjà  ils  ont  versé  leur  cotisation ,  destinée  à  venir 
au  secours  de  ceux  de  leurs  ouvriers  qui  seraient 
dans  le  besoin.  Indépendamment  de  cette  institu- 
tion, ils  ont  le  projet  de  faire,  à  leurs  frais,  des 
placemens  qui  profiteraient  à  leurs  ouvriers  et  leur 
procuraient  une  existence  assurée  pour  le  moment 
où  ils  ileviendraient  hors  d'état  de  se  livrer  au  tra- 
vail.   . 

—  Au  moment  où  les  coalitions  des  tailleurs  ces- 
sent, les  garçons  épiciers  en  forment  une.  Ils  deman- 
dent, dit-on,  à  ne  plus  porter  sur  la  tète  de  far- 
deau de  plus  de  23  livres,  à  être  libres  le  dimanche 
à  4  quatre  heures,  à  avoir  une  tasse  de  cale  tous  les 
matins,  et  à  lire  le  ConsUMionnel 


itâ 


LA    DOiMl!NICALE. 


.1/f'^;,  2o  novembre.  —  Deux  des  ouvriers  tail- 
leurs, dit-on,  les  auteurs  principaux  de  la  coalition 
des  ouvriers  tailleurs  de  Metz,  ont  été  arrêtés.  On 
informe  contre  eux.  Du  reste ,  cette  coalition  qu' 
commençait  à  inquiéter  tous  les  chefs  d'ateliers,  es?!^^^ 
entièrement  dissoute.        (  ïndép.  de  la  Moselle:} 

—  Les  charbonniers-mineurs  du  Slaffordsliire 
se  sont  décidés  à  interrompre  les  travaux  sa- 
medi dernier ,  parce  que  les  maîtres  refii  - 
saient  de  leur  allouer  l'auj^menlation  demandée. 
Jusqu'ici  nous  n'avons  entendu  parler  d'aucun  acte 
de  violence;  les  conséquences  de  celte  coalition 
n'en  sont  jtas  moins  fort  importantes;  on  craint  que 
plusieurs  fonderies  de  fer  ne  soient  obligées  de  fer- 
mer, faute  de  combustible^  Les  maîtres  ont  déjà 
augmenté  d'un  shelling  le  prix  du  tonneau  de  char- 
bon .  (  WvrefSlerrJurnal.  ) 

—  On  écrit  de  Lausanne ,  le  22  novembre  . 

La  coalition  d'ouvriers,  qui  s'était  dernièrement 
formée  à  Genève,  s'est  promplemenl  dissoute.  La 
police ,  pour  réprimer  dès  le  principe  un  soulève- 
ment qui  commençait  à  prendre  le  caractère  d'une 
émeute ,  a  retiré  le  permis  de  séjour  à  quelques  me- 
neurs étrangers  qui  y  avaient  pris  une  i)ari  active. 

Des  ouvriers  en  soie  et  autres ,  impliqués  dans 
les  derniers  troubles  de  Lyon,  n'ont  point  été  admis 
à  s'établir  dans  la  Suisse  allemande ,  où  ils  s'étaient 
flattés  de  trouver  de  l'emploi,  et  où  les  salaires, 
généralement  peu  élevés,  ne  peuvent  d'ailleurs  suf- 
fire qu'à  des  ouvriers  habitués  à  la  manière  de  vivre 
du  pays. 

—  Le  guet-à-pens  suivant,  que  raconte  la  Ga- 
zette du  PMfjord,  n'est  pas  nouveau.  Il  y  a  plu- 
sieurs années  que  quelque  diose  de  pareil  fut  essayé 
à  Paris,  même  sur  la  personne  d'un  prêtre,  qu'on 
voulait  livrer  aux  huées  de  la  multitude.  Nous  le 
répétons  donc,  moins  par  le  dcsir  de  faire  retentir 
des  scandales  odieux  que  pour  avertir  qu'il  est  des 
hommes  contre  lesipiels  on  doit  toujours  se  tenir  en 
garde,  avec  lesquels  les  motifs  de  la  charité  la  plus 
pure  ne  doivent  porter  à  d'autres  rapports  que  ceux 
qui  sont  commandés  par  la  politesse  chrétienne  ou 
les  devoirs  du  saint  ministère. 

Un  prêtre,  dit  cette  feuille,  vient  d'être  la  vic- 
time de  l'un  de  ces  complots  que  la  malice  révolu- 
tionnaire peut  seule  inventer,  et  qui  soulèvera  l'in- 
dignation de  tout  cœur  cluétien  et  honnête.  Pressé 
par  les  instances  de  (pielques-uns  de  ses  paroissiens, 
hommes  accoulunu's  à  cacher  sous  les  dehors  les 
plus  ])ienveillans  l'âme  la  plus  noire  et  les  projets 
les  plus  honteux,  cet  ecch'siasfifiue  passa  quelques 
niomens  avec, eux.  Diffcrens  vins  lui  furent  offerts; 
à  peine  en  eut-il  goûté,  ([u'il  tomba  dans  un  état 
d'ivresse  conqtlèle.  Alors  il  est  plaré  sur  un  bran- 
card et  emporté  le  soir  à  la  lueur  des  torches  jus(pie 
dans  la  ville  voisine.  Là,  les  auteurs  de  celte  scène 
scandaleuse  livrent  le  malheureux  ecclésiaslique  à 
la  risée  de  leurs  frères  et  amis. 


Il  paraît  que  du  tabac  et  des  ingrédiens  sopori- 
fiques avaient  été  glissés  dans  la  boisson  offerte  par 
ces  misérables  à  un  prêtre  reconnu  comme  très- 
sobre  et  buvant  peu  de  yin.  Si  ce  fait  est  constaté  , 
nous  verrons  quelle  punition  assez  exemplaire  sera 
infligée  aux  auteurs  de  cet  infâme  guet-à-pens. 

—  La  cour  d'assises  de  la  Haute-Garonne  a,  dans 
son  audience  du  2o  novembre,  prononcé  l'acquitte- 
ment du  sieur  Vidal ,  apôtre  sainl-simonien ,  arrêté 
pour  la  publication  d'un  écrit  intitulé  :  au  Peuple. 

—  L'abbé  irèie  vient  de  faire  paraître  un  tableau 
de  l'année  ecclésiastique.  Nous  en  rendrons  compte 
dans  l'un  de  nos  prochains  numéros. 

—  Il  paraît  certain  aujourd'hui  qu'un  des  projets 
de  loi  que  le  gouvernement  fera  présenter  dans  la 
session  qui  va  s'ouvrir  à  la  chambre  des  députés, 
aura  [)Our  objet  les  fortifications  de  Paris.  Ce  projet 
s'élabore  en  ce  moment  même  dans  les  bureaux  du 
ministère  de  la  guerre.  Tous  les  levés  de  •  plans  , 
tous  les  projets,  tous  les  marchés  contractés,  tous 
les  travaux  des  soldats  du  génie  et  les  devis  des  tra- 
vaux faits  et  à  faire,  tout  a  été  remis  il  y  a  une  quin- 
zaine de  jours  à  l'officier  supérieur  à  qui  la  direction 
des  travaux  préparatoires  a  été  confiée,  par  les  capi- 
taines du  génie  chargés  des  opérations  et  par  l'inten- 
dance militaire.  Plusieurs  plans  et  documens,  des- 
tiués  à  justifier  le  projet  lors  de  la  discussion  ,  sont 
déjà  sous  presse.  Du  reste  les  matériaux,  les  brouet- 
tes, les  outils,  tout  est  resté  sur  lieux,  les  trouées 
et  les  passages  faits  dans  les  murs  de  clôture  ,  rien 
n'a  pu  être  bouché,  ce  qui  i)rouverait  évidemment, 
s'il  en  était  encore  besoin ,  quelle  a  été  et  quelle 
est  toujours  la  pensée  du  gouvernement  à  cet  égard. 

(Sotional.) 


Errata. — Les  fautes  de  typographie  étant 
inévitables  dans  les  publications  périodi- 
ques qui  réclament  une  grande  rapidité 
d'exécution  ,  l'intelligence  des  lecteurs 
supplée  d'ordinaire  aux  rectifications  :  ce- 
pendant nous  ne  pouvons  nous  dispenser  de 
rétablir  des  mots  qui  ,  dans  l'article  sur 
Vjélmanach  des  paroisses  de  notre  der- 
nière livraison,  ont  été  changés  de  manière 
à  obscurcir  le  sens  des  phrases  : 

Page  85, première  colonne,  dernière  li- 
gne,au  lieu  de  mains,  lisez,  masses; 

Ideirp  deuxième  colonne  ,  ligne  27,  au 
Ueu  de  proscrits  ,  lisez,  penseurs-, 

Page  86,  deuxième  colonne,  ligne  8,  au 
lieu  de  livrer,  lisez,  lever  ; 

/</em ligne  32,  au  lieu  de  tnémoires  du 
culte,  lisez,  cérémonies  du  culte. 


LA    DOMINICALE. 


DE  NOS  DOCTRINES. 

A  proportion  que  nous  marchons  en 
avant  et  que  nous  pénétrons  davantage  au 
rœnr  de  notre  œuvre  ,  nous  sentons  mieux 
les  difficulté  sde  l'entreprise,  et  nous  distin- 
guons plus  nettement  nos  moyens.  Ce  n'est 
pas  à  dire  qu'il  se  soit  glissé  dans  notre 
pensée  quelque  nuance  de  doute ,  ou  que 
notre  ardeur  se  soit  refroidie  par  le  contact 
du  découragement  j  nous  croyons  ferme- 
ment que  notre  cause  est  la  cause  de  la 
société  actuelle  et  de  Dieu  même  ;  que  si 
notre  parole  trouve  à  son  début  des  échos 
sonores  et  de  flatteurs  encouragemens  , 
c'est  qu'elle  traduit  et  exprime  des  besoins 
réels  et  généralement  sentis  -,  le  cœur  ne 
peut  donc  point  nous  faillir,  parce  que 
nos  convictions  sont  profondes,  notre  foi 
vive  et  que  l'avenir  est  à  nous.  Mais  il  y  a 
en  dehors  de  nous ,  non  pas  des  empêche- 
mens  absolus  ,  non  pas  même  des  obstacles 
difficiles,  mais  des accidens  qu'on  n'aperçoit 
pas  au  premier  abord ,  et  que  l'expérience 
seule  découvre  ;  il  y  a  de  ces  choses  im- 
prévues ,  mais  réelles,  qui  corrigent  la 
théorie,  sans  la  déranger-,  de  ces  grains  de 
sable  qui  paralysent  le  mouvement  ,  sans 
l'arrêter  j  et  c'est  d'aujourd'hui  ,  d'au- 
jourd'hui seulement  ,  après  nous  être 
bien  sondés  nous-mêmes  et  avoir  sondé 
aussi  le  public  auquel  nous  nous  adressons , 
que  nous  pouvons  éclaircir  avec  candeur, 
avec  abandon  ,  avec  franchise  ,  notre  posi- 
tion réciproque  ;  dire  à  nos  lecteurs  ce  qu'il 
peut  leur  sembler  important  de  connaître, 
et  que  maintenant  surtout  nous  sommes  à 
même  de  leur  apprendre,  à  savoir  comment 
nos  idées  sont  accueillies  ,  quel  eflét  elles 
opèrent,  quelle  force  l'opinion  publique 
leur  donne,  enfin  quelle  direction  dernière 
nous  jugeons  convenable,  utile  ,  nécessaire 
de  leur  communiquer ,  pour  mieux  sou- 
lever le  monde  des  impies ,  des  docteurs 
sans  mission. 

Nous  nous  sommes  présentés  pour  dé- 
fendre les  idées  chrétiennes  à  une  époque 
difficile  ,  et  dont  tout  le  monde  n'a  peul- 
7''  (.ivnAis()\. 


être  pas  bien  examiné  et  découvertlle  ca- 
ractère. Il  est  résulté  de  là  qu'il  s'est  élevé 
de  légères  différences  dans   la  manière  de 
comprendre  et  d'organiser  cette  défense. 
Certainement  c'est  une  chose  vraie,  incon- 
testable, qu'il  faut  proportionner  l'ensei- 
gnement chrétienaux  nécessités  desépoques* 
on  répare  toujours  un  édifice  par  le  côté 
qui  menace  de  tomber.  Ceci  soit  dit  pour 
la  clarté  seule  et  l'intelligence    de   notre 
pensée.  Le  christianisme  n'ajamais  menacé 
ruine ,   et  ce  n'est  pas  une  main  humaine 
qui  pourra  broyer  la   pierre  de   Céphas; 
mais  nous  pensons    qu'il  faut  étudier   et 
connaître  la  nature  des  attaques   dirigées 
contre  l'église ,  et  répondre  par  où  l'on  est 
interrogé.  Si  l'on  se  reporte  aux  premières 
luttes  chrétiennes,  on  verra  que  les  travaux 
des  Pères  sont  la  contre-partie  des  doctrines 
ennemies-,   ils  combattent  tour  à  tour  les 
faux  prophètes  qui  se  disent  successeurs  de 
Jesus-Christ ,  les  païens  qui  opposent  la 
philosophie  à  l'Évangile  ,  les  hérésiarques 
qui  attaquent  l'unité  catholique  au  nom  de 
la  raison,  le  zèle  malentendu  qui  gâte  la 
piété  véritable.  A  part  toute  parité  de  fer- 
veur, de  savoir,  de  sainteté  ,  d'éloquence 
nous  suivons,  ou  nous  voulons  suivre    du 
moins ,  la  voie  tracée  par  les  Pères  :  nous 
voulons  résister  partout  où  Ion  nous  atta- 
que, nous  voulons  faire  acte  de  présence 
sur  tous  les  points  contestés;  et  pour  cela 
il  nous  a  fallu  considérer  attentivement  la 
société  présente,  discerner  sa  situafion  ac- 
tuelle,  l'interroger  sur  ses  vues   à  venir. 
Nous  avons  mesuré  le  terrain ,  apprécié  ses 
diversités,  comme  ses  pentes;  nous  avons 
disposé  notre  défense  dans  un  parallélisme 
complet  avec  les  lignes  d'agression;  ce  que 
nous  avons  fait,  nous  avons  éié  conduits 
logiquement,  invinciblement  à  le  faire;  et 
comme  il  y  aura  toujours  au  fond  de  notre 
conduite  la  plus  grande  confiance  et  la  plus 
stricte  loyauté,  nous  allons  dire  conmimt 
nous  avons  trouvé  la  situation  rehgieuse  de 
la  France,  afin  que  nos  lecteurs  ju-^cnt  à 
leur  tour  du  tort  ou  de  la  raison  d'être  ce 
que  nous  sommes  et  ce  que  nous  avons 
été. 


•fU 


LA   DOMINICALE. 


Nous  vivons,  disions-nous ,  à  nne  époque 
difficile  j  ajoutons  que  nous  vivons  dans 
une  époque  singulière ,  pour  la  connaissance 
de  laquelle  il  faut  des  études  à  part.  Les 
hommes  actuels  qui  ont  quelque  position 
dans  le  monde  parleur  fortune,  leurs  vertus 
ou  leurs  talens  s'échelonnent  par  années ,  de- 
puis l'âge  de  trente  jusqu'à  celui  de  soixante- 
cinq  ans.  Leur  éducation  première  a  donc 
été  préparée  ou  faite  par  une  de  ces  phases 
si  rapides  et  si  diverses  ,  qui  ont  passé  sur 
la  France  depuis  soixante -dix  ansV  Les 
uns  appartiennent  par  les  premières  im  - 
pressions  de  la  vie  à  l'ancien  état  de  notre 
patrie;  et  si  nous  nous  occupons  spéciale- 
ment des  hommes  ecclésiastiques,  il  ^'en 
trouvera  qui  conçoivent  avec  prédilection 
le  bonheur  de  l'Église  et  l'apogée  du  chris- 
tianisme dans  l'état  du  clergé  avant  la  ré- 
volution. Ceux-là,  malgré  ce  qu'on  peut 
dire  et  faire,  tourneront  complaisamment 
leurs  yeux  de  ce  côté ,  ils  aimeront  qu'on 
les  entretienne  de  ces  choses  passées  et 
que  l'on  caresse  leurs  souvenirs  ;  car  Dieu 
a  ainsi  fait  le  cœur  de  l'homme,  qu'il 
donne  quelquefois  le  même  nom  à  ses  espé- 
rances et  à  ses  regrets. 

D'autres,  surpris  et  influencés  à  leur  insu 
par  la  révolution  française  ,  tout  en  reje- 
tant la  pensée  im.pie  et  ridicule  de  la  cons- 
titution civile  du  clergé,  comme  s'il  pou- 
vait y  avoir  quelque  milieu  entre  être  et 
n'être  pas  dans  l'église,  et  comme  si  l'on 
pouvait  constituer  une  doctrine  autrement 
qu'avec  ses  propres  principes,  se  sont  rap- 
prochés naturellement,  par  choix  et  pré- 
dilection d'habitude  ,  de  cette  espèce  de 
nationalité  religieuse,  connue  sous  la  dési- 
gnation d'Eglise  gallicane,  et  ils  doivent 
attacher  un  grand  prix  à  conserver  le 
clergé  de  France  dans  cette  indépendance 
limitée  et  légale  ,  conquise  sur  Rome  par 
saint  Louis,  Charles  Y  II,  Louis  XI ,  Fran- 
çois I",  Louis  XIV  et  Bossuet. 

La  portion  du  clergé  qui  correspond  à  la 
restauration  religieuse  de  l'empire  ,  ayant 
pris,  sous  le  régime  unitaire  et  fort  de  Bona- 
parte, l'habitude  de  sacrifier  sa  part  d'in- 
fluence à  la  volonté   du  gouvernement  5 


dominée,  d'ailleurs ,  par  la'recounaissance 
qu'elle  avait  nécessairement  vouée  à  celui 
qui  lava  la  souillure  des  églises  ,  ramena 
les  prêtres  ,  ouvrit  les  chaires  ,  rendit  à  la 
parole  sacrée  son  élan  de  feu  et  ses  ailes  d'or, 
alla  grossir  la  masse  déjà  forte  des  débris 
de  la  vieille  France  religieuse,  arrivant  au 
même  but  par  d'autres  chemins,  et  se  fai- 
sant gallicane  par  soumission,  comme  celle 
qui  l'avait  précédée  l'était  par  indépen- 
dance. 

La  rentrée  des  Bourbons  et  la  consoli- 
dation de  la  monarchie  eu  i8i5  influèrent 
considérablement  sur  l'Eglise  de  France. 
Quoique  les  illustres  exilés  revinssent  avec 
des  hommes  et  des  convictions  d'autrefois, 
cependant  quelques  écrivains  à  vues  gran- 
des, neuves,  un  peu  exagérées  peut-être, 
poussèrent  le  clergé  dans  une  direction 
nouvelle.  Pendant  que  M.  de  Maistre  , 
M.  de  Conald,  M.  de  Lamennais  ,  chacun 
dans  son  ordre  d'idées  respectives,  orga- 
nisaient l'histoire  et  la  philosophie  sous 
l'influence  de  l'ultramontanisme  ,  les  or- 
dres religieux,  qui  avaient  obtenu  de  ren- 
trer et  de  s'établir  en  France,  continuaient 
leur  œuvre  sous  un  autre  aspect.  Avant  la 
révolution ,  les  communautés  trouvaient 
en  France  leur  force  ,  leur  droit,  leur  sou- 
tien. Elles  y  possédaient  terres ,  talens  et 
renommée.  Les  membres  des  plus  puissantes 
familles  du  royaume  étaient  à  leur  tête.  On 
conçoit  donc  facilement  que,  n'ayant  à  re- 
cevoir du  dehors  que  la  règle  suprême  du 
Christianisme  et  la  parole  du  successeur 
des  apôtres ,  elles  penchassent  vers  les  idées 
françaises  qui  étaient  les  leurs,  vers  les  in- 
térêts français,  qui  étaient  les  leurs.  Puis- 
santes par  la  France ,  elles  étaient  pour  la 
France,  dominatrices  terriennes  et  morales 
de  la  Gaule  ,  elles  étaient  gallicanes. 

Mais  lorsque  le  très-petit  nombre  d'entre 
elles  obtint  de  revenir  sur  le  sol  de  la  pa- 
trie, elles  trouvèrent  les  domaines  vendus, 
les  cloîtres  démolis  ,les  chapelles  brûlées, 
les  cendres  des  pieux  abbés  du  moyen-àge 
jetées  au  vent,  les  noms  des  fondateurs  ou- 
bliés. Commentées  débris  de  l'Eglise  fran- 
çaise auraient -ils  été  gallicans?  pourquoi 


LA   DOMINICALE. 


ii6 


gallicans?  qu'y  avait-il  à  défendre  contre 
Rome?  Rien.  Rome,  au  contraire,  les  sou- 
tenait, les  protégeait,  les  recommandait  à 
la  piété  héréditaire  de  la  race  de  saiut 
Louis,  et  des  fils  de  toutes  ces  familles  glo- 
rieuses qui  campèrent  tour  à  tour  à  Byzance, 
dans  l'Asie- Mineure  et  dans  l'Idumée. 
Ainsi,  d'un  côté,  les  écrits  de  quelques  hom- 
mes de  talent  poussaient  les  esprits  reli- 
gieux vers  Rome  -,  de  l'autre,  les  ordres  ré- 
tablis avaient  leurs  chefs  à  Rome,  leurs  ins- 
pirations à  Rome,  leurs  protecteurs  à  Rome-, 
il  devait  donc  arriver  que  les  jeunes  esprits 
s'empreindraient  fortementde  ces  nouvelles 
idées.  C'est  ce  qui  arriva,  en  efiet:  la  plus 
grande  partie  du  jeune  clergé  est  ultra- 
montain. 

Voilà  le  résultat  auquel  la  contemplation 
de  l'histoire  nous  avait  conduits,  et  que 
notre  expérience  a  pleinement  confirmé. 
Les  esprits  religieux  de  la  France  actuelle 
appartiennent  à  quatre  séries  :  avant  la  ré- 
volution, pendant  la  révolution,  sous  l'em- 
pire, et  sous  la  restauration.  Ceux  des  trois 
premières  séries  sont  généralement  galli- 
cans; ceux  de  la  quatrième  sont  générale- 
ment ultramontains.  Nous  croyons  avoir 
suffisamment  expliqué  pourquoi.  Les  pre- 
miers sont  de  nobles  vétérans  de  la  milice 
catholique  ,  sortis  tout  meurtris  et  tout 
glorieux  de  leurs  luttes  avec  les  lions  des 
cirques  populaires-,  les  derniers  sont  en- 
core jeunes  pour  les  combats  de  la  parole  : 
ils  vivent  moins  dans  les  faits  que  dans  les 
idées;  ils  ont  moins  à  résister  aux  persé- 
cutions qu'à  l'indiflérence  :  les  premiers 
sont  plutôt  des  confesseurs;  les  derniers 
seront  plutôt  des  apôtres. 

Quand  nous  avons  eu  à  venir  planter 
notre  drapeau  sur  le  champ  des  controverses 
contemporaines ,  il  est  bien  clair  que  nous 
avons  du  nous  demander  à  quelle  nuance  de 
l'esprit  religieux  nous  nous  rattacherions 
plus  spécialement.  Serons-nous  gallicans? 
serons-nous  ultramontains?  Voilà  une  dou- 
ble question  qui  s'est  invinciblement  po- 
sée dans  notre  pensée  ;  mais  avant  de 
l'aborder  et  de  la  résoudre,  nous  avons 


rencontrée  une  difficulté  préjudicielle,  qu'il 
a  été  nécessaire  d'aplanir. 

En  nous  demandant  si  nous  serions  gal- 
licans ou  ultramontains, nous  noussommes 
pareillement  demandé  ce  que  nous  venions 
faire  au  milieu  d'une  époque  toute  pleine 
de  théories^ athées.  Nous  nous  sommes  dit 
que  le  plus  pressant  de  notre  ouvrage,  ce  de- 
vait être  de  défendrelecatholicisme,etque 
nous  serions  ensuite  toujours  à  temps  pour** 
réconcilier  les  petites  nuances  de  l'intérieur. 
En  effet,  la  position  du  Christianisme  vis- 
à-vis  des  doctrines  mondaines  est  si  singu- 
lière;, qu'il  nous  a  semblé  de  la  plus  grande 
importance  d'entrer  dans  le  champ  clos  où 
les  opinions  se  disputent  l'avenir.  Ce  serait 
un  mince  avantage  pour  les  gallicans  elles 
ultramontains    de    s'arracher  réciproque- 
ment quelque  concession  ;  car  la  France,  et 
bientôt  l'Europe  entière,  verraient  se  re- 
nouveler le  spectacle   offert  par  le  qua- 
trième siècle,  d'un  monde  envahi  par  la, 
barbarie;,  pendant  des  disputes  intestines. 
Telle  est  la  marche  effrayante  des  doctrines 
anarchiques  en  politique  et  en  religion, 
qu'il  se  présente  à  nos  portes  de  nouveaux 
Attila  et  de  nouveaux  Genseric;  et  Dieu, 
voudra  qu'il  soit  donné  encore  au  Chris- 
tianisme de  les  éloigner  une  seconde  fois 
de  la  ville  sainte. 

Nous  espérons  donc  que  tout  ce  qu'il  y 
a  de  catholiques  en  France ,  aimant  sincè- 
rement la  loi  qu'ils  professent  et  pleins 
d'admiration,  comme  nous,  pour  tout  ce 
qu'elle  contient  de  grand  ,  de  beau  ,  de 
profondément  civilisateur,  oublieront  les 
légères  dissidences  qui  pouvaient  exister 
entre  eux,  non  pas  sur  des  points  de  dogme, 
il  ne  saurait  y  en  avoir  ,  mais  seule- 
ment sur  la  question  encore  embarrassée , 
douteuse  ,  obscure  ,  de  l'Eglise  gallicane, 
et  qu'ils  penseront  qu'il  vaut  mieux  main- 
tenant se  réunir ,  faire  masse  et  ré- 
sister. 

Nous  mêmes,  nous  n'attachons  actuelle- 
ment qu'une  importance  secondaire  ■  aux 
difficultés  que  peut  faire  naître  la  lutte  de 
l'ultramontanismeet  du  gallicanisme,  parce 
que,  et  nous  prions  nos  lecteurs  de  bien 


ne 

remarquer  ceci,  nons  ne  voulons  pas  poser 
encore  formellement  ces  deux  questions  en 
face  l'une  de  l'autre  ;  et  tout  ce  qui ,  par 
aventure,  aurait  été  dit  ou  serait  dit,  eu 
passant,  sur  cette  matière  ,  doit  être  con- 
sidéré comme  ne  constituant  pas  expres- 
sément un  parti  pris.  Nous  le  répétons, 
nous  ne  croyons  pas  encore  le  moment 
Tenu.  Il  est  plus  utile,  en  attendant, d'or- 
ganiser la  défense  du  Cliristianisme  :  ultra- 
mon tains  et  gallicans  y  gagneront. 


SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME. 

La  plus  grande  étude  de  l'orateur  chré- 
tien et  même  de  l'orateur  en  général ,  c'est 
la  lecture  des  Pères  de  l'Église.  L'antiquité 
profane,  aussi  bien  que  les  temps  modernes, 
n'ont  rien  produit  qui  puisse  égaler  cette 
vive  et  soudaine  éloquence  qui  vient  d'en 
haut.  A  l'aspect  de  ces  chefs-d'œuvre,  que 
la  foi  chrétienne  seule  a  pu  produire ,  on 
croit  voir  descendre  sur  les  hommes  ces 
langues  de  feu  par  lesquelles  l'Esprit  saint 
se  manifesta  aux  apôtres,  afin  qu'ils 
allassent  porter  l'Évangile  par  tout  l'uni- 
Ters. 

De  quelque  côté   que   vous  portiez  les 
regards  dans  l'Eglise  primitive,  vous  ren- 
contrez un  prateur,  quelque  homme  sim- 
ple, naïf,  inspiré  -,  celui-ci  qui  n'a  pas  fait 
d'études  profanes  ,    celui-là  qui    a  oublié 
toute  étude  profane  :  l'un  sorti  du  monde, 
jeune    homme  encore    tout     parfumé  de 
la  poésie  grecque    et  de  la   folle   ivresse 
des  banquets -,  l'autre,    sorti    du  peuple, 
plébéien     qui    s'appuie    sur    l'Évangile  ; 
l'un  solitaire  dans  quelque  vallon  oublié  , 
l'autre  voyageur  à  travers  le   monde:  l'un 
esclave  et  maître  parmi  les  maîtres  ,  l'au- 
tre tout-puissant  ,    et  se  faisant    esclave 
pour  délivrer  les  esclaves  :  l'un  rhéteur 
grec  qui  dépouille  la  rhétorique  pour  la 
vérité  ,    l'autre    orateur    romain    qui  dit 
adieu  à  la  période  de  ('icéron,  pour  «"élever 
à  la  concision  de  Démosthèues  qu'il  a  re- 
trouvée dans  les  paraboles.  Que  de  noms 
et    de  gloire   ensevelis    dans  cette  Égbse 


LA    DOMINICALE. 

naissante  î  Cyrille ,  éloquent  à  force  de 
grandeur ,  Grégoire  de  Naziauze,  à  force 
de  véhémence-,  saint  Basile  grave  et  posé, 
saint  Jérôme  ,  sentencieux  et  sévère-,  saint 
Grégoire ,  saint  Léon  ,  Innocent  III ,  tous 
orateurs  à  force  de  vertu  et  d'inspiration  ; 
saint  Augustin  surtout ,  charmant  esprit, 
esprit  fin  ,  moqueur ,  éclairé  ,  à  la  fois  cel- 
tique et  français ,  auquel  ni  la  Grèce  ni 
la  France  n'ont  rien  à  comparer. 

Mais,  dans  l'histoire  de  cette  éloquence 
à  part,  de  cette  éloquence  qui  éclate  comme 
la  vérité  quand  est  arrivé  le  moment 
d'éclater  ;  à  la  tête  de  ces  hommes  qui  fu- 
rent éloquens  à  la  manière  des  prophètes  , 
grands  ,  sentencieux  ,  d'une  imagination 
hardie  et  si  mobile,  qu'il  faut  toute  la  gra- 
vité de  leur  ministère  pour  les  arrêter  dans 
les  bornes  du  goût  comme  l'entendent  les 
hommes,  le  premier  de  tous ,  le  maître  de 
tous,  le  Cicéron  et  à  la  fois  le  Démosthènes 
de  la  sainte  pléiade  ,  c'est  saint  Jean-Chry- 
sostôme,  le  maître  de  Bossuet! 

A  ce  nom  de  saint  Jean-Chrysostôme , 
tous  les  souvenirs  de  l'admiration  des 
hommes  viennent  à  l'esprit,  dans  ce  qu'ils 
ont  de  plus  passionné.  Païens  et  chrétiens  , 
saint  Augustin  le  poète  converti ,  Labanius 
lephilosopha,  Lontius  le  sophiste,  l'Orient 
tout  entier,  se  dressent  évoqués  à  ce  nom  de 
saint  Jean-Chrisostôme.  Savez-vous  que 
quand  il  parlait,  tout  l'Orient  était  énm  ? 
Les  hérétiques  ,  les  païens,  les  Juifs  eux- 
mêmes,  accouraient  pour  l'entendre,*  la 
seule  ville  d'Antioçhe  lui  envoyait  jusqu'à 
cent  mille  auditeurs-,  la  ville  des  Césars, 
Constantinople  était  plus  fière  de  son  évê- 
que ,  qu'elle  ne  l'avait  été  de  Constantin 
lui-même.  Celle  fois  ,  l'ancienne  Rome 
était  vaincue  à  Bj'sance  par  cette  grande 
supériorité  delà  parole,  la  seule  supériorité 
queByzancene  lui  eût  pas  emportée.  Quelle 
est  grande  la  religion  représentée  par  cette 
éloquence  !  Et  quelle  éloquence  I  l'élo- 
quence des  prophètes  ,  l'éloquence  de  la 
vertu,  la  morale,  la  liberté  humaine,  et 
la  proclamation  hardie  ,  inébranlable  ,  des 
vérités  qui  sauvaient  le  monde.  Saint  Jean- 
Chrysostôme  ,  comme  dit  saint  Jean,  par- 


L4    DOMIINÏCALE. 


M7 


lait  comme  personne  u  avait  parlé ,  nun- 
quam,  sic  lociilus  est  homo  l  Etonnez-vous 
donr  que  le  monde  ait  été  attentif  ! 

Saint  Jean-Chrysostôme  naquit  à  An- 
tioche,  capitale  de  l'Orient,  vers  547,  ^^ 
beau  siècle  de  l'Église.  Son  père  comman- 
dait les  troupes  de  l'Empire  en  Syrie ,  et 
mourut  jeune.  Sa  mère  restée  veuve  à  vingt 
ans ,  se  conduisit  comme  une  mère  chré- 
tienne: elle  se  voua  à  la  prière  et  à  l'éduca- 
tion de  ses  enfans. 

La  langue  grecque,  la  rhétorique  ,  tous 
les  exercices  ordinaires  de  l'école  et  du  bar- 
reau, tels  furent  les  commencemens  de 
révèque  d'Antioche.  A  dix-huit  ans,  il 
balançait  encore  entre  le  monde  et  l'Eglise; 
mais  bientôt  il  fut  tout  à  l'Eglise,  il  se  con- 
sacra tout  entier  à  l'étude  des  ,livres  saints. 
En  même  temps  il  fit  un  pèlerinage  à 
Jérusalem;  il  visita  les  solitaires  des  bords 
de  l'Euphrate  ,  aspirant  de  toutes  ses 
forces  à  la  vie  contemplative  que  son  génie 
et  le  service  de  l'Eglise  lui  défendaient. 

Après  quatre  années  passées  dans  les 
montagnes  de  la  Syrie,  Jean  commença  à 
se  livrer  à  la  prédication  de  l'Évangile, 
l'Evangile  devint  tout  à  coup  le  texte  iné- 
puisable d'une  prédication  sans  fin  dans  la 
bouche  de  Chrysostôme.  Tout  le  christia- 
nisme était  attentif  à  cette  parole  nou- 
velle. Survint  alors  la  révolte  d'Antioche. 
Vous  savez  tous  cette  histoire  :  la  multitude 
soulevée;  les  statues  de  l'empereur  et  de 
son  père  renversées  et  foulées  aux  pieds; 
Théodose,  hors  de  lui,  et  furieux  contre 
Antioche  comme  il  l'avait  été  contre  Thes- 
salonique ,  qui  avait  vu  huit  mille  de  ses 
habitans  passés  au  fil  de  1  epée  -,  c'était  ter- 
rible ,  d'autant  plus  terrible ,  que  la  ville 
d'Antioche  était  revenue  tout-à-coup  de  son 
emportement.  A  présent ,  le  silence  et  la 
crainte  succèdent  à  la  fureur;  le  peuple  sou- 
levé se  cache  et  tremble;  chacun  fuit,  les 
puissans ,  les  riches ,  les  pauvres ,  les  phi- 
losophes ;  car  tel  est  l'ordre  de  l'empereur 
outragé  :  il  faut  que  toute  la  ville  périsse! 

Dans  cette  terreur  commune  ,  les  prêtres 
seuls  de  Jésus-Christ  osèrent  affronter  la 
colère   de  l'empereur,   Flavien  ,  l'évêque 


d'Antioche ,  vieillard  courbé  par  les  ans  et 
la  pratique  des  vertus  les  plus  austères ,  se 
traîne  aux  pieds  de  Théodose,  implorant  la 
grâce  de  la  ville  rebelle.  Jean-Chrysostôme, 
en  l'absence  de  son  évêque  ,  entre  dans  la 
^ille  ,  et  là,  au  milieu  de  cette  affliotioa 
générale,  le  jeune  et  puissant  orateur  fait 
entendre  des  paroles  d'espérance  et  de  paix. 
C'était  là  un  grand  bienfait  de  la  parole 
chrétienne  !  Relever  ces  pauvres  âmes 
abattues  ,  vaincues  ,  découragées  ,  dé- 
faillantes ;  arrêter  les  bourreaux  avides  de 
sang  ;  faire  trembler  eux-mêmes  les  exécu- 
teurs de  la  justice  de  l'empereur,  et  en 
même  temps  rappeler  à  ce  peuple  ses  de- 
voirs oubliés,  rendre  à  chacun  ce  qui  est  à 
chacun,  au  peuple  ce  qui  est  au  peuple, 
à  César  ce  qui  est  à  César.  En  même  temps 
les  solitaires  chrétiens  venus  au  bruit  de 
ces  douleurs,  descendent  dans  la  ville  af- 
fligée etla  consolent.  La  charité  lesavait en- 
fermés dans  leurs  cellules  et  dans  les  grottes; 
la  même  charité  les  répand  dans  les  rues  et 
les  places  publiques  de  cette  ville  désolée. 
L'un  d'eux,  un  vieillard,  voyant  passer 
les  commissaires  chargés  des  vengeances 
impériales,  les  arrête  par  la  bride  de  leurs 
montures,  et  leur  ordonne  de  descendre  de 
cheval.  «  Vous  direz  à  votre  empereur, 
s'écrie  le  saint  homme,  c[ue  c'est  moi,  moi , 
unvieux  prêtre  ,  qui  vous  ai  arrêtés.  Vous  lui 
direz  aussi  qu'il  est  un  homme  ,  et  que  ses 
sujets  sont  des  hommes  comme  lui ,  faits  à 
l'image  de  Dieu.  Quoi  donc  !  on  détruira 
les  images  vivantes  et  pensantes  du  Dieu 
vivant ,  pour  venger  des  images  de  bronze 
ou  de  pierre!  Une  statue  jetée  par  terre 
peut  se  rétablir;  mais  le  plus  puissant  roi 
du  monde  ne  saurait  rendre  un  seul  cheveu 
à  ceux  qu'il  fait  mourir.  » 

Telle  était  l'éloquence  chrétienne  en  ce 
temps-là  :  elle  était  partout,  dans  les  murs, 
hors  des  murs ,  dans  le  sanctuaire  ,  sur  la 
montagne;  c'était  vraiment  la  toute-puis- 
sance ,  vainement  cherchée  par  les  empe- 
reurs, qui  se  manifestait  tout  à-coup  dans 
quelques  pauvres  vieillards. 

Saint  Jean  Chrysostôme  a  prononcé 
vingt-çix  homélies  daris  le  désordre  d'Anr 


^^8 


LA   DOMINICALE. 


tioche.  Il  a  fait  ainsi  l'histoire  la  plus 
pathétique  et  la  plus  vraie  de  cette  grande 
terreur  d'une  ville.  A  mesure  qu'il  parlait , 
la  confiance  revenait,  et  avec  la  confiance 
l'espoir,  la  bonne  volonté,  le  repentir-,  si 
bien  que  depuis  ce  temps  où  l'empererjr 
Théodose  fut  forcé  au  pardon  par  tant 
d'éloquentes  prières ,  Antioche  resta  une 
ville  soumise  et  chrétienne,  la  ville  de 
saint  Jean  Chrysostôme. 

Dix  ans  après ,  en  897  ,  le  siéi^je  de  Cons- 
tantinople  vint  à  vaquer.  Constantinople , 
à  défaut  de  Rome,  était  la  capitale  du  mon- 
de. Aussitôt  toutes  les  ambitions  se  pressè- 
rent au  palais  de  l'empereur  ,  et  dans  les 
maisons  des  grands-,  mais  la  voix  publi- 
que avait  déjà  nommé  évéque  de  Constan- 
tinople le  grand  orateur  d'Antioche.  Pour 
lui,  tout  entier  à  sa  mission,  il  était  loin 
de  prévoir  comme  il  était  loin  de  désirer 
uu  si  grand  honneur.  Il  était  estimé  si  haut 
à  Constantinople  même ,  que  les  plus  gran- 
des précautions  furent  prises  pour  le  ravir 
sans  bruit  à  la  ville  d'x\ntioche.  Ordre  fut 
donné  au  gouvernement  de  faire  enlever  le 
saint  prélat,  et  il  fut  ainsi  porté  au  premier 
siège  du  monde  chrétien  comme  un  autre 
tomberait  dans  une  embûche. 

Son    premier    soin    quand    il    eut    été 
transporté    comme    un    prisonnier    dans 
sa  dignité  nouvelle  ,    fut    de    distribuer 
aux   pauvres    les  meubles  du  palais  épis- 
copal.  Il  éleva  des  hôpitaux-,  il  fonda  des 
asiles  pour  les  pauvres ,   il  livra  les  plus 
rudes  combats  aux  mauvaises  mœurs,  il 
s'occupa  à  convertir  les  payons  et  les  hé- 
rétiques.  Bientôt  Constantinople  prit  une 
face  nouvelle  -,  mais  avec  cet  empereur  in- 
constant et  volontaire,  le  saint  évêque  ne 
fut  pas  long-temps  le   maître.  Un   grand 
schisme  s'éleva  dansson église.  L'empereur 
vint   lui-même    à   Constantinople    pour 
faire  son  procès  à  Jean  Chrysostôme;  on 
l'exila.  Le  saint  avant  son  départ  fit  lui- 
même  ses  adieux  à  son  troupeau.  «  Une 
»  tempête    violente    nous   environne  de 
»  toutes  parts-,    mais  je   ne    crains   rien 
»  parce  que  je  suis  sur  un  rocher  inébran- 
»  lable ,  la  fureur  des  vagues  ne  pourra 


»  submerger  le  vaisseau  de  Jésus-Chrit.  La 
»  mort  n'est  pas  capable  de  m'eft'rayer  5 
»  elle  est  un  gain  pour  moi.    Redoute- 
»  rai-je  l'exil  I  toute  la  terre  est  au  Sei- 
»  gneur.»  Et  plus  bas:  «  Je  suis  entré  dans 
»  le  monde  nu ,  et  j'en  sortirai  nu.  Je  mé- 
)>  prise  les  menaces  et  les  caresses;  je  ne 
»  veux  vivre  que   pour  vous  être  utile. 
»  Encore  une  fois  si  telle  est  la  volonté  de 
)>  Dieu,  qu'elle  soit  faite.  En  quelque  lieu 
»  que  jo^sois  porté,  je  lui  rends  grâces!  » 
Cependant  ses  amis  fondaient  en  larmes-, 
mais  il  les  rassurait  par  le  calme  de  son  vi- 
sage et  le  sang-froid  dé  sa  parole. — Valons- 
nous  mieux,  disait-il,  que  les  prophètes  et 
les  apôtres?  Le  soir  même  ,  des  soldats  vin- 
rent pour  le  saisir  au  nom  de  l'empereur  : 
alors  dans  cette  grande  ville,  ce  ne  fut  qu'un 
gémissement.  Pendant  trois  jours  le  peuple 
s'opposa  à  son  départ,  et  il  fallut  qu'il  sortît 
par  une  porte  isolée  pour  se  remettre  lui- 
même  aux  mains  du  commissaire  impérial. 
A  sa  place  un  nouvel  évêque  fut  élu  -,  mais 
quand  il  voulut  monter  en  chaire ,  il  fut 
couvert  d'ironie  par  toute  l'assemblée.  A 
cet  instant  la  terre  trembla-,  l'impératrice 
hors  d'elle-même   se  jeta  aux  pieds  d'Ar- 
cade,  en  s'écriant:  —  Nous  n'avons  plus 
d'empire   si    Jean   n'est  rappelé.  Et  cette 
reine  éperdue ,  trembl,ante ,  à  genoux  de- 
vant le  peuple ,  à  genoux  devant  le  ciel, 
n'eut    de  repos  que   lorsque  saint  Jean- 
Ghrysostôme   eut  reparu  au  milieu  de  sa 
ville 
tous  les  respects 


entouré  de  tous  les  hommages  et  de 


SEMAINE    RELIGIEUSE, 

4^  DIMANCHE  DE  l'aVENT. 

Entendez-vous  cette  voix  qui  crie  dans  le 
désert:  Préparez  Ja  voie  du  Seigneur , 
rendez  droits  ses  sentiers? 

Catholiques!  encore  quelques  jours  et 
l'Église  déploiera  toutes  les  pompes  de  son 
culte,  pour  fêter  l'anniversaire  de  la  nais- 
sance du  fils  de  Dieu.  Aujourd'hui ,  le  front 
courbé  dans  la  poussière  ,  elle  crie  vers 


LA    DOMINICALE. 


-119 


Dieu  entre  le  vestibule  et  l'autel ,  elle 
appelle  la  rosée  céleste  qui  doit  vivifier 
nos  âmes.  Oh  !  qu'elle  est  belle ,  cette 
pense'e  religieuse  ,  qui  confond  toutes  les 
douleurs  humaines  dans  une  seule  douleur  ! 
Sous  les  coupoles  brillantes  de  nos  temples, 
comme  dans  la  modeste  chapelle  bâtie  dans 
les  forêts  du  Nouveau-Monde  par  quelque 
prêtre  inconnu ,  c'est  la  même  pensée  qui 
rëunitcette  immense  multitude  !  Ils  viennent 
tous  là,  le  cilice  sur  la  tête,  s'abîmer  dans 
leur  impuissance,  depuis  le  pauvre  sauvage, 
jusqu'à  l'homme  civilisé ,  depuis  lé  potentat 
devant  qui  les  nations  tremblent ,  jusqu'à 
l'obscur  manœuvre.  C'est  que  devant 
l'autel  tous  ces  hommes-là  sont  égaux  , 
c'est  que  tous  ont  péché ,  c'est  que  dans  la 
balance  éternelle  le  verre  d'eau  donné  à 
l'indigent  pèsera  plus  que  la  couronne  du 
monarque. 

Dans  la  grande  société  chrétienne ,  tout 
se  comprend  et  s'enchaîne  ,  tout  a  son  but 
et  sa  pensée.  La  religion ,  qui  sourit  à 
l'homme  dès  le  berceau,  le  poursuit  de  sa 
tendresse  et  de  son  amour  de  mère  jusque 
de  l'autre  côté  de  la  tombe.  Elle  est  là ,  tou- 
jours là,  dans  ses  joies  comme  dans  ses 
douleurs,  dans  ses  joies  pour  les  rapporter  à 
Dieu,  dans  ses  douleurs  pour  les  consoler. 
Puis  quittant  le  foyer  domestique,  elle  le 
mène  dans  ses  temples,  elle  l'associe  à  cette 
sublime  coinmunauté  de  prières,  de  bonnes 
œuvres ,  de  sentimens  ,  d'affections  célestes 
qui  fait  de  la  terre  comme  une  grande  fa- 
mille 5  dans  ses  cérémonies  touchantes  , 
tour-à-tour  elle  l'enivre  d'une  joie  toute 
divine,  ou  le  brise  de  remords,  elle  lui 
met  eu  main  la  harpe  de  David,  ou  le 
psaltérion  mélan(;olique  de  Job. 

Malheureux!  qui  ne  comprend  pas  cela, 
qui  n'a  pas  dans  les  yeux  des  larmes  à  ver- 
ser ,  qui  dans  son  cœur  d'homme  ne  trouve 
pas  un  écho  qui  réponde  à  ce  concert  de 
voix ,  qui  s'arrête  indifféreîit  et  glacé  de- 
vant cette  foule  prosternée  sur  le  marbre 
de  nos  basiliques  !  Malheureux  qui  ,  au 
milieu  des  orages  qui  grondent  au-dehors , 
n'a  pas  un  asile  de  paix  et  de  calme  ,  pour 
aller  reposer  sa  tête  ,  -qui  ne  sait  pas  le 


chemin  de  la  demeure  de  celui  qui  a  dit 
aux  hommes  :  Je  vous  laisse  ma  paix  ! 

Pour  nous.  Catholiques,  que  l'impiété 
de  cet  âge  n'a  pas  abattus ,  qui ,  les  yeux 
toujours  tournés  vers  la  patrie  ,  comme  les 
Hébreux  captifs  à  Babylone  ,  n'avons  pas 
voulu  chanter  sur  la  terre  étrangère ,  en- 
trons avec  l'Église  dans  cette  grande  voie 
de  la  pénitence  et  crions  avec  elle  : 

»  0  Dieu  !  ne  vous  abandonnez  pas  à  votre 
courroux,  et  ne  vous  souvenez  plus  de  nos 
crimes.  Vous  le  voyez ,  Seigneur ,  la  ville 
Sainte  est  déserte  •,  dans  Sion  et  dans  Jé- 
rusalem, partout  la  solitude  et  la  désola- 
tion -,  dans  votre  Temple  auguste ,  pas  une 
voix  qui  répète  ces  chants  si  beaux  qne 
chantaient  nos  aïeux  ! 

Nous  avons  péché ,  et  nous  sommes  de- 
venus comme  le  lépreux  ,  et  nous  sommes 
tombés  comme  la  feuille  d'automne  : 

Voyez,  Seigneur,  voyez  cette  affliction 
profonde  qui  brise  nos  âmes.  Oh  !  envoyez- 
nous  le  tendre  agneau  que  nous  attendons, 
le  dominateur  puissant  qui  doit  délivrer 
nos  têtes  du  joug  si  pesant  de  la  capti- 
vité? 

—  Pourquoi  te  laisses-tu  consumer  par 
la  douleur,  ô  mon  peuple?  bannis  de  ton 
cœur  la  crainte  et  la  désolation.  Je  te  sau- 
verai ;  car  je  suis  l'Éternel  ,  le  saint  d'Is- 
raël. » 

Comme  ces  paroles  sont  merveilleuse- 
ment appropriées  à  notre  époque!  A  force 
de  matérialiser  la  société ,  les  impies  du 
siècle  dernier  en  avaient  fait  comme 
un  désert  aride  ,  où  tout  se  fanait 
avant  le  temps.  Partout  vous  remar- 
quiez avec  un  indicible  effroi  le  vide 
profond,  que  Dieu  banni  avait  laissé  par- 
mi nous.  Au  berceau  du  petit  enfant  qui 
venait  de  naître  ,  point  de  sacrement  pour 
le  réconcilier  avec  Dieu,  pour  mêler  les 
bénédictions  du  ciel  aux  mélodieuses  pa- 
roles, aux  ineffables  caresses  de  la  mère; 
point  de  cette  cérémonie  si  sublime  et  si 
g-rave ,  où  l'enfant  se  nourrit  pour  la  pre- 
mière fois  du  pain  des  anges ,  où  le  Sau- 
veur vient  fixer  sa  demeure  dans  ce  cœur 
innocent  et  si  pur  !   Point  de  prêtre  au 


-120 


LA    DOMIIMGALE. 


chevet  du  malade ,  ou  dans  la  cabane  du 
pauvi  e  •,  et  sur  la  couche  du  mourant  point 
de  ministre  de  Dieu  pour  adoucir  ses  der- 
niers momens ,  pour  préparer  son  âme  à  ce 
terrible  passage  de  l'Eternité:  On  pouvait 
naître,  croître  et  mourir,  sans  qu'une  parole 
du  ciel  fut  prononcée ,  sans  qu'au  milieu 
des  tourmentes  de  la  vie  un  seul  raj^on 
d'en-haut  vînt  dorer  un  moment  cette  nuit 
longue  et  épaisse. 

Catholiques!  consolons -nous.  Si  nous 
mangeons  encore  aujourd'lmi  notre  Pâque 
avec  des  herbes  amères,  le  jour  du  triom- 
phe esl  proche.  Les  peuples  se  sont  lassés 
de  ces  théories  creuses  qui  les  laissaient 
sans  appui  dans  leur  misère ,  sans  espoir 
pour  l'avenir.  Ce  n'est  plus  une  révolution 
partielle  qui  s'opère  dans  quelques  esprits 
privilégiés ,  c'est  une  grande  réaction  ca- 
tholique, un  immense  mouvement  intel- 
lectuel qui  pousse  les  masses  au  pied  de  la 
croix!  Préparons-nous  donc  à  chanter  avec 
l'Eglise ,  dans  la  grande  solennité  qu'elle  va 
célébrer  :  «  Lève-toi,  ô  Sion;  Jérusalein 
revêts  tes  habits  de  fête  :  VEternel  a  envoyé 
son  Jils  dans  le  monde  pour  le  sauver  :  le 
peuple,  qui  ma?'ckait  dans  les  ténèbres , 
a  vu  une  grande  lutnière  ^  la  lumière  s'est 
levée  sur  la  tète  de  ceux  qui  habitaient  la 
région  des  ombres  de  la  mort.  )> 


LEGENDE  ESPAGNOLE. 

LA  VILLE  DE  LA  VIERGE. 

Il  fut  un  temps  où  les  belles  Espagnes 
étaient  captives.  A  travers  leurs  bois  de  ci- 
tronniers, ce  n'était  pas  le  signe  des  chrétiens 
qu'on  voyait  s'élever  et  triompher  -,  ce 
n'était  pas  la  croix  ,  c'était  le  croissant.  Le 
vrai  Dieu  ployait  devant  le  Dieu  d'impos- 
ture, Jésus-Christ  devant  Mahomet,  l'église 
devant  la  mosquée  ,  le  maître  devant  le  ra- 
visseur, l'Espagnol  devant  le  ]\laure.  Ce 
fut  un  temps  d'abomination.  Enfin  le  Sei- 
gnei^^i^ffl^jK  et  toutes  les  Espagnes, 
,iilles  de  la  même  mère, 


s'agenouillèrent  au  seuil  de  leurs  églises  en 
criant:  Hosanna!  llosanna  I  comme  jadis 
avait  chanté  Sion  ,  le  jour  où  ses  portes 
s'ouvrirent  pour  recevoir  le  Sauveur  des 
hommes.  Tandis  que  les  saints  cantiques 
montaient  aux  voûtes  des  cathédrales 
victorieuses,  les  fidèles,  désormais  tran- 
quilles ,  énuméraient ,  les  genoux  sur  la 
pierre,  quels  avaient  été  durant  ces  années 
d'épreuves,  les  hardis  chrétiens  qui  n'a- 
vaient pas  craint  de  confesser  leur  foi  aux 
dépens  de  leur  vie.  Et  grand  était  le  nombre 
de  ces  augustes  confesseurs  de  la  vérité.  Ils 
les  nommaient,  les  uns  à  voix  haute ,  les 
autres  à  voix  basse,  tous,  les  mains  jointes 
et  le  cœur  contrit. 

Quand  vint  l'histoire  du  roi  Alphonse 
mort  pour  la  vierge  Marie,  les  j^eux  ver- 
sèrent plus  de  larmes  encore-,  sur  l'autel 
l'encens  fuma  plus  pur  et  plus  abondant; 
les  roses  des  vitraux  s'illuminèrent  de  feux 
plus  splendides. 

Voici  comme  était  mort  pour  la  vierge 
Marie  le  roi  Alphonse,  roi  d'un  royaume 
des  Espagnes. 

Le  Maure  cruel  régnait  donc.  A  sa  voix, 
vingt  villes  chrétiennes  fléchissaient ,  vingt 
villes  chrétiennes  s'étaient  enveloppé  le 
front  du  turban  sacrilège,  et  attendaient 
que  le  jour  de  la  délivrance  eût  lui  à  l'ho- 
rizon. Grenade  et  Se  ville,  ces  deux  grandes 
Espagnoles  aux  paupières  noires,  râlaient 
sous  le  sabre  recourbé  de  ces  maudits  de 
Dieu.  Elles  tendaient  les  bras  aux  rois 
fils  de  l'Église  :  mais  tous  séchaient  de 
frayeur  sur  leur  trône  -,  mais  tous ,  loin  de 
songer  à  venir  les  sauver,  demandaient  à 
genoux  au  ciel  d'éloigner  d'eux  et  de  leurs 
sujets  ce  fléau  plus  redoutable  que  la  peste 
et  la  famine  à  la  fois ,  les  Maures  du  calife 
Boadil! 

C'était  un  méchant  prince  que  ce  Boadil! 
Il  cherchait  la  volupté  dans  le  sang ,  livrait 
à  toutes  sortes  de  supplices  ceux  qui 
n'étaient  pas  guerriers  dans  son  empire, 
et  ne  voulait  pas  que  le  soleil  se  couchât 
sans  qu'il  se  fût  montré  à  ses  ennemis  à  la- 
lueurdesoa  glaive.  Lorsque  tout  était  ruine 
et  désolation  .  on  disait  :  C'est  la  foudre  on 


LA    DOMINICALE. 


12! 


Boadil  qui  a  passé  par  ces  campagnes.  Et 
toujours  c'était  Boadil. 

Que  d'églises  renversées  ,  que  d'autels 
profanés  ,  que  de  monastères  pillés  et 
brûlés  par  ce  Eoadil!  aussi  voyait-on 
évidemment  qu'il  avait  été  envoyé  de  Dieu 
pour  châtier  quelque  grand  crime  commis 
en  ces  pays.  C'était  un  glaive,  et  non  un 
homme:  il  se  plongeait  dans  la  gorge  des 
nations,  et  en  ressortait  tout  fumant. 

Il  avait  surtout  une  haine  aveugle  ,  une 
haine  impie  ^  il  détestait  jusqu'à  la  fureur 
la  mère  des  chrétiens  ,  et  il  avait  juré  que 
partout  où  il  tirerait  l'épée ,  les  crèches  et 
les  chapelles  vouées  à  la  vierge  Marie  ren- 
treraient dans  le  fond  de  la  terre.  Il  allait 
donc,  une  torche  au  poing,  et  tenait  sa 
promesse  d'enfer.  Les  jeunes  filles  qui 
croyaient  l'apaiser  en  lui  demandant  grâce 
au  nom  de  la  vierge  Marie,  étaient  livrées 
tout  de  suite  au  couteau  de  ses  soldats;  on 
les  égorgeait,  et  alors  il  frappait  leurs  ca- 
davres ,  le  barbare ,  et  leur  demandait  en 
souriant  si  la  vierge  Marie  les  avait  sau- 
vées. 

Arrivé  aux  limites  du  royaume  du  roi 
Alphonse ,  il  s'arrêta ,  et  toute  son  armée 
rangée  en  bataille  attendit  qu'il  lui  plut 
de  faire  connaître  ses  terribles  volontés. 
Le  fer  étincelait  aux  mains  des  Maures. 

Dans  ce  royaume  s'élevait  une  cité  con- 
sacrée à  la  vierge  Marie.  Les  familles  dans 
cette  cité  méritaient  les  faveurs  de  leur 
divine  protectrice ,  par  les  exemples  de 
vertu  et  de  foi  qu'elles  donnaient  au  reste 
des  sujets  d'Alphonse.  La  vie  y  était  réglée 
sévèrement.  On  ne  racontait  pas  là  de  ces 
histoires  si  fréquentes  ailleurs  ;  il  n'y  était 
jamais  parlé  déjeunes  femmes  égarées  dans 
les  campagnes,  au  soleil  couchant,  à  l'heure 
où  voltigent  les  sylphes  et  les  farfadets. 

Jamais  un  fils  de  cette  ville  n'aurait  levé 
sa  droite  contre  les  cheveux  blancs  de  son 
vieux  père-,  jamais  une  mère  coupablen'au- 
rait  abandonné  son  enfant  à  la  pitié  d'un 
étranger.  Les  jalousies  vertes  des  maisons 
n'avaient  rien  vu  que  n'eussent  pu  voir  les 
yeux  d'un  homme  de  Dieu.  Cette  ville 
était  une  ville  d'élection.   On    y    faisait 


l'aumône  et  la  prière.  Lorsqu'un  de  ses 
habitansse  rendait  indigne  d'y  demeurer, 
il  en  était  banni  par  le  roi  Alphonse. 
C'est  que  le  roi  Alphonse  ne  ressem- 
blait pas  à  celui  qui  marchait  contre  lui , 
au  cruel,  à  l'impie  calife  des  Maures.  Ce 
qu'il  chérissait,  c'était  la  justice-,  ce  qu'il  pré- 
férait à  la  justice,  c'était  laclémence.  Il 
n'était  pas  le  roi  d'un  royaume  ,  il  était  le 
père  d'une  heureuse  famille.  Après  une 
victoire,  il  avait  mis  jadis  cette  ville  sous 
la  protection  de  la  très-sainte  Vierge. 

C'est  ce  roi  Alphonse  qui  est  mort  pour 
la  Vierge. 

Autant  l'impie  Boadil  abhorrait  la  mère 
de  Dieu,  autant  le  pieux  Alphonse  lui  était 
dévot.  Lorsque  le  sort  des  batailles  mettait 
en  son  pouvoir  des  femmes  et  des  filles  d'i- 
dolâtres, il  leur  pardonnait  sans  se  faire 
prier,  pourvu  qu'elles  voulussent  murmu- 
rer le  nom,  le  doux  nom  de  Marie.  Sur 
tous  les  drapeaux  de  son  armée,  était 
peinte  son  image  tantôt  couronnée  de 
palmes  juives,  tantôt  radieuse  au  milieu 
des  radieuses  étoiles.  On  la  représentait 
encore ,  cette  Mère  de  grâces  et  de  béné- 
dictions, un  lis  à  la  main,  et  de  son  talon 
écrasant  la  tète  des  serpens.  Le  serpent , 
n'était-ce  pas  Boadil  le  sanglant ,  Boadil 
le  blasphémateur? 

De  magnifiques  édifices  témoignaient 
dans  toute  l'étendue  des  terres ,  de  la  fer- 
veur chrétienne  du  roi  Alphonse ,  et  du 
culte  particulier  qu'il  avait  voué  à  la  vierge 
Marie.  Outre  cette  ville  ,  il  avait  bâti  à 
son  intention  plusieurs  chapelles  et  une 
grande  quantité  de  monastères. 

Aux  messagers  du  perfide  Boadil ,  sa  ré- 
ponse fut  courte.  Le  Maure  exigeait  une 
ville  :  Alphonse  lui  offrit  une  bataille. 

La  bataille  fut  longue  ,  longue  et  san- 
glante. Les  Chrétiens,  avant  d'en  venir 
aux  mains,  avaientprié  la  vierge  Marie,  et 
confessé  leurs  fautes  ,  afin  d'affronter 
la  mort  sans  crainte  du  purgatoire.  Ils  se 
battirent  bien  :  ils  se  battirent  comme 
des  Chrétiens.  Mais  la  colère  de  Dieu 
n'était  pas  apaisée.  L'homme  qui  a  péché 
revient    au   Seigneur  dès  qu'il  est   mal- 


^ââ 


LA   DOMINICALE. 


heureux;  mais  le  Sei {Teneur  n'est  pas  oblifjé 
de  revenir  à  lui.  Le  roi  Alphonse  disait  : 
Mes  aïeux  ont  péché-,  et  du  doigt  il  mon- 
trait la  plaine  fatale  ou  était  dispersée ,  dé- 
chirée en  lambeaux  ,  comme  son  manteau 
de  guerre  ,  la  triomphante  armée  qu'il  dé- 
ployait le  matin  encore  sur  les  flancs  nus 
de  son  royaume. 

—  0  vierge  Marie  ,  criait  Alphonse  , 
dame  souveraine  du  ciel ,  maîtresse  des 
étoiles,  commande  au  soleil,  qui  est  ton 
vassal,  de  se  coucher,  pour  que  l'impie 
chef  des  Maures  ne  voie  pas  que  je  reste  le 
seul  soldat  de  tant  de  soldats!  Je  ne  mur- 
mure pas  contre  la  volonté  de  Dieu  -,  mais 
je  voudrais  sauver  ta  ville ,  la  ville  où  sont 
nos  châsses  les  plus  précieuses  ! 

Et  tout  le  reste  du  jour  il  combattit 
comme  un  lion ,  brisant  des  épées  contre, 
les  têtes  de  ces  idolâtres.  Le  soleil  se  coucha 
tard  et  tout  rouge  :  on  eut  dit  que  le  champ 
de  bataille  se  réverbérait  dans  l'orbe  en  feu. 

Et  moi  aussi,  je  vais  m'éteindre  ,  s'écria 
le  vaillant  chevalier  de  la  vierge  Marie  ! 

Tout  pâle,  tout  poudreux,  tout  san- 
glant ,  il  fut  renversé  à  terre.  L'autre  soleil 
avait  déjà  disparu  ! . . . . 

Après  cette  chute,  ce  fut  une  belle  joie 
au  camp  des  Maures!  Ils  chantaient,  en 
s'accompagnant  d'instrumens ,  que  la  co- 
lonne des  Eglises  était  tombée  ,  que  le 
champion  du  Ciirist  Avait  été  rapporté 
sous  leurs  tentes  le  corps  percé  de  blessu- 
res, et  que  s'il  vivait,  il  ne  vivrait  "plus 
pour  chanter  la  grandeur  de  son  Dieu , 
mais  pour  tenir  l'ctrier  à  leur  magnifique 
seigneur  ,  le  calife  Boadil.  Il  était  pri- 
sonnier, le  pauvre  Alplionse!  Toute  la  nuit 
il  çntendit  rouler  autour  de  son  cachot  les 
flots  hideux  de  ces  barbares  qui  criaient  ; 
Allah  I  allah!  Mais  il  n'entendit  pas,  le  pau- 
vre Alphonse!  les  Espagnes  qui  unissaient 
toutes  leurs  voix  dans  une  seule  voix  et 
tou  tes  leurs  douleurs  dans  une  seule  douleur! 

—  La  Vierge  Marie  soit  avec  son  servi- 
teur I  se  dit-il ,  lorsqu'il  fut  amené  devant 
le  trouve  de  son  ennemi. 

Couché  sur  une  peau  de  bête   fauve , 


Boadil  avait  l'apparence  d'un  tigre  dans 
la  dépouille  d'un  léopard. 

—  Te  voilà,  calife  des  chrétiens,  dit- 
il  au  roi  Alphonse. 

—  Dieu  m'a  mis  entre  tes  mains,  répon- 
dit le  chevalier  de  la  Vierge. 

— •  Dieu  !  c'est-à-dire  ce  morceau  d'a- 
cier qui  pend  à  ma  ceinture. 

—  Tu  blasphèmes ,  mécréant  ! 

Le  calife  sourit.  Deux  noirs,  à  ce  sou- 
rire, firent  briller  leurs  larges  cimetères. 
Puis  il  reprit ,  le  sombre  Boadil  : 

—  On  m'a  dit,  chevalier  ,  que  tu  étais 
le  champion  de  la  Vierge  Marie. 

—  Et  à  moi  il  a  été  dit  que  tu  en  étais 
l'ennemi. 

—  Tous  les  deux  sont  vrais.  Chevalier, 
veux-tu  la  vie? 

—  Volontiers,  calife,  si  c'est  pour  te 
combattre. 

—  Pour  me  combattre  ,  s'il  te  plaît  dans 
la  suite;  mais  d'abord  pour  aller  me  cher- 
cher les  clefs  de  la  Vierge.  Donne-moi  cette 
ville ,  je  te  donnerai  la  liberté.  Si  j'étais  ton 
esclave ,  com'me  tu  es  devenu  le  mien , 
j'échangerais  contre  le  bien  que  j'aurais 
perdu  la  pius  belle  ville  de  mon  royaume, 
fût-ce  ma  capitale,  fût-ce  Grenade  ! 

—  Ce  serait  te  payer  trop  cher  ,  calife 
des  Maures. 

—  Insolent!  tu  m'estimes  à  ta  valeur! 
Boadil  sourit  de  nouveau,  et  cette  fois, 

comme  il  s'était  agité  violemment  sur  sa 
peau  de  bête  fauve,  les  deux  noirs  saisirent 
le  roi  Alphonse  :  le  plus  robuste  recula  de 
quelques  pas ,  le  glaive  en  l'air. 

—  Tu  vas  mourir,  reprit  Boadil.  Regarde  ! 

—  J'ai  vu  ,  répondit  le  roi  Alphonse.  La 
vierge  Marie  soit  en  aide  à  son  chevalier! 

—  Ne  veux-tu  pas  me  remettre  cette 
ville? 

—  Chef  des  Maures ,  demande  toute  autre 
ville  de  mon  royaume;  demande  mon  pa- 
lais le  plus  somptueux ,  le  plus  vieux ,  le 
plus  rempli  des  dépouilles  de  ta  nation; 
demande-moi  ma  tour  chérie  ,  celle  que  tu 
n'as  pu  conquérir,  contre  laquelle  tu  as 
ébréché  ton  sabre  de  guerre  ;  demande-moi 
mes  prisons,  où  gémissent  vingt  mille  de  tes 


LA   DOMINICALE. 


n'5 


soldats,  les  remparts  de  deux  villes  héris- 
sées de  tes  drapeaux-,  demande-moi  deux 
villes  et  trois  villes  même ,  si  tu  veux  mettre 
un  si  haut  prix  à  la  rançon  d'un  chevalier 
chrétien.  Or,  argent,  palais,  tours,  pri- 
sons, murailles,  remparts,  captifs  et  villes, 
tuaurastout,  si  tu  veux  tout.  Mais  borne  là 
ton  ambition  ,  calife.  Ce  qui  est  à  la  Vier^je 
restera  à  la  Vierge-,  ce  qui  est  à  toi,  tu 
peux  en  disposer. 

—  Soit  !  murmura  l'idolâtre  -,  j'en  dis- 
pose en  faveur  du  bourreau. 

En  cet  instant ,  cinq  chevaliers ,  cinq 
nobles  et  puissans  baron»  entrèrent  sans 
armes  dans  la  tente  du  chef  des  Maures.  Ils 
étaient  envoyés  par  les  habitans  de  la  ville 
de  la  Vierge  pour  traiter  de  la  rançon  du 
roi  Alphonse ,  ou  pour  demeurer  captifs  à 
sa  place.  Le  plus  vieux  de  ces  chevaliers 
parla  long-temps  au  farouche  vainqueur, 
et  lorsqu'il  eut  fini ,  quoique  ce  fût  un  fidèle 
adorateur  du  Christ ,  il  s'inclina  jusqu'à 
terre,  à  la  manière  des  Maures ,  voulant 
faire  honneur  à  Boadil. 

—  Relève-toi,  relève-toi,  baron 5  je 
n'aime  pas  ce3  saluts.  Le  nom  chrétien ,  je 

veux  le  détruire.  Mais  puisque  les  vassaux 
du  seigneur  Alphonse  tiennent  à  sa  vie , 
qu'ils  la  rachètent  I  Je  ne  demande  pas 
d'or  j  je  demande  la  ville  de  la  Vierge  pour 
la  mettre  à  feu  et  à  sang  :  il  n'en  restera 
pas  pierre  sur  pierre-,  je  veux  la  détruire. 

Sur  la  barbe  blanche  du  vieux  baron  une 
larme  coula  tristement. 

—  Sublime  calife  ,  répondit  le  vieux 
baron  ,  prends  la  ville  et  prends  la  vie  des 
cinq  chevaliers  qui  te  supplient.  Nous  som- 
mes cinq  rois-,  mais  en  voilà  un  qu'il  faut 
conserver  au  jour.  Liberté  à  Alphonse. 

Alors  le  roi  Alphonse ,  qui  avait  gardé 
le  silence,  le  rompit  en  ces  termes.  Le  bruit 
de  ses  chaînes  accompagnait  singulière- 
ment les  graves  paroles  de  sa  bouche  vé- 
nérée . 

—  Vous  êtes  rois ,  mes  cinq  chevaliers , 
mais  je  suis  plus  roi  que  vous-,  vous  l'avez 
dit.  Ne  m'interrompez  pas.  Chevaliers, 
vous  venez  racheter  ma  vie  ;  chevaliers , 


je  ne  veux  pas  qu'on  la  vende.  Ma  vie  est 
au  calife  et  à  moi-,  tous  les  deux  nous  en 
voulons  faire  même  usage.  Retirez-vous, 
seigneurs.  Mieux  vaut  au  Christ  cinq  rois 
comme  vous  qu'un  roi  comme  Alphonse. 
Les  ca*ptifs  sont  bons  à  mourir. 

Les  cinq  chevaliers  s'inclinèrent ,  et  firent 
le  signe  de  la  croix.  Le  roi  Alphonse  con- 
tinua : 

—  Commandez  à  ceux  de  la  Vierge  de 
se  défendre  jusqu'à  la  dernière  goutte  de 
leur  sang.  Qu'ils  sauvent  ma  ville  des  fu- 
reurs de  ce  tigre  maure ,  et  je  frémirai  de 
joie  dans  le  ciel.  Mes  cinq  chevaliers,  bé- 
nissez mon  peuple  pour  moi ,  et  que  de  tout 
l'argent  monnojé  de  mes  seigneuries  il  soit 
fait  une  statue  que  je  consacre  à  la  bien- 
heureuse vierge  Marie  !  Partez  mainte- 
nant :  tel  est  mon  plaisir. 

Les  deux  noirs  reculèrent  comme  ils 
avaient  déjà  reculé.  Le  plus  robuste  leva 
deux  fois  l'immense  cimeterre ,  et  la  troi- 
sième fois  la  tête  du  roi  Alphonse  roula 
jusqu'aux  pieds  du  calife  Boadil. 

—  Allah!  s'écria  le  Maure <,  j'ai  perdu 
la  ville  de  la  Vierge  ! 

Voilà  comme  est  mort  pour  la  vierge 
Marie  le  roi  Alphonse ,  roi  d'un  royaume 
des  Espagnes. 


ALMANACH. 

(Deuiième  article.) 

Notre  tâche  s'agrandit  chaque  jour ,  par- 
ce que  chaque  jour  nos  efforts  sont  mieux: 
compris.  Avec  le  succès  nous  vient  le  zèle-, 
plus  on  nous  encourage,  plus  nous  avons 
de  cœur  à  l'œuvre  L'œuvre  est  grande, 
mais  aussi  nos  ressources  sont  grandes.  Nous 
avons  pour  nous  le  clergé  de  France  qui  nous 
regarde,  qui  nous  protège,  qui  nous  appuie 
de  tout  son  crédit ,  de  tout  son  génie  ,  de 
toutes  ses  vertus.  Avec  de  tels  soutiens  der- 
rière soi  ,et  un  but  si  honorable  devant  soi, 
comment  pourrait-on  ne  pas  arriver? 

Donc  nous  marchons.  Pour  premier  lien 
entre  les  membres  éclairés  de  la  commune 
Église  ,  nous  avons  institué  ce  journal,  la 


^^l 


LA  DOMINICALE. 


Dommica/e, '^ournail  des  inlelligences  avan- 
cées, journal  des  discussions  étendues, 
journal  où  la  philosophie  et  l'Evangile,  la 
sagesse  divine  et  la  sagesse  humaine  seront 
représentées  non  pas  tour  à  tour ,  mais  en 
même  temps  et  tout  à  la  fois  ;  voici  à  présent 
que  pour  les  chrétiens  de  toutes  les  classes, 
nous  venons  d'achever  un  livre  populaire  , 
simple,  facile,  à  la  portée  de  tous,  moins 
qu'un  journal ,  moins  qu'un  livre  ,  un  al- 
manach ,  V Almatiach  des  Paroisses ,  tout 
simplement. 

\Jllmanach  des  Paroisses  estsous  presse. 
Il  a  été  fait  avec  le  zèle  et  l'attention  scru- 
puleuse que  réclament  tous  les  ouvrages 
populaires.  Nous  espérons  beaucoup  en  ce 
petit  livre  destiné  à  remplacer  les  insi- 
pides et  dangereuses  compilations  du 
même  genre.  Plusieurs  ecclésiastiques  , 
gens  de  mérite  et  gens  de  cœur  ,  y 
ont  réuni  tout  ce  qu'il  est  bon  à  un 
chrétien  de  savoir  ;  non  pas  bien  entendu 
les  dogmes  de  la  religion  catholique  ,  mais 
ses  usages ,  ses  cérémonies,  ses  fêtes ,  l'his- 
toire de  son  clergé ,  la  biographie  de  ses 
prélats,  la  coutume  de  ses  églises,  la  clas- 
sification de  ses  paroisses,  la  description 
de  ses  cathédrales,  toute  la  vie  courante 
de  l'Église  de  France.  A  côté  des  intérêts 
spirituels,  on  attaitédes  intérêts  temporels 
des  Églises  •,  la  fabrique  n'a  pas  été  oubliée 
plus  que  le  presbytère  -,  ainsi ,  à  côté  de 
l'hisloire  positive,  par  exemple,  la  Chrono- 
logie des  Papes ,  on  trouvera  des  renseigne- 
mens  certains  sur  les  cérémonies  du  culte, 
mariages  ,  baptêmes ,  inhumations-,  ainsi , 
à  côté  de  la  description  de  la  paroisse  et 
du  presbytère  ,  on  a  placé  les  rensei- 
gnemens  les  plus  exacts  sur  les  bureaux 
de  charité ,  l'instruction  primaire  et  les 
frères  de  la  doctrine  chrétienne.  Ce  petit 
livre  est  donc  conçu  de  manière  à  parler 
à  la  fois,  à  l'intelligence  et  au  cœur,  à 
instruire  et  à  plaire ,  il  procède  doublement 
par  le  précepte  et  par  l'exemple  5^ à  côté 
de  l'institution  de  bienfaisance  dont  il  fait 
l'histoire  ,  il  place  l'histoire  du  bienfai- 
teur. C'est  un  enseignement  aussi  complet 
aue  varié. 


En  même  temps  rien  n'a  été  négligé  de 
tout  ce  qui  rejjarde  les  intérêts  purement 
matériels.  Nous  savons  trop  que  le  devoir 
du  chrétien  est  d'être  en  même  temps  un 
citoyen  ,  un  honnête  homme ;,  pour  ne  pas 
l'entretenir  de  ses  devoirs  de  citoyen.  Nous 
avons  donc  ajouté  à  notre  travail  purement 
ecclésiastique,  un  travail  tout  exprès  sur 
les  besoins  de  la  vie  ordinaire.  A  ces  cau- 
ses nous  avons  traité  de  tous  les  actes  de 
l'état  civil,  des  conseils-généraux  et  d'arron- 
dissement, de  la  loi  militaire,  delà  garde 
nationale-,  puis,  après  avoir  passé  des  de- 
voirs du  chrétien  aux  devoirs  du  citoyen, 
nous  passons  des  intérêts  particuliers  aux 
intérêts  généraux  :  le  budget  de  l'Etat,  les 
compagnies  d'assurances,  les  caisses  d'épar- 
gnes ,  les  brevets  d'invention,  la  statisti- 
que. Tout  cela  formera  dans  notre  petit 
volume  un  chapitre  à  part,  clair,  complet, 
précis,  à  la  portée  de  tous,  jusqu'à  ce 
qu'enfin  nous  arrivions  à  ce  qui  faisait  au- 
trefois la  partie  principale  d'un  almanach, 
à  ce  qui  ne  fait  plus  qu'une  partie  du  nôtre: 
les  travaux  agricoles,  les  préflreptes  de  l'hy- 
giène, les  prévisions  astronomiques  ,  etc. 

Surtout  ce  qui  donnera  un  prix  inestima- 
ble à  ce  modeste  mais  consciencieux  tra- 
vail, c'est  un  calendrier  beaucoup  plus 
complet  qu'aucun  calendrier  qui  ait  été  pu- 
blié jusqu'à  nos  jours.  Depuis  long-temps 
on  avait  été  frappé  du  peu  de  noms  chré- 
tiens que  contenaient  les  calendriers  ordi- 
naires, et  du  vague  qui  s'y  trouvait.  De  là 
une  grande  confusion ,  et  surtout  une  grande 
incertitude  dans  les  noms  de  baptême,  soit 
pour  le  choix  de  ces  noms  à  donner,  soit 
pour  l'anniversaire  de  la  fête  du  Saint  dont 
on  avait  pris  le  nom. 

Grâce  à  notre  travail ,  toutes  ces  incer- 
titudes deviennent  impossibles;  tous  les 
noms  que  contient  la  Légende  ont  été 
rétablis  ,  jour  par  jour  ,  à  la  place  que 
la  canonisation  leur  assure.  On  a  joint 
au  nom  du  Saint  le  lieu  de  sa  nais  - 
sance,  ce  qui  le  rend  célèbre,  et  l'époque 
de  sa  mort.  De  cette  manière ,  nous  avons 
l'almanach  le  plus  utile  qu'on  ait  jamais 
donné  au  peuple  et  aux  églises  de  France, 


LA    DOMINICALE. 


1 


"^  Cet  Jlmanach des paroisses&eYAxinnovi- 
veau  lien  entre  nous  et  les  hommes  à  qui 
nous  avons  dévoué  notre  vie-,  il  sera  un 
nouveau  gage  de  notre  fidélité  à  remplir 
les  devoirs  sérieux  que  nous  nous  sommes 
imposés-,  il  sera  enfin  l'acheminement  à 
un  travail  du  même  genre  que  nous  pu- 
blierons l'an  prochain  ,  mais  sur  un  plus 
vaste  plan ,  et  qui  répondra  à  tous  les  be- 
soins du  clergé  dans  les  différentes  loca- 
tës. 


MELANGES. 

]Établissemens  de    charité  cuez    les    Turcs. 

Après  avoir  visité  quelques-unes  des  prisons 
de  Constantinople ,  j'ai    voulu  connaître   les 
hôpitaux  et  les  établissemens  de   charité  que 
renfenne  cette  capitale.  Parijii   ces  établisse- 
mens de  charité ,    se  présentent  d'abord   les 
imarets  ou  cuisines  des  pauvres.  On   y   dis- 
tribue du  pain  ,  du  riz  et  de  la  viande  ;  cette 
distribution    a  lieu    deux   fois  par  semaine; 
dans  quelques  imarets ,  elle  a    lieu  tous  les 
jours j  pour  avoir   part  à  la  distribution,   il 
faut  se  présenter  avec  l'autorisation  des  admi- 
nistrateurs de  la  mosquée  ,  et  un  certificat  de 
l'iman    du   quartier.    Stamboul    n'a    pas  un 
imaret   qui   ne  nourrisse  au  moins  deux  ou 
trois  niille  personnes  ,   sans  compter  des  étu- 
dians  ou  soldats ,  et  quelquefois  les  desservans 
des  mosquées  ,  les  gardiens  des  bibliothèques, 
dont  l'entretien  est  à  sa  charge.  La  multitude 
des  Osmanlis,  inscrits  dans  les  imarets  s'accroît 
chaque  jour  en  proportion  de  la   misère   pu- 
blique; si  j'en  crois  les  habitans  de    Péra  les 
mieux  informés  ,  je  ne  crains  pas  de  vous  dire 
qu'au  moment  où  je  vous   parle ,    la  bonne 
moitié  des  familles  turques  de  la  capitale  vit 
des  distributions  de  la  charité. 

Stamboul  renfeime  d'autres  établissemens 
moins  connus  :  ce  sont  des  maisons  ou  des 
édifices  très-vastes,  destinés  à  recevoir  les  in- 
firmes ou  les  pauvres  gens  sans  asile.  Lessalles 
y  sont  spacieuses  et  bien  aérées,  mais  on  n'y 
trouve  d'autres  meubles  ,  d'autres  lits,  que  de 
grands  sophas  circulaires,  sur  lesquels  trente 
ou  quarante  personnes  restent  étendues  la 
nuit  et  le  jour.  A  chacun  de  ces  hospices  se 
trouve  réuni  un  jardin  où  les  malades   peu- 


vent prendre  l'air  ;  on  n'y  a  pas  oublié  les 
fontaines  pour  les  ablutions.  Chacun  de  ces 
établissemens  a  beaucoup  de  gens  employés 
au  service  des  infirmes.  Ces  hospices  sont  ap- 
pelés en  turc  darousch-schif  {nvdhon  de  gué- 
rison),  ou  dewakane{ïn&\son  des  mcdicamens), 
ce  qui  semblerait  prouver  qu'ils  étaient  autre- 
fois des  hôpitaux  comme  ceux  que  nous  con- 
naissons en  Eui'ope. 

On  reçoit  les  pauvres  ou  les  infirmes  dans 
les  dewakené;  mais  on  ne  les  y  soigne  pas.  On 
peut  dire  en  général  qu'il  n'y  a  chez  les  Turcs 
aucun  asile  ouvert  à  ceux  qui  souffrent  et   qui 
ont  besoin  de  secours.  Une  remarque  qu'on  a 
faite  sur  la  Turquie  ,  c'est  que  la  charité  ne  s'y 
montre  que  pour  ceux  qui  vont  au-devant 
d'elle,    qui  vont    la   chercher.    Tant   qu'un 
homme   peut   se  maintenir  debout  et   qu'il 
peut  solliciter  l'appui  des  âmes  charitables ,  on 
s'occupe  de  lui;  lorsqu'il  tombe  etqu'ilne  peut 
plus  se  montrer,    on  n'y   songe   plus  ;    nous 
chercherions  vainement  à  Stamboul  cette  cha- 
rité ingénieuse  et  toujours   inquiète  ,  qui  s'é- 
tend  sur  l'infortune   absente,    qui    implore 
pour  autrui  la  pitié  du  public  ,  qui  se  fait  une 
profession  comme  une  gloire  de  se  dévouer 
aux  souffrances  des  autres;  point  d'hommes , 
point  de  femmes  ne  sacrifient  ici  leur  vie  aux 
misères  humaines.  Les  Turcs  ne  concevraient 
ni  la  vertu  angélique  de  nos  sœurs  de  l'Hôtel- 
Dieu,  ni  cette  verve  de  charité  que  nous  admi- 
rons dans  Vincent  de  Paul.  On  croirait  volon- 
tiers que  tout  ce  qui  tombe,  ^uetout  ce  qui  est 
tombé,  a  perdu  ses  droits  à  la  compassion  d'un 
Osmanli.  Aussi,  n'entend-t-onjamais  dire  ici 
qu'un  Turc  s'est  jeté  à  l'eau  pour  sauver  un 
homme  qui  se  noie;  et  dans  les   incendies,   il 
arrive  rarement  qu'un  disciple  du  prophète 
brave  le  trépas  pour  dérober  aux  flammes  des 
malheureux  qui  vont  périr. 

Vous  ne  devez  pas  néanmoins  conclure  de 
ce  que  je  viens  de  dire  que  les  Turcs  n'ont 
point  de  charité;  les  préceptes  de  leur  reli- 
gion leur  font  un  devoir  de  secourir  et  de 
consoler  les  malheureux^  ils  ont  une  foule  de 
maximes,  de  proverbes,  qui  les  rappellent  aux 
sentimens  de  l'humanité.  Mais  leur  charité  a 
quelque  chose  qui  tient  de  leur  caractère  :  elle 
craint  de  se  montrer  au  grand  jour  ;  elle  n'aime 
point  à  sortir  du  sanctuaire  des  pénates;  elle 
se  plaît  dans  le  silence  et  le  repos.  Le  Coran 
ordonne  à  ses  disciples  de  prélever  la  qua- 
trième partie  de  leurs  bienj  pour  les  indi- 


^m 


LA    DOMINICALE. 


gensj  cette  loi  du  Coran  est  une  véritable  taxe 
des  pauvres,  imposée  par  Dieu  lui-même  ,  et 
levée  par  la  conscience  des  contribuables  :  les 
Turc  passent  pour  être  fidèles  à  cette  obliga- 
tion sainte.  Il  v  a  de  plus  une  foule  de  péchés 
pour  lesquels  un  musulman  est  obligé  de 
nourrir  des  pauvres  j  aussi  les  pauvres  ne 
manquent-ils  pas  plus  que  les  péchés,  et  la 
moitié  de  la  nation  ne  vit  que  d'aumônes  : 
mais  rien  ne  se  montre  au  dehors ,  rien  ne  se 
fait  à  la  clarté  du  soleij  ;  point  de  mouvement, 
aucune  exaltation  extérieure;  à  peine  voit-on 
des  pauvres  dans  les  rues  et  sur  les  places  pu- 
bliques !  Chose  singulière  !  la  religion  musul- 
mane défend  à  un  pauvre  de  demander  l'au- 
mône, lorsqu'il  a  recueilli  de  quoi  vivre  une 
journée.  Est-ce  pour  donner  aux  mendians 
quelque  retenue ,  ou  pour  que  les  mendians 
restent  toujours  dans  la  pauvreté?  La  loi  veut 
aussi  qu'on  soulage  l'indigence,  mais  elle  ne 
veut  pas  que  l'indigence  puisse  disparaître 
tout-à-fait,  ne  fût-ce  que  pour  quelques  jours. 
Il  y  a  là  ,  ce  me  semble ,  quelque  chose  d'in- 
complet qui  montre  assez  bien  ce  qui  manque 
à  la  charité  des  Turcs. 

Il  n'existe  ici  d^hôpitaux  comme  les  nôtres 
que  pour  l'armée.  J'ai  vouluvoir  celui  qu'on 
vient  d'établir  à  Maltépé;  j'y  ai  été  conduit 
par  le  docteur  Corio  ,  médecin  français  ,  atta- 
ché à  l'établissement.  Le  plateau  de  Maltépé^ 
comme  je  vous  l'ai  dit ,  est  en  face  des  portes- 
d'Andrinople  et  d'Egri-Capou  ■  l'édifice  con- 
sacré à  l'hôpital  présente  de  loin  l'aspect 
d'une  caserne  ;  on  y  entre  par  une  grande 
cour  carrée  ,  autour  de  laquelle  s'élèvent  des 
corps  de  bâlimens  en  bois.  Nous  avons  par- 
couru les  salles  et  les  corridors  ;  on  y  voit  sur- 
tout une  grande  quantité  de  fenêtres  ,  ce  qui 
est  un  avantage  pour  l'été  et  un  inconvé- 
nient pour  la  saison  des  pluies  et  des  frimas; 
l'hôpital  renferme  à  peu  près  mille  ou  douze 
cents  malades;  l'organisation  du  service  est 
encore  très  -  imparfaite  ;  la  pharmacie ,  que 
nous  avons  visitée,  n'a  qu'un  très-petit  nombre 
de  médicamens;  toutes  les  maladies  sont  con- 
fondues, de  sorte  qu'un  soldat,  loin  de  se  gué- 
rir de  la  maladie  qu'il  a,  court  le  risque  d'en 
prendre  une  autre;  la  plupart  des  médecins 
attachés  k  l'établissement,  sont  d'une  grande 
ignorance;  un  de  ces  médecins,  qui  est  mu- 
sulman ,  avait  prié  le  |doctcur  Corio  de 
d  sséquer  avec  lui  une  tète  qu'il  s'était  pro- 
urée ;  après  la  première  leçon ,  le  docteur 


turc  est  venu  dire  qu'il  ne  pouvait  pas  con- 
tinuer, parce  qu'il  avait  fait  une  chute,  et  que 
cette  chute  était  un  avertissement  de  Dieu. 
L'ignorance  superstitieuse  n'est  pas  seulement 
le  partage  des  médecins,  mais  elle  règne  aussi 
parmi  les  malades  et  les  empêche  quelquefois 
de  guérir.  Pendant  que  nous  parcourions  les 
corridors  de  l'hôpital,  un  grenadier  d'une 
taille  desixpieds,  et  qui  paraissait  fort  comme 
un  Hercule,  a  pris  à  part  le  docteur  Corio  , 
et  lui  a  dit  tout  bas  que  le  mal  qu'il  souffrait 
était  l'effet  du  mauvais  œil.  Il  ne  voulait  pas 
qu'on  lui  tatât  le  pouls  en  présence  de  ses  ca- 
marades. Le  docteur  nous  a  dit  qu'il  avait 
déjà  vu  plusieurs  malades  comme  celui-là. 
Les  guérissez-vous  ,  lui  ai-je  dit  ?  — ;  Si  j'a- 
vais un  remède  contre  la  superstition,  m'a- 
t-il  répondu ,  je  n'aurais  pas  eu  besoin  de 
venir  jusqu^ici. — L'hôpital  deMaképé  a  deux 
petites  chapelles ,  où  les  soldats  qui  peuvent 
marcher  vont  faire  la  prière.  J'ai  été  pré- 
senté à  l'iman  attaché  àl'hospice.  Il  passe  poui* 
s'enivrer  quelquefois  ;  on  l'a  menacé  de  leren- 
voyer,  s'il  ne  se  corrigeait;  il  exprimait  ses  do- 
léances au  docteur  Corio  :  s'ils  me  renvoient, 
disait-il  ,  ils  ne  trouveront  pas  facilement 
quelqu'un  qui  lave  le  cadavre  comme  moi. 
Je  vous  dis  ceci  pour  vous  donner  une  idée 
de  ce  que  fait  un  iman  dans  un  hôpital  mili- 
taire. 

L'hôpital  de  Maltépé  n'est  pas  le  seul  hô- 
pital militaire  établi  à  Constantinople  ;  la 
garde  impériale  a  deux  hôpitaux  qui  passent 
pour  être  bien  tenus;  l'arsenal  a  aussi  son  hô- 
pital pour  ses  marins.  Si  j'en  ai  le  temps ,  je 
visiterai  ces  établissemens,  et  je  vous  en  par- 
lerai avec  quelques  détails. 

J'ai  vu  ces  jours  derniers  à  Solimanieh 
l'hôpital  des  aliénés.  Nous  sommes  entrés 
dans  une  cour  au  milieu  de  laquelle  est  un 
bassin  plein  d'eau.  Quelques  platanes  sont 
plantés  autour  du  bassin  ;  les  aliénés  habitent 
des  loges  dont  les  fenêtres  grillées  en  fer 
donnent  sur  la  cour.  Cette  enceinte  et  les  loges 
qui  l'entourent,  n'ont  rien  de  triste  que  le 
spectacle  des  infirmités  humaines  qu'on  y  ren- 
contre. Nous  nous  sommes  arrêtés  devant  cha- 
cune des  loges,  et  le  concierge  nous  a  fait 
l'histoire  des  malheureux  confiés  à  sa  surveil- 
lance. Parmi  ces  aliénés  se  trouvaient  trois  ou 
quatre  derviches,  qui  prononcent  toujours  le 
nom  d'Allah,  mais  qui  du  reste  ont  une  folie 
tranquille;  nous  ayons  cause  avec  un  pauvre 


LA   DOMINICALE. 


i^7 


jeune  homme  dont  le  père  a  été  décapité;  sa 
manie  est  de  croire  qu'il  a  été  décapité  aussi; 
il  se  croit  au  champ  des  morts,  et  s'entretient 
mystérieusement  avec  les  anges  du  sépulcre. 
Nous  lui  avons  adressé  quelques  questions, 
auxquelles  il  a  répondu  avec  un  très-g-rand 
sens.  Le  concierge  nous  a  montré  un  jeune 
nègre  qui  a  perdu  l'esprit  en  apprenant  à 
lire ,  et  deux  pompiers  à  qui  le  spectacle  et 
les  périls  des  incendies  avaient  ôté  la  raison. 
L'hospice  renferme  des  aliénés  qu'on  ne 
montre  pas  au  public  ;  on  m'a  parlé  d'un  re- 
négat ,  qui  était  revenu  à  la  foi  chrétienne ,  et 
qu'on  retient  enprison  comme  fou, pour  nepas 
lui  appliquer  la  loi  contre  l'apostasie.  Ou  m'a 
cité  un  visir  qu'on  accuse  d'avoir  trempé  dans 
un  complot ,  et  qu'on  fait  passer  pour  insensé, 
afin  de  lui  sauver  la  vie. 

Tous  les  aliénés  que  nous  avons  vus  sont 
liés  au  cou  par  une  chaîne  qui  tient  à  une  fe- 
nêtre ou  grillage  de  fer;  on  leur  donne  une 
couvertuie et  une  natte;  ils  ontchacuuun  pain 
et  une  cruche  d'eau;  l'établissement  n'a  aucun 
moyen  curatif  ;  l'acte  de  fondation  avait  éta- 
bli un  médecin,  et  lui  accordait  un  traitement 
de  trois  paras  par  jour,  aujourd'hui  ti'ois  paras 
ne  valent  pas  deux  centimes  de  notre  jnon- 
naie;  il  résulte  de  là  que  l'hospice  n'a  plus  de 
médecin  ;  car  on  ne  connaît  pas  à  Stamboul  la 
médecine  des  pauvres  :  l'établissement  ne 
subsiste  que  par  la  charité  des  étrangers  et  que 
par  les  secours  que  donnent  les  familles  des 
aliénés. 

J'ai  parlé  avec  le  concierge ,  et  je  lui  ai 
exprimé  ma  surprise  pour  l'espèce  d'abandon 
où  le  gouvernement  laissait  son  hospice.  Le 
gouvernement,  m'a-t-il  dit,  ne  dépense  ja- 
mais un  para  pour  un  établissement  de  cha- 
rité. Ce  sont  les  mosquées  qui  sont  notre  pro- 
vidence ;  quand  les  mosquées  sont  bien  ad- 
ministrées ,  tout  va  bien;  mais  souvent  la  cu- 
pidité et  la  mauvaise  foi  viennent  priver  les 
pauvres  de  leur  patrimoine.  Ajoutez  à  cela 
que  l'altération  des  monnaies  dénature  et 
change  la  valeur  des  libéralités  pieuses;  vingt 
établissemens  publics  se  trouvent  quelquefois 
ruinés  par  une  refonte  de  piastres  qui  fait  la 
fortune  d'un  directeur  et  de  quelques  hommes 
de  la  cour.  «  Je  conçois  ,  lui  ai-je  répondu,  les 
obstacles  que  vous  devez  ti'ouver  pour  servir 
l'humanité  souffrante  ;  mais  pourquoi  p'a-t-on 
pas  eu  quelque  déférence  pour  les  fous  ,  dans 
un  pays  où  la  folie  passe  pour  avoir  quelque 


chose  de  divin  ?  Pourquoi  les  aliénés  confiés 
à  votre  gardesont-ils  chargés  de  pesantes  chaî- 
nes et  traités  plus  diu-ement  que  des  crimi- 
nels ?»  —  Le  concierge  ,  embarrassé  de  ma 
question,  s'est  contenté  de  me  répondre  qu'il 
y  avait  plusieurs  sortes  de  fous  ;  je  n'ai  pas 
trop  compris  ce  qu'il  voulait  me  dire.  Oia  voit 
beaucoup  de  gens,  a-t-il  ajouté,  qui  sont  privés 
delà  raison,  et  fJ.ans  lesquels  réside  l'esprit 
de  Dieu;  ce  ne  sont  pas  ceux-là  qu'on  met  en 
prison.  J'ai  voulu  savoir  l'opinion  du  con- 
cierge sur  cette  espèce  de  parenté  que  les  Turcs 
ont  établie  entre  l'esprit  de  sainteté  et  l'alié- 
nation mentale  :  la  raison  (je  vous  répète  les 
paroles  du  concierge  musulman),  la  raison  a 
été  donnée  à  Ihomme  pour  le  conduire  dans 
cette  vie;  dès  qu'elle  se  z'etire ,  il  faut  bien 
que  la  bonté  divine  prenne  sa  place.  Cette 
raison  ne  réussirait  pas  sans  doute  auprès  de 
nos  grands  philosophes;  pour  moi,  je  m'en 
contente  ,  car  j'y  trouve  la  simple  et  naïve 
poésie  de  la  charité. 

Chaque  secte  religieuse  de  Stamboul  a  ses 
hospices  pour  les  aliénés.  Celui  des  Grecs  est 
près  de  la  porte  d'Egri  Capou.  Les  aliénés  n'y 
sont  guère  mieux  traités  que  dans  les  hospices 
des  Turcs.  En  visitant  cet  établissement ,  je 
suis  entré  dans  une  église  où  plusieurs  malheu- 
reux se  trouvaient  enchaînés  aux  stalles.  Au 
fond  de  l'église ,  quelques  papas  étaient  en 
prières;  les  insensés  agitaient  leurs  chaînes  , 
jetaient  des  cris,  nous  menaçaient  de  la  voix 
et  du  geste;  les  papas  se  sont  misa  les  exor- 
ciser ;  dans  ce  mélange  de  la  superstition 
et  de  l'aliénation  mentale,  on  ne  sait  trop  de 
quel  côté  se  montrent  le  plus  les  infirmités 
humaines.  Pour  moi ,  qui  ne  trouve  rien 
de  plus  effrayant  ,  rien  de  j)lus  triste  que 
le  spectacle  d'un  homme  privé  de  sa  raison  , 
je  n'eus  pas  le  courage  d'adresser  la  moindre 
parole  ni  aux  papas  qui  faisaient  leurs  exor- 
cismes,  ni  aux  malheureux  aliénés  qui  criaient 
dans  les  stalles;  j'ai  jeté  quelques  piastres  sur 
le  parvis^  et  je  me  suis  enfui  ,  en  priant  Dieu 
de  veiller  sur  les  pauvres  malades  de  cet  hos- 
pice et  sur  ceux  qui  veulent  les  guérir. 

Lne  remarque  toutefois  que  j'ai  pu  faire, 
en  visitant  les  hospices  des  Grecs  et  des  Turcs, 
c'est  que  l'aliénation  mentale  ne  se  manifeste 
pas  de  la  même  manière  chez  les  deux  nations. 
Chez  les  Grecs  la  folie  éclate  par  une  exaltation 
vive,  par  des  transports  bruyans,  par  des  pa- 
roles précipitées;  dans  les  accès  du  délire,  les 


^28 


LA    DOMINICALE. 


Osmanlis  conservent  presque  toujours  cette 
gravité  silencieuse  ,  ce  calme  imperturbable 
qu'où  retrouve  dans  toutes  les  circonstances 
de  leur  vie  ordinaire. 

Lorsque  j'ai  visité  l'hospice  des  aliénés  que 
les  Arméniens  ont  établi  dans  le  quartier  des 
Sept-Tours  ,  celui  qui  me  conduisait,  m'a. 
montré  un  cercueil  dans  lequel  on  venait  de 
déposer  un  mort,  et  il  me  dit  :  Voila  comme 
on  guc'rit  dans  ce  lieu!  J'ai  jugé  par  là  qu'il  en 
était  de  l'hospice  des  Arméniens  comme  des 
Turcs,  et  qu'on  n'y  employait  point  des  moyens 
curatlfs.  Aptes  nous  avoir  montré  les  loges  des 
fous,  le  directeur  de  l'établissement  nous  a  fait 
entrer  dans  une  gi'ande  salle  où  sont  enfermés 
quelques  jeunes  gens;  ce  sont  les  familles  qui 
les  envoient  là  pour  les  corriger.  «  Comment 
traitez-vous  vos  jeunes  captifs  ?  ai-je  dit  au  di- 
recteur.— On  les  nourrit  au  pain  et  à  l'eau; 
on  leur  donne  quelquefois  la  bastonnade  ,  on 
1  ;s  force  de  travailler.  — En  corrigez- vous 
quelques-uns? — Il  est  rare  qu'ils  ne  sortent 
d'ici  meilleurs  qu'ils  y  Jsont  entrés.  »  'Je  n'ai 
pu  en  savoir  davantage. 

J'ai  demandé  s'il  y  avait  à  Stamboul  un  hos- 
pice pour  les  enfans  trouvés;  on  m'a  répondu 
que  non,  et  je  n'en  suis  pas  surpris.  Dans  un 
pays  où  la  débauche  non  permise  estpuniejde 
mort ,  où  le  concubinage  est  autorisé  et  pro- 
duit des  enfans  légitimes,  comment  s'oecupe- 
rait-on  des  bâtards  ! 

Il  n'y  a  point  do  grande  ville  où  les  enfans 
trouvés  soient  moins  nombreux  qu'à  Stam- 
boul; à  Paris,  on  expose  les  enfans,  parce  que 
leurs  parens  ne  peuvent  les  eutrenir;  à  Cons- 
tantinople,  il  arrive  quelquefois  qu'on  les  fait 
élever,  pour  les  adopter  ou  pour  les  vendre. 
J'ai  remarqué  ici  une  bien  grande  singularité 
dans  la  législation  criminelle  des  Turcs;  on 
est  puni  pour  avoir  enlevé  l'enfant  d'un  es- 
clave; on  ne  l'est  point  pour  avoir  enlevé  l'en- 
fant d'une  personne  libie;  dans  le  piemier 
cas,  la  justice  peut  apprécier  la  valeur  de  l'ob- 
jet volé  ;  dans  le  second  ,  elle  ne  le  peut,  car 
on  ne  connaît  le  prix  que  de  ce  qui  se  vend. 

J'ai  remarqué  en  général  que  les  lois  en 
Turquie  ne  veillent  pas  sur  la  naissance  de 
l'homme,  et  sur  le  berceau  de  l'enfance, 
comm;  nos  sociétés  policées.  L'infanticide 
n'est  puni  que  d'une  ]ieiue  correctionnel  le  ; 
l'avortemcnt,  s'il  est  autorisé  par  le  maître  de 
la  famille,  ne  peut  être  poursuivi  en  justice. 
Aussi  cecriaie  est-il  fi'cquent  dans  les liaieius; 


on  a  représenté  au  sultan  Mahmoud  qu'il  mân- 
querait-à  la  fin  de  serviteurs  et  de  soldats.  Quel- 
ques femmes  juives,  qu'on  accusait  d'être  les 
complices  du  désordre,  ont  été  noyées  dans  le 
Bosphore;mais  la  législation  estrestéela  même. 

MiCHAUD  ,  de  l'Académie  française. 


VOYAGE 

A  PRAGUE    ET  A  LÉOBEN, 
Par  le  Vicomte  Walsh  (i). 

Personne  de  nous  n'a  oublié  le  récit  si 
simple  et  si  plein  d'intérêt  que  nous  a  fait 
Bérard  de  son  voyage  à  Prague.  Cette  route 
de  l'exil,  bien  des  pèlerins  nouveaux  l'ont 
parcourue  depuis,  bien  de  nobles  têtes  qui 
passent  couvertes  devant  les  puissans  du  jour 
sont  allées  s'incliner  jusqu'à  teri-e  devant  la 
majestée  tombée.  C'est  que,  voyez- vous,  les 
uns  ambitionnent  une  larme  d'attendrissement 
de  l'exilé,  comme  d'autres  ambitionnent  les 
faveurs  du  trône;  c'est  que  pour  ceux-là  le 
malheur  a  son  prestige  et  son  culte  ,  c'est 
que  toute  la  pompe  des  cours  les  eût  trouvés 
froids  et  indifférens  ,  et  qu'une  couronne 
de  roi  brisée  sur  la'tête  d'un  enfant  réveille  en 
eux  le  feu|de  l'âme  et  l'enthousiasme  du  cœur. 

Or  donc ,  parmi  les  nombreux  pèlerins  de 
la  France  monarchique  ,  le  fils  de  cet  écrivain 
que  nous  savons  par  cœur,  tant  ses  pages  sont 
palpitantes  de  fidélité,  avait  bien  sa  place  mar- 
quée. Et  il  se  mit  en  route,  le  jeune  ciicva- 
lier,  et  comme  Tîérardil  dit  :  S'il  plaît  à  Dieu, 
j'irai  à  Prague  saluer  le  roi  de  France  I  et  il 
partait  le  cœur  joyeux  et  le  front  haut ,  car 
son  père  lui  avait  dit:  «  Je  te  bénis  d'avoir 
eu  celte   idée...    sur  le  chemin  que   tn   vas 

prendre,  tu  ne  seras  ni  foulé  ni  coudoyé 

Pars  donc,  va  honorer  la  vieillesse,  le  malheur, 
et  la  vertu;  va  jurer  fidélité  au  bon  droit; 
pars  :  on  ne  peut  jamais  aller  trop  loin  pour 
faire  ce  qui  est  bien.  »  —  Et  le  voilà  chemi- 
nant sur  la  route  d'Allemagne,  jetant  un  coup- 
d'œil  rapide  sur  les  monumens  et  sur  les  villes 
qu'il  traverse  presque  en  courant;  car  pour 
lui  le  voyage  n'a  qu'un  but  :  Prague  ! 

A  Mayence  il  s'arrête  un  instant,  et  voilà 
qu'au  fond  d'une  auberge  allemande  ,  le  nom 
de  la  glande  Vendée  liu  piocure  un  accueil 
amical  : 


(I)  (Voir  aux  aiinonoes,  ) 


Siip})li'inr]tl. 


SUPPLÉME^T    A  LA    DOMI>*ICALE    DU    ^O    DECEMBRE. 


^^9 


j)   Nous  .sommes  de  la  "Veudée. 

À  ces  mots,  une  vieille  dame  qui  était 
assise  au  fond  de  la  salle  se  leva...  et,  d'une 

voix    tremblante  ,     s'écria  :    Vendée  ! 

"Vendée  ! 

\"  —  Oui,  Madame  ,  nous  sommes  de  ce  pays- 
îà....  et  nos  pères  et  nos  frères  y  étaient  sol- 
dats. 

—  Oh  î  grand  pays  ! —  noble  pays  î  répéta 
la  maîtresse  de  l'hôtel ,  qui ,  appuyée  sur  sa 
béquille  ,  vint  vers  ime  grande  armoire  ,  et 
appela  ses  filles  qui  étaient  à  travailler  dans 
une  pièce  voisine....  Elle  leur  dit  quelques 
mots  ,  et  aussitôt  du  linge  blanc  comme  la 
neige  fut  étendu  sur  la  table.  Pendant  que 
Tune  de.",  (L^moiselles  de  la  maison  faisait  ces 
apprêts,  l'autre  apportait  du  vin  du  Rhin,  en 
nous  assurant  que  c'était  ce  qu'il  y  avait  de 
meilleur  dans  la  cave  de  sa  mère. 

De  la  grande  armoire ,  la  maîtresse  de  l'hô- 
tel tira  un  de  ces  gâteaux  que  les  Allemands 
appellentya/vzi'a^e  ;  puis ,  nous  en  ayant  cou- 
pé de  larges  parts  ,  et  nous  avant  versé  rasade 
de  vin  couleur  de  topaze  :  A  Vendée!  à  Ven- 
dée !  s'écria  la  vieille  dame  I  à  bons  royalistes  I 
Et  parlant  ainsi ,  la  bonne  allemande  avait 
des  larmes  dans  les  yeux  ;  ses  filles  aussi 
étaient  animées  des  mêmes  sentimcus.  Nous, 

nous   pleurions  presque  de  joie cela  fait 

tant  de  bien  de  voir  aimer  ceux  qu'on  aime  , 
admirer  ceux  qu'on  admire....  Ce  mot  de 
Vendae,  faisant  battre  le  cœur  d'une  étran- 
gère à  plus  de  qua  re  cents  lieues  du  pays  , 
l'évélait  toute  sa  magie.  ;> 

Nous  voici  arrivés  à  Prague  ,  avec  le  voya- 
geur fidèle.  A  peine  descendu  de  voiture  ,  il 
J'epart  pour  Buschtirhad,  car  ceux  qu'il  cher- 
che n'en  sont  pas  revenus  encore.  Laissons-le 
rendre  compte  des  sentimens  qu'il  éprouve  ; 

a  Je  ne  sam^ais  exprimer  combien  j'avais 
le  cœur  gros  d'émotion  et  de  bonheur  ,  et  ce- 
pendant combien  j'étais  [encore  attristé  de 
tout  le  matériel  du  château,  du'Jchemin  qui 
y  conduit  et  de  cet  air  d'exil  et  de  bannisse- 
siient  qui  régnait  partout.  Je  voulais  repousser 
pour  rendre  le  contraste  moins  dur,  le  sou- 
venir de  la  pompe  des  Tuderies ,  ces  im- 
ïnenjes  salons  avec  leurs  dorures,  ces  riches 
galeries,  et  ces  gardes  nombi-euses. . . .  Tci  , 
rien  de  tout  cela  :  le  chemin  ,  qui,  depuis  la 
grande  route  de  Prague  à  Carsbald  ,  conduit 
au  château  de  Buschtirhad ,  est  une  allée  de 
pommiers  à  quatre  rangs ,  véritable  chemin 


de  traverse  de  Bretagne  transplanté  en  Nor- 
mandie et  de  là  en  Bohèiue. 

«  Pour  parvenir  dans  la  cour  d'homieur ,  à 
peine  une  misérable  barrière  en  bois  peiilt  !... 
impossible  de  marcher  dans  les  avenues  tant 
elles  sont  mal  entretenues;  les  ronces  et  les 
oities  croisient  vite  sur  le  chemiu  des' 
bannis  !...  Enfin  ,  cette  affreuse  solitude  ,  l'as- 
pect désolé  du  paysage ,  tout  cela ,  dis-je 
m'avait  grossi  le  cœur  :  et,  pour  la  première 
fois ,  je  me  pris  à  aimer  les  troupes  étrangères, 
envoyant  que  les  soldats  autrichiens  avaient 
fourni  un  poste  d'honneur  au  clidteau,  et  placé 
deux  sentinelles  sous  la  voûte  du  grand  esca- 
lier. » 

Mais  bientôt  toute  cette  tristesse  s'évanouit  : 

»  A  peine  parvenu  dans  un  petit  salon  vert, 
bien  meublé  ,  M.  le  duc  de  Blacas  a  ouvei't 
la  porte  du  roi...  et  notre  vieux,  notre  bon, 
notre  excellent  prince  est  venu  droit  à  moi , 
comme  à  un  ami  et,  me  donnant  la  main, 
m'a  dit:  Je  suis  heureux  de  vous  revoir,  mon 

enfant...  Mais  ici] je  m'arrête Il  y  aurait 

orgueil  à  redire  à  d'autres  qu'à  vous  et  à  ma 
mère ,  les  paroles  d'intérêt  et  de  bonté  que 
l'auguste  vieillard  m'a  adressées.  » 

Il  faut  lire  encore  dans  l'ouvrage  de  M.  le 
vicomte  Walsh  ,  le  récit  des  momeus  passés 
auprès  de  Mademoiselle,  de  Madame  la  dau- 
phine,  et  cette  scène  du  jour  de  la  majorité 
d'Henri  V,  où  debout  au  milieu  de  l'élite  de 
la  jeune  France,  lejeune  prince  repondait  par 
un  cri  de  l'/i'e  la  France  !  au  vieux  cri  fran- 
ç;ais  retentissantsousles  voûtes  de  Buschtirhad, 
puis  le  voyage  à  Léoben.  L'espace  nous  man- 
que pour  rendre  un  compte  plus  détaillé  de 
ce  livre  qui  a  sa  place  marquée  à  côté  des 
Lettres  Vendéennes,  Dans  cette  noble  famille, 
le  talent  est  héréditaire,  comme  la  fidélité, 
et  l'on  ne  sait  qui  l'on  doit  le  plus  applau- 
dir du  voyageur  ou  de  l'écrivain. 

P'oir  aux  Annonces  ). 


'ISO 


LA   DOMINICALE. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

îlOME.  Le  mardi,  !9  novembre,  la  congrégaliou 
des  rits  s'est  réunie  au  Vatican ,  et  M.  le  cardinal 
Sala  y  proposa  le  doute  sur  les  miracles  opérés  par 
d'intercession  du  vénérable  serviteur  de  Dieu ,  Jean 
Grande  ,  né  dans  le  diocèse  de  Séville.  L'humanité 
<le  cet  homme  de  bien  était  admirable.  Il  voulut 
substituer  à  son  nom  de  famille  celui  de  pécheur, 
<]uoique  depuis  ses  premières  aimées  il  eût  mené 
vne  vie  exemplaire  et  vertueuse.  Sa  charité  pour 
Je  prochain  était  aussi  fort  remarquable,  et  c'est  ce 
qui  l'engagea  à  choisir  l'institut  de  Saint-Jean  de 
Dieu,  ou  des  hospitaliers  dits  Faites  bien.  Frères. 
Il  y  fit  les  vœux  de  religion  et  y  persévéra  jusqu'à 
^a  mort.  Il  sut  recueillir  tant  d'aumônes  ,  qu'il  fut 
en  état  de  fonder  un  bel  hôpital  à  Xérès  de  la  Fon- 
lera,  diocèse  de  Séville ,  et  il  y  contracta  une  ma- 
ladie contagieuse  pour  n'avoir  pas  voulu  s'éloigner 
du  lit  de  ses  chers  malades.  Il  mourut  dans  de 
grands  sentimens  de  fer^eur,  le  5  juillet  1690,  à 
l'âge  de  Si  ans.  Pie  VI  a  déclaré  l'héroïsme  de  ses 
vertus. 

—  Le  refus  qu'a  fait  le  chapitre  de  Saint-Gall  de 
se  soumettre  aux  exigences  du  grand  conseil,  a  eu 
les  suites  les  plus  funestes.  Le  grand  conseil ,  n'é- 
coutant que  de  sinistres  conseils ,  a  pris  la  mesure 
!a  plus  hardie.  Par  une  délibération  du  19  novem. 
bi  e,  qui  a  été  fort  longue,  fort  agitée,  et  où  les  opi- 
nions les  plus  violentes  ont  été  exposées  et  soute- 
nues avec  cette  chaleur  qui  enfante  les  révolutions 
les  plus  désastreuses ,  le  grand  conseil  a  prononcé 
(pie  le  chapitre  était  dissous,  que  l'élection  de  M. 
Zurcher,  comme  adminislraîeur  du  diocèse ,  était 
annulée ,  qu'un  autre  adminisîraleur  serait  nommé 
par  le  grand  conseil ,  que  les  chanoines  évacue- 
raient le  palais  épiscopal  et  recevraient  une  indem- 
nité ,  et  que  les  clefs  de  ce  bâtiment  seraient  remi- 
ses aux  mains  du  conseil  d'administration  catholi- 
que. Il  est  à  peine  croyable  que  cette  affligeante  dé- 
cision, qui  livre  le  diocèse  de  Saint-Gall  à  des  trou- 
bles dont  il  est  impossible  de  prévoir  l'issue ,  a  été 
prise  à  la  majorité  de  00  voix  contre  12  seulement. 
Elle  a  été  principalement  combattue  par  MM.  Falk 

-et  Rutly  ;  mais  MM.  Henné,  Weder  et  Gruber  l'ont 
ïsoutenue  de  toute  la  fougue  de  leur  caractère.  On 
retrouve  là  le  même  esprit  qui  domine  dans  l'ouest 
■de  l'Allemagne,  où  les  partisans  de  la  réforme  veu- 
lent introduire  dans  la  religion  les  innovations  les 
plus  téméraires,  et  marchent  hautement  à  unschis- 
Jîie  déplorable. 

—  Mgr.  l'archevêque  de  Paris  a  célébré  diman- 
che, 8  décembre,  une  basse  messe  dans  la  chapelle 
des  dames  de  l'Enfant  Jésus ,  impasse  des  Vignes. 
A  l'Lssue  de  la  bénédiction  du  Saint-Sacrement, 
donnée  par  Iç  prélat,  une  qi  èfe  a  élé  faite  en  faveur 


des  orphelines  du  choléra ,  qui  soni  au  Bombf e  de 
60  dans  ce  pieux  asile  de  la  charité  chrétienne. 
Monseigneur,  accompagné  des  membres  de  l'asso- 
ciation dite  ûe&Orphelins  du  choléra,  a  visité  l'é- 
tablissement ,  qui  est  remarquable  par  Ja  propreté 
et  le  bon  ordre  qui  y  régnent,  grâces  aux  soins  des 
dames  religieuses  qrj  ont  pour  ces  pauvres  enfans 
une  tendresse  toute  maternelle.  On  s'est  ensuite 
rendu  au  réfectoire ,  et  c'est  là  que  de  nombreux 
spectateurs  ont  été  vivement  touchés  en  voyant 
Mgr  l'archevêque  de  Paris'  adresser  des  paroles  de 
bonté  aux  petites  orphelines ,  et  leur  servir  lui-mê- 
me les  mets  dont  se  composait  leur  modeste  repas. 
Le  spectacle  de  cette  charité  si  do\îce  et  si  humble 
faisait  naître  une  foule  de  réflexions.  Qne  n'ea 
étaient-ils  les  témoins ,  ces  hommes  ennemis  irré- 
conciliables de  la  religion ,  qui  inspire  une  si  admi- 
rable vertu  !  Que  n' ont-ils  vu  ce  bon  pasteur,  qui 
pouvait  dire  naguère,  à  l'exemple  de  son  divin  maî- 
tre ,  qu'il  n'avait  pas  où  reposer  la  iéie>  entouré 
de  la  nombreuse  famille  dont  il  est  devenu  le  père  T 
L'impiété  l'a  dépouillé  de  tout  ce  qu'il  possédait ,  et 
voilà  cependant  que  le  pauvre  est  abandonné  à  ses 
soins,  qu'il  est  devenu  la  providence  de  l'orpheîin. 
Si  mauvais  que  soient  les  jours  où  nous  vivons,  nous 
serions  doublement  coupables  de  désespérer  du  ^- 
lut  de  la  Frajice  ;  les  prodiges  que  la  charité  y  opère 
sont  un  gage  certain  de  notre  restauration  reli- 
gieuse. 

—  M.  le  cardinal-archevêque  d'Auch  a  publié  ^ 
le  26  novembre ,  une  circulaire  à  ses  curés ,  pour 
leur  annoncer  le  sacre  de  M.  Casanelli,  évêque 
d'Ajaccio ,  et  les  inviter  à  faire  des  prières  en  con- 
séquence. Son  Em.  fait  l'éloge  du  nouvel  évêque , 
dont  vous  avez,  dit-il,  «*pro« ré  le  zèle ,  et  dont 
vous  connaissez  les  qualités  aimables,  la  piété  et 
les  vertus  ecclésiastiques.  M.  le  cardinal  parle  des 
démarches  qu'il  a  faites  pour  retenir  auprès  de  lui 
cet  excellent  coopérateur  ;  mais  il  a  fallu  se  rendre 
aux  ordres  du  saint  Père ,  qui  lui  a  commandé  ce 
pénible  sacrifice.  Le  sacre  de  M.  l'évêque  d'Ajac- 
cio a  dû  avoir  lieu  à  Auch  le  dimanche,  8  de  ce 
mois. 

—  Le  jubilé  a  été  ouvert  à  Nancy  le  8  décembre. 
M.  l'évèciue  a  publié  à  ce  sujet  un  maiidement  où 
nous  avons  remarqué  le  passage  suivant  -. 

«  Les  lois  divines ,  dit  le  prélat ,  ne  sont  pas , 
conmie  les  lois  humaines ,  soumises  à  des  vicissi- 
tudes, sujettes  à  être  modifiées.  Le  Seigneur  peut , 
sans  doute,  permettre  que  les  nations  changent 
d'institution  comme  de  vêtement ,  et  que  leurs  gou- 
vernemens  nous  apparaissent  sous  des  formes  in- 
constantes et  toujours  nouvelles  ;  mais  lui ,  il  reste 
toujours  le  même,  et  ses  commandemens  sont 
inaltérables.  Nous  ne  prétendons  point  apprécier 
ici  tous  ces  systèmes  politiques,  si  multipliés  de  dos 
jours,  délaissés  presque  aussitôt  qu'ils  ont  élé  con- 
çus ,  qui  se  succèdent  et  se  poussent  comme  les 
vagues  tumultueuses  d^une  mer  agitée.  Ministres 


LA    DOMINICALE, 


-151 


<l'un  royaume  qui  n'est  pas  de  ce  monde ,  nous  ne 
viendrons  pas  discuter  avec  vous  les  bases  d'un  gou-  1 
vernement  terrestre.  Notre  mission ,  à  nous ,  est 
de  pacifier  toutes  les  discordes,  de  dominer  toutes 
Jes  dissenfîlons  par  !a  religion,  de  réconcilier  les 
hommes  avec  Dieu  par  la  pénitence ,  et  les  homme«; 
entre  eux  par  la  charité.  Sans  doute ,  nous  ne  sau- 
rions souffrir  que  vous  alliez  sans  discernement 
anêier-le  vrai  avec  ie  faux ,  appeler  bien  le  mal ,  ni 
étendre  jusqu'au  péché  votre  tolérance  pour  le  pé- 
cheur. Eh  !  par  quelles  larmes  assez  amères  pour- 
rions-noViS  déplorer  cette  affreuse  confusion  des 
choses  divines  et  humaines,  ce  bouleversement 
cfidées  et  de  principes ,  ce  chaos  général  où  ,  malgré 
Ja  nouvelle  confusion  des  langues  envoyées  par  le 
Seigneur  pour  châtier  l'orgueil  des  ouvriers  de  la 
nouvelle  Babel ,  chacun  à  soi  seul ,  s'enîendant  à 
peine  soi-même ,  n'en  continue  pas  moins  son  tra- 
vail ;  monstrueux  assemblage  de  tant  de  crimes  et 
de  tant  d'erreurs  aussi  funestes  que  contraires  aux 
lois  de  la  souveraine  justice  !  filais ,  sans  entrer  dans 
le  détail ,  nous  nous  contenterons ,  au  milieu  de 
tant  de  Laines  et  de  partis ,  de  rappeler  ce  que  tant 
de  personnes  oublient ,  ce  que  nul  ne  saurait  contes- 
ter, que  la  religion  seule  est  puissante  pour  le  bon- 
îieur  des  hommes ,  non-seulement  dans  une  autre 
vie ,  mais  en  celle-ci  ;  que  ,  ce  qui  lui  est  contraire , 
ne  pouvant  jamais  être  bon  et  utile,  il  ne  saurait 
donc  y  avoir  rien  de  meilleur ,  pour  toute  société , 
que  ce  qui  est  le  plus  conforme ,  le  plus  favorable  à 
la  religion,  et  que  tout  doit  être  estimé  d'après  cette 
règle ,  aussi  sûre  dans  son  principe  et  antique  dans 
son  enseignement ,  qu'universelle  et  bienfaisante.  » 

—  La  fêle  de  Saint-Eloy ,  en  grande  vénération 
dans  la  ville  de  Bourges ,  n'y  avait  pas  eu  lieu  de- 
puis trente-deux  ans.  Cette  année,  dix  corpora- 
tions ou  corps  d'état  se  sont  réunies  poair  remettre 
en  vigueur  cet  ancien  et  pieux  usage ,  et  ont  fait  cé- 
lébrer un  ser>  ice ,  dans  l'église  de  Saint- Bonnet , 
avec  toute  la  pompe  que  la  localité  peut  permettre, 
la  foule  s'y  est  portée,*  et  jamais  le  lieu  saint 
n'avait  été  témoin  de  plus  de  recueillement.  Le 
lendemain ,  une  messe  de  Requiem  a  été  dite  pour 
les    onfrères  défunts. 

—  On  écrit  de  Chai'tres  : 

Sous  le  règne  de  Robespierre,  les  frères  des  écoles 
chrétiennes ,  qui  étaient  établis  à  Chartres  depuis 
l'année  1770,  furent  contraints  de  quitter  la  ville, 
les  habitans  s'empressèrent  de  les  rappeler  dès  que 
les  circonstances  le  permirent.  Ces  respectables 
instituteurs ,  au  nombre  de  cinq ,  sont  encore  à  la 
veille  de  fermer  leurs  écoles.  Chacun  d'eux  rece- 
vait annuellement  une  som.me  de  600  francs  ;  sur  la 
proposition  de  M.  le  maire ,  le  conseil  municipal 
vient  de  réduire  ce  traitement  à  la  somme  dérisoire 
de  200  francs.  Celte  réduction,  arrêtée  le  12  no- 
vembre ,  et  signifiée  le  28  du  même  mois ,  aura  un 
effet  rétroactif,  elle  datera  du  31  octobre. 

Le  conseil  municipal  de  la  même  ville  a  arrêté 


qu'il  serait  annuellement  distribué  une  somme  de 
1500  francs  aux  comédiens  ambulans  qui ,  pendant 
quelques  mois  d'hiver,  ouvrent  une  fois  par  semaine 
une  école  de  mœurs. 

—  Le  conseil  municipal  de  Nevers  vient  de  reti- 
rer aux  vicaires  de  la  paroisse  de  Saint-Cyr,  qui  est 
la  cathédrale,  le  supplément  de  traitement  qui  leur 
était  alloué  par  la  ville.  Le  prétexte  a  été  que  la 
fabrique  était  assez  riche  pour  se  charger  de  celte 
dépense.  Ce  conseil  avait  précédemment  supprimé 
le  traitement  des  Frères  des  écoles  chrétiennes. 

—  Le  docteur  Prati,  apôtre  sainî-simonien ,  a 
prêché  à  Londres ,  la  semaine  dernière,  sur  «  l'or- 
ganisalion  de  l'industrie.  »  Ses  auditeurs  l'ont 
écouté  dans  un  profond  silence ,  qu'ils  ont  rompu 
néanmoins  à  la  fin  de  son  sermon,  pour  lui  deman- 
der si  c'était  lu  tout  ce  qu'il  voulait  prouver.  Il  pa- 
raît qu'aucun  d'eux  n'avait  eu  le  bonheur  de  le 
comprendre.  Pressé  de  toutes  par! s  de  développer 
sa  doctrine  sur  «  la  communauté  des  femmes ,  »  le 
respectable  apôtre ,  qui  ne  se  voyait  environné  que 
d'incrédules ,  a  réussi  avec  assez  d'adresse  à  esqui- 
ver les  questions  qui  lui  étaient  adressées. 

—  Après  la  notice  que  nous  avons  donnée  dans 
notre  dernier  numéro  sur  le  pape  Grégoire  XVI , 
les  lecteurs  de  la  Dominicale  aimeront  sans  doute 
les  détails  suivans  : 

Le  pape  se  lève  à  quatre  heures  du  matin  en 
toute  saison.  Ses  exercices  religieux,  et  nommé- 
ment la  prière ,  la  méditation  ,  la  célébration  de  la 
messe  et  une  lecture  pieuse,  ahsoibent  à  peu  près 
trois  heures.  A  sept  heures  commence  le  travail 
avec  les  ministres  et  les  autres  r>ersonnes  chargées 
de  l'administration  temporelle  des  Etats  de  l'Eglise. 
Plusieurs  heures  se  passent  dans  ces  laborieuses 
occupations.  Le  Saint-Père  ne  déjeune  point ,  mais 
quelquefois  il  prend  une  tasse  de  café. 

Quand  le  travail  ministériel  est  terminé ,  le  pape 
reçoit  ceux  de  ses  sujels  qui  ont  à  lui  parler  d'affai- 
res, ou  bien  il  donne  audience  à  quelques  étrangers. 
Aucune  heure  n'est  fixée  pour  le  dîner,  seul  repas 
que  fasse  le  souverain  Pontife;  mais  quand  le  tra- 
vail commence  à  devenir  moins  important  et  moins 
pressé,  S.  S.  prend  seul  une  réfection  simple  et  peu 
abondante  :  ce  serait  calculer  trop  haut  que  d'éta- 
blir ces  repas ,  y  compris  le  vin  et  le  dessert,  à  25  f. 
par  semaine.  Après  quelques  instans  de  méridienne 
et  quelquefois  de  prière ,  le  pape  se  promène  pen- 
dant une  heure  ou  deux  dans  son  jardin ,  et  alors 
les  étrangers ,  déjà  reçus  en  audience  particulière , 
sont  admis  à  lui  présenter  les  dames  de  leur  famille. 

A  cinq  heures  après  midi ,  Sa  Sainteté  rentre 
dans  son  cabinet  et  reçoit  les  préfets  ou  les  secré- 
taires des  diverses  congrégations  ecclésiastiques, 
les  prélats  étrangers  et  autres  personnes  avec  les- 
quelles il  doit  s'occuper  des  affaires  de  l'église  :  ce 
travail  dure  généralement  jusques  après  huit  heures 
du  soir  et  assez  souvent  ju.>qn*à  neuf  heur.es..  Alors 


■T32 


LA    DOMINICALE. 


coimiioiiceiit  les  exercices  de  dévotion  qui  précè- 
dent son  conclier. 

Cet  ordre  est  souvent  inlevrouipu  par  ia  nécessité 
de  présider  les  congre jal ion»;  de  cardinaux  et  de 
prélats  dans  les  occasions  spéciales  et  importantes, 
de  tenir  les  consisloires  où  se  rassemble  le  sacré 
collège  tout  entier,  et  enfin  d'officier  publiquement 
à  certaines  fêtes  solennelles.  Quelquefois  aussi , 
bien  rarement ,  le  pape  fait ,  en  voiture  ou  à  pied  , 
une  promenade  de  quelques  milles  dans  les  champs 
pour  respirer  un  air  plus  pur  et  détendre  son  esprit 
fatigué  par  une  application  conlinuelle  aux  affaires 
les  plus  importantes  qui  puissent  peser  sur  un 
homme.  C'est  là,  sans  contredit,  une  indulgence 
bien  légère  pour  un  vieillard  de  soixante-neuf  ans, 
constamment  accablé  sous  le  poids  des  affaires 
temporelles  et  de  celles  qui  touchent  à  l'éternité. 

Quelquefois,  quand  le  temps  ne  permet  ni  les 
excursionsdans  la  campagne ,  ni  la  promenade  dans 
le  jardin ,  le  père  commun  des  fidèles  va  contem- 
pler pendant  quelques  instans  ces  nobles  pro<li!c- 
tions  de  la  nature  et  de  l'art  qui  remplissent  les  ga- 
leries du  Vatican.  Pour  faire  un  reproche  à  Gré- 
goire XVI  d'un  tel  moyen  de  dislraclion  ,  il  fa!i- 
drait  saas  doute  ressembler  à  cet  homme  qui  fut 
scandalisé  en  voyant  Saint-Jean  i'évangéliste  s'a- 
muser dans  un  moment  de  repos  à  regarder  un 
épervier. 

— Le  feu  ayant  consumé  la  maison  d'une  pauvre 
veuve  de  la  Chapelle  Saint -Mesmin  (Loiret;, 
M.  l'Evèque  d'Orléans  s'est  empressé  de  venir  au 
secours  de  celte  mère  de  famille. 


Eloquexxe  SACREE.  —  Les  mercredis  el  les 
samedis,  à  midi,  Mgr.  l'évèque  de  Maroc,  profes- 
seuv,  s'occupera  des  orateurs  ecclésiastiques  anciens 
et  modernes  comparés  ensemble. 


COURS  DE  SORBONNE.  Année  1803  —  I8Ô4. 
Dogme.  —  Les  marcredis  el  les  vendredis,  à 
une  heure  et  demie,  M.  l'abbé  Receveur,  profes- 
seur suppléant,  traitera  de  l'infaillibilité  de  l'É- 
glise, des  conciles  et  de  l'autorité  du  souverain 
Pontife. 

Morale.  —  Les  mercredis  et  les  samedis ,  à  une 
heure,  M.  ra!)bé  Grouet-d'Arcy,  professeur,  con- 
tinuera son  traité  de  la  législation,  el  exposera  la 
nature,  les  c(mdilions  et  les  effets  des  contrats. 

Histoire  et  discipline  EccLÉsiASTigrEs. 
—  Les  lundis  el  les  Jeudis ,  à  deux  heures ,  M.  l'ab- 
bé Icard ,  professeur  suppléant,  continuera  à  expo- 
ser l'hi.stoire  du  moyen  âge,  à  partir  de  l'empereur 
Justinien. 

EcKiTLRE  Svr.vTK.  —  Lcs  mardis  et  vendredis 
à  une  heure ,  M.  ral)bé  Frère ,  professeur  sup- 
pléant, exposera  la  doctrine  de  rEcriture-Sainte  , 
pour  la  perfection  et  le  bonheur  de  la  vie  et  prou- 
vera que  c'est  à  celle  source  que  l'on  doit  puiser  la 
vraie  philosopiue  de  riiisiou-e. 

Langue  hébp.aiqie.  —  Les  lundis  el  jeudis,  à 
une  heure,  M,  l'abbé  Glaire,  professeur  suppléant, 
après  avoir  exposé  les  premiers  élémens  de  cette 
langue,  expliquera  le  second  li-.re  de  Samuel  et  les 
Psaumes. 


3o/a.  JXos  lecteurs  remarqueront  que 
nous  ne  leur  donnons  aujourd'hui ,  dans  la 
chronique ,  que  des  nouvelles  religieuses. 
Cela  tient  à  l'exigence  d'un  cautionnement 
de  la  part  du  parquet.  Pris  au  dépourvu, 
nous  n'avons  pu  le  fournir  dans  le  délai 
voulu*,  mais  à  la  prochaine  livraison  toutes 
les  tormalités  auront  été  remplies,  et  sans 
nous  écarter  du  but  religieux  que  nous  nous 
sommes  proposé,  nous  pourrons  aborder 
les  questions  politiques. 


Après  avoir  promis  de  bieu  faire  ,  la  meil- 
leure manière  de  prouver  que  l'on  veut  tenir 
parole  ,  est  de  réparer  promptemeut  les  er- 
reurs commises  même  involontairement. 

Dans  notre  première  livraison  ,  nous  avons 
donné  eu  tête  d'une  notice  sur  Léon  XII  ,  le 
portrait  de  Pie  VIII,  par  Horace  Vernet, 
au  lieu  de  celui  de  Léon  XII.  M.  Vernet 
n'est  arrivé  à  Rome  qu'après  la  mort  de 
Léon  XII  qu'il  n'a  jamais  vu  pape. Le  portrait 
qui  a  été  exposé  à  Paris  au  Musée  ,  représen- 
tant un  Pontife  romain,  était  celui  dePieVIII, 
que  M.  Vernet  a  v^u  plusieurs  fois  officier. 
La  notice  du  Musée  a  annoncé,  par  erreur, 
que  ce  portrait  était  celui  de  Léon  XII.  Tous 
les  journaux  ont  répété  cette  erreur  •  ni 
M.  Vernet ,  ni  le  rédacteur  du  catalogue  de 
l'exposition  ,  ni  aucun  voyageur  qui  eût  vu 
en  Italie  les  deux  Papes  ,  n'a  réclamé  publi- 
quement. Mais  le  fait  bien  exact,  et  hiea 
certain  ,  est  que  M.  V^ernet  a  peint  fidèle- 
ment dans  son  tableau  le  Pape  Pie  VIII. 

Pour  tout  concilier  aujourd'hui ,  nous  pu- 
blierons ia  gravure  d'un  vrai  portrait  de 
Léon  XII ,  apporté  de  Rome  ,  et  n^us  donne- 
rons une  notice  sur  Pie  VIII.  Nos  lecteurs 
placeront  à  la  page  9  de  notre  première  li^ 
vraison  ,  le  vrai  portrait  de  Léon  XII,  et  re- 
porteront en  tête  de  la  notice  sur  Pie  VIII , 
le  portrait  que  nous  avons  publié  comme 
étant  celui  de  Léon  XÏI .  et  au  bas  duquel 
il  suffit  d'effacer  les  deux  mots,  Léon  XII  ^ 
pour  y  substituer  ceux-ci  :  Pie  VIII. 


oy<v    «./«''»—' 


COMMENT  KÔUS   VOULONS  DJ2FENDRE    LE 
GHRLSTIANISME. 

Nous  pensons  que  la  qualité  principale 
d'une  bonne  défense  ,  c'est  d'être  oppor- 
tune ,  c'est-à-dire  d'arriver  au  moment 
voulu,  et  de  répondre  le  plus  complètement 
possible  aux  nécessités  présentes.  Il  ne  fau- 
drait donc  pas  s'imaginer  qu'il  est  indiffé- 
rent dtî  considérer  le  christianisme  sous 
telle  ou  telle  face ,  et  de  développer  au 
hasard  quelques-uns  de  ses  principes  , 
fussent-ils  même  les  plus  féconds.  C'est  en 
cela  ,  selon  nousj,  ,qu'il  se  consume  cha- 
que jour  parmi  le  clergé  de  France  une 
grande  somme  de  force  morale  et  de  bon 
vouloir ,  sans  qu'il  en  résulte  précisément 
des  résultats  bien  étendus  et  bien  palpables. 
D'abordla  résistance  aux  doctrines  ennemies 
a  lieu  partiellement  et  sans  accord  j  ensuite 
elle  se  lait  en  vertu  de  méthodes  anciennes, 
qui  n'ont  pi'esque  p^us  rien  d'approprié  aux 
circonstances  actuelles.  Il  importe  donc 
beauc  oup  d'examiner  avec  attention  dans 
quelle  situation  réciproque  se  trouvent  les 
esprits  dusiècle  et  les  doctrines  chrétiennes, 
alin  de  ne  pas  perdre  un  temps  précieux  et 
une  peine  inutile  à  combattre  des  objections 
qui  ne  sont  plus  faites,  et  pour  donner  tous 
SOS  soins  aux  difficultés  nouvelles,  soulevées 
par  l'impiété  contemporaine  et  par  les 
passions  du  jour. 

Il  ne  faut  pas  se  dissimuler  qu'il  s'est 
élevé  un  grand  divorce  entre  l'éducation 
des  jeunes  lévites  et  celle  dos  esprits  mon- 
dains. Avant  la  révolution  française,  l'ins- 
truction de  la  jeunesse,  à  peuprès  exclusive- 
ment dévolue  aux  corporations  religieuses , 
jetait  une  sorte  d'uniformité  sur  toutes  les 
intelligences  d'un  même  siècle-,  et  les  spé- 
cialités de  carrière  que  se  choisissaient  les 
jeunes  gens,  ne  détruisaient  jamais  com- 
plètement la  primitive  communauté  des 
idées.  Cela  est  Jrappant  surtout  aux  époques 
où  le  clergé  fut  solidement  posé.  Au  seizième 


siècle,  il  est  bien  difficile  de  distinguer ,  à 
la  lecture  des  écrits  sérieux,  s'ils  appar- 

S*"  LIVRAISON. 


LA   DOMINICALE.  -J^^ 

tiennent  à  la  plume  d'un  théologien  ou 
d'un  légiste  j  au  dix-septième  ,  c'est  à 
peine  si  Lemaistre,  d'Aguesseau ,  Nicole 
Racine,  Bernier,  se  nuançaient,  et  si  l'indi- 
vidualité de  leurs  esprits  perce  dans  leurs 
ouvrages;  au  dix-huitième ,  cette  même 
conformité  de  direction  intellectuelle  se 
remarque  encore ,  plus  faible  il  est  vrai , 
plus  indécise,  comme  si  les  hommes  eussent 
préludé  par  des  nuances  morales  aux  terri- 
bles déchii-emens  de  la  révolution. 

A  des  époques  comme  celles  que  nous 
venons  de  signaler  ,  l'étude  du  monde  est 
singulièrement  facilitée.  Aussi  n'était-il  pas 
rare  de  rencontrer  de  laborieux  solitaires , 
renfermés  au  fond  de  leurs  cloîtres,  écri- 
vant avec  un  merveilleux  esprit  d'à-propG« 
sur  les  matières  qui  formaient  le  sujet  des 
débats  du  dehors ,  et  qu'ils  appréciaient 
avec  beaucoup  de  tact  et  de  justesse,  sans 
aller  pour  cela  chercher  l'actualité  dans 
les  rues  et  les  places  publiques ,  où  elle  ne 
se  trouvait  pas  alors,  comme  aujourd'hui. 
Aujourd'hui,  en  effet,  cette  admirable  har- 
monie qui  rapprochait  les  idées  des  classes 
pensantes  de  la  société  n'existe  plus  ;  il  s'est 
formé  une  foule  de  centres,  autour  desquels 
circulent  des  atmosphères  spéciales  de  doc- 
tiiues  :  il  faut  étudier  le  monde  moral  esprit 
par  esprit ,  comme  on  étudie  le  monde 
physique  royaume  par  royaume. 

Cette  multiplicité  de  principes  à  une 
même  époque,  qui  fait  qu'il  y  a  plusieurs 
morales,  plusieurs  philosophies,  plusieurs 
hllératureo  ,  lient  à  diverses  causes,  dont 
nous  nesigualerons  que les  deux  principales. 
D'abord  il  s'est  ouvert  une  foule  d'établiis- 
semens  d'instruction,  véritables  manufac- 
tures intellectuelles,  où  l'on  donne,  c'est- 
à-dire  où  l'on  vend  toute  qualité  de  science^ 
selon  le  goût  et  la  bourse  des  acheteurs.. 
Dans  ces  écoles  ouvertes  à  tout  venant,  il 
n'est  pas  rare  que  le  chef  soit  plus  nécessi- 
teux d'espritquele  plus  novice  de  sesélèves, 
et  le  talent  s'y  élabore  par  entreprise, 
à  l'aide  de  collaborateurs  hétérogènes , 
qu'aucun  principe  ne  lie  entre  eux,  qui 
n'ont  ni  communauté  d'origine,  ni  commu- 
nauté de  |^)?nsées,  ni  communauté  de  bul. 

8 


iu 


Les  jeunes  gens' qui  sont  plonge's  dans  ce 
chaos  moral ,  en  sortent  sans  aucune  espèce 
de  théorie  fixe  qui  les  aide  à  formuler  leurs 
idées;  ils  entrent  tout  indécis  dans  les  hautes 
écoles  et  dans  le  monde  ;  et  ici  toutes  les 
erreurs ,  tous  les  paradoxes ,  tous  les  sys- 
tèmes grecs,  romains,  chrétiens,  athées, 
tourbillonnent  autour  d'eux ,  paradent  à 
leurs  regards,  bourdonnent  à  leurs  oreilles, 
les  attirant,  les  caressant,  se  les  disputant; 
de  telle  sorte  que  la  faible  jeunesse,  qui 
ne  trouve  aucun  point  d'arrêt  dans  son 
esprit,  glisse  dans  le  sens  de  toutes  les 
pentes,  et  se  livre  sans  combat  aux  plus 
grossières  comme  aux  plus  .contraires  er- 
reurs. 

La  seconde  cause  qui  multiplie  outre 
mesure  les  opinions ,  et  qui  diversifie  la 
direction  des  intelligences,  c'est  ce  relâche- 
ment profond,  cette  dissolution,  cette  in- 
dividualité que  la  révolution  française  a 
jetée  dans  les  idées.  Ce  misérable  et  étroit 
principe  de  l'examen  est  le  levier  le  plus 
puissant  qui  ait  jamais  été  appliqué  à  la 
démolition  du  monde.  Il  a  été  surtout  porté 
à  un  tel  excès  de  développement,  qu'il 
n'est  pas  resté  une  seule  chose  qui  soit 
commune  à  la  fois  à  deux  hommes.  Chacun 
s'est  pris  pour  juge  en  religion,  en  morale, 
dans  les  sciences  et  les  arts  -,  toutes  les  règles 
générales  ont  été  brisées  par  la  puissance 
du  moi  individuel-,  et  de  cette  somme  im- 
mense de  sentimens  et  d'idées  ,  qui  s'appe- 
lait l'humanité ,  il  n'y  a  plus,  au  jour  qu'il 
est,  que  des  unités  isolées,  de  nature  spé- 
ciale, et  qui  ne  peuvent  plus  s'ajouter  entre 
elles. 

Ces  deux  causes  de  divergence  morale, 
et  bon  nombre  d'autres,  rendent  notre 
siècle  très-difficile  à  étudier-,  et  si  l'on  con- 
sidère que  la  société  ecclésiastique  a  été  for- 
cée de  se  retirer  de  la  société  civile ,  que  le 
prêtre  est  presque  revenu,  par  sa  vie,  à  la 
réclusion  du  désert,  on  conçoit  sans  peine 
que  la  jeune  milice  de  Jésus-Christ,  qui  se 
présente  pleine  d'ardeur  pour  la  défense  de 
ses  doctrines ,  ne  recueille  pas  tous  les 
fruits  que  pourrait  produire  son  courage 


LA  DOMINICALE. 

faute  d'en  bien  diriger  et  d'en  bien  écono- 
miser l'emploi. 


Il  nous  semble  donc  qu'il  n'est  pas  sans 
quelque  importance  d'étudier,  pour  ceux 
qui  ne  le  peuvent  pas ,  la  situation  pré- 
sente des  doctrines  du  siècle,  afin  de  don- 
ner ainsi  le  mot  à  tous  ceux  qui  ont  à  cœur 
de  résister  à  l'impiété  ,  afin  surtout  qu'on 
puisse  frapper  juste,  et  qu'on  puisse  frap- 
per fort.  Il  faudrait  bien  se  garder  de  con- 
fondre, comme  cela  est  souvent  arrivé 
jusqu'ici ,  les  deux  ou  trois  nuances  qui  se 
font  remarquer  en  France  dans  la  direction 
supérieure  des  esprits ,  depuis  la  dernière 
moitié  du  dernier  siècle  :  il  arriverait  de 
cette  erreur  qu'on  dépenserait  une  peine 
superflue  à  résoudre  des  difficultés  que  per- 
sonne, ou  presque  personne,  ne  soulève 
plus  aujourd'hui.  Ainsi ,  par  exemple ,  il 
nous  est  souvent  arrivé  de  remarquer  que 
la  polémique  religieuse ,  celle  surtout  qui 
se  fait  dans  les  instructions  orales ,  et 
même  dans  les  trop  rares  ouvrages  qui  se 
publient  à  intervalles  contre  tout  ce  qui 
est  ignorant,  impie  et  libertin,  porte  avec 
une  sorte  de  prédilection  sur  les  mauvaises 
doctrines  répandues  avec  tant  de  scandale, 
vers  la  fin  du  dix-huitième  siècle ,-  par  Vol- 
taire et  tous  les  encyclopédistes  en  général. 
Certainement  nous  ne  voulons  pas  dire  que 
tous  ces  livres,  plus  ou  moins  niais  ou  in- 
fâmes, ne  puissent  être  un  juste  et  inépui- 
sable texte  de  justifications  chrétiennes  ; 
mais  à  part  tout  ce  qui  commence,  tout 
ce  qui  est  écolier,  tout  ce  qui  ne  sait  pas 
encore  son  monde,  on  ne  rencontre  guère 
personne  qui  soutienne  Voltaire  et  les  en- 
cyclopédistes. Il  s'est  formé  depuis  quelques 
années  d'autres  écoles  philosophiques , 
qui  ne  sont  pas  plus  amies  du  christia- 
nisme que  leurs  devancières,  mais  qui  du 
moins  lui  adressent  d'autres  reproches ,  qui 
l'estiment  ou  le  raillent  pour  d'autres  rai- 
sons. C'est  à  l'étude  des  écoles  actuelles,  en 
fait  de  sciences  philosophiques  ,  que  nous 
voulons  consacrer  quelques  efforts  :  ce  sera 
un  moyen  de  connaître  à  la  fois  et  les  nou- 
velles attaques  dirigées  contre  le  Christia-: 


LA    DOMINICALE. 


-155 


nisme ,  et  le  moyen  de  leur  résister  victo- 
rieusement. 

Ce  qui  donne  un  caractère  spécial  au 
dix-huitième  siècle,  c'est  d'avoir  introduit, 
ou  du  moins  établi  d'une  manière  plus 
nette  que  les  époques  précédentes,  ce  qu'on 
a  nommé  V  esprit  philosophique ,  dans  l'his- 
toire ,  la  littérature  et  les  sciences  morales. 
L'esprit  philosophique  peut  être  une  fort 
bonne  chose,  quand  il  sort  d'intelligences 
supérieures  qui  ne  sont  pas  dominées  par 
des  intérêts  étroits  ou  des  haines  de  parti. 
Mais  dans  une  société  disloquée ,  comme 
celle  du  dix-huitième  siècle,  où  tous  les 
élémens  sociaux  entraient  en  lutte ,  où  les 
classes  bourgeoises  se  faisaient  juges  des 
classes  aristocratiques  ,  où  les  géomètres 
écrivaient  sur  le  goût  littéraire,  et  les  athées 
sur  la  religion  j  en  un  mot ,  où  tous  les  rôles 
étaient  intervertis ,  les  positions  changées, 
les  passions  irritées  au  dernier  point  , 
et  où  les  hommes  clairvoyans  prédisaient 
presque  à  jour  fixe  l'épouvantable  renver- 
sement qui  allait  briser  l'édifice  de  la  vieille 
France ,  il  était  bien  difficile  de  construire 
des  systèmes ,  de  théoriser  des  vues  hautes 
et  larges  :  la  philosophie  veut  plus  de  calme 
dans  les  idées  et  plus  de  recueillement  dans 
les  sociétés.  L'esprit  philosophique  du  dix- 
huitième  siècle  fut  donc  ce  qu'il  devait  être, 
ce  qu'il  ne  pouvait  pas  ne  pas  être ,  un  le- 
vier de  démolition.  On  l'appliqua  à  tout:  à 
la  monarchie,  au  christianisme ,  aux  races 
nobles  ;  et  comme  les  écrivains  qui  se  fai- 
saient les!  exécuteurs  de  hautes  -  œuvres 
d'une  époque  vaine ,  creuse  et  gâtée  ,  n'o- 
saient pas  trop  parler  clairement  en  pré- 
sence des  parlemens  ,  des  Cours  religieuses 
et  de  la  Bastille ,  les  philosophes  se  repliè- 
rent sur  les  périodes  écoulées;  ils  attaquè- 
rent le  présent  dans  le  passé  ,  et  corrom- 
pirent la  morale  par  l'histcure.  Ce  fut  une 
chose  hideuse  à  voir ,  que  cette  génération 
de  faussaires,  défigurant  les  traditions, 
souillant  les  plus  saintes  choses  de  la  mo- 
narchie et  du  Christianisme,  parodiant  l'en, 
thousiasme  du  moyen-âge  ,  faisant  des  ca- 
lembours sur  les  monastères  et  les  croi- 
sades j  en  un  mot ,  traitant  d'inventions 


folles  et  barbares  toutes  ces  institutions 
grandioses  comme  les  cathédralesleurs  con- 
temporaines, qui  ont  maîtrisé  pendant  plus 
de  raille  années  tous  les  peuples  de  l'Oc- 
cident. 

Si  l'on  considère  seulement  la  philoso- 
phie du  dix-huitième  siècle  dans  son  ac- 
tion contre  le  Christianisme ,  on  trouve 
qu'elle  raille  beaucoup ,  et  qu'elle  prouve 
très-peu.  Et  cela  devait  être.  Les  études 
historiques  nationales,  qui  commencent  à 
peine,  depuis  dix  ans,  à  sortir  des  ténèbres, 
étaient  encore  dans  un  désordre  qui  prê- 
tait à  toutes  les  interprétations,  comme 
à  toutes  les  calomnies.  Ce  fut  donc ,  et  en 
assez  peu  de  temps,  une  chose  dite  et  reçue, 
que  le  Christianisme  ,  ses  dogmes ,  sa  mo- 
rale, sonhistoire,  ne  méritaient  pasle  respect 
et  l'amour  que  les  peuples  leur  avaient 
voués;  que  la  raison  humaine  ne  pouvait 
plus  s'accommoder  de  conceptions  aussi  op- 
posées aux  tendances  civilisatrices  des  temps 
modernes,  et  que  c'était  le  devoir  de  la 
philosophie  de  débarrasser  le  monde  des 
langes  qui  l'avaient  si  long-temps  retenu 
au  berceau. 

Les  mille  événemens  que  chacun  sait 
amenèrent  la  révolution  française.  On  pra- 
tiqua  avecune  logique  rigoureuse  les  ensei  - 
gnemens  du  dix-huitième  siècle  ;  et  il  s'en 
fallut  que  les  théories  sortissent  avec  hon- 
neur de  l'épreuve  terrible  de  l'expérience. 
L'Empire ,  plus  actif  que  penseur  ,  plus 
conquérant  que  philosophe ,  fut  le  premier 
à  prononcer  hautement  son  mépris  pour  les 
idéologues^  et  ce  mot  désignait  alors  tous 
ces  hommes  qui  avaient  conservé  des 
assemblées  législatives  l'habitude  du  para- 
doxe ,  le  culte  de  la  philosophie  du  dix- 
huitième  siècle,  et  ces  doctrines  morales 
qui  avaient  perdu  si  déplorablement  la 
monarchie.  On  a  remarqué  que  Bonaparte, 
dans  les  discussions  des  lois  aux  Conseil- 
d'Etat,  s'élevait  la  plupart  du  temps  au- 
dessus  des  juristes  les  plus  célèbres  de 
l'époque;  ce  fut  aussi  un  de  ses  traits  de 
génie  ,  d'avoir  compris  que  les  hommes  du 
dix-huitième  siècle  étaient  des  têtes  creuses. 

C'est  vêts  les  dernières  années  de  la  rea- 


•136  LA    DOMINICALE 

tauralion,  qu'il  commença  à  se  manifester 
en  France  un  mouvement  de  rénovation 
dans  les  sciences  morales  et  les  études  phi- 
losophiques. Les  hommes  qui  donnaient 
ainsi  une  impulsion  vague  à  un  progrès 
dont  ils  étaient  moins  les  auteurs  que  les 
instrumens ,  étaient  connus  dans  le  monde 
par  des  mœurs  pures,  des  habitudes  sévères 
et  des  étudessoi ides.  Chacun  de  nos  lecteurs 
peutles  nommer  lui-même-,  et  il  no  us  suffira 
de  rappeler  que  le  Globe  dans  son  principe 
fut  le  premier  or-gane  de  cette  école  nou- 
velle. Les  doctrinaires  ont  rendu  du  moins 
en  service  :  ce  fut  d'inspirer  aux  jeunes  es- 
prits l'amour  des  choses  graves,  des  occupa- 
tions sérieuses ,  des  travaux  consciencieux. 
Il  est  arrivé  que  ce  premier  mouvement 
intellectuel  a  été  dépassé  par  d'autres,  et 
qu'on  s'est  retourné  contre  les  doctri- 
naires ,  surtout  depuis  les  événemens  ré- 
cens. Nous  espérons  pouvoir  faire  ap- 
précier bientôt  chacune  des  sectes  actuelles 
en  particulier;  en  attendant ,  tâchons  de 
saisir  un  caractère  qui  leur  est  général ,  à 
savoir  leur  manière  d'envisager  le  chris- 
tanisme. 

Il  n'a  fallu  que  du  calme ,  de  la  réflexion , 
un  peu  de  savoir  et  d'indépendance  d'es- 
prit ,  pour  s'apercevoir  que  la  philosophie 
Toltairienne  n'était  qu'une  vile  pasqui- 
nade.  Elle  a  aidé  à  beaucoup  démolir  j 
qu'a-t-elle  élevé?  Rien.  D'un  autre  côté, 
les  études  historiques  se  sont  un  peu  orga- 
nisées ,  et  l'on  a  été  tout  surpris  de  voir 
combien  c'est  un  spectacle  magnifique  que 
celui  du  christianisme  servant  de  lien  à 
«ent  peuples  sauvages,  et  civilisant  les  bar- 
baries diverses  qui  étaient  accourues  pour 
le  dévorer.  On  a  vu  combien  c'était  un 
ïidicule  mensonge  d'attribuer  à  la  philo- 
sophie antique  une  révolution  universelle, 
«urvenue  à  une  époque  où  cette  philosophie 
tombait  en  ruines,  et  malgré  cette  même 
philosophie  qui  s'y  opposait.  Alors  il  est 
arrivé  qu'on  s'est  pris  d'admiration  pour 
une  doctrine  aussi  belle  et  aussi  puissante, 
«t  qu'on  l'a  vengée  de  toutes  les  insultes 
•qv^e  lui'fàVaient  adressées  ceux  qui  ne  la 
^poHiprchaieût  pas.  Une  chose  bien  digne 


de  remarque,  c'est  qu(;  cette  réaction  chré- 
tienne s'est  faite  dans  les  écoles  actuelles  de 
la  philosophie  ,  et  que  l'impiété  elle-même 
y  a  autant  aidé  que  les  amis  de  la  religion. 
Ainsi ,  qu'on  s'adresse  au  premier  venu  de 
tous  ceux  qui  ont  appartenu  ou  qui  ap- 
partiennent encore  à  quelqu'une  de  ces 
écoles  politico -religieuses  qui  ont  pour 
chefs  feu  saint  Simon ,  ou  M.  Charles  Foui- 
nier,  on  rencontrera  en  eux  une  estime 
profonde  du  christianisme ,  et  une  vénéra- 
tion sincère  des  sublimes  enseignemens 
qu'il  a  apportés  à  l'humanité.  Parlez-leur 
de  Voltaire  et  du  dix-huitième  siècle,  vous 
les  ferez  rire  ou  bâiller. 

Cependant ,  et  c'est  en  ceci  que  se  re- 
connaît le  caractère  de  l'époque  actuelle  , 
ces  écoles  philosophiques  n'admettent  plus 
et  ne  pratiquent  point  le  Christianisme. 
Elles  le  considèrent  comme  une  doctrine 
qui  a  admirablement  civilisé  le  passé ,  et 
qui  ne  peut  plus  rien  pour  l'avenir. 

On  voit  donc  que  les  objections  que  l'im- 
piété du  siècle  élève  contre  la  religion  ne 
ressemblent  pas  du  tout  à  celles  du  dix- 
huitième  siècle,  et  qu'il  faut  des  armes 
toutes  nouvelles,  appropriées  aux  néces- 
sités d'une  attaque  imprévue.  Nous  sommes 
convaincus  que  le  Christianisme  sortira 
vainqueur  de  cette  lutte ,  comme  il  est 
sorti  de  toutes  celles  qu'il  a  soutenues  de- 
puis qu'il  fut  prêché  sur  le  Golgotha  ;  mais 
il  faut  avouer  qu'il  se  trouve  dans  une  si- 
tuation inouïe  ,  et  qu'il  n'était  jamais  ar- 
rivé que  des  hommes  fussent  assez  auda- 
cieux pour  prendre  sérieusement  l'œuvre 
de  Dieu  dans  le  creux  de  leur  main  ,  et 
pour  la  déclarer  trop  légère.  Le  reproche 
qu'on  adresse  aujourd'hui  au  Christianisme 
est  d'arrêter  la  civilisation  et  la  marche  des 
peuples ,  de  telle  sorte  que  l'impiété  est  plu- 
tôt politique  que  morale,  et  que  l'athéisme 
se  cache  derrière  la  philantropie.  Nous 
nous  attacherons  désormais  à  examiner  la 
difficulté  telle  qu'elle  est  posée,  et  nous 
avons  assez  de  confiance  en  notre  sainte 
cause ,  pour  espérer  que  nous  montrerons 
clairement  que  le  Christianisme  est  la  plus 


LA    DOMINICALE, 


^37 


belle  des   politiques  qu'on  puisse  jamais 
appliquer  aux  nations. 


NOËL. 


Le  monde  attendait  le  Sauveur  promis. 
Cette  Vr'ijjue  attente  avait  même  pénétré 
dans  le  paganisme.  La  Sibylle  avait  répété 
les  sacrés  oracles,  et  les  poètes  les  avaient 
rendus  populaires. 

Mais  ce  Sauveur,  était-ce  un  prince? 
était-ce  un  conquérant?  était-ce  un  Dieu? 
L'imagination  des  hommes  se  plaisait  à 
orner  sa  venue  comme  un  triomphe  ^et  la 
poésie  le  célébrait  connne  un  retour  de 
l'âge  d'or. 

C'était  là  un  grand  moment,  un  mo- 
ment de  solennité  et  de  silence.  La  terre 
était  en  paix.  Tous  les  regards  allaient 
pouvoir  se  porter  sur  le  libérateur  in- 
connu. Mais  d'où  arriverait-il  ?  descen- 
drait-il du  ciel  porté  sur  des  nuages  de 
lumière?  sortirait-il  du  milieu  des  éclairs 
et  des  tonnerres?  ou  bien  s'échapperait-il 
du  sein  des  nations  comme  un  maître 
armé  du  glaive?  La  pensée  des  peuples 
était  incertaine.  Cependant  les  bruits  de 
la  tradition  avaient  principalement  dirigé 
leur  attente  vers  le  point  oriental  de  la 
Judée  :  c'était  là  que  devait  pleuvoir  le 
juste ,  comme  la  rosée  destinée  à  renou- 
veler la  terre. 

ïout-à-coup  une  étoile  brille  au  ciel  et 
annonce  l'accomplissement  des  promesses. 
Où  va-t-elle  se  reposer?  est-ce  sur  quel- 
que palais  d'or ,  ou  sur  quelque  tente  de 
conquérant  et  de  héros  ?  Non  -,  la  voilà  qui 
s'arrêtesurune  étable  déserte. Dans  cette  éta- 
ble,  voilà  une  mère  en  souffrance  ,  voilà  un 
enfant  dansla  douleur,  voilà  un  époux  mys- 
térieux ;  et  en  tout  cela  vçJilà  les  oracles 
réalisés.  Les  bergers  s'étonrient,  les  rois  ac- 
courent, les  peuples  tressaillent.  Des  hom- 
mages sont  aux  pieds  de  cet  enfant  pauvre 
et  nu  ;  le  sceptre  s'abaisse  devant  la  crè- 
che 5  le  diadème  est  confondu  parmi  les 
haillons.  Qu'est-ce  que  tout  ce  mystère? 
Le  voici  en  quelques  paroles. 


Le  Sauveur  no  venait  point  faire  une 
de  ces  révolutions  vvdgaires  qui  s'achèvent 
par  l'épée.  Il  ne  venait  point  établir  un 
règne  de  force.  Il  ne  venait  point  dominer 
par  la  terreur.  Mais  il  venait  faire  une  ré- 
volution toute  morale;  il  venait  établir 
son  empire  sur  l'intelligence.  Et  voilà  pour- 
quoi il  arrivait  seul,  nu,  dépouillé:  il  le 
làllait  ainsi  pour  que  le  monde  comprît  l'es- 
pèce de  délivrance  qu'il  lui  apportait. 

Ceci  est  grand ,  ceci  est  politique ,  ceci 
est  immense;  qu'on  y  prenne  garde  :  car 
pendant  que  l'Église  enseigne  aux  hommes 
à  adorer  cette  misère  et  cette  pauvreté ,  la 
philosophie  humaine  en  fait  un  objet  de 
ses  pensées  les  plus  profondes. 

Un  conquérant ,  avec  des  armes  et  de  la 
gloire ,  eût  pu  disputer  le  monde  à  Au- 
guste. Mais  la  délivrance  des  hommes  ne 
se  fût  point  faite  ;  les  peuples  seraient 
restés  dans  leur  esclavage  moral,  dans 
leurs  vieilles  erreurs  et  dans  leurs  vieux 
crimes.  La  révolution  attendue  n'eût  point 
été  réalisée.  Nous  parlons  ici,  comme  on 
voit,  de  la  simple  humanité.  Car  il  y  a 
deux  choses  à  considérer  dans  cette  merveil- 
leuse nativité  du  Sauveur  :  la  rédemption 
par  rapport  au  ciel,  et  la  rédemption  par 
rapport  à  la  terre,  c'est-à-dire  Dieu  et 
l'homme  ;  et  ici  c'est  l'humanité ,  c'est 
l'homme  qui  nous  occupe. 

A  l'homme  donc  il  fallait  une  puissance 
inconnue  pour  le  faire  avancer  en  des 
voies  nouvelles.  La  société  primitive  était 
défaite;  la  première  religion  du  monde 
s'était  perdue  parmi  les  folies  ;  il  n'en  res- 
tait que  des  traces  dispersées  et  fugitives  ; 
le  paganisme  était  arrivé  à  de  tels  excès 
d'abrutissement  que  la  pensée  humaine 
semblait  s'éteindre;  les  notions  des  devoirs 
avaient  cédé  à  la  brutalité  de  la  force.  Le 
seul  empire  connu  était  celui  de  l'épée  ;  la 
servitude  était  le  droit  des  vainqueurs.  La 
paix  était  atroce  comme  la  guerre.  L'hom- 
me était  une  vile  proie  pour  l'homme.  Cet 
état  social  était  violent,  était  monstrueux  j 
et  s'il  fut  tempéré  quelquefois  par  le  ca-^ 
ractère  des  dominateurs,  la  destruction 
n'était  pas  moins  le  droit  public  des  na- 


-158 


LA   DOMINICALE. 


tions.  La  liberté  n'était  qu'un  mot  d'ou- 
trage pour  la  multitude  d'esclaves ,  que 
le  petit  nombre  tenait  sous  sa  main ,  avec 
droit  de  vie  et  de  mort;  le  meurtre,  c'é- 
tait tout  l'empire  :  on  tuait  pour  être  maî- 
tre ,  et  l'on  vit  des  peuples  tout  entiers  ex- 
terminés afin  que  le  désert  témoignât  que 
la  victoire  avait  passé  par- là.  Tel  était  le 
monde. 

Contre  cette  domination  de  la  force,  il 
fallait  une  force  toute  morale  qui  ramenât 
les  hommes  à  l'empire  véritable ,  à  celui 
de  l'intelligence. 

Une  révolution  d'épée  et  de  conquête 
n'eût  fait  que  déplacer  les  tyrannies  :  ce 
n'eût  point  été  une  révolution.  La  révolu- 
tion qu'il  fallait  au  monde  était  une 
révolution  pacifique,  une  révolution  d'i- 
dées. Le  Sauveur  l'apportait,  en  naissant 
dans  la  pauvreté  et  la  misère. 

Car  par  le  dénuement  profond  dont  il 
entourait  sa  venue ,  il  était  manifeste  qu'il 
arrivait  avec  une  force  toute  différente  de 
la  violence  qui  pesait  sur  l'humanité.  Dans 
le  renouvellement  de  la  terre  il  n'allait 
donc  entrer  qu'une  autorité  morale,  n'ayant 
rien  de  commun  avec  l'autorité  vulgaire 
du  commandement  ;  c'est-à-dire  une  au- 
torité de  conviction  et  d'intelligence,  une 
autorité  de  pensée,  qui  se  suffisant  à  elle- 
même  n'avait  besoin  d'aucun  étalage  de 
puissance  et  de  gloire  humaines. 

Par  ces  seuls  mots  voilà  la  crèche  expli- 
quée. Il  ne  faut  rien  que  de  la  philosophie 
pour  montrer  Dieu  dans  cette  naissance  so- 
litaire, qui  déplaît  à  l'orgueil  de  l'homme 
et  renverse  ses  idées  ordinaires  de  domi- 
nation. 

Ceci  donc  est  digne  de  toute  l'attention 
du  philosophe  qui  médite  sur  la  marche  de 
riiumanité.  Dans  un  mystère  chrétien  il 
voit  l'explication  de  la  plus  étonnante  des 
révolutions,  et  dans  cette  révolution  il 
voi\t  jusqu'à  une  certaine  raison  de  ce  mys- 
tère. 

Et  qu'est-ce  encore  que  cette  révolution 
bien  méditée?  A  ne  la  voir  qu'avec  de  la 
philosophie  pure ,  c'est  le  plus  grand  de 
-   tous  les  prodiges. 


Voici  qu'il  faut  apprendre  aux  hommes 
une  doctrine  qui  n'a  jamais  été  entendue, 
une  doctrine  de  liberté  et  de  sacrifice 
tout  à  la  fois,  d'égalité  et  de  soumission, 
d'abnégation  et  de  force.  Il  faut  dire  à 
ceux  qui  commandent  que  d'eux-mêmes 
ils  n'ont  aucune  puissance,  et  que  le  monde 
n'appartient  qu'à  Dieu  -,  aux  grands  et  aux 
riches  qu'ils  doivent  renoncer  aux  délices  des 
sens, pour  ne  connaître  que  la  volupté  delà 
bienfaisance  -,  aux  pauvres  ,  qu'ils  sont  heu- 
reux de  souffrir;  à  tous ,  que  la  charité  est 
la  première  vertu ,  que  la  vie  est  un  pas- 
sage, et  que  le  devoir  est  tout  le  bonheur. 
Il  faut  commander  aux  passions  de  se  cal- 
mer *  il  faut  vaincre  l'ambition  et  l'ava- 
ricej  il  faut  briser  la  volonté,  éteindre  la 
flamme  des  sens ,  humilier  l'orgueil ,  en- 
chaîner la  gloire  elle-même.  Et  puis,  avec 
cette  morale  inconnue ,  il  faut  refaire  les 
peuples,  et  leur  donner  un  patriotisme 
tout  nouveau.  11  faut  que  la  liberté  ne  soit 
pas  l'anarchie ,  que  l'égalité  ne  soit  pas  la 
ruine,  et  aussi  que  la  soumission  ne  soit 
pas  la  servitude  ;  que  l'obéissance  ne  soit 
pas  l'ignominie. 

C'est  peu  encore.  Il  y  a  dans  l'homme 
une  puissance  qui  échappe  à  toute  domi- 
nation :  c'est  l'intelligence.  L'intelligence  , 
le  génie,  la  pensée,  qui  est-ce  qui  réglera 
cette  puissance  qui  fait  de  l'homme  un 
être  indépendant?  Elle  ne  connaît  point  de 
frein  ni  de  loi;  elle  plane  sur  le  monde 
comme  une  maîtresse  absolue  ,  tantôt 
calme  et  tantôt  impétueuse,  toujours  sou- 
veraine. Qui  est-ce  qui  la  ramènera  à  des 
règles  sûres?  Dieu  seul  apparemment,  car 
l'homme  est  impuissant  à  la  modérer. 
Quelquefois  il  la  veut  faire  fléchir  par  la 
force ,  il  la  livre  à  des  bourreaux  qui  la 
torturent;  mais  alors  même  elle  règne  et 
triomphe.  Elle  aime  les  supplices  et  les 
lyranuies ,  parce  que  son  empire  en  de- 
vient plus  ferme.  Cependant,  cette  puis- 
san(;e  ne  peut  être  livrée  à ,  son  propre  ca- 
price; elle  est  vagabonde  et  légère;  elle 
peut  embraser  et  détruire.  Par  quelle  autre 
puissance  la  faudra-t-il  dominer  sans  lui 
donner  des  chaînes?  Ce&t  ici  k  complémenir 


LA  DOMINICALE. 


de  cette  grande  reVolution  morale  qui 
commence  dans  une  crèche. 

L'intelligence  pure  descend,  c'est  elle 
qui  vient  pour  être  la  loi  des  esprits.  La 
violence  disparaît ,  la  liberté  reste  j  mais 
la  vérité  règne.  Voilà  tout  le  problème  de 
l'humanité. 

Ainsi,  l'affranchissement  s'étend  à  tout: 
à  l'homme  par  rapport  à  ses  penchans ,  à 
Thommepar  rapport  àla  société,  à  l'homme 
par  rapport  à  Dieu. 

Alors  une  forme  nouvelle  est  apportée  à 
l'humanité.  Précédemment  il  n'y  avait 
qu'une  loi  de  force  dans  le  monde*,  désor- 
mais il  n'y  a  qu'une  loi  de  liberté ,  et 
cette  loi  comprend  tout,  parce  que  C'est 
la  loi  universelle  des  intelligences. 

Quel  grand  événement  donc  que  celui 
de  l'avènement  du  Sauveur ,  à  ne  le  con- 
sidérer que  par  rapport  à  l'humanité!  C'est 
comme  une  création  nouvelle  :  le  monde 
change  de  face ,  mais  seulement  dans  l'or- 
dre intellectuel  et  moral ,  celui  qui  est  le 
plus  fécond  à  méditer  pour  le  philosophe. 
La  société]se  refait  :  elle  était  matérielle  , 
elle  devient  spirituelle.  La  forae  la  conte- 
nait; la  pensée  lui  sert  de  lien.  La  foi  de- 
vient toute  l'autorité  qui  domine.  Et  en- 
core une  fois ,  pour  produire  un  si  grand 
prodige,  il  fallait  que  le  Sauveur  vînt  nu 
et  dépouillé ,  et  dès  sa  naissance ,  il  faisait 
comprendre  l'esprit  de  délivrance  qu'il  ap- 
portait à  la  terre. 

En  cela  l'attente  des  hommes  fut  trom- 
pée. Ils  avaient  espéré  un  règne  de  délices 
vulgaires  et  l'avènement  d'un  siècle  de 
gloire!  leurs  imaginations  restaient  atta- 
chées à  des  biens  communs  et  terrestres. 
Dieu  leur  ouvrit  le  ciel  pour  dépasser  leurs 
espérances. 

Toutefois,  le  prodige  ne  devait  point 
s'accomplir  soudainement ,  et  le  monde  ne 
put  d'abord  en  comprendre  tout  le  bienfait, 
du  moins  en  ce  qui  regardait  le  renouvel- 
lement de  l'humanité.  C'est  aux  âges  sui- 
vans  qu'il  devait  appartenir  de  bien  saisir 
tout  cet  ensemble  de  révolution  qui  em- 
brassait la  terre  entière. 

Qui  est-ce  qui  eut  pu  comprendre  alors 


•159 

en  eflfet  la  lente  progression  qui  s'était  fait^ 
dans  le  mouvement  social?  Les  hommes , 
les  peuples,  les  conquérans  étaient  àms  la 
main  de  Dieu  comme  des  iustrumens  beu- 
gles ,  travaillant  à  l'ordre  et  ne  pensant 
travailler  qu'à  leur  ambition.  Auguste  fut 
le  dernier  de  ces  instrumens ,  et  seul  il  ré- 
suma, sans  le  savoir,  la  pensée  [providen- 
tiel lequi , pendant  cinq  cents  ans  avait  poussé 
les  nations  sous  l'empire  d'une  seule  ville, 
afin  que  dans  cette  vaste  unité  du  comman- 
dement il  y  eût  une  plus  grande  facilité  de 
jeter  brusquement  à  tous  les  bouts  de  la 
terre  l'unité  d'ordre  moral  que  le  Sauveur 
devait  apporter.  Mais  nul  alors  ne  décou- 
vrit cette  profonde  et  mystérieuse  volonté 
de  la  Providence.  Le  monde  marchait  à 
ses  combats;  les  princes  se  heurtaient;  les 
rivalités  ensanglantaient  le  monde  ;  les 
guerres  civiles  le  souillaient  de  meurtres  : 
c'était  tout  ce  que  voyait  Phumanité  ,  et 
cependant  elle-même  était  poussée  à  des 
destinées  grandes  et  sublimes;  et  ce  n'est 
que  long-temps  après  que  la  philosophie, 
instruite  par  l'histoire,  a  pu  s'arrêter  d'éton- 
nement  devant  cette  immense  solution  des 
révolutions  qui  avaient  ravagé  la  terre 
depuis  le  déluge. 

Or,  jamais  ce  grand  événement  ne  put 
être  mieux  étudié  que  du  point  où  se  trouve 
le  monde  présentement. C'est  que  les  hommes 
s'étant  peu  à  peu  détachés  de  l'ordre  moral 
que  le  Sauveur  avait  apporté,  le  vieil  ordre 
matériel  a  reparu,  c'est-à-dire  l'ordre  de  la 
force,  l'ordre  qui  fait  l'homme  maître  de 
l'homme,  l'ordre  qui  fait  de  la  société  une 
proie  au  premier  occupant,  l'ordre  de  con- 
quête et  de  tyrannie.  Et  ainsi  il  devient  plus 
aisé  de  comprendre  tout  ce  que  l'homme  perd 
à  sortir  des  conditions  magnifiques  de  li- 
berté qu'il  avait  trouvées.  La  révolution 
faite  parle  Sauveur  reste,  avec  sa  lumière 
et  sa  grandeur,  entre  deux  situations  so- 
ciales qui  la  font  saillir  davantage ,  par  le 
contraste  de  l'abaissement  et  de  1»  dignité, 
de  l'humiliation,  et  de  l'indépendance,  des 
vices  et  des  vertus  ,  de  l'égoisme  et  de  la 
charité . 

Voilà  ,  en  effet ,  que  le  monde  retombe 


MO 


XA    DOMINICALF. 


après  avoir  été  relevé.  Et  cette  décadence 
est  visible,  même  à  ceux  qui  rient  sur  ses  rui- 
nes, et  couvrent  de  fleurs  le  bord  de  ses 
abîmes:  car  pour  le  soutenir  dans  son  pen- 
chant, ils  lui  jettent  je  ne  sais  quoi  de  fan- 
tastique, qu'ils  appellent  du  néo-christia- 
nisnte,  comme  pour  montrer,  jusques  dans 
leurs  chimères,  que  ce  saijit  mot  de  chris- 
tianisme est  encore  tout  ce  qu'il  y  a  de 
vertu  pour  régénérer  de  nouveau  cette 
vieille  humanité  décrépite  et  expirante. 
Mais  ce  n'est  point  un  néo-christianisme 
qu'il  faut,  c'est  bien  toujours  le  christia- 
nisme de  la  crèche,  le  christianisme  de  l'hu- 
milité ,  c'est-à-dire  le  christianisme  de 
l'ordre  intelligent,  l'empire  de  la  pensée , 
le  règne  de  Dieu. 

Et  à  présent,  nous  aussi  ,  nous  qui  at- 
tendons cet  avènement  nouveau,  laissons- 
nous  émouvoir  des  joies  pures  et  animées 
qui  vinrent  s'épancher  auprès  du  berceau 
de  l'enfant-Dieu.  Noël  est  le  plus  saint  mot 
de  la  langue  sainte:  il  vient,  dit-on,  à^Em- 
7nanuel,  Dieu  avec  nous.  Aux  temps  de 
foi  naïve  et  pure,  Noël  exprimait  l'allé- 
gresse; on  chantait  iV^o«^7  aux  jours  de  fête 
et  de  victoire.  Rendons  à  ce  mot  son  énergie 
sacrée-,  disons  Noël  pour  exprimer  nos 
vœux  sur  la  régénération  du  monde.  Car 
le  monde  est  en  défaillance,  et  nous  avons 
besoin  que  Dieu  reparaisse  pour  le  ramener 
à  la  vie  et  lui  rendre  la  liberté. 


SEMAINE    RELIGIEUSE. 

HISTOKIQUE    DE    LA    FÊTE    DE    WOEL. 

La  grande  fête  de  Noël  est  arrivée,  et 
l'Eglise,  abandonnant  les  chants  lugu- 
bres de  la  pénitence,  va  faire  entendre 
les  hymnes  de  l'allégresse  ,  pour  saluer  la 
naissance  du  fils  de  Dieu.  Nous  laissons 
aux  catholiques  les  réflexions  que  fait  naî- 
tre cette  sainte  solennité  ,  pour  en  retracer 
l'histoire  peu  connue.  Si  notre  mission  est 
de  toucher  les  cœurs  ;,  elle  est  aussi  d'éclai- 
rer les  esprits  ,  de  les  ramener  dans  la  nuit 
du  passé,  pour  y  admirer  ces  traditions 
catholiques  qui  rattachent,  par  une  chaîne 


non  interrompue,  l'Église  actuelle  à  l'an- 
cienne Église,  et  de  tous  les  siècles  n'en 
forment  qu'un. 

Dans  cette  série  de  fêtes  qui  composent 
l'année  ecclésiastique,  par  laquelle  l'Eglise 
ranime  notre  foi,  en  nous  proposant  des 
mystères  à  honorer,  il  n'en  est  guère  de 
plus  ancienne  que  la  fête  de  la  Nativité  de 
Jésus-Christ ,  que  nous  appelons  Noël, 
d'un  nom  vulgaire  en  France.  Il  n'y  en  a 
point  eu  aussi  de  plus  solennelle,  après 
celle  de  Pâques  et  de  la  Pentecôte,  pour  ce 
qui  concerne  l'ordre  religieux  ,  point  de 
plus  célèbre  dans  les  vieilles  chroniques  de 
notre  histoire. 

Ce  ne  serait  pas  chose  facile  de  préciser 
le  temps  où  cette  fête  de  Noël  fut  instituée 
dans  l'Eglise.  Saint  Augustin  (i),  parlant 
des  fêtes  qui  s'observaient  de  son  temps 
par  toute  la  terre  ,  et  que  l'on  regardait 
comme  établies  par  les  apôtres  ,  ne  fait  au- 
cune mention  de  celle  de  Noël  :  d'où  l'on 
doit  conclure  que  quelque  célèbre  que  fût 
déjà  cette  fête  ,  on  ne  la  tenait  pas  comme 
d'institution  apostolique.  Cependant ,  d'a- 
près le  sentiment  général  basé  sur  la  tradi- 
tion, elle  est  antérieure  au  concile  de  Ni- 
cée.  Les  écrits  de  saint  Clément  d'Alexan- 
drie prouvent  qu'elle  n'était  pas  encore 
publiquement  établie ,  du  moins  en  Egypte, 
au  commencement  du  3*  siècle  (2).  Saint 
Jean-Chrysostôme  prêcha  pour  la  première 
fois  à  la  fête  de  la  Nativité,  introduite  de- 
puis peu  à  Antioche,  en  387  ,  à  l'imitation 
des  églises  d'Occident. 

Fort  long- temps  aussi ,  il  y  eut  diversité 
dans  la  manière  de  célébrer  cette  fête ,  et 
dans  le  choix  du  jour  de  sa  célébration. 
C'est  qu'on  n'était  pas  d'accord  sur  Je  jour 
précis  de  la  naissance  de  Jésus-Christ.  Les 
écrits  des  premiers  siècles  sont  pleins  de 
disputes  et  de  commentaires  à  ce  sujet. 
Quelques-uns  mettaient  cette  naissance  au 
vingt  -  cinquième  jour  du  mois  que  les 
Égyptiens  appellent ^^«e/îow,  qui  revient  à 
peu  près  à  notre  mois  de  mai  •,    d'autres , 


(I)  Florent.,  p.  199. 

(2)Strom,I,1,pag.294. 


Supplément. 


SUPPLÉMKm'    A    Là    DOMINICALE    DU    Sâ    DlRCEMBRg. 


m 


au  24  ou  25  du  mois  pharmuU ,  qui  se 
rapporte  à  notre  mois  d'avril-,  quelques 
autres  enfin  la  portaient  au  onzième  jour 
du  mois  de  ii/bi  ,  r;est-à-dire  au  6  janvier. 
Mais  une  tradition  bien  plus  sûre  et  plus 
constante ,  est  que  le  fils  de  Dieu  naquit  la 
nuit  du  25  décembre,  et  selon  le  sentiment 
le  plus  probable  ,  la  40*  année  julienne  , 
la  748"  de  la  fondation  de  Rome  (1). 

Dans  l'Eglise  d'Orient,  on  célébrait  la 
fêle  de  Noiil  le  6  de  janvier,  sous  le  nom 
(V Epiphanie  ,  ou  de  Theophanie  (2) ,  au 
commencement  du  5*  siècle.  On  ne  la  sé- 
parait point  encore  de  l'Adoration  des 
Mages. 

L'Église  latine  faisait  alors  la  fête  de 
Noël  au  25  décembre,  et  en  avait  déjà  dé- 
taché celle  de  FÂdoration  des  Mages,  qu'elle 
célébrait  au  6  de  janvier.  Noël  est  marqué, 
pour  l'église  de  Rome  en  particulier,  au 
ab  décembre  ,  dans  l'ancien  calendrier  qui  : 
fut  dressé  vers  le  milieu  du  4"  siècle  (3). 

Saint  Augustin  nous  fait  connaître  ,  dans 
plus  d'un  endroit  de  ses  ouvrages  ,  que  l'E- 
glise d'Afrique  célébrait  aussi  cette  fête  au  '; 
25,  par  une  tradition  ancienne  et  immé- 
moriale. Il  nous  apprend  même  que  dès 
ce   tèmps-là  elle  était  précédée  d'un  jeûne 

public  (4). 

On  ne  voit  pas  bien  précisément  quand 
l'Asie  et  les  îles  adjacentes  suivirent  l'E- 
glise d'Occident  pour  le  choix  du  25  dé- 
cembre. Pendant  que  le  pape  Eugène  était 
à  Viterbe ,  en  •!  i45 ,  il  lui  vint  des  dépu- 
tés des  évêques  d'Arménie,  pour  lui  de- 
TOiander  qui  avait  raison  d'eux  ou  des 
Grecs,  qui  célébraient  ensemble  la  fête  de 
îVoëletcelle  de  l'Epiphanie. 

la  veille  de  Noël ,  depuis  l'institution  de 
la  fête ,  a  toujours  été  regardée  comme  un 
jour  qui  devait  être  consacré  au  jeune  et 
à  la  prière.  Nous  avons  déjà  vu  plus  haut 
qu'il  en  était  ainsi  du  temps  de  saint  Ati- 


{i  )  Voir  la  dissertalion  d' Autoiae  Gappelîi ,  ) ran- 
ciôcain,  développée  par  Lenoîvle,  en  19*5, 
.(2)Cass..colJ.I0,cap.2. 

'     (5)]6uch.cy.cl'.,p.  2G7.  •• 


gustin  lui-même ,  et  nos  vieilles  le'gendes 
sont  pleines  des  récits  des  punitions  ter- 
ribles infligées  par  Dieu  à  ceux  qui  ne 
se  soumettaient  pas  à  ces  saintes  obser- 
vances (1). 

L'usage  où  se  trouvaient  les  prêtres  de 
dire  chacun  plusieurs  messes  par  jour  n'é- 
tait point  particulier  à  la  fête   de   Noël. 
Dans  le  principe  ,  on  avait  toute  liberté  sur 
ce  point  (2).  Ce  fut  le  concile  de  Salgunstad, 
près  de  Mayence  ,  dit-on,  tenu  l'an  1022^^ 
qui  en  restreignit  le  nombre  à  trois ,  pom". 
chaque  jour  et  pour  chaque  prêtre.  Maie^ 
le  pape  Alexandre  II, mort  en  i075,  abolit 
cet  usage ,  et  ne  laissa  plus  la  liberté  de  dire;^ 
les  trois  messes  qu'au  jour  de  Noël,  pourï 
honorer  la  triple  naissance  de  Jésus-Christ.  ï- 
Avant  le  siècle  de  Charlemagnc,  chaquct^^ 
prêtre  ne  disait  pour  l'ordinaire  qu'unec 
messe  en  ce  jour  de  Noël ,  eu  France  et  en 
Espagne  (3).  A  Rome,  on  en  disait  trois, 
à  cause  des  trois  stations  indiquées  par  leS: 
papes  pour  le  service  divin  (4).  Lapremièrcî 
de  ces  trois  messes  se  disait  au  chant  du, 
coq.  Depuis  le  neuvième  ou  dixième  siècle ^f 
il  fut  réglé  que  la  première  se  dirait  à  mi-C 
nuit.  C'est  l'usage  qui  subsiste  encore  pourf 
les  messes  hautes.  11  s'en  est  introduit  uii. 
autre ,  toléré  par  l'Eglise  pour  les  messes- 
basses  ,  qu'on  peut  dire  de  suite ,  à  telles 
heure  qu'il  plaît,  depuis  minuit  jusqu'à-, 
midi. 

Les  réjouissances  de  la  fête  de  Noël  s'é-:/ 
tendaient  autrefois  non  -  seulement  aux: 
trois  jours  suivans,  mais  jusqu'au  jour  de 
l'Epiphanie  :  c'est  ce  que  les  Grecs  appel- 
lent Dodecamêron ,  parce  que  l'intervalle 
est  de  douze  jours ,  où  il  n'y  avait  ni  jeûne 
ni  abstinence  de  viande.  Outre  les  réjouis- 
sances toutes  spirituelles  de  l'Eglise ,  nous 
voyons  que  les  princes  ,  s'inspirant  du. 
christianisme ,  avaient  introduit  cette  pen- 
sée jusque  dans  les  affaires  civiles.  D'après 
les   constitutions  impériales  ,  le   barreau 


(4)  Gxég.  de  Tours  gl.  —Baron,  nal.  M.  p. 
(2)  Mab.  s£?c.  r>-—  Ann.  liv.  3. 

(5)  Front. ,  pag.  2,  et  ]?rœf. ,  pa|.  8'i.    . 
(4)  Sac.  Gei.  et  grég,,    • 


^â 


LA    DOMÏNiCALE. 


raquait  depuis  ie  20  dccembre  jusqu'au 
6  janvier,  pour  honorer  la  naissance  du 
•Sauveur  (1).  Il  paraît  même  que ,  dans  un 
lemps,  les  oeuvres  serviles  et  le  négoce 
<itaient  interdits  pendant  toute  la  dure'e 
4es  fêtes. 

En  France ,  j\oël  fut  lon};-temps  le  cri 
<le  joie  de  nos  aïeux  dans  les  réjouissances 
publiques ,  et  la  fête  en  était  chômée  avec 
j^and  éclat.  Mais  à  la  fin ,  on  abusa  de  ces 
cérémonies ,  et  la  nuit  de  Noël  fut  aussi 
«célèbre  par  les  orgies  et  la  débauche ,  qu'elle 
l'avait  été  auparavant  par  l'allégresse  toute 
.spirituelle  à  laquelle  on  se  livrait.  Au- 
jourd'hui ,  de  toutes  ces  réjouissances  po- 
pulaires, qui  dans  le  principe  se  ratta- 
chaient à  une  idée  si  belle  et  si  sage  ,  il  ne 
reste  plus  dans  quelques  provinces  qu'une 
informe  médianoche. 


ÉGLISE  DE  SAINT-ÉTIENNE, 

A    VIEWHE    EU    AUTRICHE» 
{ Gravure.  ) 

En  l'année  i683,  Cara-Moustapha-Pacba> 
:yisirde  Mahomet  IV,  sultan   des  Turcs, 
^arriva  sous  les  murs  de  Vienne  à  la  tête 
d'une  armée  formidable  ,  et  y  planta  ses 
tentes.  En  quelquesjours  cette  belle  capitale 
-de  la  foi  catholique  en  Allemagne ,  fut  en- 
tourée de  tranchées  ouvertes ,  de  palissades 
<5t  d'artillerie ,  d'où  s'échappait  une  pluie 
de  bombes  et  de  boulets  qui  faisaient  tom- 
ber des  pans  de  murailles ,  et  enfonçaient 
les  toits  des  maisons.  Cara-Moustapha  avait 
juré,  en  quittant  Constantinople,  d'accom- 
plir l'œuvre  de  destruction  que  Soliman 
avait  essayée  sans  succès^  et  de  ne  pas  laisser 
pierre  sur  pierre  de  cette  magnifique  ca- 
,-thédrale  de  Saint-Etienne  qui  élevait  ses 
'<îône8  de  dentelles,  entremêlés  de  figures 
Vde  Saints ,  au-dessus  de  la  cité  chrétienne 
^qu'elle  semblait  protéger  de  son  ombre. 

Cara-Moustapha  ,    assis   devant      sa 
tente ,  jetait  des  regards  courroucés  sur  ce 


monument  de  la-piété  des  ducs  d-Autrieke, 
et  il  encourageait  ses  janissaires  à  poïnt€r 
leurs  canons  contre  «rot  ouvrage  d'abomi- 
nation ,  «;omme  il  l'appelait  dans  sa  haine. 
Sa  superstition  lui  faisait  voir  dans  celte 
église  le  palladium  de  la  liberté  allemande; 
et  chaque  fois  qu'un  boulet  parti  de  son 
camp  enlevait  quelque  parcelle  de  la  ca- 
thédrale, il  souriait  horriblement,  et  ii 
voyait  déjà  la  ville  détruite ,  et  les  vaincus 
â  ses  pieds,  demandant  inutilement  grâce 
pour  leur  vie  et  pour  leurs  biens. 

Ce  barbare  ne  rêvait  pas  moins  qvie 
l'anéantissement  de  la  religion  du  Christ. 
en  Allemagne,  et  la  fondation  d'un  empire 
d'Occident,  auquel  il  devait  commander, 
comme  Mahomet  IV,  son  maître,  cominan-' 
dait  à  l'empire  d'Orient.  Mais  Dieu  lui  ré- 
servait une  punition  exen^plaire  et  pro- 
portionnée à  son  crime.  La  grande  cathé- 
drale, debout  sur  ses  épaisses  fondations,  se 
levait  toujours  devant  lui.  Avant  de  ra- 
conter comment  il  fut  puni ,  nous  devons 
dire  quelques  mots  qui  serviront  à  l'intel- 
ligence de  la  gravure  qui  accompagne  cet 
article* 

Cette  église  de  Saint-Etienne  est  bâtie 
toute  en  pierres  de  taille,  et  décorée  exté- 
rieurement d'une  foule  d'ornemens  et  de 
figurines  dans  le  style  du  plus  pur  gotbique. 
Le  toit,  qui  dessine  un  cône  entre  lès  deux 
petites  tourelles  surmontant  l'ogive  de  hi 
porte  d'entrée,  est  recouvert  de  tuiles  ver- 
nissées,coloréesderouge,  de  vertetde  blanc. 
Le  clocher  que  l'on  remarque  à  droite,  est 
l'une  des  deux  tours  que  le  duc  Rodolphe 
d'Autriche  entreprit  d'élever  sur  la  primi- 
tive église,  bâtie  en  1268  ,  par  le  mar- 
grave Jasomirgott.  Une  seule  de  ces  tour  6 
fut  achevée.  Cest  celle  que  l'on  voit  aujour- 
d'hui. Elle  n'a  pas  moins  de  435  pieds  de 
hauteur.  700  marches  de  pierre  et  de  boi^; 
conduisent  à  sa  première  cime:  il  faut 
grimper  sur  des  échelles  pour  parvenir  à  sa 
cime  supérieure. 

Cette  tour  est  couverte ,  depuis  le  haut 
jusqu'en  bas ,  de  sculptures  fines  et  dëUées , 
qu'on  peut  appeler  le  chef-d'œuvre  de  la 
gothicJt^aMe)ttt«Ei^»»  î^  dewinsde  cçç  om€r 


X.A    DOMINICALE. 


.(f  meos  se  mêlent  à  riuâm ,  sans  jamais  ap- 

v^ 'porter  à  rœil  la  moindre  confusion.  Les 
volonnettes,  aussi  effilées  que  des  brins  de 
paille,  et  surmontées  de  petits  clochetons 
en  aiguille,  y  sont  prodiguées  avec  un  luxe 
inouï,  qui  donne  à  ce  singulier  monument 

j.  la  figure  d'un  carquois  chargé  de  flèches. 
La  saillie  et  les  creux ,  les  hauts  et  les  bas- 
reliefs,  et  les  jours  des  fenêtres  concourent 
à  l'eftet  de  l'ensemble.  La  partie  supérieure 
est  entièrement  sculptée  à  jour  ,  et  garnie 
sur  toutes  ses  faces  de  feuilles  et  de  fleurs 
taillées  dans  la  pierre. 

Toute  la  façade  de  l'église  est  incrustée 
<le  bas -reliefs  remarquables  par  le  travail 
ou  le  sujet  qu'ils  représentent,  et  aussi  de 
pierres  sépulcrales  qui  sont  de  véritables 
jnatériaux  pour  l'histoire.  Les  ëcussons 
nobiliaires  et  les  inscriptions  à  demi  effa- 
cées par  le  temps  leur  servent  de  commen- 
taires, et  expliquent  des  pages  perdues  dans 
la  chronologie  allemande. 

Dans  l'intérieur,  on  compte  58  autels  de 
marbre,  tous  enrichis  de  tableaux  estimés. 
5ous  Fun  de  ces  autels,  on  voit  un  tombeau 
de  marbre  blanc  et  rouge,  orné  de  3oo  fi- 
gures et  de  38  ëcussons  d'armoirie  j  le  tout 
ost  surmonté  d'une  magnificpie  statue,  dont 
le  visage  s'élève  fièrement  vers  le  Ciel.  Le 
ciseau  du  sculpteur  s'est  émoussé  à  broder 
€es  vêtemens,  et  à  tailler  cet  homme.  Cette 
statue  est  celle  de  l'empereur  Frédéric  IV, 
dit  le  Pacifique,  couronné  en  i44o«  Il  ^tait 
si  froid  et  si  impassible,  que  les  Italiens  di- 
saient de  lui  «  qu'il  avait  une  âme  morte 
dans  xm  corps  vivant.  »  C'est  ce  même 
prince  qui,  voyageant  en  Allemagne,  pen- 
dant que  le  roi  Mathias,  de  Hongrie,  s'em- 
parait de  sa  capitale,  se  contentait  d'écrire 
<:ette  devise  sur  les  murs  d'une  hôtellerie  : 
<(  La  félicité  suprême ,  c'est  l'oubli  des  biens 

.  qu'on  ne  saurait  retrouver  :  Reruin  irre- 
eupera7îdarutn  gumma  félicita* ,  ohlhio, 
!Nous  ne  parlerons  pas  d'une  foule  d'autres 
tombeaux  historiques  que  renferme  encore 
l'église  de  Saint-Etienne,  parce  que  l'espace 
3jie  nous  le  permet  pas.  Le  toxobçau  du 
j)rince  Eugène  de  Savoie  mériterait  à  Jui 
^eul'iin  article  à  part. 


'U5 

•  BevcnoûtdoEfi -à  faLnér  i685,  et  an 
siège  de  Vienne,  par  Cara-filoustapha.  Le 
visir  se  tenait  à  l'ouverture  de  sa  tente , 
environné  de  ses  principaux  officiers.  Et  il 
examinait  de  loin  les  progrès  du  siépe  à  tra- 
vers le  nuage  de  fumée  qu'il  aspirait  d'une 
longue  pipe  de  jasmin,  recouverte  de  ve- 
lours brodé  d'argent.  D«'s  esclaves  Abys- 
sins ré  ventaient  avec  des  plumes  de  paon, 
assemblées  dans  des  manches  d'ivoire  sculp- 
tés. Un  iman  était  debout  auprès  de  lui, 
qui  lisait  à  haute  voix  des  versets  du  Ko- 
ran,  sur  des  feuillets  de  vélin  tout  ornés  de 
jolies  enluminures ,  et  d'arabesques  dorées. 
Le  visage  de  Gara-Moustapha  demeurait 
impassible,  et  fier  comme  celui  d'un  lion  qui 
sommeille.  Ses  yeux  noirs  ne  quittaient 
pas  un  instant  l'élégant  clocher  de  Saint- 
Etienne,  qui  résistait  toujours  aux  efforts 
et  à  l'adresse  des  canonnicrs  turcs.  Un 
groupe  de  soldats  s'approcha  du  visîr ,  et 
leur  chef,  baisant  avec  respect  le  bas  de  la 
robe  du  général  musulman ,  lui  annonça 
qu'une  femme  échappée  des  murs  de  la  ville 
assiégée,  demandait  avec  instance  à  être 
conduite  auprès  de  lui. 

Cara-Moustapha  rentra  dans  sa  tente  et 
donna  ordre  que  la  femme  fût  introduite. 
C'était  une  jeune  et  belle  fille  toute  vêtue  de 
blanc  ,  un  rosaire  à  la  ceinture  et  portant 
dans  sa  main  une  bannière  où  un  Saint  était 
représenté,  la  tête  environnée  de  son  au- 
réole céleste. 

—  Qui  es- tu?  dit  le  généraî.Et  un  esclave 
grec  traduisit  ces  paroles  à  la  vierge  charéa- 
tienne. 

—  On  m'appelle  Stéphanie,  ïépondit 
modestement  la  jeune  fille ,  dès  mon  en- 
fance, ma  mère  cae  voua  au  service  de  Dieu 
et  me  plaça  sous  l'invocation  de  6aint 
Etienne,  patron  de  cette  ville  que  tu  as- 
sièges en  ce  moment. 

— Et  que  prétends-tu?  ajouta  Moustapha^ 
«n  lui  jetant  un  regard  qui  fit-  baisser  les 
yeux  de  la  jeune  religieuse. 

—  Au  nom  de  la  Vierge  sainte  et  desalnl 
Etienne  mon  patron ,  dont  tu  vois  riœage 
«UT  ceUf  banîil«re ,  j€  te  sçïOXiAt  At  ItYW  U> 


u^ 


Là    DOMÏKÎCALE. 


siège  de  cette  ville ,  si  ta  cft  veu^  7oir  la 
colère  du  ciel  tomber  sur  ta  tête. 

'  ^-  '  —  La  demande  est  singulière,  dit  le  mu- 
sulman j  je  soupçonnais  que  tu  avais  toute 
autre  grâce  à  solliciter.  Croîs-moi,  tu  es 
trop  belle  et  trop  frêle ,  pauvre  femme , 
pour  f occuper  de  ces  choses  de  guerre. 
Laisse  nos  canons  s'entendre  avec  ceux  de 
Ion  empereur  T^éopold:  ta  voix  est  faite 
pour  chanter  des  chansons  d'amour  ,  et  non 
pourparîerde  meurtres  et  de  combats.  Ta 
main  est  trop  blanche  et  trop  délicieusement 
effilée,  pour  porter  d'autres  armes  qu'une 
guitare  ou  une  harpe.  C'est  là  ce  qull  le 
faut,  belle  vierge  chrétienne  :  je  vais  te 
faire  apporter  des  instrumens  ,  et  tu 
danseras  et  tu  chanteras  en  ma  présence. 
Ces  voiles  qui  t'enveloppent  comme  une 
momie  du  pays  d'Egypte,  cachent  bien  à 
tort  le?  contours  de  tes  formes.  Tes  pieds 
seraient  plus  beaux  s'ils  étaient  nus ,  et  tes 
bras ,  j'en  suis  sur ,  sont  plus  blancs  que 
celte  mousseline  qui  les  dépare.  Je  voudrais 
voir  ces  cheveux  dorés  qui  paraissent  à  peine 
sur  ton  front,  pleuvoir  en  flocons  sur  tes 
épaules.  Tu  seraisattrayanîe  alors,  et  je  te 
donnerais,  pourprix  d'un  baiser  de  ta  bou- 
che, tout  ce  que  cette  tente  renferme  d'or 
et  d'argent ,  de  tapis  précieux  apportés  du 
Caire  et  de  Damas,  ces  armes  resplendis- 
santes de  pierreries,  et  aussi  le  cœur  de 
relui  qui  possède  ces  richesses.  Vierge 
chrétienne,  c'est  la  main  du  prophète 
qui    t'a   guidée    vers   moi .    Fais  tomber 

'  tous  ces  voiles ,  viens  l'asseoir  à  mes  côtés 
et  oublions  ensemble,  au  fond  d'une  coupe 
tde  vin  de  Hongrie,  les  différends  qui  divi- 
sent le  Clirist'et  Mahomet. 

Cara-Moustapha  se  kva,  les  yeux  bouil- 

!  Jonans  de  luxure,  et  il  courut  saisir  la  jeune 
religieuse  par  ses  véteraens:  mais  la  sainte 
fille  de  Vienne,  tirantun  couteau  de  son 
sein  en  présenta  la  pointe  au  visir,  qui  re- 
cula d'épouvante,  et  entra  aussitôt  contre 
elk  dans  une  épouvantable  fureur. 

—Sais-tu  bien ,  lui  dit -il,  que  naes  désirs 
sont  des  ordres  et  qu'un  froneoment  de  mes 
souïcil^  suffit  pour  appeler  Va  mort  sur 

'  ta' tête?    - 


—  Je  le  sais,  reprit  Stéphanie,  et  ce 
n'estpaston  amour,  mais  ta  colère,  que  je 
suis  venue  chercher  ici.  Ce  ne  sont  pas  des 
présens,  de  l'or,  de  l'argent,  ni  des  étoffes 
précieuses,  ni  tes  infâmes  faveurs  ,  mais  la 
couronne  du  martyre  qui  fait  Tobjet  de 
mes  vœux.  Ecoute,  Infidèle;  le  ciel  m'a 
envoyé  cette  nuit  une  vision.  Saint  Etienne 
m'est  apparu  dans  un  songe,  et  il  m'a  dit  : 
Prends  ma  bannière  dans  mon  église,  et  va 
trouver  Cara-Moustapha-Pacha  ,  le  visir 
turc,  et  dis-lui  que  ses  jours  sont  comptés 
et  que  l'épée  de  Dieu  est  sur  lui;  qu'il 
abandonne  au  plus  vite  ce  siège  impie, 
qu'il  enlève  ses  tentes ,  qu'il  les  charge 
sur  ses  chameaux,  et  qu'il  regagne  aussitôt 
le  chemin  de  son  pays ,  ou  bien  sa  tête 
ne  tardera  pas  à  tomber. 

Le  visir  pâlit  en  entendant  ces  paroles, 
et  prenant  la  sainte  fille  par  la  main  ,  il  la 
mena  jusqu'au  bord  de  sa  tente  d'où  l'on 
apercevait  la  ville  de  Vienne,  sur  laquelle 
éclataient  les  bombes  et  les  grenades  en- 
flammées lancées  par  les  batteries  turques. 

— Vois-tu  cette  ville?  elle  tombera  avant 
ma  tête. Je  ferai  passer  le  soc  de  la  charrue 
sur  les  ruines  de  ce  clocher  de  saint  Etienne, 
et  je  ne  ferai  grâce  à  personne  :  hommes , 
femmes  et  monumens  ,  mon  sabre  dé- 
vorera ,  nivellera  ,  égalisera  tout.  Et  tu 
mourras  aussi ,  fille  insolente  qui  oses  me 
parler  ainsi.  .Appelle ,  si  tu  veux  saint 
Etienne  à  ton  secours ,  qu'il  te  défende , 
qu'il  se  défende  lui-même ,  car  je  ne  lais- 
serai pas  pierre  sur  pierre  de  son  église ,  et 
voici  le  défi  que  je  lui  porte. 

Elle  visir,  danssaragC;,  saisitla bannière 
que  tenait  la  vierge  d'Allemagne;  il  la  dé- 
chira de  ses  mains*,  il  la  foula  aux  pieds  et 
il  cracha  à  la  face  du  Saint,  en  vomissant 
mille  blasphèmes.  Quatre  soldats  accou- 
rurent à  ses  cris;  et  sur  un  signe  que  fit  ce 
barbare,  la  jeune  fille  tomba  percée  de 
coups.  Dans  son  agonie  elle  joignit  encore 
les' mains,  et  de  ses  lèvres  sanglantes  elle 
murmura  une  dernière  prière  en  invoquant 
sditit Etienne,  son  patron.  Cara-MouStàpha 
aii  (?onriblë  de  la  fnreur ,  acheva  lui-même 
la  mcyrante  à  C0'4>fî  da  pôVcpauTd» 


LA    DOMINICALE. 


U5 


Dès lemoment qu'il  eutcommisce  crime, 
l'esprit  de  vertige  s'empara  de  ce  fier  visir, 
jadis  si  sage  et  si  prudent  homme  de  guerre. 
La  famine  se  mit  dans  son  camp  ;  une  ter- 
rible révolte  éclata  parmi  ses  janissaires, 
et  le  courage  de  la  garnison  de  Vienne 
sembla  doubler  en  même  temps  queles  ef- 
forts des  assiégeans  devenaient  plus  rares 
et  moins  redoutables.  Cara-Moustapha 
envoya  un  corps  de  20,000  hommes  pour 
s'emparer  de  la  ville  de  Presbourg.  Le  duc 
de  Lorraine  et  le  prince  Louis  de  Bade, 
qui  commandaient  pour  Lempereur  Léo- 
pold ,  battirent  ce  corps  ,  et  vinrent  mena- 
cer Cara-Moustapha  dans  son  camp.  Le 
désespoir  et  le  découragement  se  mirent 
alors  parmi  les  Turcs  :  à  peine  firent-ils 
résistance  contre  les  deux  corps  allemands 
et  polonais  qui  avaient  fait  leur  jonction  à 
Presbourg.  Cette  armée  ibrmidable  ne  fut 
plus  bientôt  qu'un  amas  de  fuyards, et  Cara- 
Moustapha  lui-même,  ce  barbare  qui 
avait  rêvé  l'Empire ,  se  vit  contraint  de 
fuir  avec  eux  ,  emportant  dans  ses  bras 
l'étendard  de  Mahomet ,  qu'il  pensa  vingt 
fois ,  dans  sa  fuite  ,  laisser  aux  mains  des 
vainqueurs. 

Il  ne  s'arrêta  qu'à  Belgrade  en  Servie, 
où  il  pleura  amèrement  sur  ses  désastres , 
et  sur  le  crime  qui  les  avait  amenés.  Il 
reconnut  alors  la  venjjeance  céleste  qu'il 
avait  bravée,  et  il  se  prépara  à  la  mort  ; 
car  il  ne  douta  plus  que  la  vierge  de  Vienne 
qu'il  avait  si  indignement  assassinée,  ne  lui 
eut  révélé  son  sort  à  son  dernier  moment. 

Comme  il  était  en  prières,  quatre  hom- 
mes s'introduisirent  dans  sa  chambre  ac- 
compagnés d'un  officier  du  sérail  qui  ar- 
rivait de  Constantinople.  Cara-Moustapha 
se  prosterna  le  front  contre  terre  ,  quand 
l'officier  eut  déroulé  devant  ses  yeux  l'or- 
dre de  Maliomet  IV,  qui  le  condamnait  à 
mort ,  pour  avoir  échoué  devant  les  murs 
de  V:enne  et  fait  périr  par  sa  faute  l'élite 
de  l'armée  musulmane.  Il  ne  proféra  pas 
une  plainte  ,  et  tendant  son  cou  aux 
bourreaux  ,  il  rendit  l'àme  en  pronon- 
çant le  nom  de  Saint  Etienne  et  en  de- 
mandant grâce  à  Dieu. 


LE  PRESBYTÈRE. 

(  Poèrnç  inédit.  ) 

Si  quelquefois  le  cœur  se  prend  à  défaillir 
à  l'aspect  de  cette  morne  et  glaciale  indiffc- 
reiice  qui  pèse  comme  un  accablant  fardeau 
sur  la  société  française,  et  courbe  tous  les  es- 
prits sous  un  niveau  dégradant,  il  est  aussi 
pour  le  chrétien  de  ces  momens  d'ineffable 
joie,  où  par-delà  l'horizon  terne  et  décoloré 
du  présent,  il  voit  poindre  les  premiers  rayons 
du  soleil  de  justice;  de  ces  momens  en  quel- 
que sorte  prophétiques  où  ,  comme  Ezé- 
chiel  dans  le  désert ,  il  redonne  la  vie  à  ces 
ossemens  blanchis  qui  jonchent  le  sol,  et  ras- 
semble au  pied  de  la  croix  toute  cette  géné- 
ration si  horriblement  fatiguée  du  doute. 
C'est  qu'en  effet  la  société  en  est  là  aujour- 
d'hui. L'humanité  ne  peut  rester  long-temps 
livrée  sans  défense  à  tout  vent  de  doctrine. 
Bientôt  la  conscience  de  sa  faiblesse  force 
l'homme  à  chercher  un  appui;  et  n'en  trou- 
vant aucun  dans  le  vide  qu'il  s'est  fait,  il  en 
conclut  que  cet  appui  doit  exister  quelque 
part ,  puisqu'il  lui  est  nécessaire. 

C'est  donc  en  vain  qu'on  le  nierait,  l'état 
normal  de  l'homme  est  un  état  de  foi.  Sans 
la  foi ,  il  n'est  qu'une  anomalie,  un  je  ne  sais 
quoi  qui  n'a  point  de  nom;  créature  exotique 
et  informe  dépérissant  faute  de  ciel;  ange 
déchu  dont  on  a  brisé  les  ailes,  harmonie 
muette  au  milieu  du  suave  concert  de  la  créa- 
tion. Voyez  à  quoi  aboutissent  toutes  ces  folles 
utopies  ,  tous  ces  pompeux  systèmes  de  régé- 
nération en  dehors  du  foyer  chrétien!  Le 
même  jour  les  voit  éclore,  briller  un  mo- 
ment ,  et  puis  mourir,  sans  que  le  grand  pro- 
blème social  en  soit  éclairci;  et  tandis  que 
tout  tombe  autour  de  lui,  institutions,  dy- 
nasties ,  empires  ,  le  Christianisme  seul  mar- 
che toujours  au  mdieu  de  ces  ruines,  ayant 
deux  immortalités  à  ses  côtés:  celle  de  notre 
origine,  et  celle  de  nos  fins. 

Aussi  les  peuples  viennent-ils  en  foule  se 
reposer  à  l'abri  de  l'édifice  religieux  ;  mate- 
lots saluant  le  port  après  d'épouvantables 
nuits  d'orages ,  accourant  respirer  le  frais  et 
savourer  le  repos  du  rivage  après  un  ciel 
étourdissant  de  tonnerx'es. 

Il  estiui  homme  que -le  mondain  dédaigne, 
mais  qne  l'affligé  bénit  ^  dont  la  miasibn  est 


U6 


LA   DOMINICALE. 


tout  à  la  fois  d'inspirer  la  vertu  par  ses  exem- 
ples ,  de  l'enseigner  par  ses  leçons,  de  la  faire 
admirer  par  ses  sacrifices.  Ministre  d'un  Dieu 
qui  fut  pauvre  et  vécut  inconnu  ,  comme  son 
maître  il  est  pauvre  et  vit  inconnu.  Une  ché- 
tive  maisonnette ,  appelée  presbytèi-e ,  voilà 
sa  demeure;  les  dons  des  fidèles,  voilà  sa  ri- 
chesse, et  le  morceau  de  pain  qu'il  partage 
avec  l'indigent.  Dans  les  hameaux,  le  nom  de 
curé  est  le  seul  nom  que  lui  donne  le  villa- 
geois ,  le  seul  nom  qu'il  connaisse  souvent  ; 
car  l'homme  de  Dieu  a  renoncé  à  sa  famille 
pour  se  faire  le  père  de  la  grande  famille. 
Dcpuisle  berceau  de  l'enfance  jusqu'à  la  tombe 
du  vieillard ,  sa  charité  veille ,  et  il  se  trouve 
mêlé  à  tous  les  actes  importans  de  la  vie.  Il 
baptise  le  petit  enfant  qui  vient  de  naître  ;  il 
imbibe  son  jeune  cœur  delà  morale  de  l'Evan- 
gile comme  d'une  douce  rosée;  il  lui  distri- 
bue le  pain  des  anges.  Puis ,  lorsque  cet  en- 
fant est  devenu  homme ,  il  le  reçoit  au  pied 
de  l'autel ,  et  prononce  sur  sa  tête  et  sur  celle 
de  la  vierge  qu'il  a  choisie  pour  sa  compagne, 
les  chastes  paroles  du  mariage  chrétien.  Par- 
tout oi^i  il  y  a  de  la  joie,  du  bruit  et  des  fêtes, 
vous  ne  le  rencontrerez  pas;  mais  dans  la 
chaumière  où  l'on  manque  de  pain  ,  dans  la 
famille  où  la  discorde  règne,  sur  le  chemin 
où  gît  abandonné  le  pauvre  qui  a  défailli  de 
misère,  au  chevet  du  mourant  que  la  mort 
environne  de  terreurs,  vous  le  trouverez 
toujours  avec  le  denier  de  la  veuve,  avec  des 
paroles  de  paix ,  avec  le  baume  du  Samari- 
tain ,  avec  ces  consolations  ineffables  qui  vien- 
nent d'en  haut. 

Sa  vie  s'écoule  ainsi  tout  entière  dans  la 
pratique  des  vertus,  dans  l'oubli  des  hommes, 
et  dans  un  sacrifice  perpétuel  pour  le  bonheur 
des  autres.  Tandis  que  les  philosophes  s'agi- 
tent, que  les  philantropes  disgex'tent  sur  labien- 
faisance,  lui  n'a  qu'une  seule  science,  celle  de 
l'Évangile  ,  et  il  est  la  providence  des  mal- 
heureux. Il  passe  sur  la  terre  en  faisant  le 
bien  ;  et  si  le  mausolée  brillant  ne  couvre  pas 
ses  restes  vénérés ,  sur  le  tertre  de  gazon  vient 
souvent  prier  à  deux  genoux  le  mendiant  qu'il 
a  réchauffe  dans  son  sein. 

Célébrer  ces  hommes  de  Dieu  ,  les  venger 
du  mépris  ou  de  l'oubli  des  hommes ,  c'est 
donc  faix'c  une  bonne  œuvre,  et  c'est  ce  qu'a 
fait  l'auteur  du  Presbytère,  à  l'obligeance  du- 
quel nous  devons  quelques  fragmcns  de  son 
poème  encore  inédit. 


Pour  mieux  exciter  l'intérêt  qui  se  serait 
affaibli  dans  des  généralités ,  l'auteur  du  Pres~ 
bytcre  a  fait  choix  d'un  prêtre ,  qui ,  par  ses 
A-^ertus  évangéliques,  put  devenir  le  modèle 
des  curés.  Par-là,  tout  se  trouve  eu  action 
dans  son  poème,  la  morale  comme  le  culte. 

Avant  de  retracer  les  pieux  travaux  de  sou 
modeste  curé  ,  le  poète  a  voulu  peindre  ici 
quelques-uns  des  sublimes  dévouemeos  inspi- 
rés par  l'Evangile  : 

C'est  en  le  méditant  (l'Evangile)  que  le  missionnaire 
Embrasse  tous  les  liettx  que  le  soleil  éclaire , 
Qu'il  va,  sacrifiant  ses  biens  et  sa  santé, 
Des  sommets  du  Potose  aux  plaines  du  Cathay. 
En  vain  le  souvenir  des  voluptés  de  Rome 
Dans  le  creux  des  rochers  tourmente  saint  Jérôme, 
De  l'Evangile  armé,  versant  des  pleurs  amers, 
Il  triomphe  à  côté  du  lion  des  déserts. 
En  vain  pour  la  thiare  un  peuple  entier  désigne 
Le  fils  de  Gordien  qui  seul  s'en  croit  indigne  ; 
Il  fuit,  et  bien  plus  grand  que  les  Cincinnatus  , 
Dans  la  nuit  des  forêts  va  cacher  ses  vertus. 
Près  des  Ueux  où  fixant  sa  douleur  vagabonde, 
Marins  vint  pleurer  sur  l'empire  du  monde , 
Augustin  s' envolant  dans  la  sainte  cité, 
Lègue  son  repentir  à  la  postérité. 
Bornant  dans  nos  climats  leur  course  apostolique. 
D'autres  péniblement  giiienl  un  soc  rustique, 
Et  trempes  de  sueur,  s'efforcent  d'enrichir 
L'idolâtre  Gaulois  qu'ils  veulent  convertir. 
O  surprise!  ô  miracle!  à  des  eaux  croupissantes 
Succèdent  tout  à  coup  des  moissons  ondoyantes. 
Les  cœurs  sont  fécondés  aussi  bien  que  les  champs  : 
Où  pleurait  l'orphelin  on  n'entend  que  des  chants. 

Le  dévouement  de  notre  pastenr  est  grand 

aussi  : 

Sa  vie  est  ici-bas  un  cercle  de  travaux  : 

Elle  est  semblable  au  temps  qui  n'a  poin  l  de  repos. 

Tantôt  portant  des  secours  aux  familles  qui 
sont  dans  la  détresse  , 

Pauvre ,  du  pauvre  même  il  passera  l'attente  : 
Jamais  la  charité  ne  se  trouve  indigente. 

Tantôt  visitant  les  malades,  il  compatit  à  leurs 
maux,  fait  asseoir  auprès  d'eux  l'Espérance, 

Et  leur  distribuant  le  pain  de  la  parole. 

S'il  ne  les  guérit  pas ,  du  moins  il  les  console. 

Toujours  et  partout  estimé  du  riche,  il  se  fait 
aimer  du  laboureur. 

De  sa  condition  adoucit  la  rigueur, 

Ou  le  vengeant  des  biens  (|u'il  n'a  point  en  partage , 

Lui  montre  incessamment  sou  céleste  héritage. 


LA   DOMINICALE. 


U7 


Voyez-le  aux  saints  jours,  lorsque,  plein  de 
charité  plus  ardente  encore, 

Suspendant  quelque  temps  les  mystères  sacrés. 
Et  comme  empreint  des  feux  dont  rayonnait  Moïse, 
Il  prend  entre  ses  mains  les  livres  de  l'église , 
Dit  ses  commandemeus ,  ceux  de  l'ancienne  loi , 
Comme  il  faut  réunir  leur  pratique  à  la  foi , 

Et  lorsqu'il  lit  du  jour  le  touchant  Evangile 
Son  peuple  à  l'écouter  montre  un  esprit  docile  j 
Car  ce  livre  divin ,  à  des  pauvres  dicté , 
Promet  surtout  les  cieux  à  l'humhle  pauvreté. 

Ailleurs ,  aimant  à  converser  avec  ses  bons 
paroissiens  sous  l'ormeau  séculaire  du  village, 
il  leur  dit  les  préceptes  de  la  sagesse  et  les  se- 
crets du  bonheur;  l'utilité  des  lois  et  leur 
joug  tutélairej  ou  bien,  si  quelque  différent 
s'élève  parmi  eux,  il   en  est  le  médiateur; 

Et  le  code  à  la  main ,  Lamoignon  en  soutane , 
Il  éteint  les  procès  qu'épiait  la  chicane. 

Considérons-le  instruisant  les  enfans  dans 
les  catéchismes  : 

Combien  j'aime  à  te  voir,  sensible  et  bon  pasteur. 
Quand  tu  veux  de  l'enfance  entretenir  l'ardeur, 
Ou  captiver  encor  son  espiit  trop  volage, 
Distribuer  des  piix  au  savant,  au  plus  sage  : 
O  Raphaël  !  pardonne  à  l'artiste  indigent, 
Qui,  bien  moins  envieux  de  gloire  que  d'argent, 
Multiplie  en  tous  lieux  tes  immortels  ouvrages, 
Et  réduit  tes  tableaux  en  petites  images. 
L'enfance  en  est  avide,  et  seuvent  dans  ses  mains , 
Tessaintsun  peu  changés  ont  fait  de  nouveaux  saints, 

D'autres  fois ,  lorsque  le  retour  de  l'hiver 
ramène,  avec  les  longues  veillées  ,  ses  jeunes 
disciples  au  Presbytère,  le  bon  curé,  assis  au 
milieu  d'eux  et  devant  l'âtre ,  se  plaît  à 
charmer  leur  attention  par  quelque  pieuse 
histoire  de  la  Bible  : 

Ou  bien,  pour  mieux  encor,  par  de plussaints récits. 
En  les  intéressant,  instruire  leurs  esprits , 
Il  leur  dit  de  Jésus  la  céleste  origine  ; 
La  crèche  où  reposa  son  enfance  divine , 
Et  les  rois  d'Orient,  et  l'étoile  qu'aux  cieux 
Ils  virent  apparaître  et  marcher  devant  eux  -, 
Leur  raconte  comment ,  pour  frapper  le  Messie, 
Hérode  aux  nouveau-nés  fit  arracher  la  vie. 
Et  tous,  en  l'écoutant ,  sont  tour  à  tour  émus , 
D'horreur  pour  les  forfaits,  d'amour  pour  les  vertus. 

Mais  c'est  à  l'Eglise  surtout  que  ti'iomphe 
la  pieté  du  pasteur  , 

Soilquedes  fleurs  des  cliamps  ses  mains  parent  l'autel , 
Soit  qu'il  chaule  aux  chrétiens  lesmerveillesduCiel, 


L'hiver  ramène-t-il  la  naissance  promise 

De  ce  divin  enfant  qui  vient  nous  éclairer. 

Il  veut,  durant  la  nuit ,  qu'on  vienne  l'adorer, 

Et  l'on  voit  les  bergers  de  son  pieux  village 

Offrir  de  Bethléem  une  vivante  image. 

Le  Christ ,  pour  nous  sauver,  descend-il  au  cercueil , 

Il  obscurcit  le  temple,  il  le  revêt  de  deuil  ; 

Ou  bien,  lorsque  la  pàque  annonce  sa  victoire, 

II  orne  ses  parvis  des  palmes  de  la  gloire. 

Félicitons  l'auteur  pour  le  choix  de  son 
sujqt  et  pour  la  manière  dont  il  l'a  traité.  Il 
aura  fait  plus  qu'un  bou  poème,  im  bon  livre. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Le  premier  dimanche  de  l' Avent ,  le  Pape  a 
assisté ,  dans  la  cliapelle  Sixline  ,  au  Vatican ,  à 
la  messe  solennelle  chantée  par  Mgr.  délia  Porta, 
Patriarchede  Conslantinople.  Après  l'Evangile,  lui 
discours  latin  a  été  prononcé  par  le  procureur-gé- 
néral des  Dominicains.  Les  cardinaux  étaient  pré- 
sens  à  cette  auguste  cérémonie,  ainsi  que  les  arche- 
vêques et  évêques  assistans  au  trône ,  le  sénateur 
romain  et  tous  les  prélats  (pii  ont  l'honneur  d'y  être 
admis.  Après  la  messe ,  Sa  Sainteté ,  revêtue  de  ses 
ornemens  pontificaux,  et  précédée  du  sacré  collège, 
porta  processionnellement  le  Très-Saint-Sacrement 
dans  la  chapelle  Pauline ,  où  il  est  l'esté  exposé  à  la 
vénération  des  fidèles  pendant  les  prières  des  qua- 
rante heures. 

—  Le  29  novembre ,  il  y  a  eu  dans  la  chapellç 
Sixtine,  au  Vatican,  cha{)elle  papale  pour  le  ser- 
vice anniversaire  de  Pie  VIÏI  ;  la  messe  a  été  cé- 
lébrée par  M.  le  cardinal  Weld ,  qui  est  de  la  créa- 
tion de  ce  pontife.  Sa  Sainteté,  (jui  a  assisté  au 
service ,  a  fait  ensuite ,  suivant  l'usage,  l'absoute 
autour  du  cercueil. 

—  La  ville  de  Bruxelles  vient  de  jouir  des  avan- 
tages du  jubilé  bisséculaire  de  Notre-Dame-de-Mi- 
séricorde.  On  sait  que  la  statue  de  la  sainte  Vierge, 
connue  sous  ce  litre ,  est  devenue  célèbre  à  l'occa- 
sion du  miracle  accordé  aux  prières  du  pieux  père 
Costerne.  Cette  statue  se  trouve  actuellement  à 
l'église  de  la  chapelle  on  le  jubilé  a  commencé  le  21 
novembre  :  il  a  duré  dix  jours.  Il  y  avait  tous  les 
jours  deux  sermons  en  flamand  et  un  en  français; 
à  chacun  l'affluence  était  très-grande ,  mais  sur- 
tout en  flamand.  Quatorze  confesseurs  ont  été  cons- 
tamment occupés  à  entendre  les  confessions  à  la 
chapelle;  quelques-uns  y  ont  passé  la  dernière  nuit. 
On  dit  qu'il  y  a  eu  dans  cette  église  au-delà  de 
\  5,000  communians ,  et  qu'environ  50  à  40,000  per^- 
sonnes  ont  profité  du  jubilé. 

—  Le  21  novembre ,  jour  de  la  Présentation  de 
la  sainte  Vierge,  après  trois  jours  de  prières,  aux- 
quelles a  assisté  M.  lecadinal  Morozzo,  archevêque  . 


us 


LA    DOMINICALE. 


de  Navarre ,  a  eu  lien  clans  la  basilique  delà  Su- 
perga,  rouverlure  de  la  nouvelle  Académie  ecclc- 
siatilique, érij^ée  par  le )oi de  Sardaiijne,  le 22  juillet 
dernier.  M.  le  cardinal  a  célébré  la  messe  et  a 
donné  la  commnion  auxcièves  non-prélres.  S.  Em. 
adressa  ensuite  aux  élèves  une  allociUion  pleine  de 
sagesse  et  de  piélé. 

—  Le 22  novembre,  sont  partis  de  Naples  pour 
la  Palestine  quatre  religieux  qui  y  portent  les  au- 
mônes que  la  coumiission  établie  dans  cetle  ville 
pour  l'œuvre  de  la  Terre-Sainle  a  recueillies  de  la 
piété  des  fidèles ,  et  qui  serviront  à  entretenir  les 
religieux  é(al)lissemens  de  cette  contrée. 

—  Une  réunion  pour  l'association  des  dames  de 
cbarité  de  Sainl-Roch  a  eu  lieu,  à  une  beure  et 
demie,  à  l'issue  de  la  dernière  messe,  vendredi 
20  décembre,  pour  l'œuvre  de  l'ouvroir,  établie 
cette  année,  en  faveur  des  jeunes  filles  de  la  pa- 
roisse. 

L«  sermon  a  été  précbé  par  M.  l'abbé  Annat, 
prenîier  vicaire  de  Bonne-Nouvelle,  et  suivi  d'un 
salut  en  nuisique. 

La  quèlea  été  faite  par  n?adamela  vicomtesse  de 
Lucet,  rue  d'Angoulème ,  n.  ii;  madame  la  vicom- 
tesse de  Bonneval,  rue  d'Angoulème,  n.  U;  ma- 
dame la  vicomtesse  de  Germiny ,  rue  Castiglione , 
n.  i;  et  madame  Caccia ,  rue  Neuve-des-Petits- 
Champs,  n,  G2. 

Une  longue  expérience  apprend  combien  sont 
exposées ,  après  la  {uemière  communion ,  les 
jeunes  personnes  sans  fortune,  soit  par  défaut  de 
moyens  pécuniaires  ,  soit  par  défaut  de  discerne- 
ment. Si  les  parens  parviennent  à  leur  donner  un 
état ,  c'est  presque  toujours  dans  des  maisons  peu 
sûres  ou  peu  convenables  qu'elles  sont  placées. 

On  a  cbercbé  à  apporter  remède  à  un  mal  aussi 
général,  et  aussi  désastreux  dans  ses  résultais,  en 
établissant,  pour  cette  paroisse,  rue  d'Argenteiiil, 
n.  38,  un  ouvroir  confié  à  la  vigilance  et  à  la  di- 
rection des  sœurs  de  la  Sagesse. 

Cet  établissement ,  commencé  cette  année ,  au 
mois  d'août,  n'a  d'autres  ressources  que  celles 
que  l'on  attend  du  zèle  et  de  la  piété  des  fidèles, 
soit  par  leurs  offrandes,  soit  par  de  petites  sou- 
scriptions annuelles,  soil  au  moins  par  l'envoi  d'ou- 
vrages eu  linge  qui  sont  confectionnés,  dans  celte 
maison ,  avec  le  plus  grand  soin ,  et  à  des  prix  très- 
modérés. 

Déjà  quinze  jeunes  filles  y  sont  admises;  elles  y 
sont  logées  et  nourries ,  elles  apprennent  la  cou- 
lure, elles  sont  formées  aux  soins  du  ménage,  et 
elles  reçoivent  l'éducation  convenable  à  leur  sexe 
et  à  leur  situation. 

A  leur  sortie  de  la  maison,  et  à  un  âge  fixé  par 
«  règlement,  elles  recevront  une  dot. 

M.  le  curé  de  Saint-Puicb  a  pensé  qu'une  telle 
œuvre  serait  vue  favoialiicmenl  de  toutes  les  per- 
sonnes qui  regardent  comme  c«seiitielle  l'éducation 
de  la  jeunesse ,  et  (jn'il  trouverait ,  dans  les  secours 


de  leur  ingénieuse  cbarité ,  le  moyen  d'étendre  à 
un  bien  plus  grand  nombre  de  jeunes  filles  le  bien- 
fait de  cetle  institution. 

—  Depuis  environ  quinze  moins,  un  bureau  de 
cbarité  a  été  établi  àGuingamp,  pour  arrêter  la  lèpre 
toujours  croissante  de  la  mendicilé.  Tous  les  bons 
citoyens,  tous  les  gens  sensés  ,  à  quelque  opinion 
(pi'ils  appartiennent ,  se  sont  empressés  de  con- 
courir à  fonder  un  étal)lissement  aussi  éminemment 
utile  ;  clergé,  communautés  religieuses,  tous  se  sont 
réunis  dans  im  même  esprit  de  cbarité  pour  faire 
l)iOspérer  cette  œuvre  de  bienfaisance. 

Cet  établissement,  surveillé  par  des  bommes 
de  bien  désignés  par  leurs  concitoyens,  dirigé  par 
les  dames  de  la  Sagesse,  fournit  du  travail  pendant 
toute  l'année  à  3S0  familles  pauvres,  donne  bebdo- 
madaircinent  12  à  1,500  livres  de  pain  aux  enfans, 
aux  vieillards  et  aux  infirmes  ;  distribue  pendant 
l'biver  des  vclemens,  des  couvertures ,  du  bois  aux 
plus  nécessiteux,  et  fait ,  enfin  ,  pendant  cette  sai- 
son rigoureuse,  trois  fois  par  semaine  des  distribu- 
tions de  soupes  à  tous  les  indigens  qui  en  désirent. 
—  On  écrit  de  Fougères,  sous  la  date  du  5  dé- 
cembre : 

«  Le  conseil  municipal  vient  de  retirer  aux  Frè- 
res de  la  doctrine  cbrétienne  le  subside  annuel  de 
250  fr.  qui  leur  était  alloué  ,  ainsi  que  la  maison 
qu'on  leur  avait  concédée  dans  la  paroisse  de 
Saint-Léonard.  Près  de  deux  cents  enfans  pauvres 
vont  être,  par  celle  mesure ,  privés  de  l'instruction 
religieuse  et  rendus  à  cette  vie  oisive  si  dangereuse 
pour  la  société.  Du  reste ,  Monsieur  ,  si  la  religion 
perd  d'un  côté  ,  elle  gagne  de  l'autre,  et  la  Provi- 
dence sait  toujours  nous  dédommager  des  tribu- 
lations qu'elle  nous  envoie. 

»  M.  l'abbé  Taillandier,  curé  de;  Laignelet, 
vient  d'acquérir  la  propriété  de  l'ancienne  abbaye 
de  Rillé  et  de  ses  belles  dépendances.  A  peine  l'in- 
lenlion  de  l'acquéreur  d'y  fonder  un  bospice  d'in- 
curables a-l-elle  élé  connue ,  que  de  pieuses  dames 
se  sont  présentées  de  tous  les  points  de  l'arrondisse- 
ment pour  seconder  son  zèle ,  et  nous  ne  doutons 
pas  que ,  grâce  à  leurs  soins,  la  maison  ne  soit  bien- 
tôt en  éîat  de  servir  à  sa  destination. 

»  Ainsi,  Monsieur,  tandis  que  la  pbilosopbie , 
incapable  de  rien  produire ,  semble  n'avoir  reçu 
qu'un  i)ouvoir  de  destruction,  la  religion,  toujours 
féconde,  continue  au  milieu  de  nous  sa  mission 
bienfaisante,  en  imprimant  à  toutes  ses  œuvres  les 
caractères  de  son  ineffable  cbarité.  » 

—  La  connnune  de  Plomelin ,  près  Quimper , 
vient  de  reconstruire  son  église;  ce  qui  est  d'au- 
lant  plus  remarquable  que  la  paroisse  est  pauvre, 
et  que  son  Iwdget  ne  monte  pas  à  150  francs.  Néan- 
moins les  babilans,  stimulés  par  le  zèle  de  leur 
curé,  M.  Mellar,  se  sont  imi)Osé  généreusement 
les  plus  glands  sacrifices. Ils  sont  parvenus  à  former 
une  somme  d'environ  10,000  francs. 

—  I.ÇS  habitans  de  Yerdenal ,  arrondissement  (k 


LA    DÔxMlNICALE. 


no 


Lunéville,  ont  bail  une  nouvelle  é2:lise  à  laquelle  ils 
ont  travaillé  avec  ardeiir  pendant  plusieurs  années. 
Le  maire,  homme  estimable,  dirigeait  les  travaux. 
Enfin  l'église  a  été  terminée  récemment,  quoique 
la  paroisse  fût  en  ce  moment  privé  de|pasteur.  La 
bénédiction  du  nouvel  édifice  a  eu  lieu  au  milieu 
d'un  grand  concours.  L'autorité  ecclésiastique  a 
récompensé  le  zèle  des  habitans  en  leur  envoyant 
un  curé. 

—  Les  journaux  de  Dijon  "rendent  compte  d'une 
insulte  adressée  à  M.  l'évèque  de  celle  ville  au  mi- 
lieu d'une  cérémonie  funèbre.  Le  prélat  assistait, 
le  6  décembre,  au  convoi  de  M.  Philip})e  Forestier, 
curé  de  Notre-Dame.  Dans  la  rue  des  Forges,  une 
voix  a  crié  «  bas  l'évèque.  Un  journal  ajoute  à  ce 
cri  une  épithète  plus  outrageante  encore.  Il  paraît 
que  l'auteur  de  l'insullejest  connu  ;  la  police  a  dressé 
procès- verbal,  et  le  procureur  du  roi  est  saisi  de 
l'affaire. 

— Il  faudra  bien  se  passer  encore  cette  année  des 
messes  de  minuit  à  Noël.  Le  gouvernement  a  donné 
ordre  de  ne  pas  en  célébrer  dans  aucune  église  de 
Paris . 

—  Le  jubilé  ouvert  à  Lyon,  le  dimanche  I"  dé- 
cembre, en  verlu  du  mandement  de  Mgr  l'arche- 
vèque-administraleur,  promet  des  frui'.s  abondans 
et  précieux.  Les  exercices  sont  suivis  dans  les  di- 
verses paroisses  avec  une  consolante-  exactitude. 
C'était  un  spectacle  édifiant  que  la  vue  de  ces  lon- 
gues files  d'enfans  des  écoles  chrétiennes  (jui  visi- 
taient avant-hier  les  églises  de  station ,  sous  la  con- 
duite de  leurs  pieux  instituteurs.  Samedi  dernier  , 
les  écoles  des  filles  et  les  établissemens  connus  sous 
le  nom  de  Providence ,  accomplissaient  ce  devoir 
religieux. Parmi  les  prédicaleursdisiingués  qui  réu- 
nissent dans  nos  églises  leurs  fructueux  efforts  à 
ceux  des  pasteurs  habituels,  on  remarque  toujours 
l'éloquence  chaleureuse  et  brillante  de  M.  l'abbé 
Guyou,  qui  attire  dans  la  vaste  nef  de  Saint-Fran- 
çois de  Sales,  un  nombreux  auditoire,  non  moins 
admirateur  du  talent  que  du  courage  de  cet  ora- 
teur sacré,  de  ce  valeureux  athlète  du  catholi- 
cisme. 

L'homme  du  monde  qui  vient  assister  à  ses  dis- 
cours dans  une  intention  de  pure  curiosilé,  éprouve 
bientôt  un  intéièî,  soutenu;  il  se  sent  comme  sub- 
jugué, il  rend  un  hommage  involontaire,  et  qui 
n'en  est  par  là  que  plus  remarquable,  à  la  sévère 
dialectique  de  cet  habile  défenseur  de  la  foi.  Infati- 
gable ,  avec  son  extéiieur  tout  de  simplicité  et  de 
modestie,  sa  vie  toute  de  zèle  et  de  travaux  apos- 
toliques sans  fin,  M.  l'abbé  Guyon  a  dû  à  son  mé- 
rite et  à  ses  succès  eux-mèuies,  plus  d'une  attaque 
achamiéej  après  l'avoir  entendu,  on  se  rend  compte 
de  cette  haine ,  car  elle  a  son  principe  dans  l'or- 
gueil confondu  des  ennemis  de  notre  divine  reli- 
gion. Le  jubilé  sera  clos  à  l'expiration  de  la  troi- 
sième semaine. 

~  Un  service  funèbre  a  été  célébré  solennelle- 


ment à  l'église  de  Saint-Roch ,  en  l'honneur  des 
Polonais  morts  dans  les  derniers  événemens  de 
Pologne.  Les  Polonais  résidant  à  Paris ,  et  un  grand 
nombre  de  Français ,  assistaient  à  cette  céré- 
monie. 

—  Le  diocèse  de  Besançon  est  veuf  encore  une 
fois  de  son  premier  pasteur.  M,  le  cardinal  de 
Rohan  a  élé  enlevé  dans  la  force  de  l'agc,  le  8  fé- 
vrier dernier.  M.  Dul)ourg  vient  de  mourir,  le  12 
décembre  au  malin,  des  suites  d'une  affection  au 
larynx.  Ses  travaux  dans  les  missions  ont  sans  doute 
hâté  la  fin  de  sa  carrière.  Il  a  vu  approcher  le  mo- 
ment de  la  mort  avec  les  senthnens  de  la  résigna- 
tion la  plus  parfaite ,  et  la  piété  dont  toute  sa  vie  il 
avait  fait  profession.  Il  a  laissé  consterné  de  cette 
perte  le  diocèse  de  Besançon,  dont  il  avait  gagné 
tous  les  co'urs. 


Ancjïeferre.  —  Soit  à  cause  des  développemens 
donnés  à  l'expédition  de  Tcjulon  pour  la  cote  nord 
d'Afrique,  soit  à  cause  de  soupçon  fondé  que  les 
Russes  ont  l'intention  d'envoyer  dans  la  Méditer- 
ranée leur  escadre  de  la  mer  Noire,  le  gouverne- 
ment aiiglais  a  jugé  convenable  de  faire  quelques 
préparatifs  pour  augmenter  ses  forces  navales  ac- 
tives. Les  équipages,  daiis  les  diverses  stations,  ont 
l'ordre  de  rejoindre  leurs  pavillons  respectifs. 

On  vient  de  publier  v.ne  note  ofileielle  émanant 
de  la  Trésorerie ,  et  adressée  aux  commissaires  de 
la  douane,  au  sujet  des  dépenses  (ju'ontélé  obligés 
de  faire  les  navires  iioUandais  par  suite  du  dernier 
embargo.  Il  parait,  d'après  ce  document,  que  con- 
trairement à  l'attente  des  proprit'laires  des  navires 
hollandais  qui  oui;  élé  détenus,  le  gouvernement 
anglais  est  décidé  à  exiger  le  remboursement  des 
avances  faites  à  ces  mêmes  propriétaires  pendant 
l'embargo. 

Por/(?î/a/.  — Les  journaux  ^anglais  du  10  et  du 
17,  arrivés  à  Paris,  ne  conîiennent  aucune  nou- 
velle du  Portugal.  Les  lettres  des  passagers,  ame- 
nés par  le])atean  à  vapeur  \h  Coii//oh reparlaient 
de  négociations  entamées  en  Portugal ,  et  dont  le 
colonial  ilare  élait  chargé  de  la  part  des  cabinets 
de  France,  d'Angleterre  et  d'Espagne.  On  prétend 
que  les  conditions  oiïerles  à  Don  Miguel  sont  dignes 
d'un  roi;  mais  elles  0)it  eu  le  sort  (pi'elles  devaient 
raisoimabîement  avoir  :  Don  Miguel  les  a  rejelées. 
Il  sérail  par  trop  étrange,  en  elTet,  qu'il  se  décidât 
à  abandonner  un  pays  dont  il  est  maître,  où  toutes 
les  populations  sont  pour  lui ,  à  l'exception  de  deux 
villes  munies  de  garnisons  étrangères.  L'anxiété 
des  pédristes  est  du  resle  hnportanle  à  consigner  : 
elle  prouve  que  l'on  est  bien  revenu  maintenant  de 
l'espoir  qu'on  avait  conçu  de  conquérir  aisément  le 
Portugal. 
^  Les  correspondances  particulières  d'Oporto  an- 
noncent que  la  garjiison  est  extrêmement  faible,  et 


150 


LA    DOMINICALE. 


que  le  nombre  en  est  dépassé  par  celui  des  prison- 
niers qui  languissent  dans  les  cachots. 

A  Lisbonne ,  la  position  des  deux  armées  restait 
la  même  qu'à  la  date  des  dernières  nouvelles ,  et  le 
mécontentement  créé  par  la  conduite  ilu  gouverne 
ment  pédriste  continuait  à  s'accroître. 

Espaqne.  —  Les  nouvelles  (jue  les  correspon- 
dances libérales  recueillent  sur'la  frontières  sont,  à 
peu  près,  les  seules  (jui  nous  parviennent  depuis, 
quelque  temps;  mais,  malgré  tous  les  efforts  des 
partisans  de  la  reine  pour  exalter  les  succès  de  ses 
troupes ,  on  a  pu  remarquer  une  grande  stérilité 
dans  les  bulletins  qu'ils  publient. 

L'insurrection  ne  procède  plus  avec  des  forces 
militaires  marchant  en  colonne;  elle  se  retranche 
dans  les  montagnes,  et  commence  la  guerre  de 
partisans.  Déjà  les  troupes  venues  de  Pampelune  à 
leur  rencontre  ont  éprouvé  qu'il  n'était  pas  aussi 
focile  d'atteindre  les  détachemens  isolés  qu'il  l'avait 
été  de  les  disperser  lorsqu'ils  étaient  grouppés  au- 
tour des  villes;  Castagnon  s'est  vu  forcé  de  sortir 
De  l'olosa.  Les  insurgés  ,  disent  les  correspon- 
dances, tombent  à  l'improviste  sur  les  détache- 
mens ,  surprennent  les  convois|etJse  dispersent  aux 
premiers  coups  de  fusil.  Il  est  question  d'une  affaire 
où  les  partisans  de  Ciiarles  V  ont  montré  une  réso- 
lution et  un  acharnement  qui  prouvent  que  le  dé- 
couragement ne  les  a  point  atteints. 

Le  cinciuième  bataillon  d'insurgés  de|la  Navarre, 
embusqué  dans  les  bois  de  Zubiry-Mendi,  a  sur- 
pris un  détachement  des  troupes  de  la  reine ,  d'en- 
viron trois  cents  hommes  d'infanterie  et  de  cin- 
quante lanciers  qui  se  dirigeait  sur  Orbacette.  Les 
premières  décharges  ont  été  terribles ,  et  le  feu  qui 
avait  commencé  à  la  pointe  du  jour  a  duré  toute  la 
matinée.  On  manque  de  détails  sur  cette  affaire,  et 
sur  une  autre  beaucoup  plus  importante  qui  aurait 
■eu  lieu  à  Alsona ,  et  dans  laquelle  les  troupes  de  la 
reine  auraient  fait  des  pertes  considérables. 

En  Biscaye,  le  décret  du  général  Castagnon  a 
remis  les  armes  aux  mains  des  habitans.  La  troupe, 
commandée  par  Zavala,  se  grossit  de  i)lus  en  plus. 
Une  forte  division  d'insurgés  occupe  une  position 
près  de  Salvatierra. 

Le  colonel  Sumala  Carreguy,  qui  commande  en 
'Chef  les  insurgés  de  la  Navarre ,  avait ,  le  'i ,  son 
quartier-général  à  Elcîiarry-Arana.  Il  venait  d'a- 
dresser aux  troupes,  placées  sous  ses(»rdres,  une 
proclamation ,  où ,  après  les  avoir  félicitées  de  leur 
coastanceet  de  leur  soumission  à  l'exécution  d'un 
plan  qu'il  n'explique  pas,  il  leur  fait  présager  le 
triomphe  de  don  Carlos.  Son  langage  respire  la 
confiance  et  la  fermeté  les  plus  absolues. 

A  Bilbao,  les  partisans  de  la  reine  sont  loin 
d'être  tranquilles.  Leurs  inquiétudes  sont  jusliliées 
par  les  avantages  que  vient  d'o!)lonir  en  plusieurs 
rencontres  le  général  royaliste  Zavala.  Lesinsiugés 
cpii  étaient  reiilrçs  dans  lem-s  loyers  reprennent  les 
aimes. 


D'après  une  lettre  de  Barcelone ,  en  date  du  6 , 
les  événemens  de  Vittoria  n'ont  influé  en  rien  sur 
lesmouvemensroyahstes  des  royaumes  de  Valence 
et  de  Murcie,  où  l'insurrection  prend  au  contraire 
de  nouveaux  développemens.  Le  comte  de  Negri , 
ex-colonel  de  la  garde  royale ,  qui  la  dirige ,  ne 
compte  pas  moins  de  six  mille  honmies  sous  ses 
ordres.  Il  commandait  en  personne  au  combat  de 
Penarroyas ,  où  la  brigade  Breton  a  été  mise  en  dé- 
route ,  et  il  seï^disposait ,  au  départ  du  coiurier ,  à 
marcher  sur  Tortose ,  après  avoir  laissé  à  Morella 
une  réserve  qui  correspond  avec  les  insurgés  de 
Murcie. 

L'opinion  générale,produite  par  ces  nouvelles  et 
celles  que  nous  avons  publiées  les  jours  précédens 
est  que  les  insurgés  ont  tous  les  moyens  nécessaires 
de  tenir  en  échec  l'armée  de  la  reine  pendant  tout 
l'hiver ,  soit  eu  Biscaye ,  soit  en  Navarre ,  ou  dans 
le  royavmie  de  Valence. 

—  Le  journal  de  la  Guyenne,  contient  la' lettre 
suivante  de  Bayonne,  à  la  date  du  15  décembre: 

Un  fait  préoccupe  toujours  ici  très-vivement 
l'attention  publique  :  c'est  l'entrée  de  don  Carlos 
en  Espagne.  On  admet  généralement  l'exactitude 
de  cette|nouveIle;  il  n'y  a  doute  et  incertitude  que 
sur  les  circonstances  qui  ont  accompagné  celle 
action  décisive  du  roi  légitime.  On  dit,  et  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  indiquer  la  source  de  ces  bruits, 
on  dit  que  le  général  Morillo  s'est  porté  sur-le- 
champ  à  la  rencontre  de  don  Carlos,  qu'il  a  forcé 
ce  prince  à  se  replier  sur  le  Portugal ,  qu'il  n'a  pas 
craint  de  violer  le  territoire  portugais  pour  y  pour 
suivre  klon  Carlos.  Je  crois  pouvoir  affirmer  que 
personne  ici  n'a  leçu  relativement  à  ces  faits  des 
renseignemens  dont  la  validité  soit  incontestable. 

Le  décret  du  général  Castagnon  porte  ses  fruits. 
Comme  je  vous  l'ai  déjà  écrit ,  les  Biscayens  re- 
prennent leurs  armes  qu'ils  avaient  un  moment 
déposées. La  troupe commandéejpar  ledéputé  Zavala 
se  grossitchaque  jour  de  plus  en  plus.  Nous  verrons 
si  les  armées  de  la  reine  pourront  tenir  1  ong-temps 
la  campagne  contre  ces  guérillas  (jui  les  harcèlent 
sans  relâche ,  •  et  se  dissipent  à  leur  approche  pour 
se  reformer  en  peu  d'instans.  Une  division  des 
troupes  royalistes ,  forte  d'à  peu  près  6,000  hommes 
occupe  une  position  près  de  Salvatierra.  Les  géné- 
raux Valdès  et  Castagnon  se  disposent,  dit-on,  à 
les  altaciuer.  Je  voudrais  que  l'on  pût  nous  expli- 
quer l'inaction  des  christhios,  tandis  que  la  Navarre 
devient  de  plus  en  plus  menaçante. 

Afrique.  —  Les  dernières  lettres  d'Oran  rap- 
portent im  épouvantable  événement.  Sept  ou  huit 
officiers  français  étant  allés  à  la  chasse,  quatre 
d'entre  eux  n'ont  plus  reparu.  Le  général  Desmi- 
chels  ayant  fait  sortir  à  leur  recherche  une  partie 
de  la  garnison,  le  14  novembre,  ou  a  trouvé  à  une 
l)elite  distance  de  la  ville  les  cpiatre  corps  bien  ali- 
gnés; la  têle  Uançliée;  Ql  nmiilés  d'iuiç  manière 


LA   DOMINICALE. 


•151 


itroce.  Les  victimes  de  la  l)avbavie  des  Bédouins 
(ont  MM.  Nadat ,  lieotenant  de  place  à  Oran  ; 
Malvielle,  lieutenant  de  place  au  forl  Saint-André; 
Perron ,  lieutenant  d'artillerie ,  et  IMarel ,  oflicier 
3e  chasseurs. 

A  l'occasion  de  ces  malheureux  événemens ,  le 
général  Desmichels  a  publié  l'ordre  du  jour  sui- 
i^ant  : 

«  Soldats  de  la  division  d'Oi'an  ! 
«  La  vengeance  que  nous  devons  tirer  de  ces 
K  meurtres  doit  être  éclatante ,  et  elle  apprendra 
K  bientôt  aux  Arabes  qu'ils  ne  feront  jamais  couler 
«  impunément  le  sang  français;  mais  comme  le 
R  coup  doit  être  terrible,  nous  saurons  saisir  le 
«  moment  favorable  pour  écraser  la  tribu  à  laquelle 
«  les  assassins  appartiemient. 

«  Oran ,  le  16  noveml)re  i  833. 

«  Le  général  commandant  la  division  , 
«  Baron  Desmichels.  » 


—  M.  de  Ménars  vient  de  partir  pour  Londres. 
Il  est  chargé  d'opérer  la  vente  de  la  collection  de 
tableaux  appartenant  à  madame  ,  duchesse  de 
Berri ,  collection  d'un  gi'and  prix  et  dont  les  opu- 
lens  de  la  Grande-Bretagne  se  disputent  déjà  les 
principaux  morceaux.  Telle  est  la  conliance  <pii  re- 
pose dans  les  esprits  pénétrans  en  Angleterre,  que 
de  grands  personnages  ont  offert  de  prendre  et  de 
payer  la  collection  au  prix  d'estimation,  à  charge 
de  la  remettre  à  une  autre  époque  à  madame 
contre  le  remboursement  de  la  somme  payée.  . 

—  Voici  les  noms  des  personnes  qui  composent 
le  nouveau  conseil  d'éducation  d'Henri  Y  : 

M.  le  général  marquis"  de  Latoui-^Iaubourg , 
gouverneur  (  sa  santé  ne  lui  a  pas  permis  de  se 
rendre  à  un  poste  important  où  la  conliance  de 
Charles  X  l'avait  appelé  )  ;  M.  le^  général  marquis 
d'Hautpoul,  sous-gouverneur  ;  Mgr.  l'évèque  d'Her- 
mopolis,  précepteur;  M.  l'abbé  Trébuquet,  profes- 
seur de  belles-lettres  et  d'histoire  ;j  M.  Cauchy, 
professeur  des  sciences;  M.  Billot,  professeur  de 
législation:  ces  cinq  derniers  ont  été 'installés  le 
même  jour.  Ils  prennent  leurs  repas  avec  le  royal 
élève ,  et  ils  ont  un  appartement  dans  l'intérieur  du 
château. 


ECONOMONIE  RURALE. 
Des  Jardins. 

Indépendamment  de  leur  utilité,  les  jar- 
dins sont  un  agrément  pour  tout  le  monde-, 
mais  ils  le  sont  bien  davantage  encore  pour 
le  curé  de  campagne,  qui  n'a;  pour  occuper 


sesmomensde  loisir,  ni  les  plaisirs  bruy  ans, 
ni  les  distractions  de  famille.  Aussi  nous 
occuperons'uous  souvent  de  cette  partie 
intéressante  du  domaine  presbytérial.  JVous 
ne  saurions  même  trop  engager  ceux  de 
nos  abonnés  qui  ,  jusqu'ici  sont  restés 
étrangers  à  ce  genre  d'occupation,  nous  ose- 
rons même  dire  à  cette  source  de  bonheur, 
d'en  essayer  pendant  quelque  temps,  et 
nous  leur  garantissons  [que  l'apprentissage 
n'en  est  pas  pénible,  et  qu'une  fois  lancés 
dans  la  voie  ,  ils  seraient  bien  fâchés  de 
rentrer  dans  leur  indifférence  et  dans  les 
ennuis  d'un  inerte  repos. 

A  la  partie  utile,  on  ajoute  d ailleurs 
celle  de  l'agrément  :  et  de  tous  les  laxes , 
certes,  le  plus  naturel ,  le  plus  innocent , 
est  celui  de  voir  arriver  sur  sa  table,  et  par 
le  travail  de  ses  mains,  de  beaux  fruits,  de 
belles  fleurs. 

Pour  nos  abonnés,  d'ailleurs,  ce  ne  se- 
rait jamais  une  dépense  coûteuse  que  l'en- 
tretien d'un  jardin  :  quel  paroissien  refu- 
serait une  greffe ,  un  arbre ,  un  ognon , 
une  graine  pour  embellir  le  presbytère  ? 
Chacun  se  ferait,  au  contraire,  un  plaisir  de 
concourir  à  en  rendre  le  séjour  plus  atta- 
chant. On  sent  très- bien  généralement 
qu'il  faut  une  compensation  à  celui  que 
son  état  porte  à  des  mœurs  retirées. 

La  première  chose  dont  nous  ayons  à 
nous  occuper ,  c'est  de  la  nécessité  de  main- 
tenir une  grande  propreté  dans  le  jardin-, 
les  mauvaises  herbes  nuisent  autant  au 
coup  d'œil  qu'à  la  qualité  des  récoltes 
et  à  l'agrément  de  la  promenade. 

Dans  les  carrés  ,  ce  sont  de  nombreux 
sarclages  qui  détruiront  l'herbe,  dans  les 
allées ,  c'est  en  ratissant  souvent  que  l'on 
arrive  à  les  tenir  nettes.  Cependant  comme 
ce  moyen  est  coûteux  et  dérange  le  terrain 
qui  devrait  toujours  être  ferme  et  uni , 
nous  allons  indiquer  un  autre  moyen ,  non 
moins  simple  qu'économique ,  et  qui  nous 
a  toujours  réussi,  et  sur  des  terrains  de 
nature  toute  diverse.  Ce  moyen  consiste  à 
détruire  l'herbe  jusque  dans  la  racine  et  à 


LA    DOMINICALE. 


152 

faire  que  le  sol  qui  pourrait  plus  tard  re- 
cevoir quelques  graines,  ne  soit  plus  ca- 
pable de  les  faire  ni  croître  ni  germer. 

Pour  cela,  on  fait  bouillir  environ  cent 
litres  d'eau  dans  un  vase  de  fonte ,  avec  dix 
kilogrammes  de  chaux  vive  et  un  kilo- 
gramme de  souîre.  On  tire  cette  liqueur  à 
clair,  on  Tétend  d'eau  selon  le  besoin,  et 
l'on  arrose  les  allées  :  on  est  sur  que  Tberbe 
ne  pousse  plus  sur  un  terrain  ainsi  traité  , 
et  cela  pendant  plusieurs  années. 

Si  l'on  compare  même  la  dépense  de 
cet  arrosement  avec  les  journées  du  ratis- 
sage pendant  seulement  deux  ou  trois  an- 
nées, l'on  se  convaincra  qa'il  y  a  une  vé- 
ritable économie  à  l'employer. 

Ce  moyen  peut  s'employer  aussi  pour 
empêcher  aucune  herbe  de  croître  dans  les 
cours  pavées ,  où  l'on  a  eu  jusqu'ici  la  plus 
grande  peine  à  la  détruire.  Il  est  inutile 
d'observer  je  pense ,  que  c"est  par  un  temps 
sec  quUl  est  toujours  mieux  d'employer 
ce  mode  d'arrosage. 

ÉCOINOMIE    DOMESTIQUE. 

Recette  pour  préserver  les  ouvrages  en 
fer  de  la  rouille.  —  Dans  une  solution 
concentrée  de  soude  impure  ,  connue  sous 
le  nom  de  lessive  caustique,  on  met  3  fois 
sa  valeur  d'eau,  c'e8t-à-|dire  qu'à  une 
bouteille  de  celle  lessive  vous  ajoutez  3 
bouteilles  d'eau.  Vous  plongez  les  pièces  de 
fer  que  vous  vouleiz préserver,  dans'cetle  li- 
queur, et  elles  sont  alors  à  l'abri  de  se 
couvrir  de  rbaille.  Des  expériences  posi- 
tives ont  pi-ouvé  que  les  mêmes  pièces  de 
fer  plongées  dans  l'eau  ont  été  (ouvertes 
de  rouille  après  y  être  restées  5  jours  -,  tan- 
dis que,  plongées  dans  la  liqueur  dont 
nous  venons  de  donner,  la  recette ,  elles 
n'ont  rien  perdu  de  leur  poids  ni  de  leur 
poli ,  quoiques  elles  y  soient  resté  3  mois. 

jdvanta^es  qu'il  y   a    de  recueillir  le  lait 
dans  des  vases  de  zinc. 

M.  i  Samuel  David,  de  New- York,  a 
fait  pendant  plus  d'un  an  des  expériences 
tendantes  à  s'assurer  s'il  pouvait   y  avoir 


quelque  avantage  à  substituer  des  vais- 
seaux de  zinc  à  ceux  d'étain  ou  d'autre 
matière  dans  lesquels  on  conserve  le  lait. 
Des  essais  dans  le  Nouveau- Jersey  ou 
dans  Longisland ,  lui  ont  donné  des  résul- 
tats très-satisfaisans ,  et  plusieurs  particu- 
liers qui  les  ont  répétés  en  ont  obtenu  de 
semblables.  Ils  ont  constaté  que  le  lait 
conservé  dans  le  zinc  ne  se  caille  que  qua- 
tre à  cinq  heures  plus  tard  que  celni 
qu'on  met  dans  d'autres  vases-,  ce  qui  per- 
met à  toute  la  crème  de  s'en  séparer. 

Dans  une  de  ces  expériences*,  trois  vais- 
seaux de  zinc  ,  contenant  chacun  environ 
10  litres  de  lait,  ont  été  comparés  à  trois 
vaisseaux   d'étain    contenant    exactement 
la  même  quantité  de  lait.  Le  lait  avait  été 
mis  dans  les  uns  et  dans  les  autres  le  lundi 
à    trois   heures   de  l'après-midi  ,  aussitôt 
après  avoir  été  tiré.  Le  mercredi  ,  à  neuf 
heures   du  matin ,  lorsqu'on  voulut  écré- 
mer,  on  trouva  que  le  lait  des  vaisseaux 
d'étain  était  presque  tout-à-fait  caillé,  tan- 
dis que  dans  ceux  de  zinc  la  coagulation 
était  à  peine  commencée.  On  dut  en  <"on-^ 
séquence  écrémer  de  nouveau  les  derniers 
vaisseaux;  ce  qui  eut  lieu   à  deux  heures 
du  soir.  On  battit  ensuite  séparément  la 
crème  prise  dans  les  vaisseaux   d'élain  et 
celle  venant  des  vaisseaux  de  zinc.  De  la 
première,  on  ne  retira  que  deux  livrés  et 
cinq  onces  et  demie  de  beurre  ,  tandis  que 
la  dernière  en  donna  trois  livres  et  cinq 
onces.  (Différence  i5  onces  et  1/2).  L'ex- 
périence avait  été  faite  avec  un  soin  mi- 
nutieux.  Ceux  qui   goûtèrent   ce  beurre, 
trouvèrent  plus  agréable  celui  qui  prove- 
nait de  la  crème  prise  dans  les   vaisseaux 
de  zinc. 

A  quoi  doit-on  attribuer  cette  différence 
de  produit  en  beurre  des  mêmes  laits?  Est- 
ce  un  effet  galvanique  du  zinc?  c'est  ce 
qu'il  n'est  pas  permis  d'affirmer;  mais  ce 
qu'il  y  a  de  réel ,  c'est  l'augmentation  de  la 
quantité  de  beurre  :  et  ce  qui  rend  ces  ex- 
périences très-recommandables ,  c'est  que 
le  zinc  ne  s''ox'ide  ni  ne  se  rouille,  et  que 
son  prix  est  très-rapproché  de  celui  de 
l'éiain. 


1.7 


iUl.^  i»û:5 


LA    DOMINICALE. 


QuK      l'E      CHRISTIANISME      PEUT     SERVIR     DE 
FONDEMENT  A  LA  POLITIQUE  ACTUELLE. 

Nous  n'avons  pas  l'inteniion  de  rcpro 
diiire  iciles  théoriesque  d'habiles  écrivains 
catholiques  ont  développées  ,  sur  la  valeur 
du  gouvernement  de  l'église:  nous  sommes 
spécialement  préoccupés  par  des  objections 
que  les  écoles  actuelles  de  philosophie 
élèvent  contre  la  doctrine  de  Jésus-Christ^ 
et  nous  nous  proposons  de  montrer  qu'elle 
ne  fait  obstacle  en  rien  ni  aux  besoins  des 
individus ,  ni  à  la  tendance  des  sociétés. 

Tous  les  raisonnemens  des  fondateurs 
nouveaux  de  doctrine ,  qui  se  présentent 
dep  u  is  q  uelqucs  années  pour  reconstr  u ire  l'é- 
difice  des  nations,  reposentsur  deuxsuppo- 
si lions  ,  qu'ils  ont  le  soin  de  considérer 
comme  des  vérités  démontrées  :  la  première, 
cVst  que  les  nations  touchent  à  une  dislo- 
cation prochaine j  la  seconde,  c'est  qu'au- 
cune théorie  connue  n'est  capable  de  sufFiie 
à  leur  reconstruction.  Une  fois  ces  deux 
principes  posés  ,  ils  en  concluent  la  néces- 
sité d'une  loi  nouvelle-,  etils  montent  sur 
leurs  tréteaux,  comme  le  singe  et  leléopaid 
de  la  fable  ,  montiant,  louant ,  recomman- 
dant, l'un  ses  tours  de  gentillesses,  l'autre 
les  belles  mouchetures  de  sa  peau.  Par 
exemple,  le  singe  et  le  léopard  offraient, 
si  l'on  n'était  pas  content,  de  rendre  l'ar- 
gent à  la  porte  \  nous  ne  savons  pas  que  les 
sectes  contemporaines  aient  offert  un  pareil 
marché  aux  passans. 

Nous  disions  donc  que  les  architectes 
nouveaux  du  genre  humain,  qui  avaient 
de  si  beaux  plans  en  poche,  ont  commencé 
par  dire  que  les  sociétés  s'en  allaient  crou- 
lant. Par  quelle  suite  de  considérations 
politiques,  historiques  ou  morales,  sont-ils 
venus  à  pressentir  ce  grand  cataclisme  des 
peuples  et  cette  chute  des  institutions?  En 
vérité,  nous  serions  assez  embarassés  de  le 
dire;  eux-meincs  n'y  ont  pas  tiop  songe 
peut-être;  ils  se  sont  mis  à  prêcher  tout 
à  coup  la  fin  de  ce  monde  ;  et  il  est  arrivé 
que  ceux  qui  les  écoutaient  y  ont  cru  ;  il 

9"  LIVRAISO.^. 


\'6ù 

y  a  eu  de  toutes  paris  une  gi'ande  terreur 
panique-,  on  s'est  figuré  les  sociétés  eu 
ruines  ,  et  Ton  a  poussé  un  grand  cri  d'effroi 
sous  l'impression  du  premier  moment. 
C'est  ainsi  que,  fuyant  après  la  bataille 
de  Chéronée,  où  il  avait  entraîné  la  Grèce 
par  la  force  de  sa  parole,  Démosthènes  se 
sentant  saisi  par  sa  robe,  se  mit  à  de- 
mander grâce  ,  comme  s'il  avait  vu  briller 
sur  sa  tête  la  lame  d'une  épée  macédo- 
nienne -,  mais  sa  prière  étant  inutile,  et 
voulant  mourir  avec  dignité  ,  il  se  tour- 
na fièrement  vers  le  soldat  implacable,  en 
lui  disant:  Frappe!  Le  soldat  était  un 
chardon.  La  société  surprise  et  épouvantée 
s'est  aussi  mise  à  fuir,  sentant  dtjà  sur  ses 
talons  les  décombres  du  monde  ,  mais 
ayant  par  hasard  détourné  la  tête,  elle  a 
vu  que  rien  ne  tombait,  elle  a  ri  de  sa  peur 
et  d'elle-même  ,  et  elle  est  repassée  fière 
et  tranquille  devant  les  prophètes  de  mal- 
heur qui  l'avaient  épouvantée  ,  comme 
un  homme  plein  de  santé  passe  devant 
son  médecin. 

Après  avoir  annoncé  par  le  monde  que 
les  lois  prési  nies  étaient  vaines  ,  et  que  les 
liens  qui  unissent  les  hommes  allaient  se 
briser  incessamment,  les  philosophes  ont 
ajoulé  qu'il  n'y  avait  dans  aucune  doctrine 
connue ,    assez  de  puissance  et  d'étendue 
pour  embrasser    l'avenir   de    l'humanité. 
Ils  ont  ensuite  examiné  ces  lois    une    à 
une  ,    et    ils  n'ont  pas  plus  fait  grâce  au 
christianisme  qu'aux  frivoles  systèmes  de 
l'ancienae  Grèce;  ils  lui  ont  déclaré  que 
son  heure  était  venue,  et  qu'il  lui  fallait 
mourir  à  son  tour,  comme  étaient  mortes 
les  théogonies  de  Numa  et  de  Pythagore,  et 
tous  ces  r«ves  d'or  qui  sont  éclos  pendant 
d'.'ux    ou     liois     mille    années    dans    les 
chaires  d'Alexandrie,  ou  parmi  les  rejJee 
d'Orient.  Ainsi,  a  les  en  croire,  allaient  se 
Irouver  fausses  et  menteuses  ces  paroles 
divines,  qui  avaient  dit  à  l'église  de  Pierre 
que  les  portes  des  enfers  ne  prévaudraient 
pas  contre  elle;  et  c'était  seulement  pour 
rcgnir    dix-huit    siècles    sur   le    monde 
comme  une  simple  dynastie  humaine,  que 
Jésus  s'était  laissé  souffleter  chez  Caïphe 

9 


4U 


LA    DOMINICALE. 


et  avait  trempé  de  ses  larmes  la  terre  du 
mont  des  Oliviers  1 

Or,  ceux  qui  avaient  commis  la  pre- 
mière erreur  commettaient  encore  la  se- 
conde ;  ceux  qui  avaient  imaginé  que 
les  sociétés  actuelles  allaient  se  détraquer, 
comme  une  machine  pourrie ,  imaginaient 
pareillement  que  le  christianisme  n'était 
pas  là  pour  subvenir  aux  nécessités  des 
nations.  Il  fallait  cependant  qu'il  entrât 
dans  la  tète  de  ces  philosophes  une  singu- 
lière estime  de  leurs  propres  idées ,  et  un 
oubli  plus  grand  encore  de  ce  que  l'histoire 
annonce  aux  moins  clairvoyans.  Les  peu- 
ples se  sont  vus,  depuis  la  prédication 
des  apôtres  5  dans  des  situations  bien  autre- 
ment effrayantes  :  l'Occident  a  étélabouré  en 
tout  sens  par  le  soc  de  la  barbarie  ;  il  s'est 
trouvé  une  époque  où  il  n'y  avait  pas  de 
gouvt^rnement,  une  autre  où  il  n'y  avait 
pas  de  famille,  une  autre  où  il  n'y  avait 
pas  de  propriété  ;  l'Europe  était  effrayante 
de  désordres ,  d'ignorance  et  de  sang  ;  et 
Jésus-Christ  n'a  eu  qu'à  la  couvrir  de  sa 
tunique  ,  pour  eu  faire  en  quelques  années 
une  Sunamite  plus  belle  que  celle  de  la 
Bible,  la  reine  de  toute  la  terre, l'aînée 
de  la  civilisation. 

C'est  par  des  accusations  générales,  c'est- 
à-dire  qui  portaient  sur  des  points  mal 
déterminés,  que  les  sectes  philosophiques 
ont  d'abord  attaqué  le  christianisme,  et  lui 
ont  renié  la  faculté  de  répondre  aux  besoins 
de  la  civilisation.  On  s'est  érigé  mal  à  propos 
en  commentateur  des  Écritures,et  ne  voyant 
pas  que  le  sens  en  devait  être  déterminé 
en  prenant  pour  base  les  idées  et  la  langue 
du  peuple  et  du  moment  où  elles  apparu- 
rent ,  on  en  a  déduit  vis-à-vis  des  époques 
actuelles ,  de  fausses  et  de  ridicules  conclu- 
sions. Nous  avons  surtout  ici  en  vue 
l'explosion  du  spiritualisme  chrétien ,  qui 
se  détache  si  nettement  de  la  loi  mosaïque, 
et  qui  constitue  l'essence  même  de  la  doc- 
trine développée  par  les  apôtres  et  par 
l'Église.  Prenant  au  pied  de  la  lettre  l'ana- 
thême  lancé  dins  l'Évangile  contre  les 
«hoses  matérielles  et  les  intérêts  de  la  chair, 
on  en  a  conclu  que  le  cljristianisme ,  bon 


tout  au  plus  pour  abattre  les  religions  ma- 
térialistes de  l'antiquité  ,  traitait  avec 
trop  de  prédilection  la  force  spirituelle  de 
l'homme,  conduisait  à  l'extase,  au  mysti- 
cisme ,  à  l'isolement  ;  et  condamnait  ce  qui 
forme  le  principal  côté  des  sociétés  mo- 
dernes, comme  le  raffinement  des  plaisirs 
sociaux  et  la  grande  extension  des  théories 
industrielles. 

Pour  preuve  complète  et  péremptoirc  de 
l'insuffisance  présente  du  christianisme  , 
comme  lien  social ,  les  mêmes  philosophes 
se  plaisaient  à  montrer  l'indifférence  pu- 
blique, les  églises  désertes ,  les  cérémonies 
abandonnées ,  les  chaires  muettes  ou  sans 
influence  ;  disant  que  Jesus-Ghrist  s'en 
allait  devant  eux,  comme  s'en  étaient  allées 
les  di  vinités  payennes  à  l'arrivée  des  a pôtres, 
et  qu'ils  arrachaient  le  monde  au  mysti- 
cisme catholique,  comme  l'église  catholique 
l'avait  arraché  elle-même  au  matérialisme 
grec  et  romain. 

C'est  ainsi  que  les  faux  docteurs  qui  ont 
voulu  prendre  les  sociétés  en  tutelle  ,  ont 
dépeint  du  haut  de  leurs  tréteaux  la  situa- 
tion présente  du  christianisme-,  ils  l'ont 
montré  d'un  côté,  insuffisant  pour  l'avenir, 
de  l'autre,  déjà  repoussé  par  l'indifférence 
présente.  Et  cependant  ce  n'était  pas  une 
lourde  tâche  ,  que  celle  de  briser  leurs  so- 
phismes,  etde  tuer  leur  parole.  Du  reste,  ils 
ont  eux-mêmes  fait  la  moitié  de  leur  procès^ 
le  bon  sens  public  a  fait  le  reste.  Quand 
des  hommes  sont  sur  une  fausse  route,  plus 
ils  vont ,  plus  ils  s'égarent  ;  le  meilleur 
moyen  de  les  perdre ,  c'est  de  les  laisser 
marcher.  Eu  pareil  cas  ,  qui  les  arrête  les 
sauve. 

Certainement  c'est  un  fait  réel  et  déplo- 
rable ,  que  l'indifférence  actuelle  vis-à-vis 
des  doctrines  et  des  pratiques  chrétiennes;  et 
il  n'était  pas  nécessaire  d'un  témoignage 
nouveau, après  l'éloquent  ouvrage  de  l'un 
des  hommes  qui  ont  porté  le  plus  haut,  dans 
ce  siècle,  la  puissance  des  vérités  religieuses 
et  la  gloire  de  l'église  catholique.  Mais  il 
eût  été  bon  d'ajouter  en  quels  lieux  se  fait 
remar([uer  surtout  ce  relâchement.  Si  les 
philosophes  avaient  dit  que  l'éloignemeut 


LA    DOMINICALE, 


^55 


ies  pratiques  chrétiennes  se  montre  plus 
particulièrement  dans  les  grandes  villes 
ce témoignageauraitpeut-être  changé  q  uel 
[jue  peu  le  sens  de  la  proposition.  On  aurait 
5U  que  c'est  encore  dans  les  grandes  villes 
que  le  mariage  est  un  vain  mot ,  et  que  les 
saintes  lois  delà  famille  sont  publiquement 
méprisées;  on  aurait  su  que  c'est  dans  les 
grandes  ailles,  qu'on  se  heurte  à  chaque 
instant  aux  mendians  ,  aux  voleurs  et 
aux  filles  de  joie-,  on  aurait  su  que  c'est 
dans  les  grandes  villes  seulement  que  les 
pères  épousent  charnellement  leurs  filles  , 
les  frères  leurs  sœurs,  et  que  ceci  s'est  con- 
staté au  grand  jour  des  débatsjudiciaires, 
il  n'y  a  pas  six  mois  encore  ,  dans  une 
grande  ville  qui  se  nomme  Paris-,  on  aurait 
su  enfin  que  dans  ces  grandes  villes  la 
moitié  de  la  population  est  employée  à 
surveiller  l'autre;  que  le  cinquième  des 
habitans  naît  à  l'hôpital ,  et  que  le  tiers  y 
meurt.  Si  l'on  avait  su  tout  cela  ,  on  aurait 
compris  comment  le  christianisme  est 
tombé  en  décadence  au  milieu  de  popula- 
tions ainsi  dégradées  ;  il  serait  impossible 
même  que  cela  fût  autrement  :  il  ne  peut 
pas  y  avoir  place  dans  le  même  cœur  pour 
Jésus  et  pour  Mammon  •,  il  est  clair  que  le 
vol ,  l'assassinat ,  l'adultère  et  l'inceste  ne 
vont  pas  avec  l'Évangile  :  Sodôme  n'était 
pas  la  cité  de  Dieu. 

Mais  ce  qu'il  aurait  fallu  dire  encore,  et 
ce  qui  aurait  apporté  son  enseignement , 
c'est  que  loin  des  grandes  villes,  dans  les 
provinces  ,  là  où  n'a  pas  pénétré  jusqu'ici 
la  philosophie  du  siècle  ,  il  y  a  des  popu- 
lations qui  aiment  et  qui  pratiquent  le 
christianisme ,  et  parmi  lesquelles  viol  et 
inceste  sont  des  mots  qui  n'ont  pas  d'idée. 
Là ,  les  hommes  sont  chrétiens  et  hospila^- 
liers  ,  chrétiens  et  simples,  chrétiens  et 
braves;  trois  fois  par  jour,  le  matin,  à 
midi  et  le  soir,  on  les  voit  se  dresser  dans 
les  champs,  poser  leur  bêche  et  prier  Dieu. 
Ces  hommes-là  sont  grands ,  parce  qu'ils 
vivent  d'une  idée  grande  ;  ils  sont  forts , 
parce  que  le  même  sentiment  les  unit  entre 
eux. 

Ce  n'est  donc  pas  contre  le  christianisme 


que  doit  être  invoquée  l'indifférence  relir- 
gieuse  ,   puisqu'elle  ne  paraît  qu'escortée 
des  désordres  moraux  les  plus  affreux  ;  et 
les  philosophes  ont  eu  grande  maladresse 
et  grand  tort  de  la  faire  sonner  si  haut, 
sous  prétexte  qu'elle  marquait  le  moment 
où  la  société  tout  industrielle  et  positive  se 
dérobait  au  spiritualisme  chrétien.    Nous 
avons  déjà  dit,  il  y  a  quelques  jours,  dans 
quel  sens  devait  être  entendue  la  condam- 
nation jetée  par  le   christianisme  sur  les 
choses  de  la  matière  et  de  la  chair.  Quand 
la  doctrine  de  Jésus  s'établit,  elle  trouv'a 
l'homme  soumis  à  la  fatalité  de  la  chair , 
c'est-à-dire  de  la  naissance;  l'homme  était 
pécheur   comme   fils  d'Adam  ,   et  esclave 
comme  fils  d'esclave.   Il  effaça   le  péché^ 
originel     par    le    baptême  ,     l'esclavage 
par    l'émancipation  ;     et    les    hommes  , 
ainsi  livrés  à  eux  -  mêmes ,  sans   aucune 
solidarité,  durent  s'élever  uniquement  par 
le  mérite   de   leurs  œuvres  :   c'est    là  la 
véritable  fondation  de  la  liberté  humaine. 
La  grande  estime  dans  laquelle  l'Évangile 
met  les  œuvres  spirituelles,    vient  de  ce 
qu'elles   appartiennent  à    cette  partie   de 
l'homme  qui  est  libre,  élevée,  et  ne  dépend 
que  d'elle-même,  par  opposition  aux  œu- 
vres matérielles. 

Ça  donc  été  une  grande  erreur  de  croire 
que  le  christianisme  condarnnait  dans  un 
sens  absolu  le  développement  de  la  force 
matérielle  de  l'homme;  il  l'estime  moins, 
parce  que  la  volonté  y  perce  moins,  et  par 
conséquent  la  vertu  :  car  ce  qui  est  forcené 
saurait  être  méritoire.  Quant  à  ce  qui  est 
de  s'être  imaginé  que  le  catholicisme  ferait 
obstacle  à  l'avenir  industriel  des  peuples, 
en  vérité,  c'est  une  grande  distraction:  qui 
est-ce  donc  qui  a  défriché  l'Europe ,  et  ci- 
selé les  cathédrales  du  moyen-âge? 

Si  le  christianisme  a  paru  atteint  d'inca- 
pacité politique  aux  yeux  de  ceux  qui 
avaient  intérêt  à  le  trouver  tel,  c'est  que 
les  objections  ont  été  ipal  posées.. Il  fallait 
décomposer  la  politique  en  ses  idées  élé- 
mentaires et  constitutives ,  et  chercher 
quelles  étaient  celles  que  le  christia-r 
nisrae  combattait.  La  politique  embrasse 


le»  rapports  de  peuple  à  peuple,  cVst-à- 
diie  le  droit  des  gens-,  les  rapports  de  gou- 
Terneraentà  gouvernement,  c'est-à-dire  le 
droit  public,  les  rapports  de  citoyen  à  ci- 
toyen, c'est-à-dire  le  droit  civil.  Le  chris- 
tianisme est-il  contraire  à  quelqu'un  de 
<5€s  trois  ordres  d'idées?  c'est  ce  qu'il  aurait 
fallu  préciser  :  nous  l'essaierons  prochaine- 
ment. 


LA    DOMINICA'.E. 


SEMAINE    RELIGIEUSE, 

LE  JOUK  DE    l'an    PANS   LA    RELIGION    CHRÉ- 
TIENNE. 

Une  grave  et  haute  pensée  domine  toute 
la  vie  du  chrétien ,  l'éternité!  C'est  pour 
elle  qu'il  travaille  •,  c'est  elle  qu'il  a  en  vue 
dans  toutes  ses  actions.  L'éternité!  avec 
cela  tout  s'explique ,  tout  se  comprend  :  le 
dévouement  surhumain  du  moine  qui  joue 
sa  vie  sur  le  Saint-Bernard  à  la  recherche 
des  hommes  ,  comme  la  charité  de  la 
sœur  grise  devant  le  grabat  du  mourant; 
la  patience  et  la  résignation  du  pauvre, 
comme  l'humilité  du  riche-,  les  martyrs  des 
premiers  siècles  comme  les  austérités  du 
trappiste  de  nos  jours.  Avec  cette  pensée, 
ja  vie  ne  nous  semble  plus  une  amère  et 
sotte  bouffonnerie,  mais  un  passage  à  une 
yie  meilleure ,  sorte  de  désert  aride  où  l'on 
jette  sa  tente  en  courant. 

Mais  de  toutes  les  époques  de  l'existence 
où  cette  pensée  de  notre  dernière  fin  vient 
nous  saisir  et  s'emparer  de  notre  esprit,  il 
n'en  est  pas  de  plus  solennelle  que  celle  du 
passage  d'une  division  du  temps  à  une  au- 
tre, d'une  année  à  celle  qui  la  suit.  Sem- 
blable au  voyageur  qui ,  du  sommet  de  la 
colline,  regarde  en  arrière  la  contrée  déjà 
parcourue,  et  puis  celle  qu'il  doit  par- 
courir encore ,  l'homme  jette  un  regard 
aussi  sur  le  passé  puis  sur  l'avenir.  L'an- 
née, qui  dans  ijuelques  instans  ne  sera  plus 
qu'un  souvenir ,  lui  apparaît  avec  le  cor- 
tège de  ses  joies  et  de  ses  douleurs  ,  de  ses 
craintes  et  de  ses  espérances,  de  ses  fautes 
et  de  ses  vertus.  Dans  cette  courte  période 
de  temps,  que  de  5«ntimeus  froissés!  que 


d'espoirs  déçus!  que  de  jô;irs  sans  soleil 
ternes  et  décolorés!  Les  heurt's  ont  en- 
traîné comme  une  eau  courante  tous  ces 
songes  dorés  qui  caressaient  le  cœur ,  et  le 
bonheur  est  tombé  feuille  à  feuille  comme 
la  fleur  fanée  du  front  joyeux  du  convive. 
Mais  en  vain  tout  s'est  évanoui-,  la  re- 
ligion est  là,  qui  faisant  entendre  sa  voix 
puissante  d'avenir,  s'élève  bien  haut  au- 
dessus  de  ces  lamentations  du  passé,  et 
rappellant  l'homme  à  sa  fin  céleste,  verse 
dans  son  âme  le  baume  consolateur.  Tandis 
que  dans  le  monde  tout  se  borne  à  des 
vœux  stériles  que  la  bouche  prononce  et 
que  le  cœur  dément  tout  bas,  elle  présente 
à  nos  adorations  et  à  nos  hommages  un 
Dieu  fait  homme  pour  nous  sauver. 

<(  Alors,  quand  les  huit  jouis  pour  que 
l'enfant  fut  circoncis  eurent  été  accom- 
plis, il  fut  appelé  du  nom  de  Jésus  ,  nom 
que  les  anges  lui  avaient  donné  avant, 
qu'il  fut  conçu  dans  le  sein  de  si  mère.  » 
(Saint  Luc.) 

Le  nom  de  Jésus  signifie  Sauveur.  Ca- 
tholiques !  Venez  donc  vous  prosterner  au 
berceau  de  l'enfant-Dieu  ,  afin  de  com- 
mencer l'année  sous  la  douce  influence  de 
l'espoir  et  de  la  confiance.  Il  y  a  une  se- 
maine que  la  terre  a  tressailli  à  sa  nais- 
sance; c'est  aujourd'hui  qu'il  reçoit  son 
nom  et  qu'il  proclame  sa  consolante  mis- 
sion. Dans  cette  année  qui  vient  de  finir  , 
la  douleur  a  pesé  sur  vos  têtes  :  ch  bien  ! 
accourez  entendre  celte  parole  de  Jésus- 
Christ  :  Je  viens  vous  sauver,  et  vous  vous 
retirerez  consolés.  Lors(pie  l'eau  sainte  est 
versée  sur  votre  front  ,  vous  recevez  le 
baptême  du  salut ,  le  sacrement  de  la  pre- 
mière espérance.  La  religion  vous  rappelle, 
ces  heureux  souvenirs,  et  commence  cha- 
que année  comme  votre  vie  ,  par  l'es- 
poir. 

Et  quelle  est  cette  promesse  de  salut  , 
cette  bonne  nouvelle  que  l'Église  vous  trans- 
met !  Elle  s'adresse  à  chacun  de  vous,  au 
monde,  à  la  société  tout  entière.  Pour 
vous ,  c'est  la  lumière  qui  luira  devant  vos 
pas  ,  l'appui  qui  vous  soutiendra  dans  les 
peines  de  la  vie,  la  consolation  qui  essuiera 


LA    DOiMlNICALE. 


^5T 


vos  larmes,  le  pardon  dans  le  repentir; 
c'est  la  grandeur  de  l'homme  ,  l'immor- 
talité de  son  âme  ,  le  triomphe  du  juste. 
Pour  la  société  ,  c'est  un  ordre  social  nou- 
veau ,  une  civilisation  nouvelle,  un  monde 
nouveau,  au  lieu  de  ce  vieux  monde  qui 
s'en  va,  vieillard  épuisé  de  débauche;  le 
triomphe  de  ^a  liberté  dans  les  lois  ,  la  con- 
sécration du  beau  dans  les  arts;  en  un 
mot,  l'humanité  tout  entière  ré{^énérée 
dans  lindividu  comme  dans  la  {jénéra- 
lité. 

Il  y  a  dix-Iiuil  sirclfs  (pie  celte  parole  : 
Je  viens  vous  sauvt^r,  ])!onon.'('\^  dans  un 
petit  coin  du  mondes,  a  clinn  i'  la  'arc  du 
aiioude  .  cl  chacpi:-  ;inii<'f.  cr-ii!'.  |)i  or.'/'.'îs;' de 
tv^lut  est  lenouvclt'e  ,  afin  que  d;;i)3  rc  tj  i.-:i(; 
pélerinafft»  le  cœur  ir"  vienne  point  à  uo:.^ 
défaillir,    i  cl  ct^l  le  hul  (!e  lo-ites  Ls  n'-ïf- 
monies    et  de  toutes  les   {êtes  du  calholi- 
cisme.  Eu    nous  rnonlratit  aujourd'hui  le 
iils  de  l'homme,  se  soumettant  à  la  cir- 
concision comme  le  dernier  des  Hébreux, 
la  religion  nous  donne  une  grandeet  impo- 
sante   leçon    d'abaissement  ,     en    même 
temps  que  ,    par  ses  promesses  d'immor- 
talité   elle    relève     notre    dignité.     C'est 
bien    là    l'homme    aussi  ,    bas    et    élevé 
tout  ensemble  ,  touchant  au  ciel  et  à  la 
terre  ,  chargé  du  poids  des  anathèmes  de 
Dieu,  et  couvert  du  sang  de  Jésus-Christ, 
rebelle  et  justifié,  malédiction   et  gloire. 
Catholiques  !   réjouissons-nous  donc  avec 
l'Eglise ,  et  saluons  avec  allégresse  ce  nom 
de  Jésus,  devant  lequel,|comme  ditl'apôtre, 
tout  genoiiJlech.it  dans  les    deux ,  sur  la 
terre,  et  dans  les  enfers.  La  fête  du  Nom 
de  Jésus,  c'est  la  fêle  de  Dieu  ,  de  l'homme 
et  de  la  société.  Aujourd'hui  se  ferme  une 
année  qui  nous  séparera  de  celle  qui  pré- 
cède, de  combien  de  siècles?  Nul  ne  sait.  A 
travers  toutes  ces  années  qui  se  succèdent , 
l'homme  avance,  toujours  inquiet  et  souf- 
frant, brisant  aujourd'hui  ce  qu'il  adorait 
hier,  sans  jamais  rien  trouver  qui  puisse 
le  satisfaire,  et  remplir  cette  coupe  de  bon- 
heur qu'il  approche  de  ses  lèvres.  Mais  par- 
delà  cette  grande  misère ,  au  bout  de  cette 
aride  carrière,  se  trouve  la  croix^  et  c'est  à 


ses  pieds  que  nous   trouverons  le  calme  y 
le  repos  et  la  durée. 


ou 


DE  LA  LINGUISTIQUE, 

DE    l'Étude     des    langues    dans 

RAPPOKTS    AVEC    LA    BIBLE. 


SES 


Tandis  que  les  philosophes  du  siècle  der- 
nier outrageaient  la  religion  pour  se  vengei 
de  sa  vérité  ,  les  savans  étudiaient  les  scien- 
ces nati.nollcs  avec  ardeur  pour  la  con- 
vainerc  de  mensonge,  dans  l'histoire  qu'elle 
ofiVc  de  l'origine  du  inonde.  Les  uns  s'cf- 
fo^çaienl  do  lire  d^nshs  cieux-,  1rs  autres 
chcrchnieiit  dsns  le  sein  de  la  terre  des 
frîils  :\  o]:po:',ei'  à  la  narration  do  ?iîoïse; 
d'r.utrns  intovroge?.irnt  les  ruinas  dos  em- 
pires, les  anciens  monumens,  les  langues 
des  difli'r^ns  peuples,  nfin  de  prouver  que 
les  traditions  bibliques  n'était-nt  que  des 
erreurs  historiques  propsgécs  par  la  su- 
perstition :  tous  enfin  faisaient  mentir  la 
nature,  dénaturaient  l'histoire,  boulever- 
saient la  chronologie,  bâtissaient  sur  des 
suppositions  d'une  haute  extravagance , 
ou  inventaient  des  sj^stèmes  qui  aujour- 
d'hui nous  paraissent  fort  ridicules.  L'un 
d'eux  supposait  une  grande  nation  ,  sa- 
vante, glorieuse,  riche  et  puissante,  qui 
avait  existé  onze  mille  ans  sans  ambition, 
sans  histoire  ,  sans  relations  aucunes  avec 
les  peuples  voisins. 

Elle  était  restée  en  dehors  du  droit  com- 
mun*, tout  lui  avait  été  refusé;  pas  un 
philosophe  pour  faire  connaître  les  mer- 
veilles de  sa  sagesse  ,  révéler  la  doc- 
trine pure  et  élevée  que  ses  prêtres  con- 
servaient ;  pas  un  historien  pour  apprendre 
les  hauts  faits  et  les  grands  événemens  qu* 
devaient  être  consignés  dans  ses  annales. 
Cette  nation  avait  vécu  sous  des  rois  sans 
passions  onze  mille  ans,  à  l'abri  des  trou- 
bles et  des  bouleversemens. 

Ainsi  l'on  ne  cultiva  d'abord  les  sciencefe 
que  pour  les  tourner  contre  la  religion; 
mais,  chose  extraordinaire,  plus  on  avan- 
çait dans  leur  étude ,  plus  on  voyait  qu'on 
s'était  trompé.  Ou    s'aperçut  avee  cha« 


grin  que  les  sciences  n'étaient  point  irré- 
ligieuses ,  et  que   toutes  parlaient ,   pour 
ainsi  dire,  le  même  langage  que  la  Bible. 
Il  fallut  bien  renoncer  à  ces  systèmes  exa- 
gérés de  chronologie,   à  cette  prétendue 
civilisation  qui  datait  de  quinze  à  vingt 
mille  anS;,  à  ces  faits  ridicules  tirés  de  la 
géologie ,  de  la  chimie ,  de  l'astronomie  -, 
de    sorte     qu'aujourd'hui    on     peut   dire 
avec    vérité     que     plus     on    étudie     les 
sciences,  plus  on  demeure  convaincu  de 
Fauthenticité  de  la  Bible.  Toutes  sont  d'ac- 
cord, particulièrement  la  géologie ,  l'as- 
tronomie ,  l'histoire  des  plantes  et  des  ani- 
maux, et  la   linguistique   ou  l'étude   des 
langues.  L'histoire  des  plantes  et  des  ani- 
maux n'est  pas  malheureusement  étudiée 
dans  des  vues  élevées.  Introduire  un  genre 
nouveau ,  ou  créer  une  nouvelle  méthode , 
c'est  pour  les  savans  le  plus  haut  degré  de 
gloire*,  ils  divisent,  ils  classent,  ils  ensei- 
gnent   froidement;    mais  ils    ne   songent 
guère  à  appeler  l'attention  sur  tout  ce  que 
la  prévoyance  divine  a  fait  pour  les  be- 
soins des  hommes. 

Si  cette  partie  des  sciences  naturelles, 
par  une  multitude  d'aperçus  neufs  et  de 
découvertes  admirables  ,  vient  ajouter,  si 
nous  osons  parler  ainsi,  à  l'authenticité 
des  saintes  Écritures ,  que  dirons-nous  de 
la  linguistique  ou  de  l'étude  des  langues? 

L'étude  comparée  des  langues  répand 
une  vive  lumière  sur  l'histoire  primitive 
de  l'homme  et  sur  le  développement  suc- 
cessif de  ses  facultés  intellectuelles  :  c'est 
cette  étude  qui  a  permis  de  réfuter  ces 
systèmes  exagérés  de  chronologie,  enfantés 
par  la  vanité ,  ou  les  spéculations  sacer- 
dotales des  nations  de  l'Orient ,  que  cer- 
tains philosophes  s'empressaient  d'admet- 
tre parce  qu'ils  paraissaient  contraires  à  la 
Genèse  j  c'est  encore  par  le  moyen  de  la 
linguistique  qu'on  a  démontré  l'absurdité 
de  cette  prodigieuse  antiquité  des  monu- 
metis  de  l'Egypte.  Une  échelle  des  temps 
solidement  établie,  régulièrement  divisée, 
'  ^  *^'^  chaai^e  monument  à  sa  place  ,  et  les 
laiWSS^f'PBï^X'îfeà s'effrayer  de  l'antiquité 


LA    DOMINICALE. 


présumée  des  pyramides ,  des  obélisques  et 
de»  zodiaques. 

On  peut,  par  l'examen  des  langues  des 
divers  peuples  de  la  terre  ,  remonter  à  l'o- 
rigine primitive  des  nations  qui  l'habitent; 
car  presque  toutes  les  nations  du  monde 
sont  hors  du  domaine  de  l'histoire,  lors- 
qu'on en  vient  à  une  certaine  époque»;  et, 
à  l'exception  d'un  seul  livre  qui  parle ,  tout 
est  muet  ;  les  traditions  populaires  même 
nous  manquent.  L'étude  des  langues  seule , 
par  la  multiplicité  des  faits  nouveaux 
qu'elle  a  rassemblés ,  et  par  la  foule  d'utiles 
applications  qu'elle  en  a  su  faire,  est  venue 
jeter  un  grand  jour  sur  ces  temps  obscurs  : 
elle  a  parlé  le  même  langage  que  la  Genèse; 
et  tout  ce  que  Moïse  nous  a  dit ,  l'ethno- 
graphie ,  ou  la  science  des  langues  ,  nous  le 
répète. 

La  Genèse  ne  rapporte  rien  concernant 
l'histoire  générale  du  genre  humain  que 
l'ethnographie  ne  confirme.  Après  avoir 
attentivement  et  profondément  étudié  cette 
science,  on  voit  que  l'antiquité  du  monde 
ne  va  pas  au-delà  de  l'époque  assignée  par 
Moïse;  que  tous  les  idiomes  du  globe  ont 
de  nombreuses  analogies  de  formes  et  de 
racines  qui  raisonnablement  ne  peuvent 
être  attribuées  au  hasard;  que  toutes  les 
langues  sont  dérivées  d'une  souche  primi- 
tive; qu'il  est  impossible  que  l'homme  les 
ait  inventées  ,  et  qu'il  existe  enfin  une  ana- 
logie frappante  entre  les  souvenirs  antiques 
des  peuples  de  l'Asie  et  de  ceux  du  Nouveau- 
Monde. 

Le  travail  de  M.  Abel  Rémusat  sur  l'as- 
tronomie des  Mongols  fournit  une  preuve 
de  la  futilité  de  ces  hypothèses  par  les- 
quelles on  a  voulu  voir  dans  on  ne  sait  quel 
peuple  primitif  delà  Haute-Asie  les  inven- 
teurs des  sciences  et  de  l'astronomie  en 
particulier.  On  a  su  apprécier  à  sa  juste 
valeur  la  prétendue  civilisation  des  Ouï- 
gours  ,  qu'on  supposait  antérieure  à  toute 
époque  historique.  On  sait  à  présent 
que  ce  prétendu  peuple  primitif,  inven- 
teur des  sciences  et  de  l'astronomie ,  des 
arts  et  de  l'écriture  ,  était  une  tribu 
turque  ,  jadis   nomade  ,   qui    s'est  fixée 


LA   DOMINICALE. 


dans  des  villes  avant  les  autres ,  y  a  reçu 
quelques  connaissances  de  ses  voisins ,  et  a 
composé  quelques  livres  écrits  avec  des 
caractères  qui  lui  ont  été  apportés  de  l'Oc- 
cident. M.  Abel  Rémusat  prouve  que  cette 
civilisation,  non-seulement  ne  repose  sur 
aucun  fait  positif,  mais  encore  qu'elle  est 
inconciliable  avec  les  observations  philo- 
logiques et  les  traditions  historiques  de 
toutes  les  nations  de  l'Asie.  L'antiquité  de 
la  Haute-Asie  était  en  quelque  sorte  la  ré- 
gion des  hypothèses  :  on  avait  trop  compté 
sur  le  défaut  de  monuraens ,  sur  le  vague 
et  l'obscurité  des  traditions. 

Ainsi ,  la  pompeuse  et  magnifique  civi- 
lisation des  Égyptiens ,  des  Chinois  ,  n'est 
ni  plus  réelle,  ni  plus  positive  que  l'éter- 
nelle antiquité  des  Indiens.  Les  plus  an- 
ciens livres  de  la  littérature  sanskrite , 
dont  on  avait  extraordinairement  exagéré 
l'antiquité,  sont  les /^crfa^....  LesLoisde 
Menoîi  ,  ou  Code  civil  et  religieux  des 
Indiens,  qu'on  prétendait,  sans  l'appui 
d'aucune  preuve  convaincante ,  être  plus 
ancien  que  le  Pentateuque.  Il  faut  en  dire 
autant  du  Lamisme  ,  religion  professé  par 
les  Mongols  ,  les  Kalmoucks  ,  etc.  etc.  Son 
culte  extérieur,  eu  rappelant  à  chaque 
instant  les  cérémonies  de  l'Eglise ,  décèle  la 
nouveauté  de  son  institution,  que  les  rêve- 
ries de  certains  philosophes  ennemis  du 
Christianisme  voulaient  faire  remonter  sans 
aucun  fondement  à  l'antiquité  la  plus  re- 
culée. 

Tous  les  idiomes  connus  ont  de  nom- 
breuses analogies  de  formes  et  de  ra- 
cines, et  toutes  les  langues  sont  dérivées 
d'une  souche  primitive.  Il  suffit  de  dé- 
signer et  de  déterminer  la  connexké  qui 
existe  entre  les  langues  qu'on  a  sur- 
nommées indo-germaniques.  Les  philolo- 
gues ont  remarqué  que  les  mots  de  deux 
et  de  trois,  ont  parcouru  l'Europe  et  l'Asie, 
et  ceux  de  père  et  de  mère  offrent  une 
frappante  analogie  d'un  bout  à  l'autre  de 
l'ancien  continent.  Le  sanskrit  a  beaucoup 
d'analogie  avec  le  slave ,  le  malais  et  au- 
tres langues,  et  une  bien  plus  grande  avec 
le  zend ,  le  persan ,  le  grec ,  le  latin ,  et 


tous  les  idiomes  germaniques,  surtout  avec 
l'islandais.  Sans  répéter  ici  les  faits  curieux 
signalés  par  Jean  Muller ,  Ilumboldt  , 
Malte-Brun,  et  autres  savans  ,  relatifs  à  la 
liaison  entre  les  langues  ,  les  monumens 
et  les  niythologies  de  l'Asie  orientale,  sep- 
tentrionale et  centrale,  avec  les  langues, 
les  monumens  et  les  mythologies  de  l'A- 
méiique  septentrionale,  jusqu'à  l'isthme 
de  Guatarnala,  et  jusqu'à  l'Ohio*,  il  suffit 
de  dire  que  le  guarini ,  le  caribe  et  le  de- 
laware  paraissent  surtout  olïrir  un  trop 
grand  nombre  d'analogies  avec  Thindous- 
toni,  l'hébreu  et  le  chinois,  pour  pouvoir 
les  regarder  comme  l'effet  du  seul  hasard. 
Le  capitaine  Weddell,  qui  avait  atteint 
avant  le  capitaine  Ross  ,'  la  plus  haute  la 
titude australe  de  tous  les  voyages  connus, 
a  fait  quelques  observations  sur  l'idiome 
des  peuples  de  la  région  australe  de  l'A- 
mérique septentrionale  ,  qui ,  selon  lui , 
offre  des  analogies  avec  l'hébreu  ,  soit  dans 
la  signification  des  mots,  soit  dans  l'em- 
ploi des  sons  anglais  s  et  sh  ,  qu'il  dit  y 
être  très-fréquens.  Il  est  bon  de  remarquer 
que  ce  phénomène  est  loin  d'être  unique  , 
plusieurs  idiomes  de  la  Polynésie  et  de  l'A- 
mérique offrent  plusieurs  formes|  stricte- 
ment hébraïques. 

Il  serait  facile  de  prouver  la  ressem- 
blance de  polynésien  avec  l'hébreu ,  dans 
la  conjugaison  des  verbes  et  dans  un  grand 
nombre  de  ses  mots  primitifs.  Beaucoup 
d'expressions  ont  des  racines  vraiment 
hébraïques. 

Le  philologue  M.  de  Balbi ,  dans  sa  clas- 
sification des  langues  ,  en  présente  huit 
cent  soixante ,  et  plus  de  cinq  mille  dia- 
lectes •,  et ,  bien  loin  d'avoir  exagéré  le 
nombre  des  langues  éteintes  ou  encore  par  • 
lées  sur  le  globe  ,  l'auteur  croit  l'avoii 
peut-être  estimée  beaucoup  au-dessous  de 
la  réalité.  De  ces  remarques  il  résulte  que 
presque  toutes  les  langues  ont  une  con- 
n«xité  plus  ou  moins  grande  avec  l'hé- 
breu \,  que  plus  les  peuples  sont  isolés  et 
sauvages  ,  plus  cette  connexité  est  frap- 
pante -,  et  que  plus  les  peuples  se  civilisent, 
plus  cette  connexité  s'affaiblit  et  se  perd. 


-iGO 


LA    DOMINICALE. 


Les  philologues  pensent  qu'on  pourrait 
réduire  les  difi'érens  idiomes  aux  trois  classes 
suiA'anles  :  les  langues  si/nples,  les  langues 
par  flexion,  et  les  langues  par  agglomé- 
ration. Or,  les  faits  recueillis  jusqu'à  pré- 
sent sur  toutes  les  langues  connues  nous 
démontrent  que  l'ancien  monde  qui  les 
possède  toutes  les  trois  paraît  aussi  être  le 
seul  qui  ait  les  véritables  langues  par 
flexion;  que  le  Nouveau-Monde  oflie  d'un 
bout  à  l'autre  de  sa  vaste  surface  des  langues 
par  agglomération ,  et  que  le  monde  mari- 
time ne  présente  encore  dans  tous  s^s 
idiomes  connus  que  des  langues  simples. 
Cette  conclusion  ,  à  laquelle  conduisent  les 
recherches  sur  la  classification  ethnogra- 
phique des  peuples  amène  cette  reilexion, 
que  l'on  trouve  Justement  dans  Vancien 
monde  ,  que  Moïse  nous  représente  comme 
V origine  des  sociétés  et  le  berceau  de  tous 
les  peuples  de  la  terre ,  les  trois  classes 
essentiellement  diflérentes  auxquelles  le 
célèbre  baron  de  Humboldt  pense  qu'on 
peut  réduire  les  formes  grammaticales  de 
l'étonnante  variété  des  idiomes  connus. 

D'après  les  livres  de  Moïse ,  dit  quelque 
part  le  philologue  M.  de  Balbi,  ç\\x^aucu7i 
monument  ni  historique  ni  astronomique 
n'a  encore  démentis,  mais  avec  lesquels  au 
contraire  tous  les  résultats  obtenus  par  hs 
plus  savans  philologues  et  por  les  plu: 
profonds  géomètres  ,  s' accordent  d'une 
tnaniere  merveilleuse ,  nous  savons  que 
les  Chaldéens ,  les  Assyriens ,  les  Arabes , 
les  Hébreux  et  autres  peuples  de  la  grande 
famille  sémitique  ont  été  de  tout  temps  les 
habitans  de  l'Asie  occidentale.  D'où  il  suit 
que  toutes  les  recherches  et  les  découvertes 
faites  jusqu'à  présent ,  prouvent  d'une  ma- 
nière victorieuse  que  la  civilisation  primi- 
tive ne  vient  ni  de  l'Afrique,  ni  de  l'Asie 
orientale ,  ni  de  la  Haute-Asie ,  mais  de 
VAsie  occidentale. 

On  a  disputé  longuement  pour  savoir  si 
les  Chinois  adoraient  Dieu  ,  ou  seulement 
le  ciel.  Pour  peu  que  l'on  eût  connu  leur 
langue ,  on  aurait  vu  que  les  deux  expres- 
sions chez  celte  nation  sont  synonymes,  de 
la  même  manière  qu'elles  l'étaient  et  leso^t 


chez  les  juifs,  chez  les  nations  moderni?s 
de  l'Europe  les  plus  policées  et  chez  un 
grand  nombre  d'autres  peuples  de  la  terre. 
Cette  remarque  est  très  importante  en  ce 
qu'elle  tend  à  prouver  que  dans  le  principe, 
la  connaissance  de  Dieu  était  universelle- 
ment répandue  :  or ,  cette  connaissance 
n'était  autre  que  le  catholicisme  primitif 
plus  ou  moins  développé. 

L'ethnographie  est  donc  une  science  re- 
ligieuse qui  contient  l'histoire  primitive  du 
genre  humain,  et  confirme  les  faits  histo- 
riques racontés  par  la  Genèse.  Les  sciences, 
qu'on  s'est  efforcé  de, rendre  irréligieuses, 
fournissent  les  preuves  les  plus  positives  de 
la  religion;  ellesdéposentsolennellement  en 
faveur  de  Moïse ,  elles  parlent  le  langage 
des  livres  saints.  Il  y  aurait  à  faire  un  tra- 
vail de  la  plus  haute  importance  :  ce  serait 
de  réunir  et  d'exposer  clairement  toutes 
les  preuves  que  les  sciences  fournissent  en 
faveur  de  la  religion.  Une  pareille  entre- 
prise serait  un  véritable  «ervice  rendu  au 
catholicisme. 


Du    Prêtre  ,    et  de    son  ministère  dans 
l'état    actuel    de  la    France. 

(  Par  M.  le  comte  de  Montlosier.  ) 

Le  grand  ennemi  des  prêtres ,  l'antago- 
niste acharné  du  clergé  de  France  ,  le  nou- 
veau Ponce-Pilate  ou  plutôt  le  Judas  de 
PÉglise,  M.  de  Montlosier  reparaît  enfin. 
Il  arrive.  Que  PÉglise  tremble ,  que  le  prê^ 
tre  s'attache  à  Pautel ,  que  le  clocher  de  la 
cathédrale  se  voile  la  face,  M,  de  Montlo- 
sier va  tout  briser  de  son  souffle.  Pour  com- 
mencer, voici  que  M.  de  Montlosier  publie 
une  brochure  nouvelle.  Saiotset  Saintes  du 
paradis,  soyez-nous  en  aide  et  protection! 

Les  hommes  qui  n'oublient  pas  l'in- 
justice, voyant  M.  de  Montlosier  si  calme, 
se  demandaient  entre  eux:  —  Qu'est  de- 
venu M.  de  Montlosier?  Où  est-il,  et  que 
fait-il  ?  Et  d'où  vient  que  sa  voix  ne  gronde 
plus?  Et  pourquoi  a  t-il  cessé  de  battre  de 
sa  baliste  les  vieilles  cathédrales  elles  vieux, 
miuiçtres  des  autels?  A  toutes  ces  question^, 

Supplément. 


SUPPLÉMENT    A   LA   DOMINICALE    DU    29   DÉCEMBRE. 


161 


il  n'y  avait  que  M.  de  Montlosier  qui  pût 
répondre.  M',  de  Montlosier  répond  au- 
jourd'hui par  sa  réponse  ordinaire  à  toutes 
les  questions,  par  une  brochure.  Autant 
eût  valu  lépondre  par  le  silence,  qui  est  la 
réponse  à  toutes  les  questioiîs  embarras- 
santes. 

Mais  parce  que  M,  de  Montlosier, 
depuis  trois  ans  ,  n'a  pas  écrit  de 
brochure  contre  le  clergé  ,  ne  croj^ez 
pas  que  M.  de  Montlosier  ait  déposé  sa 
prêlrophobie.  Lisez  plulôt  la  préface 
de  ladite  brochure.  —  Peu  de  temps  après 
la  révolution  de  i83o,ditM.  de  JMontlo- 
sier,  etaué  venu,  à  Paris  pour  remercier 
le  Roi  de  ses  bontés.  »  Que  pensez- vous  qu'il 
arrive?  Sans  doute,  M.  de  Montlosier 
ira  tout  d'abord  aux  Tuileries  cjui ,  en  ce 
temps-là ,  étaient  encore  ouvertes  à  tous , 
et  là  ,  il  remerciera  le  Roi  de  ses  bontés  ! 
Pas  du  tout,  M.  de  JMon'.losier  venu  à 
Vatis  pour  remercier  le  Roi,  s'en  va  ,  non 
pas  aux  Tuileries  porter  sa  reconnaissance 
paùr  les  bontés  royales,  mais  bien  chez  te 
'ministre  des  cul/es  ,  pour  lui  offrir  ses 
services.  Vous  qui  connaissez  M.  de  Mont- 
losier, vous  pouvez  penser  quel  genre  de 
service  il  allait  oflrir  anininistre  des  cultes. 
Et  en  efl'et ,  à  peine  chez  le.  ministre  des 
cultes  ,  voilà  M.  de  Montlosier  tout  fier 
de  sa  conduite  dans  la  grande  affaire 
des  congrégations  et  des  jésuites ,  qui  pro- 
pose au  ministre  la  réforme  du  culte.  Le 
ministre  l'écoute  avec  politesse ,  mais  il  pa- 
raît que  ce  fut  là  tout  -,  que  M.  de  3Jout- 
losier,  malgré, sa  belle  conduite  dans  la 
grande  affaire ,  se  vit  cette-  fols  très-po- 
liment éconduit,  sa  proposition  n'ayant 
pas  été  reçue  avec  faveur. 

C'est  à  cette  aventure  chez  le  ministre 
des  cultes ,  ou  plutôt  à  cette  mésaventure 
de  M.  le  comte  de  Montlosier  que  nous  de- 
vons la  susdite  brochure  :  Du  prêtre,  et  de 
son  viinistire  dans  létal  actuel. 

Cette  brochure  a  été  écrite  dans  le  but 
unique  de  prouver  que  dans  l'état  actuel  de 
là  France  ,  le  prêtre  veut  entrer  dans  le 
monde ,  s'emparer  du  monde,  etgouverner 
lEtat  une  Croix  à  la  main. 


Après  avoir  démontré  ce  premier  point , 
M.  de  Montlosier  se  propose  de  démontrer 
que  la  révolution  de  juillet  a  surtout  favo- 
risé le  prêtre;  qu'elle  Va  fait  entrer  dans 
notre  inslructioti  et  dans  nos  affaires  •  il 
prouvera  qu'on  lui  a  ouvert  les  portes  des 
conseils-généraux  (  au  prêtre  ) ,  et  qu'on  l'a 
introduit  de  droit  dans  les  écoles  (toujours 
le  prêtre  ), 'lesquelles  écoles  vont  devenir 
désormais  des  leçons  de  Catéchisme  con- 
tinuées. 

Au  premier  abord,  on  pourrait  croireque 
cesétrangespropositions  ne  sont  autre  chose 
qu'une  longue  ironie  de  M.  de  Montlosier-, 
mais  tout  cela  est  dit  très-sérieusement , 
et  vous  allez  voir  tout  à  l'heure  ce  Luther 
provincial  développant  son  dire,  poussé 
par  son  zèle  pour  le  service  du  Roi  et 
de  la  chose  puhlique ,  qui  ne  pouvait  se 
contenter  d'une  seule  réclamation  et  d'une 
muette  opposition.  (  Le  zèle  de  M.  de 
Montlosier.) 

Suivons  donc  M.  de  Montlosier  ,  et 
voyons-le  traitqnl  la  matière  à  fond. 

D'abord ,  M.  de  Montlosier  a  l'extrême 
modestie  de  ne  pas  s'attendre  à  beaucoup 
de  succès  ;  toutefois ,  quoi  qu'il  arrive  , 
il  divise  son  travail  en  deux  parties  :  Les 
causes  du  mal ,  et  les  remèdes  du  mal. 

Dans  la  première  partie,  M.  de  Mont- 
losier remonte  jusqu'au  péché  originel.  La 
question  a  été  si  diversement  débattue ,  que 
M.  de  Montlosier  n'ose  pas  avoir  d'opinion; 
seulement,  ensa  qualité  de  bonhomme,  il 
veut  bien  reconnaître  le  péché  originel ,  et 
par  conséquent  la  nécessité  d'une  rédemp- 
tion. 

De  la  rédemption  à  la  naissance  de  Notre- 
Seigneur,  de  1^  venue  du  Christ  à  la  mis- 
sion des  apôtres ,  il  n'y  a  qu'un  pas  -,  toutes 
ces  vérités  se  tiennent,  et  M.  de  Montlo- 
sier les  respecte  autant  que  M.  de  Mont- 
losier peut  respecter  quelquc/-hose.Mênie, 
il  donne  une  très-bonne  raison  de  son  res- 
pect pour  ces  vérités ,  qui  ne  sont  autre 
chose  que  l'Evangile  :  On  nu  trouve  rien 
qui  puisse  porter  le  trouble  dans  un  Liât. 
L'aveu  est  naïf.  Il  y  a  dfes  iustans  où  nous 
sommes ,  nous  aussi ,  tentés  de  croire  que 


■162 

tout  ceci  est  une  bouffonnerie  de  M.  le  comte 
de  Montlosier. 

M.  de  Montlosier  fait  plus-,  il  reconnaît 
(  toujours  1)8 rce  qu'il  n'y  a  pas  de  danger 
pour  l'Etat)  que  les  apôtres  ont  eu  le  droit 
d'obéir  à  leur  divin  Maître,  qui  les  a  en- 
voye's  par  toute  la  terre ,  en  leur  disant  : 
Ile  et  docete  omnes  (jentes ;  mais  ce  droit 
ils  ne  l'ont  eu  que  pour  les  peuples  et  pour 
les  choses  d'il  y  a  dix-huit  cents  ans. 

Mais  à  présent  que  M.  de  Montlosier  est 
venu ,  il  ne  veut  pas  que  le  prêtre  aille  et 
enseigne.  M.  de  Montlosier  jure  que  l'Etat 
est  en  danger  si  le  prêtre  7narche  ou  parle. 
A  l'heure  qu'il  est,  il  n'y  a  plus  dans  le 
monde  chrétien  que  lui,  M.  de  Montlosier, 
qui  ait  le  droit  lï  enseigner  ;  à  l'entendre  il 
n'y  a  plus  de  prêtre,  il  n'y  a  plus  que  lui 
qui  ait  le  droit  de  venir  en  diligence  re- 
tnercier  le  lîoi  de  ses  bontés,  et  offrir  par  la 
même  occasion  au  ministredes  cultesles  ré- 
sultats de  sa  vieille  expérience  dans /a  ^rawf/e 
affaire!  Ce  qui  est  puissamment  raisonné. 
Ici  M.deMouUosiercommence  un  deuxiè- 
me chapitre,  pour  se  reposer  quelque  peu  , 
et  reprendre  haleine  avant  d'entamer  son 
excellent  Chapitre  III  ,  intitulé  :  Envahis- 
sement de  la  vérité  dans  les  temps  anciens. 

Ce  Chapitre  III  n'est  guère  la  consé- 
quence de  la  permission  que  M.  de  Mont- 
losier avait  donnée  tout  à  l'heure  aux 
apôtres,  A  présent,  M.  de  Montlosier  ne 
veut  plus  reconnaître  le  droit  qu'il  recon- 
naissait encore  tout  à  l'heure  aux  apôtres, 
et  aux  successeurs  des  apôtres,  même  pour 
la  première  moitié  de  l'apostolat  des  dix- 
huit  cents  ans  en  question.  Ici  M.  de 
Montlosier  s'élève  à  une  grande  indigna- 
tion contre  l'enseignement  Evangélique. 
«  Quand  les  marchands  négriers  vont 
»  surla  côte  d'Afrique  acheter  deshommes, 
»  ils  ne  s'emparent  que  de  leur  liberté  phj^- 
»  sique  et  de  leurs  forces  matérielles  j  ils 
»  laissent  au  moins  libres  leurs  pensées ,  et 
»  leurs  sentimens.  » 

Ici  il  est  impossible  de  rester  dans  les 
lim.itcs  rétrécies  de  l'ironie.  Quoi  donc  !  à 
entendre  M. de  Montlosier,  toutle moyen- 
âge  cbrétienetrcligieuxn'estqu'uneaflreuse 


LA    DOMINIC\LE. 


et  cruelle  déception ,  un  horrible  mensonge  ! 
Quoi  donc  I  ce  Jésus  rédempteur  qui  est 
venule  premier  proclamer  laliber  té  et'l'éga- 
lité  parmi  les  hommes,  ne  vient  qu'après  le 
marchand  négrier  qui  achète  et  qui  vend 
des  hommes  comme  on  ferait  des  bêtes  de 
somme  !  Quoi  donc  !  le  monde  régé- 
néré et  marchant  dans  une  ère  nouvelle  , 
l'humanité  qui  se  croyait  sauvée  ,  par 
la  parole  divine,  la  vieille  Rome  vain- 
cue par  les  Barbares  ,  et  redevenant  la 
capitale  du  monde  par  la  foi  comme  elle 
avait  été  la  capitale  du  monde  par  les  ar- 
mes! Quoi  donc!  toutes  les  chastes  et 
naïves  doctrines  de  l'Evangile,  la  vie  fru- 
gale,  la  prière,  la  sainteté  du  mariage, 
l'espérance  d'une  autre  vie,  toutes  ces 
saintes  doctrines  qui  ont  purifié  ,  ennobli, 
agrandi,  corrigé  le  monde!  Quoi  donc! 
tous  les  actes  religieux  ,  toute  cette  poésie 
austère  et  sainte ,  toutes  ces  vertus  du  dé- 
sert,  de  l'Église,  de  la  viUe^  du  trône  et 
du  peuple!  Quoi  donc!  ces  cathédrales 
élevées  dans  les  airs,  ces  paroisses  qui 
sont  autant  de  fa»milles,  ces  hôpitaux  ou- 
verts à  toutes  les  misères,  ces  enfans  qu'on 
ramasse  sur  la  pierre  froide,  et  que  la  Cha-. 
rite,  cette  chaste  vierge,  nourrit  d'un  lait 
qui vientdu  ciel!  quoidonc!  toutle  Christia- 
nisme en  masse,  tout  notre  vieux  génie, 
tout  notre  ancien  repos,  toute  notre  vieille 
histoire,  tout  cela -c'est  mensonge,  tout 
cela  c'est  misère,  tout  cela  c'est  vanité, 
tout  cela  est  une  espèce  de  traite  des  blancs 
plus  cruelle  que  la  traite  des  noirs?  Voilà  ce 
que  M.  de  Montlosier  ose  nous  dire!  Et 
M.  de  Montlosier  vient  tout  exprès  de  ses 
montagnes  pour  écrire  celte  brochure,  sous 
prétexte  de  remercier  le  roi  de  ses  hontes  ! 
Mais ,  pour  se  jeter  dans  de  pareilles  ba- 
nalités, il  n'était  pas  besoin  de  venir  de  si 
loin-,  un  homme  d'esprit,  bien  avant  M.  de 
Montlosier,  avait  dit  toutes  ces  choses,  et 
cet  homme  avait  plus  d'esprit  que  M.  de 
Montlosier  lui-même  :  cet  homme,  c'était 
Voltaire.  Qu'en  pense  M.  de  Montlosier? 

Or,  ici  il  est  bon  de  faire  remarquer  â 
M.  de  Montlosier  que  non-seulement  Voï^ 
taire  a  eu  plus  d'esprit  que  lui ,  M.  de  Mofit- 


LA    DOMINICALE. 


^165 


Icsier  en  peut  avoir,  mais  que  Voltaire  a 
été  moins  lâche.  Quand  Voltaire  a  attaqué 
le  clergé ,  le  clergé  était  puissant  encore  ; 
quand  il  a  attaf|ué  le  prêtre  ,  le  prêtre  était 
un  citoyen  comme  un  autre;  il  était 
propriétaire  dans  l'Etat ,  qualité  que  lui 
seul  il  a  perdue  ,  et  «ans  avoir  eu  la 
moindre  part  à  l'indemnité  des  cent  mil- 
lions. Au  dix-huitième  siècle,  le  christia- 
nisme ,  ce  soleil  qu'on  peut  obscurcir,  mais 
non  pas  éteindre ,  avait  des  armes  pour 
se  défendre.  A  M.  de  Voltaire  on  pouvait 
opposer  M.  de  Eeaumont,  et  toute  la  vieille 
aristocratie  française  qui  avait  conserve 
le  souvenir  et  le  respect  des  r-royances; 
et  puis  la  satire  de  Voltaire  était  si  nou- 
velle ,  dans  le  fond  du  moins  ,  nouvelle 
dans  la  forme  I  Aujourd'hui ,  cette  espèce 
de  Voltaire  posthume,  de  Voltaire  avorté  , 
M.àe.  Montlosier,  ost-il  bien  venu  à  venir 
répéter ,  après  je  ne  sais  combien  de  ré- 
volutions ,  les  sarcasmes ,  les  mêmes  sar- 
casmes^du  premier,  du  seul  Voltaire!  Vous 
parlez  de  la  puissance  des  prêtres  aujour- 
d'hui ,  IM.  de  Montlosier!  mais,  au  nom  du 
ciel  !  où  est-elle  cette  puissance?  (kîels  sont 
les  biens  de  ce  clergé  formidable?  Il  n'a 
pas  une  maison  qui  soit  à  lui,  il  n'a  pas 
un  morceau  de  terre  sur  lequel  il  puisse 
frapper  du  pied  en  disant  :  Terra  quant 
calcomea  esti  A  peineest-il  vêtu-,  à  peine 
est-il  nourri -,  il  faut  qu'il  meure  de  faim 
pour  faire  l'aumône.  La  commune  lui 
prête  son  toit,  et  oublie  de  le  réparer;  s'il 
a  une  vigne  ,  il  n'en  a  que  l'ombre,  et  c'est 
le  village  qui  emporte  la  récolle;  il  n'a 
rien ,  il  n'est  rien  ;  il  ne  vit  que  pour  prier 
et  pour  souftVir  !  0  bel  usage  de  votre  élo- 
quence, M.  lecomte!  de  venir  frapper  des 
gens  qui  prient  et  qui  font  l'aumône  avec 
le  pauvre  rien  qui  leur  reste  !  Et  vous 
croyez-vous  un  homme  bien  courageux 
à  venir  parler  de  richesses  et  de  palais 
somptueux  à  Monseigneur  l'archevêque 
de  Paris ,  par  exemple ,  qui  a  pensé  périr 
sous  les  ruines  de  l'archevêché  ;  et  n'est- 
ce  pas  là  une  belle  mission  que  d'afficher 
votre  brochure  contre  les  murs  menacés  et 


désolés  de  l'église  dévastée  de  Saint-Ger- 
main-1'Auxerrois  I 

Certainement  il  faut  que  la  monomanie 
de  ce  vieillard  soit  bien  enracinét; ,  pour  le 
pousser  ainsi,  en  décembre  i833  ,  à  revenir 
à  ses  anciennes  philippiques,  à  ranimer  sa 
colère  usée;  et  il  est  d'autant  plus  odieux 
cette  fois  que ,  venu  à  Vaik pour  remercier 
le  Roi  de  ses  hantés,  il  a  écrit  sa  brochure 
moins  en  haine  du  clergé  qu'eu  amour  du 
Koi.  «  Je  crains  pour  (a  royauté  elle- 
même,  si  le  prêtre  devient  ou  parait  de- 
venir son  complice.  » 

«  Et  en  eftet ,  à  l'entendre ,  le  danger  est 
»  imminent:  ô  Philippe  !  ô  mon  Roi  !  prends 
»  garde  à  ton  royaume  !  s'écrie  M.  de  Mont- 
»  losier;  à  l'heure  qu'il  est,  il  n'y  a  pas  une 
»  maison  en  France  qui  ne  s'empresse  de 
»  donner,  dans  toutes  les  circonstances, 
»  des  signes  de  sa  persistance  dans  le 
»  culte  catholique.  Il  n'y  a  pas  une  mai- 
»  son  où  Ton  ne  s'empresse  de  faire  bap- 
»  tiser  les  enfans  à  leur  naissance,  et  de  les 
»  envoyer  à  l'église  avec  les  accompagne- 
»  mens  ueités  de' parrain  et  de  marraine; 
»  il  n'y  en  a  pas  une  qui  ne  mette  le  même 
»  soin  à  les  envoyer  à  l'instruction  du  caté- 
»  chisnie  pour  la  préparation  à  la  première 
»  communion;  il  n'y  en  a  point  qui,  lors 
»  du  mariage  ,  se  contenterait  de  le  faire 
»  célébrer  à  la  municipalité  :  on  ne  manque 
»  point  de  le  faire  consacrt-r  par  le  prêtre. 
»  Enfin  ,  il  n'y  a  plus ,  comme  dans  d'au- 
»  très  temps,  de  discussion  sur  les  matières 
»  religieuses;  on  ne  publie  pas  d'ouvrages 
»  contre  la  religion.  » 

Vous  voyez  que  la  France  est  en  grand 
danger  de  mort.  On  baptise  l'enfant  qui 
vient  de  naître  ,  on  se  marie  à  l'autel  , 
on  envoie  les  enfans  au  catéchisme ,  et 
enfin  ,  ô  comble  d'horreur  !  ô  désorga- 
nisation sociale  !  —  On  ne  publie  pas 
d'ouvrages  contre  la  religiojil 

Vous  voyez  que,  malgré  lui  sans  doute  , 
M.  de  Montlosier  retombe  toujours  dans 
la  bouffonnerie.  On  ne  fait  plus  d'ou- 
vrages contre  la  religion  !  Mais  pour  quoi 
donc  M.  de  Montlosier  compte-t-il  lesbro- 


chures ,  dont  il  honore  le  clergé  de  France 
s'il  lui  plaît? 

Sans  compter,  pour  dernier  signe  de  dés- 
organisation ,  que  M.  le  duc  de  Rovigo  , 
oui,  M.  le  duc  de  Rovigo  lui-môme,  ce 
sanglant  esprit  fort  du  château  de  Vin- 
cennes  ,  frappé  d'une  maladie  incurable,  a 
fait  appeler  à  son  lit  de  mort  Mgr.  l'arche- 
vêque de  Paris  ! 

Dans  quel  temps  vivons-nous?!  ! 

Nous  marchons  vers  l'abrutissement  du 
onzième  et  du  douzième  siècle .  ajoute 
M.  de  Montloeier ,  en  poussant  un  gros 
soupir. 

C'est  que  nous  sommes  encore  en  plein 
parti-prêtre. 

Tels  sont  les  maux  que  signale  M.  de 
Montlosier  dans  la  première  partie  de  sa 
brochure. 

Seconde  partie. 

La  seconde  partie  traite  des  remèdes,  et 
des  moyens  de  les  appliguer. 

Ici  il  faut  encore  citer  le  texte  :  les  re- 
mèdes de  notre  illustre  guérisseur  sont 
aussi  bouffons  que  ses  diagnostics. 

Recette  contre  le  parti-prêtre . 

»  Le  gouvernement  protégera  le  prêtre  , 
mais  il  ne  lui  permettra  pas  de  faire  la 
religion;  car  c'est  la  religion  qui  fait  le 
prêtre.  Avec  la  religion,  il  ne  lui  permet- 
tra pas  non  plus  de  faire  de  la  morale  ;  car 
la  morale  ne  se  fait  pas  :  elle  est  éternelle 
comme  Dieu.  » 

Signé  :  Comte  de  Montlosier. 

Autrement  dit  :  le  gouvernement  empê- 
chera tant  qu'il  sera  en  lui  de  frapper  le 
prêtre  à  coups  de  bâton  ,  de  lui  cracher  au 
visage  ou  de  le  tuer  avec  le  fer.  Mais  sous 
aucun  prétexte  il  ne  permettra  au  prêtre 
d'enseigner  l'Evangile  ou  de  prêcher  la 
vertn.  Si  le  prêtre  enseigne  l'Evangile,  s'il 
fait  de  la  reliyion  ou  de  la  morale ,  alors 
le  gouvernement  ne  protégera  plus  le 
prêtre  ,  et  alors  gare  au  bâton  ,  gare  aux 
crachats,  gare  aux  poignards!  On  recule 


LA    DOMINICALE. 


d'effroi  ou  de  mépris  devant  de  pareilles 
et  si  extravagantes  atrocités! 

Mais  M.'  de  Montlosier,  pour  être  com- 
plètement utile  au  Roi  et  à  l'Etat ,  ne  se 
contente  pas  de  leur  donner  sa  recette ,  dé- 
fendre au  prêtre  de  faire  de  la  religion,  ou 
de  la  morale  %  il  va  leur  prouver  que  la 
chose  est  possible,  et  qu'elle  est  de  dreit  , 
après  leur  avoir  démontré  dans  la  première 
partie  qu'elle  est  de  toute  nécessité. 

Car'M.de  Montlosier, quiest  sagace, pré- 
voit bien  des  obstacles  à  son  projet.  Com- 
ment  empêcher  le  clergé  défaire  de  la  re- 
ligion et  de  la  morale?  Car  M.  de  Mont- 
losier l'avoue  ,  le  clergé  de  France  n'y 
renoncera  pas  facilement. 

Mais,  dit  M.  de  Moui]os\er,  le  gouverne- 
ment n'' est-il  pas  le  jrrotecteur  de  la  société 
.  en  général^  et  n'a-t-il pas  la  police  de  l'Etat! 

Le  gouvernement  n'est-il  pas  le  protec- 
teur des  associations  particulières  ? 

Ce  sera  donc  en  sa  qualité  de  protecteur 
de  l'Eglise  et  par  le  moyen  de  son  préfet  de 
police,  que  le  gouvernement  empêchera  le 
prêtre  de  faire  de  la  religion  et  de  la  mo- 
rale. 

Et  si  le  prêtre  résiste  ,  s'il  s'appuie  sur 
les  Canons ,  sur  l'Evangile,  et  enfin  sur  la 
Charte,  qui  reconnaît  que  toutes  les  reli- 
gions sont  libres  et  égales  ,  si  le  prêtre 
poussé  à  bout,  demande  au  préfet  de  police 
de  quel  droit  il  veut  l'empêcher  de  faire 
de  la  morale  et  de  la  religion? 

Alors  ce  sera  le  cas  de  mettre  en  avant  le 
second  argument  du  remède-Montlosier, 
appuyé  de  quelques  régimens  de  dragons 
et  de  gendarmes.  A  ces  causes,  le  préfet  de 
police  prendra  son  écharpe ,  il  entrera  dans 
la  cathédrale ,  il  montera  dans  la  chaire  de 
vérité  -,  si  le  prêtre  résiste  ,  il  le  fera  em- 
poigner par  ses  agens  ,  et  du  haut  de  la 
chaire ,  il  dira  aux  fidèles  assemblés  pour 
entendre  parler  des  mystères,  des  consola-- 
tions  et  des  espérances  de  l'Evangile  :  — 
Au  nom  de  [la  loi  et  de  M.  de  Montlosier  , 
moi,  préfet  de  police,  je  déclare  que  vous 
n'êtes  pas  une  religion  ,  la  religion  catho- 
lique ,  la  religion  du  monde  •,  vousêtesune 


LA     DOMINICALE. 


-165 


association  particulière.  Vous  n'êtes  pas 
des  chrétiens  assembles  pour  entendre  la 
parole  de  Dieu  -,  vous  êtes  une  émeute  qui 
fait  de  la  religion  et  de  la  morale  avec  un 
prêtre  :  donc  ayez  à  vous  disperser  sur-le- 
champ  ,  au  nom  de  l'art,  qui  défend  les 
attroupemens  et  les  réunions  de  vin^t  per- 
sonnes! »  Ainsi  parlera  le  préfet  de  police- 
Montlosier  ,  et  à  l'instant  même  il  n'y 
aura  plus  de  prêtre ,  il  n'y  aura  plus  d'E- 
glise, il  n'y  aura  plus  en  France  dereHyion 
et  de  morale  que  selon  M.  de  Montlosier. 
L'article  second  do  M.  de  ]\ïontlosier  aura 
prévalu  cette  fois  contre  ce  mot  de  l'Evan- 
gile qui  dit  que  les  portes  de  V Enfer  ne 
prévaudront  jamais . 

Ceci  une  fois  posé,  ]\L  de  Montlosier, 
vainqueur  du  prêtre,  leprend  en  pitié  cepen- 
dent;  que  le  prêtre  cède  à  ?vli  de  Montlo- 
sier, et  M.  de  Montlosier  usera  d'indul- 
gence: il  ne  fermera  pas  les  églises,  il  per- 
mettra aux  fidèles  de  se  réunir  tant  qu'ils 
voudront j  on  pourra  célébrer  les  saints 
mystères,  allumer  les  ciergeset  brûler  l'en- 
cens j  M.  de  Montlosier  ne  meta  tant  de 
faveurs  que  de  très-légères  conditions  j 
mais  il  y  tient,  il  ne  reculera  pas  d'une 
exigence  :  c'est  aii  prêtre  à  voir  si  la  Charte- 
Montlosierlui  convient,  c'est  à  prendre  ou 
à  laisser. 

Nous  vous  avons  donné  d'abord  les  dia- 
gnostics qui  troublent  si  fort  M.  de  Mont- 
losier, et  qui  le  font  douter  de  l'avenir  de 
la  France.  On  baptise  les  enfans,  on  leur 
apprend  leur  religion  !  on  se  marie  à  l'autel, 
en  un  mot,  toutes  sortes  d'abominations. 

En  second  lieu,  nous  vous  avons  donné 
ses  remèdes  :  —  Déclarer  la  religion  chré- 
tienne une  assemblée  particulière,  la  met- 
tre sous  la  protection  de  l'état  et  dit  pré/et 
de  jyolice,  empêcher  le  prêtre  de /aire 'de 
la  religion  et  de  la  morale. 

ïl  nous  reste  à.  présent  à  vous  transcrire 
article  par  article  la  Charte-Montlosier, 
c'est-à-dire  lesconditions  auxquelles  M.  de 
Montlosier  permet  encore  à  l'État  de  p7'oté- 
ger  le  prêtre,  comme  il  est  dit  plus  haut. 


Charte  Montlosier. 


Art.  I".  —  Le  prêtre  de  l'Église  catho- 
lique, apostolique  romaine,  est  libre  d'en- 
seigner l'Évangile  et  de  remplir  les  devoirs 
de  la  religion  chrétienne  ,  aux  conditions 
suivantes": 

Tout  prêtre  catholique  sera  tenu  du 
prendre  une  femme  et  d'avoir  des  enfam\ 
«  le  mariage  étant  une  condition  de  l'hu- 
»  manifé.  »    (Nous  citons  textuellement.) 

Art.  II.  —  //  ni/auraplus  en  France  un 
monastère,  ni  aucun  de  ces  lieux  où  foute 
la  vie  chrétienne  apassé  dans  les  pratiques 
de  la  vie  dévote. 

»  Car  l'amour  deDieus'échauffantde  tout 
»  ce  qui  est  ôté  à  un  autre  amour,  cherche 
»  avec  la  même  passion  une  autre  sorte  de 
»  conquête.  Une  domination  continue  sur 
»  des  cœurs  qui,  pour  être  sans  cesse  en  la 
»  présence  de  Dieu ,  ont  besoin  d'être  tou- 
»  jours  en  la  présence  du  prêtre,  compose 
»  unesorte  de  volupté  mystique  :  objet  d'at- 
»  traits  pour  déjeunes  femmes  chezlesquelles 
»  le  mariage  est  usé  et  qui  ont  besoin  d'un 
»  amour  nouveau  ;  objet  d'attraits  pour  de 
»  pauvres  vieillards  qui  cherchent  ,  eux 
»  aussi,  un  amour  qu'ils  désirent  et  qu'ils 
»  ne  trouvent  plus  nulle  part  ;  enfin  objet 
»  d'attraits  pour  déjeunes  filles  qui,  égarées 
»  par  des  illusions  qui  les  poursuivent ,  se 
»  font  innocemment  les  épouses  spirituelle» 
»  d'un  prêtre ,  croyant  être  les  épouses  de 
»  Jésus-Christ.  » 

Art.  m .  —  Uni/  aurapas  de  processions 
dans  les  rues.  —  «  Il  n'est  pas  convenable 
que  le  prêtre  porte  le  trouble  dans  les  fa- 
milles ,  dérange  le  repos  et  les  habitudes 
des  citoyens.  » 

Art.  IV. — Le  prêtre  aurasoin^  souspein^ 
d'einprisonnement;  de  ne  jamais  parler  do 
r Evangile  et  de  la  vie  à  venir,  tnais  bien 
du  Jury ,  du  Code  pénal ,  et  des  galères, 
de  Brest  ou  de  Toulon. 

))Pour  parler  franchement, qu'il  ne  puisse 
»  y  avoir  de  morale  dans  une  nation  qu'à 
»  force  de  confessions ,  de  scapulaires  et 
»  de  chapelets,  c'est  une  prétention  du 
»  prêtre  qu'il  faut  écarter  pour  la  moi'al« 


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LA    DOMINICALE. 


»  elle-même.  Où  en  serions-nous,  s'il  était 
»  établi  que  les  femmes  n'aiment  leurs 
»  maris  que  pour  l'amour  de  Dieu  -, 
»  que  les  mères  ont  besoin  d'aller  à  la 
»  messe  pour  s'encourager  à  soigner  et  à 
»  allaiter  leurs  cnfans;  que  si  les  domes- 
»  tiques  s'abstiennent  d'assassiner  leurs 
»  maîtres ,  c'est  parce  qu'il  est  écrit  dans  le 
»  Deutéronome  :  J^  on  occidesl 

Art.  V.  —  Le  prêtre  est  obligé  de  manger 
au  moins  du  bœuf  tous  les  jours.  «  Dieu  a 
»  bien  pu  commander  à  Adam  de  s'abste- 
»  nir  d'un  fruit  j  mais  l'Eglise  n'a  pas  le 
»  droit  de  défendre  la  viande  à  certains 
»  jours.  » 

Art,  VI . —  On  ne  serapas for  ce  d'entendre 
la  messe  le  dimanche.  «  Quand  le  Souve- 
»  rain,  dans  les  jours  de  fêtes,  appelle  ses 
»  sujets  auprès  de  lui,  il  n'eu  fait  pas  une 
»  injonction  sous  peine  d'être  écorché  vif.» 
(  C'est  mot  à  mot  :  voir  pages  96  ,  6  ,  7,8, 
9  et  suivantes.) 

Art.  VII.  —  On  travaillera  les  jours^de 
fête. 

Art.  VIII.  —  Il  est  expressément  défendu 
au  prêtre  de  jeûner.  «  La  position  d'un 
»  chrétien  peut  devenir  très-douloureuse , 
»  lorsque  par  l'état  de  sa  santé  ou  d'au- 
)>  très  circonstances  paiticulières  ,  il  ne 
H  saura  pas  ou  ne  pourra  savoir  précisé- 
»  ment  si  cette  position  est  de  nature  à  le 
»  sauver  du  danger  épouvantable  de  dam- 
»  nation  auquel  il  est  exposé.  » 

Art.  IX.  —  Le  prêtre  ira  à  tous  les  spec- 
tacles depuis  le  Théàtre-L^rançais .jusqu  à 
VAmbhju- Comique;  depuis  l'Opéra  jus- 
qu'aux tréteaux  de  mada^ne  Saqui.  «  Que 
»  l'Église  défende  les  spectacles,  elle  trouble 
»  dans  toute  l'Europe  un  ordre  qui  y  est 
»  établi.  On  ne  peut  ignorer  que  dans  l'état 
»  actuel  des  sociétés,  les  spectacles  sont 
»  devenus  une  sorte  de  besoin.  Partout  les 
»  spectacles  sont  iréquentés  par  des  hom- 
»  mes  honorables ,  même  par  des  person- 
»  nages  pieux.  » 

{N.B.  On  y  a  vu  M.  de  Montlosier.  ) 
Voilà  à  peu  près  toute  la  Charte-Mont- 
losier.  Cette  Charte  écrite ,  il  ajoute  : 


((  Je  m'attends  à  ce  que  le  prêtre  mettra 
peu  d'eynpressement  a  accéder  aux  désis- 
femens  que  je  lui  demande.  Il  y  verra  une 
abdication  d'une  partie  de  son  importance  j 
mais  il  y  verra  aussi ,  j'espèie,  un  avan- 
tage pour  la  reliyioti.  » 

Et  tout  ceci  n'est  qu'une  partie  de  cette 
immense  brochure!  Et  toutes  ces  stupidi- 
tés sortent  de  la  tête  d'un  homme  qui  a  la 
réputation  d'un  homme  raisonnable!  Et 
Voilà  comment  pense  ,  voilà  comment 
écj'it ,  voilà  comment  raisonne  un  des  plus 
fougueux,  un  des  plus  dangereux,  un  des 
plus  logiques  ennemis  du  prêtre  catholique! 
Comment  donc ,  par  quelle  fatalité  de  tels 
raisonneurs  sont-ils  parvenus  à  jeter  le 
moindre  nuage  sur  la  religion  de  Jésus- 
Christ!  Comment  donc  ces  faiseurs  de  pré- 
faces, ces  hurleurs  de  tribune,  ont-ils  pu 
un  instant ,  un  seul  instant,  placer  leurs 
raisonnemens  à  côté  des  sermons  de  Bos- 
suet  ;,  des  pensées  de  Pascal ,  à  côté  de  cette 
longue  suite  de  génies  chrétiens  devant  les- 
quels la  terre  a  fait  silence,  comme  elle 
avait  fait  silence  devant  Alexandre?  A  l'audi- 
tion de  pareils  raisonnemens,  l'esprit  reste 
confondu,  la  raison  s'étonne j  on  se  de- 
mande si  on  n'assiste  pas  à  l'apparition 
d'un  homme  en  délire  !  Hélas  !  tout  ceci  a 
cessé  d'être  du  délire!  Hélas!  toutes  ces 
choses  qui  ne  soutiennent  pas  le  plus  faible 
jour ,  elles  ont  eu  cependant  des  auditeurs  ; 
elles  ont  été  prônées  ,  accueillies-,  elles 
ont  éié  article  de  foi  pour  les  intelli- 
gences stupides  qui  rougissaient  d'être 
de  la  religion  du  grand  Condé  et  de  Fé- 
nélon  ,  et  qui  se  font  honneur  de  croire  en 
M.  de  Montlosier,  au  Constitutionnel  et  au 
libraire  Touquet!  Insensée  et  frivole  na- 
tion que  la  nôtre  !  Toujours  prête  à  se  dé- 
pouiller de  ses  croyances,  toujours  prête  à 
briser  ses  temples,  ses  dieux,  ou  ses  rois  sur 
la  foi  du  premier  énergumène  qui  l'exploite. 
Cet  homme  arrive ,  il  parle  à  ce  peuple  in- 
sensé ,  il  lui  dit  :  Tu  ne  croiras  pasl  Et 
le  peuple ,  sans  savoir  d'où  vient  cet 
homme  ,  qui  il  est ,  où  il  va ,  ce  qu'il  veut, 
se  met  à  l'applaudir,  quoi  qu'il  dise,  jus- 
qu'au   ioiir  où   l'orateur     disparu   vient 


LA.    DOMINICALE. 


^67 


pour  remercier  le  Rot  de  ses  bontés.  C'est 
vraiment  là  une  histoire  à  faire  pitié  ! 

Cette  brochure  de  M.  de  Montlosier  n'est 
pas  plus  ridicule  que  toutes  les  autres  bro- 
chures qu'il  a  écrites.  Seulement  assez  de 
désordre  moral  et  politique  a  suivi  les 
premières  brochures  du  même  auteur , 
pour  rendre  les  écrits  de  cet  homme 
à  jamais  odieux  et  ridicules.  Nous  n'avons 
plus  rien  à  donner  à  M.  de  Montlosier. 
Que  nous  veut-il  ÎPour  Dieu  qu'il  nous 
laisse  en  paix  ! 


Des  rapports  des  scia^ices  naturelles  avec 
la  religion,  et  particulièrement  de  la 
médecine  dans  son  application  géné- 
rale. 

Toutes  les  sciences  naturelles  ont  des 
rapports  ,    un    enchaînement    nécessaire 
avec  la  révélation.  Cette  vérité,  volontai- 
rement méconnue  et  niée  par  les  prétendus 
philosophes  du  siècle  dernier,  est  aujour- 
d'hui  publiquement  proclamée    dans   les 
chaires  le^  plus  célèbres  de  la  capitale. 
Les     mathématiques,    dont    le    principe 
l'unité    de    nombre    et   d'étendue ,    nous 
jette  également   de   ses  deux   côtés    dans 
l'infini;  l'astronomie  qui  emporte  notre  es- 
prit par-delà  la  création  visible  des  mon- 
des; la  physique,  l'anàtomie  ,  la  physio- 
logie, la  philosophie,  sont  venues  tour  à 
tour  nous  apporter  l'aveu  de  l'accord  in- 
dispensable des  lois  qui  régissent  la  matière 
avec  la  parole  de  Dieu.  Il  y  a  déjà  lonj;- 
temps   qu'une    force   irrésistible    entraîne 
rintelligence  des  savans  à  ne  reconnaître 
dans  les  livres  saints  qu'une  grande  et  so- 
lennelle constatation  des  phénomènes  de  la 
nature.  L'immortel  Cuvier  a  commencé  la 
démonstration  de  cette  importante  vérité. 
Son   discours  sur  les  révolutions  du  globe 
et  sur  les  ossemens  fossiles  n'est  qu'un  long 
commentaire  de  l'Ecriture .  attestante  la  ré- 
génération  de   l'humanité  par  le   déluge. 
Chose  admirable  I  Le  plus  heureux  résul- 
tat du  progrès  des  sciences  appartiendra 


sans  doute  à  notre  époque;  «  car,  comme 
»  l'a  dit  M.  de  Maistre,  si  Dieu  efface, 
»  c'est  pour  écrire.  » 

Mais  de  toutes  le^  sciences  naturelles ,  la 
médecine  est  assurément  celle  qui  a  les 
connexions  les  plus  intimes  avec  la  reli- 
gion. Aussi  pendant  le  long  sommeil  des 
lettres  et  des  arts  au  moyen-âge ,  nous  ne 
la  voyons  point  rester  inactive.  Le  prêtre 
dont  la  charité,  amour  divinisé  de  l'huma- 
nité, conserva  la  société  au  milieu  de  ce 
chaos,  se  servit  d'elle  pour  s'emparer  de 
l'homme  tout  entier  ,  pour  l'attirer  à  lui 
corps  et  àme.  Comme  il  voyait  en  lui  une 
doul)le  nature  toujours  souffrante ,  tou- 
jours prête  à  souffrir,  il  se  jeta  au  secours 
de  Tune  et  de  l'autre .  Au  nombre  des  de- 
voirs de  sa  mission  de  foi ,  d'espérance  et 
d'amour,  il  compta  le  soulagement  à  don- 
ner aux  douleurs  du  corps  ,  alors  si  multi- 
pliées et  si  destructives.  Et  certes  ce  fut  un 
bien  puissant  moyen  d'actiow  pour  le  prêtre 
catholique  sur  les  masses  barbares  qu'il  avait 
à  diriger  et  à  conduire  ;  car  on  ne  résiste 
guère  à  celui  qui  vient  nous  dire  :  «  Tu 
étais  en  danger  de  mort,  je  t'ai  sauvé;  je 
t'ai  rendu  à  ta  famille ,  à  tes  enfans.  Au- 
jourd'hui c'est  un  chrétien  que  je  veux  ga- 
gner au  ciel  !  » 

Et  le  prêtre  catholique  alla  ainsi  pen- 
dant quelques  siècles,  guérissant  les  dou- 
leurs du  corps  comme  les  douleurs  de 
l'âme  ,  chargé  d'un  double  ministère  dans 
la  pauvre  chaumière  où  l'appelait  la  souf- 
france. A  mesure  que  la  foi  est  devenue 
plus  chancelante  dans  l'esprit  des  peuples, 
que  l'impiété  s'est  fortifiée  et  agrandie ,  le 
prêtre  s'est  effacé  ,  s'est  retiré  du  mouve- 
ment, et  depuis  cette  séparation  consom- 
mée ,  les  conditions  de  la  société  chré- 
tienne ont  bien  changé.  Des  peuples  en- 
tiers ,  «garés  par  la  voix  de  l'erreur ,  se 
sont  soustraits  à  la  confiance  et  à  la  sou- 
mission qu'ils  portaient  au  clergé  catho- 
lique. Ils  ont  .aveuglément  repoussé  son 
action  civilisatrice  pour  plusieurs  siècles 
peut-être.  Mais  laissez  faire  à  la  charité  : 
elle  saura  bien,  elle,  lui  rendre  cette  au- 
torité que  ses  ennemis  en  la  détruisant 


468 


LA    DOMINICALE. 


n'ont  pu  remplacer  dans  le  monde.  Le 
clergé  catholique  est  appelé  de  nouveau  à 
reconqutéiif  l'humanité  qui  naguère  en- 
core semblait  vouloir  lui  échapper.  Si  vous 
eussiez  entendu,  comme  nous  ,  au  milieu 
des  plus  elTrayans  ravages  du  choléra,  les 
mourans  exprimer  aux  jeunes  prêtres  de 
Saint-Sulpice  tout  ce  qu'ils  éprouvaient  de 
regret  d'avoir  si  lonjj-lemps  calomnié  leurs 
intentions  ,  et  refusé  leurs  simples  soins  de 
gardes-malades-,  si  vous  lés  eussiez  enten- 
dus comme  nous  ,  demander  des  prières  au 
Pasteur'magnanime  qui  venait  les  bénir  et 
les  aider  à  souffrir,  comme  nous,  vous 
eussiez  dit  :  Tout  le  genre  humain  est  en- 
core au  prêtre  chrétien,  car  lui  seul  pos- 
sède la  puissance  et  le  génie  de  la  charité. 
Sans  doute,  maintenant  le  prêtre  ne  peut 
être  médecin,  dans  ce  sens  qu'il  doive  rem- 
plir toutes  les  fonctions  de  cet  important 
,état.  jMais  la  morale  évangélique  lui  a 
donné  d'inappréciables  connaissances  qui 
peuvent  rendre  ses  conseils  indispensables 
au  bonheur  des  hommes  confiés  à  sa  solli- 
citude. La  religion  catholique  dans  ses 
dogmes,  dans  ses  lois,  dans  sa  discipline 
même ,  contient  tout  ce  qui  peut  assurer 
le  bien-être  de  l'esprit  et  du  corps.  L'hom- 
me pour  l'un  et  pour  l'autre  a  été  placé 
par  Dieu  dans  des  conditions  d'existence, 
dont  il  ne  peut  s'écarter  sans  courir  un 
danger  immédiat.  Ces  conditions  sont  toutes 
implicitement  renfermées  dans  le  Christia- 
nisme. Il  n'est  pas  une  loi  relative  à  la 
conservation  et  au  développement  phy- 
sique et  moral  de  l'homme  qui  n'ait  élé 
prévenue  et  promulguée  par  lui.  Antérieur 
à  toute  science  humaine,  puisqu'il  re- 
monte à  l'origine  du  monde  ,  il  a  pris  soin 
de  nous  faire  connaître  la  source  première 
de  noire  faiblesse.  Il  nous  a  appris  que  la 
concupiscence  est  le  penchant  toujours  ac- 
tif de  notre  nature  pour  notre  double 
perte  :  Morle  morieris,  Mais  en  même 
temps  il  nous  a  offert  un  remède  assuré 
contre  notre  mal.  Nous  ne  connaissons 
point  de  règles  plus  certaines  et  mieux 
coordonnées  entre  elles  pour  la  félicité  de- 
la  vie  que  les  règles  de  l'Église  fidèlement 


observées.  Dans  les  développemens  ulté- 
rieurs que  nous  nous  proposons  de  donner 
à  ces  idées  trop  coiamunément  ignorées, 
nous  espérons  conduire  nos  lecteurs  à  l'évi- 
dence de  cette  vérité  ,  .  savoir  :  Que  le 
Christianisme  ,  dans  tout  ce  qu'il  nous  en- 
seigne sur  la  vie  humaine ,  est  la  seule  hy- 
giène qui  convienne  à  tous  les  hommes. 
Nous  étendrons  ces  considérations,  en  fai- 
sant ressortir  en  outre  tous  les  avantages 
qu'offre  la  religion  à  l'organisation  qui 
vient  à  être  ravagée  par  les  inaladits,  pour 
reprendre  cet  état  d'ordre  et  de  satisfaction 
intime  qui  fait  la  santé.  Enfin  nous  termi- 
nerons eu  apportant  quelques  conseils  ins- 
pirés par  le  désir  d'une  autre  victoire  dé- 
cisive du  catiiolicisme  sur  la  philantropie 
philosophique.  Ces  conseils  seront  adressés 
à  tous  les  prêtres,  car  tous  sont  les  ministres 
du  pauvre,  à  qui  semblent  plus  particulière- 
ment destinées  les  longuessoufl'rances.  Plus 
éclairée  sur  ses  moyens ,  la  charité  sera 
moins  timide.  Son  énergie  et  son  activité 
augmenteront  en  proportion  de  l'assurance 
qu'elle  recevra  de  son  utilité  ,  de  son  im- 
portanccj  et  de  sa  nécessité  pour  le  bonheur 
du  genre  humain. 


ALMANACH  DES  PAROISSES. 

(Troisième  article.) 

Voici  que  nous  sommes  arrivés  à  la  fin 
de  notre  œuvre  populaire  :  l'Almanach  des 
Paroisses  va  paraître  le  3o  décembre.  Il  a 
été  fait  avec  zèle ,  avec  conscience  ,  avec 
de  minutieuses  et  importantes  recherches  , 
quoiqu'avec  rapidité,  et  nous  espérons  que 
notre  public  à  nous ,  c'est-à-dire  ,  les  ca- 
tholiques de  France,  le  clergé  de  Fiance, 
toutes  les  familles  chrétiennes,  l'accueille- 
ront bien-,  que  notre  almanach  aura  sa 
place  marquée  au  foyer  domestique,  dans 
les  longues  soirées  d"hiver.  La  mère  n'aura 
point  à  l'examiner  d'avance  pour  voir  si 
quelque  histoire  scandaleuse ,  ou  quelque 
peinture  dèshonnêlen'en  interdit  pas  la  lec- 
ture ou  la  vue  à  sa  fille:  car  on  sait  qui  nous 
sommes  à  présent,  où  nous  allons,  ce  que 


LA    DOMIJN 

nous  voulons.  Hommes  de  cœur  et  de  foi 
profonde,  nous  avons  vu  que  notre  pauvre 
société  se  débattait  épuisée  hors  de  la  voie 
chrétienne,  et  nous  nous  sommes  dit  à  l'as- 
pect de  cette  grande  misère,  qu'il  serait  beau 
de  venir  planter  notre  drapeau  au  milieu  de 
toutes  ces  ruines-,  que,  dans  celte  immense 
arène  oùlespartissedisputentravenir,lesca- 
tholiques  ne  devaient  pas  s'engourdir  dans 
un  lâche  repos.  Et  nous  nous  sommes  m.is 
à  l'œuvre ,  ardens  ,  infatigables.  Faibles 
d'abord,  nous  avons  bientôt  trouvé  de 
flatteurs  encouragemensetde  solides  appuis. 
A  mesure  que  nous  marchons ,  nos  vues 
comme  nos  moyens  s'agrandissent;  nous 
planons  d'un  œil  plus  sur  sur  l'ensemble 
des  besoins  et  des  nécessités  de  l'époque,  de 
cette  époque  si  bizarre  et  dont  le  caractère 
est  si  indécis  et  si  disparate. 

Et  c'est  pour  tenir  en  quelque  sorte  cette 
société  dans  nos  mains,  pour  la  manier 
autant  qu'il  est  en  nous  dans  le  sens  catho- 
lique ,  que  nous  voulons  la  prendre  en  bas 
et  en  haut  tout  à  la  fois  -,  à  l'homme  du 
monde ,  au  savant ,  montrer  tout  ce  qu'il  y 
a  de  grand,  de  noble,  de  puissant,  de  civi- 
lisation ,  de  sociabilité  ,  d'ordre,  et  de  sé- 
curité dans  les  doctrines  catholiques;  à 
l'indigent,  au  manœuvre,  à  l'homme  des 
champs ,  tout  ce  qu'il  y  a  dans  la  religion 
de  ses  pères,  de  paix ,  de  consolation,  de  sa- 
gesse, de  bienfaisance  ,  de  charité.  Et  pour 
premier  gage  de  nos  promesses ,  nous  don- 
nons cet  Almanach  des  Paroisses,  qui  porte 
à  chaque  page ,  à  chaque  ligne,  l'empreinte 
delà  pensée  religieuse  qui  l'a  inspiré,  et 
qui  a  présidé  à  sa  rédaction.  C'est  donc 
comme  œuvre  de  propagande  catholique, 
que  nous  avons  conçu  notre  xVlmanach  ;  et 
c'est  en  cette  qualité,  et  en  cette  qualité 
seulement  que  nous  le  présentons  avec  con- 
fiance à  tous  les  catholiques  fiançais,  mais 
particulièrement  aux  ecclésiastiques  qui 
sont  nos  maîtres  et  nos  chefs  dans  les  com- 
bats que  nous  livrons  aux  mauvaises  doc- 
trines. Leur  cause  est  notre  cause ,  leurs 
espérances  sont  nos  espérances,  leurs  vœux 
sont  nos  Toeux-,  personne  oe  saurait  eo 
doutçr, 


iCALK.  169 

Le  but  de  notre  première  piihlioation  es 
donc  bien  établi ,  bien  clair  et  bien  précis. 
La  paroisse  étant  noire  point  de  départ, 
c'est  à  rassembler  dans  un  petit  ouvraf^c 
tout  ce  qu'il  est  nécessaire  à  l'homme  de  la 
paroisie  de  savoir,  que  nous  avons  tourné 
tous  nos  efforts.  Ainsi,  nous  avons  consa- 
cré une  partie  de  notre  Almanach  à  des  no- 
tions exactes,  étendues,  écrites  avec  sim- 
plicité ,  sur  les  matières  ecclésiastiques, 
dont  la  connaissance  est  importante,  et 
qui  sont  de  nature  à  exciter  l'intérêt;  telles 
que  la  chronologie  des  papes,  la  hiérarchie 
ecclésiastique,  les  évèchés  et  archevêchés 
de  France;  la  législalioa  sur  les  fabriques, 
les  mariages,  les  décès,  les  communautés 
religieuses. 

Mais  ce  qui  recommande  particulière- 
ment notre  travail  aux  lamillcsclirétiennes, 
c'est  un  calendrier  rendu  beaucoup  plus 
complet  que  les  calendriers  imprimés  jus- 
qu'à ce  jour  ,  à  l'aide  de  longues  et  de  mi- 
nutieuses recherches  historiques  et  cri  - 
tiques.  Qu'ont  été  les  calendriers  jusqu'ici, 
sinon  des  compilations  informes  de  noms 
chrétiens ,  souvent  tronqués  ,  déplacés  du 
jour  où  l'Église  célèbre  leur  fête  ?  En  France, 
où  la  foi  chrétienne  compte  tant  d'illus- 
tres confesseurs,  à  peine  sait-on  leurs  noms 
aujourd'hui.  Nous  avons  voulu  porter  re- 
mède, autant  qu'il  est  en  nous,  à  ce  grave 
inconvénient.  Ainsi,  tout  en  conservarit 
avec  soin  les  noms  des  saints  honorés  uni- 
versellement ,  nous  avons  fait  entrer  dans 
notre  calendrier  presque  tous  les  saints 
français,  les  noms  de  tous  les  patrons  des 
diocèses  de  France.  A  côté  du  nom  de  cha- 
que saint,  nous  avons  retracé  en  peu  de 
mots  le  lieu  de  sa  naissance,  son  histoire  , 
l'époque  et  le  genre  de  sa  mort ,  la  date  de 
sa  canonisation.  Dans  les  fêtes,  nous  n'a- 
vons oublié  aucune  de  celles  qui  servent  à 
fixer  la  chronologie. 

De  cette  manière ,  les  parens  chrétiens 
ne  seront  plus  embarrassés  pour  le  choix 
des  noms  à  donner  à  leurs  enfans  :  chacun 
saura  quel  jour  il  doit  honorer  son  patron  : 
les  hommes  pieux  et  instruits  jouiront  des 
souvenirs  historiques  que  nous  conservons  j 


-ITO 


LA    DOMINIÂLE. 


les  ecclésiastiques  seront  dispensés,  avec 
notre  travail  tout  fait,  de  recherches  sou- 
vent pénibles,  ssit  pour  les  prônes  des  di- 
manches, soit  pour  leur  instruction  et  leur 
satisfaction  particulière. 

Aux  notions  ecclésiastiques  ne  se  borne 
pourtant  pas  notre  travail  -,  car  le  catho- 
lique n'est  pas  seulement  Thorame  de  la 
paroisse,  mais  Thomme  de  son  pays-,  il 
n'est  pas  seulement  catholique,  mais  il  est 
catholique  français.  Avec  noire  petit  ou- 
vrage ,  il  saura  tout  ce  que  cette  double 
qualité  lui  impose  de  connaissances  •,  notre 
Alraanach  sera  son  guide  sûr,  son  vade 
inecmn  obligé. 

JVous    avons    rendu   compte    de  notre 
œuvre  toute  de  conscience  et  de  zèle ,  et 
c'est  sous  le  patronage  et  les  auspices   du 
clergé  français  que  nous  la  plaçons.  Le  but 
de  la  mission  que  nous  venons  remplir ,  ne 
saurait  être  mieux  ni  plus  explicitement  dé- 
fini et  indiqué  que  par  cette  publication.  La 
paroîssel  voilàpournousleceutre  où  vien- 
dront aboutir  directement  ou  indirectement 
lou  tes  les  questions  que  noué  aborderons  avec 
la  franchise  dont  nous  avons  fait  preuve 
jusqu'ici.  Sous  le  rapport  moral,  comme 
sous  le  rapport  purement  humain  ou  légal , 
\sL  paroisse  n'aura  pas  de  plus  chauds  dé- 
fenseurs que  nous;   son  chef,  pas  de  coo- 
pérateurs  plus  zéléà  que  nous  pour  propa- 
ger les  doctrines  de  l'Évangile ,  pour  pres- 
ser le  catholicisme   à    deux  mains,   afin 
d'en  faire  jaillir  de  ces  larges  idées  devant 
lesquelles  le  monde  s'incline  tant  elles  lui 
lui  paraissent  divines  et  conformes  à  la  so- 
ciabilité humaine  !    Aussi   nous  espérons 
que  notre  voix  continuera  de  trouver  de 
l'écho-,  que  l'on  rendra  pleine  justice  à  la 
pureté  de  nos  motifs,  comme  à  la  loyauté 
de  nos  intentions.  Trop  heureux  si ,  pros- 
ternés \m  jour  au  piel  de  la  croix,  lorsque 
la  tourmente  qui  pèse  depuis  un  siècle  sur 
notre  malheureuse  patrie  sera  passée  ,  nous 
pouvons  offrir  aux    regards   du  Sauveur 
quelques  adorateurs,  brebis  égarées,  ra- 
menés par  nous  dans  le  droit  chemin! 


MELANGES  LITTERAIRES. 

MATHILDE. 

CHRONIQUE  DES  CROISADES. 


La  chronique  qu'on  qu'on  va  lire  fait  suite 
à  un  poème  que  vient  de  publier  M.  Ch.  de 
Commequiers,  chez  le  libraire  Biaise.  Ce 
poème  est  consacré  à  célébrer  la  délivrance 
de  Paris  par  Sainte  Geneviève.  Le  prix  est 
consacré   à  une  œuvre  de   bienfaisance. 

L'extrait  que'nous  donnons  aujourd'hui 
à  nos  lecteurs  les  guidera  dans  le  jugement 
qu'ils  doivent  porter  sur  cette  publication. 

Déjà  l'astre  du  jour,  sortant  du  sein  de  l'onde, 
De  ses  premier  rayons  colorait  le  Carmel, 
Et  sa  seule  lueur,  aux  plaines  d'Israël , 
Retraçait  cet  instant  qui  vit  naître  le  inonde , 
Où  Jéiiovah  ,  sortant  d'un  éternel  repos, 
Fit  entendre  sa  voix  au  ténébreux  chaos. 
A  son  soufile  divin,  à  sa  sainte  parole , 
La  terre  se  fixa  sur  l'un  et  l'autre  pôle  ; 
La  lumière  jaillit  comme  un  brillant  éclair, 
Et  le  soleil  parut  dans  les  champs  de  l'Elher. 
Ce  jirodige  d'amour  se  renouvelle  encore  : 
Tout  décèle  un  pouvoir  que  notre  cœur  adore  ; 
C'est  un  Dieu  qui  l'anime,  un  Dieu  dont  la  bonté 
Donne  à  l'homme  la  vie,  à  la  Heur  la  beauté, 
Couronne  les  vallons  d'une  grâce  nouvelle, 
Se  cache  à  l'orgueilleux,  à  l'humble  se  révèle. 
Mais  les  faibles  mortels,  vains  jouets  de  l'erreur, 
Se  lassent  à  chercher  un  fragile  bonheur  ; 
Dans  leurs  ardens  projets  ils  consument  leurs  veilles 
Oubliant  le  Seigneur  et  toutes  ses  merveilles  : 
A  peine  si  parmi  les  prévaricateurs 
Ce  Dieu  retrouve  encor  quelques  adorateurs. 

Dans  ces  lieux  consacrés  par  un  amour  immense , 
Où  le  sang  innocent  désanna  la  vengeance 
D'un  Dieu  prêt  à  punir  un  monde  criminel, 
Je  ne  vois  plus  l'encens  monter  vers  l'Eternel. 
Des  enfans  du  désert  une  horde  sauvage 
Foule  sans  s'arrêter  les  sables  du  rivage , 
Les  plaines  du  Jourdain,  où  Jésus  tant  de  fois 
Aux  lilles  d'Israël  fit  entendre  sa  voix. 
Sur  les  monts  désolés  les  harpes  sont  muettes  , 
L'écho  ne  redit  plus  les  accens  des  prophètes; 
Seulement  quelquefois,  au  sommet  du  Carmel, 
Des  cantiques  pieux  s'élèvent  vers  le  ciel  : 
Des  vierges,  de  Jésus  les  épouses  fidèles , 
D'iuie  voix  gémissante,  aux  voûtes  éternelles 
S'adressent,  et  cherchant  l'objet  de  leur  amour, 
CclèJjrent  son  doux  nom  dès  le  lever  du  jour. 


LA   DOMINICALE. 


^7i 


Les  herbes  du  désert  forment  leur  nourriture , 
Une  grâce  ingénue  est  leur  seule  parure  ; 
La  (imide  brebis  fournit  leur  vêtement , 
Elle  bandeau  de  lin  est  leur  seul  ornement. 

Comme  le  noble  lis,  honneur  de  la  vallée , 
Sur  un  rocher  aride  apparaît  qnehinefois , 
Le  Carmel  possédait  une  fille  des  rois , 
Loin  des  champs  paternels  saintement  exilée  3 
Dédaignant  les  palais,  les  plaisirs,  le  repos , 
Mathilde  avait  quitté  les  rives  d'Angleterre  ; 
Et  confiant  ses  jours  aux  caprices  des  flots, 
Aux  champs  de  la  Judée  elle  suivit  un  frère. 
A  la  voix  de  l'honneur,  ce  monarque  vaillant 
Près  des  murs  de  Solime  a  planté  sa  bannière  ; 
D'illustres  Sarrasins  ont  jonché  la  poussière  ; 
Et  l'étendard  du  Christ  se  leva  triomphant. 
Mais  souvent  aux  héros  la  Fortune  rebelle, 
Quittant  le  camp  des  Francs  protégea  l'infidèle  : 
Des  nobles  chevaliers  l'intrépide  valeur 
Céda  la  palme  au  nombre  en  emportant  l'honneur. 
Richard,  dont  le  grand  cœur  haletant  de  carnage 
D'un  lion  en  courroux  retraçait  le  courage. 
Cent  fois  chercha  la  mort  au  milieu  des  combats  ; 
Les  plus  fiers  ennemis  tremblaient  devant  son  bras, 
Et  contre  leur  fureur,  à  sa  perte  animée, 
Sa  voix  dans  le  péril  enflammait  son  armée. 
De  valeureux  guerriers,  plus  forts  que  les  hasards , 
Autour  de  ce  grand  roi  sont  de  nobles  remparts. 
Ils  s'approchent  enfin  de  l'auguste  rivage 
Qui  reçut  leur  serment  et  leur  premier  hommage  : 
Richard  les  réunit  ;  il  veut  rendre  la  paix 
A  leurs  cœurs  déchirés ,  et  calmer  leurs  regrets. 
«  Illustres  compagnons  de  mes  courses  lointaines, 
Dignes  du  noble  sang  qui  caide  dans  vos  veines  ; 
Fils  des  guerriers  fameux  dont  les  brillans  exploits 
Sur  les  murs  de  Solime  ont  arboré  la  croix , 
J'espérais  qu'en  marchant  sur  leur  brûlante  trace 
Vers  les  remparts  sacrés ,  témoins  de  leur  audace , 
Nous  pourrions  délivrer  d'un  joug  humiliant 
La  terre  que  le  Christ  arrosa  de  son  sang  5 
Où  l'Esprit  créateur  a  dicté-ses  oracles , 
Et  qui  conserve  encor  la  trace  des  miracles  j 
J'espérais  voir  bientôt  flotter  les  étendards 
De  cent  peuples  fameux  venus  de  toutes  parts. 
Humblement  prosternés  sur  la  sainte  poussière , 
Je  contemplais  les  rois  déposant  leur  bannière 
Sur  le  tombeau  sacré  qui ,  jusqu'au  dernier  jour , 
Attestera  d'un  Dieu  la  justice  et  l'amour. 
Adorons  ses  décrets  :  ce  n'est  pas  la  victoire 
Que  ce  Dieu  nous  demande  :  il  suffit  à  la  gloire 
D'un  chevalier  chrétien  d'accomplir  son  serment; 
■Le  Seigneur  a  fixé  le  jour  et  le  moment 
Où  Sion  brillera  d'une  splendeur  nouvelle. 
Plusieurs  guerriers  ontceint  la  couronneimmortelle, 
Admirons  leur  vaillance  ;  et  fiers  de  leurs  hauts  faits, 
Imitons  leur  exemple,  envions  leur  sucoès. 
Et  toi ,  Mathilde,  et  toi  dont  l'ardente  prière 
Contre  les  Sarrasins  a  protégé  ton  frère , 


Reviens  dans  ta  patrie  ,  ô  mon  aimable  sœnr^ 
Sois  contre  la  tempête  un  ange  protecteur  ! 
—Mon  frère,  tendre  ami  de  mes  jeunes  années, 
Ah  !  qu'il  m'eiU  été  doux  de  voir  nos  destinées 
Se  confondre,  s'unir,  par  d'éternels)liens , 
Et  de  passer  des  jours  heureux  auprès  des  tiens  ; 
Mais  un  vœu  solennel  en  ces  climats  m'an-ête . 
Quand  des  fils  de  Cédar  le  fer  cherchait  ta  tète , 
Je  promis  au  Seigneur,  dans  ce  moment  cruel, 
De  consacrer  ma  vie  à  la  reine  du  ciel  : 
Il  a  sauvé  tes  jours;  et  ce  Dieu  que  j'adore, 
Ce  Dieu  qui  me  permet  de  te  revoir  encore. 
Saura  par  sa  clémence  alléger  mes  regrets  : 
Sa  grâce  dans  les  cœurs  répand  la  douce  paix. 
Cesse  de  t'affliger,  épargne-moi  tes  larmes. 
Et  de  ton  amitié  fais-moi  goûter  les  charmes. 
Adieu,  Richard,  adieu  :  jamais  ta  tendre  sœur 
Ne  cessera  pour  toi  d'implorer  le  Seigneur.  » 
En  prononçant  ces  mots ,  la  vierge  courageuse 
S'arrache  aux  bras  chéris;  son  âme  généreuse 
A  des  sermens  sacrés  immola  son  bonheur. 
Et  bientôt  du  Carmel  embrassa  la  rigueur. 
On  la  voyait  errer  sur  la  montagne  sainte , 
Elevant  des  regards  où  s'exprimait  la  crainte; 
Elle  cherchait  au  loin  la  trace  des  vaisseaux 
Que  la  mer  écumante  emportait  sur  ses  flots. 
Bientôt  elle  aperçoit  la  flotte  de  son  frère  , 
Qu'un  souffle  protecteur  poussait  vers  l'Angleterre; 
Elle  tombe  à  genoux,  et  sa  mourante  voix 
Paraît  se  ranimer  pour  la  dernière  fois  : 

«  Vers  les  rives  de  l'Angleterre 
Voguez  en  paix,  heureux  vaisseaux  ! 
Zéphirs,  de  votre  aile  légère 
Guidez-les  sur  l'azur  des  eaux  ; 
Que  jamais  la  mer  en  furie 
N'arrête  votre  essor  joyeux  : 
Champs  fortunés  de  ma  pairie , 
Recevez  mes  derniers  adieux  ! 

«  Comme  la  colombe  plaintive , 
Mathilde ,  dès  l'aube  du  jour, 
Contemplera  l'auguste  rive 
Que  vous  délaissez  sans  retour. 
Richard,  ton  image  chérie 
Toujours  se  présente  à  mes  yeux  : 
Champs  fortunés  de  ma  patrie  , 
Recevez  mes  derniers  adieux  ! 

<t  Comment  sur  la  terre  étrangère , 
Oublier  le  toit  paternel  ? 
Chaque  jour  mon  humble  prière 
S'adresse  en  vain  à  l'Eternel  ; 
Je  vais  bientôt,  quittant  la  vie , 
Trouver  le  bonheur  dans  les  cieux  ! 
Champs  fortunés  de  ma  patrie , 
Recevez  mes  derniers  adieux  !  » 

Des  vaisseaux  de  Richard  la  trace  fugitive 
S'efl'ace  sur  le  flot  qui  sous  lein-  poids  frémit  ; 
Les  nobles  pavillons  ne  couvrent  plus  la  rive , 
La  flotte  a  dispaiii  dans  l'ombre  de  la  nirit. 


175 


LA    DOMINICALE. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIPiE. 

—  Une  relalion  sur  l'élal  de  la  religion  à  La 
Guadeloupe  a  élé  transmise  à  la  congrégalion  de  la 
propagande  à  Rome,  et  un  extrait  en  a  paru  dans 
le  ])i(()io  du  7  décembre.  Un  heureux  accord  ré- 
gnait entre  les  habitans  et  leurs  pasteurs,  lesquels, 
généralement  parlant ,  se  conduisent  de  manière  à 
mériter  des  éloges.  Un  ordre  parfait  subsiste  dans 
la  mission _,  et  l'aulorilé  ecclésiaslicjue  et  l'autorité 
civile  marchent  de  concert.  Dans  le  court  espace 
de  cinq  à  six  ans  phis  de  douze  églises  ont  été 
construites  ou  restaurées  par  les  soins  et  la  géné- 
rosité des  /iJèles.  Le  Jubilé  pour  l'exallatiou  de 
Pie  Mil  a  élé  célébré  avec  empressement  ;  c'est 
le  piemier  dont  ait  joui  la  co'onio  (l'pi'.is  le.lu- 
bilé  de  !77o;  ila  prodiiiL  de  grands  iVuils  dans 
les  paroisses.  Le  préfet  apos!()li(|ue  aciucl,M.  La- 
comlie,  ancien  élève  duséniinaive  du  S;;inl-Esprit, 
à  Paris,  et  missionnaire  à  La  Guadeloupe  depr.is 
1822,  a  coufiimé,  depuis  quatre  ans  qu'il  estjné- 

fet ,  près  de  trois  mille  pers;jimes  des  deux  sexes. 
Ce  n'est  pas  peu  dans  une  population  qui  ne  passe 
pas  120,000  âmes,  et  où  la  classe  dos  esclaves  qui 
en  forme  à  peu  près  les  deux  tiers  n'entre  presque 
pour  rien  dans  le  nombre  de  ceux  qui  ont  reçu  ce 
sacrement.  Les  missionnaires  sont  au  nombre  de 
vingt-deux ,  sans  compter  le  préfet ,  et  travaillent 
avec  zèle  à  l'instruction.  La  religion  exerce  au 
nioins  indirectement  une  heureuse  influence  sur 
le  sort  des  esclaves.  Les  efforts  du  clergé  tendent 
sans  cesse  à  inspirer  pour  eux  à  leurs  patrons  des 
sentimens  de  douceur  et  d'humanité.  Hors  quel- 
ques exemples  forts  rares ,  les  colons  cherchent  à 
rendre  leurs  nègres  heureux ,  autant  que  le  com- 
porte la  condition  d'esclaves.  Les  traitemens  bar- 
bares dont  on  se  plaint  encore  quelquefois ,  ne  sont 
que  des  déclamations  mensongères  de  quelques 
prétendus  pliilantropes  qui  ont  intérêt  à  semer  des 
troubles  dans  les  colonies. 

—  Le  samedi  des  Qualre-Temps ,  21  décembre, 
M.  l'Archevêque  a  fait  l'ordination  dans  l'église  des 
Dames  Carmélites  de  la  rue  de  Vaugirard.  Il  a  f  u 
72  ordinands ,  savoir  6  prêtres  ,  dont  3  de  Paris;  29 
diacres,  dont  10  de  Paris;  12  soudiacres,  dont  2 
seulement  de  Paris;  21  minorés,  dont  9  de  Paris, 
et  i  tonsurés.  Dans  le  nombre,  il  se  trouvait  15 
Irlandais ,  2  prêtres  pour  les  missions  étrangères  , 
et  6  ordinands  pour  \q  séminaire  du  Saint-Esprit. 

—  On  écrit  de  Tarbes  : 

Aujourd'hui  dimanche ,  vers  dix  heures  du  ma- 
tin, monseigneur  l'évêque  est  sorti  de  son  palais 
épiscopal  et  s'est  rendu  à  la  catliédralc,  accompagné 
de  son  chapitre  et  de  son  séminaire.  Il  a  été  com- 
plimenté à  la  porte  de  l'église  par  M.  le  préfet , 
qu'accompagnaient  toutes  les  autorités  civiles  et 
militaires.  La  messe  a  été  célébrée  par  un  cha- 


noine. Après  l'évangile  ,  le  prélat  est  monté  en 
chaire ,  et  a  pris  pour  texte  de  son  discours  ces  pa- 
les :  Dirite  fiUœ  Sion  :  ecce  rex  tuus  venit  iihi 
mansuelus  ;  «  dites  à  la  fdle  de  Sion  :  voici  votre 
roi  qui  vient  à  vous  plein  de  douceur  et  de  bonté.  » 

Après  avoir  développé  ce  texte  de  la  manière  la 
plus  touchante ,  monseigneur  nous  a  exprimé  ses 
sentimens  et  toute  l'affection  qu'il  nous  portait.  La 
piété  la  plus  tendre,  le  zèle  le  plus  actif,  la  bonté 
la  plus  inaltérable ,  voilà  le  caractère  de  notre  di- 
gne prélat.  Tout  l'auditoire  a  prêté  la  plus  reli- 
gieuse attention  ;  on  a  écouté  avec  attendrissement 
l'i'.olnmage  bien  mérité  que  le  nouvel  évêque  a 
rciidu  à  son  illustre  prédécesseur,  auquel  il  a  ap- 
pliqué bien  à  propos  ces  paroles  du  prophète  :  Zclus 
(ioDius  iuœ  comcdit  me. 

ÏOiit  présage  à  monseigneur  Double  le  plus  heu- 
reux succès.  I!  n'est  point  d'obslacic  qui  ne  dispa- 
raisse tlevanl  raménilc  île  son  caractèie.  Dieu 
vejiille  lai  accorder  une  carrière  longue  et  iieu- 
reuse  ! 

—  Le  bourdon  et  les  trois  nouvelles  clociies  de  la 
catliédraie  d'Amiens  ont  été  baptisés  le  lundi  IG. 
M.  l'évêque  a  fait  la  cérémonie ,  assisté  de  son  cha- 
pitre et  du  clergé  de  la  paroisse.  Le  prélat  a  pro- 
noncé un  discours  relatif  à  la  cérémonie.  Le  bour- 
don a  eu  pour  parrain  M.  Victor  de  [■"ranqueville , 
et  pour  maraine  madame  la  marquise  de  Lameth  : 
ila  reçu  les  noms  de  Firmincet  Ambroisiiie.  Les 
trois  autres  cloches  ont  aussi  été  baptisées.  La  cé- 
rémonie qui  avait  attiré  un  nombreux  concours  a 
fini  par  un  Te  Deum.  On  continue  dans  la  même 
ville  la  souscription  pour  la  reconstruction  de  l'é- 
glise Saint-Jacques.  La  Gazette  (le  Picardie  raconte 
à  cet  égard  un  fait  touchant.  Une  femme  pauvre  et 
âgée  vint  chez  M.  Je  curé  de  Saint-Jacques,  et  lui 
témoigna  le  désir  de  souscrire  pour  l'église.  Le  pas- 
teur, jugeant  qu'elle  n'était  pas  en  état  de  s'impo- 
ser des  sacrifices ,  chercha  à  la  détourner  de  son 
projet;  il  n'y  put  parvenir,  et,  en  se  retirant,  elle 
lui  laissa  100  fr.,  fruit  de  vingt  ans  d'économies  et 
de  privations. 

—  Le  conseil  municipal  d'Evreux  a  retiré  l'al- 
location que  la  ville  accordait  aux  Frères  des  écoles 
chrétiennes. 

Pour  tout  blâme  du  conseil  municipal  d'Evreux , 
nous  le  renvoyons  au  jugement  des  populations  de 
Rouen,  Cherbourg,  de  Beauvais,  de  Marseille,  et 
de  tant  d'autres  lieux  qui  ont  conservé  les  Frères, 
en  dépit  des  conseils  municipaux  ;  nous  les  ren- 
voyons au  jugement  des  ouvriers  du  Mans ,  de  Nan- 
tes, de  Lyon,  et  surtout  de  Paris,  qui  reçoivent 
des  Frères  une  précieuse  instruction,  et  en  témoi- 
gnent si  haut  leur  reconnaissance. 
—On  écrit  du!  Mans ,  le  20  décembre  : 
La  classe  des  ouvriers  ouverte  chacpie  soir  au 
Mans ,  par  les  frères  des  écoles  chrétiennes ,  se 
compose  en  ce  moment  de  trois  cent  cinquante  élè- 
ves. Le  nombre  en  augmente  chaque  jour  et  déjà 


1.4    DOMINICALE. 


le  local  se  trouve  trop  resseirô  pour  conleiiir  celle 
fi)iile(îiii  veul  recevoir  leur  insiructionbienraisaiile. 
Le  réfectoire  des  frères  acte  converti- en  une  salle 
de  dessin.  Les  frères  de  Nantes 'imitant  ceux  de 
Paris  et  du  Mans ,  viennent  d'ouvrir  une  classe  du 
soir  en  faveur  des  ouvriers. 

—  La  ville  de  Blois  vient  de  donner  un  exemple 
que  nous  proposons  aux  sympathies  et  à  l'admira- 
tion des  catholiques.  Le  conseil  municipal  de  celle 
ville  avait  supprimé  les  fonds  alloués  à  l'école  des 
frères.  A  cette  nouvelle ,  nne  société  de  pères  de 
famille  se  forma  aussitôt ,  et  jeta  les  fondemens 
d'une  association.  Lorsque  celte  association  fut 
formée ,  elle  se  réunit  le  9  décembre.  Monseigneur 
Tévêque  de  Blois  était  présent  à  celte  réunion,  où 
plus  de  trois  cent  cinquante  enfans  assistaienl. 
M.  Couleau-Laurand  ,  président  honoraire ,  y  pro- 
nonça le  discours  suivant  : 

«  Il  y  a  quinze  ans  ,  dil-il ,  rinstruclion  primaire 
était  à  Blois  dans  un  état  complet  de  niilliié.  O'iel- 
ques  instituteurs  sans  consistance  el  sans  tenne  , 
comme  ils  étaient  sans  méthode  elsaus  inslruciion, 
répandus  dans  les  divers  quariiers  de  la  ville, 
étaient  à  peine  capables  d'enseigner  convenable- 
ment les  premiers  élémens  de  la  lecture  et  de  l'é- 
criture. 

»  La  ville  de  Blois  sentit  le  besoin  de  remédier 
à  ce  grave  inconvénient ,  el  elle  se  décida  à  fonder 
vme  école  dirigée  par  les  frères  de  la  doctrine 
chrétienne.  Elle  fit  pour  cet  établissement  de  grands 
sacrifices  ;  mais  elle  n'eut  pas  lieu  de  s'en  repentir  , 
par  ses  succès  furent ,  dès  le  commencement ,  pio- 
digieux  ,  et  depuis  quatorze  ans  ils  ne  se  sont  pas 
un  seul  instant  démentis. 

»  Ceux  d'entre  vous,  Messieurs,  qui  ont, pu  quel- 
quefois ê]re  témoins  de  la  bonne  tenue  et  de  la  ilis- 
cipline  qui  régnent  constamment  dans  celle  école  ; 
vous  tous  qui  ne  pouvez  vous  dispenser  d'en  admi- 
rer les  heureux  effets ,  lorsque  vous  voyez  dans  les 
rues  les  jeunes  enfans  qui  la  fréquentent ,  par- 
courir en  phalanges  posées  et  silencieuses  l'espace 
qui  sépare  l'école  du  domicile  des  parens  ;  vous  , 
enfin,  qui  avez  vu  les  mœurs  et  les  habitudes  igno- 
rantes et  grossières  des  enfans  du  peiq)le  de  Blois 
avant  1815,  et  qui,  depuis  qu'ils  ont  fréquenté 
l'école  des  frères  ,  les  voyez  tous  raisonnables  ,  in- 
struits,  disciplinés  j  Jdites  ,  Messieurs,  s'il  est  un 
seul  d'entre  vous  qui  (  abstraction  faite  de  tout  es- 
prit de  parti  )  ne  se  soit  rendu  intérieurement  ce 
témoignage  ,  que  la  ville  de  Blois  a  reçu  de  l'in- 
stitution des  frères  les  plus  importans  et  les  plus 
signalés  services. 

»  El  cependant ,  Messieurs,  c'est  contre  cette 
institution  ,  si  haut  placée  dans  les  intérêts  moraux 
de  la  ville,  qn'un  système  de  persécution  a  ét^ 
organisé  par  quelques  hommes ,  et  qu'on  est  par- 
venu à  tromper  ceux  même  de  qui  elle  devait  at- 
tendre la  protection  la  plus  assurée. 
t  »  Au  bruit  de  la  clôture  de  cette  école  par  ordre 


^75 

de  la  mairie,  clôture  dont  le  motif  avoué  élail  d'o- 
bliger les  frères  à  lenvoyer  uue  ])ar(ie  de  lein's  trois 
cent  quarante  élèves,  (juoique  le  zèle  de  ces  in- 
stiluleurs  et  la  gi'andeur  de  leurs  locaux  pût  suf- 
fire à  i)lus  de  (jualre  cents ,  et  que ,  pour  cette 
large   instruction,   il   ne  dût  pas  en  couler  à  la 
mairie  un  centime  déplus  que  la  somme  qu'elle 
n'aurait  pu  refuser  aux  frères  pour  l'inslriiclion 
des  seuls  indigens;  au  bruit,  dis-je ,  de  c^lle  clô- 
ture qui,  quoique  provisoire,  n'en  élail  pas  moins 
pour  les  frères  une  punition   innnérilée,   et   avait 
soulevé  dans  l'esprit  de  beuicoup  de  monde  de 
tristes  pressent imens;  un  cri  de  détresse  se  fit  en- 
tendre simuUanéméntdan-;  toute  la  ville,  el  notam- 
ment dans  la  classe  ouvrière  et  laborieuse.  Simul- 
tanément aussi  un  concours  nomhreux  de  citoyens 
de  lous  les  rangs  et  de  toutes  les  op'uions  me  fit 
l'insigne  honneur  de  se  réunir  chez  nui  pour  avi- 
ser aux  moyens  de  conserver  la  pl'is  utile,  (t  en 
même  temps  la  plus  libér.iie  de  loules  les  institu- 
tioî'.s  que  p;:isse  posséder  une  ville,  iniisquesou  buL 
est  de  donner  rinsiruclion  gral-Mle  à  lo'js  ceux  qui 
se  présentent  pour  la  reeevoii-. 

))  Une  souscription  aétéaussiîôt  acc:ieillie  qu'ou- 
verte. Beauco.ip  de  personnes  se  proposent  encore 
d'y  adhérer ,  et  en  quaraiile-huit  heures  no;is  avons 
été  en  mesure  de  rouvrir  l'école  des  frères  à  tous 
ceux  qui  voudront  la  fréquenter. 

»  Mais  nous  devons  le  dire  ,  messieurs,  tous  nos 
efforts  eussent  été  impuissans ,  si  le  digne  prélat  qui 
eslà  la  tête  de  ce  diocèse,  el  qui  tous  les  jours  nous 
présente  le  modèle  des  plus  émineutes  vertus,  n'eût 
offert ,  au  sein  de  son  palais  épiscopal ,  des  locaux 
assez  spacieux  pour  le  nouvel  établissement  de  ces 
écoles.  Qu'il  veuille  bien  nie  itermetlre,  au  nom  de 
tous  les  habitans  qui  ont  souscrit  à  notre  œuvre  et 
de  tous  ceux  qui ,  nous  l'espérons  bien ,  y  prendront 
part  encore ,  de  lui  eu  exprimer  notre  respoctueuse 
recoimaissance. 

»  ^L  Rabineau ,  curé  de  Mont ,  a ,  dans  le  même 
esprit  de  bienveillance  po.n-  la  classe  laborieuse 
cédé  gratuitement  la  jouissance  d'une  maison  qui 
lui  api»artienl,  près  de  l'évèché,  pour  le  logement 
privé  des  frères  :  nous  le  prions  aussi  d'accueillir 
nos  sincères  remercimens. 

»  Quanta  vous,  frères  de  l'école  chrétienne    et 
vous ,  leur  habile  et  honorable  directeur ,   veuillez 
à  votre  tour ,  recevoir  l'expression  de  notre  grati- 
tude, pour  la  bonne  instruction  et  l'excellente  morale 
que  ,  sans  relâclie,  et  pendant  tous  les  jours  de  vo-  ■ 
tre  vie  modeste  et  laborieuse ,  vous  n'avez  cessé 
depuis  quatorze  ans ,  de  répandre  parmi  la  popula- 
tion de  la  ville  de  Blois.  Désormais ,  la  commissior 
de  notre  association  sera  près  de  vous ,  non  pas  pou 
augmenter  votre  zèle ,  qui  est  inépuisable ,  mais 
pour  pourvoir  aux  besoins  de  voire  école  et  aux 
vôtres  propres ,  qui  sont  aussi  simi)les  et  aussi  mo- 
destes que  vos  personnes.  Reprenez  vos  travaux , 
qui  n'auraient  pas  dû  être  interrompus,  et  conli- 


i7Â 


LA    DOMINICALE. 


niiez  à  répandre,  le  plus  largement  qu'il  vous  sera 
possible,  cette  bonne  et  solide  instruction,  qui 
fait  affluer  à  votre  école  les  enfans  de  toute  la  po- 
pulation du  pays.  » 

— Nous  lisons  dans  un  journal]une  nouvelle  con- 
solante pour  les  amis  de  la  religion. 

»  ÎM.  l'abbé  de  La  Mennais  vient  d'adresser  au 
souverain  ponlife  une  nouvelle  déclaration  d'adhé- 
sion pure  et  simple  à  l'Encyclique,  conçue  dans  les 
propres  termes  indiijués  par  le  bref  du  Saint-Père  à 
monseigneur  l'évêque  de  Rennes.  Nous  croyons  sa- 
voir qu'il  a  suffi  à  M.  de  La  Mennais  de  craindre  le 
plus  léger  soupçon  sur  la  sincérité  de  ses  sentimens 
catholiques,  pour  abandonner  sans  réserve  des  dis- 
tinctions qu'il  aval!  jugées  utiles  ou  même  néces- 
saires. Si  nous  sommes  bien  informés ,  un  prince  de 
l'Église,  déjà  chargé  dans  d'autres  occasions  de 
communiquer  à  l'illustre  écrivain  la  pensée  et  les 
intentions  de  Grégoire  XVI ,  lui  aurait  écrit  que  le 
pape,  sans  repousser  absolument  les  explications 
contenues  dans  sa  dernière  déclai-ation ,  craignait 
qu'elles  ne  fussent  interprétées  comme  des  restric- 
tions ;  et  sur-le-champ ,  pour  montrer  son  obéissance 
filiale ,  M.  de  La  Mennais  aurait  envoyé  à  Rome  la 
soumission  pure  et  simple  dont  nous  avons  parlé.  » 


Angleterre.  —  M.  de  TallejTand  est  arrivé  le  23 
à  Londres.  Il  avait  débarqué  à  Ramsgate ,  où  le 
mouillage  est  plus  sûr  qu'à  Douvres.  Le  jour  même 
de  son  arrivée  à  Londres,  lord  Palmerston  et  plu- 
sieurs ambassadeurs  étrangers  étaient  engagés  à  un 
grand  dîner  qui  a  eu  lieu  le  même  jour  à  l'ambas- 
sade de  France. 

Allemagne.  — Durant  la  semaine  dernière,  il  est 
arrivé  à  La  Haye  plusieurs  courriers  venant  de  St- 
Pétersbourg.  Tous  annoncent  les  arméniens  qui  se 
font  dans  les  ports  de  la  mer  Noire,  et  tous  parlent 
de  l'étonnante  activité  qui  règne  au  ministère  des 
affaires  étrangères  dans  cette  résidence. 

Le  comte  Orloff  et  l'amiral  Mentschikoff,  nommés 
plénipotentiaires  russes  près  le  congrès  ministériel 
devienne,  ne  partiront  pour  se  rendre  dans  celte 
capitale  qu'après  l'arrivée  du  prince  d'Orange  à 
St-Pétersbourg. 

—  Les  lettres  de  Vienne  annoncent  que  la  poste 
de  Constantinople  n'a  apporté  d'autre  nouAclle  in- 
téressante que  la  déclaration  [de  Mehemed-AIi,  qui 
a  promis  d'ac(iuitter  le  tribut  dont  il  est  débiteur 
envers  la  Porte,  et  a  déjà  commencé  à  payer  l'ar- 
riéré. On  dit  aussi  qu'il  a  envoyé  à  Constantinople 
une  avance  de  3  millions  de  piastres  pour  le  trésor 
particulier  du  sultan. 

Portugal.  —  Les  journaux  anglais  du  28  n'ont 
apporté  aucune  nouvelle,  si  ce  n'est  l'arrestation  du 
comte  de  Taipa,  qui  s'est  fait  le  chef  d'une  opposi- 
tion à  don  Pedro,  au  moyen  de  la  publication  de 
quelques  Içltrçs  où  sont  çxposçs  Içs  griçfs  çlçs  an- 


ciens réfugiés  du  Portugal  contre  l'ex-empereur 
régent.  Le  comte  étant  parvenu  à  s'ééhapper,  s'est 
réfugié  à  bord  deVAsia,  le  vaisseau  amiral  Parker. 
Le  marquis  de  Loulé  a  protesté  au  nom  des  pairs  du 
royaume  et  a  réclamé  l'exécution  de  la  charte.  La 
Chonica  a  donné  la  requête  des  pairs  et  la  réponse 
de  don  Pedro,  qui  a  délibéré  long-temps  sur  celte 
querelle  de  famille. 

Les  armées  sont  toujours  dans  le  même  état.  Un 
bâtiment  anglais  a  débarqué  le  5  à  Vanna ,  il  était 
chargé  de  sept  cents  barils  de  poudre  qui  ont  été 
conduits  sans  encombre  à  l'armée  de  don  Miguel. 
Les  lettres  arrivées  précédemment  par  le  Havre  font 
de  la  situation  des  pédristes  un  tableau  fort  sombre. 
C'est  d'abord  un  fait  positif,  que  le  plus  grand 
mécontentement  règne  parmi  les  auxiliaires  étran- 
gers, qu'on  ne  paie  pas  et  qu'on  traite  fort  mal.  La 
lin  du  coloner Froment  en  est  une  preuve,  et  nous 
allons  en  citer  une  autre  entre  mille.  Dans  les  der- 
niers jours  de  novembre ,  un  ancien  aide-de-camp 
du  général  Solignac ,  le  capitaine  Bodin ,  à  qui  il 
était  dû  une  somme  assez  importante  ,  accompagna 
jusqu'au  palais  de  Necessidades,  un  de  ses  amis  qui 
y  avait  quelque  affaire.  Il  le  laissa  entrer,  et  se 
promenait  en  l'attendant  sur  la  place  du  palais, 
quand  don  Pedro  l'apercevant  par  la  fenêtre,  appela 
le  conite  de  Remposla,  son  aide-de-camp  de  service  : 
«  Allez,  lui  dit-il,  dire  au  capitaine  Bodin  que  si  je 
le  vois  encore  ici,  je  le  fais  mettre  au  cachot.  » 

La  confiscation  des  biens ,  tant  des  particuliers 
que  de  corporations  entières,  continue.  Et  pourtant 
l'armée  n'est  pas  payée ,  et  chacun  cherche ,  pour 
ainsi  dire ,  à  se  faire  payer  soi-même.  Les  abbayes, 
les  évèchés,  les  places  judiciaires,  les  ordres  ,  les 
fonctions  à  la  cour,  les  places  de  receveur,  les  mo- 
nopoles de  toutes  sortes ,  tout  a  un  prix  fixe.  Cha- 
cun peut,  dans  les  bureaux  du  ministre  d'état,  pren- 
dre inspection  du  tarif,  et  régler  sa  conduite  en 
conséquence.  Cet  état  de  choses  fait  suffisamment 
connaître  don  Pedro.  On  ne  saurait  dire  quel  sera 
le  résultat  de  tout  ceci. 

D'après  quelques  journaux  anglais,  don  Pedro 
serait  dans  l'intention   de  convoquer  les  cortés. 
Notez  qu'il  n'est  maître  que  de  deux  villes  en  Por- 
tugal. Cela  n'empêchera  pas  qu'il  y  ait  représenta- 
tion nationale  et  vœu  du  pays!  A  quoi  bon  se  gêner  ? 
Espagne.  Les  journaux  de  la  frontière,  le  Mé- 
morial du  22  et  la  Sentinelle  du  21  ,  ne  contien- 
nent aucune  nouvelle.   On  a  reçu  seulement  de 
Madrid  le  rapport  officiel  de  la  prise  de  iMorella 
par  les  troui)es  de  la  reine  ;  mais  le  général  Hore  , 
qui  commandait  le  siège,  assure  que  les  bandes 
qui  occupaient  ce  château  n'ont  pas  même  essayé 
de  faire  quelque  résistance  et  qu'elles  se  sont  re- 
tirées en  se  dirigeant  vers  l'Aragon.  Le  généra 
Hore  a  cependant  demandé  des  récompenses  pour 
cet  exploit,  et  la  régence  [ionv  reconnuiire  la  va- 
leur des  troupes  qui  se  sont  emparées  de  Morella  , 
ce  sont  les  termes  qu'emploie  h  Ç«5ç((«  d^  MndriU 


LA   DOMINICALE. 


v 


amis  vingt  croix  d'Isabelle  à  la  disiwsition  du  gé- 
néral. Voilà  des  honneurs  bien  mérilôs  1 

Les  communications  sont  toujours  interrompues 
entre  Madrid  et  Bayonne.  Les  deux  derniers  cour- 
riers d'Espagne  avaient  manqué.  Aujourd'hui, 
nous  apprenons  que  le  courrier  parti  le  19  de 
Bayonne  a  été  arrêté  à  Villa-Réal  par  un  déta- 
chement de  troupes  royales  qui  lui  ont  enlevé  les 
dépêches  du  gouvernement.  M.  Perrier,  secrétaire 
de  l'ambassadeur  de  France  à  jMadrid  avait  été 
également  arrêté  la  veille  à  Villa-Franca.  Conduit 
par  la  traverse  devant  le  général  royaliste  Lardi- 
zabal ,  il  n'a  éprouvé  aucun  mauvais  traitement. 
On  s'est  contenté  de  lui  enlever  les  dépèches  du 
gouvernement ,  après  quoi  il  a  été  libre  de  con- 
tinuer son  voyage.  Voilà  comment  les  victoires  de 
Saarsfield  et  de  Valdez  ont  établi  l'autorité  de  la 
reine  dans  ces  contrées. 


Les  dernières  lettres  de  Madrid  sont  du  14  :  on 
s'y  occupait  avec  activité  du  choix  de  préfets ,  et  le 
bruit  se  répandait  que  Morillo  avait  fait  une  nou- 
velle irruption  en  Portugal  à  la  poursuite  de  don 
Carlos  ;  qu'il  avait  pénétré  jusqu'à  Bragance  j 
mais  que  ce  prince  avait  quitté  la  ville  deux  heures 
avant  son  arrivée. 

—  Une  lettre  reçue  au  Lloyd  français  annonce , 
dit-on,  que  Bilbao  est  serré  de  près  par  les  insur- 
gés ,  et  qu'en  Navarre  les  troupes  de  la  reine  sont 
continuellement  harcelées  par  les  bandes  carlistes. 
L'ouverture  de  la  session  s'est  faite  lundi  23  dé- 
cembre, avec  le  cérémonial  d'usage,  à  la  chambre 
des  députés.  On  y  comptait  environ  quatre-vingt- 
cinq  pairs  et  trois  cents  députés.  Louit -Philippe  a 
prononcé  le  discours  suivant  : 

Messieurs  les  Pairs  et  Messieurs  les  Députés  , 
«  Le  repos  de  la  France  n'a  point  été  troublé 
depuis  votre  dernière  session.  Elle  est  en  possession 
des  bienfaits  de  l'ordre  et  de  la  paix.  Partout  les 
efforts  de  l'industrie  et  du  travail  obtiennent  leur 
récompense,  "a  population ,  occupée  et  tranquille , 
compte  sur  la  stabilité  de  nos  institutions ,  sur  ma 
fidélité  à  les  garder ,  et  la  sécurité  publique  est  le 
gage  de  la  prospérité  nationnale, 

»  C'est  en  garantissant  tous  les  droits ,  an  pro- 
tégeant tous  les  intérêts  ;  c'est  par  l'équité  et  lu 
modération  de  notre  politique  que  nous  avons  ob- 
tenu ces  heureux  résultats. 

»  Pour  en  assurer  la  durée  ,  nous  persévérons 
avec  éne.igie  et  patience  dans  le  même  système. 
Une  vigilance  assidue  est  encore  nécessaire  ;  des 
passions  insensées ,  de  coupables  manœuvres  s'ef- 
forcent d'ébranler  l'ordre  social.  Nous  leur  oppo- 
seront votre  loyal  concours ,  la  fermeté  des  ma- 
gistrats, l'activité  de  l'administrai  ion,  le  courage 
et  le  patriotisme  de  la  garde  nationale  et  de  l'ar- 
mée, la  sagesse  de  la  nation,  éclairée  sur  le  dan- 


ger des  illusions  que  voudraient  propager  encore 
ceux  qui  attaquent  la  liberté  en  prélandant  la  dé- 
lendre  ,  et  nous  assurerons  le  triomphe  de  l'ordre 
conslitutionnel  er  nos  progrès  dans  la  civilisation. 
C'est  ainsi ,  i\Iessieurs ,  que  nous  mettrons  un 
terme  aux  révolutions  ,  et  que  nous  accompliions 
le  vœu  de  la  France.  Je  la  remercie  de  l'appui 
qu'elle  m'a  prêté  j  je  la  remercie' des  témoignages 
de  confiance  et  d'affection  dont  elle  m'a  entouré  : 
je  les  ai  recueillis  avec  émotion  dans  ceux  de  nos 
départemensquej'ai  pu  visiser.  et  je  rends  grâce 
à  la  Providence  des  biens  dont  jouit  notre  patrie  , 
et  de  ceux  que  lui  promet  l'avenir. 

»  Aous  me  seconderez  aussi.  Messieurs,  dans 
mes  efforts  pour  proléger  l'accroissement  de  la 
richesse  nationale  ,  en  ouvrant  à  notre  coimnerce 
et  à  notre  industrie  de  nouvelles  sources  de  pros- 
périté ,  et  pour  répandre  l'aisance  avec  le  travail 
dans  toutes  les  classes  de  la  population. 

»  J'espère  que  la  nouvelle  législation  sur  les 
douanes  ,  en  attestant  les  progrès  de  notre  indus- 
trie ,  conciliera  la  protection  qu'il  lui  est  due , 
avec  les  principes  de  liberté  sage  que  sont  disposés 
à  admettre  les  gouvernemens  éclairés. 

»  L'instrution  populaire  a  reçu,  grûceà  votie 
concouss,  une  salutaire  impulsion. 

»  Les  lois  de  finances  et  celles  qu'exige  l'exé- 
cution des  traités  vous  seront  promptement  pré- 
sentées. L  e  revenu  public  s'améliore ,  el|  touj 
présage  ({u'd  contienura  de  suivre  le  mouvement 
ascendant  de  notre  prospérité. 

»  Divers  projets  de  loi ,  dont  quelques-uns  vous 
ont  déjà  été  présentés ,  seront  également  soumis  à 
vos  délibérations.  J'ai  lieu  d'espérer  que  les  pro- 
messes de  la  Charte  seront  accomplies  dans  le  cours 
de  la  session. 

»  Je  suis  heureux  de  vous  annoncei'  que  nos  re- 
lations avec  toutes  les  puissances  et  les  assurances 
que  je  reçois  de  leurs  dispositions  ne  laissent  aucun 
doute  sur  le  maintien  de  la  paix  générale. 

»  La  Péninsule  a  élé  le  théâtre  de  graves  évé- 
nemens. 

»  Dès  que  le  gouvernement  de  la  reine  Marie  II 
a  été  rétabli  à  Lisbonne ,  j'ai  renoué  nos  relations 
diplomatiques  avec  le  Portugal. 

»  En  Espagne ,  la  mort  du  roi  Ferdinand  VII  a 
appelé  sa  iille  au  trône  :  je  me  suis  empressé  de 
reconnaître  la  reine  Isabelle  II,  espérant  que  cette 
prompte  reconnaissance  et  les  rapports  qu'elle  éta- 
blissait entre  mon  gouvernement  et  celui  de  la  reine 
régente,  contribueraient  à  préserver  l'Espagne  des 
déchiremens  qui  la  menaçaient.  Déjà  le  calme  pa- 
rait renaître  dans  les  provinces  où  la  rébellion  avait 
éclaté.  Le  corps  d'armée  dont  j'ai  ordonné  la  for- 
mation protège  nos  frontières  à  tout  événement. 

»  Toujours  intimement  unis  avec  la  Grande-Bre- 
tagne, nous  avons  lieu  de  compter  que  les  difficultés 
qui  retardent  encore  la  conclusion  du  traité  défini- 
tif entre  le  roi  des  Belges  el  le  roi  des  Pays-bas  nQ 


^( 


\.\    nOMlINICAT.E, 


pe-.ivent  ph.s  compromellre  ni  les  grands  inlérèls 
de  1.1  Belgique ,  ni  la  Iranqiiiliilc  de  l'Europe. 

))  La  Suisse  a  clé  momentanémenl  troulMée  par 
des  dissensions  que  la  sage  fermelé  de  sou  gouver- 
nenienl  a  bientôt  ppaisées.  Je  nie  suis  empressé 
de  lui  rendre  les  services  qu'elle  pouvait  attendre 
d'un  allié  fidèle  et  désintéressé. 

»  L'empire  ottoman  a  été  menacé  de  grands 
périls  :  je  me  suis  attaché  à  presser  une  pacifica- 
tion que  reclamaient  à  la  fois  les  intérêts  de  la 
France  et  la  stabilité  île  l'ordre  européen.  Je  con- 
tnnerai  mes  efforts  pour  en  assurer  la  conserva- 
tion. 

»  Les  événemcns  dont  je  viens  de  vous  entre- 
tenir, et  en  particulier  la  situation  dé  la  Pénin- 
sule ,  m'ont  impose  le  devoir  de  maintenir  l'armée 
sur  le  pied  qu'exigeait  la  sûreté  de  l'Etat. 

»  Achevons  notre  ouvrage ,  messieurs ,  que 
l'ordre,  puis-^nnl  et  respecté,  soit  désormais  pré- 
se.vé  de  toute  atteinte;  que  h  protection  efficace 
d:'s  intérêts  nationaux  dissipe  les  dernières  espé- 
rances des  factions ,  et  la  France  ,  heureuse  et 
libre  sous  l'abri  tntélaire  du  gouvernement  (ju'elle 
a  fondé  ,  suivra  enfin  sans  obs  acle  le  cours  de 
ses  prospérités  ,  c'est  mou  vnni  le  pins  cher  ;  vous 
m'aiderez  à  en  assurer  l'entier  accompliscment.  » 

Quelques  rares  acclamations  se  sont  fait  en- 
tendre à  la  suite  de  ce  discours  comme  à  la  pré- 
sence de  Louis-Phili[)pe.  Il  faut  l'attribuer  sans 
doute  à  la  pluie  qui  avait  enrhumé,  les  dévoiie- 
mens  ' 

—  Encore  une  victime  politique  !  Mardi  dernier , 
le  nonnné  Julien  Dcsèvre,  condamné  aux  der- 
nières assises  des  Deux- Sèvres,  pour  cause  de 
chouannerie,  a  été  exécuté  à  Niwt. 

C'est  dix-liuil  mois  après  la  cessation  de  toute 
hostilité  que  ces  meurtres  juridiques  ont  lieu. 

—  Le  Loxiqsor  ,  apportant  l'obélisque  égyptien  , 
est  arrivé  au  bas  du  pi)nt  de  la  Concorde  ,  le  23  à 
urie  heure ,  au  moment  où  le  canon  annonçait  la 
séance  royale.  MM.  Thiers  et  d'Argout  sont  allés 
de  suite  le  visiter. 

—  On  écrit  de  Ligny  (Moselle)  : 

«  M.  de  Vidranges ,  ancien  officier  de  la  garde 
royale ,  vient  d'être  élu  commandant  de  la  garde 
nali(male  de  cette  ville ,  en  remplacement  de 
M.  Pierson  ,  démissiimnaire.  Cette électiim  excite, 
comme  on  le  pense  bien,  le  courroux  des  journaux 
révolutionnaires.  » 

—  On  éciit  de  Rourhon-Vendée  : 

«  Les  arrestations  recommencent  dans  nos  con- 
trées. Quatorze  pères  de  famille  et  une  jeune  fille 
du  canton  de  Mont  aigu  gémissent  depuis  ciiKi  mois 
dans  nos  prisons.  Ils  ont  été  arrêtés  sur  la  dénon- 
ciation du  nomnK'  Larehevèque ,  dit  So/rjcr  ,  sol- 
dat au  44'" de  ligne,  condamné  aux  travaux  forcés, 
et  qui  s'est  évadé  une  fois ,  il  y  a  dix-huit  mois.  Sm* 
les  renseignemcns  fournis  à  la  police  par  cet  indi- 
vidus, M.  Victor  de  C^ornuljei-  vient  d'être  enlevé 


à  sa  famille,  sous  la  préven!i:)n  d'avoir  fourni  de 
alimenset  de  l'argent  à  M.  Pienne,  que  l'on  sup- 
pose chef  de  bandes. 

M.  de  Cornulier  qui ,  la  veille  de  son  arresta- 
tion ,  avait  été  prévenu  qu'un  mandat  d'amener 
était  décerné  contre  lui,  n'en  est  pas  moins  resté 
tranquillement  à  son  chat ean  de  Boiscorbeau,  où 
quarante  soldats  du  cantonnement  de  Monlaigu  et 
quatre  gendarmes  de  la  même  résidence  sont  venus 
lui  signifier  l'ordre  qu'ils  avaient  reçu  de  Bourbon- 
Vendée.  On  doit  dire  à  la  louange  du  brigadier 
qu'il  a  mis  à  remplir  son  devoir  tous  les  égards 
que  l'on  devrait  toujours  rencontrer  dans  les  agens 
de  la  force  publique. 

»  On  assnre  qu'un  mandat  d'amener  est  égale- 
ment lancé  contre  M.  de  Surgère ,  qui  est  depuis 
quelque  temps  à  Paris.  Le  bruit  est  aussi  répandu 
qu'une  vingtaine  de  métayers  de  la  commune  de  la 
Boissière  et  autres  ont  été  dénoncés  par  cet  espion , 
et  que  ces  honnêtes  cultivateurs  ,  prévenus  comme 
M.  de  Cornulier,  attendent  avec  la  confiance  que 
leur  donne  leur  innocence,  qu'il  plaise  au  juste- 
milieu  de  les  ravir  à  leurs  familles  et  à  leurs  occu- 
pations. » 

—  M.  ïhiers,  qui  a  été  nommé  à  l'Académie 
française  avant  M.  Nodier,  n'a  pas  encore  été 
reçu.  Il  s'excuse  sur  ses  granles  occupations  et  ré- 
clame la  dispense  du  discours  d'usage. On  a  agité 
la  question  en  pleine  Académie  ,  et  quoitjue  beau- 
coup de  ministres  aient  été  reçus  depuis  la  fonda- 
tion, nn  ami  de  M.  ïhiers  cherchcint  des  précé- 
dens,  n'a  pu  trouver  que  celui  de  Colbert  qu'il  a 
invoqué.  II  paraît  décidé  que  Colbert  et  M.  Thiers 
Seront  mis  sur  la  même  ligne. 

—  Le  plus  violent  orage  qu'on  puisse  voir,  a 
encore  éclaté  dans  la  nuit  du  21  sur  Rennes.  Le 
ciel  était  en  feu ,  et  les  coups  de  tonnerre  se  succé- 
daient d'une  manière  effrayante.  Un  vent  affreux 
faisait  voler  les  ardoises  en  même  temps  que  tom- 
bait une  grêle  tellement  abondante  qu'en  un  ins- 
tant les  pavés  en  ont  été  couverts  à  une  hauteur 
de  plus  de  quatre  pouces.  Heureusement  la  foudre, 
dit-on ,  n'a  frappé  que  quelques  arbres  dans  la  cam- 
pagne. (Gazelie  de  Bretagne.) 


L'article  de  M.  Michaudsur  les  Ef a blis- 
semens  de  charité  chez  les  Turcs ,  inséré 
dans  notre  livraison  du  \^  décembre, 
ayant  été.  reproduit  par  un  grand  nombre 
de  journaux  ,  nousl'avions  cru  tombé  dans 
le  domaine  de  la  publicité.  Aujourd'hui 
M.  le  directeur  de  la  France  catholique 
dcoiraut  que  nous  déclarions  que  cet  article 
était  extrait  de  sa  publication,  nous  nous 
rendons  bien  volontiers  à  ce  désir. 


LÀ    DOMINICALE, 


Lk  Christianisme  a  prévu   tova   les  be- 

SOIKS    DES    PEUPLES. 

Parmi  les  fajx  raisonnemens  qui  se  font 
chaque  jour  contre  le  Christianisme,  il  n'y 
eu  a  pas  aujourd'hui  de  plus  commun  que 
celui  qui  tend  à  dire  que  les  rapports  nou- 
yeaux  des  peuples  ont  dépassé  de  beaucoup 
toutes  les  prévisions  de  la  doctrine  catho- 
lique, au  point  qu'elle  est  devenue  elle- 
même  un  obstacle  à  la  civilisation.  Les 
hommes  qui  se  font  une  arme  de  pareilles 
généralités,  ne  paraissent  pas  songer  à  Ter- 
reur qu'ils  commettent-,  mais  c'est  un  de- 
voir et  un  devoir  de  quiconque  comprend 
le  j>énie  politique  du  Christianisme,  de 
montrer  par  quelles  distractions  inouïes  on 
arrive  à  le  méconnaître  ,  et  de  ramener  à 
lui  tous  ceux  qui  cherchent  la  vérité,  et 
qui  mettent  les  grandes  idées  au-dessus  des 
grandes  passions. 

Ce  qu'il   y    a    d'étrange ,    entre    toutes 
choses  ,  dans  le  reproche  que  les  sectes  ac- 
tuelles de  philosophie  adressent  au  catho- 
licisme, de  ne   plus  suffire  aux  rapports 
établis   entre   1rs   nations,    c'est    que    ces 
mêmes  rapports  ont  précisément  été  créés 
par  le  catholicisme  -,  de  sorte  qu'il  serait 
peu  croyable  qu'ayant  posé   le  principe, 
l'Eglise  n'eût  pas  le  pouvoir  de  tirer  la  con- 
séquence; que  les  peuples  se  révoltassent 
contre  la  pensée  sublime  qui  les  a  disposés 
comme  ils  le  sont,  et  que  le  vase  d'argile 
se  prit  tout  à  coup  à  dire  au  potier  :  Dé- 
sormais, ne  m'imposez  plus  de  forme;  je 
connais  mieux  ma  destination  que  vous. 
Si  l'on    consent  en  ellet  à  examiner  de 
près  la  manière  dont  les  peuples  commu- 
niquent  maintenant  entre  eux,  ou  seule- 
ment le  mode  de   vie  intime  qui  se  déve- 
loppe en  eux-mêmes,  on  n?  larde  pas  à  re- 
connaître que  ce  qu'on  nomme  la  civili- 
sation est  une  chose  d'hier,  qui  est  surve- 
nue peu  à  peu  et  d'époque  en  époque  ;,  et 
que  tousses  principes  lon'damenlaux  tirent 
leur  source  du  Christianisme.  Avant  l'É- 
vangile ,  il  n'était  écrit  d^ns  aucun  livre 
10"  livratsom. 


•   rrr. 

de  philosophie  ,  ni  dans  aucun  teste  de  loi, 
que  tous  les  hommes,  sans  aucune  distinc- 
tion de  climat  et  de  patrie,   avaient   la 
même  valeur  so{!iale.  Les  Gr(,cs  traitaient 
les  llomains  de  barbares-,  ceux-ci  n'ayant 
aucun  principe  au  nom  duquel  ils  pussent 
s'assimiler  étroitement  les  populations  de 
l'Italie,  furent  obligés  de  les  exterminer-, 
et ,  par  conséquent ,  s'il  existe  maintenant 
d'étroites  relations  de  peuple  à  peuple ,  cela 
vient  de  ce  que  la  vaste  compréhension  du 
Christianisme  a  renfermé  l'univers  entier 
dans  une  même  famille ,  et  a  fait  dispa- 
raître toutes    les  causes   d'antipathie    qui 
tenaient  les  nations  antiques  dans  un  éter- 
nel isolement.    Le  droit  des  gens  découle 
donc  de  ce  principe  chrétien,  que  tous  les 
hommes  sont    frères,  qu'ils  ont  la  même 
origine  ,  et  qu'ils  doivent  arriver  au  même 
but. 

D'un  autre  côté,  ce  qui  est  placé  le 
plus  haut  dans  l'estime  des  philosophes 
modernes,  c'est  ce  mode  de  gouvernement 
libéral,  où  les  hommes  ne  sont  plus  sacri- 
fiés à  la  volonté  d'un  seul,  comme  dans 
les  grandes  tyrannies  ou  monarchies  de  la 
Grèce  et  de  l'Asie  ;  mais  où  il  est  tenu 
compte  de  leur  valeur  sociale ,  si  petite 
qu'elle  soit ,  et  où  chacun  d'eux  entre  pour 
sa  part  dans  le  gouvernement,  selon  qu'il 
a  des  idées  à  faire  prévaloir  ,  ou  des  inté- 
rêts matériels  à  défendre.  Or ,  d'où  est  ve- 
nue, sinon  du  Christianisme ,  cette  théorie 
du  gouvernement  représentatif?  Enfin  , 
c'est  un  motif  perpétuel  de  louanges  en 
l'honneur  des  sociétés  modernes ,  que  cette 
grande  pensée  de  modération  et  d'équité 
qui  sert  de  base  aux  lois  civiles  et  crimi- 
nelles ,  et  qui  a  réglé  pius  convenablement 
qu'autrefois  les  rapports  du  père  et  des  en- 
fans,  du  mari  et  de  la  femme,  du  maître 
et  di^sserviteurs,  des  coupables  enchaînés 
et  de  la  société  armée-,  et  il  nous  semble 
qu'avec  un  peu  de  mémoire  et  de  bonne 
volonté  ,  il  eût  été  facile  de  rapporter  ces 
améliorations  à  leur  principe  ,  de  se  rap- 
peler que  si  la  faible  femme  n'est  plus  à  la 
merci  de  l'iiomme  ,  c'est  le  Christianisme 
qui  ne  l'a  plus  voulu:  silc  maître  et  le  servi- 

10 


•178 


LA    DOMINICALE. 


leur  sont  deux  hommes  égaux ,  qui  stipu- 
1  pnt  librement  l'un  vis-à-vis  de  l'autre , 
c'est  le  Christianisme  qui  a  émanfipé  les 
esclaves;  si  des  tortures  atroces  ne  tour- 
mentent pius  les  accusés ,  c'est  la  législa- 
tion pontificale  qui  a  donné  la  première 
l'exemple  de  la  raison,  de  l'équité,  de  la 
douceur  dans  les  procédures.  Il  n'y  a  donc 
})as  ,  au  premier  coup  d'œil ,  à  tant  récri- 
miner au  nom  des  sociétés  modernes  contre 
l'Evangile;  et  nous  allons  voir,  en  y  re- 
gardant de  plus  près,  que  la  situation  ac- 
tuelle des  peuples  européens  est  due  au 
i>hristianisme,  et  que  lui,  qui  l'a  seul  créée, 
est  aussi  le  seul  qui  puisse  prétendre  à  en 
legler  logiquement  et  complètement  l'a- 
Tenir. 

Il  n'existe  pafe  dans  la  littérature  grecque 
eu  romaine  un  seul  livre  écrit  avant  l'ère 
chrétienne,  sur  des  matières  de  droit  des 
gens,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  sur  les 
rapports  de  peuple  à  peuple.  Dans  les 
Douze  Tables  y  qui  sont  la  source  de  la  lé- 
gislation romaine,  le  mot  élronger  estsy- 
iionyme  du  mot  ennemi;  on  y  dit  indiffé- 
remment hostîs  ou  hospes.  Nous  pourrions 
iacilement  préciser  ainsi  par  mille  exem- 
ples cette  insurmontable  aversion  des 
I)euples  anciens  les  uns  pour  les  autres  ; 
mais,  outre  que  nous  aurons  affaire  dans  cet 
article  à  beaucoup  d'autres  développemcns, 
la  mémoire  de  nos  lecteurs  suffira  certaine- 
ment à  se  rappeler  d'elle-même  toutes  ces 
traditions  grecques  et  asiatiques  d'étran- 
gers qu'on  immolait  sur  les  autels.  C'était 
là  une  coutume  atroce,  mais  conséquente 
aux  principes  répandus  parmi  les  nations  ; 
la  racine  t-n  était  si  profonde,  qu'il  a  fallu 
près  de  quinze  siècles  au  Christianisme  lui- 
même  pour  l'arracher  complètement;  et 
peu  d'années  avant  le  commencement  de 
ce  siècle ,  on  en  trouvait  encore  quelqjies 
vestiges  dans  la  législation  sur  les  auhains 
{alibi  nati,  étrangers)  ,  et  dans  quelques 
(r<ju tûmes  de  la  Normandie  et  de  la  Bre- 
tagne, qui  attribuaient  aux  seigneurs  de  la 
côte  le  droit  de  bris  ,  c'est-à-dire  la  pro- 
priété des  dépouilles  des  naufragés  que  la 
mer  poussait  au  rivage. 


Il  faut  bien  prendre  garde  que  dans 
toute  la  pliilosophie  et  la  morale  des  peu- 
ples anciens,  il  n'y  a  pas  une  ligue  écrite 
contre  ce  préjugé  féroce  qui  séparait  les 
nations ,  et  les  empêchait  de  se  fondre  et 
de  se  compléter  par  le  mélange  de  leurs 
qualités  mutuelles.  C'était  un  principe 
qu^il  y  avait  autant  de  nations  diverses  que 
de  dieux,  et  on  le  trouve  fréquemment 
exposé,  au  moins  dans  les  traditions  de 
l'Italie.  Le  grammairien  Macrobe  a  con- 
servé la  formule  de  certaines  injonctions, 
par  lesquelles ,  avant  d'assiéger  une  ville , 
les  Romains  ordonnaient  aux  dieux  du 
peuple  ennemi  de  quitter  leurs  temples. 
Dès-lors ,  ce  peuple ,  privé  de  ses  dieux  , 
n'avait  plus  aucune  valeur  sociale;  il  était 
massacré  ou  emmené  en  esclavage.  Cette 
même  idée  se  retrouve  dans  l'histoire  du 
palladmm  de  Troie,  de  la  Junon  d'Argos 
et  des  douze  boucliers  du  Capitole. 

Le  Christianisme,  prêché  au  nom  d'un 
seul  Dieu,  et  dans  toutes  les  langues  par- 
lées ,  apparut  donc  aux  nations  comme  le 
signe  d'une  grande  et  solennelle  réconcî*-' 
liation;  lesvieillesdénominations  de  Grecs, 
de  Romains,  d'Asiatiques,  tendirent  à  s'ef- 
facer, et  il  se  forma  à  Antioche,  ainsi  que 
nous  l'apprend  saint  Paul ,  le  noyau  d'un 
peuple  universel ,  et  propre  à  tous  les  pays 
et  à  toutes  les  époques  par  sa  doctrine  : 
c'était  le  peuple  chrétien.  Celui-ci  ne  fai- 
sait plus  une  distinction  dans  les  races; 
il  n'y  avait  pour  lui  ni  hommes  d'orient , 
ni  hommes  du  nord ,  ni  lumières  ,  ni  bar- 
barie; c'était  une  loi  toute  de  charilé  et 
d'amour  ,  qui  s'enorgueillissait  du  simple 
comme  du  philosophe  ,  de  la  veuve  , 
comme  de  la  vierge,  du  pâtre  comme  du 
consul  ;  il  n'y  avait  pas  de  si  haute  posi- 
tion dans  la  vie  ,  au-dessus  de  laquelle  le 
Christianisme  ne  pût  élever  ses  principes; 
il  n'y  en  avait  pas  de  si  humble  ,  à  laquelle 
il  ne  pût  abaisser  ses  consolations  ;  pas  de 
nation  si  savante  ,  pour  laquelle  il  n'eût 
des  vérités  nouvelles  ;  pas  de  si  abrutie , 
à  laquelle  il  ne  pût  faire  aimer  son  ensei- 
gnement :  c'était  une  pensée  une  ,  appli- 
cable à  tout  et  à  tous ,  un  foyer  autour 


LA    DOMINICALE. 


^79 


duquel  il  y  avait  place  pour  tout  le  monde; 
un  festin  comme  celui  du  désert ,  où  des 
convives  innombrables  se  trouvaient  gais 
et  repus ,  avec  un  petit  nombre  de  maximes 
savoureuses  et  divines. 

C'est  alors  ,  c'est  au  premier  retentis- 
sement de  la  parole  des  apôtres ,  que  com- 
mença la  fusion  des  peuples  ,  et  que  se 
préparèrent  ces  relations  intimes  et  pré- 
cieuses qui  les  unissent  aujourd'hui.  En 
croyant  au  même  Dieu  ,  ils  crurent  à  la 
même  idée  de  justice ,  de  vertus ,  de  peines, 
de  rénmnéralioD  ,  d'éternité-,  et  sur  cette 
échelle  de  notions  communes  ,  vinrent 
s'appliquer  et  s'aplanir  toutes  les  diffé- 
rences morales  qui  les  séparaient.  C'était 
déjà  un  sublime  spectacle  ,  dès  le  quatrième 
siècle ,  que  cette  harmonie  de  pensées  qui 
faisait  équilibrer  les  âmes  au  fond  de  la 
Gaule  et  au  fond  de  la  Syrie.  Une  pauvre 
veuve  bretonne  écrivait  à  Jean  Chrysos- 
tôme  ,  et  le  saint  évêque  lui  mandait  de  sa 
grotte  de  Btthléem  toutes  les  consolations 
pieuses  qui  devaient  calmer  les  inquiétudes 
de  sa  conscience. 

Ainsi ,  ce  serait  mentir  à  tous  les  témoi- 
gnages  de  l'histoire  ,  que  de  rapporter  à 
d'autres  principes  que  ceux  du  Christia- 
nisme l'union  actuelle  des  peuples.  Nous 
n'ignorons  pas  que  la  philosophie  moderne 
s'est  attribué  la  plus  grande  portion  de 
cette  gloire  ;  mais  cette  philosophie  est 
ainsi  faite ,  que  tout  ce  qu'elle  a  de  bon 
et  de  soutenable,  elle  l'a  emprunté  ,  dans 
le  fond  ou  dans  la  forme  ,  à  la  doctrine  de 
Jésus-Christ.  Qu'on  cherche  da-ns  la  philo- 
sophie qui  a  précédé  les  apôtres  le  dogme 
de  la  fraternité  des  hommes  ,  et  l'on  verra 
si  la  raison  toute  seule  peut  s'élever  jus- 
que-là. 

De  même  que  le  Christianisme  doit  s'at- 
tribuer le  rapprochement  des  nations ,  et 
se  glorifier  d'avoir  rendu  possible  le  droit 
des  gens  ,  de  même  il  doit  s'imputer  exclu- 
sivement la  fondation  des  gouvernemens 
libres  ,  et  se  prévaloir  en  face  de  la  philo- 
sophie d'avoir  produit  la  notion  des  droits 
poliliques.  Nous  sommes  à  une  époque 
pleine  de  déplorabks  erreurs  sur  nos  pro- 


pres "origines  historiques  ,  et  à  plus  forte 
raison  sur  l'assiette  et  la  constitution  réelle 
des  gouvernemens  de  l'antiquité.  La  longue 
et  sérieuse  folie  de  la  révolution  française 
se  présentait  sous  les  auspices  de  je  ne  sais 
quelle  liberté  antique  ,  liberté  de  Sparte  , 
liberté  de  Rome  ,  liberté  d'Athènes  ,  qui 
n'exista  jamais  que  dans  la  tête  des  rêveurs 
du  dix-huitième  siècle.  Le  Christianisme, 
le  premier  rapprocha  et  réunit  leshommes 
sur  un  pied  réel  d'égalité  -,  le  premier,  il 
fonda  la  représentation  des  intérêts  et  des 
idées  -,  et  le  seul  parmi  toutes  les  mo- 
narchies qui  ont  gouverné  la  terre,  il  a 
conservé  le  principe  d'étection  pendant 
dix-huit  cents  ans.  C'est  principalement 
dans  les  règles  monastiques  du  quatrième 
et  du  sixième  siècle  ,  que  sont  fermement 
posées  les  bases  du  gouvernement  repré- 
sentatif del'Eglise.  P^ntre  toutes  C€s  chartes, 
il  faut  distinguer  celle  de  saint  Benoît  ,  la 
dernière  et  la  plus  complète:  elle  offre  sur- 
tout un  caractère  étrange  au  premier  abord, 
c'est  le  mélange  du  principe  d'élection  et 
du  principe  de  dynastie  ,  c'est-à-dire  une 
sorte  d'omnipotence  laissée  au  chef ,  avec 
uneimniense  liberté  accordée  aux  membres 
de  l'association  religieuse. 

Si  nos  lecteurs  n'ont  pas  oublié  nos  pre- 
mières esquisses  sur  la  puissance  civilisa- 
trice du  Christianisme  ,   nous  leur  avons 
fait  remarquer  que  la  doctrine  des  apôtres 
s'élevait   incomparablement  au-dessus  de 
toutes  les  théories  politiques  humaines ,  en 
ce  que  ,  tout  en  émancipant  les  individus 
elle  consacrait  l'association  ;  en  ce  qu'elle 
considérait  dans  chaque  homme  une  face 
individuelle  et  une   face  sociale  ;    en  ce 
qu'elle  individualisait  la  femme  ,   le  fils  et 
l'esclave  ,  sans  pour  cela  briser  la  famille  • 
se  contentant  de  remplacer  la  fatalité  an- 
tique par  la  volonté  ,  l'a-servissement  de 
la  femme  par  l'amour  conjugal ,  la  soumis- 
sion aveugle  des  enfans  par  la  piété  filiale^ 
l'esclavage  du  serviteur  par  la  spontanéité 
de  son  consentement.   C'est  de  ce  même 
point  de  vue  qu'il  faut  considérer  et  expli- 
quer  les  règles  monastiques  ,   et  particu- 
lièrement celle  de  saint  Benoît  :  c'est  la 


"180 


LÀ   DOMINICALE. 


consécration  de  la  dynastie  et  de  l'électiou', 
c'est  un  système  politique   qui  diffère  de 
ceux  du  dix-huitième  siècle  ,  en    ce  que  , 
selon  le  Contrai  social  de  Rousseau  et  selon 
le  principe  de  In  réforme  ,  les  membres  de 
l'Etat  sont  librt^s  de  se  donner  autant  de 
chefs  qu'ils  veulent ,    aucun  même  ,  silb 
n'en  veulent  aucun  ;  tandis  que  .  selon  les 
principes  du  Christianisme,  il  faut  néces- 
sairement qu'il  y  ait  association   sous  un 
seul ,  association  monarchique  ,  association 
unitaire.  Liberté  des  membres  ,   unité  de 
centre  ,  c'est  le  type  le  plus  beau ,  le  plus 
simple  ,   le  plus  complet  des  gouverne- 
mens  ,  et  celui  vers  lequel  tendent  les  uto- 
pit  s  modernes  ,  sans  y  arriver  ;  car   elles 
sont  complètement  fondées  sur  la  liberté 
absolue  des  individus  ,  qui  nepeut  conduire 
qu'à  l'anarchie  :  il  n'y  a  que  les  principes 
chrétiens  qui   donnent   des   conséquences 
chrétiennes. 

Cette  pauvre  philosophie  du  dix-huitième 
siècle  se  trouva  dans  un  fort  grand  embarras 
pour  construire  sa  théorie  politique.  Après 
être    arrivée    à    poser  qu'aticun"  pouvoir 
ne  pouvait  exister  sans  un  pacte  qui  lierait 
réciproquement   un  gouvernement   et   un 
peuple',  elle  se  demanda  ce  qui  arriverait 
et  qui  serait  pris  pour  juge  s'il  prenait  fan- 
taisie aupeupleouau  gouvernement  de  vio- 
ler cepacte.La'réponseétaitfortdifficilejcar, 
premièrement,  le  chef  et  le  peuple,  qui 
seraient  parties,   ne   sauraient   être  leurs 
juges  mutuels;    ensuite,   si    on    ute    d'un 
royaume  le  chef  et  le  peuple,  il  ne  reste 
personne:  d'où  il  suivait  évidemment  que 
le  pacte  social  ne   pouvait  pas  avoir   de 
sanction  ,  et  qu'il  était  nul.  Dans  celte  ex- 
trémité, la   philosophie  confessa  ingénu- 
ment qu'au-dessus  dos  rois  et  des  peuples  il 
y  avait  Dieu  ,  et  qu'il  était  la  sanction  et  le 
garant  naturel  des  lois  politiques.  En  vérité, 
c'était  bit  n  de  la  peine  perdue  et  bien  des 
détours  pour  se  tiouver  face  à  face  avec 
EEvangile. 

C'est  donc  encore  au  ehiislianisme  que 
■te^îcuples  modernes  sont  redevables  des 
\y,  \!lJroî«  politicpies  et  des  gouvciuemens  re- 
in   ^^sçsQiitatiCs;  et  pour  peu  qu'on  veuille  re- 


ras 


garder  aux  lois  civiles ,  on  trouvera  partout 
la  doctrine  des  apôtres. 

'ioutes  les  lois  civiles  possibles  se  rap- 
portent à  quatre  chefs  :  elles  règlent  ou  les 
rapports  des  parens  entre  eux  ,  ou  les  rap- 
ports des  parens  et  des  enfans  ,  ou  les  rap- 
ports des  enfans  entre  eux ,  ou  les  rapports 
de  famille  à  famille.  Parmi  les  lois  de  la 
première  série  se  trouvent  le  mariage  et  les 
avanta;;es  matrimoniaux;  parmi  celles  de 
la  seconde  ,  la   tutelle  ,  l'émancipation  et 
les  dispositions  testamentaires;  parmi  celles 
de  la  troisième  ,  les  partages  de  succession; 
parmi  celles  de  la  quatrième,  les  ventes, 
achats  et  emprunts.  Si  nous  pouvions  nous 
attacher  à  parcourir  une  à  une  les  lois  qui 
remplissent  ces  quatre  séries,  nous  mon- 
trerions comment  le  christianisme  s'est  in- 
timement infusé  en  elles;  nous  le  verrions 
intervenant  dans  le  mariage  ,  dans  Tinalié- 
nabililé   de   la   dot  des   femmes,  dans  la 
fixité  do  l'état  des  enfans,  dans  l'indisso- 
lubililé  du  lien  conjugal.  ]\lais  il  y  a  une 
remarque  générale,  à  faire  ,  et  qui  suffira 
surtout  à  ceux  qui  prennent  intérêt  aux 
grandes  questions  du  christianisme  ,  et  qui 
veulent  les  examiner  avec  soin  pourycher- 
clierceqai  manque  aux  pensées  humaines: 
la  simplicité  et  la  solidité,  l'universalité  et 
la  prol'ondcur.  ioutes  nos  lois  civiles  ac- 
tuelles  ont  été  coupées  avec  des  ciseaux 
dans  les  insLitutes  de  l'otliier,  par  les  su- 
blimes législateurs  de  l'empire.  Or,  Pothier 
est  un  commentateur  de  Justinien;Juslinien 
lui-môme  a  reproduit  le  droit  romain,  tel 
que   l'avaient    fait   les    empereurs    dipuis 
Constantin  ;  et  à  cette  époque,  pour  (jui- 
conque  peut   apprécier  ces   matières  ,    le 
(  hiistianisme  le  domine  ,  le  dirige  ,  le  dé- 
veloppe. 

Si  nous  récapitulons  sommairement  les 
points  généraux  que  nous  avons  touchés. 
dans  cet  article  ,  nous  arrivons  à  dire  que^ 
la  situation  actuelle  des  peuples  est  la 
conséquenc-e  immédiate  et  nécessaire  du 
Christianisme,  et  que  toutes  les  lois  diplo- 
matiques, politiques  ou  civiles,  qui  règlent 
cette  situation,  ont  pour  point  de  départ 
les  théories  chrétiennes,  Ea  doctrine  des 


LA   DOMINICALE, 


'18i 


apôtres  a  donc  fait  le  monde  moderne  tel 
qu'il  rsl-,  et  cela  étant  vrai  ,  il  est  impos- 
sible de  concevoir  ,  ainsi  que  l'ont  prétendu 
quelques  sectes  actuelles  de  philosophie, 
comment  le  Christianisme  répu{>ae  à  la 
civilisation  présente  :  comment  le  prin- 
cipe répu{;nerait-il  à  la  conséquence? 

Nous  devons  dire,  en  finissant,  que  ces 
sectes  philosophiques  ,  quelques-unes  du 
moins,  réajjissaient  phis  particulièrement 
contre  le  Ciuislianisme,  à  cause  des  idées 
qu'elles  avaient  sur  la  constitution  de  la 
famille  et  sur  le  mariage;  nous  avons 
nous-mêmes  touché  historiquement  cette 
question  du  point  de  vue  chrétien-,  nous 
y  reviendrons  prochainement,  pour  exa- 
miner les  théories  qu'on  a  récemment  pro- 
posées sur  l'union  de  l'homme  et  de  la 
femme. 


SEMAINE    RELIGILUSE, 

FÊTE    DE    l'ePIPHANIE. 

Un  Enfant-Dieu  dans  une  pauvre  crèche  •, 
des  rois  de  l'Orient  conduits  par  uneétoile 
mystérieuse,  qui  viennent  l'adorer;  Jéi^us- 
Clirist  dansleseaux  du  Jourdain  recevant  le 
baptême;  puis  le  premier  de  ses  miracles, 
c'est-à-dire  la  triple  manifestation  du  Sau 
veur  dans  le  monde  :  voilà  les  souvenirs 
que  nous  rappelle  l'Eglise  dans  cette  so- 
lennité de  l'f^piphauie.  Elle  est  grande^ 
celte  fête,  bien  grande  aux  yeux  de  la  foi 
par  son  ol^jet,  bien  célèbre  dans  les  fastes 
de  l'Eglise,  comme  dans  les  vieilles  coutu- 
mes de  nos  pères. 

Avant  l'union  des  trois  mystères  dans 
une  seule  commémoration,  l'Eglise  célé- 
Jjrait  l'adoration  des  iMages  avec  la  nais- 
sance de  Jésus-Christ,  sous  le  nom  de 
Théophanie-,  le  nom  à' Epiphanie  était 
primitivement  consacré  à  la  fête  du  bap- 
ème  (i). 

Cette  fêle  de  l'adoration  des  jMages  est 
donc  de  la  plus  haute  antiquité  ,  et  pré- 
cède peut-être  la  fête  de  Noël  elle-même, 

(I)  Grég.  Naz.,  orat.  59.— Nie  Toura.,p.  714. 


à  laquelle  elle  fut  jointe  quelque  temps. 
Les  Grecs  la  célèbrent  encore  le  25  de  dé- 
cembre -,  l'Eglise  latine  Ta  toujours  célébrée 
le  6  de  janvier.  Nous  trouvons  dans  les 
écrits  des  Pères  une  multitude  d'homé- 
lies consacrées  à  cette  solennité.  Dès  le 
milieu  du  4'  siècle  de  l'ère  chrétienne, 
nous  la  voyons  chômée  avec  tant  d'éclat 
dans  les  Gaules,  que,  d'après  le  témoignage 
d'Ammien  Marcellin  ,  Julien  l'apostat  ne 
crut  pas  pouvoir  se  dispenser  de  se  join- 
dre à  la  foule  des  fidèles,  suivant  en  cela 
l'usage  constant  desempereurs  romains  (i). 
Sans  rien  préjuger  sur  les  sj^stèmes  plus  ou 
moins  plausibles  développés  par  les  histo- 
riens catholiques  sur  la  qualité  de  ces 
ina(jes  venus  de  l'Orient,  on  est  fondé  à 
croire  que  \QnQn\deFèle  des  Rois,  conservé 
à  l'Epiphanie  par  une  tradition  non  inter-. 
rompue,  ne  lui  fut  donné  qu'à  cause  de  la 
qualité  royale  des  mages  orientaux  dont 
elle  rappelle  l'histoire. 

On  solennisait  le  baplênie  de  J.  -  C.  le 
10  de  janvier;  et  l'on  peut  juger  de  la 
pompe  que  l'Eglise  déployait  ce  jour-là, 
par  la  manière  dont  St.  Grégoire  de  Na- 
zianze  raconte  ce  qui  se  passa  en  Cappa- 
doce  Tan  072.  L'empereur  Valens,  quoique 
attaché  à  lliérésie  d'Arius  ,  voulut  assis- 
ter à  la  solennité.  St.  Basile  officiait  ce 
jour-là.  Alors  commencèrent  les  graves  et 
imposantes  cérémonies  du  culte  catho- 
lique. Le  chant  grave  et  mesuré  des  prêtres 
et  des  lévites,  le  paifuni  de  l'encens,  le 
balancement  des  encensoirs,  la  basilique 
éclairée  par  des  milliers  de  lumières,  et 
au  milieu  de  ces  flots  de  peuple  prosterné, 
perdu  en  Dieu,  la  grave  figure  de  St.  Basile 
rayonnante  de  l'Esprit  d'en  haut,  appelant 
sur  tout  ce  peuple  les  bénédictions  du  Ciel: 
toute  cette  pompe  fit  une  telle  impression 
sur  Valens,  qu'il  tomba  défaillant  entre  les 
bras  d'un  ministre  des  autels. 

C'est  à  cette  fête  du  baptême  de  J.-C. 
qu(^  fut  })articulièremcnt  attaché  le  nom 
d'Epiphanie,  comme  nous  l'avons  dit  plus 
haut.  Elle  a  encore  porté  le  nom  de  Fête 

(l)Amra.  Marcel.;  lib.  2i. 


•182 


LA    DOMlNfCALE. 


des  Lu7nières  pendant  long- temps  chez  les 
orientaux.  Et  ce  nom  est  resté  à  TEpiphanie 
dans  diverses  églises  d'Orient,  et  sutout  en 
Syrie.  Nous  devons  ajouter  que  dans  l'E- 
glise d'Occident,  on  s'est  servi  aussi  du  nom 
de  Fête  des  Lumières  pour  l'adoration  des 
mages,  bien  que  ce  nom  semble  n'être  fait 
que  pour  désigner  le  jour  de  la  fête  du 
baptême  de  J.-C.  Ee  peuple  appelle  encore 
aujourd'hui  chandelles  des  rois  les  bou- 
gies colorées  dont  on  se  sert  à  cette  épo- 
que. 

Dans  la  primitive  église  il  y  avait  ce  jour- 
là,  mais  plus  ordinairement  la  veille,  une 
cérémonie  bien  imposante.  On  adminis- 
trait le  sacrement  de  baptême  aux  catéchu- 
mènes dans  tout  l'Orient,  en  Egypte^  et 
dans  une  grande  partie  de  l'Afrique. 

On  découvre  facilement  l'intention  que 
s'est  proposée  l'Église  eu  rassemblant  sous 
un  seul  point  de  vue  les  trois  manières 
dont  Jésus-Christ  s'est  fait  connaître  au 
monde.  Descendu  du  ciel  pour  sauver  le 
genre  humain  tout  entier,  il  convoque  à 
sa  crèche,  où  peu  auparavant  étaient  ac- 
courus de  simples  bergers,  les  rois  puissans 
lie  l'Orient.  Aux  uns  ce  sont  les  anges  qui 
vont  annoncer  la  bonne  -nouvelle;  les 
autres ,  c'est  une  étoile  mystérieuse  qui  les 
amène  du  fond  de  l'Orient;  et  ainsi  sont 
jetés  parmi  les  nations  les  premiers  germes 
de  cette  parole  divine  qui  devait  renou- 
veler la  face  du  monde,  en  replaçant  Dieu 
dans  1.3  cceur  de  l'homme. 

Cette  fête  des  rois  s'était  empreinte  dans 
nos  vieilles  mœurs  nationales  ,  et  nos 
aïeux  goù'aient  dans  ces  jours-là  un  bon- 
heur qu'hélis!  nous  re  connaissons  plus. 
((  Les 'cours  simples,  dit  M.  de  Châ-' 
leaubriand  ,  ne  se  rajfpellent  point  sans 
attendrissement  ces  heures  d'épanché  - 
ment  où  leas  familles  se  rassemblaient  au- 
tour des  g.'Ueaux  qui  retraçaient  les  pré- 
sens des  mages.  E'aïeul,  retiré  pendant  le 
reste  de  l'année  au  fond  de  son  -apparte- 
ment ,  reparaissait  dans  ce  jour  comme  la 
divinité  dû  foj'^er  paternel.  Ses  petits  en- 
faas,  qui  depuis  long-temps  ne  rêvaient 
g^ue  la  fête  attendue ,  ''entouraient  ses  ge- 


noux et  le  rajeunissaient  de  leur  jeunesse. 
Les  fronts  respiraient  la  gaîté,  les  cœurs 
étaient  épanouis,  la  salle  du  festin  était 
merveilleusement  décorée ,  et  chacun  pre- 
nait un  vêtement  nouveau.  Au  choc  des 
verres,  aux  éclats  de  la  joie,  on  tirait  au 
sort  ces  royautés  qui  ne  coûtaient  ni  sou- 
pirs ni  larmes  ;  on  se  passait  ces  sceptres 
qui  ne  pesaient  point  dans  la  main  de  celui 
qui  les  portait. 

Or ,  le  curé  ,  présent  à  la  fête  ,  recevait , 
pour  la  distribuer  avec  d'autres  secours  , 
cette  première  part  appelée  la  part  des 
pauvres....  Ces  scènes  se  répétaient  dans 
toute  la  chrétienté ,  depuis  le  palais  jusqu'à 
la  chaumière*,  il  n'y  avait  point  de  labou- 
reur qui  ne  trouvât  moyen  d'accomplir  ce 
jour-là  le  souhait  du  Béarnais....  L'obli- 
gation où  l'on  était  de  recevoir  sou  voisin 
à  cette  époque,  faisait  qu'on  vivait  bien 
avec  lui  le  reste  de  l'année  ,  et  par  ce 
moyen,  la  paix  et  l'union  régnaient  dans 
la  société.  » 


DU  Christianisme  par  rapport  aux  arts 
DE  l'esprit. 

Montrons  le  Christianisme  partout  ; 
montrons-le  surtout  dans  les  lettres ,  dans 
les  arts,  dans  les  sciences,  dans  la  philo- 
sophie ,  dans  tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'in- 
telligence :  c'est  là  qu'il  étale  toutes  ses 
splendeurs. 

Le  Christianisme  est  mort",  disaient 
quelques  voix  d'hommes  qui  n'ont  étudié 
la  société  que  dans  les  orgies,  ou  bien  qui 
ne  l'ont  vue  que  dans  leurs  rêves. 

Et  tout  pleins  de  cette  conviction^  des 
écrivains,  des  poètes,  des  artistes  se  sont 
mis  à  se  créer  un  monde  imaginaire  , 
avec  je  ne  sais  quelle  morale  nouvelle, 
avec  un  Dieu  inconnu  ,  avec  une  vie  inex- 
plicable et  mystérieuse.  Et  puis  ils  ont  dit  : 
Voilà  l'art  moderne,  voilà  la  passion  poé- 
tique ,  voilà  la  création  de  notre  temps. 
Dieu  sait  ce  que  c'était  que  cette  poésie, 
et  cet  art,  et  cette  création,  et  tout  ce 
monde  fantastique  de  passion  et  d'intelli- 


LA   DOMINICALE. 


-185 


gence.  Rien  ne  s'était  vu  de  semblable  à 
,   aucune  époque  de  décadence. 

Cependant  quelques  lueurs  sortaient  du 
chaos  :  c'était  le  Christianisme  qui  repa- 
raissait dans  les  ruines. 

En  effet,  les  hommes  d'art  qui  se  sont 
éloignés  du  Christianisme  pour  saisir  au 
hasard  une  inspiration  qui  leur  échappe^ 
n'ont  pas  pu  se  soustraire  totalement  à  l'in- 
lluence  d'une  société  restée  chrétienne  j  et 
le  matérialisme  poétique  n'est  pas  tellement 
complet,  que  la  religion  ne  reparaisse 
dans  leurs  œuvres,  au  moins  comme  simple 
souvenir. 

Or ,  tel  est  le  double  caractère  des  arts 
de  notre  époque  :  le  matérialisme  comme 
pensée  dogmatique  convenue,  le  Christia- 
nisme conmie  inspiration  poétique  obligée. 
Par  l'un ,  les  arts  sont  conduits  à  l'abru- 
tissemeul-,  par  l'autre,  ils  retournent  à  l'in- 
telligence. C'est  un  combat  qui  se  fait,  et 
l'issuesera  soit  la  barbarie,  soit  la  lumière, 
selon  la  prééminence  qui  restera  à  l'un  ou 
à  l'autre  de  ces  deux  élëmens. 

Remarquons  que  nous  avons  passé  l'âge 
où  les  arts  étaient  purement  et  exclusive- 
ment matérialistes.  Cet  âge  excjte  même 
aujourd'hui  un  grand  dégoût:  l'âge  de  Di- 
derot et  d'Uelvétius  ,  l'âge  de  Voltaire  , 
toute  cette  poésie  d'ordure  et  de  ricane- 
ment, tout  cela  est  mort.  Et  cependant 
l'art  n'ose  point ,  ou  ne  sait  point ,  ou  ne 
veut  point  encore  revenir  au  spiritualisme 
pur,  c'est-à-dire,  au  Christianisme  qui 
est  sa  vie.  Il  n'y  revient  que  par  un  effort 
et  en  protestant  contre  le  besoin  qu'il  a  d'y 
revenir.  Il  y  revient  en  disant  qu'il  n'y  a 
plus  de  Christianisme  :  c'est  une  contradic- 
tion éclatante,  qui  tient  à  la  fois  à  une 
vieille  influence  de  philosophie  sensuelle 
qu'on  ne  peut  pas  détruire ,  et  à  une  ten- 
dance de  philosophie  intellectuelle  qu'on 
ne  saurait  vaincre. 

Mais  ce  double  mouvement  d'idées  nuit 
momentanément  à  l'art  :  il  arrête  son  dé- 
veloppement-, il  le  cloue  à  la  même  place, 
tandis  que  l'époque  a  un  vague  pressenti- 
ment de  ses  progrès  à  venir. 

Ou   a  beau  faire  toutefois  ;  l'art  ne  se 


développera  pas ,  ne  s'agrandira  pas ,  ne 
deviendra  pas  neul  et  sublime,  s'il  ne  se 
fait  pas  purement  chrétien.  On  a  vu  ce 
qu'il  était  lorsqu'il  se  roulait  dans  la 
fange.  Déjà  il  ne  reste  plus  rien  de  ses  créa- 
tions. L'école  voltairienne  elle-même  esl 
un  objet  de  profond  mépris  pour  qui- 
conque a  un  peu  de  sens ,  d'âme  et  de 
passion.  Or,  vouloir  contenir  l'art  dans 
une  limite  incertaine  entre  le  matérialisme 
et  le  spiritualisme  pur,  ou  le  Christianisme, 
c'est  le  rendre  faux,  l'abâtardir  et  retarder, 
sa  renaissance.  D'ailleurs,  il  faut  qu'il  ar- 
rive à  ses  destinées  nouvelles  :  tout  l'y 
pousse  ,  tout  l'y  contraint ,  jusqu'à  l'erreur 
des  écoles  contemporaines  qui ,  le  voyant 
s'éteindre  dans  les  routines  matérialistes, 
le  précipitent  en  des  exagérations  mons- 
trueuses ,  à  force  de  vouloir  le  purifier  et 
l'embellir. 

Qu'on  y  prenne  garde;  l'art  romantique, 
malgré  ses  excès  frénétiques,  comme  dit 
M.  Nodier,  va  droit  au  Christianisme. 
L'art  romantique  se  retire  tant  qu'il  peut 
de  la  'matière  ;  mais  chose  singulière  ! 
comme  il  n'a  pas  le  courage  de  monter  au 
ciel,  ses  efforts  le  précipitent  quelquefois 
davantage.  S'il  se  jetait  droit  dans  le  Chris- 
tianisme, il  saisirait  le  vrai  beau,  il  se  re- 
nouvellerait. Userait  progessif,  il  justifie- 
rait tous  les  pressentimens  qu'on  a  de  son 
avenir. 

Un  exemple  peut  faire  voir  combien 
l'art  reste  loin  de  ses  destinées  par  son  éloi- 
gnement  du  christianisme. 

La  jeune  école ,  celle  qui  a  fait  le  plus 
d'essais  de  renouvellement ,  sent  le  besoin 
de  rajeunir  la  passion  poétique  ,  et  nous  la 
voyons  se  tourmenter  en  efforts  pour  lui 
donner  un  aspect  nouveau ,  une  vie  plus 
active  ,  uue  ardeur  plus  dévorante.  Avec 
cela,  que  fait-elle?  Elle  restreint  la  passion 
dans  ce  qu'elle  a  de  moins  idéal,  de  moins 
intime,  et  par  conséquent  de  moins  tou- 
chant. La  passion  de  l'art  moderne  est  une 
passion  extérieure,  une  passion  qui  tue, 
qui  boit  du  sang ,  qui  commet  des  atro- 
cités ,  qui  se  roule  dans  les  incestes.  Mais 
cette  passion-là  n'est  pas  poétique,  tant 


■i8i 


LA    DOMINICALE. 


s'en  faut;  et  la  raison  que  j'en  donnerai?^ 
c'est  qu'elle  appartient  à  tout  le  monde,  au 
poète  le  plus  médiocre  ,  conmie  au  poète 
le  plus  créateur.  C'est  la  passion  de  la  rue, 
celle  qui  se  voit,  celle  qui  agit;  ce  n'est 
pas  la  passion  qui  pense,  celle  qui  combat, 
celle  qui  délibère.  Ces  deux  sortes  de  pas- 
sions sont  différentes  pour  l'art.  Il  n'y  a 
rien  de  moins  poétique  qu'un  bandit,  qu'un 
adultère,  qu'un  usurpateur,  qu'un  meur- 
trier. Il  n'est  poétique  que  lorsqu'il  déroule 
son  âme  avec  des  pensées  fortes,  avec  dfs 
luîtes  intéiieures,  avec  de  la  volonté,  ou 
si  l'on    veut  même  avec,  des  mouvemens 
contraires,   mais  profondément    étudiés, 
avec  de  la  perfidie  raffinée,  ou  de  la  stupi- 
dité terrifiante.    L'homme  intime  ,   voilà 
l'homme  de  la  poésie.  Eh  bien  !  ce  qui  est 
intime ,  nul  ne  le  sait  dans  l'école  moderne  ; 
car  l'intime  ne  se  révèle  pas  de  lui-même; 
il  faut  le  chercher  dans  les  entrailles  de  la 
nature  humaine;  il  faut  descendre  dans  le 
<  œur  et  dans  les  passions  avec  un  flambeau 
pénétrant,  et  l'école  moderne  n'a  pas  de 
flambeau.   Elle  ne  connaît  de  la  passion 
que  ce  qui  se  montre  aux  regards  ;  elle  re- 
fuse d'entrer  avant  dans  l'homme  ;  elle  parle 
bien   de  je  ne  sais  quoi   d'intime  qu'elle 
croit  saisir,  mais  ce  n'est  qu'une  ombre, 
une  illusion  ,  et  tout  aussitôt  elle  se  rejette 
dans  les  choses  grossières ,  dans  la  passion 
qui  viole  ou  assassine.   Là  elle  se  dédom- 
mage ;  elle  multiplie  les  mouvemens  de  la 
passion,  croyant  l'avoir  pénétrée  dans  ce 
qu'elle  a  de  plus  secret  ;  et  comme  elle  fait 
irissouner,  elle  croit  émouvoir.  C'est  la  pire 
des  erreurs.  L'aspect  de  la  Grève  n'est-ii 
pas   saisissant?  et   h  s   immondices  de    la 
morgue  ne  font-ils  pas  frémir?  Il  n'y  a  pas 
d'art  à  nous  jeter  ces  impressions,  ou  bien 
le  crime  et  l'horreur  seraient  le  comble  de 
la  poésie. 

Qu'est-ce  à  dire?  Si  la  passion  intime 
<?chappe  à  l'art  moderne ,  c'est  que  l'art 
moderne  n'est  pas  chrétien.  Il  veut  l'être 
toutefois,  et  un  vague  instinct  le  précipite 
et  l'emporte  ;  mais  il  est  retenu  par  une 
tradition  mauvaise  qui  n'est  pas  vaincue 
encove,  Voilà,  donc  où  doivent  se  diriger 


les  efforts  des  moralistes  qui  croient  à  la 
poésie,  et  des  hommes  religieux  qui  veu- 
lent appliquer  le  christianisme  à  tous  les 
besoins  et  à  toutes  les  pensées  de  l'huma- 
nité. 

f)e  sorte  qu'il  faut  que  ceux  qui  ont  an- 
noncé la  mort  du  christianisme  compren- 
nent ])ien  que  si  leur  parole  pouvait  se  réa- 
liser, il  n'y  aurait  plus  d'intelligence  dans 
le  monde.  Cette  sorte  d'apologie  du  chris- 
tianisme a  aujourd'hui  son  importance; 
car,  comme  tout  paraît  tendre  à  se  renou- 
veler, il  faut  qu'on  sache  que  le  christia- 
nisme est  le  principe  du  renouvellement. 
Les  arts  surtout  ne  peuvent  échapper  au 
matérialisme  qui  les  a  rongés  si  long-temps, 
qu'en  se  réfugiant  dans  la  religion  du  ppi- 
ritualisme.  Là  ils  retrouveront  la  vie  , 
parce  que  là  seulement  est  le  foyer  de  l'in- 
telligence. 

Or,  n'est-ce  pas  une  chose  remarquable 
de  voir  ce  modvement  se  réaliser  comme 
à  l'insu  de  l'art?  Pour  celui  qui  étudie  le 
siècle  dans  son  intimité ,  et  qui  a  le  courage 
de  pénétrer  au  travers  de  ses  passions  bouil- 
lonnantes ,  c'est  un  profond  sujet  d'admi- 
ration de  contempler  le  travail  secret  qui 
se  fait  dans  toutes  les  idées.  La  Providence 
est  grande  :  elle  fait  servir  les  erreurs 
mêmes  à  ses  desseins ,  et  les  longs  égare- 
mens  de  la  pensée  humaine  la  ramènent 
incessamment  à  la  vérité. 

Partout  où  une  inspiration  poétique  se 
produit ,  le  christianisme  reparaît.  Partout 
où  l'art  est  sublime,  quelque  chose  de  la 
religion  se  manifcete.  C'est  ce  qui  se  re- 
marque aujourd'liui  dans  les  créations  de 
l'esprit.  Et  ceci  est  d'un  grand  présage  pour 
la  révolution  morale  qui  travaille  lemonde. 
Si  cette  révolution  ,  comme  tout  l'in- 
dique,  va  pleinement  au  christianisme  , 
ce  sçra  la  plus  merveilleuse  de  toutes  colles 
qui  ont  marqué  l'histoire  des  intelligences. 
Car  il  faut  bien  reconnaître  que  jusqu'ici 
l'art  n'a  pas  été  chrétien  complèt'^'ment. 
Le  christianisme  a  transformé  l'art  ;  il  l'a 
modifié,  il  l'a  élargi.  Mais  l'art  a  toujours 
gardé  quelque  chose  qui  le  ramenait  à  des 
élémens  disparates.  U  était  grec ,  romain, 
Supplément. 


StfPi'LEMËNT    A    LA    DOMINICALE    DU    b    JANVIER , 


im 


idolâtre  .  ave^c  des  pensées  chrétiennes.  Ce 
n'était  pas  là  un  principe  véritable  de  dé- 
veloppement. L'art  a  pu  souvent  être  ingé- 
nieux -,  mais  comme  il  a  manqué  d'unité 
dans  l'inspiration ,  ses  efforts  se  sont  appli- 
qués à  des  combinaisons  d'imitation  pé- 
nible. Il  n'a  pas  été  original  parc  e  qu'il 
n'était  pas  simple  ,  et  il  n'était  pas  simple 
parce  qu'il  n'était  pas  chrétien. 

Qui  ne  voit  d'ailleurs  que  le  cbristia - 
nisme  a  changé  complètement  la  passion 
humaine ,  ce  grand  ressort  des  créations 
de  l'esprit  !  Hors  du  christianisme  la  pas- 
sion n'a  point  de  frein  ,  si  ce  n'est  peut- 
être  le  bourreau,  et  encore  la  passion  vit 
malgré  le  bourreau  ,  qui  tue  le  corps  , 
mais  ne  tue  point  la  chaîne  de  l'amour.  Il 
s'ensuit  que  la  passion  s'épanche  au-de- 
hors  libre  et  sans  combats  ,  et  ainsi  elle 
n'est  point  dramatique  ,  elle  n'est  pas  in- 
téressante ',  elle  n'est  que  violente  ,  hi- 
deuse ,  atroce  ,  suivant  les  objets  qu'elle 
poursuit.  La  passion  chrétienne  au  con- 
traire est  une  passion  qui  se  débat  ,  qui 
mord  le  frein ,  qui  le  brise  quelquefois  , 
et  quelquefois  s'assouplit.  De  là  des 
agitations  intérieures  ,  des  mouvemens 
précipités  et  contraires  ,  c'est-à-dire  de 
la  poésie  ;  car  la  poésie  n'a  que  faire  de 
la  passion  qui  s'échappe  sans  être  con- 
tenue ;  c'est  la  passion  de  l'état  sauvage  ; 
mais  elle  a  besoin  de  la  passion  qui  rugit 
sous  la  main  de  Dieu-,  c'est  la  passion  de  la 
société  morale  et  civilisée. 

Le  christianisme  serait  donc  la  plus  pro- 
fonde source  d'inspiration,  pour  l'art  , 
quand  bien  môme  tout  se  réduirait  à  l'em- 
ploi de  la  passion  contenue  comme  élé- 
ment poétique. 

Mais  il  y  a  uue  passion  que  le  christia- 
nisme vivifie  ,  exalte  ,  cette  passion 
n'est-elle  pas  le  sublime  pour  l'art  I 

Hors  du  christianisme  la  vertu  ,  l'a- 
mour ,  la  piété  ,  Thumanité  ,  le  dévoue- 
ment j  le  sacrifice  ,  sont  autant  de  termes 
imaginaires  ,  et  cependant  c'est  îà  toute  la 
poésie  ,  tout  l'art  ,  tout  le  beau  humain. 
De  sorte  qu'il  ne  se  coiiçoit  pas  que  Tes- 
piit  moderne  ne  so  soit  pas  jo<é  tout  entier 


dans  ces  magnifiques  inspirations.  Il  n'y  a 
rien  de  semblable  dans  aucune  mytholo- 
gie poétique.  C'est  la  grandeur  ,  la  beauté 
céleste  ,  rendue  visible  à  la  terre.  C'est  la 
perfection  idéale  ,  dépouillée  des  formes 
vulgaires  de  l'humanité.  Combien  donc  il 
y  avait  dans  cette  poésie  de  nouveautés 
cachées  !  Combien  elle  eût  élevé  l'art  mo- 
derne au-dessus  de  l'élégant  matérialisme 
de  l'antiquité  I  Tout  cet  avenir  nous  reste  y 
si  nous  redevenons  chrétiens  ,  et  l'époque 
présente  sera  la  plus  grande  de  toutes  les 
époques  dans  l'histoire  de  l'intelligence  , 
si  elle  nous  sert  de  passage  à  un  mouve- 
ment d'idées  où  le  christianisme  puisse  s'é- 
taler pleinemet. 

Il  y  a  nécessité  à  suivre  ce  penchant ,  et 
tout  y  pousse  le  monde.  Le  matérialisme 
est  tombé  ,  et  si  bien  tombé,  que  l'art  qui 
n'est  pas  chrétien  encore  se  fait,  comme 
nous  l'avons  dit  d'abord,  un  spiritualisme 
de  convention  ,  prenant  le  sabbat  pour  le 
paradis  ,  des  horreurs  pour  des  démons  , 
des  farfadets  pour  des  anges.  Plaisant  spi- 
ritualisme I  mais  qui  indique  le  besoin 
profond  de  l'esprit  humain.  Il  y  a  même 
des  auteurs  qui  vont  au  christianisme 
sous  un  autre  nom  -,  ils  vont  au  néo-chris- 
tianisme ,  comme  ils  disent.  Plaisant  neo- 
christianisme  encore  !  mais  qui  indique  de 
même  la  destinée  invincible  de  la  religion, 
laquelle  sera  maîtresse  de  l'art ,  si  l'art  ne 

doit  pas  périr. 

En  cela  ,  les  fantaisies  de  l'école  mo- 
derne auront  servi  â  quelque  chose,  ne  fût- 
ce  qu'à  faire  sentir  davantage  la  nécessité 
de  rendre  l'art  spiritualiste,  c'est-à-dire  de 
le  rendre  chrétien.  Car  l'art  ne  s'arrêtera 
pas  à  un  juste- milieu  de  spiritualisme  , 
à  un  juste  milieu  où  il  n'y  ait  que  des 
chimères ,  des  monstres ,  des  rêveries.  L'art 
suivra  sa  loi  naturelle ,  qui  est  de  tendre 
aux  réalités  les  plus  inconnues  et  les  plus 
mystérieuses  :  il  ira  ainsi  à  son  développe- 
ment complet. 

Le  développement  complet  de  l'art,  c  est 
le  christianisme.   Là  il  trouve  ses  applica- 
tions universelles:  applications  a  la  poésie 
!    et  au  drame ,   par  la  passioa  intime  qui 


186 


TLX    DO-¥J!KICAï.E, 


ijoailionne  daus  les  entrailles  de  rhomme; 
applications  à  la  morale  et  à  la  philosophie 
par  la  loi  générale  des  êtres  ,  et  par  la  solu- 
.iion  du  mystère  profond  de  la  liberté  et  du 
commandement;  applications  mêmes  aux 
créations  matérielles  de  l'intelligence,  à  la 
peinture  ,  à  la  musique,  ù  Farchitecture 
surtout  ,  par  un  type  de  grandiose  qui 
perce  les  voûtes  du  ciel ,  et  qui  ne  s'est  yu 
nulle  part  ailleurs. 

V  présent,  que  l'art  matérialiste  dispute 
'-^^ncore  quelques  jours  au  christianisme, 
rette  prééminence  obligée ,  invincible,  il 
ne  fera  que  prolonger  le  ridicule  qui  déjà 
il  fait  justice  de  ses  combinaisons  et  de  ses 
^^fîbrts. 

Los  hommes  des  temps  modernes  se  sont 
^singulièrement  mépris.  Ils  n'ont  pas  vu, 
tant  ils  avaient  de  préoccupation  dans 
l'esprit ,  que  porter  le  matérialisme  dans 
rintelligence, c'était  vculoir  créer  l'absurde, 
{.a  simple  contradiction  des  mots  eût  dû 
■«Hrc  une  leçon.  Le  matérialisme  ,  c'est 
l'absence  de  l'intelligence ,  c'est  l'absence 
^le  l'art,  c'est  l'absence  de  la  poésie:  d'où  il 
suit  que  le  comble  de  l'intelligence  de  l'art, 
de  la  poésie,  c'est  le  christianisme. 

Qui  est-ce  qui  changera  cette  simple  loi 
■d'ordre  logique?  Si  ou  la  pouvait  faire 
disparaître,  la  barbarie  arriverait  aussitôt. 
La  barbarie,  c'est  le  matérialisme  pur. 
Ainsi  ^  pour  aller  au  progrès ,  soyons  chré- 
tiens j  soyons  chrétiens,  pour  être  artistes, 
pour  être  poètes ,  pour  être  grands  ,  pour 
4-tre  sublimes  dans  tous  les  genres  de  créa- 
hons. 

l.o  cliristianisme  est  la  loi  de  l'intelli- 
gence, il  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  dans 
la  nature  morale.  Le  faire  revivre  dans  les 
iJmes,  c'est  donc  rajeunir  le  monde,  c'est 
3'enouvelcr  l'humanité ,  c'est  raviver  le 
îjénie. 


SALNT  JEAi\  CHRYSOS'IOME. 

(DeuiiJme  article.) 

iVous  avons  déjà  vu  le  retour  tictorieux 
de  St.  Jean  Clirysostôme  après  son  exil.  Le 
peuple    Tel  au  devant   de  son  évoque  ea 


poussant  des  cris  de  joie,  les  Arierts  vain- 
cus se  calment  un  instant;,  mais  bientôt  ils 
relèvent  la  tête,  encouragés  par  Timpéra- 
tricciEudoxie.  Le  faible  empereur  qui  avait 
rendu   Chrysostôme  à  son  église,  décide 
qu'il  en  sera  arraché  une  seconde  fois.  On 
arrête  en  même  temps  que  le  saint  n'en- 
trera pas  dans  la  cathédrale   le   jour  de 
Pâques.  A  cetefï'et  les  soldats  le  tiennent  en- 
fermé   dans   sa  maison.    L'Empereur,    cet 
homme  injuste  et   timide  ,    qui   craignait 
un  second  tremblement  de    terre,  n'osait 
chasser  Chrysostôme  de  la  ville.  Sur  Len- 
trefaite  arrive  le  jour  de  Pâques,  jour  d'im- 
portante solennité.  L'autel  est  paré,  l'église 
est  remplie  ,  tout  s'ébranle ,  l'évêque  seul 
ne  vient  pas!  Où  est-il   cet  homme  si  res- 
pecté et  si  redouté  ?  Où  est  sa  parole  puis- 
sante? Comment  la  fête   sera-t-elle  com- 
plète, si  cette  bouche  d'or  ne  jette  pas  aux 
peuples  les  trésors  de  sa  parole?  Aussitôt  le 
peuple  s'inquiète  et  gronde.    Les  évêques 
attristés  se  rassemblent  et  vont   en  corps 
trouver  l'empereur    et  l'impératrice,  les 
priant  avec  des  larmes,  de  leur  prêter  au 
moins  leur  évêque  pour  la  Pàque.  Vœux  su- 
perflus I   larmes  inutiles!  Alors  le  peuple 
s'assemble;  les  évêques  réunissent  les  caté- 
chumènes dans  le  bain  public.  Les  églises 
sont  désertes;  l'empereur,  qui  se  rend  aux. 
saints  mystères,   ne   trouve  personne,  ni 
pour  les  célébrer  ,  ni  pour   les  [entendre. 
11     arriva     que    l'empereur    envoya     ses 
gardes  pour  forcer  le  peuple  de  se  rendre  à 
l'église.   Tout  ceci  est  dramatique  au  plus 
haut  degré. 

Voici  donc,  obéissant  à  l'empereur,  que 
six  cents  soldats  de  la  Thrace,  hommes  sau- 
vages et  païens  ,  se  précipitent  l'épée  à 
la  main  sur  les  catéchumènes.  Leur  chef 
tombe  sur  les  prêtres  et  les  frappe  à  coups 
de  bâton  ;  l'eau  préparée  pour  le  baptême 
est  renversée  ;  les  femmes  s'enfuient  éper- 
dues et  sans  voiles  ;  les  prêtres  et  les  dia- 
cres en  habite  sacerdotaux  remplissent  1er, 
rues;  l'auteî  est  profané;  les  vases  sacrés 
sont  mis  au  pillage;  mais  personne  ne  con- 
sentit à  Tenir  prier  à  l'autel  où  priait 
l'empereur.  Cependant  la  Tille  jeropjissait 


LA    r>OMimCi.'Lf-> 


4S7 


Vair  (le  ses  cris  :  J^endez-nou^  Jeau,  notre 
.^ahii  Pash'ur  l 

Pour  augmenter  reflet  de  ce  drame,  on 
raconte  que  le  lendemain  de  cet  épouvan- 
table jour  de  Pâques,  l'empereur  étant 
sorti  de  la  ville  trouva  la  campagne  rem- 
plie d'hommes  vêtus  de  blanc.  C'étaient  les 
catéclium<''nes  qui  fuyaient  sa  colère,  et 
qui  aimaient  mieux  s'assembler  en  plein 
air  que  de  remplir  les  églises  que  profanait 
sa  présenre.  Quelle  loyale  et  noble  résis- 
tance, que  celle  de  ces  chrétiens  l 

A  cette  vue,  l'empereur  ne  contient  plus 
sa  colère.  î.es  désordres  de  la  veille  ne  lui 
suffisaientpas:  il  détache  ses  gardes  païennes 
contre  les  chrétiens  en  habits  de  nouveaux 
baptisés,  qui  n'opposent  aucune  résistance • 
Cejour-lù  comme  la  veille,  les  farouches 
soldats  firent  leur  devoir.  Ils  se  jetèrent 
brutalement  au  milieu  de  ces  hommes  sans 
ilélensc  ;  ils  frappèrent  avec  le  fer  :  le  sang 
coula.  Ils  arrêtèrent  ceux  qui  ne  furent 
pas  tués  -,  ils  séparèrent  l'enfant  de  sa  mère, 
la  femme  de  son  mari  ;  ils  furent  impi- 
toyables comme  leur  empereur.  Mais  ces 
tristes  rigueurs  ne  purent  faire  que  les 
chrétiens  se  laissassent  abattre.  Plus  ils 
étaient  battus  et  plus  haut  ils  redemandaint 
leur  évèque.  Partout  dans  les  murs,  hors 
.des  murs  ,  ce  n'étaient  que  bourreaux  qui 
frappaient,  qui  brûlaient,  qui  mutilaient  des 
chrétiens  ,  et  partout  encore  au  milieu  du 
supplice  on  entendait  ce  noble  cri  des  chré- 
tiens :  Jieiidez  -  noue  Jean  ,  no/re  saint 
évèque  1 

Voilà,  il  faut  le  dire,  la  plus  étonnante 
opposition  que  jamais  un  peuple  ait  faite 
aux  volontés  de  son  maître.  On  le  frappe,  I 
on  le  pille,  on  le  tue  -,  le  peuple  reste  ] 
dans  son  obéissance ,  mais  aussi  dans 
sa  volonté.  U  pousse  le  même  cri  tou- 
jours aux  oreilles  du  tytan  furieux;  il  ne 
«;ède  pas,  il  va  toujours  où  il  veut  aller 
jusqu'à  ce  qu'il  meure. 

Cette  opposition  chrétienne  dura  qua- 
ïante  jours  depuis  Pâques  jusqu'à  la  Pente- 
côte, et  pendant  quarante  jours  on  attenta 
plusieurs  fois  à  la  vie  del'é  vêque.Un  homme 
qui  paraissait  atteint  cle  foliC;   s'approcha   j 


de  lui;,  et  leva  un  poignard  pour  le  tuer  j 
le  peuple  allait  déchirer  cet  ho .iime  quand 
l'évêque  l'arracha  de  ses  mains.  \]n  autre 
jour,  un  homme  de  l'Empereur  voulut  ar- 
rêter l'évêipe;  mais  comme  il  levait  la 
main  pour  le  saisir,  cet  homme  fut  jeté  par 
terre  d'un  coup  de  poignard.  Un  autre 
homme  cria  au  mfurtre,  il  tomba  frappé  à 
son  tourj  il  y  en  eut  sept  qui  tombèreu^t 
ainsi  les  uns  après  les  autres  pour  avoir 
voulu  crier  au  meiirlrel  C'était  une  justice 
invisible,  partout  présente,  la  justice  de 
tout  un  peuple  qiii  veillait  ainsi  sur  les 
jours  de  St.  Jean.  iVuit  et  jourle  peuple  en 
armes  montait  la  garde  autour  du  palais 
épiscopal. 

Voyant  que  nul  supplice  n'y  faisait,  et 
qu'il  n'y  avait  pas  de  poignards  assez  longs 
pour  atteindre  Jean  Chrysostôrae,  l'empe- 
reur lui  ordonna  de  sortir  de  la  ville  une 
seconde  fois.  L'évêque  obéit  :  il  lit  seller 
son  cheval  et  il  sortit  à  la  dérobée,  la  nuit, 
ne  voulant  pas  que  le  peuple  le  vît  partir. 
Un  tremblement  de  terre  avait  signalé  son 
premier  exil,  à  son  second  exil  le  feu  prit 
à  Sainte- Sophie  et  au  sénat.  «  11  sembla, 
»  dit  un  historien  contemporain,  que  le 
»  feu  du  Ciel  étant  venu  chercher  Chrysos- 
»  tome  dans  la  chaire,  et  ne  l'ayant  pas 
»  troHvé,  il  la  consuma  toute  et  de  là  s'é- 
»  tendit  sur  Tau  tel  et  sur  le  temple,  disant 
»  tout  haut:  Où  donc  est  le  Saint  que  y: 
»  cherchais?» 

A  la  nouvelle  de  ces  désastres,  l'empe- 
reur qui  les  redoutait  avant  d'en  avoir  été 
témoin,  refusa  d'y  croire.  Il  redoubla  de 
supplices.  Il  mit  à  la  question  les  chrétieas 
les  plus  éminens.  Bientôt  il  trouva  queChry- 
sostôme  n'était  pas  assezloinàiNicée, il  l'exila 
dans  les  déserts  du  mont  Taurus.  La  mar- 
che était  longue,  la  chaleur  insupportable. 
Pendant  soixante-et-dix  jours  que  dura  le 
voyage,  le  saint  évêque  fut  en  proie /l  la 
soif,  à  la  lièvre,  à  la  fatigue,  à  toutes  les 
misères.  Quel  triste  spectacle  !  Partout  sur 
son  passage  les  moissons  étaient  brûlées,  les 
maisons  étaient  renversées.  î^a  famine  as- 
sise sur  des  ruines  ,  régnait  encore  sur  ces 
coafms  de  la  puissance  impériale  dévolue 


^88 


aux  barbares,   en  attendant  que  les  bar- 
bares vinssent  tout  prendre.  Ce  furent  là 
autant  d'occasions  de  charité  que  l'évêque 
Jean  ne  laissa  pas  échapper.  ïl  porta   le 
pain  des  hommes  et  le  pain  de  l'Evangile 
dans  ces  déserts,  En  même  temps,  il  conso- 
lait ses  amis  de  Constantinople.    Mais  il 
n'était  pas  au  bout  de  ses  misères.  I/em- 
pereur  trouva  eocore  qu'il  était  trop  près 
de  lui,   il  ordonna  qu'on  l'exilât  sur  les 
confins  du  Pont-Euxin.Ce  nouveau  voyage 
dura  trois  mois-,   les  deux  soldats  qui  l'es- 
cortaient avaient  ordre  de-|hiiter sa  marchect 
de\e  Jaire  mourir  d'épuisement  et  de  fa- 
ligue;  le  supplice  était  atroce. Onchosissait 
pour  le  fil  ire  marcher  les  temps  de  pluies 
et  d'orage;  plus  les  chemins  étaient  mauvais 
plus  on  hâtait  les  pas  du  vieillard.  La  pluie 
tombait  à  lorrens,  sa  tête  nue  et  dépouillée 
retombait  sur  sa  poitrine  -,  enfin,  dans  une 
méchante  bourgade,  non  loin  d'une  église 
dédiée  à  St.  Lucien  d'x\ntioche,  évêque  et 
martyr.  St.  Jean  Chrysostôme  tomba  ac- 
cablé, n'en  pouvant  plus.  Il  sentit  que  sa 
fin  était  proche.  U  se  dépouilla  du  peu  qui 
lui  restait  pour  le  donner  aux  pauvres,  puis 
51  mourut  le  plus  pauvre  et  le  plus  aban- 
donné des  hommes,  lui  ce  grand  saint,  lui 
ce  grand  homme,  lui  cet  orateur  puissant, 
qui  surpassa  Démosthènes,  et  qui  n'a  été 
égalé  que  par  Bossuet. 

Telle  est  la  vie  de  St.  Jean  Chrysostùme. 
Il  n'avait  que  soixante-neuf  ans.  Il  mou- 
rut victime  d'un  schisme,  cette  chose  qui 
eût  perdu  l'Eglise,  si  l'Eglise  eût  pu  être 
perdue.  Il  mourut  pleuré  par  tout  un  peu- 
ple, comme  pas  un  roi  de  la  terre  n'a  été 
pleuré.  Il  mourut  le  représentant  de  la  li- 
berté de  son  temps.  St.  Jean  Chrysostôme  est 
une  des  gloires  de  l'Eglise  par  ses  vertus,  une 
des  gloires  de  l'humanité  par  son  génie.  Il 
est  à  la  fois  le  St.  Augustin  et  le  Bossuet  de 
l'Orient.  Il  fut  non-seulement  un  grand 
orateur,  mais  encore  un  grand  écrivain, 
un  grand  dialecticien,  un  grand  moraliste, 
un  grand  docteur.  Ses  homélies  dans  la 
ville  d'Antioche,  cet  œil  de  r  Orient,  sesho- 
~  mélies  sur  l'Evangile  de  St.  Mathieu,  sur 
les  premières  épîtres  de  St.  Paul,  un  grand 


LA    DOMINiCALE. 

nombre  de  ses  panégyriques  et  de  ses  ser- 
mons, ses  lettres,  autre  ressemblance  entre 
Bossuet  et  Chrysostôme,  sont  autant  de 
chefs-d'œuvre.Comme  interprète  des  saintes 
écritures,  St.  Jean  Chrysostôme  occupe  en- 
tre les  Pères  grecs  le  même  rang  que  St. 
Jérôme  occupe  entre  les  latins.  Quand  il 
traduit  les  saintes  Ecritures,  on  le  dirait 
animé  de  l'esprit  de  St.  Paul.  Il  résume  en 
lui  tout  seul  l'éloquence  de  l'Eglise,  dans 
son  présent,  dans  son  passé  et  dans  son 
avenir. 


ETUDES  HISTORIQUES , 

SOCIÉTÉ    PAÏENÎîE. 

Aujourd'hui  que  dix-huit  siècles  nous 
séparent  de  la  plus  étonnante  et  de  la  plus 
merveilleuse  révolution  qui  se  soit  jamais 
faite  dans  les  destinées  des  peuples ,  nous 
comprenons  mal  la  grande  œuvre  du  Chris- 
tianisme ,  ou  bien  nous  n'y  pensons  pas. 
Semblables  à  l'Arabe  vagabond  du  désert, 
nous  passons,  mornes  etjinsoucians,  devant 
cette  gigantesque  figure  du  catholicisme  qui 
se  dresse  dans  les  fastes  de  l'histoire,  comme 
il  passe  devant  ses  pyramides  sans  incli- 
ner la  tête.  De  celte  indiflerence ,  nous 
n'osons  pas  dire  de  dédain ,  deux  causei> 
nous  sont  connues. 

Presque  tous  les  écrivains  catholiques  se 
sont  figuré  l'histoire  comme  une  sorte  de 
journal  où  devaient  s'entasser  année  par 
année  les  événemens  survenus  et  les  faits 
accomplis.  Dans  cette  sèche  et  aride  no- 
menclature ,  vous  voyez  bien ,  il  est  vrai  , 
les  luttes  et  les  triomphes  de  l'Église,  le 
courage  divin  de  ses  martyrs  et  de  ses  con- 
i'esseursj  l'augélique  sainteté  de  ses  vierges 
et  de  ses  anachorètes-,  mais  vous  y  cher- 
cheriez en  vain  ces  hautes  considérations 
philosophiques  qui  ,  sans  être  hors  de  la 
portée  commune  ,  vous  font  toucher  du 
doigt  l'action  envahissante  du  Christia-^ 
nisme  sur  la  société  païenne  et  toutes  les 
phases  de  ce  long  drame  où  l'humanité 
vaincue  vient  tomber  au  pied  de  la  croix. 
Tandis  que  les  historiens  laissaient  cette 


LA.   t>OMÏÎ\rCALE. 


■189 


belle  et  importante   tàclie  aux  écrivains 
ascétiques  que  les  gens  du  monde  ne  lisent 
pas  ou   lisent  peu ,  recelé   philosophique 
organisait  un  plan  d'attaque  qui  étonne  en- 
core   aujourd'hui   tant    il    renfermait   de 
machiavélisme,  il  y  eut  donc,  de  la  part 
de  cette  dernière,  comme  une  grande  cons- 
pira lion    historique  -,  on    se    rua    contre 
les  siècles  passés  dont  on  défigura  toute  la 
physionomie ,  qu'on  travestit  en  costume 
burlesque  et  i.jnoble.   On  ne   nia    pas ,  si 
vous  voulez,   que  le  Christianisme  eût  été 
bon  à  quelque  chose  j  on  lui  faisait  cette 
grâce;  mais  on  jetait  tant  de  sarcasmes  sur 
ses  lois,  sur  ses  institutions  ,  sur  ses  prêtres 
et  sur  ses  mystères,  qu'un  moment,  on  se 
prit  à  le  regarder  en  pitié.  Ce  délire  a  cessé 
et  l'école    encyclopédiste  croule  de  tou- 
tes paris  comme  un  mauvais  édifice  ctui 
j>êne  et  dont  on  disperse  les  débris.  D'autre 
côté,  les  historiens  catholiques,  abandon- 
nant les  anciennes  voies,  sont  entrés  dans 
des  voies  nouvelles  ,  et  plus   appropriées 
aux  besoins  et  à  la  tendanee  de  l'époque. 
Ces   réflexions    préjudicielles    n'étaient 
peut-être  pas  hors  de  propos  avant  de  com^ 
mencer  à  jeter  un  coup  d'oeil ,  nécessaire- 
ment rapide,  et  par  cela  même  incomplet 
quelque  peu  ,  sur  l'histoire  sociale  et  poli- 
tique du  Christianisme.  Avant  tout,  il  im- 
porte   de  préciser    son    point  de  départ, 
comme  de  dénoncer  son  but.  Tn^ous  espé- 
rons arriver  à  la  démonstration   complète 
de  ceci ,  à  savoir  qu'isoler  le  catholicisme  de 
l'histoire  de  la  société  européenne,  comme 
fait  social  et  comme    fait  politique,  c'est 
nier    impudemment  toute    histoire-,     que 
le  Christianisme  est  au  contraire  la  seule 
loi  qui  retrempa  le  monde,  le  seul  ianal 
qui  guida  les  peuples,  lorsque  la  barbarie 
était  là  qui  empoi  tait  tout  ensemble  et  je- 
tait dans  le  même  chaos  mœurs,  beaux- 
arts  ,  lois  et  liberté. 

L'humanité  ne  s'agite  point  au  hasard: 
il  existe  pour  elle  une  loi  de  développe- 
ment ,  comme  il  en  est  une  pour  l'individu. 
Et  cet  immense  travail  s'opère  lentement 
et  d'une  manière  invisible,  jusqu'au  mo- 
-  çaent  oA  la  société  renouvelée  tout  entière, 


laisse  évidente  à  tous  l'action  delà  loi  pro- 
videnlielle,  et  l'enqn-einte  de  la  main  di- 
vine. £t  toujours  s'ourdit  en  silence  cette 
trame  mystérieuse,  sans  cesse  brisée  par 
l'homme,  sans  cesse  renouée  parla  Provi- 
dence ,  combat  perpétuel  entre  l'imperfec- 
tion humaine  et  la  bonté  divine. 

Pour  nous  catholifjues  ,  l'histoire  du 
genre  humain  n'est  pas  autre  chose  que 
l'histoire  du  christianisme,  dans  le  sens  le 
plus  étendu.  Son  point  de  départ  est  Phu- 
manilé  déchue-,  son  terme,  la  restauration 
de  l'humanité  déchue-,  la  première  de  ses 
époques,  c'est  1  homme  pécheur;  la  seconde, 
l'homme  racheté ,  c'est-à-dire  la  société 
païenne  ,  puis  la  société  chrétienne. 
Esquissons  rapidement  la  première  pour 
arriver  à  la  seconde;  car  il  faut  bien, 
pour  montrer  la  tâche  accomplie  par  la  loi 
nouvelle  ,  soulever  un  peu  les  haillons  de 
l'ancien  monde.  Et  sans  remonter  trop 
haut ,  sans  chercher  par  quelles  nuances  et 
par  quelle  gradation  Puni  vers  en  était 
arrivé  à  cette  situation  où,  comme  dit 
Bossuet,  tout  était  Dieu  excepté  Dieu 
même,  posons-nous  au  moment  où  la 
société  païenne  est  le  plus  facile  à  saisir, 
parce  que  ses  formes  sont  le  plus  nettement 
et  le  plus  franchement  dessinées  et  caracté- 
risées, au  moment  de  la  promulgation  de 
l'Évangile. 

Lorsque  cette  lumière  se  leva  sur  l'Asie, 
Rome  ,  après  avoir  peuplé  le  ciel  et  la  terre 
d'innombrables  myriades  de  dieux  et  de 
demi-dieux  ,  ne    croyait   presque  plus  à 
aucun;  et  cette  lèpre  hideuse  d'un  athéisme 
pratique   s'était  infiltrée    dans  toutes   les 
veines  du  corps    social.  Cette   révolution 
s'élaii  faite  lentement  et   d'une  manière 
presque  imperceptible;  cardans  les  premiers 
temps  de  la  république,  la  religion  était 
placée  sous  la  sauvegarde  de  PÉtat ,  et  on 
y  croyait  comme  à  la  patrie.  Mais  vinrent 
les  Grecs,  peuple  fou,  léger,  inconstant, 
pétillant  de  saillies ,   de  sarcasmes  fins  et 
délicats,  avec  leur  mythologie  voluptueuse 
et   leurs   systèmes    de   philosophie  ,  qui , 
s'altaquant  à  la  gravité  romaine,  réalisèrent 
les  prédictions  de  Caton.  Dès-lors  le  seul 


490 


LA    DOMI?fICALE. 


frein ,  quelque  faible  qu'il  fut ,  se  trouva 
brisé.  Dès  le  temps  deScipion,  Lucile,  le 
premier  satirique  de  Kome,  se  moquait 
des  dieux;  plus  tard,  Lucrèce  écrivait, 
pour  dé(ja(jer  les  âmes  des  chaînes  delà 
religion  ,  et ,  disciple  passionné  d'Epicure, 
il  détruisait  toute  conscience  et  toute  liberté. 
Cette  molle  et  oisive  philosophie,  qui  ne 
Toit  dans  la  vie  qu'une  sensation  ,  augmen- 
tée de  tout  le  bagage  impur  des  passions 
que  soulevait  le  polythéisme  ,  une  fois  im- 
plantée dans  le  cœur  de  la  société  romaine, 
elle  la  gangrena  jusqu'à  n'en  faire  plus 
qu'un  cadavre-,  et  elle  y  trouva  bientôt  sa 
place.  De  ce  scepticisme  sortit  la  déprava- 
tion la  plus  profonde  qui  se  puisse  imaginer, 
puis  l'esclavage  le  plus  abject,  par  une 
conséquence  immédiate  et  nécessaire. 

Les  princes  donnèrent  le  signal  j  et  c'est 
à  la  fois  le  plus  étonnant  comme  le  plus 
épouvantable  tableau  que  celui  de  la  tur- 
pitude et  des  orgies  sanglantes  et  impures 
de  ces  maîtres  du  monde.  L'imagination  se 
refuse  à  remuer  ce  fumier  fétide  :  les  sales 
ombrages  de  Caprée,  où  s'éteignait  de  dé- 
Jjauche  l'impudique  vieillesse  de  Tibère j 
les  bacchanales  des  jardins  de  Claude  et  les 
prostitutions  de  Messaîine  j  Néron  dans  les 
bras  d'une  courtisane ,  en  condamnant  sa 
mère. 

Pendantquelesempereurss'abandonnaient 
ainsi  à  une  corruption  inouïe ,  les  grands, 
de  leur  côté,  serviles  imitateurs,  étaient 
vils  comme   le   maître   était    vil  ,    cruels 
comme  il  était  cruel ,   despotes  comme  il 
était  despote,  voluptueux  comme  il  était 
voluptueux.    Peut-être   y  avait-il  encore 
plus  de  dépravation  dans  les  masses  que 
chez  les  grands.  Ce  monde  d'esclaves  qui 
pullulaient  dans  TErapire  ,  y  avait  formé 
comme  une  société  à  part,  société  mélangée 
de  pratiques  bizarres,  de  mœurs  et  de  re- 
ligions diftércntcs,  où  chacun  apportait  sou 
tribut  de   folies,   de  superstitions,    et   de 
vices.  Puis  étaient  venues  les  religions  de 
l'Asie ,  les  mystères  d'Isis ,  avec  les  danses 
voluptueuses  de  l'Ionie,  toute  cette  cohue 
de    prêtres    asiatiques  ,    de     baladins  de 
l'Orient,  qui  ne  prêchaient  que  la  débauche. 


Bien  des  causes  conspiraient  donc  à  la 
ruine  des  mœurs  publiques,  et  le  cœur  se 
serre  de  dégoût ,  en  voyant  avec  quelle 
étrange  acharnement  on  s'était  précipité 
tête  baissée  dans  le  désordre.  A  ce  peuple 
gangrené  il  fallait  du  sang,  toujours  du 
sang,  jusque  dans  ses  fêtes,  les  convulsions 
et  le  râle  des  mourans  pour  le  faire  battre 
des  mains  :  tant  il  est  vrai  que  l'homme 
devient  cruel  à  mesure  qu'il  devient  vicieuxl 
On  jetait  des  hommes  dans  les  viviers  où 
s'engraissaient  les  murènes-,  on  acbetait  à 
grand  prix  le  plaisir  de  couper  une  tête. 
Et  toutes  ces  cruautés,  tout  cet  amalgame 
de  vices,  trouvaient  des  applaudissemens 
et  de  récho. 

Voilà  où  en  étaient  les  mœurs  publiques 
dans  les  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne; 
et  si  nous  avons  jusqu'ici  concentré  nos  re- 
gards sur  Rome  seule  ,  c'est  que  le  reste  de 
la  terre  nous  offrirait  le  même  spectacle, 
la  part  faite  aux  nuances  que  présentent 
les  peuples  dans  leur  individualité. 

Cet  effroyable  débordement  dans  les 
mœurs  ,  devait  avoir  pour  résultat  l'escla- 
vage public-,  car  la  liberté  est  un  fruit  qui 
ne  mûrit  bien  qu'aux  rayons  du  soleil  de 
justice-,  et  lorsqu'on  voit  passer  devant  soi 
Caligula  ,  Claude  et  Domitien  ,  on  conçoit 
de  prime  abord  que  la  liberté  devait  périr 
partout  où  ces  hommes  marquaient  l'em- 
preinte de  leurs  pas.  Ainsi  en  arrivait-il; 
et  c'est  ce  qui  rend  presque  inexplicable  la 
durée  pi'olongée  de  cet  empire  romain  qui 
avait  dépassé  depuis  si  long-temps  le  terme 
de  sa  décrépitude.  Tout  ce  qu'on  peut  dire 
de  mieux  et  de  plus  explicite ,  c'est  que 
cette  société  était  une  grande  usurpation 
sur  les  droits  de  l'individu.  Les  hommes  y 
jouaient  un  rôle,  mais  l'homme  n'en  jouait 
pas;  il  faisait  nombre  ,  unité  dans  le  pro- 
blême^  et  voilà  tout. 

Le  pouvoir  suprême,  d'abord  royal; 
puisré])ublicain,  était  revenu  se  concentrer 
sur  la  tête  d'un  seul ,  ou  plutôt  il  était  de- 
venu l'apanage  de  l'armée  qui  se  jouait  de 
la  couronne  comme  d'un  hochet  d'enfant. 
La  pourpre  impériale  n'était  plus  à  la  tin 
qu'une  bouffonnerie ,  une  sorte  d'enjeu  san- 


glant  poar  les  légions.  On  conçoit  que  dans 
ce  court  trajet  du  trône  aux  gémonies, 
bien  des  sortes  detyranniess'accumulasspnt. 
Et  le  reste  de  l'empire,  de  guerre  lasse, 
courbait  la  tête  devant  le  pouvoir  capri- 
cieux que  chaque  semaine  voyait  éclore , 
acceptant  la  honte  et  les  chaînes  comme 
une  nécessité ,  comme  un  pis-aller,  sans 
qu'une  voix  s'élevât  pour  protester  au  nom 
de  làdignité  humaine  outragée.  La  hiérar- 
chie de  tout  l'empire ,  émanée  du  même 
principe ,  présentait  une  elïroyable  grada- 
tion de  pouvoirs  subalternes,  qui,  tendant 
tous  au  même  but,  arrivaient  tous  au 
même  but ,  tuaient  la  conscience ,  et  étouf- 
faient jusqu'à  la  pensée  de  la  liberté.  Aussi 
vous  en  chercheriez  vainement  la  trace 
dans  ce  monde  romain  qui  se  débat  et 
s'épuise  pendant  quatre  siè<'les  dans  le  lit 
de  son  agonie.  Elle  n'existait  ni  dans  le 
principe  de  la  constitution ,  ni  dans  la  fa- 
mille •,  hôte  incommode ,  on  l'avait  bannie 
de  la  cité,  comme  du  foyer  domestique; 
et  chassée  du  monde,  elle  était  allée  re- 
prendre sa  place  dans  les  cieux ,  en  atten- 
dant le  moment  marqué  par  la  Provi- 
dence. 

Si  nous  avons  été  bien  compris  jusqu'ici, 
on  aura  vu  que ,  dans  cette  société  ro- 
maine sur  laquelle  nous  avons  coacentré 
nos  réflexions,  parce  que  nous  l'avons  con- 
sidérée comme  le  type  des  sociétés  qui  se 
partageaient  le  globe  à  l'époque  dont  nous 
parlons  ,  on  aura  vu ,  disons-nous ,  qu'elle 
présentait  deux  caractères  bien  saillans:  la 
corruption  des  mœurs  publiques  ,  et  le 
despotisme  le  plus  dégradant.  Sillonné 
jusqu'au  vif  par  ce  double  chancre  de 
dissolution ,  le  monde  allait  périr  si  qviel- 
que  principe  dévie  ne  ranimait  ce  cadavre 
éteint  et  flétri.  Le  christianisme  seul  eut 
cette  puissance.  L'homme  était  profondé- 
ment pervers  ,  il  le  purifia;  l'homme  était 
esclave,  il  l'émancipa,  dans  la  cité,  comme 
dans  la  famille,  comme  citoyen  et  comme 
homme-,  et  c'est  ainsi  qu'il  accomplit  sa 
mission  sociale.  Mais  que  d'obstacles 
s'opposaient  à  ce  renouvellement,  à  cette 
régénération  de  l'humanité  !  et  pourtant  il 


LA   DOMINICALE.  ^g^ 

vint  à  bout  de  tout  ;  et  ce  fut  l'univers  qui 
se  lassa  le  premier:  dans  cette  lutte  de  la 
victime  et  du  bourreau  ,  ce  fut  le  bourreau 
qui  se  fatigua  le  premier. 


Les  Orphelins  du  Choléra. 

L'assemblée  de  charité  pour  les  orphe- 
lins du  choléra  avait  attiré  à  Notre-Dame, 
samedi  dernier,  une  affluence  prodigieuse. 
Plus  de  trois  heures  avant  l'heure  fixée , 
la  foule  avait  envahi  la  vieille  cathédrale, 
ordinairement  si  déserte.  C'est  qu'on  allait 
entendre  ,  pour  la  première  fois  depuis 
i85o,  monseigneur  l'archevêque  dans  la 
chaire  de  la  métropole!  Et  toute  cette  foule 
attendait  dans  un  religieux  silence  le  mo- 
ment où  l'auguste  prélat  viendrait  lui  par- 
ler de  charité,  viendrait,  comme  Vincent 
de  Paul,  lui  montrer  de  petits  orphelins, 
et  lui  dire  :  Les  lalsserez-vçus  mourir  de 
froid  et  de  faim  sur  les  places  publiques? 
Vous  savez  tous  l'éloquence  du  pieux  pon- 
tife, cette  éloquence  douce  et  insinuante 
qui  coule  avec  tant  d'abandon  et  de  pu- 
reté-, cette  éloquence  nourrie  des  divines 
Ecritures  et  des  œuvres  des  Pères.  JVouS 
l'avons  retrouvée,  dans  celte  circonstance, 
toujours  aussi  belle  et  aussi  entraînante. 
Nous  rendrions  difficilement  compte  des 
émotions  qui  captivaient  l'immense  audi- 
toire, et  le  tenaient  comme  suspendu  à  la 
bouche  du  pieux  orateur.  Le  sujet  était  le 
bonheur  du  ciel.  Nous  citons  quelques 
fragraens  : 

«  Désirer  et  rechercher  le  ciel,  c'est  la 
»  grande  affaire  de  l'homme,  c'est  toute 
))  la  vie  du  chrétien.  Au-delà  d'un  voyage 
»  de  quelques  jours  entre  le  berceau  et  la 
»  tombe ,  notre  âme  pressent  et  désire  un 
»  bonheur  sans  mélange  et  sans  fin.  L'es- 
)>  pérance  de  cet  avenir  meilleur  que  la  foi 
»  lui  révèle  ,  le  console  des  misères  et  des 
»  angoisses  du  présent.  Il  n'échappe  aux 
»  dangers  et  aux  séductions  qui  l'obsè- 
»  dent,  que  par  la  contemplation  de  l'é- 
>>  ternelle  et  ineffable  béatitude  promise  à 
)>  sa  fidélité. 


192 


LA    DOMINICALE. 


»  Tel  est  le  premier  enseignement  que 
»  l'Église  donne  à  ses  enCans.  Dès  le  malin 
»  de  la  vie,  dès  que  leur  intelligence  s'é- 
»  veille  aux  premières  lueurs  de  la  raison  , 
»  elle  les  avertit  que,  rois  déchus,  mais 
»  appelés  à  une  réhabilitation  glorieuse, 
))  ils  doivent  se  souvenir  de  leur  céleste 
»  origine,  et  ne  point  s'endormir  ici-bas. 
»  En  apprenant  à  connaître  et  à  bénir 
»  notre  Père  qui  est  dans  les  cieux , 
».  nous  avons  appris  aussi  que  la  patrie 
»  est  là  où  est  notre  père.  Avant  même 
»  que  le  cours  des  ans  eût  emporté  les 
»  rêves  de  bonheur  ,  illusion  du  jeune  âge, 
»  et  que,  fatigués  de  ne  rencontrer  sur 
^)  notre  route  qu'un  sable  aride  ou  des 
»  sources  amères,  nous  eussions  soupiré 
))  après  le  séjour  du  repos  et  les  fontaines 
»  d'intarissables  délices ,  les  leçons  de  la 
»  religion  avaient  devancé  celles  de  l'ex- 
»  périence.  Elle  nous  avait  dit,  et  sans 
»  cesse  elle  nous  répète  que  l'homme 
»  traverse  une  vallée  de  larmes,  et  que 
»  son  cœur  n'est  point  fait  pour  les  men- 
»  songères  félicités  de  ce  monde.  Toutes 
»  les  instructions  qu'elle  nous  prodigue, 
»  tous  les  secours  qu'elle  offre  à  notre  fai- 
»  blesse ,  toutes  les  instances  de  sa  charité, 
))  tous  les  avertissemens  de  sa  maternelle 
))  sollicitude,  ont  pour  objet  d'élever  nos 
»  pensées  et  de  guider  nos  pas  vers  la 
»  céleste  Jérusalem,  de  peur  qu'ils  ne  s'é- 
»  garent  dans  des  sentiers  de  perdition,  et 
»  que  nous  ne  trouvions  la  mort^  au  sein 
»  d'une  fatale  ivresse,  sous  les  tentes  de 
»  l'étranger. 

»  Tels, furent  aussi  les  enseignemens  de 
»  Jésus-Christ  durant  le  cours  de  sa  vie 
»  mortelle,  qui  était  elle-même  la  plus 
»  éclatante  des  instructions  pour  tracer 
»  aux  hommes  l'itinéraire  du  ciel.  Jus- 
»  qu'à  l'heure  de  sa  passion  par  laquelle  il 
»  leur  en  ouvrit  les  portes,  toutes  ses  pa- 
»  rôles  en  rappellent  le  souvenir,  indi- 
»  quent  le  chemin  qui  y  conduit,  célé- 
)>  brent  la  félicité  des  élus. 

»  ...Soit  qu'il  prescrive  des  devoirs,  soit 
))  qu'il  trace  des  règles  de  perfection  ,  c'est 
»  toujours  le  ciel  qu'il  ofîre  comme  récora- 


»  pense  de  la  vertu ,  comme  encourage- 
»  ment  aux  sacrifices.  Mais  il  est  une 
»  circonstance  de  la  vie  de  N.-S.  Jésus- 
»  Christ  qui  offre  un  rapprochement  trop 
»  frapjant  avec  celle  qui  nous  réunit  au- 
»  jourd'hui  dans  son  temple  ,  pour  que 
»  nous  puissions  la  passer  sous  silence. 
»  Lorsque  les  petits  enfans  se  pressaient 
»  autour  de  lui,  attirés  par  un  sourire  de 
»  paternelles  prédilections,  Jésus  voyant 
»  que  les  apôtres  s'offensaient  d'une  telle 
»  familiarité,  leur  disait:  Eu  vérité,  aucun 
»  de  vous  n'entrera  dans  le  royaume  des 
»  cieux,  s'il  ne  devient  semblable  à  l'un 
»  de  ces  petits,  c'est-à-dire  s'il  n'imite  leur 
»  candeur  et  leur  confiance,  s'il  ne  sait 
))  revenir  par  l'humilité  à  cette  simplicité 
»  de  cœur  qui  est  l'innocence  de  l'âge  viril, 
»  s'il  ne  se  fait  leur  frère  par  uns  sympa- 
»  thie  généreuse  et  une  charité  active  et 
»  dévouée. 

»  Vous  entretenir  du  ciel ,  chrétiens , 
»  c'est  donc  plaider  aussi  la  cause  de  ces 
))  orphelins  que  vos  secours  ont  déjà  tirés 
»  des  ondes  amères  et  du  fleuve  de  mort 
))  auquel  vous-mêmes  n'avez  échappé  que 
»  par  miracle  ,  mais  qui  attendent  encore 
»  de  vous  le  soutien  de  la  vie  que  vous  leur 
»  avez  conservée.  En  appelant  vos  pensées 
)>  et  vos  méditations  sur  un  sujet  si  élevé  , 
»  je  ne  crains  point  de  vous  distraire  de 
»  l'intérêt  que  vous  portez  à  ces  chers  en- 
»  fans,  dont  la  présence  parle  plus  élo- 
»  quemmeut  que  mes  paroles.  Du  haut 
»  des  montagnes  saintes,  voiis  les  verrez, 
»  non  plus  seulement  avec  un  r*^gard  ha- 
»  main,  mais  l'œil  de  la  foi.  Vous  com- 
»  prendrez  le  néant  et  la  vanité  de  vos 
»  richesses  comparées  à  celles  que  Dieu 
»  réserve  à  ses  élus ,  ou  plutôt  vous  com- 
»  prendrez  leur  inestimable  prix,  puisque, 
»  versées  dans  le  scindes  pauvres,  elles 
V  peuvent  vous  acheter  le  ciel.   » 

On  comprend  sans  peine  l'effet  que 
devaient  produire  de  telles  paroles  aux- 
quelles la  présence  des  prtits  orphelins 
prêtait  encore  une  nouvelle  énergici  Aussi 
le  pieux  prélat  a-t-il  obtenu  le  "succès  que 
sou  zèle  ambitionnait.  Il  était  à  craindre 


LA    DOMINICALE. 


que  ce  nouvel  appel  ne  trouvât  que  peu 
d'i'clio;  jamais  les  largesses  n'ont  été  si 
al)()udante;s.  La  quèle  s'est  élevée  à  près  de 
vlnt4  mille  francs.  On  a  jeté  dans  une  des 
bourses  trois  bagues,  et  dans  une  autre 
une  niontre  d'or  à  répétition. 

A  la  vue  de  tels  prodiges  de  la  charité 
chrétienne ,  on  ne  saurait  se  défendre  d'un 
doux  et  consolant  espoir.  Où  sont-ils  donc 
ces  prophètes  menteurs  qui  prédisaient  là 
ruine  de  noire  foi?  Voyez!  il  suffit  de  la 
voix  du  premier  pasteur,  pour  rassembler 
au  pied  de  la  chaire  de  vérité  plus  de  foule 
que  jamais  n'en  réunit  une  pompe  mon- 
daine, avec  ses  prestiges  et  ses  fascinations. 
Et  pourtant  qui  amène  là  celtq  foule?  un 
évêque,  et  de  pauvres  enfans  que  sa  cha- 
rité a  recueillis.  Et  c'est  pour  l'entendre  cet 
évêque  ,  c'est  pour  lui  donner  son  or,  que 
la  grande  basilique  peut  à  peine  contenir  le 
flot  de  peuple  qui  s'y  précipite  ,•  qui  est  là 
plus  empressé,  plus  serré  presque,  qu'il  ne 
l'était  le  jour  du  couronnement  de  l'em- 
perearî  Croyez-vous  qu'il  y  ait  par  le 
monde  un  club  philantroi)ique  qui  vaille 
cela?  Croyez- vous  qu'il  y  aurabi.n^desmo- 
mens  plus  doux  dans  la  vie  de  cette 
femme  qui  dépose  sa  bague  au  pied  de 
l'autel  en  offrande  à  l'orphelin?  A  l'œuvre 
donc,  charlatans  de  bienfaisance!  et  dites- 
nous  ce  que  vous  faites  que  la  religion  ne 
fasse  pas  mieux  que  vous! 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  M.  Piinicliouse,  nommé  évêque  de  Nilopolisel 
el  vicaire  a{X>sloli({«e  dans  l'Océaiiie,  est  parti  pour 
Rome,  où  il  doit  lecevoir  la  consécration  épisco- 
pale.  Il  est  accompagné  de  M.  lliJurion,  im  tle  ses 

,  confrères.  Trois  c^iilves  missionnaires  de  la  même 
congrégation,  MM.  Liausii,  Lavai  et  Carret,  se  sont 
embanpiés  récemment  à  Bordeaux  i)onr  le  Ciiili, 
d'où  ils  doivent  se  rendre  dans  les  îles  de  la  mer 
du  sud.  Le  premier   est  préfet  apostolique. 

—  Le  8  ilécenibrr,  Ttï.  l'évèqne  de  Rodiopotis, 
visiteiu-  apostolique  du  diocèse  de  Forli,  adminis- 
tra publiqiffement  dans  la  cathédrale  de  Forli  le 
sacrement  de  confirmation  à  cinq  jeunes  Suisses, 
soldats  dans  le  2<^  régiment  étranger,  qui  la  veille 
avaient  fait  leur  abjuration  du  calvinisme  entre  les 
maiiis  du  même  prélat  et  avaient  été  récoociliés  à 


^95 

l'Eglise  dans  la  chapelle  de  son  palais.  Leurs  noms 
sont  :  George  Moerscliel,  Philippe  Bovet ,  Jacques 
ïriten,  Jac(jues  Trost  et  Jean  Bibouv.  Tous  ont 
reçu  de  plus  à  la  confirmation  le  nom  de  Marie. 
Leur  parain  fut  le  chevalier  Freddi,  lieutenant- 
colonel  des  cai'abiniers  pontificaux.  Les  cinq  suisses 
assistèrent  ensnile  à  la  messe  soleimelle  ei  y  com- 
munièrent avec  ferveur.  M.  l'évèqne  adressa  en 
cette  occasion  au  peuple  une  homélie,  tant  sur  la 
fèie  de  la  C(mception,  que  sur  l'exemple  de  cou- 
rage que  venaient  de  donner  ces  cinq  élraugers  à 
tant  de  chrétiens  qui  profitent  si  peu  de  l'avantage 
d'avoh-  été  éclairés  des  liunières  de  la  vérité.  La 
conversion  de  ces  Suisses  est  due  au  zèle  de  M. 
l'abljc  Esslinger,  chapelain  du  régiment ,  qui  les 
a  instrnils  et  prépayés. 

—  A  Monlmoriilon,  une  admiiiisîraîiou  intolé- 
rante avait  supprimé  l'école  clu-élieune,  en  décla- 
rant qu'elle  nesoufirirait  pins  d'instituteurs  appar- 
tenant à  une  cougrégaliou  religieuse.  Mais,  depuis 
la  dernière  ioi  sur  l'instruction  primaire,  les  cailio- 
liqnes  de  la  ville  ont  redemandé  les  Frères.  Leur 
école  vient  d'èt'-e  ronveiMe,  et  dès  les  premiers 
joiirs  elle  a  réuni  22  élèves,  tandis  qu'il  n'en  est 
resté  <[c.e  19  à  l'école  nr.ûaellr. 

—  M.  l'évèque  de  Beauvais  a  rendu  une  ordon- 
nance sur  l'admission  dans  le  grand  séminaire.  Les 
élèves  des  petits  séminaires  ne  pourront  entrer  a;: 
gra;id  sans  subira  la  fin  de  leur  rhétonqiie  un 
examen  individuel.  Cet  examen  aura  [>our  objet  la 
religion,  le  français,  le  latin,  le  grec,  la  littérature, 
l'arithmétique,  l'algèbre,  la  géométrie,  la  géogra- 
phie, l'îiistoire,  et  principalement  l'iiisloire  ecclé- 
siastique et  l'histoire  de  France.  Les  élèves,  qui 
auraient  suivi  des  cours  de  langues  modernes  ou 
d'histoire  naturelle,  p;nnront,  d'après  leur  de- 
mande, être  interrogés  sur  ces  étndes  s'jpplémeu- 
taires  ei  s'acquérir  ainsi  des  titres  particaliers  à  la 
bienveillance  des  supérieurs. 

—  La  neuvaine  de  sainte  Geneviève  aura  lieu  à 
l'église  Saint-Elienne-du-î\Iont,  comme  les  années 
précédentes.  Le  2,  on  célébrera  solennellement  la 
fèie;  le  sermon  sera  fait  par  M.  l'abbé  Moret  , 
vicaire  de  la  paroisse.  Chaque  jonr  delà  neuvaine, 
il  y  aura  à  onze  heures  du  matin  une  grand'niesse, 
et  ensuite  une  exhortation  et  un  salut.  Le  soir,  à 
sept  heures,  il  sesa  donné  un  antre  salut,  lequel 
seia  suivi  d'un  sermon.  Les  offices  du  malin  seront 
célébrés  par  les  curés  de  plusieurs  pasoisses  de  la 
campagne,  et  ceux  du  soir  alternativement  par  le 
cleigé  des  paroisses  Saint-Nicoias-du-Ciiardonnet, 
Saint-Médard  ,  Saint-Eustaclie  ,  Notre-Dame-dt- 
Lorette,  des  Missions-Etrangères  et  Sainl-Rocli. 
La  fête  de  l'Epiphanie  est  remise  au  12 janvier; 
M.  Salaudre,.  vicaire-général,  ofiiciera  toute  la 
journée.  M.  Staudt,  ancien  maître  de  chapelle  du 
roi  d'Espagne,  louchera  l'oigue les  deux  diman- 
ches. 

—  Depuis  que  renseignement  est  libre  en  Bel- 


m 


LA    DOMINICALE. 


giqiie  ,  non  pas  en  théorie ,  comme  chez  nous , 
mais  en  réalité  ,  le  clergé  calholiqne  a  fait  les 
plus  louables  efforts  pour  multiplier,  en  faveur  de 
toutes  les  classes  ,  les  moyens  d'instruction.  Il  ré- 
sulte d'un  rapport  officiel  du  gouverneur  de  la 
Flandre  orientale  qu'il  y  a  niaintenaiil  ,  dans  les 
villes  de  cette  province  ,  27  établisssemens  d'ins- 
truction secondaire  ,  fréquentés  par  2059  élèves , 
tandis  qu'il  n'y  avait ,  en  1831»  ,  que  22  établisse- 
mens  et  t599  élèves.  L'iuslruction  primaire  n'a 
pas  fait  moins  de  iwogiès.  En  1830  ,  elle  ne  comp- 
tait ,  dans  la  même  province  ,  que  204  écoles  com- 
munales ,  439  écoles  privées  ,  et  29,021  élèves  en 
tout.  Au  mois  de  février  dernier ,  il  y  avait  déjà 
285  écoles  comnnmales  et  304  écoles  privées  ,  fré- 
quentées eusemble  par  45,601  élèves. 

Voilà  une  réponse  péremploire  à  ceux  qui  accu- 
sent le  clergé  catholique  de  vouloir  propager  l'igno- 
rance. Mais  sont-ils  donc  de  bonne  foi ,  et  se  ren- 
dront-ils à  l'cvidence  de  la  vérité  ? 

—  Au  milieu  de  la  réunion  amenée  aux  Tuileries 
par  le  désir  de  complimenter  Louis-Philippe  au 
jour  de  l'an  ,  on  remarquait  un  ecclésiastique  au 
maintien  grave.  Ce  prêtre  ,  c'était  le  curé  de  St- 
Germain-l'Auxerrois  ,  le  même  qui  donna  la  com- 
munion à  Marie-Antoinette  dans  les  cachots  de  la 
Conciergerie.  Il  venait  pour  demander  à  Louis- 
Philippe  qu'il  lui  fût  permis  de  rouvrir  son  église. 

M.  Rey,  évêque  d'Annecy  et  administrateur 

apostolique  de  Pignerol ,  a  doaiié ,  le  4  décembre, 
une  lettre  pastorale  relative  à  son  séminaire.  Il 
félicite  ses  diocésains  de  leur  zèle  pour  soutenir  cet 
établissement ,  et  entre  avec  eux  à  cet  égard  dans 
des  détails  qui  montrent  et  la  prudente  sollicitude 
du  pasteur  et  le  charilal)le  empressement  du  trou- 
peau à  y  répondre  : 

<i  Si  l'on  vous  objectait  que  notre  grand  séminaire 
a  déjà  reçu  des  dons.suiTisans  pour  ses  besoins ,  ré- 
pondez avec  franchise  qu'en  effet  cette  sainte  mai- 
son se  relève  de  ses  ruines  et  voit  renaître  peu 
à  peu  ses  ancieuiies  ressources  j  et  qu'en  particu- 
lier notre  \  énêrable  prédécesseur ,  après  avoir  fondé 
par  son  zèle  ce  précieux  établissement ,  l'a  encore 
dote  généreusement  de  la  plus  grande  partie  de 
son  héritage;  mais  ajoutez  bien  que  le  j);iL  princi- 
pal de  la  coUecle  est  pour  aider  les  nombreux  as- 
pirans  qui  suivent  les  cours  d'études  inférieurs  à 
celui  de  la  théologie  dans  les  divers  établissemens 
du  diocèse;  qu'il  est  très-peu  de  ces  élèves  qui  ne 
reçoivent  des  secours  sans  lesquels  ils  ne  pourraient 
achever  leur  carrière,  et  que  nous  ne  pourrions 
leur  fournir  sans  la  ressource  des  quêtes.  Ajoutez 
aussi  que  dans  notre  grand  séminaire  des  répara- 
tions, les  unes  très-nécessaires,  les  autres  très- 
utiles,  ont  occasionné  et  occasionneront  des  dé- 
penses bien  au-dessus  de  ses  ressources  ordinaires  : 
vous  en  jugerez  par  vous-mêmes,  nos  très-chers 
cooi)éraieurs ,  lorsque  vous  viendrez  à  l'occasion 


des  retraites  ecclésiastiques  jonir  des  améliwa- 
(ions  essentielles,  mais  coûteuses,  que  nous  avons 
dû  faire  pour  assurer  la  santé  de  nos  jeunes  lé- 
vites et  pour  leur  procurer  le  recueillement  aussi 
nécessaire  à  leur  piété  qu'à  leurs  études.  » 


Ilnssie.  — L'empereur  de  Russie  était  attendu  , 
le  14  décembre,  à  Saint-Pétersbourg,  de  retour 
de  son  voyage  à  IMoscou.  S.  M.  devait  immédiate- 
ment après  son  arrivée  accorder  la  première 
audience  publique  à  l'ambassadeur  extraordinaire 
du  grand  seigneur. 

Italie.  -  On  attend  à  Rome  le  prince  Borghèse, 
qui  s'était  établi  depuis  quelque  temps  en  France. 

On  assure  que  la  garnison  autrichienne  de  la 
Romagne  va  être  augmentée. 

On  dit  aussi  qu'il  vient  d'être  convenu  enti'C  le 
ëainl-Père  et  quelques  ambassadeurs  étrangers  , 
que  les  trouijes  continueraient  ,  pendant  quelques 
aimées  ,  à  séjourner  dans  les  états  pontificaux. 

Portugal.  —  Le  bateau  â  vapeur  ,  James  Watt , 
venant  de  Lisbonne  oîi  il  était  allé  débarquer  des 
troupes  pour  dona  Maria  ,  est  arrivé  à  Portsmouth 
le  28  décembre.  Les  nouvelles  qu'il  a  apportées 
•sont  du  22.  Oporlo  avait  été  attaqué  le  43  par  les 
troupes  miguélisies  ,  mais  sans  succès.  Le  colonel 
Peixoto  ,  appartenant  à  l'armée  de  don  Pedro  ,  a 
été  tué  dans  cet  engagement.  La  situation  militaire 
occupée  par  don  Miguel  est  des  plus  favorables  ; 
tout  le  midi  du  pays  est  ouvert  à  ses  opérations. 
Depuis  quelques  jours  ime  foule  de  jeunes  Pari- 
siens qui  ont  fait  partie  de  l'armée  de  don  Pedro 
arrivent  dans  la  capitale. 

Espagne.  —  Les  journaux  du  Midi ,  ceux  de 
Bayonne  ,  comme  ceux  de  Bordeaux  ,  s'accordent 
aujourd'hui  pour  présenter  l'insurrection  des  trois 
provinces  espagnoles  (  la  Biscaye  ,  la  Navarre  et  le 
Guipuscoa  ) ,  comme  ayant  pris  tout-à-coup  un 
nouveau  caractère  de  gravité.  Le  plan  adoplépar  les 
chefs  carlistes  se  développe  maintenant  à  tous  les 
yeux  :  éviter  tout  engagement  sérieux  avec  les 
troupes  de  la  régence,  afin  de  harceler  et  de  fati- 
guer ces  troupes  par  les-pénibles  marclies  qu'elles 
sont  obligées  de  faire  dans  un  pays  que  les  chefs 
royalistes  connaissent  beaucoup  mieux  que  les 
Christinos.  Celte  tactique  est  celle  que  les  guéril- 
las ont  enq)loyée  avec  succès  dans  la  guerre  de  l'in- 
dépendance  ,  et  quoique  ces  hanides  aient  af/'aire  au- 
jourd'iuii  à  des  troupes  espagnoles  ,  tout  démontre 
que  leurs  avantages  n'en  seront  ni  moins  sûrs  ni 
moins  fré(piens.  Il  est  à  remarquer  aussi  que  la  par- 
tie des  populations  qui,  jusqu'à  présent,  était  resiée 
tranquille ,  ne  témoigne  plus  de  si  bonnes  disposi- 
tions pour  les  autoiités  de  la  reine.  Ces  autorités 
d'ailleurs  sont  si  craintives  et  si  peu  zélées ,  qu'il 
n'est  pas  étonnant  qu'elles  aient  même  perdu  la 
confianre  des  plus  chauds  r)arlisans  -du  gouverne- 
ment de  la  régente. 

Une  lettre  de  Bilbao  et  quelques  autres  ren- 


LA   DOMITîICALE. 


^95 


seignemens  qui  nous  paraissent  anthenJ  iques  parlent 
d'un  engagement  sérieux  entre  les  tro  ipes  de  la 
reine  et  une  bande  de  carlistes  forte  de  2,000 
hommes  et  commandée  par  Zavala.  Le  colonel  Bé- 
nédicto  ,  à  la  tète  de  300  hommes  de  troupes ,  s'a- 
vançait vers  Lequeilio ,  près  de  Guarnica.  Quoique 
averti  de  l'occupation  de  ce  village  par  la  bande  de 
Zavala ,  il  persista  à  y  entrer  ,  et  il  fat  aceueiUi  par 
le  feu  des  carlistes  qui  parlait  de  toutes  les  fenêtres 
et  de  toutes  les  rues.  Le  combat  paraît  avoir  été 
acharné  ;  les  troupes  de  la  reine  out  perdu ,  dit-on, 
250  hommes  tués  ou  blessés.  Les  soldats  de  la 
garde- royale  qui  complétaient  le  corps  de  Benedicto, 
ont  été  presque  entièrement  détruits. 

Une  lettre  de  Bilbao  du  26  dépeint  ainsi  les 
senlimens  de  terreur  excitées  par  cette  défaite  : 

«  Les  autorités  civiles  et  militaires  (smtout  le 
général  Wall ,  notre  gouverneur  )  avaient  conçu 
une  terreur  tellement  grande ,  que  la  ville ,  à  l'ar- 
rivée des  fuyards  ,  était  dans  la  plus  grande  cons- 
ternation. On  se  figurait  déjà  les  insurgés  prêts  à 
rentrer;  on  allait,  on  venait  sans  savoir  où  s'ar- 
rêter ;  clracun  songeait  bien  moins  au  salut  de  la 
ville  qu'a  une  prompte  retraite  ;  les  premières  au- 
torités avaient  même  demandé  au  consul  français 
un  refuge  en  cas  de  danger  à  bord  d'un  brick  de 
guerre  français  (pii  se  trouve  dans  le  port. 

«  Nous  attendons  avijourd'hui  ou  demain  2  on 
3000  hommes  dont  l'avanl-garde  est  déjà  anivée 
depuis  quelques  jours.  Les  iiisurgés  viennent  nous 
inquiéier  jusqu'aux ])ortes  de  la  ville.  Itis  opéra- 
tions commerciales  sont  nulles. 

Guarnica  parait  être  le  rendez-vous  général 
des  factieux ,  dit  une  correspondance  libérale , 
chaque  maison  y  est  un  arsenal  et  un  fort  tout  à  la 
fois  ;  avec  un  chef  aussi  entreprenant  et  aussi  aven- 
tureux que  Zavala  ,  ce  pays  peut  devenir  un  centre 
d'action  pour  les  mouvemens  carlistes. 

La  junte  qui  devait  se  réunir  le  24  à  Saint-Sébas- 
tien pour  la  reconnaissance  de  la  reine  Lsabelle  II, 
n'a  pu  le  faire  à  cause  de  l'absence  des  députés.  La 
terreur  paraît  être  dans  le  pays;  elle  paralyse  tout 
le  bon  vouloir  des  partisans  de  la  reine.  Zavaia  a 
rendu  une  ordonnance  qui  punit  de  mort  tous  ceux 
qui  se  rendraient  à  St. -Sébastien  pour  faire  partie 
de  cette  junte. 

Une  lettre  de  Bilbao  annonce  que  Zavala  s'est 
retiré  dans  les  montagnes  ave  3,000  hommes,  et 
que  tous  les  courriers  de  France  n'arrivent  dans 
cette  ville  qu'après  un  retard  de  trois  et  quatre 
jours. 

—  D'après  la  correspondance  de  Bayonne  du 
29,  la  route  de  Madrid  par  Vittoria  serait  toujours 
interceptée  et  l'insurrection  des  provinces  basques 
aurait  repris  toute  sa  vigueur.  On  écrit  aussi  que 
les  courriers  anglais  et  français  qui  venaient  de 
passer  dans  cette  ville  étaient  porteurs  de  dépèches 
-  si  importantes  que  les  autorités  de  toutes  les  pro- 


vinces avaient  reçu  l'ordre  de  mettre  à  leur  dispo- 
sition toutes  les  troupes  nécessaires  pour  protéger 
leur  arrivée  en  France. 

Le  bruit  a  couru  à  la  Bourse,  que  dou  Carlos 
était  entré  en  Espagne  à  la  tète  de  dix  mille  hom- 
mes. Nous  ne  savons  que  penser  de  cette  nouvelle, 
mais  tout  semble  annoncer  que  des  événemens  gra- 
ves ont  lieu  dans  la  Péninsule. 

Les  lettres  de  Rome  annoncent  que.  malgré 
les  instances  de  l'ambassadeur  d'Espagne,  le  Saint- 
Siège  se  refuse  à  reconnaître  Isabelle.  On  pensait 
que  le  clergé  espagnol,  qui  se  règle  en  tout  sur  la 
cour  de  Rome,  persisterait  en  consccpience  dans 
son  hostilité  contre  le  gouvernement  de  fait.  Le  roi 
de  Naples  est  moins  que  jamais  décidé  à  recon- 
naître sa  nièce.  Il  a  déclaré  qu'il  devait  à  ses  héri- 
tiers de  s'en  tenir  à  sa  protestation. 


—  Le  nombre  total  des  banqueroutes  en  Angle- 
terre, durant  le  cours  de  l'année  1835,  a  été  de 
\  ,364.  Sur  ce  nombre ,  629  appartiennent  à  la  mé- 
tropole ,  67  à  Liverpool,  63  à  Manchester,  27  à 
Birmingham,  26  à  Bristol,  19  à  Leeds,  5  à  Shes- 
ficld,  7  à  Nottingham,  S  à  Noawich. 

Les  marchands  de  comestibles ,  taverniers ,  au- 
bergistes, etc.,  ont  beaucoup  plus  souffert  celte 
année-là  que  les  autres;  on  en  compte  121  dans  la 
Gazette  des  Faillites.  Viennent  ensuite  les  épiciers 
au  nombre  de  70 ,  les  négocians  68 ,  les  marchands 
de  vin  51  ,  les  drapiers  50,  les  architectes  32,  les 
tailleurs  31 ,  les  fileurs  de  coton  28 ,  les  boulangers 
25,  les  marchands  de  fer  24,  les  brasseurs  22,  les 
libraires  15,  les  imprimeurs  13  ,  les  banquiers  12, 
les chiriu'giens  -12,  les  fermiers  7. 

—  La  Gazette  du,  Bas-Lamjuedoc  contient 
d'aflligeans  détails  sur  des  nombreux  attentats,  des 
guels-à-pens  accompagnés  de  violences  inouïes 
contre  les  persoimes,  qui  ont  eu  lieu  à  Nîsmes  le 
24  décembre,  la  veille  de  Noël  sur  un  grand  nom 
bre  d'habilans  qui  se  rendaient  à  la  messe  de  mi- 
nuit: le  sang  a  coulé,  plus  de  vingt  personnes  ont 
reçu  des  blessures  graves  sans  avoir  en  aucune  façon 
provoqué  ces  actes  d'atrocité. 

Le  journal  qui  rapporte  ces  faits  ajoute: 
«  On  a  remarqué  que  ces  faits,  résultat  d'un 
véritable  gaet-à-pens ,  se  sont  passés  principalement 
dans  les  quartiers  où  l'on  compte  peu  de  maisons 
catholiques.  Dans  les  parties  de  la  villeoù  les  catho- 
liques sont  le  plus  nombreux ,  dans  les  bourgades , 
l)ar  exemple,  le  plus  grand  calme  n'a  pas  cessé  de 
régner.  Vous  verrez  que  l'année  prochaine  on  de- 
mandera la  suiipression  des  messes  de  Noël;  c'est 
le  but  des  perturbateurs ,  c'est  l'espoir  et  le  secret 
de  leurs  attentats.  Ils  n'en  seraient  pas  là  si  l'on 
n'avait  pas,  d'autres  fois,  souscrit  à  des  exigences 
tout  aussi  illégales. 

—  Dans  le  discours  de  réception  que  M.  Char- 
les Nodier  a  prononcé  à  l'Académie  française, 
dont  la  séance  avait  attiré  un  nombreux  et  brij- 


^96  LA   DOMINICALE. 

lant  concours  de  spectateurs  ,  on  a  remarqué 
ces  paroles  :  «  Je  ne  serai  pas  ingrat ,  et  l'on  nie 
verra  toujours  honorer  la  vieillesse  et  l'exil.  »  Ces 
mots  oui  excité  un  mouveniciit  général  d'approba- 
tion, et  celte  sorte  de  murmiuequi  indique  que 
les  sealiniens  de  l'oratem-  soûl,  partages ,  et  que 
l'on  applaudit  à  son  courage. 

La  noljle  piu-ase  de  M.  Nodier  a  été  motivée  par 
un  passage  sur  la  dignité  de  i'honune  de  lettres. 

—  Laraère  de  Tabbé  (Jiià.el  vitnule  mourir  à 
Gannal,  où  elle  liabilait,  et  où  soii  lils  est  né.  On 
dit  qu'en  proie  à  la  douleur  que  lui  causaient  les 
écarts  de  son  fds,  elle  a  donné  jusqu'à  la  lin  des 
preuves  de  piélé  que  n'ont  pu  alléier  les  fausses 
doctrines  d'un  niab.eiueax  novateur.  Avant  ia  ré- 
volution, Chàlel,  alors  aumônier  dan-  la  gaide, 
faisait  à  sa  mère  Uiie  pei.sioii  de  vingt  fiaiics  par 
mois.  Il  cessa  alors  de  Ja  payer 3  et  le  inimal  parut 
oublier  sa  mère ,  qui  Ld  réduite  à  mettre  en  viager 
le  peu  qui  lui  restait  \M\ir  subsister. 

—  On  écrit  d'iuxcixa ,  le  21  novembre  : 
«  Le  maréclial  Bourmoal,  les  généraux  Clouet 

et  Larochejacqucliu,  avec  40  ou  50  ofliciers,  sonl 
arrivés  ici  depuis  quelques  jours,  venant  du  Por- 
tugal. L'ordre  est  parvenu  aujourd'iiui  aux  au- 
torités de  les  faire  couduire,  e?co  tés  d'au  détache- 
ment de  cavalerie,  à  Alg^ùras.  Ils  paite;»!  demain. 
On  dit  qu'ils  s' eniltarqueront  dans  ce  port  pour 
l'Italie.  » 

— Oii  écrit  de  Jouet  (Glser)  :  «  Plusieurs  petites 
filles  étant  allées  se  prouiCiier  hors  du  i;o.u-g  de  Jouet 
s'imaginèrent  d'allumer  du  feu.  La  ilamme  poiissée 
avec  violeuce  par  un  cojp  de  vciit ,  cjui  était  grand 
ce  joar-là  ,  vient  tout-à-coup  frapper  dans  la  figure 
celles  qui  élaienl  dii  coté  opposé,  leur  brûle  les  . 
habits,  les  euliamme.  Lue  petite  fiile  âgée  de  dbc 
ans,  oubliant  qa'ciie-mènie  est  tout  Cii  feu,  veut 
arracuer  son  jeune  frère ,  à  [seine  âgé  de  deux  ans, 
au  cruel  élémeut  (pii  le  saisit;  mais  la  t'îamme  tou- 
jours poussée  avec  violence  t)ar  le  vent ,  l'enve- 
loppe, l'aveugle,  lui  fait  perdre  la  respiration; 
l'infortunée  tombe  avec  son  maliieureux  frère  dans 
le  brasier  même ,  et  ils  expirent  tous  les  deux  dans 
les  plus  cruelles  tortures;  Cependant  averti  par  les 
cris  perrans  que  poussaieiit  les  autres  victimes  qui 
luttaient  encore  contre  la  mort,  un  homme  qiù  se 
trouvait  non  loin  de  là  ,  accourt  ;  il  vole  au  secours 
de  ces  infortunées  victimes,  et  après  mille  efforts, 
il  parvient  à  éteindre  la  flamme,  et  les  arrache  à 
une  mort  assuiée.  » 

—  Une  cataslroplie  épouvantable  vient  encore 
d'effrayer  le  port  de  Boulogne.  L'Uaahets-Anker , 
biens  le  21  de  ce  mois.  L'équipage  était  composé 
de  neuf  hommes,  el  il  a  été  inqKissible  de  les  se- 
ca\jitaiae  Brun,  ua\iie  suédois,  a  péri  corps  el 
courir. 

—  Les  journaux  de  l>yon  annoncent  que  les 
eaux  de  la  Saône  débordent  sur  les  quais.  Pltisieius 
baleaux  chargés  ont  été  entraînés  el  se  sonl  brisés. 


Des  mesures  extraordinaires  sonl  devenues  indis- 
pensables pour  prévenir  de  grands  désastres. 

—  Il  arrive  de  plusieurs  points  de  la  France 
des  détails  d'inondations  et  d'accidens  de  diverse 
nature  causés  par  la  crue  subite  des  rivières.  Les 
quartiers  bas  de  plusieurs  villes  ont  été  submergés 
et  les  habitans  obligés  de  se  retirer  en  toute  hâte. 

—  Il  va  en  ce  moment  dans  les  prisons  de  Beau- 
vais  un  homme  dont  ou  dit  des  choses  prodigieuses. 
Ce  serait ,  à  en  croire  la  riimeur  publique ,  un  de 
ces  héros  de  la  bibliotlièque  des  colporteurs ,  desti- 
né à  être  chaulé  dans  toutes  les  foires  et  dans 
tous  les  marchés.  AUard,  c'est  son  nom  d'au- 
jourd'hui,  cumule  déjà  condamnations  sur  con- 
damnations, lia,  dit-U  ,  volé  dans  tous  les  dépar- 
teraeus  du  royaume  et  compte  visiter  de  brigade  en 
brigade  tous  les  sièges  des  cours  d'assises.  Cepen- 
dant il  n'y  tient  en  aucune  façon ,  et  il  espère  bien 
plutôt  prendre  le  fuite,  Il  paraît  qu'il  y  a  peu  de 
prisons  donl  il  ne  saclic  s'évader  ;  il  s'est  échappé 
du  bague  avant  de  conimellre  le  dernier  vol  pour 
lequel  on  l'a  arrêté.  Ce  vol  était  d'une  valeur  de 
50,000  fr.  en  billets  de  banque. 

On  dit  que  le  propriétaire ,  sachant  qu'il  était 
arrêté  presqu'aussitôt  après  le  vol,  lui  a  proposé  de 
lui  faire  l'abandon  de  10,000  fr.  et  de  demander  sa 
grâce,  qu'il  avait  presqiie  la  certitude  d'obtenir, 
s'il  voulait  rendre  le  reste  de  la  somme.  Allard  au- 
rait répondu  à  cette  proposition  :  ]\Ion  ofiicier 
(c'était  un  ofiicier  supérieur),  vous  aimez  l'hon- 
neur ,  vous^  el  moi  j'aime  l'argent  ;  or ,  comme  je 
suis  sûr  (l'^'chapper ,  je  garde  ce  q^sC  je  vous  ai  pris. 
A ILird  dans  la  prison,  s'est  vanté  d'avoir  dérobé 
15,000  fr.  en  billets  de  banque  aux  jregards  des 
gens  de  la  justice  qui  oui  visité  ses  babils. 

Po'ur  le  gêner  dans  l'emploi  de  son  talent  d'éva- 
sion, on  lui  a  forgé  des  fers  exprès:  ceux  qui  sont 
à  ses  plede  pèsent  environ  trente  livres,  et  ne  l'em- 
pêchent })as  de  courir  dans  les  escaliers  plus  vite 
que  les  guichetiers.  Il  se  vante  de  n'être  pas  san- 
guinaire, cependant  il  a,  dit-il,  une  vengeance  à 
exercer  sur  un  procureur  du  roi  qu'il  ne  nomme 
pas.  Il  coin[)le  lui  rendre  visite  immédiatement 
après  sa  première  évasion.  Voilà  tout  ce  que  l'on 
conte  sur  Allard.  Du  reste,  nous  ne  garantissons 
rien. 


Le  portrait  de  Léon  XII  que  nous  don- 
nons aujourd  luii,  doit  être  reporté  à  noire 
première  livraison,  pour  être  substitué  à 
celui  qui  a  élé  joint  à  l'article  sur  ce  pape. 

A'os  abonnés  auront  éj^alement  à  substi- 
tuer dans  ce  portrait ,  au  nom  de  Léon  XII 
celui  de  Pie  VIII ,  dont  nous  donnerons  la 
notice  bio^raphicue  dans  notre  prochain 
numéro. 


DU  MARIAGE, 

SELOîf    LE    CHHISTIANISME, 

Nos  lecteurs  n'ont  pas  oublié  l'histoire 
que  nous  leur  avons  esquissée  des  formes 
du  mariage  chrétien  parmi  les  nations  con- 
verties. Nous  l'avons  faite  uniquement  du 
point  de  vue  de  la  législation  romaine,  et 
sur  la  foi  de  docuraens  positifs  qui  ,  quoi- 
que civils,  peuvent  être  considérés  comme 
revêtus  de  l'assentiment  de  l'Eglise  5  car 
c'est  un  point  hors  de  question  pour  tous 
ceux  qui  ne  sont  pas  entièrement  étrangers 
à  ces  matières,  que  la  législation  impériale 
fut  essentiellement  modifiée  par  l'influence 
du  Christianisme,  à  partir  de  Constantin. 
Nous  avions  en  vue,  en  écrivant  cet  ar- 
ticle ,  de  répondre  à  quelques-unes  des  pré- 
tentionsdela  loi  civile  actuelle,  qui  affecte 
de  se  récrier  sans  cesse  contre  l'envahis- 
sement de  l'ordre  religieux-,  tandis  que, 
l'histoire  à  la  main ,  l'ordre  religieux  a 
pourvu  lui-même  à  ses  propres  nécessités 
sociales,  depuis  Jésus-,Christ,  fondant  et 
organisant  tout  d'après  ses  propres  prin- 
cipes: le  gouvernement  des  hommes  et  leur 
union  la  plus  intime,  les  nations  et  la  fa- 
mille, le  couronnement  des  rois  et  celui 
des  épouses.  En  montrant  ainsi  que,  dans  la 
société  moderne  ,  le  mariage  a  été  selon  la 
loi  chrétienne  avant  d'être  selon  la  loi  du 
siècle,  nous  avons  oté  tout  fondement  et 
tout  prétexte  aux  déclaflnations  des  légis- 
lateurs d'aujourd'hui.  Ce  n'est  pas  Jésus- 
Christ  qui  est  venu  envahir  leur  sanctuaire; 
ce  sont  eux  qui  ont  brisé  la  porte  de  ses 
temples,  et  qui  ont  étalé  leurs  marchandises 
sur  le  parvis ,  comme  les  pharisiens  de  la 
Judée. 

C'est  donc  moins  l'essence  du  mariage 
selon  les  idées  chrétiennes ,  que  les  traces 
qu'il  a  laifiséesdansla  législation  civile,  que 
nous  avons  eu  l'intention  de  montrer  :  nous 
en  avonr,  indiqué  l'histoire  et  non  le  dogme. 
Vu  dans  son  ensemble,  le  sujet  a  dû  pa- 
raître incomplètement  traité;  mais  le  vide 
que  nous  laissions  pouvait  être  rempli 
plus  tard,  aujourd'hui,  par  exemple;  et  la 

\\  "  LIVRAISON, 


0 

LA   DOMINICALE.  ^97 

face   partielle  -de  notre   thèse  ;  'que  nous 
avons  développée,    remplissait  notre  but 
pour  le  moment.  En  général,  nous  saurons 
toujours  gré  ù  ceux  qui  nous  lisent,  descom- 
munications  qu'ils    voudront    bien  nous 
faire  sur  la  direction  supérieure  et  sur  l'exé- 
cution spéciale  de  nolreœuvre;  ce  seranous 
prouver  qu'ils  jugent  nos  eflbrts  dignes  de 
quelque  intérêt ,  et   nous  puiserons  dans 
ce    témoignage  la    force    nécessaire  pour 
mener  à  fin  notre  entreprise.  Mais,  à  notre 
tour,  nous  les  prions  d'avoir  en  nous  quel- 
que confiance,   moins  en  vue  de  nos  lu- 
mières ,  qu'en  vue  de  notre  position  spé- 
ciale et  de  nos  intentions.  Il  nous  arrivera 
certainement  plus  d'une  fois  de  traiter  telle 
ou  telle  matièrede  façonàexciterpeut-être 
la  surprise  de  ceux-là  même  qui  marchent 
dans  notre  voie  ;  mais  s'ils  veulent  chercher 
les  motifs  de  notre  conduite,  il  est  certain 
qu'ils  les  trouveront,  et  s'ils  veulent  atten- 
dre, nous  les  leur  donnerons  nous-mêmes. 
Ceci  nous  paraît  assez  grave  pour  y  ar- 
rêter un    instant  l'attention  de   ceux  qui 
nouslisent.  Là  où  la  confiance  n'existe  pas , 
la  persuasion  est    impossible;  et  nous  te- 
nons trop  à  celle-ci,  pour  ne  pas  chercher 
à  établir  celle-là.  Nous  sommes  séparés  de 
la  plus  grande  partie  de  nos  abonnés  par  une 
distance  de  cent  et  même  de  deux  cents  lieues,  • 
et  le  monde  moral  dans  lequel  ils  vivent 
est  encore  séparé  par  une   distance  mille 
fois  plus  grande  de  celui  que  nous  habitons. 
Il  s'agite  sous  nos  yeux  une  foulé  de  ques- 
tions importantes,  qij  on  ne  saisit  bien  que 
dans  leur  propre  foyer,  et  que  ne  peuvent 
apprécier  qu'imparfaitement  ceux  qui  n'eu 
aperçoivent  que   les  formes   indécises  ,  et 
qui  n'en  entendent   que  le  retentissement 
lointain.  Le  mal  se  manifeste  selon  diver- 
ses formes,  en  divers  temps  et  en  divers 
lieux;  au  milieu  de  nous,  c'est  ceci,  loin  do 
nous,  c'est  cola.  Mais  les  choses  sont  ainsi 
disposées    dans  l'économie   actuelle  de    la 
France,  que  les  attaques  dirigées  contre  le 
Christianisme  se  font  surtout  à  Paris ,   et 
se  répandent  ensuite  dans  les  provinces. 
Nous  avons  ce  malheur  de  posséder   dans 
notre  grande  cité  le  monopole  des  esprits 


49S 


LA   DOMINICALE. 


ëgarës,  des  mœurs  corromp'ies  et  des  livres 
infâmes*,  le  vent  de  rimpiété  se  lève  sur 
notre  ville,  et  souffle  de  là  sur  les  autres. 
Nous  assistons  de  près  à  la  flagellation  de 
Jésus-Christ ,  tandis  que  d'autres  n'en- 
tendent même  pas  le  sifflement  des  la- 
nières. 

Ce  doit  être,  nous  l'avouons,  un  spec- 
tacle assez  étrange  pour  ceux  qui  nous  sui- 
yent  du  regard,  que  nos  luttes  avec  des  doc- 
trines dont  ils  n'ont  quelquefois  jamais  en- 
tendu parler,  et  qui  ne  manqueraient 
pas  d'aller  frapper  quelque  jour  à  la  porte 
de  leurs  presbytères.  Quand  Voltaire  et 
les  encyclopédistes  soupaient  chez  leurs 
prostituées,  ils  s'exhalaient  en  paroles  af- 
freuses qui  ne  frappaient  d'abord  que  les 
murs.  La  France ,  qui  n'assistait  pas  à  ces 
orpies  philosophiques  ,  dormait  tranquille 
sur  ses  destinées;  mais  peu  à  peu  l'athéisme 
se  répandait  de  proche  en  proche  ,  et,  au 
bout  de  vingt  ans,  il  s'était  infiltré  comme 
une  eau  infecte  sous  les  fondemens  de  la 
monarchie.  Les  époques  présentes  sont  éga- 
lement fécondes  en  systèmes  impies  qui 
naissent  parmi  nous ,  et  dont  ne  sont  pas 
encore  averties  les  populations  éloignées-, 
mais  l'erreur  que  nous  aurions  laissé  grandir 
par  notre  faute,  irait  faire  sa  moisson 
parmi  elles.  Nous  voulons  cultiver  l'herbe 
salutaire  à  côté  de  la  plante  empoisonnée , 
et  prévenir  qu'on  ferme  la  bergerie  avant 
que  les  loups  soient  arrivés. 

Ceux  qui  nous  verront  faire  autre- 
ment qu'ils  n'auront  fait  eux-mêmes, 
devront  donc  s'expliquer  celte  diftérence 
de  système  par  la  différence  des  situa- 
tions. Nous  nous  sommes  pénétrés  pro- 
fondément des  nécessités  que  nous  avons 
acceptées,  et  nous  croyons  pouvoir  de- 
mander quelque  confiance  ,  parce  que 
nous  la  méritons  par  le  fond  de  notre  cœur. 
Sauf  la  considération  des  lumières  ,  nous 
avonsla  conviction  sincèreque  tout  homme 
bien  intentionné  ferait  comme  nous  faisons. 
Quand  il  nous  arrivera  de  donner  à  telle  ou 
telle  discussion  une  direct!  on  plutôt  qu'une 
autre  ,  il  y  aura  toujours  une  raison ,  si- 
non bonne,  du  moins  nous  paraissant  telle  j 


etsi  l'on  prend  patience,  touts'expliquera» 
Nous  sommes  environnés  de  circonstance^ 
que  nous  pesons  avec  prudence ,  et  que 
nous  ne  traitons  pas  aveuglément.  Il  en  est 
de  nos  discussions,  comme  de  notre  lan- 
gage 5  ce  qui  paraît  étrange  à  deux  cents 
lieues,  est  naturel  à  deux  pas.  Le  style  suit 
la  pensée.  La  taille  d'un  homme  fait  son 
vêtement. 

Tout  ceci  soit  dit,  en  général,  pour  éta- 
blir entre  nos  lecteurs  et  nous  une  con- 
fiaace  nécessaire  ;  et  en  particulier,  pour 
expliquer  comment  nous  prenons  quel- 
quefois telle  face  d'un  sujet  plutôt  que  telle 
autre.  Ce  n'est  pas  ^négliger,  c'est  diviser. 
11  est  bon  d'administrer  par  légères  doses 
certains  remèdes  -,  et  pour  creuser  une 
pierre  ,  deux  petites  gouttes  d'eau  valent 
mieux  qu'une  grande.  Revenons  au  ma- 
riage des  chrétiens. 

Autre  chose  est  son  dogme  ,  autre  chose 
son  histoire  légale.  On  lit  dans  saint  Marc 
que  Jésus  s'avança  un  jour  par-delà  le  Jour- 
dain, sur  les  frontières  de  la  Judée  ,  suivi 
d'une  grande  foule ,  et  que  les  Pharisiens 
l'ayant  interrogé  sur  les  lois  du  mariage  , 
lui  objectèrent  que  Moïse  avait  permis  aux 
maris  de  renvoyer  leurs  épouses.  Jésus  leur 
répondit  que  Moïse  avait  écrit  son  pré- 
cepte en  vue  de  la  dureté  de  leurs  cœurs  (i). 
Voilà  précisément  l'histoire  du  Christia- 
nisme, et  le  sens  dans  lequel  l'église  inter- 
préta ses  principes.  'Quand  les  évoques 
eurent  affaire  à  ces  populations  errantes  de 
l'Asie,  à  ces  races  sans  nom  qui  débou- 
chaient dans  les  vallées  de  l'Europe  méri- 
dionale, ils  adoucirent  l'àpreté  du  spiri- 
tualisme chrétien  ,  en  vue  de  la  dureté 
charnelle  de  ces  âmes  païennes.  La  doc- 
trine de  Jésus-Christ  est  toute  fondue  d'un 
jet  dans  les  écrits  des  apôtres;  mais  sa  réa- 
lisation s'est  faite  par  degiés  :  il  avait  fallu 
moins  qu'un  instant  à  sa  pensée  divine  pour 
arrêter  le  sens  et  la  portée  des  lois  du  monde. 
L'humanité  a  vécu  dix-huit  siècles,  en  ti- 
rant les  conséquences  du  principe  posé  par 
lui;  et  telle  est  sa  fécondité,  que  tous  les 

(l)Marc,  c.  xx,  v.  5, 


LA   DOMmfciLE. 


409 


besoins  des  peuples  ne  sauraient  l'épuiser, 
durant  la  série  des  siècles  qui  sont  accordés 
à  la  race  humaine. 

C'est  en  cela  précisément  que  paraît  dans 
tout  son  jour  la  sagesse  de  l'Eglise  :  elle  sut 
apprécier  rigoureusement  le  degré  de  pré- 
paration que  le  temps  apportait  dans  l'esprit 
des  peuples,  et  les  astreindre  chaque  jour 
davantage  à  l'observation  des  lois  du  Chris- 
tianisme. Mises  tout  d'un  coup  à  exécution, 
dans  toute  leur  étendue  et  toute  leur  pléni- 
tude, elles  auraient  produit  dans  le  monde 
un  bouleversement  inouï  ;  car  ,  selon  la 
parole  de  Jésus,  le  vin  nouveau  fait  écla- 
ter les  vieilles  outres  (t).  Figurez-vous  les 
apôtresétablissautla doctrine  de  leurmaître 
aussi  absolument  qu'il  la  prêchait-,  élevant 
le  disciple  à  légal  du  maître  ,  l'esclave  à 
l'égal  du  seigneur  (2) ,  le  fils  à  l'égal  du 
père  ,  la  fille  à  l'égal  de  la  mère ,  la  bru  à 
l'égal  du  beau-père  (3),  et  cela  en  un  seul 
jour:  c'eût  été  un  bruit,  un  tumulte,  un 
chaos  à  étoufler  pour  long-temps  la  civi- 
lisation tout  entière.  Loin  de  là,  Jésus 
lui-même  a  ordonnépourun  temps  le  main- 
tien et  le  respect  du  vieux  monde-,  il  veut 
qu'on  obéisse  à  César,  qu'il  était  pourtant 
venu  détrôner. 

Voilà,  disons-nous,  pour  l'histoire  du 
Christianisme  j  ses  conséquences  s.j  tirent 
une  à  une,  d'année  en  année,  selon  les  be- 
soins des*  temps  et  la  sagesse  de  l'Eglise. 
Mais  pour  ses  dogmes ,  c'est-à-dire  pour 
son  fondement  lui-môme,  c'est  autre  chose: 
lés  disciples  eux-mêmes  n'eurent  rien  à  y 
ajouter.  Ce  n'est  pas  nous  qui  nous  prê- 
chons nous-mêmes,  écrivait  saint  Paul  aux 
Corinthiens  j  nous  prêchons  Jésus-Christ 
notre  maître  (4).  Le  mariage  chrétien, qui 
a  mis  plusieurs  siècles  à  se  régler , -était 
dogmatiquement  arrêté  avant  la  mort  du 
fils  de  Marie  j  et  les  apôtres  avaient  re- 
cueilli de  sa  bouche  sa  théorie  sublime  sur 
l'union  de  l'homme  et  de  la  femme. 


(I)  Math.,  cap.  11,  t.  17. 

{%)  Math.,  cap.  x,  25. 

(3)  Math.,  cap.  x,  v.  2o. 

(A)  Paul;  épist.  adCorinth.  u,  cap.  iv,  v.  o. 


Saint  Matthieu  (1),  saint  Marc  (2)  et 
saint  Luc  (5)  reproduisent  dans  des  termes 
à  peu  près  identiques  et  littéralement  sem- 
blables la  doctrine  de  Jésus  sur  le  mariage!: 
c'est  la  monogamie  et  l'indissolubilité.  Ces 
deux  caractères  du  mariage  chrétien  le  sé- 
paraient profondément  du  mariage  judaï- 
que, grec  et  romain;  et  cela  était  consé- 
quentjaux  principes  mêmes  de  Jésus-Christ. 
Il  venait  relever  la  femme  de  l'esclavage 
antique  et  de  l'abaissement  du  sérail  -,  et 
comment  pouvait-il  mieux  le  faire,  qu'en 
la  déclarant  l'égale  de  l'homme  dans  leur 
union,  au  point  de  payer  par  sa  pureté  et 
son  amour  le  prix  de  la  protection  et  de  la 
tendresse  maritale?  Le  mariage,  d'après  le 
précepte  de  Jésus-Christ,  était  une  vé- 
ritable émancipation. 

C'était  ,  nous  le  répétons  ,une  pensée 
nouvelle ,   une  pensée  de  noblesse  et  de  li- 
berté, que  celle  qui  faisait  sortir  la  femme 
de  l'esclavage  du  sérail  d'Orient,  de  l'obscu- 
rité du  gynécée  de  la  Grèce  ,  de  la  tutelle 
indéfinie  des  lois  romaines,  pour  lui  donner 
une   existence  propre  ,    une  valeur  indi- 
viduelle, et  l'associer  corps  pour  corps, 
âme  pour  âme ,  sur  un  pied  d'égalité  do- 
mestique, à  l'homme  qui  l'avait  toujours 
dominée.  Et  la  femme  sentit  si  bien  que  le 
Christianisme  était  pour  elle  une  véritable 
doctrine  d'émancipation ,  qu'il  ne  fut  pas 
rare  delà  voir,  interprétant  d'une  manière 
rigoureuse  ,  mais  étroite  et  incomplète  ,  la 
lettre  des  préceptes  apostoliques, s'imaginer 
qu'il    ne   devait    y   avoir    ni   milieu,  ni 
mode,  ni  règle  à  cette  liberté,  et  que  la 
servante  de  Thomme  pouvait  désormais 
s'élever  à  son  niveau,  jusqu'au  point  de 
l'égaler  en  importance  sociale.  Déjà  elle 
menaçait  de  laisser  comme  indignes  d'elle, 
les  soins  intérieurs  de  la  lamille,  elle  mar- 
chait la  tête  haute  par  les  cités,  elle  fesait 
retentir  dans  les  églises  naissantes  l'ensei- 
gnement dePévangile,  mais  l'apôtre  inter- 
préta de  nouveau  à  la  faible  intelligence  de 
la  femme  le  vrai  sens  de  sa  destinée;  il  lui 

(1)  Math.,C9p.  V,  v.  32. 

(2)  Marc ,  cap.  x,  v.  \  I . 
(o)  LuC;  cap.  XVI,  V.  <8, 


âoo 


lA  DOMtNTCALE. 


rappela  qu'elle  était  un  Vase  mystique, 
dont  le  parfum  ne  doit  pas  s'évaporer  en 
plein  vent;  que  sa  longue  chevelure  lui  fut 
donnée,  comme  im  voile  naturel  (i),  et 
qu'elle  devait  en  détacher  les  tresses  pour 
cacher  sa  ceinture;  enfin,  que  son  corps 
était  trop  faible,  son  esprit  trop  mou,  sa 
Toix  trop  délicate >  pour  aller  abattant  le 
paganisme  parmi  les  peuples  ,  et  qu'elle 
devait  garder  le  silence  dans  la  maison  de 
Dieu  (2). 

Cette  interprétation  de  la  doctrine  évan- 
gélique  sur  la  liberté  de  la  femme ,  donnée 
par  saintPaul  lui-même,  rentrait  admira- 
blement dans  l'esprit  du  Christianisme,  et 
réglait  l'une  de  ses  plus  importantes  appli- 
cations; car  il  ne  faut  jamais  perdre  de  vue 
qu'en  donnant  aux  individus  une  grande 
liberté,  il  maintenait  toujours  l'association; 
qu'en  émancipant  la  femme  ,  il  lui  disait 
de  n'être  plus  soumise  à  son  mari  par 
crainte,  comme  une  esclave,  mais  par 
amour ;,  comme  une  épouse;  dans  l'Ancien 
Testament,  la/emineest  appelée  la  servante 
de  l'homme  ;  dans  le  Nouveau ,  elle  en  est 
appelée  la  gloire  (5). 

C'est  ce  que  n'ont  pas  compris  ces  faux 
docteurs  et  législateurs  ridicules,  qui  sont 
venus  annoncer  naguère  une  religion  nou- 
velle, dont  le  but  principal  était  de  rendre 
la  femme  libre.  La  conception  Saint-Simo- 
nienne  sur  le  mariage  (4) ,  loin  d'être  , 
philosophiquement  parlant  ,    un   progrès 
sur  le  Christianisme,  en  a  été  au  contraire 
une  étroite,  une  fausse  etincomplète  réno- 
vation. Les  intelligences  étroites    qui  ont 
voulu  réformer  le  Christianisme,  l'ont  tou- 
joursdéfiguré.  Enexaltantl'individualitéde 
la  raison  ,  Luther  en  a  tiré  l'anarchie  dans 
Il  conscience;  en  exaltant  l'individualité 
des  droits,  Kousscan  en  a  tiré  l'anarchie  de 

(1)  Paul,  ad  CoriiUli.,  I,  cap.  xi,  v.  \0. 

(2)  Paul,  ad  Coriulli.,  I,  cap.  xiv,  v.  53. 
(5)  Paul,  art  Corinlli.,  1,  cap.  xi,v.  7. 

(I)  Nous  examinerons  prochainement,  dans  une 
série  d'arlicles, les  théories  nouvelles  proposées  par 
quelques  Ictçislateurs  prélcndus;  comme  le  saint 
Simonismc  ,  le  Fournicrisme ,  le  Néochrislia- 
Xii^me,  elc, 


la  politique;  en  exaîlant  rindividualité 
des  affections  delà  femme  ,  le  Saint-Silno- 
nisme  en  a  tiré  l'anarchie  des  mœurs. 

Tous  ces  aspects  divers  ne  forment  que 
la  moitié  de  la  sublime  théorie  de  Jésus- 
Christ;  la  main  de  l'homme  ne  saurait 
toucher  à  l'œuvre  divine,  sans  la  profaner. 
Le  Christianisme  a  favorisé  la  raison  :  mais 
eu  lui  apprenant  qu'il  y  a  des  mystères 
au-dessus  d'elle;  la  liberté  individuelle, 
mais  en  la  rattachant  à  la  société;  les  af- 
fections de  la  femme ,  mais  en  les  diri- 
geant vers  son  époux.  Ce  n'est  pas  qu'en 
fixant  ainsi  un  homme  par  une  seule 
femme ,  et  une  femme  par  un  seul  homme, 
Jésus-Christ  n'ait  eu  conscience  des  com- 
bats que  leur  livreraient  les  passions;  et 
c'est  pour  cela  qu'il  a  fait  du  mariage  un 
sacrement  ,  c'est-à-dire  une  source  iné- 
puisable de  grâces  ;  c'est  parce  qu'il 
donne  une  grande  idée  de  l'homme  qu'il 
veut  que  la  femme  se  consacre  tout  en- 
tière à  lui  ;  c'est  parce  qu'il  donne  une 
grande  idée  de  la  femme,  qu'il  exige  que 
l'homme  lui  appartienne  sans  réser- 
ve; et  c'est  parce  la  volonté  humaine 
est  chancelante,  qu'il  verse  sur  l'union  de 
deux  êtres  faibles,  les  trésors  de  sa  bonté. 


NOTICE 

SUR  LE  PAPE  PIE   VIII. 

Le  pape  Pie  VIII  (François-Xavier  Cas- 
tiglioni)  naquit  à  Cingoli ,  état  'romain, 
prèsd'Osimo,  le  20  novembre  1761  ,  d'une 
famille  noble  et  honorée  dans  la  province. 
Au  commencement  de  son  adolescence,  il 
montra  des  dispositions  pour  les  études  de 
la  théologie,  et  ce  penchant  à  une  conduite 
calme,  soumise  et  réservée,  que  les  ecclé- 
siastiques qui  se  rendent  à  Rome,  pour  en- 
trer dans  la  carrière  de  la  prélature  ,  con- 
tractent dès  leurs  plus  jeunes  années.  Le 
pape  Pie  VI  lui  témoigna  de  la  bienveil- 
lance. Pie  Vil  l'affectionnait  particulière- 
ment, et  il  aimait  à  s'entretenir  avec  lui 
de  droit  canonique  et  des  questions  im- 
menses relatives  au  concordat  de  i8oi  5  il 


lui  proposait  à  résoudre  les  demandes  les 
plus  épineuses,  et  toujours  il  recevait  des 
réponses  satisfaisantes ,  des  solutions  con- 
çues  dans  les  termes  les  plus  clairs ,  et  des 
conseils  remplis  à  la  fois  d'énergie  et  de 
sagesse.  A  l'époque  des  premières  persécu- 
tions qu'éprouva  Pie  VII ,  François-Xavier 
Castiglioni  était  évêque  de  Montalto  :  plus 
que  jamais  ses  opérations  furent  coura- 
geuses :  il  résista  à  tous  les  pièges  et  aux 
menaces ,  et  il  ne  cessa  de  manifester  une 
si  grande  dignité  de  caractère ,  que  ses  dé- 
cisions furent  proposées  pour  modèle  à 
beaucoup  d'autres  évèques  d'Italie. 

Il  était  beau ,  dans  ce  temps-là  où  l'É- 
glise éprouvait  tant  de  traverses ,  dans  ces 
circonstances  de  deuil  où  le  chef  du  Chris- 
tianisme était  captif,  qu'il  se  fût  élevé  un 
saint  évêque  qui ,  sans  arrière-pensée  ,  sans 
ambition  ,  imposait  par  sa  grave  érudition 
et  la  sévérité  de  ses  doctrines, 

Les  services  rendus  par  l'évêque  de  Mon- 
talto avaient  donné  une  haute  idée  de  ses 
talens  ,  de  son  esprit  de  détermination  ,  et 
de  ses  principes  d'ordre  et  de  iidélité.  Après 
les  orages  qui  avaient  tourmenté  le  Saint- 
Siége  j  lorsqu'on  pensa  à  récompenser  la  ré- 
sistance de  la  plupart  des  membres  du 
clergé  d'Italie  qui  avaient  refusé  le  ser- 
ment, Pie  VII  annonça  qu'il  décorerait  de 
lapourpre  l'évêque  de  Montalto  ,  qui  effec- 
tivement fut  nommé  cardinal  le  8  mars 
1816. 

Dès  ce  moment,  des  fonctions  encore 
plus  honorables  et  plus  difficiles  furent 
confiées  au  cardinal  Castiglioni-,  et  quoique 
sa  santé  abattue  par  des  travaux  au-dessus 
de  ses  forces ,  commençât  à  ne  plus  lui 
permettre  une  vie  si  active  ,  il  continua 
d'assister  le  pontife  dans  beaucoup  d'af- 
faires importantes.  Le  cardinal  Consalvi 
Consultait  son  collègue  avec  empressement, 
pour  parvenir  à  démêler  le  nouveau  genre 
d'embarras  dans  lesquels  le  Saint-Siège  se 
trouvait  engagé  pour  le  concordat  de  1817. 

Des  personnes  qui  ont  eu  occasion  de 
traiter  avec  le  cardinal  Castiglioni ,  se  sou- 
viennent de  la  lucidité  de  son  esprit ,  de  la 
orce  de  s  es  argumens ,  et  de  la  benne  foi 


LA   DOMINICALE.  201 

qu'il  apportait  à  exécuter  ses  promesses. 
Quelques  politiques  commençaient  déjà 
à  désigner  le  cardinal  Castiglioni  comme 
pouvant  être  le  successeur  de  Chiaramonti, 
qui  lui-même  en  avait  exprimé  le  désir. 
Mais  Pie  VIII  ne  devait  pas  succéder 
à  Pie  VII.  Après  la  mort  de  ce  ponti- 
fe ,  le  conclave  fut  assemblé  avec  les  for- 
malités ordinaires.  Nous  donnerons  ici 
quelques  détails  sur  les  opérations  de  ce 
conclave ,  quoique  la  candidature  du  car- 
dinal Castiglioni  n'ait  pas  réussi  à  cette 
époque.  D'ailleurs ,  nous  parlerons  souvent 
de  Rome  à  nos  lecteurs ,  et  il  n'est  pas  hors 
de  propos  de  les  familiariser  avec  les  usages 
de  ce  pays. 

Alors  la  France  et  l'Autriche,  qui  ne 
sont  pas  toujours  d'accord  dans  des  occa^ 
sions  semblables,  se  réunirent  ostensibe- 
ment  pour  faire  nommer  le  cardinal  Cas- 
tiglioni. On  sait  que  les  papes  sont  élus  à 
la  majorité  des  deux  tiers  des  voix  ,  plus 
une.  Le  sacré  collège  se  compose,  quand 
il  est  au  complet ,  de  soixante-dix  cardi- 
naux :  1"  Six  cardinaux  dits  évêques  subur- 
bicah'cét,  c'est-à-dire  évêques  de  Veletri , 
Porto  et  Sainte-Rufine,  Palestrine,  Albano, 
Sabine  et  Frascati.   2^  Cinquante  cardi- 
naux-prêtres, parmi  lesquels  il  se  trouve 
une  foule  d'évêques  et  d'archevêques  de 
tous  pays.  5^  Quartorze  cardinaux  appelés 
diacres ,  mais  parmi  lesquels  plusieurs  sont 
prêtres.    Ce  nombre  de  70    n'est  jamais 
rempli  :  il  y  a  quelquefois  54,  55 ,  67,  60 
cardinaux  au  plus.  Pour  bien  comprendre 
les  opérations  d'un  conclave,  on  commence 
par  compter  le  nombre  de  voix  ;  ensuite  on 
cherche  à  trouver  où  pourra  être  rinclu^ 
sive ,  et  comment  pourra  se  former  l'ex- 
clusive.  L'inclusive  comprend  un  nombre 
de  cardinaux  parmi  lesquels  on  entend 
choisir  le  pape.  L'exclusive  comprend  un 
assez  grand  nombre  de  voix  pour  que  lin- 
clusive  ne  puisse  se  suffire  à  elle-même , 
et  décider  le  choix.    En  supposant  que  le 
conclave  est  composé  de  60  cardinaux ,  les 
deux  tiers  de  60  étant  40,  si  à  ces  4o  on 
joint  une  voix  de  plus  ,  on  a  formé  Viiiclu- 
nice  ■;    et  daii5  h  cas  où  Tou.   n'a   pas  à 


202 


LA  DOMINICALE. 


craindre  de  défection ,  on  est  assuré  de  la 
nomination.  L'exclusive  ,  par  opposition, 
doit  tendre  à  se  composer  au  moins  du 
tiers  qui  reste ,  et  d'une  voix  de  plus,  parce 
que  21  empêchent  les  09  restans  de  nom- 
mer. Ce  sont  toujours  les  cardinaux  ita- 
liens qui  forment  le  germe  de  rincluswe  ; 
c'est  parmi  eux ,  selon  leur  opinion  ,  qui  a 
quelque  chose  de  très-raisonnable,  que  l'on 
doit  trouver  le  pape  :  aussi  il  ne  reste  aux 
puissances  qu'à  organiser  F  exclusive ,  en  y 
appelant  leurs  cardinaux  nationaux,  et  les 
cardinaux  soumis  à  leur  influence ,  ou  tout- 
à-fait  libres  dans  l'expression  de  leurs  sen- 
timens. 

La  France ,  l'Espagne  et  l'Autriche  ont 
indépendamment  de  ces  calculs  ,  une  pré- 
tention d'exclusion  qui  est  à  part,  c'est-à- 
dire  que  lorscpie  les  voix  paraissent  se  di- 
riger sur  un  candidat  qui  n'est  pas  agréable 
à  une  de  ceç  cours,  chacune  d'elles  peut 
exclure  un  candidat,  mais  un  seul.  L'ex- 
clusion une  fois  employée  par  une  des  puis- 
sances ,  cette  puissance  est  obligée  d'accep- 
ter le   choix  qu'on  fait  ensuite ,  à  moins 
qu'une  autre  cour  ne  donne    une  autre 
exclusion  ,•    mais    alors    cette    exclusion 
porte  quelquefois  sur  un  sujet  que  les  deux 
autres  cours  ne  repoussent  pas.  Il  est  rare 
que   les  motifs  de  répugnance  soient   les 
mêmes  pour  les  trois  cours;  et ,  bien  qu'on 
les  voie  unies ,  on  peut  remarquer  que  sou- 
vent elles  se  font  la  guerre  dans  la  paix. 
Cette  prétention  d'exclusion  est  contestée 
à  Rome  j  mais  le  cardinal  Albani ,  ambas- 
sadeur intérieur  de  l'Autriche  au  conclave, 
a  exercé  ce  droit  en  1820  au  profit  du 
cardinal  Castiglioni ,  en  excluant  le  car^ 
dinal  Severpli.  Voici  comment  cela  ai  riva, 
La  France  et  l'Autriche ,  dans  le  même 
camp, mais sejgardantl'une  etl'autre  contre 
leur  allié  ,  portaient ,  comme  on  l'a  dit ,  le 
cardinal  Castiglioni.  Le  plus  grand  nombre 
des  Italiens  portaient  le  cardinal  Severoli , 
et,  le  21  septembre,  l'Autriche  lui  donna 
Texelusion,  parce  qu'il  eut  26  voix  le  ma- 
tin, et  qu'à  l'élection  du  soir  il  y  avait 
lieu    de    croire    qu'il  aurait    le    nombre 
suffisant,  qui ,  vu  le  nombre  des  cardinaux 


alors  présens ,  était  de  34  >  fonnant  les  deux 
tiers  des  voix  ,  plus  une. 

Du  21  septembre  au  28,  d'autres  cheft 
des  Italiens  opposés  aux  puissances  gou.- 
vernèrent  l'élection. 

Le  cardinal  Castiglioni  n'avait  démérité 
de  personne  j  mais  la  faveur  des  étrangers, 
mal  appréciée  apparemment  ,  lui  fit  du 
tort.  L'inclusive  italienne  usa  d'habileté. 

Le  27  septembre  :  quoiqu'elle  eût  arrêté 
un  choix  indiqué  par  le  cardinal  exclus  , 
Severoli,  à  qui  elle  avait  déféré  noblement 
Iç  droit  de  nommer  le  cardinal  qui  le  rem- 
placerait,  (il  avait  nommé  le  cardinal  La- 
Genga),  elle  ne  fit  porter  sur  le  cardinal  La- 
Genga  que  12  voix  le  matin,  et  treize 
le  soir.  L'exclusive  dormit  en  paix.  Mais 
ïinclusive  ne  se  livra  pas  au  même  repos: 
elle  travailla  la  nuit ,  réunit  33  voix, solli- 
cita la  voix  du  cardinal  de  Clermont- 
Tonncrre^  qui  se  détacha  de  l'exclusive  ^ 
et  obtint  le  lendemain ,  à  l'improviste  ,  les 
34  voix  qui  nommèrent  le  cardinal  La- 
Genga.  D exclusive ^  affaiblie  sans  le  savoir, 
d'une  voix,  par  la  privation  d'un  vœu 
français  ,  garda  quinze  voix  fidèles  au  car- 
dinal Castiglioni.  Elles  n'étaient  point  abso- 
lument opposées  au  cardinal  La-Genga  , 
prélat  d'un  si  grand  mérite  j  mais  subju- 
guées parles  talens  du  cardinal  Castiglioni, 
elles  agissaient ,  quoique  composées  d'élé- 
mens  divers,  de  partisans  français  et  de 
partisans  autrichiens ,  dans  ce  sentiment  de 
constance  qui  est  de  règle  absolue  lorsque 
l'on  a  promis  librement.  Le  cardinal  Con- 
salvi  ce  grand  ministre,  qui  avait  si  long- 
temps gouverné  Rome  était  un  de  ceux 
qui  donnaient  leur  suffrage  au  cardinal 
Cabtiglioni.  C'est  la  première  fois  sans 
doute  qu'il  n'y  eut  pas  l'unanimité  j  car 
elle  arrive  toujours,  même  après  de  longs 
débats  ,  et  personne  ne  veut  rester  dans  la 
dissidence ,  quand  une  nomination  paraît 
assurée. 

Nous  n'avons  insisté  sur  ces  détails  que 
pour  prouver  que  l'échec  du  cardinal  Cas- 
.tijlioni  nepeuts'expliquer  que  par  l'éclat  de 
la  protection  trop  bruyante  de  la  France  et 
du  cabinet  de  Vienne,  et  qu'en  même  temps 


lA   DOMINiCALE. 


ceux  des  caïdinaux  qui  aimaient  et  hono- 
raient hautement  cette  éminence ,  eurent 
le  courage  ,  contre  l'usage,  de  le  dire  jus- 
qu'au dernier  instant,  et  ne  cessèrent  de 
combattre  pour  l'élever  au  pontificat.  Il  y 
eut  même  un  moment  où  l'on  put  croire  avec 
raison  que  Casliglioni  l'emporterait ,  ou 
au  moins  que  le  parti  La-Genga  éprouverait 
l'embarras  d'avoir  été  deviné,  et  de  courir 
le  risque  d'une  exclusion.  Un  conclaviste 
d'un  cardinal  de  rinclusive  eut  l'indiscré- 
tion de  due  jBLM Dapi/èro  de  son  cardinal 
(le  gentilbomme  chargé  déporter  le  repas 
de  ce  cardinal)  ,  qui  lui  demandait  quel- 
ques nouvelles  sûres  :  «  Slate  Zitto  : proxi- 
y>  tnus  urbi  Ânnihal.  »  Ces  mots  ayant  été 
rapportés  dans  une  société  le  27  au  soir, 
avant  que  l'élection  fût  complète  et  régu- 
lière, une  personne  qui  avait  l'habitude  de 
ces  sortes  de  confidences  spirituelles  et  énig- 
matiques  des  Romains,  rapprochant  du 
mot  urbs  qui  veut  dire  Rome  eu  latin,  le 
mot  Annihal ,  prénom  du  cardinal  La- 
Genga  ,  n'eut  pas  de  peine  à  deviner  que 
le  lendemain  ce  cardinal  serait  élu  :  ce  qui 
se  vérifia. 

Le  souverain  pontife  Léon  XII  adressa 
au  cardinal  Castiglioni  des  paroles  obli- 
geantes ,  où  respirait  une  sorte  de  regret 
d'avoir  été  préféré  -,  et  il  ajouta  qu'il  était 
malheureux  que  l'on  n'eût  pas  suivi  le  vœu 
de  Pie  \  II  :  qu'au  surplus,  le  nouveau 
pape  étant  accablé  d'infirmités  ,  et  ne  pou- 
vant avoir  que  peu  de  temps  à  vivre,  le 
cardinal  Castiglioni  serait  indubitablement 
son  successeur. 

LéoQ  XII ,  après  un  règne  qui  fut  signalé 
par  une  foule  d'institutions  utiles,  mourut 
le.  10  février  1829,  assisté  dans  ses  der- 
niers momens  par  le  cardinal  Castiglioni  , 
grand  pénitencier.  L'Autriche  et  la  France 
avaient  à  reprendre  une  revanche  facile , 
car  aucun  obstacle  ne  se  présentait.  On 
s'était  résolu  à  trouver  bien  que  les  vertus 
du  cardinal  Castiglioni  apparussent  dans 
tout  leur  éclat  aux  yeux  des  étrangers, 
comme  aux  yeux  des  Romains.  La  France 
eut  quelque  mérite  à  se  montrer  constante 
dans  6oa  premier  vœu ,  quoiqu'on  eût  voulu 


203 

lui  prouver  que  ce  cardinal  préferait  le^ 
intérêts  de  l'Autriche  à  ceux  de  la  maison 
de  Bourbon.  Nous  ne  dirons  pas  à  ce  sujet 
si  la  France  fut  plus  généreuse  que  clair^ 
voyante.  Il  est  certain  que  le  cardinal  Cas- 
tiglioni, quand  il  succéda  à  LéonXïI  sou» 
le  nom  de  Pie  VIII ,  choisit  pour  son  secré- 
taire d  état  le  cardinal  Albani ,  qui  passait 
pour  être  dévoué  à  l'Autriche,  et  n'em- 
ploya pas  dans  cette  place  le  cardinal  Ber- 
netti ,  homme  habile  et  indépendant,  que 
Grégoire  XVI  a  remis  à  la  tête  des  affaires. 
A  présent,  il  est  juste  de  dire  qu'après  avoir 
donné  à  l'Autriche  une  si  grande  preuve  de 
reconnaissance ,  Pie  VIII  n'en  tén;ioigna  pas 
moins  à  la  France  tous  les  égards  que  mé- 
ritait cette  grande  et  glorieuse  puissance. 

Les  travaux  du  gouvernement  ne  pou- 
vaient qu'altérer  encore  davantage  la  santé 
du  cardinal,  soumis,  comme  pontife,  à 
des  exigences  si  multipliées.  Déjà  depuis 
long-temps  il  éprouvait  une  raideur  dans 
les  articulations  qui  lui  rendait  tout  mou- 
vement douloureux  et  pénible.  Les  céré- 
monies dans  lesquelles  le  pape  doit  porter 
des  vêtemens  si  lourds ,  le  fatiguaient  plus 
qu'un  autre  :  il  acceptait  avec  une  sorte 
d'héroïsme  ses  vives  douleurs ,  et  ne  vou- 
lait pas  abréger  la  durée  àts Jonctions,  pour 
éprouver  plutôt  un  soulagement  à  ses  souf- 
frances. Celui  que  Ton  promenait  pom- 
peusement sur  la  Sedia  geslatoria,  comme 
l'a  représenté  si  noblement  M.  Vernet  -, 
celui  qui ,  d'un  visage  serein ,  distribuait 
aux  peuples  agenouillés,  des  bénédictions 
paternelles  ,  celui  que  l'on  contemplait 
dans  cet  état  de  gloire  et  de  triomphe,  ren- 
trait dans  ses  appartemens ,  disait  un  fidèle 
serviteur,  revenait  accablé ,  et  demandant 
qu'on  versât ,  s'il  était  possible ,  quelque 
baume  sur  ses  blessures ,  que  le  poids  des 
vêtemens  pontificaux  avait  irritées.  Quand 
les  cérémonies ,  qui  sont  si  fréquentes  , 
n'exigeaient  pas  sa  présence ,  il  ne  cessait 
de  travailler  avec  ses  ministres  5  et  le  nom- 
bre de$  dicastères  qui  ont  le  droit  de  sou- 
mettre leurs  projets  au  pape  est  si  grand , 
çt  vient  interroger  sa,  volonté  de  si  bonne 
h^ure  çt  M.  tard ,  iqu'on  ne  sait  çtuand  un 


âO>4  LA    DOMINICALE. 

pontife  assidu  à  ses  devoirs  peut  espérer 
quelques  instans  de  liberté. 

Lorsque  Pie  VIII  travaillait  ainsi  avec 
ses  ministres,  c'était  pour  eux  un  spectacle 
d'admiration  que  ce  souverain  savant ,  ré- 
fléchi ,  bon,  patient  et  modeste,  qui  com- 
prenait rapidement  les  affaires,  les  jugeait 
avec  impartialité ,  et  portait  dans  chacune 
de  ses  déterminations  ,  l'aplomb  de  sa 
longue  expérience.  Il  n'a  jamais , 'pendant 
son  règne  ,  montré  le  moindre  souvenir  des 
persécutions  qu'il  avait  éprouvées  pendant 
le  séjour  des  Français  à  Rome  :  il  avait  tout 
pardonné ,  même  quand  les  Français  n'au- 
raient pas  voulu  contribuer  à  sa  grandeur. 
D'ailleurs,  il  n'en  fut  pas  ainsi. Telles  sont 
les  bizarreries  du  sort.  Et  qu'on  vienne 
Tanter  la  constance  de  la  politique 
des  nations  !  Des  Français  avaient  traité 


avec  rigueur  l'évêque  de  MontaltOj  des 
Français eurentles  premiers  l'idée  déporter 
au  plus  haut  pouvoir  ecclésiastique  le  car- 
dinal Castiglioni  :  car  si  le  cabinet  de 
Vienne  fut  •  plus  obstiné  à  prendre  sa  re- 
Tanche ,  ce  qui  est  assez  souvent  de  bon 
goût,  et  de  bon  exemple  en  administration, 
ce  fut  la  France  qui,  la  première,  appela 
les  regards  des  peuples  sur  les  mérites  di- 
vers du  cardinal  Castiglioni. 

Pie  VIII  avait  étudié  avec  fruit  la  nu- 
mismatique :  il  aimait  à  parler  de  ses  mé- 
dailles, à  les  montrer,  et  à  s'enquérir  des 
richesses  des  autres.  Un  esprit  si  cultivé 
devait  proléger  les  lettres.  Lorsque  fatigué 
de  tant  de  longues  cérémonies  ,  que  ce 
même  serviteur  dont  nous  avons  parlé 
appellait  ingénieusement  les  campacjnes 
de  son  maître,  quand^  épuisé  et  n'ayant 
qu'un  souffle  de  vie  dans  un  corps  qui  n'était 
plus  qu'une  plaie,  il  se  vit  condamné  à 
mourir,  un  de  ses  souvenirs,  après  avoir 
reçu  le  saint  Viatique,  à  ce  moment  si  so- 
lennel, où  l'on  n'a  plus  à  remplir  de  de- 
voirs humains,  fut  encore  pour  les  sciences 
et  les  lettres.  Il  voulut  donner  à  monsi- 
gnor  Mai  une  marque  d'amitié  et  de  pro- 
tection, en  étendant  à  20  ans  le  privilège 
publier  seul,  dans  l'état  pontifical,  ses 
d^uverles  ^U  la  JlépuhHqm  de  Cicéron, 


Si 


et  les  letlres  de  Marc-'Aurele  a  Fronton: 
On  n'avait  presque  plus  l'espoir  de  le 
voir  survivre  quelques  heures,  et  il  parais- 
sait réprimer  un  «veu  qui  coûtait  à  sa  dé- 
licatesse :  enfin  il  fit  appeler  monsignor  le 
trésorier  général  (  le  ministre  des  finances) 
et  lui  dit  avec  un  air  de  modestie,  de  dou- 
ceur, et  même  de  crainte,  qu'il  mourait 
très-pauvre,  trop  pauvre  peut-être  ,  qu'il 
avait  suivi  les  exemples  donnés  par  Pie  VII 
et  Léon  XII,  et  que,  comme  eux,  il  n'avait 
pas  enrichi  sa  famille  ;  qu'il  se  repentait 
cependant  d'avoir  poussé  l'austérité  jus- 
qu'à ne  pas  laisser  du  pain  à  un  excellent 
domestique,  à  un  véritable  infimier  infati- 
gable qui  l'avait  soigné  long-temps  au  mi- 
lieu de  ses  souffrances,  sans  témoigner  le 
moindre  dégoût.  Le  maître  craignait  qu'à 
sa  mort  ce  serviteur  ne  se  trouvât  réduit  à 
l'indigence.  Voilà  de  ces  vertus  antiques 
des  premiers  temps  du  Christianisme!  Hâ- 
tonsnous  de  dire  que  legouveruement  a 
écouté  la  voix  mourante  de  celui  qui  'n'a- 
vait jamais,  dans  vine  telle  position,  pensé 
à  la  fortune  d'un  serviteur  digne  d'avoir 
pour  maître  lesouverain  qui  respectait  aveé 
tant  de  grandeur  d'âme  les  fonds  du  trésor. 
Le  2  décembre  i83o^  Pie  VIII  succomba 
à  ses  souffrances,  après  avoir  donné  devant 
les  nombreux  assistans  qui  sont  témoins 
nécessaires  de  la  mort  d'un  pontife  des  preu- 
ves touchantes  de  son  esprit  de  religion  et 
de  bonté.  Il  laissait  les  provinces  pontifi- 
cales, à  la  suite  de  violences  qui  auraient 
ébranlé  d'autres  parties  de  l'Europe,  dans 
une  agitation  déplorable  ;  mais  on  a  Vu 
dans  la  notice  sur  Grégoire  XVI  toute  l'ha- 
bileté que  le  successeur  de  Pie  VIII  a  dé- 
veloppée pour  guérir  les  maux  de  l'Etat. 


ETUDES  HISTORIQUES. 

COMMENCEMENT    DE    LA   SGCIÉTÉ 
CHRÉTIENNE. 

Le  Christianisme  partage  l'histoire   du 
genre  humain  en   deux   parties  bien  dis- 
tinctes ;   au  milieu  se  trouve  la   croix, 
comme  point  de  séparation.  D'un  côté , 
Slip f  dé  ment . 


SUHPlImETHT    a   L1   DOMtNïCAl.E    î>^    i2    JiWVifia, 


SOa 


c'est  le  monde  païen,  vieillard  décrépit  qui 
a  baoni  Dieu  de  ses  temples,  comme  il  Ta 
proscrit  de  son  cœur,  avec  son  effroyable 
débauche  et  ses  légions  d'esclaves;  de  ce 
coté-çi  de  la  croix,  c'est  la  société  chré- 
tienne avec  sa  pureté  toute  céleste,  sans 
esclaves,  ou  du  moins  sans  le  principe  de 
l'esclavage  -,  d'une  part,  c'est  l'homme  op  - 
primé;  de  l'autre  c'est  l'homme  émancipé. 
Pour  bien  connaître  cette  histoire ,  pour 
en  bien  saisir  l'ensemble,  il  fallait  donc 
montrer  le  tableau  sous  sa  double  face,  et 
c'est  ce  que  nous  nous  sommes  proposé  de 
faire  :  nous  avons  esquissé  à  grands  et  ra- 
pides trails  la  société  païenne  dans  un 
premier  article. 

Lorsque  Ton  considère  l'immense  trésor 
de  vérités  que  le  Christianisme  renferme 
dans  son  sein,  on  aurait  peine  à  compren- 
dre comment  il  ne  parvint  que  si  tard  â 
former  des  peuples  civilisés,  si  l'on  n'envi- 
sageait en  même  temps  quels  obstacles 
s'opposaient  à  sa  propagation.  Il  en  était 
de  lui  et  du  monde  comme  de  deux  étran- 
gers qui  ne  parlent  pas  la  même  langue  ; 
l'un  et  l'autre  s'épuisent  en  efforts  super- 
flus :  ils  ne  se  comprennent  pas  de  long- 
temps. Le  monde  pareillement  ne  com- 
prenait pas  l'Evangile. 

Arrivé  au  milieu  d'une  société  mourante, 
le  Christianisme  eut  d'abord  à  s'occuper  de 
l'homnrie  avant  de  s'occuper  des  hommes, 
de  l'individu  avant  de  s'enquérir  de  la 
société  politique.  Dieu  fit  toutes  ces  choses 
en  leur  lieu  et  place  ;  il  n'a  pas  besoin  de 
se  presser -,  les  siècles  lui  appartiennent. 

Voilà  donc  que  dans  un  petit  coin  de 
l'empire  un  homme  est  attaché  à  une  croix 
aux  grands  applaudisseraens  de  la  foule 
qui  bat  des  mains.  Pendant  ce  temps-Jp. 
Tibère  est  àCaprée.  Caprée  et  le  Calvaire! 
Jesus-Christ  et  Tibère  !  vous  avez  en  regard 
le  monde  nouveau  et  le  monde  ancien  i 
Qui  aurait  soupçonné  que  l'univers  tout 
entier  viendrait  un  jour  se  courber  devant 
ce  gibet  dressé  par  la  jalousie  populaire  et 
la  lâche  complaisance  d'un  proconsul  ro- 
main? Eç  cependant  c'est  de  ce  jour  que 
date  Fémancipation  de  l'homme,  sur  la 


terre  comme  dans  le  ciel,  A  peine  leur 
maître  a-t-il  crié  sur  le  Golgotha  :  Tout 
est  coniominé,  que  douze  hommes  se  par- 
tagent le  monde.  Ce  dut  être  un  spectacle 
bien  plaisant  pour  les  esprits  -  foi  ts  du 
temps.  Deux  siècles  s'étaient  à  peine  écou- 
lés que  TertuUien  écrivait  déjà  :  «Nous  ne 
sommes  que  d'hier,  et  nous  remplissons  vos 
cités,  vos  colonies,  l'arméejle  palais, le  sénat,., 
leforum  :  nous  ne  vousjlaissons  que  vos  tem- 
ples, »  Il  ne  s'agit  point  ici  d'une  révolu- 
tion dans  les  lois  sociales.  Quel  culte  nou- 
veau n'a  pas  amené  cette  révolution?  mais 
d'une  révolution  complète  dans  le  principe 
même  de  la  sociabilité  ,  et  voilà  ce  qui 
confond  l'intelligence  et  la  fait  s'incliner 
devant  l'action  divine  ici  invinciblement 
empreinte.  On  partait  du  principe  que  l'in- 
dividu n'était  rien,  et  jetée  sur  cette  base, 
la  société  n'était  plus  qu'une  grande  usur- 
pation.Aujourd'hui  au  contraire,  l'individu 
est  tout,  dans  les  idées  de  la  philosophie 
moderne.  La  philosophie  moderne  n'a  pas 
plus  raison  que  sa  devancière  -,  mais  le  prin- 
cipe outré  n'en  est  pas  moins  une  marque 
du  travail  qui  s'est  opéré  dans  les  intelli- 
gences :  l'abus  prouve  la  chose.  Nous  ve- 
nons de  dire  que  la  société  païenne  était 
une  grande  usurpation  sur  les  droits  indi- 
viduels -,  et  c'est  à  cette  hauteur  qu'il  faut 
se  placer  pour  comprendre  quelque  chose 
dans  son  économie.  Dans  le  dernier  siècle, 
on  nous  a  fatigués  de  la  prétendue  liberté 
des  temps  antiques  j  on  ne  la  concevait 
qu'affublée  d'un  bonnet  phrygien  et  sous 
un  nom  romain  bien  sonore;  ce  fut  le  pa- 
radoxe d'une  nation  en  délire  ,  menée  à 
l'abîme  à  travers  des  orgies  sanglantes  par 
d'effrénés  démagogues,  appliquantes  prin- 
cipes philosophiques.  Rien  cependant  n'é- 
tait moins  vrai  que  cette  liberté  grecque 
ou  romaine  ;  avec  un  peu  moins  de  passion 
on  eûtpus'enconvaincre.Onavaitdit:  l'in- 
dividu n'est  rien,  la  patrie  est  tout  ;  et  avec 
ce  principe  vous  avez  le  républicain  Brutus. 
assistant  d'un  œil  sec  au  supplice  de  ses  fiU^ 
et  l'apothéose  de  Néron.  A  force  d'effacet 
l'individu,  on  en  avait  fait  un  esclave  dé- 
voué jusqu'à  la  barbariç  k  U  fictiou  appe- 


â06 


3.    DOXiïrtlCALT. 


léc  cbose  \yal)liquej  plus  tard  il  était  deve- 
nu resclave  abruti  divinisant  les  turpitu- 
des de  l'empereur. 

Le  Christianisme  part  de  cette  pensée,  à 
savoir   que  l'individu   créé   à  l'image  de 
7)ieu,  racheté  parle  sang  d'un  Dieu,  a  des 
<lroits  sacrés  et  inaliénables,  quelsque  soient 
iîes  erreurs,  sa  position,  ou  même  ses  cri- 
^nes.  Ces  paroles  de  St.  Paul:  Frères,  vous 
•^îes  appelés  à  la  liberté  l  tombant  au  milieu 
<ies  peuples,  durent  les  remuer  jusque  dans 
Jes  entrailles,  et  amener  tôt  ou  tard  au  pied 
Ae  la  croix  tout  ce  qui  était  esclave  et  sujet, 
.  ,^'est-à-dire  l'univers  tout  entier.   L'escla- 
vage est  la  base  de  la  société  païenne  -,  le 
^Christianisme  crie  par  la  bouche  de   St. 
l'aul:  Là  où  est  Vcsprit  de  Dieu ^  là  est  la 
Uberté,  Et  il  attaque  cet  esclavage,  il  lutte 
-avec  lui  corps  à  corps  dans  la  cité  dont  il 
Téforme  les  lois,  dans  la  famille  dont  il  ré- 
forme  les  rfiœurs.  Par  lui,  le  mariage  cesse 
-d'être  une  honteuse  prostitution  ou  un  bail 
à  terme;  car  il  entoure  comme  d'une  au- 
•  jéole  divine  l'union  de  l'homme  et  de  la 
femme  ,     en    !a    proclamant     l'ineffable 
image  de  l'union  de  Jésus-Christ  avec  l'E- 
jglise.  En  même  temps  qu'ille  constitue  dans 
>sa  partie  dogmatique ,  il   en  règle  les  lois 
■dans  sa  partie  morale  ,  lois  pures,  lois  de 
-chasteté  toute  céleste,  qui  faisant  à  chacun 
jsa  part,  à  l'homme  et  au  chrétien,  embras- 
:.«ent,   dans  leur   admirable   économie   et 
:!lcuTs  sages   dispositions,  les  besoins  de  la 
;iS0ciété  et  ses  devoirs,  et  font  du  toit  conju- 
.jjal  un  asile  d'innocence  et   de  pureté.  11 
-interdit  au   père  le   droit  monstrueux  de 
.3'exposition  des  enfans-,  et  il  entourela  pa- 
."teruité   de  tant  de  puissance,  de  tant  de 
•bonheur,  de  tant  d'égards,  de  soumission, 
Vril  de  respect,  que  c*est  vraiment  merveille 
<:onmient  le  doigt  de  Dieu  se  fait  sentir 
•dans  rétablissement  de  la  seule  famille  vé- 
ritable, la  famille  chrétienne.  Le  Christia- 
ruisme  rayonnait  sur  toutes  les  faces  de  la 
société  qu'il  venait  régénérer,  et  son  action, 
dont  l'historien  ne  peut  ébaucher  lès  pha- 
ses qu'une  à,  une,  était   présente  à  la  fois 
MIT  tous  le>s  points  attaquables,  Ainsi,  pen- 
dant qu'il  allait  cherehçr  le  pauvre  esclave 


tremblant  devant  le  maître  barbare   qui 
d'un  geste  pouvait  l'cnvoyeràla  mort,pour 
relever  par  l'enthousiasme  son  âme  abattue 
par  l'oppression  ,  il  poursuivait  Téman- 
cipation  de  la  femme^  cette  autre  esclave 
du  monde  antique  ,    qu'une    secte  vou- 
drait faire  aujourd'hui  le  centre  da  monde 
nouveau  ;  tant  les  choses  ont  marché  de- 
puis que  Jésus-Christ  mourant  disait  au 
disciple  bien  aimé,  en  lui  montrant  Marie  : 
Fils  ,   voilà   votre  mèrel    Dans  le    Traité 
ad  uxorem  de  'Fertullien,  au  second  siècle 
de  l'ère  chrétienne,  on  voit  où  était  pérve- 
nue  déjà   cette  émancipation  commencée 
par  Jésus-Christ    dans   la  personne  de  sa 
divine  mère.  «  La  femme,  dit-il,  rendra  à 
son  mari  païen  des  devoirs  de  païenne  : 
elle  aura  pour  lui  beauté,  parure,  propreté 
mondaine,    caresses  honteuses.  Il  n'en  est 
pas  ainsi  chez  les  Saints  :  tout  s'y  passe  avec 
retenue  sous  les  yeux  de  Dieu  )>....  Et  plus 
loin  :  «  L'église  dresse  le  contrat   du  ma- 
riage chrétien  ,  l'oblation  le  confirme,  la 
bénédiction  en  devient  le  sceau,  les  anges 
le  rapportent  au  Père  céleste,  qui  le  ratifie. 
Deux  fidèles  portent  le  même  joug;  ils  ne 
sont  qu'une  chair,  qu'un  esprit;  ils  prient 
ensemble;  ils  jeûnent  ensemble;   ils  sont 
ensemble  à  l'église  et  à  la  table  de  Dieu, 
dans  la  persécution  et  dans  la  paix.»  Jamais 
rien  de  pareil  n'avait  été  écrit  jusque-là, 
et  les  épithalames  des  poètes  païens  sont 
bien  loin  de  ce  simple   hymne  chrétien 
chanté  par  un  Père  de  l'Eglise  naissante 
sur  les  ruines  d'une  société  qui  croule,  abî- 
mée de  volupté. 

Ainsi,  le  (Christianisme,  attaquant  l'es- 
clavage sous  toutes  ses  formes,  rappelait 
l'homme  abruti  a  la  liberté  primitive  ;  mais 
en  le  faisant  libre  il  le  faisait  chrétien  ; 
avant  de  le  faire  citoyen  de  la  terre,  il  le 
faisait  citoyen  du  Ciel.  Là  où  est  l esprit 
de  Dieu,)  là  est  la  liberté^  disait  saint  Paul. 
Tel  se  présente  donc  le  Christianisme  dans 
les  premiers  âges  ,  jetant  les  fondemens 
d'une  doctrine  dont  le  développement  suc- 
cessif devait  produire  la  plus  étonnante 
révolution  dans  les  destinées  de  l'huma- 
nité, Cette  révolution  ne  se  ^t  que  lente- 


LA    DOMINICALE-. 


iiienl-,  et  Clans  celte  partie  de  riùsloiru 
rhï'étiepne  où  nous  sommes  aujourd'hui 
posés ,  c'est  à  peine  si  nous  voyons  poindre 
ks  premiers  rayons  de  ce  soleil  qui  doit 
taire  le  tour  de  l'univers. 

jVotre  but  n'est  point  ici  de  dépeindre 
les  mœurs  des  premiers  chrétiens.  Que  quel- 
ques mots  cependant  soient  dits  en  passant, 
par  opposition  aux  mœurs  païennes,  dont 
nous  avons  offert  le  tableau  incomplet  dans 
notre  précédent  article.  Nous  retrouvons 
ces  mœurs  décrites  dans  les  apologistes  du 
temj>s.  «  Chez  nous,  dit  l'un  d'entre  eux, 
vous  trouverez  des  ignorans,  des  ouvriers, 
de  vieilles  femmes,  qui  ne  pourraient  peut- 
être  pas  montrer  par  des  raisonnemens  la 
vérité  de  notre  doctrine-,  ils  ne  font  pas 
de  discours,  mais  ils  font  de  bonnes  œuvres. 
Aimant  notre  prochain  comme  nous-mêmes, 
nous  avons  appris  à  ne  point  frapper  ceux 
qui  nous  frappent ,  à  ne  point  faire  de  pro- 
cès à  ceux  qui  nous  dépouillent  \  si  l'on  nous 
donne  un  soufflet,  nous  tendons  l'autre 
joue;  si  l'on  nous  demande  notre  tunique, 
nous  offrons  encore  notre  manteau.  Selon 
la  différence  des  années,  nous  regardons  les 
uns  comme  nos  enfans,  les  autres  comme 
nos  frères  et  nos  sœurs  -,  nous  honorons  les 
personnes  plus  âgées  comme  nos  pères  etnos 
mères.  L'espérance  d'une  autre  vie  nous 
fait  mépriser  la  vie  présente  ,  et  jusqu'aux 
plaisirs  de  l'esprit.  Chacun  de  nous ,  lors- 
qu'il prend  une  femme,  ne  se  propose  que 
d'avoir  des  enfans ,  et  imite  le  laboureur 
qui  attend  la  moisson  eu  patience.  Nous 
avons  renoncé  à  vos  spectacles  ensan- 
glantés, croyant  qu'il  n'y  a  guère  de  dif- 
férence entre  regarder  le  meurti*e  et  le  com- 
mettre. Nous  pensons  que  c'est  tuer  un 
enfant  que  de  rexposeï'.  Nous  sommes 
égaux  en  tout,  obéissant  à  la  raison,  sans 
la  prétendre  gouverner  (i).  » 

On  prétendait  qu'ils  étaient  une  faction, 
et  TertuUien  répondait  :  <.(  La  faction  des 
chrétiens  est  d'êU'e  réunis  dans  la  même 
religion,  dans  la  même  morale,  la  même 
espérance.  Nous  formons  une  conjuration 


-~^w,^ 


(•I)  Athénagor.  Apolog'. 


207. 

pOLiri)vior  Jiicu'tîi  rommuri,  et  lire' les 
divines  Ecritures.  Si  quelqu'un  de  nous  a 
péché  ,  il  est  privé  de  la  communion  ,.  des 
prières  et  de  nos  assemblées ,  jusqu'à  ce 
qu'il  ait  fait  pénitence.  Ces  assemblées  sont 
présidées  par  des  vieillards  dont  la  sagesse 
a  mérité  cet  honneur.  Chacun  apporte 
quelque  argent  tous  les  moiS;,  s'il  le  veut 
ou  le  peut.  Ce  trésor  sert  à  nourrir  et  k 
enterrer  les  pauvres,  à  soutenir  les  orphe- 
lins, les  naufragés,  les  exilés ,  les  condamnés 
aux  mines  ou  à  la  prison,  pour  la  cause  de 
Dieu.  Nous  nous  donnons  le  nom  de  frères; 
nous  sommes  prêts  à  mourir  les  uns  pour 
les  autres.  Tout  est  commun  entre  nous. 
Notre  souper  commun  s'explique  par  son 
nom  d'agape ,  qui  [signifie  charité.  » 

On  conviendra  qu'il  y  a  loin  des  agapes 
chrétiennes  aux  mystères  d'Adonis  et  aux 
prostitutions  publiques  du  temple  de  Vénus 
àBabylone.Et  maintenant  donnez  à  la  doc- 
trine qui  produit  tout  cela,  le  nom  que  vous 
voudrez.  Dites  que  Jésus-Christ  n'est  qu'un 
imposteur  habile,  et  que  son  code  de  reli- 
gion n'estqu'une  philosophie  humaine,  sorte 
de  recueil  où  les  génies  de  tous  les  siècles 
qui  l'ont  précédé  sont^^venus  en  tributaires 
apporter  quelque  lambeau  de  leurs  pen- 
sées, après  tout,  qu'importe?  Ecrasé  d'ad- 
miration ,  il  faudrait  encore  ise  courber 
stupéfait  devant  cet  homme  quel  qu'il  soit, 
galiléen  ou  Dieu,  car  il  aurait  fait  la  plus 
étonnante  des  merveilles.  Il  faudrait  en- 
core mesurer  l'histoire  humaine  à  l'échelle 
de  cette  doctrine,  ou  sans  quoi  le  grand 
livi-e  de  l'humanité  vous  resterait  fermé. 
Mais  non,  arrière  !  Qui  lutte  seul  contre  le: 
monde  du  haut  d'une  croix  et  abat  ce 
monde,  ce  n'est  pas  là  le  faible  fils  de  la 
femme,  ce  n'est  pas  un  homme,  c'est  un 
Dieu! 

Que  si  nous  avions  à  résumer,  en  finis- 
sant ces  points  que  nous  venons  de  toucher, 
nous  dirions  que  le  Christianisme,  se  faisant 
peuple  d'abord,  commença  la  grande  éman- 
cipation du  genre  humain,  eu  jetant  dans 
ces  âmes  d'esclaves  le  sentiment  de  la  li- 
berté. Il  replace  l'individu  dans  les  droits, 
en  rappelant  ce  qu'il  est  aux  yeux  (le  Dieu, 


âOB  L*    DOMINIGALa. 

etlasoci<^té  cesse  d'être  une  usurpation  j  il 
constitue  la  famille,  parla  paternité,  dont 
il  fait  conmie  un  sacerdoce,  par  l'émanci- 
pation de  la  femme,  en  détruisant  le  divorce 
et  la  polygamie.  Tout  cela,  ne  s'opère  que 
lentement^  mais  on  aperçoit  déjà  que  la 
terre  entière  se  rangera  du  côté  de  cette 
religion  nouvelle,  parce  qu'elle  reconstitue 
l'humanité  que  la  société  païenne  détrui- 
sait par  le  polythéisme,  par  les  lois,  et 
par  les  mœurs.  Nous  sommes  dans  l'âge 
héroïque  du  ChristianismCj  où  le  combat 
s'engage  dans  les  arènes  et  le?  amphi- 
tJîéâtres. 


Quelques  rkekexioms  8ur  la  philosophie 

COKTBMPORAtlVîî. 

«  La  philosophie  est  patiente;  elle  sait 
»  comment  les  choses  se  sont  passées  dans 
»  les  générations  antérieures,  et  elle  est 
»  pleine  de  confiance  dans  l'avenir  :  heu- 
)>  reuse  de  voir  le  peuple  entre  les  bras  du 
H  Christianisme,  elle  se  contente  de  lui 
>»  tendre  doucement  la  main  pour  l'aider 
»  à  s'élever  plus  haut  encore  (i).  » 

Ces  paroles,  qu'un  des  docteurs  de  la 
philosophie  contemporaine  laissait ,  il  y  a 
peu  d'années ,  tomber  du  haut  de  sa  chaire, 
ont  eu  parmi  nous  un  long  retentissement. 
D'impatiens  disciples  ,  pleins  de  jeunesse  et 
d'ardeur,  ont  souri  à  l'espérance  qu'elles 
renferment ,  et  leurs  regards  se  sont  portés 
vers  l'avenir.  Ils  ont  laissé  là  le  pénible  la- 
beur du  siècle  précédent ,  et ,  considérant 
comme  achevée  l'œuvre  de  destruction  que 
leurs  devanciersavaientpoursuivie  avec  une 
persévérance  si  opiniâtre  ,  ils  se  sont  pris 
à  entonner  des  chants  de  victoire.  De  toute 
parts  alors  on  s'est  présenté  pour  recueillir 
les  dépouilles  du  GaUlèen  vaincu.  On  a  vu 
la  philosophie ,  dans  l'ivresse  d'un  risible 
orgueil,  s'asseoir  fièrement  sur  ce  qu'elle 
appelle  les  débris  de  la  croix.  Là ,  chaque 
jour  sa  voix  nous  invite  à  venir  contempler 
ce  monument  de  sa  puissance  ;  elle  redit 

.  '    '^^    "'v.M.->-.     ■ Z. . . 

{\)  Coiisin,  Ci/im-de  l' histoire  tie  h  philosophie 
'i'  îeçoii. 


avec  l'accent  du  bonheur,  la  solitude  de, 
nos  temples ,  la  stérilité  de  la  parole  sainte, 
l'abandon  des  pratiques  religieuses ,  la 
haine  qui  poursuit  le  sacerdoce.  Puis , 
sur  ces  indices ,  elle  se  hâte  de  proclamer 
la  dissolution  de  nos  croyances,  la  décré- 
pitude ,  la  mort  de  notre  foi  j  se  réservant 
le  soin  de  conduire  la  société ,  à  travers  les 
siècles  futurs ,  au  terme  de  ses  destinées. 

Etonné  de  tant  de  clameurs ,  le  chrétien 
surprend  parfois  dans  son  àme  des  pensées 
d'amer  découragement  ;  et ,  si  le  souvenir 
des  promesses  divines  ne  venait  dissiper  les 
terreurs  qui  l'agitent ,  il  croirait  assister  à 
l'agonie  du  culte  de  ses  pères,  et  se  voilerait 
la  tête  pour  ne  pas  être  témoin  de  ses  fu- 
nérailles. 

Discutons  ces  hautes  prétentions  philo- 
sophiques. 

Le  principe  général  qui  leur  sert  de  base, 
c'est  le  perfectionnement  successif  de  ce 
qu'on  appelle  en  terme  général  la  religion  , 
par  les  combinaisons  de  resprithumain,eten 
rapport  constant  avec  le  progrès  des  lu- 
mières. La  religion,  on  veut  bien  le  recon- 
naître,estun  besoin  de  l'humanité,  une  con- 
dition essentlellede  son  existence,ua  élément 
de  sa  nature ,  mais  elle  s'enveloppe  de  syni« 
boles,  elle  se  produit  sous  des  formes  qui  ne 
sont  point  absolues  et  immuables.  Ces  for- 
mes, ces  symboles,  qui  constituent  ce  qu'on 
nomme  le  culte  j  varient  selon  les  besoins 
des  siècles,  suivent  régulièrement  la  marche 
de  la  civilisation  et  se  trouvent  toujours  en 
harmonie  parfaite  avec  les  besoins  de  leur 
époque.  Aussi  n'est-il  point  de  phase  im- 
portante dans  l'histoire  du  monde,  qui 
n'ait  été  marquée  par  un  changement  de 
ce  genre.  Les  cultes  de  l'Orient ,  de  la  Grèce 
et  de  Kome  ont  passé ,  après  avoir  tour  ù 
tour  éclairé  l'homme  et  amélioré  sa  con- 
dition. Le  Christianisme  ,  plus  parfait 
qu'eux  sans  doute ;,  leur  a  succédé,  pour 
avoir  le  même  sort. 

Remarquons  que  cette  doctrine  pose  en 
principe  à  la  fois  la  vérité  et  la  fausseté  de 
tous  les  cultes,  ou  pour  mieux  dire ,  de  tou- 
tes les  religions  :  car  donner  à  chacune  de 
ces  religions  une  mission  civilisatrice ,  le$ 


LA   DOMIîSICALte. 


209 


proclamer  toutes,  quoiqa'à  divers  degrés, 
les  bienfaitrices  du  genre   humain ,  c'est 
évidemment  partir  de  cette  base ,  à  savoir 
qu'elles  sont  toutes  également  vraies.  Qui 
oserait  soutenir  qu'une   erreur  qui  déna- 
ture les  rapports  entre  Dieu  et  l'homme  , 
soit  utile  à  l'humanité?  Et  c'est  là  pourtant 
qu'arrivej,  par   une  conséquence  forcée , 
l'école  que  nous  combattons.  Les  varia- 
tions perpétuelles  qu'elle  impose  à  la  re- 
ligion comme  une  nécessité  sociale  ,  sont 
inconciliables  avec  la  notion  du  vrai ,  dont 
le  premier  caractère  est  la  stabilité  et  la 
perpétuité.  On  ne  peut  donc  les  expliquer 
plus   naturellement  qu'en  supposant   une 
grande  erreur  dont  la  destruction  est  la 
mission  glorieuse  confiée  à  la  raison.  Tous 
les  cultes  également  vrais  !   Voilà  donc  la 
sublime  découverte  ,  le  symbole   piquant 
de  nouveauté ,  que  l'on  propose  à  l'admi  ' 
ration  du  dix-neuvième  siècle  I  Et  c'est  au 
nom  de  la  civilisation  et  des  progrès  qu'on 
remet  au  jour  ces   pitoyables  vieilleries  I 
C'est  qu'eôectivement  il  3'  a  progrès.  Nous 
nous  étions  imaginé  dans  notre  ignorance 
que   des   croyances   contradictoires   s'ex- 
cluaient mutuellement  5  que  l'idolâtrie  était 
incompatible    avec    l'adoration    du    vrai 
Dieu  ',  que  Jésus-Christ  n'était  pas  à  la  fois 
un  imposteur  et  un  Dieu  -,  Mahomet ,   un 
sacrilège  et  un  prophète.  Erreur  que  tout 
cela  I  Inclinons-nous  à  la  voix  de  la  phi- 
losophie éclectique ,  devant  les  honteuses 
extravagances  qui  ont  jadis  altéré  la  tradi- 
tion primitive,  aussi  bien  que  devant  la 
révélation    du   Christ   qui  l'a    complétée, 
après  lui  avoir  rendu  sa  pureté  première. 
Écoutons  avec  un  égal  respect  les  enseigoe- 
mens  de  la  Bible ,  des  Vedas  ,  du  Talmud 
et  du  Coran ,  les  oracles  du  paganisme  et 
les  prophètes  d'Israël.    Si  parfois  ils    se 
donnent  réciproquement  quelque  démenti, 
ils  n'en  sont  pas  moins  les  organes  inspirés 
de  l'Esprit  divin.  Tout  en  adorant  le  Verbe 
éternel  fait  homme  pour  sauver  le  monde, 
gardons-nous  de  blasphémer  les  dieux  mu- 
gissans  de  l'Egypte,  et_^de  ravir  |à  Jupiter 
son  tonnerre,  à  Neptune  son  trident,  et  à 
riuton  le    sombre  empire.   Bénissons   la 


piété  des  peuples  qui,  divinisant  leurs  pas- 
sions, ont  chargé  de  victimes  des  autels  in- 
fâmes ,  ou  la  naïve  simplicité  de  ceux  qui 
fléchissaient  le  genou  devant  un  vil  animal 
et  devant  les  productions  de  leurs  champs. 
Mais  applaudissons  en    même   temps  au 
zèle  des  apôtres,  arborant  le  glorieux  éten- 
dard de  la  foi  catholique  sur  les  débris  des 
statues  païennes    renversées    et  de   leurs 
temples  en  ruines.  Est-ce  assez  de  ridicule! 
Et   n'éprouve-t-on   pas  un    sentiment  de 
pitié  pour  notre  frêle  et  orgueilleuse  raison, 
en  voyant  cette  philosophie ,  héritière  de 
tant  d'écoles  fameuses  dont  elle  exalte  les 
brillantes  théories  et  les  ingénieux  systèmes, 
réduite,  après  de  longs  efforts,  à  couvrirdes 
voiles  d'une  éloquence  nébuleuse  quelques 
idées  vieilles  de  la   déraison  de  je  ne  sais 
combien  de  siècles? 

Pour  échapper  à  ces  conséquences  ,  on 
a  jugé  à  propos  de  soumettre  la  vérité  reli- 
gieuse aux  mêmes  révolutions  que  la  na- 
ture physique  sans  cesse  renouvelée  par 
l'action  du  temps  et  de  l'industrie  hu- 
maine. 

Mais  qui  ne  sent,  au  contraire,  qu'en- 
vers une  religion  vraie  ,  cette  action  est 
circonscrite  dansleslimites  les  pi  us  étroites? 
Croire ,  voilà  sur  ce  point  le  premier  devoir 
de  notre  intelligence.  Puis,  sans  nuire  àl'ac- 
complissement  de  ce  devoir,  elle  peut,  afin 
de  satisfaire  ce  désir  de  connaître  qui  lui 
est  naturel,  chercher  la  raison  des  dogmes 
et  des  préceptes  qui  sont  l'objet  de  sa 
croyance,  les  combiner  avec  les  vérités  fon- 
damentales, pour  découvrirles  rapports  qui 
les  unissent,  se  les  démontrer,  les  raisonner. 
Cette  opération  ,  que  la  foi  doit  toujours 
dominer,  donne  naissance  à  vme  foule  de 
systèmes  et  de  méthodes  diverses  que 
chacun  admet  ou  rejette  selon  son  goût  et 
la-trempe  de  son  esprit.  Souvent  l'erreur 
se  glisse  dans  ces  conceptions  qui  sont 
l'œuvre  de  l'homme.  On  conçoit  qu'alors 
des  réflexions  plus  mûres  ,  un  examen  plus 
approfondi  puissent  faire  découvrir  ce 
qu'elles  contiennent  de  faux ,  et  y  subs- 
tituer quelque  autre  combinaison  que 
les  rai§ODiiemen§  du  lendemain  détruiront 


2fO 

peut-être  à  leur  tour.  La  puissance  du 
temps  a  des  limites  tout  aussi  peu  étendues. 
Les  observances  religieuses,  connues  sous  le 
nom  de  discipline,  y  sont  seules  soumises. 
Certes,  nous  éprouvons  un  sentiment  de 
vénération  profonde  pour  ces  pieuses  pra- 
tiques arrivées  jusqu'à  nous  d'âge  eu  âge, 
après  avoir  traversé  une  longue  suite  de 
générations.  Mais,  nous  devons  le  recon- 
naître, le  pouvoir  qui  les  a  établies  con  • 
serve  toujourb  le  droit  de  les  abroger,  lors- 
que par  suite  de  révolutions  opérées  dans 
les  mœurs,  les  institutions,  le  caractère,  le 
génie  des  peuples ,  elles  ont  cessé  d'être  en 
harmonie  avec  l'époque.  C'est  de  cette  ma- 
nière que  les  pénitences  publiques  sont 
tombées  en  désuétude,  après  avoir  été  long- 
temps en  usage  dans  l'église. 

Mais  ,  à  part  ces  deux  sortes  de  chan- 
gemens,  quel  autre  pourrait  donc  résul- 
ter de  l'action  simultanée  du  temps  et 
de  la  raison?  L'esprit  bumain  aura  beau 
entasser  système  sur  système,  et  le  temps 
renverser  dans  sa  course  impétueuse  tout  ce 
qui  s'offrira  sur  son  passage ,  leurs  forces  com- 
binées sebriseront  impuissantes  contre  l'iné- 
branlable stabilité  de  ce  qui  est  essentielle- 
ment vrai.  L'espérance,  il  est  vrai,  peut  tout 
attendre  delà  bonté  divine.  On  conçoit  le  su- 
blime enthousiasme  qui ,  dévoilant  l'avenir 
au  regard  perçant  du  génie,  lui  montre  dans 
le  lointain  les  signes  avant-coureurs  d'une 
révélation  nouvelle  :  la  vision  prophétique 
de  M.  de  Maistre  n'a  rien  qui  nous  étonne. 
Mais  à  Dieu  seul  appartient  cette  œuvre  de 
régénération  -,  et  s'il  a  résolu  de  se  mani- 
fester encore  à  sa  créature,  pour  l'enrichir 
de  nouvelles  lumières  et  là  combler  de 
nouveaux  bienfaits  ,  l'homme  n'y  doit 
prendre  part  que  pour  hùter  par  ses  vœux  le 
moment  fixé  par  la  sagesse  étcrucUo,  et 
recevoir  ensuite  ce  don  de  la  bonté  céleste 
avec  le  silence  de  la  soumission  et  de  la 
reconnaissance. 

Ainsi,  modifications  dans  la  manière  de 
démontrer  et  d'expliquer  les  articles  de  la 
foi,  modifications  dans  les  préceptes  de 
dici  pli  ne,  voilà  toute  LmAuence  qu'il  est 
possible  d'accorder  au  mouvement  philo- 


LA    DOMIM€ALE. 


sophique  et  au  travail  des  siècles.  Or,  il  y 
a  loin  de  là  à  un  changement  de  culte;  et 
confondre  ces  notions,  c'est  à  la  fois  violer 
lés  règles  du  langage,  et  insulter  le  sens 
commun. 


MELANGES  LITTERAIRES. 

LE    CACHOT    DE    LA    COSCIEKGERIE. 

Le  cachot  de  la  Conciergerie  n'était 
pas  alors  revêtu  d'un  marbre  noir;  ses 
murailles  n'avaient  pas  disparu  sous  des 
draperies  de  deuil-,  il  était  alors  habité  par 
la  reine  de  France  ,  dans  toute  son  horrible 
nudité;  l'air  qu'on  y  respirait  était  infect , 
le  jour  en  était  affreux;  pour  plafond,  de 
vieilles  ogives,  destinées  aux  blasphéma- 
teurs sous  le  règne  de  saint  Louis;  pour 
murailles ,  de  larges  pierres  humectées  par 
les  fossés  du  château  ;  pour  parquet,  une 
terre  humide  et  glacée,  et  pour  meubles  une 
chaise,  un  grabat,  un  paravent  troué,  der- 
rière lequel  se  tenait  nuit  et  jour  une  sen- 
tinelle en  bonnet  rouge,  comme  si  pour 
garder  ^larie-Antoinelte  ce  n'était  pas  assez 
des  larges  portes  à  triples  verroux  qui  s'é- 
taient refermées  sur  elle  pour  ne  plus  s'ou- 
vrir qu'une  fois. 

Ce  jour-là,  notre  jeune  reine  sortit  plus 
tôt  que  de  coutume  de  l'accablement  de 
chaque  nuit ,  que  ses  bourreaux  appelaient 
son  sommeil.  Le  geôlier  de  la  Conciergerie 
lui  avait  appris  la  veille,  le  sourire  sur  ses 
lèvres,  et  comme  s'il  eut  parlé  à  la  femme 
de  Robespierre  ,  que  le  roi  était  condamné 
à  mort;  et  pendant  ces  vingt-quatre  heures 
de  ténèbres  ,  la  reine' avait  pu  à  loisir  mé- 
diter cet  horrible  ré(;it.  Ce  qui  se  passa  dans 
sa  tète  et  dans  son  cœur,  personne  ne  saurait 
le  dire  ;  seulement,  ce  qui  est  vrai,  c'est  que 
pendant  cette  longue  nuit ,  l'auguste  pri- 
"sonnière  ne  poussa  pas  un  soupisr,  ne  ré- 
pandit pas  une  larme,  qu'elle  fut  calme  et 
tranquille,  et  qu'on  n'entendit  dans  son 
cachot  que  le  bruyant  sommeil  du  gardien 
placé  derrière  son  lit. 

Aussitôt  qu'il  fit  assez  grand  jour  dans  les  ^ 


LA    DOMINICALE. 


2^4 


cours  pour  qu'un  pâle  et  faible  rayon  de 
soleil  vînt  jeter  un  mélancolique  reflet  sur 
ce  grabat  sans  rideaux  et  sans  sommier,  la 
reine  sortit  de  sa  couche,  faisant  silence,  de 
peur  de  réveiller  la  sentinelle  endormie , 
voilant  avec  sa  robe  les  trous  du  paravent 
qui  les  séparait.  Au  reste ,  ce  n'était  pas  la 
première  fois  que  la  jeune  et  belle  prin- 
cesse avait  été  exposée  aux  regards  de  ces 
misérables:  elle  était  encore  reine  de  nom, 
quand,  au  château  de  Versailles,  elle  fut 
surprise  dans  son  lit  par  la  nation  déchaînéej 
et  ce  fut  à  peine  si  elle  eut  le  temps  de  se 
sauver  à  demi  nue  entre  les  bras  de  son 
royal  époux. 

Quand  la  reine  fut  levée  ,  elle  se  mit  à 
prier  à  voix  basse.  En  France,  il  fallait  être 
dans  un  cachot  pour  oser  faire  une  prière  ; 
la  prière  était  un  crime  que  là  liberté  dé- 
fendait, que  l'égalité  punissait  de  mort.  La 
reine  fit  donc  sa  prière  du  matin  :  elle  pria 
d'abord  pour  la  France  ,  qui  l'avait  naguère 
accueillie  avec  tant  de  cris  d'amour,  et 
qu'elle  aimait  encore  de  toute  son  âme:  car 
c'est  un  des  privilèges  de  eette  belle  cou- 
ronne de  France  de  rendre  Françaises  de 
cœur  et  d'esprit  toutes  les  reines  qui  la 
portent. 

La  reine  pria  ensuite  pour  son  jeune  fds, 
si  beau  ,  si  bon  ,  si  aimé,  si  jeune,  etqu'elic 
ne  devait  plus  revoir*,  enfin  elle  pria  pour 
son  époux  :  seulement  à  sa  prière  de  chaque 
jour  elle  ajouta  l'ofïîce  des  morts,  pendant 
qu'au-dessus  de  sa  tête  les  cris  de  joie  du 
peuple  se  faisaient  entendre,  comme  s'il  se 
fût  agi  d'une  victoire. 

Ainsi  pria  la  reine  ;  et  quand  elle  eut 
achevé  sa  prière  ,  elle  s'occupa  à  refaire  son 
grabat  pour  la  nuit  prochaine  ,  à  balayer 
sa  prison,  à  remettre  en  ordre  tout  ce  vide 
épouvantable;  puis  elle  plaça  sa  chaise  à 
sa  place  accoutumée  ,  et  choisissant  parmi 
leBhardes  qui  lui  restaient,  plus  pauvre  que 
la  dernière  femme  de  son  royaume  ,  elle 
chercha  quelques  lambeaux  noirs  pour  se 
faire  un  deuil. 

Justement  il  lui  restait  quelque  chose  du 
deuil  auquel  elle  s'était  condamnée  le  jour 
où  elle  avait  vu  la  tète  de  son  amie,   la 


princesse  de  Lamballe,  portée  en  triomph 
au  bout  d'une  pique  dans  les  rues  de  Paris. 

Et  quand  l'auguste  victime,  pour  achever 
sa  toilette  de  chaque  matin,  laissa  tomber 
sur  ses  épaules  et  sur  son  cou  d'ivoire  ses 
cheveux  blonds  ,  il  lui  sembla,  en  les  met- 
tant en  ordre, queleur  couleur  étaitchangée, 
et  qu'ils  étaient  aussi  blancs  que  les  che- 
veux de  son  aïeul,  quand  il  la  pressa  sur 
son  cœur,  en  lui  disant  adieu.  En  effet,  cette 
belle  chevelure  que  toutes  les  mères  de 
France  souhaitaient  à  leurs  jeunes  filles 
toutes  les  fois  qu'elles  voyaient  la  reine, 
comme  elles  leur  souhaitaient  son  esprit 
et  son  cœur;  celte  belle  chevelure  avait 
moins  d'éclat  que  de  coutume.  Mais  peut- 
être  que  la  reine  se  trompait  :  le  crépus- 
cule de  son  cachot  était  si  incertain  et  si 
faible,  la  lumière  avait  tant  de  peine  à  tra- 
verser ces  épais  barreaux  ,  ce  double  châs- 
sis, ce  grillage  si  fort,  d'autant  plus  qu'à 
cet  instant  mêmela  sentinelle  s'-était  arrêtée 
à  l'entrée  du  soupirail  _,  et  son  ombre  in- 
forme ,  armée  d'un  large  couteau ,  se  des- 
sinait bizarrement  sur  le  paravent  en  Jaaa- 
beaux. 

D'ailleurs,  quel  intérêt  la  jeune  captive 
pouvait-elle  prendre  encoreà  sa  beauté  flé-^ 
trie!  queluiimporlaientces  traces  précoces 
d'une  vieillesse  qu'elle  ne  devait  pas  attein- 
dre! Il  était  déjà  bien  loin,  ce  temps  heu- 
reux où,  fièrede  l'amour  de  tout  un  peuple, 
elle  arrivait  en  France  joyeusement  es- 
cortée de  ses  dix-sept  printemps,  et  suivie 
de  la  bénédiction  de  sa  mère.  Alors  seule- 
ment Marie-Antoinette  avait  consenti  àêtre 
la  plus  belle  personne  d'un  royaume  où 
elle  était  la  plus  aimée.  Bonne  et  douce 
princesse,  sa  présence  avait  été  pour  nous 
un  gage  de  repos  public.  Quand  elle  parut , 
les  Français ,  long^temps  veufs  d'une  reine, 
se  précipitèrent  sur  ses  pas,  comme  pour 
mieux  féliciter  son  époux.  Aujourd'hui  tout 
était  bien  changé. 

Lepère  du  peuple  étaLil  condamné  àuxoitl 

Pourtant  rien  n'était  plus  vrai  :  une  seule 
nuit  avait  suffi  pour  changer  la  couleur  des 
cheveux  de  la  reine;  une  seule  nuit  avait 
effacé  d'une  si  belle  tête  les  attributs  de  la 


212 


LA    DOMINICALE. 


jeunesse.  La  reine  ne  s'en  aperçut  que  plus 
tard ,  beaucoup  plus  tard.  Un  jour  que  le 
bourreau  vint  pour  la  délivrer,  le  froid  la 
saisit  sur  la  fatale 'charrette;  la  reine  tira 
sa  coiffe  sur  ses  yeux ,  et  elle  vit  alors  une 
touôe  de  ses  cheveux  ,  fragile  jouet  d'un 
vent  d'automne,  aussi  blanche  que  son  vi- 
sage pâle  et  souffrant ,  aussi  blanche  que  sa 
blanche  main  ,  cette  main  que  pour  sauver 
la  France,  craintive  et  timide  princesse, 
elle  avait  osé  confier  un  soir  à  Mirabeau. 

Cela  se  passait  dans  la  France  du  dix- 
huitième  siècle ,  et  il  n'y  avait  pas  cent  ans, 
qu'à  propos  de  Henriette  d'Angleterre,  Bos- 
suet  s'était  étonné  de  la  quantité  de  pleurs 
contenus  dans  les  yeux  des  rois  !  Quel  n'eût 
pas  été  son  étonnemeiit  etson  effroi  s'il  eût 
vu  notre  jeune  reine  ,  les  cheveux  blancs 
depuis  vingt-quatre  heures, raccommodant 
au  fond  de  son  cachot  la  robe  noire  qu'elle 
devait  porter  sur  l'échafaud  teint  du  sang 
de  son  époux!  Si  les  larmes  des  rois  épou- 
vantaient le  grand  Bossuet,  quelle  n'eût 
pas  été  son  épouvante  à  l'aspect  d'une  dju- 
leur  royale  qui  ne  pouvait  même  pas  pleu- 
rer! Pour  de  pareilles  douleurs,  la  voix 
seule  de  Bossuet  pouvait  élever  le  langage 
des  hommes  à  la  hauteur  de  ces  forfaits-,  seul 
il  avait  assez  de  courage  et  de  sainte  colère 
pour  regarder  en  face  les  souvenirs  d'une 
révolution  comme  la  nôtre-,  surtout  il  ne 
croyait  pas  qu'un  régicide  pûtjamaisou  dût 
jamais  être  oublié-,  au  contraire,  il  s'appe- 
santissait sur  les  moindres  détails,  se  tenant 
debout  sur  l'échafaud  de  Stuart,  jusqu'à  ce 
que  la  tête  de  Stuart  fût  tombée.  Soyez 
donc  assuré  que  si  Bossuet  vivait  de  nos 
jours ,  il  parlerait  des  cheveux  blancs  de 
Marie-Antoinette  eu  pleine  chaire,  avec 
cette  voix  terrible  et  solennelle  qui  fit 
trembler  la  ville  et  la  cour  lorsqu'il  s'é- 
criait :  «  Madame  se  meurt  !  Madame  est 
mortel  » 

(Extrait  de /tvf  ei ^lanc.) 


Histoire    pittoresque    du    Moist  Saint 
Michel  et  de  Tobibelèhe. 

(Par  M.  Maxirailien  Raoll)  (  i). 

Ce  sont ,  il  faut  l'avouer  ,  de  nobles  et 
beaux  souvenirs  des  temps  passés ,  que  ces 
vieux  monumens  épars  sur  le  sol  de  notre 
patrie.  En  ruine  presque  tous  ,  frappés 
plutôt  par  les  passions  des  hommes  ou  leur 
brutale  ignorance,  que  par  les  révolutions 
des  âges  ,  leurs  restes  sont  là  ,  debout, 
comme  pour  rappeler  à  la  génération  pré- 
sente que  des  générations  grandes  et  fortes 
l'ont  précédée.  Si  la  foule  passe  insouciante 
devant  ces  fidèles  images  des  temps  qui  ne 
sont  plus,  et  même  s'il  est  des  voyageurs 
qui  jettent  sur  elles  un  regard  froid, 
ennuyé  ,  ii  est  beaucoup  d'autres  hommes 
pour  qui  ces  anciennes  demeures  ont  de 
précieux  souvenirs  et  qui  devant  eUes  senr 
tent  leur  cœur  battre  plus  vite ,  leur  ima- 
gination grandir  et  s'éveiller.  L'artiste,  le 
poète,  celui  dont  les  généreuses  inspirations 
de  l'âme  ne  sont  pas  étouffées  par  l'étroit 
positivisme  de  notre  société  moderne  , 
celui-là,  dis-je,  l'œil  arrêté  sur  le  manoir 
aux  arceaux  gothiques ,  ou  sur  les  longues 
avenues  du  cloître  solitaire  ,  aime  à 
ressusciter  par  la  pensée  ces  chevaliers,  ces 
moines ,  à  la  main  si  forte ,  à  la  piété  si 
ardente  et  quelquefois  si  élevée. 

C'est  donc  une  tâche  noble  et  grande,  et 
à  laquelle  nous  devons  tous  applaudir  , 
que  cette  œuvre  entreprise  par  plusieurs 
artistes  de  nos  jours ,  de  fixer  par  la  pensée, 
de  reproduire  avec  le  crayon ,  les  faits  cé- 
lèbres de  nos  annales ,  les  lieux  et  les  mo- 
numens qui  les  ont  vus  s'accomplir.  C'est 
ce  qu'a  fait  M.  Maximilién  Raoul  dans  son 
histoire  pittoresque  du  mont  St-Michel. 

Nous  remercierons  d'abord  M.  Maxirai' 
lien  Raoul  de  s'être  transporté,  et  en  quel- 
que sorte  posé ,  sur  un  des  plus  beaux  dé- 
bris que  le  moyen-âge  ait  légué  aux  temps 

(I)  vol,  in-8,  orné  de  1 4  gravures  à  l'eau-forte,  et 
d'une  carie  géogra[»liifinç.  CUez  Al)Çl  LeUoiu  ,  rue 
Richelieu,  ii.  95. 


ti   DOMINICALÏ» 


â^5 


modernes;  puis  nous  le  remercierons  en- 
core de  nous  avoir  dit  toutes  les  impres- 
sions qui  l'ont  frappé  ,  toutes  les  bonnes  et 
hautes  pensées  qu'il  a  eues  en  visitant  ces 
ruines  imposantes  du  Christianisme. 

Sans  faire  connaître  dès  le  début  les  lieux 
qu'il  a  voulu  peindre  ,  M.  Maximilien 
Raoul  nous  raconte  tous  les  accidens  de  la 
routes  les  dangers  des  sables  mouvans,  des 
brouillards,  de  la  mer  montante  dans  les 
grèves  environnant  le  mont  St-Michel  , 
enfin  tous  les  périls  qui  y  menacent  un 
voyageur  timide  ou  inbabilement  auda- 
cieux. Il  nous  dit  tout  cela  simplement  , 
sans  prétention,  comme  un  homme  qui  rend 
compte  de  ce  qu'il  a  vu  et  senti. 

Dans  une  autre  partie,  qu'avec  raison  il 
a  intitulée  l'Artiste,  M.  Maximilien  Raoul 
nous  l'ait  assister  à  toutes  les  scènes  que  la 
nature  étale  autour  de  ce  mont  St.  ]\IicheI, 
encore  si  beau,  même  avec  les  dégradations 
continuelles  qui  s'y  commettent;  puis  nous 
entrons  dans  la  ville;  nous  voyons  «  ces 
»  petites  maisonnettes  en  bois,  couvertes 
»  en  esseauxdebois,  fanées,  ridées,  replà- 
»  trées,  fardées  ;  ensuite,  vient  le  château, 
»  la  salle  des  chevaliers  avec  ses  arceaux 
»  si  grands,  si  magnifiques, et  qui  impo- 
»  sent,  suivant  l'expression  de  M.  Maxi- 
»  milieu  Raoul,  comme  un  chevalier  armé 
»  de  toutes  pièces,  et  svelte  encore  sous  sa 
»  pesante  armure  et  son  casque  d'acier.  » 

Enfin,  ce  cloître  si  vaste,  si  prodigieux 
dans  son  ensemble,  sa  perspective  et  son 
effet.  Ce  cloître  devant  lequel  le  cœur 
bondit,  l'âme  s'épure,  la  tête  s'incline,  saisi 
que  l'on  est  d'un  sentiment  d'humilité.  Et 
puis  l'on  serait  tenté  de  pleurer  quand  on 
pense  qu'en  des  lieux  si  beaux,  si  pleins  de 
religieuses  inspirations,  gémissent  de  mal- 
heureux condamnés  politiques. Oh  combien 
alors  on  pense  avec  dégoût  à  notre  froide 
actualité!.. 

La  troisième  et  dernière  partie  de  l'ou- 
vrage, M.  Maximilien  Raoul  l'a  consacrée 
aux  recherches  géologiques,  archéologiques 
et  historiques,  et  c'est  avec  esprit  et  discer- 
nement qu'il  s'est  acquitté  de  celte  tâche. 
Les  détails  géologiques  qu'il  nous  donne 


«ont  du  plus  grand  intérêt.  Quant  A  l'ori- 
gine de  Tombelène,  qu'il  fait  remonter  aux 
premiers  temps  de  la  Gaule  et  dont  le  nom 
auriiit  été  formé  de  Tomba  Belenis,  Tombe 
àeBeletius,]e  préfère  l'étymologie  adoptée 
par  Bom  Huines  et  le  Chronieon  minug. 
Tomba  Heleni,  tombe  d'Hélène;  et  je  l'a- 
vouerai, ce  qui  surtout  motive  chez  moi 
cette  opinion  est  le  passage  cité  du  roman 
du  Brut.  Il  est  presque  certain  que  le  Rëme 
écrit  en  bas  brelon  vers  les  sixième  et  sep- 
tième siècle,  fut  traduit  littéralement  par 
Eustache,  poète  français  du  12"  siècle,  et 
qu'il  renferme  tout  ce  que  les  Bretons 
avaient  conscivé  des  Traditions  chantées 
par  leurs  Bardes  ou  poètes.  Après  tout 
M.  Maximilien  Raoul,  n'a  prétendu  impo- 
ser son  avis  à  personne;  et  la  preuve  c'est 
qu'il  a  fait  iinpi-imer  à  la  fin  de  son  ouvrage 
le  fragment  du  Roman  du  Brut^  ayant  rap- 
port à  Tombelène.  Il  a  d'ailleurs  discuté, 
sans  en  dissimuler  aucune,  toutes  les  opi- 
nions émises  snr  ce  point. 

Après  toutes  ces  recherches  aussi  savan- 
tes que  bien  dirigées,  M.  Maximilien  Raoul 
a  raconté  les  principaux  év^énemens  dont 
le  château,  l'abbaye,  ont  été  les  témoins,  les 
pèlerinages  qu'y  firent  à  différentes  épo- 
ques des  hommes  célèbres,  et  nous  a  dit 
quel  fut  le  sort  de  plusieurs  pauvres  pri- 
sonniers qui  ont  langui  dans  cette  de- 
meure. 

Commeonle  voitd'après  cette  rapide  ana- 
lyse ,  M.  Maximilien  Raoul  n'a  négligé 
aucunes  des  parties  renfermées  en  son  su- 
jet. Le  voyageur,  l'artiste,  le  savant,  ont 
parlé  tour  à  tour,  et  c'est  à  cette  flexibilité 
d'esprit  dans  l'étude  d'une  spécialité  que 
nous  devons,  il  faut  le  dire,  une  monogra- 
phie complète  du  lieu  qu'il  a  voulu 
nous  faire  connaître.  C'est  une  manière 
neuve  et  hardie  de  procéder,  qui  aura,  n'en 
doutons  pas,  de  nombreux  imitateurs. 

L'ouvrage  exécuté  avec  un  luxe,  une  re- 
cherche dont  il  faut  complimenter  l'édi- 
teur, est  enrichi  d'un  catalogue  méthodi- 
que des  manuscrits  autrefois  renfermés 
dans  la  bibliothèque  dumont  St.-Michel, 
et  aujourd'hui  conservés  en  partie  dsns 


âU 


LA    DOMINICALE; 


Tîelle  d'Arranches  •,  d'une  suite  de  gravures 
à  l'eau-forte,  exécutées  avec  un  sentiment 
artistique  tn^'s-remarquable  par  un  jeune 
artiste  de  talent,  M.  Boisselat,  qui  ajcrcom- 
pagnail  dans  son  voyage  J\L  3'Iaximilien 
Raoul. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Rome.  Le  21  décembre ,  plusieurs  catholiques 
anglais  ont  été  présenlés  au  saint  Père  par  I\I.  le 
cardinal  Weld.  Parmi  eux  étaient  le  capitaine 
Barnes  ,  et  31.  H.  F.  Yvers  ,  qui  a  rendu  des  ser- 
vices aux  jésuiles  de  Lisbonne  lors  de  l'invasion  de 
don  Pedro.  S.  S.  les  a  accueillis  avec  la  bonté  qu'elle 
se  plail  à  témoigner  aux  Anglais  restés  fidèlement 
attachés  à  l'antique  foi  de  leur  patrie  au  milieu  de 
tant  de  (raverses  et  d'orages.  La  saint  Père  ap- 
prend avec  plaisir  les  progrès  que  lait  la  religion 
catholique  en  Angleterre  ,  progrès  qui  deviennent 
de  jour  en  jour  plus  remarquables  et  plus  conso- 
solans. 

— On  a  reçu  les  nouvelles  suivantes  d'Ava,  capi- 
tale du  royaume  Birman  : 

«  Mgr.  Frédéric  Cao,  évoque  de  Zama ,  envoyé 
par  la  propagande  comme  vicaire  apostolique  dans 
les  royaumes  d'Ava  et  de  Pegon,  a  mandé  à  S.  E. 
le  cardinal  Pediciui,  dans  une  lettre  datée  du  13 
avril  dernier,  qu'il  a  trouvé  la  religion  catholique 
dans  élat  peu  florissant.  Cette  mission  a  manqué 
d'ouvriers  évangéliques ,  et  à  l'exception  du  bap- 
tême ,  les  chrétiens  sont  privés  de  sacremens.  La 
corruption  parmi  eux  est  portée  à  un  point  qui 
rend  leur  conversion  difficile.  Le  prélat  ne  se  dé- 
courage pas  néanmoins  ;  il  a  même  l'espoir  d'a- 
mener au  christianisme  des  populations  entières 
qui  n'ont  pohit  encore  reçu  le  baptême.  Il  a  déjà 
administré  la  couhrmation  à  quelques  centaines 
d'individus.  Il  fait  un  grand  éloge  de  la  chrétienté 
de  Kiandarva,  composé  de  43'J  lidèles;  ils  ontcons- 
triiit  à  leurs  frais  une  église  et  une  maison  spa- 
cieuse. Les  chrétiens  de  Soboroa  n'ayant  pas  eu 
les  moyens  sufiisans  pour  se  bâtir  une  église,  c'est 
le  gouverneur  du  lieu  (pii,  quoique  infidèle  encore? 
s'est  chargé  de  cette  dépense. 

Monseigneur  Cao  a  visite  avec  nn  élonnement 
mêlé  d'admiration  les  peuplades  des  Cariniens  et 
des  Nicobarie)»s  ;  privés  des  lumières  de  la  vraie  re- 
ligion ,  ces  bons  insulaires  ou  habitans  de  la  côle  de 
Tenefreriue,  conservent  une  simplicité  de  nvcurs 
conforme  à  la  loi  naturelle;  ils  sont  exempts  de 
l'idolâtrie  de  letn-s  voisins  et  des  désordres  qu'en- 
traîne la  polygamie. 

Les  missionnaires  qui  évangélisenl  ces  contrées  y 
recueilleront  sans  doute  le  fruii  de  leurs  travaux 
il  ne  sera  pas  difiicile  de  convertir  à^notre  sainte  re- 
ligion une  j-iopulalioa  si  bien  prépai'ée,  » 


—  L'ouverture  de  la  neuvaine  qui  se  cëlèbre 
aniiuellenient  en  l'honneur  de  sainte  Geneviève , 
a  eu  lieu  le  G  à  l'église  de  St-Etienne-du-Mont.  C'est 
à  peine  si  elle  pouvait  contenir  l'immense  con- 
cours de  peuple.  M.  l'abbé  Boudot  a  officié  toute 
la  journée.  M.  de  Chateaubriand  a  présenté  le  pain 
bénit.  Enfin  pour  que  lien  ne  manquât  à  la  pompe 
de  cette  cérémonie,  Mgr.  l'archevêque  est  venu  la 
terminer  en  donnant  le  salut.  Les  exercices  de  la 
retraite  font  espérer  les  résultats  les  plus  conso- 
lans. 

— Les  exercices  religieux  dujnbiléontété  termi- 
nés]dans  le  diocèse  de  Nîmes  le  29  décembre  ;  ils 
ont  constamment  attiré  une  affluence  considéra- 
ble ;  le  clergé  s'est  multiplié  pour  offrir  des  ins- 
tructions quotidiennes  dans  toutes  les  paroisses. 
M.  l'abbé  Justamout,  du  diocèse  d'Avignon,  était 
venu  en  aide  à  ses  confrères  de  Nîmes  ;  M.  l'abbé 
Sihans  et  lui  ont  été  chargés  des  prédications  à  la 
cathédrale,  et  ont  été  suivis  avec  un  zèle  et  une 
édification  vraiment  remarquables. 

— La  deuxième  fête  de  Noël  a  été  célébrée  à  Mar- 
seille comme  la  première  ;  tous  les  magasins  sont 
restés  fermés,  et  l'affluence  du  peuple  sur  les  pro- 
menades donnait  à  la  ville  un  aspect  plus  animé  que 
la  veille.  Car  le  jour  de  Noël  lesréimions  de  famille 
redennent  les  Marseillais  dans  l'intérieur  des  mai- 
sons pendant  toutes  les  heures  qui  ne  sont  pas 
consacrées  aux  offices  de  l'église. 

—  Ou  présume  (jue  le  nombre  des  individus  ap- 
partenant au  clergé  esi)agnol  s'élève  à  près  de  1 50 
mille  ,  ce  qui ,  sur  une  population  de  ^  4  millions 
d'habitans,  établit  une  proportion  d'à  peu  près  un  sur 
100.  Le  clergé  a  pour  chef  en  Espagne  l'archevê- 
que de  Tolède,  qui  porte  le  titre  de  primat  des  Es- 
pagnes.  On  compte  pour  tout  le  royaume  8  arche- 
vêchés, 51  évêchcs,  et  en  outre  61  cathédrales  et 
114  collégiales ,  dont  les  chanoines  et  les  abbés 
jouissent  d'une  autorité  et  d'une  prépondérance 
presque  épiscopales,  Toro,  ville  de  9,000  habitans, 
renferme  18  paroisses  ;  Salamanque  qui  a  14,000 
ha])ilans,  compte  25  églises  ;  Valladolid,  ville  de 
30,000  Ames,  a  une  cathédrale  efl 3  paroisses. 


i?ef(/n/ue.  —  Le  BeJge  confirme  en  ces  termes, 
sous  la  date  de  Bruxelles,  le  6  janvier,  ce  qui  avait 
été  annoncé  d'Anvers. 

«  Une  lettre  arrivée  cette  nuit  en  celte  ville,  an- 
nonce qu'une  insurrection  très-sérieuse  vient  d'a- 
voir lieu  à  Utrécht  et  que  la  troupe  a  fait  cause  com- 
mune avec  les  bourgeois.  » 

PnrtiKjal.  —  Au  départ  du  courrier  de  Londres, 
le  6,  il  n'y  avait  point  d'arrivages  du  Portugal,  de 
sorte  que  nous  ne  savons  pas  encore  jusfja'à  quel 
point  la  nouvelle  de  la  prise  de  Porto,  arrivée  à 
Paris  par  la  voie  d'Espagne,  était  fondée.  Cepen- 
dantonlil dans  le  Covrri& que leDon-Pédro arrivé 


LA   DOMINICALE. 


mh 


dans  les  Dunes,  avait  apporté  la  nouvelle  que  le  roi 
don  Miguel  av-ait  délaché  4,0(i;)  hommes  de  son 
armée,  et  les  avait  envoyés  de  Siuiiarem  à  Coïm- 
bre.  Il  serait  ix)ssib!e  que  cette  manœuvre  se  liât  à 
une  attaque  projetée  contre  Porto. 

C'est  du  reste  ce  que  confirme  leSwu  : 
Les  agens  de  don  Miguel,  dit-il,  déploient  de  nou- 
veau une  grande  activité  ;  et  l'argent  ne  paraît  pas 
leur  manquer.  Ils  traitent  en  ce  moment  pour  l'a- 
chat de  trois  gros  vaisseaux  américains,  et  ils  ont 
acheté  ces  jours  derniers  un  bâtiment  également 
d'une  forte  dimension,  actuellement  dans  laTamise. 
Leurs  forces  de  terre  mauquent,  dit-on,  seulement 
d'officiers  ;  et  aussitôt  après  l'arrivée  du  renfort  de 
vingt  militaires  de  difftrens  grades,  qui  se  sont  em- 
barqués, il  y  a  peu  de  jours,  sous  le  conimau]e- 
nient  du  major  B....,  leur  projet  est  de  tenter  un 
assaut  contre  Porto. 

Les  20  officiers  dont  nous  venons  de  parler  ont 
fait  voile  iwur  Yigo,  afin  de  rejoindre  de  là  l'armée 
miguéliste  cantonnée  dans  les  environs  de  Porto  ; 
mais  comme  l'ambassadeur  espagnol  dans  ce  pays, 
M.  de  Vial,  a  été  informé  par  une  voie  particulière 
de  leur  projet  de  débarquer  à  Yigo,  il  est  très-pos- 
sible qu'il  ait  écrit  aux  autorités  pour  leur  enjoin- 
dre d'arrêter  ces  militaires.  Il  est  également  pos- 
sible qu'un  croiseur  prédiste  les  rencontre  et  épar- 
gne cette  peine  aux  autorités  de  Vigo. 

Le  Morning-Post  annonce  qu'il  a  reçu  d'une 
maison  anglaise  libérale,  de  Lisbonne,  une  lettre 
qui  ne  permet  pas  de  douter  que  don  Pedro  ne  se 
soit  aliéné  tous  les  esprits.  «  Don  Pedro,  y  esl-il 
dit,  cherche  querelle  à  ses  meilleurs  amis,  et  tous 
ceux  même  qui  étaient  les  plus  em[)ressés  à  le  ser- 
vir n'ont  plus  en  lui  la  moindre  confiance.  » 

Espagne.  —  Zavala  ,  dans  un  rapport  adressé  à 
la  dépulation  de  Biscaye,  a  rendu  compte  de  l'af- 
faire de  Guernica.  Le  général  de  Ciiarles  V,  ra- 
conte que  les  ciu'istinos  se  sont  transportés  en  force 
sur  Mugmaoîi  résidait  sa  famille  ;  qu'ils  se  sontem- 
ïiarés  ds  ses  4  fils,  et  que  le  lendemain,  20  décem- 
bre, ils  s'avancèrent  vers  la  position  d'Apriala  ; 
qu'occupait  Zavala,  faisant  maicher  en  tête  de  leur 
colonne  les  4  fils  de  ce  général,  afinque  ceux-ci  de- 
vinssent les  premières  victimes  du  combat.  Ainsi 
placé  entre  ses  devoirs,  comme  général,  et  ses 
craintes  conmie  père,  Zavala  prit  le  parti  de  la  re- 
traite, es[iérant  attirer  son  barbare  emiemi  dans  un 
lieu  où  il  ne  risquerait  pas  de  faire  tuer  ses  enfaas, 
en  faisant  son  devoir.  Il  arriva  ainsi  à  Guernica, 
où  il  fut  attaqué,  le  21,  par  les  chrislinos,  qui  se 
présentèrent  encore  traînant  les  qualres  prison- 
niers devant  leur  avant-garde.  «  Vive  la  religion  ! 
.vive  notre  souverain  légitime  Charles  V  s'écria  Za- 
vala, que  mes  fils  périsse.u,  s'il  le  faut,  et  moi  avec 
eux  !  »  et  il  marcha  à  l'ennemi. 

On  sait  que  la  victoire  a  couronnédans  cette  oc- 
casion les  efforts  et  le  sacrifice  de  Zavala.  Il  a  fait 


sabir  aux  chrîstinos  une  perte  considérable,  et  leur 
a  fait  un  grand  nombre  de  prisonniers  qui  lui  ré- 
pondront de  la  vie  de  ses  4  fils. 

Les  corresjx>ndances  de  Bayonne  ,  comme  lés 
journaux  de  Boi'deaux,  ne  nout  ont  ppporlé  aucune 
nouvelle  importante  d'Espagne.  Quelques  lettres 
de  la  frontière,  arrivées  dans  la  première  de  ces 
villes,  confirment  la  réapparition  des  guérillas  dans 
les  localités  où  les  généraux  de  la  reine  se  flattaient 
d'avoir  dispersé  l'insurrecliou.  Nous  voyons,  d'a- 
près des  lettres  de  Madrid,  rapportées  par  les  jour- 
naux anglais,  que  dans  les  derniers  jours  |de  décem- 
bre, une  grande  agitation  régnait  dans  toute  l'Es- 
tramadure.  On  y  disait  hautement  que  don  Carlos 
etdon  Miguel  préparaient  mie  expidition  de,  12,000 
hommes  pour  entrer  en  Espagne.  La  frontière  du 
Portugal  était  le  rendez-vous  général  des  carlistes. 
Ou  assurait  même  que  le  curé  Mérino  s'y  trouvait 
avec  quelques-uns  des  officiers  venus  de  la  Na- 
varre. 

On  assurait  à  la  Bourse  que  les  troupes  de  la 
reine  qui  avaient  pénétre  en  Portugal  avaient  été 
battues  par  les  troupes  de  don  Miguel,  et  que  leur 
retraite  précipitée  en  Espagne  avait  déterminé  un 
soulèvement  enEsiramadure.  Sur  dive-s  paints  les 
insurgés  ont  obtenu  des  avantages  qui  rendent 
très-critique  la  position  des  généraux  qui  comman- 
dent les  troupes  de  la  reine.  On  dit  que  Saarsfield 
a  été  rappelé  à  Madrid. 

—  Ou  assure,  dit  V Indicateur  de  Bordeaux, 
que  le  gouvernement  a  reçu  la  nouvelle  que  don 
Miguel  a  mis  à  la  disposition  de  don  Carlos ,  3,000 
hommes  qui  ont  du  sortir  de  Lago  pour  se  porter 
sur  les  frontières  du  Portugal ,  du  côté  de  la  Ga- 
lice. 

Les  avantages  remportés  par  les  troupes  de  la 
reine  sur  les  carlistes ,  l'exécution  de  grand  nombre 
de  leurs-ciiefs  .  ainsi  que  de  tous  les  moines  qui  se 
trouvent  dans  leurs  rangs,  et  l'amnistie  accordée 
aux  soldats  prisoiuiiers  ,  n'ont  pas  dhninué  le 
nombre  des  faclie.ix.  Les  habitans  des  campagnes 
les  favorisent,  et  cachent  lears  mauvemens;  de 
sorte  qu'il  est  impossible  de  suivre  leurs  traces. 
Ceux  que  l'on  prend  et  qui  jouissent  de  l'amnistie 
s'échapiient  bientôt  après,  il  en  est  qne  l'on  prend 
jusqu'à  trois  fois. 

Les  guérillas  se  multiplient  dans  toutes  les  pro- 
vinces :  dispersées,  eUes  se  réunissent  bientôt  après 
sur  un  autre  point  et  s'augmenlent  des  fanatiques 
el  des  vagabonds,  qui  abondent  partout.  L'armée  de 
la  reine  est  disséminée  ;  elle  est  d'ailleurs  trop 
faible  pour  suffire  à  tant  d'ennemis,  et  le  moment 
ue  tardera  pasd'ariveroù  ils  preudro.U  l'offensive. 
ïont,  d'un  autre  côté,  fait  présum.^r  que  le  pré- 
tendant est  au  moment  d'entrer  en  Espagne.  C'est 
alors  que  de  grands  événemens  menaceront  la  mo- 
narchie et  augmenteront  ses  embarras.  » 


M  6 


LA    DOMINICALt:. 


—  Dans  un  inceutlie  qui  s'est  manifeslé  récem- 
nient  à  Sarlal ,  le  séminaire  de  celte  ville  s'est  em- 
ployé à  l'éteindre  avec  tant  d'ardeur  que  le  peuple 
a  reconduit  élèves  et  maîtres,  aux  cris  mille  fois 
répétés  de  Vive  le  séminaire  l  MveM.  le  Svpé- 
rieurl  Une  quête  faite  en  faveur  des  incendiés 
par  ce  respeclacle  ecclésiastique  a  couronné  cette 
oeuvre  de  dévouement. 

—  Lundi ,  25  décembre ,  un  incendie  éclata  avec 
beaucoup  de  violence  au  bameau  de  Cbamps  , 
commune  de.Saint-Siiîismond.  Averti  l'un  des  pre- 
miers du  danger  que  courait  une  notable  partie  de 
la  paroisse,  le  respectable  curé  de  Saint-Sigismond 
s'était  aussitôt  rendu  au  foyer  de  l'incendie  et  s'em- 
pressait à  la  fois  à  organiser  les  premiers  secours, 
et  à  calmer  la  douleur  et  l'effroi  de  ses  paroissiens. 
Ses  efforts  et  ceux  d'un  grand  nombre  d'babilans 
de  Saint-Sigismond  et  des  communes  environnantes, 
accourus  avec  un  empressement  digne  de  louanges, 
parvinrent  à  maîtriser  l'incendie,  qui  consuma 
néanmoins  une  grange  pleine  d'avoine ,  une  étaMe 
et  plusieurs  bestiaux.  On  écrit  que  ,  pendant 
plusieurs  beures  que  dura  l'incendie,  M.  le  curé 
déploja  constamment  un  zèle  au-dessus  de  tout 
(  lose,  et  en  l'absence  du  maire  et  de  l'adjoint  de 
la  commune,  s'exposa  courageusement  à  plusieurs 
reprises  pour  arrêter  le  ravage  du  feu. 

—  Lemarécbal  Bourmont  et  ses  fds  sont  attendus 
à  tous  momens  à  Londres.  Il  paraît  que  ce  brave 
militaire  s'est  embarqué  à  bortl  d'iui  brick  anglais 
poiu-  Falmoatb  ou  Piymoutb.  La  dernière  fois  que 
le  maréchal  passa  en  Angleterre,  il  fut  traité  avec 
les  plus  grands  égards  par  la  noblessse  ultra-tory  ; 
on  dit  qu'il  vivra  à  Londres  de  la  manière  là  plus 
simple.  On  pense  que  le  marécbal  se  rendra  bien- 
tôt en  Italie  i)ar  Yieime, 

—  Un  jeune  enfant  de  la  rue  Saint-André-des- 
Arls,  n.  70,  s'est  suicidé  le  3  janvier  à  quatre 
beures  de  l'aprèf-midi.  Ses  parens  l'ayant  surpris 
plusieurs  fois  fouillant  dans  le  comptoir,  lui  avaient 
infligé  une  punition  méritée.  «.Puisqu'on  ne  veut 
pas  me  donner  de  l'argent,  dit-il  à  sa  sœur,  je  me 
tuerai.  »  En  effet,  il  s'est  procuré  un  pistolet,  et, 
en  présence  de  son  grand-père,  il  s'est  tué  en  s'ap- 
pliipiant  le  canon  sur  le  cœur.  Ce  petit  malheureux 
n'était  âgé  que  de  treize  ans,  et  déjà  il  était  mûr 
pour  le  dernier  des  crimes. 

Cet  exemple  terrible  doit  être  une  grande  leçon 
pour  les  pères  de  famille.  UneAlucation  religieuse 
f'il  assurément  prévenu  cet  acte  effrayant  :  avant 
qu'on  eiU  a[»pris  à  la  jeunesse  à  être  impie,  la  jeu- 
nesse ne  faisait  pas  un  tel  mépris  delà  vie  et  de  la 
vertu. 

—  Les  phiies  ont  élevé  à  une  hauteur  extraordi- 
naire toutes  les  rivières  de  la  vallée  du  Rhin,  La 
vue  prise  de  la  plate-formede  la  cathédrale  de  Stras- 
bourg présente  i\ï\  coup  d'œil  à  la  fois  triste  et  im- 


posant ;  si  on  ne  voyait  pas  des  arbres  et  des  mai 
sons  sortir  des  eaux,  on  pourrait  croire  un  instant 
que  la  mer  a  envalii  ces  contrées.  A  Strasbourg, 
dans  les  quartiers  les  plus  rapprochés  de  la  Bruche, 
on  va  en  bateaux. 

—  A  Dresde,  on  vit,  dans  la  soirée  du  19,  une 
jeune  fdle  somnambule  au  haut  d'une  maison  à 
cinq  étages,  grimper  sur  le  toit,  et  approcher  même 
du  bord.  La  foule  assemblée  dans  la  rue  n'osait 
faire  du  bruit,  de  peur  d'effrayer  cette  jeune  per- 
sonne. Elle  continua  sa  promenade  périlleuse  de- 
pnis  sept  heures  jusqu'à  onze.  Pendant  ce  temps, 
la  plus  grande  anxiété  régna  parmi  les  spectateurs. 
Par  une  lanterne  sourde,  on  l'attira  enfin  vers  une 
lucarne  ouverte,  dans  l'espoir  qu'elle  y  entrerait; 
mais,  au  moment  de  s'y  glisser,  elle  aperçut  une 
lumière  placée  dans  une  chambre  voisine  ;  aussitôt 
elle  poussa  un  cri  épouvantable,  et  tomba  du  haut 
de  la  maison  dans  la  rue  ;  la  foule  fut  saisie  d'hor- 
reur. La  malheureuse  somnambule  est  morte  sur 
la  place. 

—  On  s'est  beaucoup  occupé  depuis  quelques 
années  de  rendre  l'eau  de  mei'  potable.  Des  expé- 
riences fiuent  tentées  à  diverses  reprises  dans  cette 
direction  ;  un  ingénieur  de  marine  ,  M.  Sochet, 
paraît  avoir  à  peu  près  résolu  le  problème,  et  l'on 
assure  que  le  ministère  de  la  marine  a  donné  l'or- 
dre que  des  essais  soient  faits  en  grand.  M.  Sochet 
a  déjà  emiclii  la  marine  de  l'invention  d'un  four  à 
pain,  qui  n'emploie  que  du  charbon  de  terre.  Si 
ses  essais  pour  rendre  l'eau  de  mer  potable  don- 
nent des  résultats  salisfaisans,  il  est  impossible  de 
prévoir  quelle  influence  celte  innovation  peut  avoir 
siir  l'art  de  la  navigation.  Il  y  a  toute  une  révolution 
nautique. 

— Les  exercices  du  jubilé,  qui  viennent  de  se  ter- 
miner dans  le  diocèse  de  Viviers,  y  ont  été  suivis 
avec  un  empressement  général  et  tout  à  fait  digne 
d'admiration.  Là,  comme  ailleurs,  il  a  été  facile  de 
s'apercevoir  que  les  populations  sentent,  pour  être 
heureuses,  la  nécessité  de  revenir  à  la  religion.  L'ex- 
cellent clergé  du  lieu  a  redoublé  de  zèle  et  d'har- 
monie pour  seconder  les  favorables  disposilionsdes 
fidèles. On  a  remarqué  particulièrement  M.  Bon- 
naure,  ancien  chef  de  mission,  et  M.  l'abbé  Four- 
nier.  Ce  dernier  surtout,  jeune  prêtre  de  diocèse, 
paraît  posséder  le  talent  et  le  secret  d'une  éloquence 
rare  :  avec  nn  langage  simple  et  pieux,  mais  plei  n 
d'onction  et  d'énergie,  l'efiet  ordinaire  de  ses  en- 
tretiens était  une  vive  émotion  dans  l'auditoire,  des 
larmes,  quehiuefois  même  des  sanglots. 

— M.  Jean  Debry,  ex-conventionnel ,  ex-préfet , 
est  mort  et  a  été  inhumé  hier.  M.  Tiiihaudean, 
autre  cftuventionnel,  a  fait  l'éloge  des  rfi/K  s  de  son 
collègue  sur  sa  tombe.  M.  Debry  avait  volé  la  mort, 
sans  ap[H'l  au  peuple  et  sans  sursis.  M.  Jean  De- 
bry avait  été  l'un  des  plénipotentiaires  de  la  répu- 
blique w  congrès  dé  Rasladt, 


Il  ■)aynÀ^&^^ 


LA    DOMimCALE. 


LE  VINGT-UN  JANVIER. 

Fils  (le  saint  Louis ,  montez  au   ciel  !... 

Il  y  a  aujourd'hui  quarante-un  an,  une 
fatale    machine  se  dressait  sur    la    place 
Louis  XV.  Dans  cette  ville  étourdissante  de 
fracas,   partout  un   silence  morne;    pour 
tout  bruit,  le  roulement  funèbre  des  tam- 
bours;  par  moment,  la    voix  tremblante 
d'un  crieur  public  dans  les  rues  de'sertes, 
ou  les  pas  de  quelque  démagogue  du  fau- 
bourg, qui  vient  de  quitter  la  volupté  de 
l'orgie,  pour  celle  de  l'échafaud!  Sur  cet 
échafaud  montait  un  homme,  la  tête  haute, 
et,  seul  de  toute  la  foule  entassée,  avec  la 
sérénité  sur  le  front.  Cet  homme ,  c'était 
Louis  XVI ,  naguère  surnommé  le  Père  du 
peuple. —  Pourriez-vous  me  dire  mainte- 
nant pourquoi  le  roi  de  France  se  trouve  là 
face  à  face  avec  le   bourreau,   en   spec- 
tacle i\  ce  peuple  qui  regarde?  x\vons-nous 
donc  reculé  d'un  siècle,  alors  que  la  vieille 
Angleterre,  jetait  une  tête  de  roi  dans  l'abi- 
me  des  révolutions?  C'est  une  bien  lamen- 
table histoire  ,   histoire  à    vous  déchirer 
le  cœur,  histoire  dont  toutes  les  pages  sont 
palpitantes  de  sang,  depuis  la  tête  de   la 
princesse  de  Lamballe,  portée  au  bout  d'une 
pique  aux  huilemens  de  la  foule,  jusqu'à 
cet  échafaud  de  la  place  Louis  XV.  Sur 
l'autel  sanglant  la  victime   n'appelle  pas 
les  bourreaux  au  jugement  de  Dieu  ;  mais 
laissez  faire  la  justice  d'en  haut;  peu  man- 
queront au  rendez-vous.  Là   où  règne  le 
silence  et  la  stupeur,  vous  entendrez  des  tré- 
pignemens  de  joie  et  d'amères  insultes  qu'on 
jetera  à    la  face  de  ces  misérables,  quand 
ils  monteront   à  leur  tour  les   degrés  qui 
tremblent  aujourd'hui  sous  les   pas  d'un 
roi  !   Ils  y  viendront  tous  !  Leurs  têtes  tom- 
berontaux  battemens  de  mains  de  la  foule, 
qui  viendra   les   voir  mourir  ,    l'horrible 
foule  î 

Et  du  vingt-un  janvier  I/QS,  date  cet 
épouvantable  chaos,  connu  sous  le  nom  de 
révolution  française.  La  liberté  en  fut  le 
prétexte,  etl'égalitéle  drapeau.  Elle  avait 
grandi  entre  les  bras  des    courtisanes  du 

12'  LIVRAISOIH, 


siècle  dernier  ;  du  repaîr  impur ,  elle  s'e'- 
lança  tout  d'un  bond  sur  l'échafaud.  Oh! 
mon  Dieu,  grâce,  grâce  pour   ce  peuple 
maudit!  Voyez  s'il  est  douleur  comparable 
à  sa  douleur I  Pour  trouver  des  mots  qui 
rendent  une  partie  de  cette  douleur ,  il  faut 
aller  bien  loin,  dans  les  siècles  passés,  s'as- 
seoir et  pleurer  avec  Jérémie,  sur  le  bord 
des  chemins  solitaires  qui  mènent  à  Jéru- 
salem.   Rien  n'est  respecté    par  l'horrible 
assemblée.  Elle  se  gorge  de  sang  ,   elle  sa- 
voure le  meurtre,  le  sacrilège,  pendant 
que  sa  hache  dévore  les  trônes.  C'est  une 
époque   sans   nom  dans  les   langues   hu- 
maines  que   cette  époque  de  délire,  un 
spectacle  que  Dieu  donne  au  monde  une 
fois  dans  sa  colère  pour  faire  trembler  les 
générations  futures.  Dites,  est-il  un  si  petit 
coin  de  la  France  qui  n'ait  quelque  chose 
à  pleurer  dans  ce  grand  naufrage?  Est-il  si 
petite  bourgade  dont  la  pauvre  chapelle  ait 
échappé  au  marteau   sacrilège,   ou  dont 
le  pasteur  n'ait  pas  pris  la  route  de  l'écha- 
faud ou  celle  de  l'exil?  Là   se   confondent 
le  noble ,  le  bourgeois ,  l'homme  du  peuple: 
ce  sont  les  horribles  fiançailles  de  l'égalité. 
Les  églises  sont  dévastées,  les  tombeaux: 
profanés ,  les  cendres  des  martyrs  jetées  au 
vent ,  l'hostie  sainte  foulée  aux  pieds,  avec 
une  joie  cyniquement  impie;  puis  c'est  une 
innombrable  fouie  de  vierges,'de  prêtres,  de 
vieillards,  tous  mourant  comme  des  mar- 
tyrs,en  chantant  l'hymne  de  l'éternité. Nulle 
part  une  simple  croix  de  bois,  pour    y 
prier  à  deux  genoux ,  car  la  prière  est  un 
crime  puni  de  mort.  Pour  faire  baptiser  le 
petit  enfant  qui  vient  de  naître  ,  pour  ap- 
peler la  bénédiction  du  ciel  sur  la  tête  de 
la  jeune  épouse  ,  il  faut  au  péril  de  sa  vie 
chercher  pendant   des  semaines   quelque 
pauvre  vieill'ard  oublié  dans  les  listes  de 
proscription,  ou  que  la  charité  craintive  a 
recueilli,  dans  quelque   réduit  obscur   et 
ignoré. 

Tels  sont  les  souvenirs  de  deuil  que  nous 
jette  en  passant  ce  lugubre  anniversaire, 
fantôme  sinistre ,  dont  on  se  hâte  involon- 
tairement de  détourner  les  regards,  tant  son 
aspect  yous  glace   d'un   indicible  effroi  l 


^8  LA    DOMINICALE. 

Quelques  hommes  se  rencontrent,  qui,  de- 
vant Tattentat  du  vingt-un  janvier  mur- 
murent les  mots  de  nécessité ,  et  dans 
leur  inexplicable  folie,  trouvent  des  ana- 
thèmes  pour  ie  crime  en  exaltant  les  fruits 
du  crime  :  comme  si  c'était  une  belle  chose, 
pour  bâtir  un  édilice,  que  d'en  placer  la  base 
dans  le  sang  et  de  le  décorer  des  lambeaux 
de  la  pourpre  royale,  disputés  à  la  main  du 
bourreau  ! 

Louis  XVI  n'était  pas  l'homme  de  son 
siècle ,  il  vint  trop  tard.  Dans  un  temps 
de  calme  et  de  paix  il  eût  été  l'idole  de  la 
France;  quand  il  monta  sur  le  trône,  l'ir- 
réligion avait  creusé  le  tombeau  de  la 
monarchie,  et  où  il  fallait  la  force  d'un 
roi,  il  n'y  eut  qUe  la  bonté  d'un  père. 
Louis  XVI  fut  pieux  comme  saint  Louis, 
ami  du  peuple,  comme  Louis  XIL  II  eut 
toutes  les  vertus  d'un  particulier;  mais  il 
ij'était  pas  de  taille  à  lutter  corps  à  corps 
contre  le  génie  révolutionnaire ,  et  il  fut 
terrassé  dès  le  premier  jour.  Mais  qu'il  fut 
grand  à  ses  derniers  momens,  et  que  la 
force  du  martyr  racheta  bien  la  faiblesse 
du  roi!  L'échafaud  fut  le  piédestal  de  sa 
gloire  j  et  lorsque  les  paroles  du  prêtre 
chrétien  :  Fils  de  saint  Louis,  montez  au 
ciel,  tombèrent  comme  un  remords  dans 
la  foule  consternée ,  il  y  eut  là  une  double 
immortalité  d'acquise  :  la  couronne  du  ciel 
et  la  couronne  de  la  terre,  la  gloire  du 
martyr  qui  meurt  pour  son  Dieu,  la  gloire 
de  l'homme  qui  regarde  la  mort  en  roi. 

C'était,  il  faut  le  dire  ,  une  grande  et 

noble  pensée  que  celle  qui  convoquait  toute 

la  France  à  pareil  jour  sous  les  voûtes  de 

nos  temples.    Pour  une  telle  douleur,- il 

faut  Tabri  du  sanctuaire ,    l'obscurité   de 

l'église   tendue  de  noir,    et  la  parole  du 

prêtre.Et,  lorsque  les  têtes  s'étaient  inclinées 

sur  le  marbre,    lorsqu'on   avait  entendu 

lire  ce  testament  de  Louis  XVI,  dont  les 

paroles  semblent  déjà  n'être  plus  de  la  terre, 

on  sintaitson  cœur  déchargé  comme  d'un 

>^î]5H«CK>tinui .    Ainsi    se   pratique-t-il    en 

f7~'rUB'g|%U<^|'jf(f%car  et  elle  aussi  ,  a   sa  page 

Q  ^fj^^ntf,  d%is  de  grandes  annales.  La  pre- 

--^^îpyr^  elj^^lanna  au  monde  le  spectacle 


d'un  roi  juridiquement  assassiné.  Mais  si 
elle  Alt  grande  dans  son  forfait,  elle  est 
grande  aussi  dans  son  repentir.  Pour  tou- 
jours-. For  everl  ainsi  s'exprime  le  bill  du 
Parlement  britannique  qui  ordonna  la 
commémoration  annuelle  de  la  mort  de 
Charles  P"";  et  en  vertu  de  ce  bill,  l'anni- 
versaire du  00  janvier  1649  "^'^  P^^  cessé, 
depuis  deux  siècles ,  d'être  un  jour  de  prière 
et  de  jeûne,  sévèrement  observé  dans  les 
trois-royaumes. 

Aujourd'hui ,  plus  de  culte  commun  qui 
réunisse  la  France  dans  une  douleur  goitI- 
mune;  l'Etat  ne  prie  pas;  le  vingt-un  jan- 
vier est  un  jour  pour  lui  qui  ressemble 
presque  à  un  autre  jour.  Quelques  pi-cuses 
familles ,  décimées  pour  la  plupart  par  la 
hache  révolutionnaire,  iront  seules  déposer 
leurs  prières  au  pied  des  autels ,  et.  s'isolant 
du  monde,  méditeront,  dans  la  retraite  et 
le  silence  ,  sur  ces  grandes  images  de  des- 
truction. On  a  dit:  La  France  ne  fut  pas 
coupable  du  meurtre  de  Louis  XVI;  elle 
n'a  rien  à  expier.  Raisonnement  pitoyable! 
L'assassinat  juridique  d'un  roi  est  la  ]»lns 
épouvantable  calamité  qui  puisse  peser  sur 
un  peuple;  et,  cette  calamité,  il  faut  la  lui 
faire  pleurer  de  tout  ce  qu'il  a  de  larmes  , 
pour  qu'il  n'y  ait  jamais  prescription  de 
crime. 

Qu!un  de  ces  hommes  d'hier,  que  les  ré- 
volutions font  éclore  dans  la  boue  dont  ils 
salissent  le  trône  usurpé,  périsse  sous  le 
poignard  d'un  assassin  dont  le  bras 
vendu  aux  factions  accomplit  sans  s'en  dou- 
ter la  vengeance  divine,  qu'il  soit  traîné 
aux  gémonies  par  la  vengeanceepopula  ire, 
ou  qu'il  trouve  au  pied  de  l'étendard 
qu'il  a  déplo}  é  une  mort  plus  belle  que 
sa  vie,  qu'importe  ?  La  société  n'a 
que  faire  de  ces  hommes  qui  la  déchi- 
rent; et  leur  mort,  loin  d'être  une  cala- 
mité publique,  est  acceptée  comme  «û 
bienfait,  comme  une  réparation.  Mais  un 
roi,  un  roi  qui  réunit  sur  sa  tête  royale  la 
consécration  du  Ciel  et  la  consécration  de 
la  terre!  Oh!  c'est  là  une  épouvantable 
chose,  quand  cette  tête  tombe  !  C'est  là  le 
crime,  l'horrible  crime,  que  toute  une  vie 


LA    DOMINICALE. 


â^9 


de  peuple  suffit  à  peine  pour  expier.  Car 
Dieu  n'a  pas  mis  cet  homme  si  haut,  pour 
qu'il  soit  permis  à  un  peuple  en  délire  de 
lui  dire,  à  cet  homme  :  Meurs,  je  veux  que 
tu  meures,  moi!  Un  roi,  c'est  la  clé  delà 
Toùte  sociale-,  sa  chute  eutraîne  tout 
avec  lui.  Liberté,  droits,  repos,  tout  s'abat 
à  la  fois  dans  le  même  gouffre*,  car  tout  a 
été  violé  à  la  fois  dans  un  seul  attentat. 
La  chaumière  elle-même  est  menacée  de 
ruine  quand  le  peuple  a  hurlé  dans  le  pa- 
lais du  roi. 

On  aura  beau  faire,  rien  n'étoufl'era  la 
voix  éclatante  et  importune  qui  retentit  si 
haut  du  milieu  des  ruines,  entassées  par- 
mi nous.  Qui  dira  donc  au  passé  de  s'é- 
vanouir   dans    la    pensée  des   hommes? 
Ici  la  volonlé  est  impuissante ,  et  l'oubli 
n'est    pas    possible     comme   le     silence. 
Profonds  législateurs  !   c'est  bien  !    vous 
eroyez  donc  qu'avec  quatre  ou  cinq  li<;nes 
écrites  dans  un  méchant  style,  vous  pourrez 
anéantir  ce  terrible  souvenir,    que  vous 
éloignerez,  vous  débiles,  ce  spectre  ensan- 
glanté ,  qui  se  dresse   avec  une  tête  dans 
sa  main  !   Mais  vous  ne  ferez  pas  qu'on 
passe  sur  cette  place  sans  sentir  le  vertige-, 
vous  ne  ferez  pas  qu'on  dise  jamais  avec 
calme:  Ici  le  roi  mourut-,  c'est  ici  que  du 
haut  de  l'échafaud  il  cria  :  Je  pardonne  à 
mes  ennemis  -,  vous  ne  ferez  pas,  qu'en  ren- 
contrant un  régicide  sur  son  chemin,   on 
ne  détourne  la  tête,  et   qu'on  ne  lise  sur 
son  front  comme  sur  celui  de  Gain  ,  écrit 
en  lettres  de  sang:  Meurtrier!  Ces  hommes, 
la  France  les  repousse    de  son  sein  ,  en 
dépit  de  leur  rappel  et  de  l'ovation  des  par- 
tis la  malédiction  vengeresse  les  poursuit 
comme  elle  ])oursuit  depuis  dix-huit  siècles 
les  Juifs  déicides  errant  par  le  monde. 

Avant  d'anéantirlo  deuil  public  du  vingt- 
un  janvier  ,  il  fallait  donc  attendre  que  la 
tombe  eût  étouÔe  les  plaintes  des  victimes 
qui  ont  échappé  aux  massacres  de  q5.  Les 
fils,  les  épouses  ,  les  frères  de  cette  foule 
qui  suivit  Louis  XVI  à  l'échafaud  , 
Tivent  encore.  Comme  Louis  XVI  ils 
ont  dit  ,  je  pardonne  ;  mais  l'oubli, 
l'oubli  n'est  pas  possible.  Le  bourieau  ne 


doit  pas  marcher  l'égal  de  la  victime-,  il 
faut  que  son  nom  brûle  comme  une  flétris- 
sure, qu'il  y  ait  une  difllérence  pourtant 
entre  Robespierre  et  Malcsherbes. 

C'est  un  profond  sujet  de  méditations 
que  cet  anniversaire  du  vingt-un  janvier. 
Les    rois    peuvent  y  trouver  matière    à 
réfléchir  sur  le  néant   de  leur  pouvoir, 
comme  les  peuples  sur  le  néant  de  leurs 
vains  projets.  L'échafaud  de  Louis  XVI  est 
une  chaire  d'où  partent  de  bien  terribles 
enseignemens.  «  Doux  Sicambre  ,  incline 
le  cou  ,  adore  ce  que  tu  as  brûlé ,  brûle  ce 
que  tu  as  adoré,))  disait  saint  Rémi  à  Clovis. 
«  Fils  de  St-Louis,  montez  au  ciel!  »  cria  le 
prêtreàLouis  XVI.  Bien  des  siècles  séparent 
le  temps  où  ces  paroles  furent  prononcées. 
Les  premières  firent  un  chrétien ,  les  se- 
condes montrèrent  un  martyr.  Ces  deux 
hommes  étaient  rois  de  France.  La  religion 
éleva  et  affermit  le  premier.  Quand  cette 
religion  fut  exilée  du  cœur  du  peuple, 
l'échafaud  du   second  se  dressa.   Nations, 
comprenez  donc  !  Le  royaume  qui    n'est 
pas  fondé  sur  la  foi,   n'est  pas  longtemps 
sans     crouler.     Dieu    l'abandonne    à    ses 
vaines  pensées,  et  il  s'en  va  roulant  d'abîme 
en  abîme ,   courant  après  je  ne  sais  quel 
fantôme  de  liberté ,    et  ne  saisissant  que 
l'esclavage  le  plus  honteux  et  le  despotisme 
le  plus  dégradant.  Ainsi  fit  la  malheureuse 
France  à  la   fin  du  siècle  dernier.  Quand 
Dieu  se  fut  retiré  d'elle,  ce  fut  un  chaos 
tel  que  n'en  vit  jamais  le  monde,  que  cette 
nation  arrachée  de  ses  fondemens  à  la  voix 
desfactions  qui  se  la  disputaient  comme  une 
proie.   Dans  son  épouvantable  épilepsie , 
elle  atteignit  à  la   fois  à  toutes  les  hau- 
teurs du  crime.  Puis  quand  le  moment  fut 
arrivé.  Dieu  souffla  sur  ce  chaos,  et  les 
peuples  horriblement  fatigués  vinrent  jouir 
d'un  repos  momentané  au  pied  de  la  croix, 
qui  les  sauvait  encore  comme  il  avait  sau- 
vé jadis  le  monde  î 


220 


LA   DOMirylCALE. 


DE  LA  RELIGIOx^'  NATURELLE , 

et  (ht  cours  de  M.  Jouffroi. 

On  trouve  dans  tous  les  programmes  qui 
servent  aux  cours  de  philosophie,  parmi 
une  foule  de  questions  maintenant  vieilles 
et  vidées,  soit  qu'on  leur  ait  appliqué  la 
rigueur  syllogistique ,  ou  même  seulement 
le  bon  sens,  cette  logique  des  simples, 
on  trouve  ,  disons-nous ,  quelques  diffi- 
cultés qui  ont  résisté  à  toutes  les  doc- 
trines ,  à  toutes  les  sectes  ,  à  tous  les 
raisonnemens ,  ou  qui  du  moins ,  attaquées 
ou  non,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre, 
sont  encore  l'objet  de  théories  nouvelles , 
de  nouveaux  doutes  ,  de  nouvelles  objec- 
tions. Parmi  ces  quelques  débris  des  mys- 
tères philosophiques ,  que  l'antiquité  nous 
a  légués,  qui  ont  traversé  les  anciennes 
imiversités  d'Italie ,  de  France  et  d'Alle- 
magne, qui  ont  passé  sous  les  yeux  de 
Scot  l'Erigène,  de  Roscellin,  d'Abailard,  de 
Guillaume  de  Champeaux ,  de  Descartes  , 
et  qui  sont  aujourd'hui  le  souci  des  hommes 
qui  enseignent  et  l'amour  des  hommes  qui 
s'instruisent,  il  faut  placer  au  premier  rang 
la  question  de  savoir  s'il  existe  un  droit 
naturel  ,  une  religion  naturelle  ,  une 
conscience  naturelle  ,  et  quelles  sont  leur 
essence  ,  leur  étendue,  et  leurs  lois.  Cette 
difficulté  a  revêtu  successivement  diverses 
formes ,  et  s'est  présentée  dans  tous  les  tra- 
vaux de  l'esprit  humain.  Au  cinquième 
siècle,  pendant  que  les  jurisconsultes  de 
Constantinople  et  de  Réryte  refondaient  le 
grand  corps  des  lois  romaines,  ils  se  de- 
mandèrent malgré  eux,  en  transcrivant 
tous  ces  codes  positifs ,  s'il  n'existait  pas 
un  code  antérieur  et  primitif,  dont  tous 
les  articles  seraient  tirés  de  la  nature  même 
des  sociétés.  Au  douzième  ,  lorsque  les 
écoles  de  Paris  fondaient  la  belle  théologie 
du  moyen-âge,  les  docteursse  demandaient 
aussi  pourquoi  leurs  syllogismes  s'ap- 
puyaient toujours  sur  la  révélation  et  les 
écrits  des  Pères,  plutôt  que  sur  les  données 
toutes  simples  et  toutes  vulgaires  de  la 
raison ,  Au  dix-huitième,  lorsque  les  en- 


cyclopédistes pouvaient  croire  qu'ils  avaient 
abattu  la  religion  catholique ,  ils  allèrent 
à  se  demander  si  les  peuples  ne  pouvaient 
pas  vivre  athées ,  ou  si  le  cœur  et  les  pen- 
chans  de  Phorame  ne  suffiraient  pas  pour 
déterminer  les  bases  d'une  religion  et  d'une 
morale.  Ainsi,  pour  les  jurisconsultes , 
pour  les  théologiens,  pour  les  encyclopé- 
distes ,  cette  éternelle  question  est  toujours 
revenue:  Y  a-t-il  un  droit  naturel,  une 
religion  naturelle,  une  morale  naturelle? 
triple  forme  d'une  même  difficulté,  qui  se 
réduit  à  ceci:  L'homme  peut-il  se  suffire  à 
lui-même ,  pour  ses  lois  ,  sa  religion,  et  sa 
morale? 

Au  milieu  d'une  époque  athée ,  comme 
le  dix-huitième  siècle  ,  cette  grande  ques- 
tion était  toujours  posée  et  résolue  en 
haine  du  Christianisme.  On  doit  rendre 
cette  justice  aux  idées  présentes,  qu'elles 
se  sont  placées  sur  un  autre  base  ,.  et 
qu'elles  ne  sont  plus  dominées  par  un  sen>^ 
timent  de  réaction  contre  les  choses  reli- 
gieuses; mais,  si  elles  n'attaquent  pas,  elle-' 
laissent  attaquer  5  si  elles  ne  sont  pas  enne- 
mies, elles  sont  indifférentes-,  et  c'est  ainsi 
qu'on  rencontre  maintenant  des  hommes 
graves  et  instruits,  appartenant  au  corps 
de  l'enseignement  national,  qui,  par  con- 
viction pure  ,  par  laisser- aller  philoso- 
phique ,  en  viennent  à  discuter  de  sang 
froid  les  difficultés  que  les  encyclopédistes 
discutaient  avec  frénésie  ,  et  à  les  résoudre, 
sinon  tout-à-fait  dans  le  même  sens  ,  du 
moins  à  les  rattacher  à  des  théories,  hostiles 
en  définitive  au  Christianisme.  Nous  devons 
le  répéter,  parce  qu'autrement  nous  serions 
injustes:  ce  n'est  plus  la  haine,  c'est  la 
science. 

Or,  que  ce  soit  haine  ou  science,'  men- 
songe ou  bonne  foi,  le  résultat  est  toujours 
le  même.  Qu'on  dise  que  la  religion  est  une 
imposture ,  ou  qu'on  enseigne  à  se  passer 
d'elle  ,  ce  sont  toujours  des  esprits  égarés  , 
des  croyances  ébranlées ,  des  mœurs  com- 
promises j  car  telle  est  l'union  intime  de 
toutes  les  laces  de  l'homme,  que  les  erreurs 
spéculatives  aboutissent  tôt  ou  tard  à  la 
dépravation  morale,  et  qu'il  faut  se  garder 


LA    DOMINICALE. 


ââi 


avec  la  même  prudence  du  faux  calcul  qui 
déroute  l'esprit,  et  du  vice  qui  gâte  le 
cœur. 

Cela  parait  au  premier  abord  une  thèse 
bien  générale  et  bien  innocente  en  soi ,  que 
celle  qui  a  pour  but  de  rechercher  et  d'éta- 
blir si  l'homme  porte  en  lui-même  une 
règle  sûre  et  suffisante  de  conduite  ,  ou  s'il 
a  besoin  ,  pour  éclairer  sa  marche  ter- 
restre ,  d'une  illumination  d'en  haut.  Les 
siiaples  et  les  confians  ont  même  trouvé, 
danè  les  encyclopédistes  qui  tenaient  ce 
langage,  le  désir  de  montrer  combien  la 
religion  et  la  vertu  étaient  deux  choses 
nécessaires  et  sacrées,  puisqu'àles  entendre, 
la  Providence  n'avait  pas  voulu  que  l'es- 
prit des  hommes  en  fut  dépourvu  un  seul 
moment ,  et  qu'elle  avait  allumé  dans  le 
sein  de  chacun  d'eux  un  phare  vivant  d'é- 
ternelle lumière.  C'est  même  inouï ,  de 
voir  jusqu'à  quel  point  s'est  laissée  aller, 
chez  certains,  cette  bonhomie  de  logique. 
On  a  recueilli  avec  soin,  parmi  des  livres 
infâmes,  toutes  les  propositions  qui  affec- 
taient ce  respect  de  la  conscience  et  des 
sentimens  naturels  de  religion  que  nous 
portons  en  nous-mêmes  ',  on  a  érigé  les 
Bolingbroke ,  les  Rousseau ,  les  Voltaire , 
en  autant  d'apôtres  du  Christianisme,  qu'ils 
attaquaient  dans  la  moitié  de  leurs  écrits  , 
et  qu'ils  relevaient  dans  l'autre  ;  et  tous 
ceux  qui  se  sont  abandonnés  à  ce  dessein 
de  concilier  Dieu  et  ses  ennemis ,  et  d'in- 
terpréter les  discours  des  esprits  déchus  à 
la  gloire  des  anges,  ont  été  la  dupe  de 
leur  bonne  intention  d'abord,  et  de  leur  er- 
reur ensuite.  Ce  n'est  pas  ainsi  que  Jésus- 
Christ  composait  avec  les  Pharisiens;  il 
ne  disait  pas  :  Voyez  si  le  figuier  porte  plus 
de  bons  fruits  que  de  mauvais;  mais  il 
disait  :  Tout  arbre  qui  porte  de  mauvais 
fruits  doit  être  coupé  et  jeté  au  feu. 

Cette  parole  était  profonde.  Si  un  homme 
de  portée  et  de  quelque  valeur  intellec- 
tuelle ,  comme  l'étaient  les  principaux 
encyclopédistes,  attaque  le  Christianisme 
dans  la  plupart  de  ses  ouvrages ,  et  qu'il 
le  favorise  dans  quelques-uns,  regardez  de 
plus  près  ;  un  homme  de  sens  ne  se  con- 


tredit pas  ainsi.  Quand  il  vous  dit  qu'il 
vous  sert,  c'est  qu'il  vous  attaque-,  quand 
il  vous  fait  concevoir  une  haute  opinion, 
de  votre  conscience ,  c'est  afin  de  vous  dé- 
tourner des  conseils  du  Christianisme;  et, 
quand  il  vous  dit  que  vous  portez  dans 
votre  cœur  une  religion  naturelle ,  c'est 
pour  vous  amener  à  conclure  que  vous  n'a- 
vez pas  besoin  de  celle  de  Dieu. 

C'est  ce  qui  est  arrivé  en  effet.  Les  phi- 
losophes ont  exalté  dans  leurs  ouvrages  la 
sainteté  de  la  conscience;  ils  ont  dit  que 
l'homme  possédait  en  elle  un  guide  sûr,  et 
un  critérium  infaillible;  ils  ont  ajouté  que 
l'âme  est  naturellement  remplie  d'un  sen- 
timent religieux;  et  quand  ces  doctrines  , 
lentement  semées  ,  ont  eu  germé  dans  les 
esprits ,  nos  pères  ont  vu  Dieu  chassé  des 
églises;  on  a  élevé  des  autels  à  la  Raison, 
c'est-à-dire  à  la  conscience;  et  à  l'Etre  su- 
prême ,  c'est  -  à  -  dire  au  sentiment  re- 
ligieux. Le  déisme  avait  commencé  par 
Bolingbroke  et  Voltaire;  il  a  fini  par  Bil- 
laud-Varennes  et  par  Robespierre. 

Ce  n'est  pas  précisément  ainsi ,  et  dans 
les  mêmes  vues,  que  la  pensée  philoso- 
phique actuelle  envisage  la  question  de  la 
conscience,  de  la  religionnaturelle,  et  du 
droit  naturel.  Elle  n'a  pas  pris  d'avance  le 
parti  de  conclure  contre  le  Christianisme  ; 
et  il  faut  même  dire  qu'elle  ne  s'embarrasse 
guère  de  lui.  Elle  affecte  de  le  traiter  avec 
un  respect  que  nous  croyons  sincère,  parce 
que  les  hommes  qui  ont  de  la  droiture  dans 
l'esprit  et  des  connaissances  acquises,  ne 
peuvent  passe  dissimuler  qu'il  n'y  a  pas  un 
seul  système  humain ,  quel  qu'il  soit ,  qui 
ait  tenu  dans  les  sociétés  autant  de  place 
que  l'Évangile.  Mais,  sauf  un  ou  deux 
hommes ,  dont  la  volonté  vaut  mieux  que 
les  efforts,  aucun  philosophe  n'a  songé  à 
accepter  le  Christianisme  comme  une  con- 
ception scientifique,  capable  de  donner 
naissance  à  des  théories  philosophiques , 
morales,  politiques  et  littéraires.  On  ne 
s'en  occupe  donc  pas  directement  ;  on  est 
content  d'en  avoir  la  sanction ,  mais  on  ne 
la  cherche  pas. 

Nouç  sommes  amené*  naturellement  à 


<i)î)9 


LA    DOMliMCALE. 


placer  M.  Jouffroi,  professeur  de  philoso- 
phie à  la  Sorbonne ,  parmi  ces  hommes 
qui  afl'ecleat  la  neutralité  vis-à-vis  du 
Christianisme.  Ce  ne  sont  pas  des  amis,  et  ce 
ne  sont  pas  des  détracteurs.  Toutefois  il  y  a 
des  vérités  telles  qu'elles  ne  souffrent  pas 
qu'on  les  marchande.  Les  vérités  chrétien- 
nes sont  de  ce  nombre.  Il  faut  être  pour 
elles  ou  contre  elles  ;  elles  n'admettent  pas 
d'hésitation  et  de  milieu. 

Ce  sont  les  leçons  actuelles  du  cours  de 
M.  Jouff'roi  qui  nous  ont  inspiré  ces  ré- 
flexions, et  qui  nous  ont  amenés  à  croire 
nécessaire  cet  article.  Nous  j  avons  trouvé 
ce  retour,  que  nous  signalions  toutà  l'heure, 
aux  doctrines  du  dix-huitième  siècle j  seu- 
lement il  s'opère  par  la  science ,  au  lieu  de 
s'opérer  par  l'impiété.  En  établissant  la 
doctrine  du  droit  naturel  et  de  la  religion 
naturelle,  M.  Jouff'roi  ne  conclura  pas  im- 
médiatement qu'il  faut  renonct^r  au  droit" 
positif  des  nations  et  aux  cultes  établis  j 
mais  d'autres  se  trouveront  qui  tireront 
ces  conséquences  -,  et  en  vérité ,  nous  n'au- 
rions pas  le  courage  de  leur  contester  ce 
droit.  On  leur  a  trop  accordé,  pour  leur 
refuser  si  peu. 

C'est  un  spectacle  très-curieux,  que  les 
détours  que  prendla  raison  humaine,  pour 
se  donner  un  prétexte  d'excuser  ses  erreurs. 
Ce  qu'elle  n'oserait  pas  en  face,  elle  l'essaieen 
biaisant  ;  et  lorsqu'elle  s'est  une  fois  laissée 
aller,  et  qu'elle  a  dompté  ses  premiers  scru- 
pules ,  elle  marche  de  déduction  en  déduc- 
tion, de  hardiesse  en  hardiesse  ,  et  arrive 
par  des  chemins  couverts  à  des  résultats 
qui  l'avaient  effrayée  en  plein  jour,  et  qu'elle 
n'aurait  pas  osé  aborder  tête  levée.  C'est 
ainsi  que  M.  Jouffroi  se  garde  bien  de  heur- 
ter d'abord  les  croyances  chrétiennes;  cela 
lui  paraîtrait  trop  téméraire.  Et  en  ceci , 
nous  croyons  que  ce  respect  est  véritable  et 
profondément  senti.  Le  jeune  professeur  de 
la  Sorbonne  est  venu  en  un  temps  où  les 
idées  du  siècle  sont  tolérantes,  et  laissent  à 
qui  se  sent  de  l'ame  ,  du  savoir  et  de  la  foi, 
le  loisir  d'admirer  ce  qui  est  sublime;,  et 
d'adorer  ce  qui  est  divin.  Comme  concep- 
tion psychologique,  comme  système  social. 


comme  religion,  le  Christianisme  excitera 
toujours  l'enthousiasme  de  quiconque 
peut  le  comparer  à  tous  les  essais  de  la 
philosophie  présente  et  passée.  Nous  pen- 
sons donc  que  le  respect  de  M.  Jouffroi 
pour  les  croyances  chrétiennes  est  sincère^  " 
parce  que  M.  Jouffroi  est  un  homme  de  senà 
et  d'espiit*,  mais  il  s'est  trouvé  placé  dans 
une  situation  glissante,  indécise,  mal  dé- 
finie; c'est  sa  chaire  qui  a  fait  son  cours. 

On  le  paie  pour  faire  de  la  philosophie , 
et  M.  Jouffroi  s'est  cru  consciencieusement 
empêché  de  faire  de  la  théologie.  On  va  l'é- 
couter pour  l'entendre  discourir  sur  la  puis- 
sance de  la  raison  humaine,  et  il  a  cru  qu'il 
ne  convenait  pas  de  désappointer  son  audi- 
toire, en  lui  étalant  les  misères  de  cette  rai- 
son. C'est  dans  le  monde  une  opinion  vieille 
etaccep!.ée,quelaphilosophieestunecertaine 
science  à  part ,  bien  séparée  et  bien  dis- 
tincte de  la  religion-,  et  M.  Jouffroi  a  ac- 
cepté les  préjugés  tels  que  les  a  faits  le 
monde;  sa  position,  telle  que  le  gouver- 
nement et  les  traditions  l'ont  préparée  :  il 
s'est  mis  à  faire  de  la  philosophie,  parce 
qu'on  en  a  fait  avant  lui,  et  il  l'a  séparée 
de  la  religion,  parce  c'eût  été  une  chose 
neuve  et  inouïe  de  les  réunir. 

Nous  ne  disons  pas  précisément  que  la 
question  se  soit  présentée  à  M.  Jouff'roi 
avec  la  netteté  que  nous  lui  donnons  ici. 
Si  le  jeune  professeur  avait  eu  la  conviction 
qne  la  religion  est  la  meilleure  et  la  plus 
complète  des  philosophies,  nous  sommes 
persuadés  que  rien  n'aurait  été  capable  de 
détourner  la  marche  naturelle  de  ses  idées; 
mais  il  y  a  une  infinité  de  circonstances 
inaperçues  qui  influent  secrètement  sur 
notre  esprit,  et  qui  nous  font  quelquefois 
nos  opinions  à  i'insu  de  nous-mêmes.  C'est 
ce  que  nous  exprimions  tout  à  l'heure,  en 
disant  que  M.  Jouff'roi  avait  trouvé  sa 
chaire  toute  construite,  et  que  c'était  à 
elle  qu'il  fallait  s'en  prendre  de  son  coura* 
Pour  revenir  au  motif  principal  de  cet 
article,  M.  Jouff'roi  traite  actuellement  la 
question  de  savoir  s'il  existe  un  droit  na- 
turel, indépendamment  du  droit  positif; 
question  qui  se  rattache  à  celle  de  savoir 


LA   DOMINICALE. 


223 


pareillement  s'il  existe  une  conscience  et 
une  religion  naturelles,  indépendantes  de 
^a  religion  révélée  et  des  dogmes  fondamen- 
taux du  Christianisme.  M.  Jouftroi  s'est  dé- 
cidé pour  l'affirmative  -,  c'est-à-dire,  qu'en 
supposant  qu'il    fût  possible    d'anéantir  à 
l'instant  même  nos  lois,  nos  mœurs,  et  nos 
croyances  religieuses,  les  hommes  trouve- 
raient dans  leur  raison  tout  ce  qu'il  faudrait 
pour   reconstruire  d'autres  lois,    d'aut-es 
mœurs ,  d'autres  croyances,  lesquelles  con- 
viendraient parfaitement  aux  fins  de  l'hom- 
me, et  seraient  conséquemment  naturelles, 
soit  en  tirant  leur  source  de  l'homme  lui- 
même,  soit  en  satisfaisantà  tous  ses  besoins. 
En  d'autres  termes  ,   cela  signifie ,  sauf 
contradiction ,  que  les  hommes  peuvent  se 
passer  de  Dieu,  de  sa   Providence,  de  sa 
révélation ,  de  sa  gràce,^  en  un  mot,  c'est 
du  plus  pur  déisme,  et  probablement  sans 
que  M.  Jouffioi  l'ait  voulu. 
•  Il  n'est  pas  inutile  de  signaler  la  route 
suivie  par  le  jeune  professem*  pour  arriver 
à  cet   étrange    résultat.    Il    s'est    dit  que 
l'homme  avait  une  certaine  fin.  Il  a  établi 
cette    fin  à  l'aide  de  données  fournies  par 
la   raison  humaine-,  et,  une  fois  cette  fin 
trouvée ,  il  a  conclu  que  toutes  les  actions 
devaient  être  dirigées  dans  le  sens  de  cette 
destination  j  en  d'autres  termes,  que  ia  fin 
de   l'homme  le  forçait    d'avoir    des  lois , 
des  mœurs    et  une  religion   conformes  à 
cette  fin,   et  que  dès-lors  celte  religion, 
ces  mœurs  et  ces  lois  étaient  des  choses  ti- 
rées de  l'homme  même ,  c'est-à-dire   des 
choses  naturelles. 

La  première  moitié  de  ce  raisonnement 
nous  semble  d'une  très -grande  rigueur. 
Une  fois  que  l'on  connaît  la  fin  de  l'homme  , 
on  connaît  par  cela  même  la  règle  de  ses 
pensées  et  de  ses  actions-,  on  sait  quelles 
seront  ses  lois,  ses  mœurs  et  sa  religion, 
car  elles  doivent  être  telles ,  qu'elle  n'em- 
pêchent pas  sa  destination  d'être  remplie. 
Mais  qui  est-ce  qui  nous  enseignera  la  fin 
de  l'homme?  Voici  où  commence  la  dilîi- 
cullé. 

^Nous  ne  contestons  pas  à  M.  Jouftïoy 
l'étendue,  la  solidité,  et  la  promptitude  de 


l'esprit  :  Dousle  croyons  capable  d'imaginer 
un  système  très-curi>  x,  irès-étendu,  très- 
complet  de  l'homme  physique  ,   moral  et 
religieux,    dans  lequel    il  expliquera  dû 
même  point  de  vue  son  origine,  sa  nature 
et  sa  fin ,  l'individu ,  la  société  et  le  monde  ; 
mais    qu'est-ce    que  cela    prouvera  ?  que 
M.  Jouftroi  est  un  homme  d'imagination 
et  d'esprit ,    qu'il  organise  d'une  manière 
plus  ou  moins  logique  une  immense  cos- 
mogonie de  sa  façon  -,   et  que  d'après  lui , 
la  fin  de  l'homme  est  d'arriver  à  un  certain 
but.  Mais  le  privilège  que  nous  lui  accor- 
derons  avec  plaisir ,  de  bâtir  un  monde 
selon  ses  plans,  nous   ne  pouvons   pas   le 
refuser  à  ceux    qui  le  réclameront  après 
lui.  Voici  Saint-Simon  qui  fait  aussi  son 
système  ,    et  qui  enseigne  que  la  fin   de 
l'homme  est  d'une  autre  sorte  -,  voici  M. 
Fourrier  ,  qui  déclare  à  Saint-Simon  qu'il 
s'est  trompé ,  et  que  la  fin  de  l'homme  n'est 
nullement  celle  qu'il  a  indiquée.  Il  y  d. 
donc  trois  fins  de  l'homme ,  et  par  consé- 
quent trois  natures  de  lois,  de  morale  et  de 
religion  naturelles,  selon  que  vous  êtes  de 
l'avis  de  M.  Jouftroi,  de  Saint-Simon  ou 
de  M.  Fourrier-,  et  quand  nous  disons  trois, 
cela  veut  dire  mille,  dix  mille,  cent  mille, 
suivant  les  théories  qui  se  présenteront. 

Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  nous  con- 
fondions M.  Jouftroi  avec  Saint-Simon  et 
M.  Fourrier;  mais  nous  l'avons  nomibé 
avec  eux ,  pour  arriver  à  ceci ,  que  puis- 
qu'il s'admet  lui  -  même  ,  comme  in- 
venteur et  détermiuateur  des  fins  de 
l'homme  ,  tout  le  monde  a  le  même 
droit  que  lui,  et  que  dès-lors  chacun  se 
fait  des  lois ,  une  morale  et  une  religion 
d'après  ses  idées.  Gela  nous  paraît  forcé. 
Or ,  en  ne  prênaût  que  trois  systèmes  , 
celui  de  M.  Jouftroi,  celui  de  Saint-Simon  et 
celui  de  M.  Fourrier  ,  nous  les  trouvons 
tous  trois  réciproquement  contradictoires; 
l'un  nie  l'autre  et  en  est  nié;  et  si  nous  en 
prenions  mille,  ils  pourraient  se  nier  en- 
core; et  si  nous  en  prenions  un  nonitoe 
presque  "nfiui,  ils  pourraient  se  nier  tou- 
jours. 

Cependant. la  fin  de  i'homme  est  une;  «t 


224 


sur  ce  nombre  presque  infini  de  systèmes 
contradictoires  5  il  ne  peut  y  en  avoir  qu'un 
seul  de  vrai.  Tous  même  peuvent  être  faux. 
Supposons  cependant  qu'il  y  en  ait  un  de 
vrai ,  et  même  que  c'est  celui  de  M.  Jouf- 
froi,mai5s'ensuitilque  ce  systèmesoit  fondé 
invinciblement  sur  lanatuie  de  l'homme? 
JVonj  car  ni  M. Fourrier,  Saint-Simouetune 
presque  infinité  d'autres,  qui  ont  la  raisou 
comme  M.  Joufiïoi,  et  qui  s'appliquent  à 
l'étude  de  l'homme,  comme  lui,  prétendent 
et  assurent  qu'il  a  tort.  Revenonsdonc  tou- 
jours à  cecij  si  M.  Jouft'roi  admet  que  larai- 
son  puisse  chercher  et  trouver  la  fin  de 
l'homme ,  il  y  aura  un  million  et  plus  de 
théories ,  qu'il  sera  impossible  de  concilier-, 
car  nous  portons  à  M.  JoufFroi  le  défi  de 
nous  prouver  comment  la  raison  d'un 
homme  peut  s'imposer  logiquement  à  la 
raison  contraire  d'nn  autre  homme.  Si  M. 
Jouffroi  ne  le  prouvait  pas,  la  fin  de 
l'homme  serait  facultative,  c'est-à-dire  qu'il 
n'existerait  pas  de  morale,  de  loi  et  de 
religion  naturelles;  s'il  le  prouvait,  cette 
raison  qui  dominerait  la  raison  des  au- 
tres, ce  serait  la  raison  divine,  car  on  s'im- 
pose à  l'homme  non  comme  homme,  mais 
comme  Dieu. 

Dès-lors  M.  JoufFroi  conclurait  ce  que 
nous  concluons  nous  mêmes j  la  nécessité 
d'une  révélation ,  qui  serve  de  fondement 
à  la  religion ,  à  la  morale  et  aux  lois. 


LA    DOMINICALE. 

de  ces  hommes  :  hommes,  femmes,  en- 
fans,  il  amènera  tout  dans  les  cachots  de 
Jérusalem,  car  déjà  il  a  versé  du  sang 
et  il  veut  en  verser  encore;  il  en  est  avide» 
et  le  meurtrier  de  saint  Etienne  ne  s'arrêtera 
point  dans  la  carrière  où  il  a  fait  le  pre- 
mier pas.  Qui  aurait  dit  alors  que  ce  grand 
ravageur  de^^l'Eglise  en  deviendrait  un  jour 
la   plus   ferme   colonne  et  le  plus  solide 


SEMAINE  RELIGIEUSE. 

LA    CONVERSION    DE    SAINT    PAUL. 

OÙ  va  cet  homme?  Tout  souillé  du  sang 
du  premier  martyr  chrétien ,  dont  la  robe 
en  lambeaux  a  été  jetée  à  ses  pieds ,  la 
tête  chargée  du  poids  de  cent  meurtres 
dans  l'Eglise  du  Christ,  il  court  sur  la 
route  de  Damas,  avec  d'horribles  menaces 
et  dTafFreux  projets.  Cet  homme,  c'est 
.>aal.  Il  sort  de  la  demeure  du  grand-prê- 
tre*, il  lui  a  demandé  des  lettres  pour  les 
synagogues  de  Damas.  Rien  ne  l'arrêtera 
dans  l'implacable  haine  qu'il  a  vouée  aux 
chrétiens  dç  l'Eglise  naissante;  il  cherchera 


appui?  Les  voies  de  la  Providence  sont 
impénétrables  aux  yeux  des  hommes.  Le 
christianisme  avait  besoin  de  parler  aux 
puissans  et  aux  doctes,  comme  aux  fai- 
bles et  aux  ignorans ,  et  c'est  parmi  les 
Gentils  que  Dieu  va  choisir  cette  noble  et 
imposante  voix,  qui-doit  retentir  dans  la 
brillante  Athènes,  et  annoncer  à  l'aréopage 
stupéfait  la  venue  du  Dieu  inconnu. 

Paul  courait  donc  sur  le  chemin  de  Da- 
mas. Tremblez,  pauvres  chrétiens!  car  cet 
homme  a  de  la  rage  dans  le  cœur  et  de 
l'éloquence  dans  la  parole.  Pour  lui,  la 
croix  est  un  scandale  et  une  folie,  et  il 
veut  lutter  contre  elle-,  il  veut  l'arroser  du 
sang  de  ceux  qui  l'adorent  et  la  vénè- 
rent. 

«  Et  comme  il  était  en  chemin ,  et  qu'il 
approchait  de  Damas,  dit  le  texte  sacré  (i), 
soudain  une  lumière  du  ciel  l'environna. 

»  Et  tombant  à  terre,  il  entendit  une 
voix  qui  lui  dit  : 

»  Saul ,  Saul ,  pourquoi  me  persécutes- 
tu?» 

Il  répondit  :  «  Qui  êtes- vous.  Seigneur?» 

Et  le  Seigneur  :  «  Je  suis  Jésus  que  tu 
persécutes.  » 

Tremblant  et  effrayé,  il  dit  :  «  Seigneur, 
que  voulez-vous  que  je  fasse?  » 

Et  le  Seigneur:  «  Lève-toi ,  et  entre  dans 
la  ville-,  on  te  dira  là  ce  qu'il  faut  que  tu 
fasses.»  Or,  ceux  qui  l'accompagnaient  s'ar- 
rêtaient tout  étonnés ,  entendant  une  voix, 
mais  ne  voyant  personne. 

Et  Saul  se  leva  ,  et  ayant  les  yeux  ou- 
verts ,  il  ne  voyait  point.  Ses  compagnons 
le  prirent  par  la  main  et  le  conduisirent  à 
Damas. 


(l)Act.'(lestipôl. 


Supplément. 


n 

SUPPLÉMENT    A    LA    DOMI^aCALE    DU    $9    JANVIER 


El  il  y  fuC  trois  jours  sans  voir,  sans 
boire,  et  sans  manger. 

Or,  il  y  avait  à  Damas  un  disciple  nom- 
mé Ananie,  à  qui  le  Seigneur  dit...  ((Lève- 
toi...  cherche  dans  la  maison  de  Jude  un 
nommé  Saul  de  Tarse...  Va  ,  car  cet 
homme  est  un  vase  d'élection  pour  porter 
mon  nom  devant  les  Gentils,  devant  les 
rois  .  et  devant  les  enfans  d'Israël.... 

Et  Ananie  s'en  alla  ,  et  entra  dans  la 
maison,  et  lui  imposant  les  mains,  dit: 
Saul,  mon  frère,  le  Seigneur  Jésus ;,  qui 
l'est  apparu  dans  le  chemin  par  où  tu  ve- 
nais, m'a  envoyé  afin  que  tu  voies ,  et  que 
tu  sois  rempli  de  l'Esprit  saint. 

Et  aussitôt  il  tomba  de  ses  yeux  comme 
des  écailles  ,  et  il  recouvra  la  vue  :  et ,  se 
levant,  il  fut  baptisé.  » 

Ainsi  fut  converti  à  la  foi  ce  Saul  , 
à  qui  l'Eglise  a  décerné  le  nom  de  grand 
apôtre.  Il  court  à  Damas  pour  anéantir  le 
nom  chrétien,  et  il  en  sortira  chrétien.  Au- 
tant il  a  mis  d'acharnement  jusque-là 
à  combattre  cette  doctrine  ,  autant  il  met 
de  zèle  à  la  répandre  et  à  la  prêcher. 
Dès  qu'il  a  reçu  le  baptême  ,  le  voilà  qui 
crie  dans  les  synagogues  que  Jésus  est 
le  fils  de  Dieu,  et  tous  se  demandent, 
stupéfaits  :  N'est-ce  pas  là  cet  homme  qui 
persécutait  dans  Jérusalem  ceux  qui  invo- 
quaient le  nom  du  Christ ,  et  qui  est  venu 
ici  pour  les  conduire  ,  chargés  de  fers  ,  aux 
princes  des  prêtres  ?  (i) 

C'est  une  étonnante  mission  que  celle 
qu'a  reçue  d'en  haut  cet  apôtre.  11  confond 
les  Juifsjà  Damas ,  et  les  Grecs  à  Jérusalem. 
Pour  échapper  à  la  mort  qui  le  menace, 
il  retourne  à  Tarse ,  et  de  là  se  rend  à  la 
grande  ville  d'Antioche .  où  pendant  une 
année  toute  entière  ,  il  prêche  hautement 
l'Evangile,  et  une  foule  immense  se  presse 
pour  l'entendre.  A  Paphos ,  il  convertit  le 
pl'oconsul  Sergius  ,  autant  par  l'énergie  de 
sa  parole ,  que  par  l'éclatant  miracle  qu'il 
opère  à  ses  yeux.  A  Icône ,  on  veut  le  la- 
pider comme  un  faux  docteur  :  à  Lystre , 
le  peuple  crie  :  «  Les  dieux .  devenus  sem- 


(i)  Act  des  Apôtres,  chap.  ix,  v.  29, 


225 

blables   à  des  hommes  ,    sont  descendu 
parmi  nous  (i),  etveut  lui  sacrifier  comme 
à   Mercure,  tout    émerveillé  qu'il  est  de 
son  éloquence  divine.  Un  jour  après,    ce 
même  peuple    traînait  Paul    hors   de  la 
ville,    et  le    laissait  pour   mort  sous  le 
poids    des    pierres     dont    il    s'imaginait 
l'avoir   écrasé.    Il   parcourt    la  Phrygie  , 
la    Troade,    la    Macédoine.     Jeté    avec 
Silas   en    prison  à   Philippes  ,    Paul   ré- 
pond aux  licteurs  qui  viennent  les   faire 
sortir  ,  avec  une  énergie  toute  romaine  : 
Après  nous  avoir  publiquement  battus  de- 
verges,  sans  que  nous  ayons  été  jugés,  nous 
citoyens  romains  ,  ils  nous    ont   mis  ea 
prison ,   et   maintenant  ils  nous  en    font 
sortir  en   secret!  Il  n'en  sera  pas  ainsi;, 
qu'ils    viennent  (2)  !   Et  ,    confondus   de 
tant  de  fierté  et  d'audace ,   les  magistrats 
accourent   les  supplier   d'abandonner    la 
ville  (3).  Il  arrive  en  Grèce,  et  à  l'aspect 
d'Athènes ,  d'Athènes  la  grande  ville  ,  la 
ville  pétillante  d'esprit,  la  maîtresse   du 
monde  parle  génie,  l'esprit  de  Paul  est  ému 
en    la    voyant    livrée    à    l'idolâtrie    (4). 
Athènes  et  St-Paul  I  Athènes  fut  vaincue 
par  Paul;  il  fut  trop  haut  pour  elle  ,  pour 
elle  la  ville  de  Démosthènes. 

Saint  Paul  serait  encore  un  des  hommes 
les  plus  étonnans  qui  ont  paru,  pour  qui 
ne  verrait  en  lui  que  l'homme  de  génie,  et 
non  l'homme  inspiré ,  l'orateur  et  non  l'a- 
pôtre. Lui,  qui  se  faisait  gloire  de  ne  savoir 
que  Jésus  crucifié,  possédait  tous  les  secrets 
de  l'éloquence  humaine.  A  Lystre  on  le  pre- 
nait pour  Mercure,  et  le  vieil  aréopage, 
n'entendit  jamais ,  dans  ses  jours  de  splen- 
deur, des  paroles  aussi  belles  que  celles  qui 
découlèrent  de  la  bouche  de  Paul.  Choisi 
par  Dieu  comme  un  vase  d'élection  pour 
annoncer  l'Evangile  parmi  les  nations  do 
la  terre ,  il  tiraversa  le  monde  avec  tout  le 
prestige  du  génie,  avec  la  force  héroïque 
du  martyr,  avec  la  simplicité  du  saint, 
avec  le  dévouement  de  l'apôtre.   Citoyen 

{i)  Act.  des  Apôlr.,  chap.  xiv.  —(2)  Act.  des 
Ap.,  diap.  x\i,  V.  37.— (3)  im.,  v.  59.— W  ^&(f> 


2|>G 


LA    DOMi:SICALE. 


romain,  il  eut  toute  la  fierté,  toute  l'au- 
dace des  fils  de  la  maîtresse  du  monde. 
Jamais  ces  simples  paroles  :  Je  suis  citoyen 
romain  !  n'inspirèrent  plus  de  respect  que 
dans  la  bouche  de  Paul.  Il  se  montrait 
digne  de  crier ,  par  l'énergie  de  son  carac- 
tère., aux  hommes  opprimés  :  Frères  !  vous 
êtes  appelés  à  la  liberté  ! 

Si  on  le  considère  avec  les  yeux  de  la 
foi  ,  on  voit  l'apôtre  en  qui  Dieu  s'est 
complu  à  verser  les  plus  riches  trésors 
de  rinspiration  céleste,  l'athlète  à  qui  il  a 
donné  le  plus  de  force  pour  résister  aux 
persécuteurs,  pour  affermir  sur  une  base 
d'airain  l'édifice  que  le  Christ  était  venu 
fonder.  C'est  dans  les  œuvres  de  saint  Paul 
que  les  plus  beaux  talens  de  l'Eglise  ont 
été  chercher  leurs  pages  les  plus  sublimes-, 
c'était  là  qu'allait  se  retremper  le  génie  mâle 
de  Bossuet,  Persécuteur  de  TEglise,  il  en 
devint  la  gloire. 


UN  RÉGICIDE. 

A^os  législateurs  ont  beau  faire,  ils  ont 
beau  crier  tous  les  ans  :  Abolissez  l'anni- 
versaire du  meurtre  royal  !  en  dépit  de  nos 
législateurs  ,  en  dépit  de  leurs  clameurs 
étranges,  le  vingt-un  janvier  ne  cessera 
pas  d'être  un  jour  à  part  dans  les  annales 
du  monde*,  nulle  main  ne  sera  assez  forte 
pour  l'arracher,  ce  crêpe  sanglant,  qui 
signale  à  la  postérité  le  vingt-un  janvier. 
C'est  un  jour  fatal  et  à  jamais  mémorable  , 
c'est  un  jour  attaché  au  poteau  de  l'his- 
toire ,  un  jour  marqué  au  fer  rouge ,  et 
dont  la  flétrissure  ne  s'effacera  jamais  tant 
qu'il  y  aura  une  justice  parmi  les  hommes. 
C'est  donc  une  vaine  insulte  à  faire  à  une 
nation  que  de  venir  lui  dire  :  Cesse  de  te 
repentir  d'un  grand  crime  ;  il  est  temps  de 
relever  ta  tète  humiliée,  il  est  temps  de 
laver  ta  main  ensanglantée.  Les  insensés  ! 
comme  si  Ton  commandait  aux  remords 
des  peuples!  comme  si  l'on  effaçait  le  bruit 
des  crimes/  comme  s'il  était  au  pouvoir 
d'une  nation  d'étancher  le  sang  qu'elle  a 
injustement  versé,' 


Ainsi,  que  le\]ngl-un  janvier  soit  abrogé 
ou  non  par  une  loi ,  peu  importe  *,  c'est  une 
solennité  qui  est  au-dessus  des  lois  et  des 
événemens.  Le  vingt -un  janvier  restera 
chez  nous  immobile  à  sa  place,  comme  la 
statue  de  Charles  P'  à  Londres  immobile 
sur  sa  base  de  bronze ,  que  tous  les  partis 
ont  respectée. 

Il  suffit  de  voir  quelle  a  été  la  destinée 
de  tous  les  acteurs  qui  ont  joué  leur  rôle 
dans  le  terrible  drame  de  go ,  pour  se  con- 
vainci^e  qu'une  fatalité  inexorable  pèsera 
éternellement  sur  les  meurtriers  du  roi 
Louis.  Il  est  survenu  pour  ce  meurtre  quelque 
chose  qui  ressemble  aux  révolutions  qui 
ont  suivi  la  passion  de  Notre-SeignemV 
Voyez  en  efl'et  ce  qui  arrive  après  la  mort 
du  Christ  :  l'humanité  se  soulève  et  se  re- 
mue^ les  nations  éparses  se  rassemblent  de 
tous  les  points  du  monde,  et  accourent 
toutes  haletantes  se  désaltérera  l'Évangile, 
L'humanité  entière  est  sauvée  par  la  mort 
de  Notre-Seigneur;  il  n'y  a  dans  le  vaste 
univers  qu'une  misérable  nation  qui  ne 
profitepas  du  sang  divin:  ce  sont  les  Juifs,  Ils 
ont  été  les  bourreaux  de  la  victime,  ils 
l'ont  conduite  au  supplice ,  ils  ont  plongé 
la  lance  dans  ses  flancs.  Eh  bien  !  la  ma- 
lédiction de  Dieu  et  la  malédiction  des 
hommes  les  ont  saisis  aussitôt  après  leur 
crime  :  une  vie  errante ,  vagabonde  et 
méprisable  leur  a  été  infligée,  et  depuis 
dix-huit  cents  ans  ils  la  supportent  comme 
ils  peuvent,  toute  chargée  qu'elle  est  d'hu- 
miliation et  de  honte.  Eux  seuls  semblent 
exemptés  du  pardon  général^  et  s'ils  n'ont 
pas  disparu  de  la  terre,  c'est  que  l'Évan- 
gile en  avait  besoin,  pour  avoir  toujours 
sous  la  main  une  preuve  vivante  de  la  jus- 
tice divine. 

Or,  sans  vouloir  ici  faire  de  comparai- 
son ,  c'est  là  à  peu  près  ce  qui  est  arrivé 
à  tous  les  hommes  qui  en  93  ont  porté 
une  main  parricide  sur  îe  roi  et  sur  sa  fa- 
mille. Un  instant  ces  hommes  ont  épou- 
vanté le  monde,  et  leur  front  couleur  de 
sang  a  fait  pâlir  et  les  rois  et  les  peuples. 
Ils  ont  foulé  à  leurs  pieds  le  passé  de  l'Eu- 
rope. Religion,  trônes,  palais,  bumanilé  , 


LA    DOMJNJCALE, 


croyance,  philosophie,  le  palais  etia  ca- 
thédrale, le  trône  et  l'autel ,  et  même  les 
tombeaux  :  ils  ont  tout  brisé ,  tout  ren- 
versé, tout  profané.  Le  monde  a  courbé  la 
tête  sous  ces  attaques  inouïes  et  violentes; 
mais  comme  il  était  écrit  là-haut  que  cette 
rage  impie  ne  devait  pas  prévaloir,  l'hu- 
manité bientôt  eut  levé  la  tête,  et  regarda 
ses  bourreaux  en  face.  Ses  bourreaux  tom- 
bèrent frappés  d'épouvante.  Le  mouve- 
ment social  un  moment  arrêté  reprit  sa 
course  et  marcha  d'un  pas  sur  :  l'ordre  et 
les  lois  revinrent  à  la  France-,  le  trône  se 
releva  ;  la  cathédrale  réunit  encore  ses  en- 
fans  dans  son  sein.  Seulement,  quand  la 
France  eut  le  temps,  et  qu'elle  demanda  : 
Où  sont  mes  anciens  bourreaux?  il  se 
trouva  qu'il  n'y  avait  plus  de  bourreaux. 

Où  sont-ils  ces  hommes  de  la  terreur? 
Que  sont'ils  devenus  ces  foudres  de  révo- 
lution et  de  meurtre?  Dieu  le  sait. 

Singulières  destinées  !  Terribles  hier  , 
écrasés  aujourd'hui  !  Hier  un  nom,  et 
ce  nom  écrit  en  lettres  de  sang  sur  tous  les 
échafauds,  sur  toutes  les  ruines  ,  aujour- 
d'hui sans  nom  et  sans  place,  même  au  ci- 
metière de  Clamart!  Hier,  juges  souverains 
d'unroideFrance, ils  faisaient  tombersa  tête. 
.Républicainsfarouches,lebourreauétaitleur 
aide-de-camp  ,  et  des  villes  entières  tom- 
baient sur  leur  passage!  aujourd'hui  voici 
qu'on  ne  sait  même  pas  où  ils  sont  morts! 

Etranges ,  étranges  destinées  !  Voulez- 
vous  que  nous  prenions  un  de  ces  hommes 
au  hasard ,  et,  dans  ce  pêle-mêle  de  lam- 
beaux sanglans ,  que  nous  retirions  quel- 
que tronc  moins  informe  que  les  autres , 
une  tête  moins  défigurée,  que  nous  donnions 
un  nom  à  cette  tète,  et  qne  nous  en  fassions 
Fhistoire,  afin  qu'on  puisse  juger  de  toutes 
les  autres  histoires  par  celle-là?  Ainsi  soit 
fait.  Prenons  CoUot-d'Herbois  dans  cette 
foule*,  voyons  ce  qu'elle  est  devenue,  cette 
bête  fauve ,  qui  a  pris  toute  une  ville  pour 
sa  proie  et  qui  l'a  dévorée  jusqu'à  la  moelle. 
Commençons  donc. 

Vous  savez  ce  qu'était  CoUot-d'Herbois? 
c'était  un  misérable  comédien  de  province, 
sifflé  partout ,  sifflé  surtout  à  Lyon,   qui 


'2S7 

paya  bien  cher  ce  profane  plaisir.  Il  arriva 
à  Paris  au  moment  où  la  royauté  achevait 
de  succomber  sous  les  attaques  qui  Pont 
perdue.  Pourtant  on  hésitait  encore  -,  le 
respect  pour  ses  rois  était  si  profondément 
enraciné  dans  le  cœur  de  la  nation  fran- 
çaise ,  que  les  factieux  cherchaient  un 
homme  qui  osât  dire  :  Il  n'y  a  plus  de  roi 
en  France.  Cet  ho-mme  ,  ce  fut  Collot- 
d'Herbois  -,  il  fut  le  premier  qui  proclama 
la  République j  il  fut  le  premier  qui  pro- 
clama la  déchéance  royale. 

Quand  vint  la  mort  de  Louis XVI,  Collot- 
d'Herbois  était  en  tournée  par  les  ordres 
de  son  ami  Robespierre.  C'était  là  un  san- 
glant voyage:  l'échafaud  servait  de  voiture;" 
et  le  sang  humain  graissait  les  roues.  Tout 
tombait devantColIot-d'Herbûis,  il  s'écriait 
dans  sa  fureur:  Point  de  quartier  à  personne,' 
il  faut  tuer  et  non  pas  déporter.  Il  rava- 
geait ainsi  le  département  du  Loiret  et  de 
l'Oise,  et  dans  toute  cette  course  furieuse^ 
il  ne  s'arrêta  qu'une  fois ,  pour  signer  son 
vote  dans  le  procès  du  roi  Louis  XVI.  Vous 
jugez  quel  était  le  vote  de  ColIot-d'Her-. 
bois  ! 

Mais  le  chef-d'œuvre  de  cet  homme,  ce 
fut  la  destruction  de  Lyon.  Jaïnais  dans 
les  temps  les  plus  barbares  ,  au  temps 
d'Attila ,  aucune  ville  n'a  été  plus  ravagée 
que  Lyon  n'a  été  ravagée  par  Collot- 
d'Herbois.  La  fusillade,  le  canon ,  le  bour- 
reau ,  les  deux  fleuves ,  rien  ne  suffisait  à 
la  rage  de  cet  homme.  On  lui  avait  donné 
Lyon  à  démolir  et  à  égorger.  Je  veux,  écri- 
vaitil  à  la  Convention,  que  ce  soitune  ville 
morte ,  qu'elle  soit  rasée ,  e  t  sur  ses  débris 
qu'on  élève  quelque  simple  chaumière. 

Collot-d'Herbois  ,  comme  vous  voyez, 
faisait  l'idylle.  Quelle  idylle  que  celle  de 
Collot-d'Herbois  I 

Il  en  fit  tant,  il  versa  tant  de  sang,  il 
brisa  tant  de  lois  et  de  monumens,  il  creusa 
si  fort  jusqu'au  vif  cette  pauvre  ville  qui 
lui  était  abandonnée  ,  qu'enfin  ,  la  révolu- 
tion qui  avait  fait  cet  homme ,  la  révolu- 
tion qui  l'avait  allaité  de  sang,  le  rejeta  et 
lui  cracha  au  visage,  à  lui  Collot-d'Herbois  ! 
Robespierre  mort,  on  croyait  qne  Pécha- 


228  LA    DOMIMGALI!:. 

/aud  de  Robespierre  allait  servir  à  CoUot- 
d'Herbois;  la  révolution  trouva  que  c'était 
hii  faire  trop  d'honneur;  et  puis  la  haclic 
dn  bourreau  était  tombée  sur  tant  de  têtes 
innocentes!  et  puis  un  sang  si  pur  avait 
coulé  I  et  puis  c'était  une  punition  si  ra- 
pide, la  mort  I^et  puis  le  remords,  de  ses 
dojgtsde  fer.  devait  faire  subir  de  si  atroces 
tortures  à  cet  homme!  Donc  on  le  déporta. 
ii  fut  entassé  dans  une  de  ces  longues 
bières  qui  vont  chaque  année  jeter  au  sol 
dévorant  de  Cayeune  toutes  les  immondices 
de  la  société  européenne.  Il  arriva  à  son 
exil,  après  un  épouvantable  vojage.  Pour 
comble  d'iiorreur,  il  apprit  en] arrivant  que 
îa  patrie  française  sortait  peu  à  peu  de  son 
qK)uvantable  agonie  .  et  qu'elle  l'avait 
ïïiême  oublié  ,  lui  CoUot-d'Herbois. 

les  hommes  qui  ont  une  fois  abusé  de  la 
puissance  ne  peuvent  plus  s'en  passer.  Plus 
grande  a  été  leur  autorité,  et  plus  Tisole- 
ment  leur  est  funeste.  CoUot  d'Herbois  re- 
devenu tout  à  coup  presque  un  homme,  ne 
peut  pas  supporter  long-temps  le  hideux 
spectacle  de  sa  propre  personnalité.  Cet 
homme,  qui  avait  affronté  tout  ce  qu'il  y 
a  de  plus  sacré  parmi  les  hommes  5  cet 
homme  qui  avait  sacrifié  toute  une  vie  à 
des  emportemens  furieux  ,  cet  homme  qui 
n'avait  épargné  qu'une  maison,  celle  qu'il 
habitait,  parce  que  d'un  côté  il  avait  la 
guillotine  sous  les  yeux  et  la  fusillade  de 
l'autre  ,  cet  homme  qui  n'avait  la  peur  de 
lieu  ni  ici  ni  là-haut ,  il  recula  épouvanté 
quand  il  se  regarda  lui-même  ,  cetliomme! 
il  eut  peur  !  il  eut  froid!  la  fièvre  le  prit  ! 
Son  regard  de  lui-même  lui  avait  été  mor- 
tel -,  et  comme  t^on  souffle  portait  la  révolte 
en  tous  lieux, il  souleva  les  nègres,  et  avant 
de  mourir  ,  il  eut  la  joie  d'en  voir  râler  une 
centaine  dans  les  tortures.  Cependant  son 
heure  avait  sonné.  De  funestes  visions  vin- 
rent l'entourer  au  lit  de  mort,  les  victimes 
se  dressaient  devant  lui  :  femmes,  enfans , 
vieillards,  jeunes  filles ,  tous  tués,  tous 
Immolés  à  sa  vengeance.  Les  tragédies  qu'il 
avait  jouées  comme  comédien,  et  les  tra- 
gédies mille  fois  plus  sanglantes  dont  il 
avait  été  le  héros .  tou'.  cela  se  mêlait ,  se 


confondait  horriblement  dans  sa  tête. 
Quel  chaos  !  Quel  quefois  il  se  figurait 
qu'il  était  un  des  Atrides  et  qu'il  n'avait 
joué  qu'un  rôle  fictif  dans  le  meurtre  de 
Lyon.  C'était  un  repos  ,  un  instant  de 
calme.  Mais  bientôt  son  supplice  redeve- 
nait terrible;  il  se  voyait  tel  qu'il  était, 
CoUot-d'Herbois  ;  il  s'appelait  par  son  nom, 
Collot-d'Herbois  ! 

Ainsi  est-il  mort!  il  est  mort  comme  il 
avait  vécu  -,  il  est  mort  furieux ,  la  boaché 
écumante,  le  coeur  plein  de  fiel,  blasphé- 
mant la  terre  et  le  ciel.  Cet  homme-  tout 
brûlé  par  la  fièvre ,  en  horreur  à  tous  les 
hommes,  fut  pourtant  secouru  par  une 
sœur  de  Ste-Camiile  qu'il  avait  exilée  à 
Cayenne.  La  sainte  fille,  voyant  son  bour- 
reau ainsi  abandonné,  s'approche^delui,  et 
elle  va  lui  parler  du  Ciel-,  mais  c'était  un 
langage  que  CoUot  ne pouvaitpas entendre. 
Il  expire  sans  comprendre  la  vertu  de  cette 
femme  qui  l'appelait  son  frère,  il  se  dit 
peut-être  à  lui-même ,  cette  fîUe  est  f elle  I 

Comme  deux  nègres  emportaient  dans 
la  fosse  le  corps  de  Collot-d'Herbois ,  ces 
deux  nègres  s'arrêtèrent  à  un  cabaret  pour 
boire  le  gain  de  la  journée.  Le  corps  du 
terrible  comédien  fut  déposé  à  la  porte 
du  cabaret;  des  chiens  passèrent  qui  dé- 
vorèrent ce  cadavre  si  vite  ,  que  les  nègres 
n'eurent  pas  besoin  d'aller  plus  loin.  N'est- 
ce  pas  là  un  tombeau  qui  fut  digne  de  cet 
homme? 

Ainsi  donc,  législateurs,  soumettez-vous 
à  l'anniversaire  du  21  janvier.  Ce  n'est 
pas  une  loi  des  hommes  qui  a  consacré 
cet  anniversaire  sanglant,  c'est  une  loi  de 
Dieu. 

Le  21  janvier,  triste  et  solennelle  époquel 
que  parlez-vous  de  la  base  de  bronze  sur 
laquelle  est  placée  à  Londres  l'image  en 
bronze  de  Charles-Stuart?  Le  21  janvier 
est  plus  solide  que  s'il  était  appuyé  sur  le 
bronze.  Le  bronze  peut  périr";  le  21  jan- 
vier a  pour  piédestal  le  testament  de 
Louis  XVI,  ce  dernier  et  éloquent  adieu 
de  la  royauté  qui  allait  mourir.  Voilà  qui 
est  plus  fort  que  le  bronze ,  voilà  ce  que 
les  hommes  ne  renverseront  jamais,  Il  n'jr 


LA^   DOMINICALE. 


a  pas  une  puissance  de  ce  monde  qui  puisse 
étancher  une  seule  goutte  du  sang  du  roi 
martyr,  ou  effacer  une  seule  ligne  de  son 
testa-  ment  royal. 


LA   CITÉ   DE   DIEU, 

DE  SAINT-AUGUSTIN, 

Translatée  en  vulgaire  français ,  par  Raoul 
DE  Presles. 

En  l'an  de  grâce  iS'jo,  Charles  V  i-égnait 
en  France,  et  le  goût  qu'il   avait    toujours 
montré  pour  les  livres  et  la  reproduction  des 
œuvres  de  la  sagesse,  s'était  quelque  peu  ré- 
pandu dans  son  royaume.  Ce  monarque  ha- 
bile et  sage  avait  bien  pensé    qu'en  cultivant 
l'esprit  des  hommes,  on  adoucissait  leurs  pas- 
sions brutales;  et  comme,  en  montant  sur  le 
trône,  il  n'avait  vu  autour  de  lui  que  la  haine 
despartis,  ses  terribles  vengeances,  et  la  guei're 
déchirant  le  sol  de   la  Fi'ance  et  l'appauvris- 
sant ,  il  essaya,  par  un  lien  moral  et  religieux, 
de  rattacher  à  lui  ces  esprits  féroces  et  gros- 
siers. Il   habitua  surtout  les  seigneurs  de  sa 
cour,  sinon  à  se  livrer  aux  bonnes  études ,  au 
moins  à  ne  pas  jeter  le  mépris  à  ceux  qui  les 
cultivaient;  enfin,  tant  qu'il  régna,    ce    fut 
l'acte  d'un  habile  courtisan  que  de  venir  dé- 
poser au  pied  du  trône  un  livre  inconnu  jus- 
qu'alors. Et  dans  cette  recherche  des  écrits  de 
tout  genre ,  Charles  se  montra  encore  supé- 
rieur aux  hommes  qui  l'entouraient,  par  une 
hauteur  de  vues  plus  grande, par  un  tact  plus 
sûr,  et  un  goût  plus  épuré.  Saint  Augustin , 
même  aux  époques  les  plus  barbares  du  moyen- 
âge,  n'avait  jamais  cessé  d'être  connu,  admiré, 
vénéré.  On  possédait  ses  œuvres,   on  les  co- 
piait ,  on  les  recopiait  sans  cesse    et  sur  elles 
on  écrivait  de  longs  et  pieux  commentaires; 
enfin ,  dans  toutes  les  écoles ,   dans   tous  les 
monastères ,  le  docteur  de  la  grâce  était   le 
sujet   des  études  les  plus   approfondies.  Et 
certes,  en  cela   les  hommes  des  temps  mo- 
dernes, les  hommes  de  cœur  et  d'étude  ,  ont 
bien  ratifié  le  jugement  des  esprits  méditatifs 
du  cloître;   nul  génie,   mieux   que  celui  de 
l'évêque  d'Hippone ,  ne  sut  faire  éclater  la 
puissance  de  la  parole  sainte  ,  ne  s'éleva  plus 
haut   que  lui.   «  Les  ouvrages  de  saint  Au- 
y>  gustin ,    dit  Nodier,  composent   un   cours 
»  complet  de  doctrine  et  de  philosopliic  chré- 


229 

»  tienne.  Il  en  est  quelques-ims  qui  peu- 
»  vent  être  lus  avec  délices  ,  même  quand  on 
»  n'a  pas  le  bonheur  d'être  chrétien,  et  qui 
»  font  sentir  le  besoin  de  le  devenir.  Il  a  cette 
»  faculté  immense  de  l'universalité  qui  n'est 
»  propre  qu'au  génie ,  et  qui  lui  donne  un 
)>  droit  infaillible  surU'intelligence  dessavans 
»  comme  sur  la  sensibilité  des  simples.  C'est 
»  un  moraliste,  un  orateur,  un  profond  poli- 
»  tique,  un  sage  historien.  Il  a  jusqu'à  l'at- 
»  trait  du  poète  quand  il  décrit,  et  du  ro- 
»  mancier  quand  il  raconte.  Les  coramen- 
))  tateurs  des  livres  sacrés  l'ont  appelé  le  Doc- 
»  leur  de  la  grdce'-y  les  peintres  mystiques  du 
»  moyen-âge  lui  ont  donné  un  cœur  enflammé 
»  pour  symbole.  Saint  Augustin  est  le  théo- 
»  logien  de  tous  les  âges,  de  tous  les  hommes.» 

Charles  V  pensait  ainsi  sur  ce  Père  de  l'E- 
glise ,  puisque,  pendant  longues  années,  il  fit 
sa  lecture  de  la  Cite'  de  Dieu  qu'il  étudiait 
dansl'originaljcarbienqu'en  aient  ditplusieurs 
écrivains,  Charles  savait  parfaitemeiU  le  latin. 
Mais  comme  il  voulait  répandre  autour  de  lui 
la  connaissance  d'un  aussi  bel  ouvrage,  et  que 
presque  tous  les  faits  de  morale  ,  de  physique 
et  d'histoire  qu'il  contient,  étaient  ignorés  au 
quatoi'zième  siècle,  il  lui  importait  beaucoup 
de  faire  translater  en  langage  vulg&ire  ce 
grand  livre  de  la  Cite  de  Dieu. 

Alors  il  y  eut  un  simple  habitant  de  Paris, 
homme  du  peuple  ,  comme  lui-même  il  se  dé- 
signe ,  qui  dédia  au  roi  Charles  V  un  long 
ouvrage  ,  écrit  en  latin  ,  intitulé  :  la  Muse , 
{Musa).  En  cette  œuvre  allégorique,  qui  fait 
assez  bien  connaître  l'état  des  sciences  et  des 
lettres  sous  le  loi  Charles ,  l'auteur  suppose 
que,  fatigué  des  malheurs  dont  la  France  est 
affligé,  il  entreprend  de  longs  voyages ,  et 
va,  s'adressantà  tous  les  oracles,  pour  trouver 
un  remède  à  tant  de  maux.  On  le  renvoie  à 
l'autel  du  Dieu  inconnu,  situé  près  de  Paris. 
11  ai'rive  en  effet  à  Saint-Denis,  et  c'est  le  pieux 
évêque  de  cette  basilique  qui ,  sortant  de  sa 
tombe,  lui  donne  les  conseils  ,  pour  ef- 
facer les  malheurs  de  la  guerre  :  ils  tendent 
tous  à  une  sévère  économie. 

C'était  prendre  Charles  V  par  son  faible; 
et  si  l'auteur  ne  le  connaissait  pas  encore  per- 
sonnellement ,  au  moins  avait-il  deviné  la 
grande  idée  de  ce  prince.  Le  livre  fut  goûté , 
et  Raoul  de  Presles  fut  bientôt  admis  à  l'in- 
timité du  roi  Charles. 

Fils  naturel  de  Raoul  de  Presics,  siie  de 


230 

Lizy,  l'auteur  de  la  Muse,  naquit  vers  i3i4 
ou  i3i5  ,  alors  que  son  père  ,  ancien  secré- 
taire du  roi  Philippe-le-Bel ,  était  en  prison  , 
accusé  d'avoir  fait  mourir  son  maître  eu  lui 
donnant  du  poison.  Bientôt  relevé  de  cette 
accusation,  Raoul  fut  rétabli  dans  tous  ses 
biens,  tous  ses  honneurs,  et  en  jouit  jusque 
vers  i33i  ,  époque  à  laquelle  il  mourut.  Son 
neveu  hérita  de  ses  richesses  ^  et  son  fils  , 
comme  enfant  naturel  et  non  légitimé ,  fut 
abandonné  à  son  sort.  Il  étudia  beaucoup;  et, 
déjà  bien  avancé  en  âge  ,  il  offrit  au  roi  Char- 
les V  l'ouviage  dont  nous  avons  parlé  plus 
haut.  Dans  ce  livre  ,  il  ne  prend  d^autre  ti- 
tre que  celui  de  Raoul  de  Presles  le  jeune, 
homme  du  peuple  {yir  plebcius).  Il  n'était 
pas  encore  avocat  ni  conseiller  du  roi ,  et 
n'eut  probablement  ces  emplois  qu'au  mo- 
ment où  Charles  V  le  chargea  de  traduire  en 
vulgaire  français  la  Cité  de  Dieu  de  saint 
Augustin. 

En  outre ,  le  roi  assura  au  translateur,  à 
partir  de  la  Toussaint  1 37 1  ,  époqueà  laquelle 
il  cominen^àkélabourerson  œuvre,  une  somme 
de  quatre  cents  francs  d'or  par  an. .  Raoul  en 
travailla  quatre,  moins  quelques  mois  ,  et  le 
premierj'our de  septembre  1375  il  avaitachevé 
comme  nous  l'apprend  une  note  manus- 
crite dii  temps  qui  se  trouve,  à  la  fin  d'un  bel 
exemplaire  de  ce  livre  conservé  à  la  Biblio- 
thèque du  Roi. 

Cette  traduction  de  la  Cité  de  Dieu  est  un 
de»  plus  remarquables  monumeus  littéraires 
exécutés  sous  le  règne  de  Charles  V. 

Et  si  nous  considérons  combien  c'était  pour 
le  quatorzième  siècle  un  livre  de  haut  intérêt, 
de  grande  utilité  surtout,  que  l'œuvre  du  saint 
évèquc,  certes  ,  celui  qui  la  fit  connaître  à  la 
France  mérita  bien  les  récompenses  dont  il  fut 
comblé.  Charles  V  oublia  en  sa  faveur  la  par- 

^    1       .       .  .  .  Tl  * 

cmioilie  qui  lui  etatt  accoutumée.  Il  assura  a 
de  Presles,  sa  vie  durant,  lu  pension  dont  il 
l'avait  gratifié  pendant  trois  années;  il  l'ad- 
mit en  son  conseil,  et  permit  à  Raoul  de  se 
faire  légitimer.  A  toutes  ces  faveurs ,  Raoul 
en  joignit  encore  une  autre.  Il  obtint  la  per- 
mission de  s'accommoder  une  étude  oubiblio- 
tliè«{ue.  Il  demeurait  rue  Neuve-Saint-Merry, 
<lit  M.  Lancelot,  à  qui  nous  empruntons  ces 
détails,  au  coin  d'une  ruelle  appelée  £"5- 
paulart.  Il  acheta  dans  la  suite  certaines  mai- 
sons situées  en  ladite  ruelle  ,  à  l'opposite  de 
on  hôtel ,  dans  le  dessein  de  l'agrandir,  et  d'y 


LA    DOMINICALE. 


faire,  comme  les  lettres-patentes  s'expriment  ^^ 
«  aucunes  estudes  spacieuses  etsecrettes  pouif 
»  mettre  ses  livres  dont  il  a  plusieurs,  et  es»- 
»  convient  qu'il  eusoit  grandemeutgarni,  tant 
»  pournous  servir  en  translations  et  expositions 
»  comme  en  autres  choses ,  dont  nous  l'avons 
»  chargé  et  chargeons  de  jour  en  jour.  »  Il  de- 
manda qu'il  lui  fût  permis  d'avoir  «  une  petite 
»  allée  ou  corridor,  au  U-avers de  ladite  ruelle, 
»  pour allerd'unemaisonàrautre.»Sa demande 
lui  fut  accordée.  «  Pourvu  toutesfois  qu'icelle 
»  allée  fut  faicte  et  assise  par  telle  disposition 
»  et  manière  qu'elle  ne  nuise  à  passer  à  ehe- 
T  vaux  ne  à  charrettes  vuides  ou  chargées.  » 

Voilà  une  grâce  qui  montre  en  de  Presles 
bien  peu  d'ambition,  mais  qui  prouve  l'homme 
vraiment  sage ,  livré  avec  amour  à  ses  gran- 
des et  nobles  études. 

Comme  œuvre  de  littérature  et  d'histoire  j 
la  traduction  de  Raoul  de  Presles  mérite  sur- 
tout de  fixer  l'attention.  Le  vulgaire  français, 
dont  il  eut  à  faire  usage,  n'était  pas,  à  cette 
époque  ,  une  langue  fixe ,  arrêtée.  Elle  avait 
cette  simplicité  naïve,  cette  élocutiou  inache- 
vée qui  tient  de  l'enfance  et  qui  fuit  son  plus 
grand  charme  à  nos  yeux.  Mais  pour  lutter 
avec  le  génie  ardent  de  saint  Augustin,  pour 
se  rapprocher  de  son  langage,  de  ce  langage 
si  nerveux,  si  puissant,  parfois  si  inculte,  mais 
toujours  si  sublime  et  si  rempli  de  la  majesté 
du  Dieu  vivant  dont  il  parlait,  certes  il  fallait 
au  translateur  une  connaissance  appi'ofondie 
de  la  langue  de  son  auteur.  Quanta  celle  dont 
il  se  servait ,  il  en  connaissait  merveilleuse- 
ment les  ressorts;  souvent  il  la  créait. 

C'est  une  étude  véritablement  curieuse,  at- 
tachante, que  la  lecture  de  cette  traduction.  Il 
faut  voir  le  translateur,  avec  son  idiome  jeune 
et  sans  art,  lutter  avec  le  latin  de  Bysance  et 
de  Rome,  et  quand  l'expression  lui  manque 
la  tirer  de  la  vieille  langue  qui  lui  sert  de  mo- 
dèle, égalant  ainsi  toute  sa  richesse,  toute  sa 
puissance. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  la  traduction 
du  livre  que  Raoul  de  Presles  a  déployé  toute 
la  vigueur  de  son  esprit;  je  dirai  plus ,  il  en  a 
conservé  toute  l'étendue  poulies  commentaires 
qu'il  a  faits  sur  chacun  des  chapitres.  Aujour- 
d'hui que  nous  étudions  le  moyen-âge;  au- 
jourd'hui que  nous  sommes  curieux  de  bien 
connaître  l'état  des  esprits  à  cette  époque ,  ces 
commentaires  sont  ui:e  mine  précieuse  à  la- 
quelle OB  n'a  pas  encore  puisé.  Religion   et 


LA    DGlViïSrïGALÏài 


S5f 


morale,  sciences  physiques  et  littéraires,  géo- 
graphie, histoire,  tout  ce  que,  au  i4^  siècle, 
on  pensait  et  on  connaissait  sur  ces  matières  , 
sç  trouvent  en  ces  expositions  du  translateur. 
.p  Et  pour  juger  sainement  de  tous  les  faits 
contenus  en  ces  expositions  ,  il  ne  faut  pas  ou- 
blierl'état  de  l'esprit  et  des  connaissances  de 
l'homme,  tels  qu'ils  étaient  en  i374-  H  ne 
*aut  pas  oublier  que  les  dieux  du  paganisme, 

es  grands  hommes  de  l'antiquité  ,  de  Rome , 
et  d'Athènes ,  dont  aujourd'ui  on  nous  ap- 
prend, dès  l'enfance,  les  noms  et  les  hauts-faits 
étaient  ignorés  pour  la  plupart,  ou  vague- 
ment connus.  Aîoi-s  on  comprendra  seulement 
toute  l'importance  d'un  livre  qui  donnait  sur 
ces  héros ,  dieux  ou  demi-dieux,  de  longues 

et  véritables  notions. 
Ce  qui  donne  surtout  a  ux  commentaires  de 
Raoul  de  Presles  un  bien  grand  intérêt ,  c'est 
qu'il  a  toujours  soin  de  citer  les  auteurs  sur 
lesquels  il  s'appuie,  et  qu'il  nous  est  facile, 
parce  moyen,  de  bien  juger  où  en  était  la 
science  à  cette  époque,  et  que  nous  connais- 
sons ainsi  le  nombre  des  écrits  d'Athènes  et 
de  Rome,  qui  déjà  avaient  échappé  à  la  des- 
truction. 

Pline ,  Aristote  ,  Platon  ,  Virgile  ,  Ovide, 
Salluste,  Tite-Live,  Cicéron,  Justin,  sont 
souvent  cités.  Il  y  a  même  assez  de  critique 
et  d'observation  dans  la  manière  dont  Raoul 
emploie  ces  différons  auteurs.  Ainsi,  Ovide, 
Virgile  et  Cicéron,  sont  ses  guides  principaux 
pour  la  mythologie.  Quant  à  l'histoii'e  ro- 
maine, Tite-Live,  Salluste,  Justin,  Suétone 
et   Valère-Maxime  lui  ont  fourni  ses  preuves. 

Mais  il  est  encore  d'autres  auteurs  dont 
Raoul  de  Presles  aijue  à  évoquer  le  souvenir, 
à  citer  les  ouvrages,  et  qui  pour  lui  sont  des 
autorités  bien  plus  graves  que  tous  les  écri- 
vains du  paganisme.  Ce  sont  les  auteurs  , 
chrétiens  pour  la  plupart ,  qui  ont  vécu  de- 
puis le  6^  siècle  jusqu'au  14*^  :  Orose,  Isi- 
dore de  Séville,  Paul  diacre,  Helinant, 
SAÎnt  Jérôme,  Lactance,  Vincent  de  Beau- 
vais,  le  moine  Geoffroi  de  Montmouth  ,  et  le 
voyageur  Marc-Paul.  Voilà  les  grands  noms 
que  notre  auteur  aime  à  répéter  quand  il  veut 
prouver  quelques  miracles  ou  l'apparition 
d'un  phénomène. 

Ainsi  quand  il  a  raconté  comment  Amphion 
traversa  la  mer,  porté  par  un  dauphin  : 
«  Dont  les  poètes ,  continue-t-il ,  faingnent 
u.  que  pour  celle  pitié  que  lé  Daiphin    ot  de 


<i  Arion  ,  Jupiter  le  transporta  ou  ciel  et  re-* 
«  luist  avecques  les  estoilcs  ;  mais  la  vérité  est 
«  que  Dalphiu  est  une  constellation  ou  ciel 
«  de  XIIII  estoiles;  et  pour  ce  néant  plus 
«  que  ce  n'est  ficion  de  estoille  qui  s'appelle 
«  le  Daiphin  ou  ciel ,  néant  plus  ne  doit  l'en 
«  tenir  que  ce  soit  ficion  de  Aribn  qui  fit 
a  porte  par  la  mer  sur  le  Daiphin.  Car  l'en  a 
«  vea  souentces  choses  auenir  et  que  ilz  ont 
a  porté  plusieurs  personnes ,  si  comme  le  ra- 
«  conte  Solin  ou  liure  des  merveilles  dii 
«  monde,  ou  chapitre  desDalphins.  Et  aussi 
«  dist  Valerius  ou  VF  livre  que  ilz  ne  res- 
«  songuent  point  les  hommes  comme  es- 
«  tranges ,  mais  viennent  à  ealx  et  leur  font 
«  feste,  et  seuffrent  que  il  les  touche  de  leurs 
«  mains.  Et  Isidore  ou  XIP  livre  des  ethi- 
«  mologies  dit  que  ilz  sont  appeliez  Sinonies 
«  et  que  à  cest  appel  et  à  la  mélodie  desinstru- 
a  mens,  ilz  A'iennent  par  tropiaux  et  les  uns 
«  après  les  autres. 

Plus  loin ,  il  explique  que  le  cinocéphale 
est  un  monstre  de  nature,  ayant  tète  de  chien, 
et  ajoute:  «  Encores  dit  cellui  qui  fist  le  livre 
»  delà  nature  des  choses,  que  à  xm  l'oy  de 
))  France  appelle  Loys  fu  apporté  un  de  ces 
»  cinocéphales  tout  vif  qui  avoit  teste  dé 
»  chien,  et  le  surplus  estait  comme  d'uq 
»  homme ,  et  avait  les  jambes  et  les  bra4  nuS 
»  de  la  fourme  d'un  homme ,  et  le  col  blanc 
»  et  le  dos  velu;  et  se  leuois  et  seois  comme 
»  un  homme  ;  mengeait  honnestement,  et  por- 
»  toit  la  viande  à  sa  bouche ,  et  mengeoil 
»  char  cuite  et  buoit  très-volontiers  vin  ;  et 
»  Solin  ou  livre  des  merveilles  du  monde  OU 
»  chapitre  de  Jude,  dit  qu'ilz  ont  grans  ori- 
»  gles  crochus  de  quoy  ils  se  deffendent.  A 
»  quoy  saccorde  lacteur  de  lymage  dumonde, 
»  et  dit  qu'ilz  s'y  affublent  de  peauîx  de 
»  bestes.  » 

Ainsi ,  continue  de  Presles  pour  l'ouvrage 
entier,  expliquant  avec  tous  les  livres  qu'il 
connaissait  les  différens  points  de  science,  de 
géographie  et  d'histoire  ,  que  le  texte  lui  pré- 
sente ,  les  poètes;  les  infidèles  eux  mêmes  ne 
sont  pas  rejetés.  Dans  un  passage,  il  cite  le 
coran  de  Mahomet,  et  plusieurs  fois  il  prend 
ses  exemples  dans  le  l'oman  de  la  Rose  par 
Jehan  de  Meung. 

Avec  dételles  autorités  l'erreurest  bien  sou- 
vent appuvéepar  une  erreur  plus  grande  en- 
core; mais  en  lui  nous  trouvons  un  avantage,  ce- 
lui de  recueillir  sur  les  mœurs,  lescroyances  d« 


25â 


tA    DOMINICALE. 


nos  aïeux,  de  précieuses  révélations.  Expli- 
quant nu  livre,  il  dit  que  :  «  comédi  sont 
»  ainsi  appeliez  pour  les  lieux  où  ils  auoicnt 
»  accoutume  a  chauler,  cest  assauoir  es  places 
»  et  es  carrefours ,  qui  en  grec  sout  appeliez 
»  conias  ou  pour  comestion ,  cest  assuaoir 
«  mengier,  pour  ce  qu'après  mengier  Ion  v  a 
»  voir  voulentiers  tclx  giex,  aussi  comme  on 
»  fait  aux  fcsles,  le  chanteur  en  greue  ou  es 
»  halles  et  autres  places ,  et  sont  proprement 
»  appeliez  interludia  pour  ce  qu'ilz  se  fon 
»  entre  deux  mcngiers,  et  sont  les  tragédie 
»  faictes  aussi  comme  à  la  manière  que  tu  voi^ 
»  faire  aujourd'huy  les  personnaiges  de  la 
»  vie  et  passion  d'aucun  martir.»  Certes,  voilà 
un  passage  qui  nous  donne  bien  l'idée  de  ce 
qu'était  le  théâtre  sous  Charles  V;  et  nous  sa- 
vons qu'outre  les  mystères  qui  étaient  pièce 
sérieuse,  il  y  avait  encore  en  grèi'eou  es  hal- 
les, des  chanteurs. et  méneslriers  qui  proba- 
blement représentaient  des  sujets  moins  tristes 
que  la  passion  d'aucun  martir. 

Il  nous  est  impossible  d'énumérer  ici  tout 
ce  que  peuvent  trouver  dans  les  interpréta- 
tions de  Piaoul  de  Presles  l'antiquaire,  l'his- 
torien et  le  poète;  disons  seulement  que  toute 
la  mythologie  du  moyen  âge,  démons,  géans , 
fées  ,  incubes  et  succubes  ;  tout  ce  que  l'on 
pensait  alors  sur  la  physique,  la  géographie? 
les  sciences  naturelles,  s'y  trouve  expliqué;  en- 
fin, que  c'est  un  des  monumcns  les  plus  com- 
plets que  le  XI  Vsiècle  ait  livrés  à  nos  investi- 
gations. L'histoire  elle-même  a  beaucoup  à 
recueillir  en  cet  ouvrage.  Nous  indiquerons 
surtout  un  commentaire  (i)  fort  curieux  sur  la 
fondation  de  Paris  ,  et  de  plusieurs  des  châ- 
teaux qui  l'environnent,  commentaire  que  sa 
trop  longue  étendue  nous  empêche  de  rap- 
porter ici ,  et  nous  terminerons  cette  notice  , 
en  donnant  quelques  lignes  de  la  dédicace  à 
Charles  V  que  Raoul  de  Presles  a  mise  en  tête 
de  son  livre,  et  dans  laquelle  est  un  passage 
important  sur  l'ancienne  bannière  de  nos 
rois. 

«  Et  si  portez  seul  roy  et  si  singulière- 
»  ment  l'oriflambe  en  bataille,  c'est  assauoir 
»  un  glaiuc  tout  doré  où  est  attachée  une  ba- 
w  nière  vermeille.   Laquelle  voz  devanciers 


(1)  Livre  Y,  Exposiliou  du  25"  chapiire. — 
M.  Lancelot,  t.  xiir,  des  Mémoires  de  l'Académie, 
p.  6  58. 


»  et  vous  auez  accouttume  à  venir  querre -et 
»  prendre  en  l'église  de  monseigneur  Saint- 
»  Denis  à  giant  solennité ,  reuerence  et 
»  deuocion  ,  si  comme  vous  sauez.  Car  pre- 
»  niièrement  la  procession  vous  uient  à  l'en- 
»  contre  jusques  à  l'issue  du  cloistrc  ,  et  après 
»  la  procession  sont  étains  les  benois  corps 
»  sains  de  monseigneur  Saint-Denis  et  ses 
»  compaignons,  et  mis  sur  l'autel  en  grande 
»  reuerence;  et  aussi  le  corps  saint  monsei- 
»  gueur  Saint-Loys ,  et  puis  est  mise  cette 
»  banière,  ployée  de  soubzles  corporiaulx  où 
»  est  consacré  le  corps  de  Notre-Seignenr  Jhé- 
»  sus-Crist ,  lequel  vous  recevez  dignement, 
»  après  la  célébration  de  la  messe  et  si  fait 
»  cellui  ou  quel  vous  lauez  esleu  à  bailler , 
»  comme  au  plus  preudomme  et  plus  vaillant 
»  chevalier,  et  ce  fait ,  le  baisies  en  la  bouche 
»  et  lui  baillez ,  et  la  le  tient  entre  ses  mains 
»  par  grant  reuerence ,  afin  que  les  barons 
»  assistens  le  puissent  baisier  comme  relique 
»  et  chose  digne.  Et  en  lui  baillant  pour  la 
»  porter  lui  faites  faiie  serment  de  la  garder 
«  et  porter  len  grant  reuerence ,  et  à  lonneur 
a  de  vous  et  de  vostre  royaume » 

Après  avoir  raconté  comment  cette  ori- 
flamme fut  dans  un  songe  ordonnée  au  grand 
Charlemagne,  il  en  explique  ainsi  les  couleurs 
et  la  forme 

«  Et  si  portez  hante  {lance)  dorée  et  pour 
»  ce  est-il  appelle  oriflambe  pour  la  flambe, 
»  qui  apparu  au  bout  de  la  hante  dorée ,  et 
»  est  la  banière  vermeille  en  la  ressembrance 
»  du  glorieux  martyr  monseigneur  Saint-De- 
«  nis  et  ses  compaignons  ,  qui  premier  ap- 
»  porta  la  foi  en  France  pour  laquelle  il  fu 
«  martiriez  lui  et  ses  compaignons.  Et  doit 
))  être  attachiée  ceste  banière  comme  dit  est 

»  en  une  hante  dorée ,  et  ont  tenu 

»  voz  deuanciers  que  elle  ne  doyt  point 
»  estre  desployée  sans  très  grant  nécessité , 
»  et  qui  plus  est  que  la  victoire  faicte  elle 
»  doit  estre  apportée  par  grant  dévocion 
»  et  reuerence  en  l'église  monseigneur  Saint- 
»  Denis ,  et  rendue  sur  son  autel  en  la  res- 
»  sembrance  de  la  victoire,  ainsy  comme  fist 
»  Charlemaine.  De  ce  me  croitfie,  car  j'en  ay 
»  veu  deux  de  mon  temps  sur  l'autel  des  glo- 
«  rieux  raartirs  de  chascunc  partie  de  l'autel 
»  nue;  et  estoient  enhantées  de  deux  petites 
»  hantes  d'argent  dorées  où  pendaient  à  chas- 
»  cuue  une  banière  vermeille  ,  dontl'ime  e?- 


LA    DOMINICALE. 


»  tait  appellée ,  la  bauière  Charlcmaine,  Et 
»  se  portoit  par  reuence  par  un  des  officiers 
»  à  certaines  processions.  Et  c'est  ce  que  l'on 
»  appelle  proprement  oriflambe 


EPHÉMÉRIDES. 

i9. — 578.  Théodose  est  proclamé  empereur  d'O- 
rient. —  368 ,  mort  de  Dagobert  I*^^"",  roi  de 
France.  — 1660,  réconcilialion  de  Louis  XIV  et 
du  grand  Condé. 

20 — 223 ,  Naissance  de  Gordien  le  jeune,  empe- 
reur romain.  —  842,  mort  de  Tliéophile,  empe- 
reur d'Orient.  Il  avait  persécuté  les  catholiques. 
Réduit  à  l'extrémité,  il  fit  mettre  à  mort  Thco- 
phobe ,  son  beau-frère ,  qui  lui  avait  rendu  de 
grands  services,  et  se  fit  apporter  sa  tôle  sur  son 
lit. — 1606,  mort  d'Anne  d'Autriche,  mère  de 
Louis  XIV. — 1743,  mort  de  Cîiarles  VII ,  em- 
pereur d'Allemagne. — 177!  ,  dissolution  de  tous 
les  parlemens  de  France.— 13G3,  mort  de  Jac- 
ques Lainez  ,  second  général  des  Jésuites.  Il  fut 
un  des  premiers  compagnons  de  St.  Ignace.  — 
1708,  mort  du  P.  de  la  Chaise,  confesseur  de 
Louis  XIV. 

21.— 98,  mort  de  l'empereur  Nerva.  —  1069, 
Louis  XIV  supprime'dans  tous  les  parlemens  du 
royaume  les  cliambres  de  l'Edit ,  établies  en  fa- 
veur des  pro.estans  parl'édit  de  Nantes.—  1789, 
déclaration  de  Louis  XVI  qui  confirme  et  étend 
les  privilèges  accordes  aux  non-catholiques  par 
l'édit  de  1787.  —  1790,  le  député  Guillolin  pro- 
pose à  l'assemblée  nationale  l'établissement  de  la 
guillotine.  —  1793,  mort  de  Louis  XVI,  roi  de 
France.  —  1333,  Genève,  s'étant  soustraite  à 
la  domination  de  son  évêque ,  appelle  Calvin  et 
Farel  pour  en  faire  ses  pasteurs. 

22 — 427 ,  mort  de  Pharamond ,  roi  de  France.  — 
1034,  Cromwell  ayant  appris  qu'on  prenait  des 
mesures  dans  le  parlement  pour  le  destituer , 
entre  dans  la  salle  des  communes  et  dit  :  «  J'ai  ap- 
pris ,  Messieurs ,  que  vous  avez  résolu  de  ni'ôler 
îeslettresde  protecteur.  Les  voici,  ajoute-t-il,  en 
les  jetant  sur  la  taille.  Je  serais  bien  aise  de  voir 
s'il  se  trouvera  parmi  vous  quelqu'un  assez  hardi 
pour  les  prendre.  »  Puis  se  tournant  vers  ses  of- 
ficiers etses  soldats  :  «  Qu'on  nous  défasse,  dit-il, 
de  cette  marotte  de  parlement.  »  Et  alors  il  fait 
sortir  tousles  membres,  ferme  la  porte  lui-même , 
et  emporte  la  clé. 

23. — 1 3 1 8,  PhilippeV ,dit  le  Long,  roi  de  France,  a  f- 
francbit  les  serfs  de  ses  domaines.  — 1316 ,  mo'.  t 
du  roi  d'Espagne,  Ferdinand  V. —  1806;  mort 
de  Pilt. 


Ûo5 

24.  —41 ,  mort  de  l'empereur  Caligula.  —  476 
mort  de  Genseric,  roi  des  Vandales.  —816,  mort 
du  pape  Etienne  IV. 

23.  —  1339,  mort  du  roi  de  Danemarck,  Chrisliern 
II ,  surnommé  le  Néron  du  nord.  —  4  i ,  mort  du 
pape  Grégoire  IV.  Ce  pontife  fut  tiré  par  force  de 
l'église  des  Martyrs  Saint-Cùme  et  Saint-Da- 
mien ,  pour  être  placé  sur  le  Saint-Siège. 


CHROxXIQUE  HEBDOMADATRE. 

—  Un  arrêté  de  Léopold,  du  7  de  ce  mois,  auto- 
rise les  fal)riques  d'églises  de  la  Belgique  à  se  met- 
tre en  possession  des  biens  et  rentes  d'origine  ec- 
clésiastique ou  religieuse ,  restés  celés  à  l' admini- 
stration des  domaines ,  dont  elles  feront  la  décoiî- 
verte ,  ou  dont  la  révélation  sera  faite  à  leur  profit 
par  les  détenteurs ,  les  déiîiteurs ,  ou  par  des 
tiers. 

—  ^lonspigneur  l'évèque  de  Tarbes  a  public',  le 
13  décembre,  un  nouveau  mandement  pour  son 
installation.  Oii  y  remarque  le  passage  suivant  : 

«  Oui ,  Dieu  nous  a  fail  la  grâce  de  veiller  sur' 
nous  ;  il  nous  a  préservés ,  dans  les  temps  mallieu- 
reux,  de  toute  erreur  el  de  louîe  séduction  nou- 
velle ;  nous  pouvons  vous  le  dire ,  nous  ne  sommes 
point  des  nouveau  -  venus  ,  ni  des  hommes  d'un 
jour  :  il  y  a  trente-six  ans  que  nous  travaillons  à 
la  vigne  du  Seigneur;  il  y  a  trente  -  six  ans 
que  nous  portons  le  poids  de  la  chaleur  et 
du  jour.  Ce  n'est  pas  dans  une  terre  qui  vous  soit 
étrangère ,  qu'il  nous  a  été  permis  de  remplir  nos 
saints  devoirs;  c'est  dans  une  des  plus  belles 
contrées  qui  composaient  votre  ancien  pays  ;  oui , 
nous  ne  pouvons  vous  le  dire,  sans  éprouver  une 
vive  et  sainte  émotion,  et  aujourd'hui  notre 
plus  beau  titre,  c'est  que  nous  avons  cultivé,  fé- 
condé la  terre  de  vos  pères. 

»  Cependant  nous  devons  vous  ouvrir  et  vous 
faire  connaître  tous  les  replis  de  notre  cœur;  un 
tendre  père  peut-il  rien  taire  à  ses  enfans  ?  non 
sans  doute  ;  eh  bien  !  souffrez  que  nous  vous  le  dé- 
voilions :  nous  avions  une  répugnance  invincible 
pour  l'épiscopat  ;  nous  avons  long-temps  refusé,  re- 
jeté celle  trop  auguste  dignité;  à  l'exemple  du 
prophète,  nous  aurions  préféré  le  lieu  le  plus  hum- 
ble et  le  plus  abject  dans  la  maison  du  Seigneur,  et 
aujourd'hui  il  nous  ordonne  de  nous  montrer  au 
grand  jour.  Nous  aimions  à  nous  faire  illusion ,  et 
nous  disions  :  Non ,  ce  n'est  pas  à  nous  que  le  Sei- 
gneur ordonne  de  monter  sur  le  Liban,  et  d'aller 
y  prêcher  la  parole  sacrée.  Nous  nous  disions  s«n^ 


25^ 


LA    DOMINICALE. 


cesse  :  Qm  sommes-nous  pour  conduire  le  troupeuu 
d'Israël? 

»  Par  une  combinaison  (oute  providentielle,  du- 
rant cette  lutte,  des  mesures  destructives  mena- 
çaient le  beau,  l'important  diocèse  de  ïarbes. 
Nous  étions  déjà  désignés  pour  occuper  ce  siège  ; 
ilfallait ,  ou  courber  notre  tête  sous  le  joug,  ou 
exposer  l'épiscopat  français  à  être  morcelé,  en  com- 
mençant par  vous.  Alors  le  pontife  vénérable  ,  qui 
est  tout  à  la  fois  le  vicaire  de  l'IIomme-Dieu  par 
sa  puissance ,  et  son  image  par  ses  vertus;  celui 
dont  la  voix  suprême  conduit ,  avec  autant  de  pru- 
dence que  de  sagesse,  l'Eglise  de  Jésus-Christ,  se 
fit  entendre;  cette  voix  arriva  jusqu'à  nous  pour 
nous  dire,  comme  au  prophète  :  Ayez  confiance, 
je  serai  avec  vous;  celui  qtii  yardc  Israël  n'est 
jamais  endormi.  Alors ,  comme  Jouas ,  nous  nous 
sommes  écriés  :  Qu'on  nous  jette  dans  l'ahîme  , 
po%irvu  que  la  tempête  s'appaissel  » 

Une  retraite  spirituelle  a  été  donnée  à  Indevil- 
Hers,paroisse  du  canton  de  Saint-Hippolyte  (Doubs), 
pendant  la  semaine  de  l'octave  de  l'Immaculée  con- 
ception de  la  T.  S.  V.  Cette  retraite ,  donnée  par 
les  prêtres  du  canton,  principalement  par  M.  le  curé 
de  Saint-Hippolyte ,  a  produit  les  plus  admirables 
effets. 

Indevilliers  est  la  principale  succursale  du  can- 
ton; elle  est  ccmiposée  d'un  grand  nombre  de  villa- 
ges, hameaux ,  métairies  dispersés  au  loin  dans  les 
côtes  du  Doubs,  On  voyait  ces  peuples  accourir  de 
toutes  parts  ;  l'éloignement,  la  difficulté  des  chemins, 
les  temps  mauvais  ,  les  pluies  ,  rien  ne  les  arrêtait  ; 
les  vieillards  oubliaient  leur  grand  âge,  les  malades 
leurs  infirmités;  ceux  à  qui  une  impossibilité  pliy- 
siqne  ne  permettait  pas  de  venir  de  loin  tous  les 
jours,  ont  fait  séjour  à  Indevilliers  pendant  la  re- 
traite ;  on  apportait  des  vivres  des  différens  points 
de  la  paroisse  ;  tout  était  commun  :  c'était  le  spec- 
tacle des  premiers  chrétiens... 

Même  empressement  pour  les  confessions  que 
pour  entendre  la  parole  divine. 

On  a  vu  le  pasleur  tenir  le  tribunal  de  la  pé- 
nitence jusqu'à  treize  heures  par  jour. 

Le  dimanche  avant  Noël ,  M.  le  curé  a  annoncé 
à  ses  paroissiens  (pie  les  prêtres  du  voisinage  re- 
viendraient un  jour  pour  ceux  qui  désireraient  les 
revoir,  leur  a  désigné  le  jour,  et  a  témoigné  à  ses  pa- 
roissiens le  désir  ipi'ils  revinssent  tous  pour  assister 
à  une  messe  solennelle  d'action  de  grâces.  Malgré 
le  temps  affreux,  l'afiluence  a  étonné  tout  le  monde 
et  a  comblé  de  consolation  le  cœur  du  pasteur.  A  la 
fin  de  la  messe,  M.  le  curé  est  monté  en  chaire,  et, 
tant  en  son  nom  qu'au  nom  de  ses  paroissiens,  il  a 
remercié  ses  confrères  ;  ensuite  il  a  témoigné  son 
contentement  à  ses  chers  enfans ,  les  a  engagés  à 
pera'vérer.  lia  commenté  quekjues  iastans  et  avec 


attendrissement  ce  passage  de  saint  Paul  :  Siate  et 
iiolite  iteriim  jwgo  servituiis  contineri  (demeurez 
fermes ,  et  n'allez  pas  vous  imposer  de  nouveau  le 
joug  de  la  servitude  )  ;  ce  qui  a  produit  une  vive 
émotion;  enfin  il  les  a  engagés ,  comme  d'autres 
Israélites  au  sortir  de  l'Egypte  après  le  passage  de 
la  mer  Rouge ,  à  remercier  le  Seigneur,  à  faire 
éclater  leur  joie,  à  chanter  le  Te  Deum  avec  les 
mêmes  sentimens  que  les  Hébreux  chantaient  le 
beau  cantique  de  Moïse  :  Cantemus  Domino  ;  glo- 
riosè  enim  maynificattis  est.  La  cérémonie  s'est 
terminée  par  le  Te  Deum  et  la  bénédiction  du  Saint- 
Sacrement.  » 


A  nrjleterre.  Les  journaux  anglaisdu  A  A  annoncent 
que,  dans  lamatinéedece  jour,onavait  répandu, tant 
dansla  Cité  que  dans  le  quartier  de  la  cour  ,1e  bruit  que 
le  gouvernement  avait  pris  la  résolution  d'envoyer 
en  Portugal  une  expédition  assez  considérable  pour 
mettre  fin  à  la  guerre.  Le  Courier  dit  à  ce  sujet  que 
sans  pouvoir  rien  assurer  positivement ,  certaines 
circonstances  étaient  parvenues  à  sa  connaissance 
qui  l'engageaient  à  y  ajouter  quelque  foi.  Il  avoue 
cependant  qu'il  n'a  rien  appris  sur  les  motifs  au 
moyen  desquels  on  espérait  justifier  cette  interven- 
tion. 

Por(u(/a/.  Le  schooner  portugais  arrivé  à  Falmouth, 
de  lacôlenord  du  Portugal,  en  est  parti  dansla  soirée 
du  5.  Le  bruit  courait  à  Carminha  que  Saint-Ubès 
était  pris ,  et  l'un  des  passagers  rapporte  que  l'on  en 
avait  appris  la  nouvelle  à  la  fois  par  Coïmbre  et  par 
Santarem.  Au  moment  du  déi)art  du  paquebot  du 
Taije ,  le  29 ,  on  entendait  des  canonnades  qui  fai- 
saient croire  aux  personnes  à  bord  que  Tattaque 
projetée  avait  eu  lieu.  Des  passagers  sont  arrivés  par 
ce  bâtiment ,  et  tous  s'accordent  à  dire  que  les  ha- 
bitans  sont  jtleins  de  dévouement  pour  le  roi  don 
Miguel  et  sa  cause  vraiment  nationale.  L'armée  est 
animée  du  meilleur  esprit. 

A  Santarem,  on  compte  i 5,000  hommes,  dont 
2,300  de  cavalerie.  Ils  consistent  en  troupes  régu- 
lières ,  volontaires  et  miliciens ,  tons  en  uniforme. 
14  couvens  de  la  ville  leur  fournissent  des  quartiers 
excellens.  Les  provisions  sont  abondantes,  et  quoi- 
qu'on ait  dit  de  la  destruction  des  moulins  et  du 
manque  d<;  pain,  nous  avons  pour  garant  de  la  vé- 
rité du  contraire,  un  vieil  officier  français  qui 
assure  avoir  vu  au  marché,  apporté  par  les  paysans, 
plus  de  pain  qu'ils  n'en  pouvaient  vendre  en  un 
jour.  Telle  était  la  situation  de  Santarem  au  27.  Ou- 
tre les  fortifications  qui  s'élèvent  autour  de  la  ville, 
et  qui  sont  imprenables,  les  miguélistes  ont  à  San- 
tarem 50  pièces  d'artillerie  de  campagne ,  tirées  par 
de  bomies  mules.  Le  peu  de  désertions  qui  ont  lieu 


LA    nOMINICÂLE. 


235 


le  profitent  pas  à  l'armée  de  don  Pedro.  Qnelqnes 
ecrues  nouvelles  rentrent  qnelqueluis  dans  leurs 
oyers,  mais  les  cadres  sont  bientôt  complétés  par 
es  volontaires. 

A  Oporto ,  l'armée  est  aussi  dans  un  excellent 
;lat.  Le  général  d'Aimer  a  une  brigade  qui  stationne 
i  Saint-Jean  de  Nadère ,  sous  les  ordres  du  briga- 
lier  Ribocho;  à  Ballhar,  est  un  autre  corps  de  3,200 
gommes,  commandés  par  le  colonel  Morette.  Le 
général  d'Aimer  commande  en  clief  les  provinces 
lu  Minho  et  de  Traos-Montès.  Les  avant-postes  sont 
i  Saint-Tbierso,  où  il  a  deux  brigades  campées  à 
une  demi-lieue  au  devant  de  la  ville  :  ces  brigades 
5ont  fortement  retranchées  :  l'une  est  commandée 
par  le  comte  d'Azania ,  et  l'autre  par  le  colonel  Nu- 
nès.  Outre  ces  corps  d'infanterie,  le  général  d'Ai- 
mer A  trois  escadrons  de  lanciers  montés  à  la  polo- 
naise. Son  but  est  de  tenir  en  baleine  les  pédristes 
étroitement  bloqués  dans  Porto ,  et  il  y  parvient  si 
bien  qu'ils  n'osent  se  présenter  bors  de  la  ville. 

Espagne. — Il  est  arrivé  à  Bayonne  trois  courriers 
venant  de  Madrid,  un  courrier  de  commerce  qai  a 
couru  les  plus  grands  dangers  en  travéïsanl  les  pro- 
vinces insurgées  ,  un  courrier  français  et  un  cour- 
rier anglais  qui  ont  été  plus  heureux ,  parce  que  le 
mauvais  temps  les  a  favorisés. 

Au  départ  du  courrier  anglais  qui  a  quitté  Ma- 
drid le  dernier,  cette  capitale  était  très-agitée  parce 
qu'on  venait  d'apprendre  l'arrivée  de  la  députalion 
de  la  Catalogne ,  que  le  général  Llander  a  envoyée 
à  Madrid  pour  porter  à  la  régence  une  pétition  qui 
réclame  des  institutions  libérales.  Celte  pétition  est 
couverte  de  50,000  signatures ,  et  on  s'attendait  à 
une  révolution  on  Catalogne ,  si  la  reine  ne  répon- 
dait pas  au  vœu  des  signataires. 

On  dit  qu'un  combat  très-sanglant  a  été  livré  en- 
core une  fois  par  les  Navarrais  aux  troupes  de  la 
reine  ,  aux  environs  de  Logrono  ;  mais  on  ne  publie 
aucun  détail.  C'est  un  simple  bruit  de  viile.  Du 
reste ,  les  Navarrais  sont  un  peuple  difficile  à  ré- 
duire. Ils  sont  aujourd'hui  bien  conunandés,  et  leur 
courage  sait ,  quand  il  le  faut,  dompter  tous  les 
obstacles. 


On  dit  que  le  29  décembre  don  Carlos  élait  à  Vil- 
laréal  en  Portugal ,  et  que  parmi  les  personnes  qui 
sont  auprès  de  lui  on  a  remarqué  l'évêque  de  Léon 
et  Mérino.  Ils  se  sont  fortifiés  dans  cette  position 
pour  se  mettre  à  l'abri  des  attaques  du  général 
Bodil. 

—  Une  lettre  arrivée  de  Prague ,  annonce  que 
S.  A.  R.  Mademoiselle  a  été  grièvement  malade  ; 
mais  qu'heureusement  la  noble  exilée  est  entrée  en 


convalescence,  et  que  déjà  elle  est  presfpie  réta- 
blie. 

— Un  des  successeurs  de  l'abbé  Sicard ,  M.  l'abbé 
Perrier,  fondateur  de  l'école  des  sourds-muels  de 
Rodez ,  vient  de  terminer  dans  cette  ville  sa  lougue 
et  utile  carrière.  Il  a  persévéré  justpi'à  son  lit  de 
mort  dans  l'œuvre  qu'il  avait  entreprise.  Par  ses 
dispositions  testamentaires  il  lègue  au  département 
la  maison  et  le  mobilier  de  l'école,  à  condition  qu'on 
y  donnera  à  perpétuité  l'instruction  aux  sourds- 
muets  ,  et  qu'on  y  en  recevra  quelques-uns  gratui- 
tement. 

—  Un  marchand  fripier  du  Temple ,  en  décou- 
sant il  y  a  quelques  jours,  un  vieil  habit  de  ve- 
lours provenant  de  la  garde-robe  d'un  comédien  de 
province  ,  ne  fut  pas  peu  surpris  de  trouver  rele- 
tenues  ça  et  là  ,  dans  les  larges  basques  de  cet 
habit,  douze  pièces  d'or  de  24  fr.  à  l'effigie  de 
Louis  XV  ;  on  peut  juger  de  la  joie  de  notre  indus- 
triel ,  à  qui  l'habit  avait  été  adjugé  à  la  vente  pour 
40  fr. 

—  Une  scène  des  plus  attendrissantes  a  eu  lien 
auprès  du  Jardin  des  Plantes.   Un  individu ,  dé- 
cemnient  vêtu ,  se  présente  pour  passer  le  pont 
d'Austerlitz ,  et  dépose  préalablement  les  cinq  cen- 
times d'usage.  Il  n'a  point  de  monnaie  dans  sa 
bourse  j  il  faut  changer  une  pièce  de  cinq  francs  : 
un  tremblement  involontaire  trahit  quelque  mau- 
vais dessein.  L'invalide  du  péage  a  des  soupçons 
qui  ne  tardent  pas  à  être  jutifiés.  En  effet ,  arrivé 
au     milieu     du    pont  ,    l'inconnu    enjambe    le 
parapet ,  et  va  se  précipiter  dans  la  rivière  ;   mais 
l'invalide ,  qui  l'a  suivi ,  le  saisissant  par  le  pan  de 
son  habit,  l'arrête  avec  vigueur  et  l'empêche  d'ac- 
complir son  funeste  dessein.  D'autres  persoimes 
accourent  et  réunissent  leurs  efforts  à  celui  de  l'in- 
valide.  Sur  ces  entrefaites ,  une  voiture  à  deux 
chevaux  s'arrête  à  l'entsée  du  pont;  une  dame 
s'élance  ;  et ,  dans  le  désordre  de  ses  mouvemens 
laisse  tomber  dans  la  boue  un  superbe  manteau  ; 
elle  vient  se  jeter  au  cou  de  l'inconnu ,  e( ,  l'inon- 
dant de  ses  larmes ,  elle  lui  dit  avec  une  vive  émo- 
tion :  «  Ernest ,  tout  est  oublié.  »  C'est  en  vain 
qu'Ernest  veut  répoudre ,  les  mains  de  la  dame  lui 
ferment  la  bouche;  il  est  entraîné  dans  la  voiture, 
qui  disparaît  bientôt ,  laissant  les  curieux ,  que  ce 
spectacle  avait  attirés ,  livrés  à  toutes  sortes  de  con- 
jectures. Le  lendemain,  l'invalide  a  reçu  d'un  do^ 
mesiiipie ,  qui  n'a  point  voulu  desserrer  les  dents, 
un  billet  de  300  fi-ancs. 

—  Avant-hier,  un  marchanfl  de  bois  en  gros, 

M.  F ,  se  rendit  au  cimetière  du  Père-Lachaise; 

là ,  après  être  resté  quelque  temps  devant  la  tombe 
de  sa  femme ,  dans  nn  profond  recueillement ,  il  a 
tiré  un  pistolet  de  sa  poche  et  s'est  brûle  la  cer^ 
velle. 


LA    DOMINICALE. 


236 

—  In  paysan  du  comte  de  Fife  (Ecosse)  est 
mort  le  4  de  ce  mois  d'une  movl  qui ,  pour  n'C4ie 
pas  sans  exemple ,  n'esl  pas  moins  étrange.  En  se 
chauffant  devant  le  foyer  de  sa  cuisine ,  son  corps 
s'est  tout-à-coup  enflammé ,  et ,  à  mesure  qu'on 
voulut  reteindre ,  il  en  sortit  des  étincelles  bleues 
semblables  à  la  lueur  produite  par  une  allumette 
de  soufre.  Il  déclara  cei)endant  avant  d'expirer 
(pi'il  était  assez  éloigné  du  feu  lorsqu'il  éi»rouva 
tout-à-coup  une  chaleur  brûlante  dans  l'estomac  ; 
une  minute  après  ,  il  aperçut  avec  effroi  que  ses 
jaml)es  et  ses  bras  étaient  dévorés  par  les  flammes. 
Ce  malheureux  avait  la  passion  des  liqueurs  fortes: 
il  n'y  avait  pas  de  semaine  qu'il  ne  hnl par  plaisan- 
iciie,  selon  ses  propres  expressions,  une  demi-bou- 
teille d'eau-de-vie  d'un  seul  trait.  C'est  à  cette  dé- 
plorable habitude  que  l'on  attribue  sa  lin  tragique. 

—  La  grosse  cloche  de  l'église  paroissiale  d'Ol- 
lertany  (Irlande),  que  quatre  hommes  ont  peine 
à  mettre  en  branle,  s'est  détachée  subitement  le 
2 décembre,  pendant  ({u'on  la  somiait  à  grande 
volée  pour  annoncer  la  célébration  de  l'of/ice  divin, 
et  est  tombée  devant  la  porte  d'entrée,  sur  les  dalles 
de  marbre  dont  est  pavée  la  moitié  du  temple.  Le 
choc  a  été  tellement  violent ,  que  cin(i  dalies  ont 
été  brisées  en  mille  morceaux  ,  bien  qu'elles  n'eus- 
sent pas  moins  de  six  pouces  d'épaisseur.  La  clo- 
che s'est  enfoncée  dans  le  sol  jusqu'à  une  profon- 
deur de  trois  pieds  deux  pouces..  Elle  a  six  pieds  de 
haut  et  dix-huit  pieds  de  circonférence.  Le  battant 
s'est  cassé  en  deux,  le  pommeau  s'est  fêlé, 
et  les  bords  du  tympan  se  sont  ébréchés  en  plu- 
sieurs endroits.  Personne  n'a  été  blessé. 

—  Hier  au  soir  un  officier  russe  est  arrivé  chez 
M.  Pozzo  di  Borgo,  venant  de  Saint-Pétersbourg. 
On  assure  que  cet  officier  est  porteur  des  pièces  , 
très-importantes. 

_  Il  y  a  quelques  années  -  un  capitaine  de  cor- 
saires enleva  la  femme  d'un  mallieureux  bûcheron 
des  environs  lie  Messine.  Après  l'avoir  gardé  quel- 
ques mois  à  son  bord,  il  la  déposa  dans  une  Ile  de 
la  mer  du  Sud  ,  sans  s'inquiéter  de  ce  qu'elle  pour- 
rait devenir.  Le  sauvage  monarque  de  cette  île,  à 
(pii  on  la  présenta  en  fut  épris,  l'épousa  à  la  ma- 
nière du  imys ,  la  plaça  sur  le  trône ,  et  lui  laissa 
en  mourant  la  souveraineté  de  ses  étals.  C'est  par 
un  vaisseau  européen  ,  venant  de  l'Améritpie,  que 
le  pauvre  bûcheron  a  reçu  tout  récemment  des  nou- 
velles de  sa  femme;  elle  lui  a  fait  passer  des  présens 


d'une  valeur  considérable,  qui  vont  en  faire  un  des 
particuliers  les  plus  riches  de  la  Sicile ,  en  atten- 
dant qu'il  plaise  à  S.  M.  la  reine  ,  son  épouse  ,  de 
l'appeler  à  sa  cour. 

—  Un  fait  grave  vient  de  se  passer  au  Havre. 
Voici  ce  qu'on  lit  dans  une  lettre  de  cette  ville,  en  . 
date  du  15  janvier  : 

«  Le  navire  prussien,  M'ronw  Elisabeth,  relâché 
en  avaries,  était  depuis  plusieurs  jours  dans  nos 
bassins,  consigné  à  la  quarantaine.  On  savait  qu'il 
portait  I(JO  militaires  polonais  embarqués  pour  les 
Etat-Unis.   Hier  ,  vers  onze  heures  du  soir,  un 
grand  nombre  de  jeunes  gens  de  la  ville  se  sont 
portés  sur  la  partie  du  quai  la  plus  rapprochée  du 
navire  Wrouw  Elisahcih.  Les  employés  delà  qua- 
rantaine et  les  appariteui's  de  la  police,  qui  veillaient 
depuis  trois  jours ,  surpris  par  l'apparition  subite 
du   rassemblement,  et    se  trouvant  trop    faibles 
pour  résister  à  son  impulsion,  ont  dû  rester  specta- 
teurs de  cepdit  acte  de  délivrance.  Deux  ou  trois 
embarcations,  montées  par  les  jeunes   gens ,  ont 
abordé  le  navire  prussien  et  sont  revenues  à  terre 
chargée  de  Polonais.  Mais  pendant  cette  opéra- 
tion, la  force  armée  avait  eu  le  temps  de  se  réunir 
sur  les  quais,  et  à  leur  débarquement,  les  polonais, 
cernés  par  la  troupe  de  ligne,  ont  été  conduits  dans 
lesdifférens  postes  de  la  ville.  Tout  cela  a  été  fait 
sans  résistance  de  la  part  des  Polonais.  Seulement, 
dans  la  confusion  du  débarquement  et  du  mélan- 
ge   des  groupes,  deux  militaires  polonais  et  un 
jeune  homme  de  la  ville  ont  été  atteints  par  les 
baïonnettes    des    soldats  qui    parcouraient  avec 
vitesse  les  bords  du  quai  envaliis  par  les  débar- 
quans. 

a  Cent  Polonais  ont  été  mis  ainsi  à  terre  et  sont 
restés  jusqu'au  matin  dans  les  corps-de-gardes. 
M.  le  maire  du  Havre  s'est  vu  forcé  plus  tard  de 
permettre  aux  Polonais  de  rester  parmi  leurs  hôtes. 
Le  navire  prussien  sera  hâté  le  long  du  quai ,  et  les 
Polonais  devrons  continuer  à  y  coucher  jusqu'à 
l'arrivée  des  ordres  supérieurs.  Mais,  dans  tous  les 
cas,  on  peut  assurer  qu'il  serait  superflu  d'essayer 
à  faire  rembarquer  les  Polonais  sur  le  navire 
qui  devait  les  transporter  aux  Etats-Unis.  Leur 
résolution  est  trop  forte  maintenant  et  trop  vive- 
ment secondée  ici  pour  croire  qu'on  réussisse  à  les 
priver  de  l'hospitalité  que  nos  jeunes  gens  viennent 
de  leur  offrir  en  bravant  les  dispositions  sanitaires 
que  l'on  avait  prises.  « 


K,^UH 


LA   DOMINICALE. 


25T 


BIBLIOGRAPHIE.  — §.  i^' 

En  détruisant  chaque  jour,  autant  qu'il 
est  en  nous,  l'effet  des  mauvaises  doctrines, 
nous  ne  pouvons  pas  nous  défendre  d'une 
réflexion  bien  naturelle:  c'est  que  toutes  ces 
erreurs,  toutes  ces  impiétés,  toutes  ces  folies 
prennent leursourcedansleslivres  en  circu- 
lation, sur  lesquels  se  précipite  la  jeunesse, 
sans  restriction  ,  sans  prudence,  sans  discer- 
nement. Il  nousa  donc  semblé  que  ce  serait 
un  travail  très-utile  que  de  prévenir  par  des 
indications  détaillées  le  mal  que  nous  avons 
aujourd'hui  tant  de  peine  à  guérir,  et  de 
faire  servir  à  la  préservation  de  la  jeunesse 
catholique  notre  expérience  des  livres  re- 
commandables  et  des  livres  dangereux. 

D'ailleurs,  et  nous  disons  ceci  beaucoup 
plus  comme    renseignement    positif   que 
comme  reproche,  lesétudes  qui  se  font  dans 
les  collèges  et  les  séminaires  ne  permettent 
pas  aux  jeunes    gens  d'acquérir  des  no- 
tions bien  étendues   sur    les  divers     ou- 
vrages qui  doivent  entrer   nécessairement 
dans  le  plan  de  toute  bonne  éducation;  il 
faut  trop  de  temps  et  de  peine  pour  arriver 
à  une   connaissance  même  médiocre   des 
langues,  pour  qu'on  puisse  permettre  aux 
élèves  des  lectures   d'ailleurs  utiles  et  in- 
dispensables,  mais   qui    seraient   double- 
ment funestes  dès  le  début  de  l'instruction, 
soit  parce  qu'elles   détourneraient  et  dé- 
goûteraient des  travaux  non  moins  indis- 
pensables, mais  plus  pénibles;  soit  parce 
qu'elles  seraient  sans  fruit,  à  de  très-rares 
exceptions  près,  faute   de   notions  préli- 
minaires et  suffisantes  pour  les  faire  goûter 
dignement. 

On  peut  donc  dire  deux  choses  égale- 
ment vraies  de  tous  ces  jeunes  hommes  qui 
sortent  à  dix-huit  ou  à  vingt  ans  des  éta- 
blissemens  d'instruction,  pour  suivre  une 
carrière  spéciale  :  ils  ont  une  grande  igno- 
rance de  la  masse  des  livres  qu'ils  auraient 
besoin  de  parcourir,  et  ils  sont  dépourvus 
des  indications  nécessaires  pour  travailler 
rapidement  et  utilement ,  c'est-à-dire  pour 
écarter  les  ouvrages  inutiles  et  pour  se  défier 

io'  LIVRAISOJN. 


des  mauvais.  Il  arrive  presque  toujours  de 
là-que  la  jeunesse,  qui  pourrait  devenir  in- 
telligente et  morale ,  se  trouve  prompte- 
ment  superficielle  et  pervertie  :  d'abord 
parce  que  personne  ne  lui  désigne  les  livres 
substantiels,  ensuite  parce  que  tout  le 
monde  lui  nomme  ceux  qui  sont  creux, 
ou  qui  contiennent'plus  de  scandale  que  de 
science. 

Indépendamment  des  jeunes    gens  dé- 
pourvus d'expérience  bibliographique ,  et 
auxquels  nous  avons  pensé  que  nous  pou- 
vions être  de  quelque  secours,  il  y  a  encore 
dans  nos  lecteurs  une  foule  d'intelligences 
actives  et  ardentes,  que  leur  âge  ,  leur  iso- 
lement ou  leurs    travaux  ecclésiastiques, 
éloignent  des   éludes  littéraires  ,   et    qui 
pourraient  y  puiser  des  consolations  bien 
permises,  et  même  ce  ressort  de  l'àme  que 
finissent  par  user  l'apathie  morale   et  la 
continuité    des    distractions    matérielles. 
Ceux-là  nous  sauront  gré  ,    nous  l'espé- 
rons,   de  faire  passer  sous  leurs  yeux  le 
mouvement  intellectuel  de  notre  époque , 
et  de  les  faire  visiter  dans  leur  solitude  par 
les  productions  les  plus  remarquables  de 
Tesprit.  Ça  été,  à  toutes  les  époques,  un  des 
principaux  caractères  du  Christianisme,  de 
dominer  le  siècle  par  la  science,  et  de  com- 
mander l'obéissance  par  l'admiration.  Nos 
bibliothèques    sont  remplies   des   travaux 
élaborés  patiemment  dans  les  cloîtres  du 
moyen-àge  ;   notre    histoire  littéraire   est 
pleine  de  noms  ecclésiastiques  ;  la  France  a 
eu  ses  scholastiques ,  comme  l'Afrique  et 
l'Asie  ont  eu  leurs  Pères;  et  ce  n'est  pas  ù 
une  époque  où  la  philosophie  se  vante  de 
ses  lumières ,  qu'il  convient  au  clergé  de 
rester  indiffèrent  à  une  illustration  dont  il 
peut  réclamer  sa  part ,  et  à  l'intérêt  d'une 
cause  qui  est  la  sienne.  *« 

Ainsi ,  le  besoin  de  prévenir  les  mau- 
vaises doctrines,  que  nous  aurions  à  com- 
battre plus  tard  ;  l'inexpérience  des  jeunes 
gens  qui  sortent  des  collèges  et  même  des 
séminaires,  et  qui  vont  se  heurter  dans  le 
monde  aux  paradoxes  d'une  philosophie 
inconnue  ;  le  besoin  réel  de  tant  de  per- 
sonnes ,  dont  la  raison  et  la  vigueur  mo- 
J  ^5 


258  LA    DOMINICALE. 

raie  s'étiolent  faute  de  livres  :  toutes  ces 
raisons  nous  ont  déterminés  à  nous  occuper 
sérieusement  des  livres  qui  sont  en  cir- 
culation, pour  recommander  les  uns,  pour 
stigmatiser  les  autres ,  pour  les  désigner 
tous,  et  faire  ainsi  que  les  annonces  de  la 
presse  ne  trompent  plus,  comme  cela  doit 
souvent  arriver,  les  personnes  qui  sont  for- 
cées d'acheter  sur  parole  ,  faute  de  rensei- 
gnemens  et  d'indications. 

Une  fois  notre  résolution  prise,  nous 
avons  du  nous  occuper  du  mode  que  nous 
suivrions  pour  la  réaliser.  Il  fallait  chercher 
un  plan  dans  lequel  fussent  renfermés  tous 
les  livres  utiles,  et  qui  permît  de  men- 
tionner les  livres  dangereux;  il  fallait,  en 
outre ,  qu'il  fût  assez  général ,  pour  em- 
brasser une  grande  variété  de  matières,  et 
remplir  la  destmation  multiple  que  nous 
voulons  donner  à  ce  travail.  Voici  quel  est 
celui  auquel  le  comité  bil^liographique  de 
la  Dominicale  s'est  arrêté  j  nous  allons  en 
exposer  succinctement  les  divisions  som- 
maires ,  pour  les  reprendre  ensuite  une  à 
UQe ,  et  montrer  sur  quels  motifs  nous  nous 
sommes  déterininés. 

Les  esquisses  bibliographiques  compren- 
dront sept  divisions:  droit  canon,  théo- 
logie, philosophie,  histoire,  droit  public, 
sciences  naturelles ,  littérature. 

i"  Droit  canon.  On  appelle  ainsi  l'an- 
cienne jurisprudence  de  l'Eglise  ,  quand 
celle-ci  était  un  pouvoir  politique  et  civil. 
Le  droit  canon  se  fonde  sur  les  con- 
ciles, les  lettres  des  papes,  les  décrétales  et 
les  bulles,  c'est-à-dire  qu'il  contient  pres- 
que toute  l'histoire  du  catholicisme.  Quoi- 
que le  droit  canon  ne  soit  plus  en  partie  en 
usageen  France  depuis  la  révolution,  il  nous 
a  semblé  qu'il  était  bon  de  reporter  la  pen- 
sée des  jeunes  lévites  sur  le  plus  beau  monu- 
ment législatif  qui  se  soit  élevé  parmi  les 
hommes-,  et  ce  sera  agrandir  à  leurs  yeux  le 
catholicisme  ,  et  comple'ter  leur  éducation. 
JVou5,.;r;e|îarderons  surtout  dans  le  droit 
y^'^tioaMià-j^l^ur  historique-,  nous  nous  bor- 
juer  son  point  de  départ  et 
que  ceux  qui  se  sentiraient 
jéciale  pour  les  éludes  chré- 


tiennes, puissent  se  mettre  plus  facilenieut 
sur  la  voie ,  et  perdre  le  moins  de  temps 
possible  en  hésitations  et  en  recherches  su- 
perflues. 

2°.  Théologie.  Nous  nous  hâtons  de  dire 
ici  que  nous  n'avons  pas  Tintenlion  de 
recommencer  l'éducation  théologique  des 
jeunes  prêtres-,  nous  savons  qu'elle  est  en 
de  très-bonnes  mains.  Nous  voulons  seule- 
ment rapprocher  la  d\jctrine  séculière  de  la 
doctrine  chrétienne,  et  faire  connaître  aux 
ecclésiastiques  les  sj^stèmes  divers  que  la  phi- 
losophie moderne  a  inventés  sur  la  nature 
et  les  attributs  de  Dieu.  Le  grand  développe- 
mentauquelest  parvenu,  dans  ces  dernières 
années,  la  philosophie  spiritualisle  de  l'Al- 
lemagne mérite  qu'on  y.  fasse  quelque  at- 
tention, beaucoup  moins  à  notre  avis  pour 
en  glorifier  les  auteurs,  que  pour  montrer 
jusqu'àquels  écarts  peuventaller  la  logique 
et  la  raison  humaines.  Ce  sera  donc  plutôt 
un  complément  qu'une  extension  que  nous 
donnerons  à  la  théologie-,  nous  appellerons 
l'attention  de  nos  lecteurs,  moins  sur  ce 
qui  lui  manque  en  effet,  que  sur  ce  que  la 
science  a  cru  devoir  lui  ajouter. 

5^  Philosophie.  Il  règne  un  incroyable 
désordre  dans  les  travaux  actuels  de  la  phi- 
losophie en  Europe;  les  opinions  s'y  sont 
croisées  et  multipliées-,  les  livres  y  pullu- 
lent, enseignant ,  TunThomas  Reid, l'autre 
Dugald  Stewart;  celui-ci  Kant ,  Schelling 
ou  Fichte  ,  celui-là  M.  Laromiguière  ou 
M.  Cousin.  En  dehors  de  toutes  ces  doc- 
trines, s'élève  M.  Fourrier  ,  qui  va  à  un 
autrebut  et  qui partde principes  nouveaux. 
Au  milieu  de  ces  écales  si  divergentes ,  on 
coudoie  à  chaque  instant  la  vérité  et  l'er- 
reur; on  s'agite,  on  cherche  quelque  chose  de 
grand,  où  reposer  sa  pensée  et  sa  croyance; 
et  si  l'on  trouve  quelquefois  des  hommes 
remarquables  par  leurs  talens  ou  par  leur 
candeur,  on  ne  rencontre  le  plus  souvent 
que  des  systèmes  étranges  ,  exclusifs  ,  in- 
complets, qui  peuvent  bien  prouver  beau- 
coup de  force  dans  l'esprit,  mais  qui  prou- 
vent aussi  à  coup  sur  peu  de  sagesse  dans  la 
raison.  Nous  passerons  donc  successivement 
en  revue  les  travaux  les  plus  remarquables 


de  tous  ces  philosophes,  mais  très-briè- 
vement, très -sommaire  ment,  et  seulement 
pour  tracer  aux  jeunes  gens  la  marche  à 
suivre,  quand  ils  voudront  se  hasarder  dans 
le  dédale  des  opinions  humaines  sur  ce  que 
le  Christianisme  explique  si  bien,  Dieu, 
l'homme ,  le  monde. 

4°.  Histoire.  Nous  touchons  à  la  plus 
belle  époque  historique  qui  se  soit  peut- 
être  jamais  offerte  chez  aucun  peuple.  La 
réaction  qui  avait  été  orjjanisée  contre 
certains  ordres  de  faits,  comme  la  religion, 
la  royauté  et  l'aristocratie  du  moyen-âgé, 
par  les  philosophes  du  dix-huitième  siècle, 
est  tout-à-fait  tombée  en  discrédit.  Au- 
jourd'hui on  aime  tout ,  ou  du  moins  on 
souffre  tout,  parce  qu'on  veut  tout  con- 
naître j  et  puis  on  s'est  aperçu  que  l'histoire 
est  comme  un  livre,  et  que  c'est  en  perdre 
le  sens  que  d'en  arracher  le  moindre 
feuillet.  On  a  compris  ,  en  outre ,  que  la 
signification  générale  de  l'histoire  dépen- 
pendait  de  la  signification  particulière  de 
toutes  les  séries  de  faits  qui  y  sont  con- 
tenus ;  et  l'on  s'est  mis  à  étudier  et  a 
écrire  des'tTionographies ,  c'est-à-dire  des 
traités  spéciaux  sur  des  matières  sépa- 
rées. On  étudie  ainsi  ardemment  ,  et 
dans  des  directions  parallèles,  les  races, 
les  familles,  le  droit  canon  et  féodal,  le 
blason,  l'architecture,  les  mœurs,  le  lan- 
jjage,  les  costumes  ,  la  littérature,  les  cor- 
porationsj  on  suit  toutes  ces  branches  du 
passé  dans  toutes  leurs  ramifications  di- 
verses, et  quelque  jour  il  sortira  de  tous 
ces  travaux  une  admirable  histoire  ,  la 
seule  vraie,  la  seule  complète,  la  seule 
éloquente,  parce  qu'elle  sera  puisée  aux 
sources  mêmes,  et  qu'elle  sera  racontée 
comme  les  laits  se  seront  produits.  L'his- 
toire est  de  toutes  les  parties  de  l'éducation 
d'un  homme  sans  contredit  la  plus  impor- 
tante, parce  qu'elle  touche  à  tout,  à  la 
religion  comme  aux  sciences  ,  à  la  mo- 
rale comme  aux  arts.  En  général  ,  les 
livres  qui  en  traitent  sont  jusqu'ici  bien 
insuffisans.  Pour  ne  parler  que  de  notre 
histoire  nationale,  on  peut  affirmer  qu'elle 
B'est  pas  encore  écrite^  et  même  qu'elle  ne 


LA.  DommicALE.  259 

le  sera  pas  de  long-temps  ,  parce  qu'il  faut 
plusieurs  années  avant  qu'on  ait  achevé 
les  travaux  préparatoires  qui  doivent  l'é- 
clairciret  mêmela  rendre  possible.  Il  enesl 
de  même  de  l'histoire  ancienne-,  et  quoi- 
que ceci  puisse  passer  pour  un  paradoxe,  il 
est  certain  que  l'histoire  des  peuples  an- 
ciens a  besoin  d'être  refaite  ,  et  peut 
être  refaite,  comme  Niéburh  l'a  montré  pour 
l'histoire  romaine.  C'estdonc  aujourd'hui 
le  moment  où  les  jeunes  gens  ont  besoin 
plus  que  jamais  d'être  conseillés  sur  le 
choix  des  livres  historiques;  ils  sont  ex- 
posés à  les  prendre  aveuglément,  ou  sur 
des  recommandations  accréditées  par  un 
vieil  usage.  Or,  la  science  de  l'histoire ,  au 
point  où  elle  est  arrivée,  sort  de  toutes  les 
conditions  du  passé-,  et  les  livres  qui  en 
traitent  ont  besoin  'du  contrôle  de  person- 
nes qui  suivent  de  l'œil  sa  marche  actuelle; 
ses  investigations  et  ses  théories. 

5^  Droit  public.  Le  droit  public  est  celui 
qui  règle  les  rapports  des  citoyens  avec  l'E- 
tat. Les  révolutions  que  le  temps  et  la  Pro- 
vidence ont  opérées  en  Europe  depuis  un 
demi-siècle,  ont  changé  la  base  d'une  gran- 
de partie  des  gouvernemens  européens,  et 
feront  peut-être  subir  des  modifications 
importantes  à  tous  les  autres.  11  s'est  donc 
créé,  durant  ces  cinquante  dernières  an- 
nées, une  science  nouvelle,  qui  a  pour  but 
de  connaître  l'assiette  sur  laquelle  sont  pla- 
cés les  peuples.  Il  nous  a  paru  convenable 
-de  donner  sur  ces  matières  des  renseigne- 
mens  satisfaisans,  pour  que  ceux  qui  en  au- 
ront la  vocation  et  le  loisir  soient  à  même 
de  s'en  mstruire.Le  gouvernement  de  l'Eu- 
rope a  appartenu  à  l'église,  avant  d'appar- 
tenir aux  rois  et  aux  peuples;  les  diocèses 
sont  beaucoup  plus  vieux  que  les  Etats.  Le 
catholicisme,  qui  a  introduit  la  forme  re- 
présentative, ne  peut  pas  voir  avec  indiffc- 
rence  l'application  qui  s'en  fait  parmi 
les  nations  modernesf-,  et  il  est  utile  que 
le  clergé  s'instruise  des  conséquences  d'une 
organisation  dont  le  principe  est  en  lui.  Ces 
sortes  d'études  sont  un  moyen  de  plus  de 
glorifier  la  religion  chrétienne,  en  montrant 
combien  elle  c^  été;  pour  les  peuples,  un/ 


â^O  LA   DOMINICALE. 

mère  prévoyante  ,  puisqu'elle  a  conçu , 
réalisé,  expérimenté,  dans  les  innombra- 
bles associations  séculières  et  régulières 
du  moyen-âge,  un  mode  de  gouvernement 
qui  ne  devait  être  appliqué  aux  nations 
que  mille  ans  plus  tard. 

6"  Sciences  naturelles. 'Nous  n'avons  ici 
en  vue  que  la  géologie,  parce  qu'elle  a  sur- 
tout des  rapports  avec  les  livres  sacrés.  La 
géologie,  est  une  science  qui  a  pour  but  l'é- 
lude des  différentes  couches  de  terrains  qui 
se  superposent  dans  les  entrailles  du  globe, 
et  desdébris  d'animaux  vivans  quis'y  trou- 
vent   à  l'état  fossile  ou  de  pétrification. 
Pendant  le  dernier  siècle,  les  savans,  pré- 
occupés par  leur  haine  pour  le  Christia- 
nisme, avaient  fait  tous  leurs  efforts  pour 
détruire  l'authenticité  des  livres  saints,  en 
essayant  de  montrer  qu'ils  étaient  en  op- 
position manifeste  avec  les  résultats  posi- 
tifs des  sciences  exactes.  Peut-être  nos  lec- 
teurs se  souviennent-ils  de  la  fameuse  his- 
toire du  zodiaque  de  Denderah,  avec  lequel 
on  prouvait  que,  contrairement  au  témoi- 
gnage de  la  Bible,  la  création  remontait  à 
plus  de  quinze  mille  ans.  L'ouvrage  déplo- 
rablement  célèbre  de  l'astronome  Dupuis  , 
qui  exploitait  cette  ridicule  donnée ,  est  un 
de  ceux  qui  ont  fait  le  plus  de  mal  à  la  re- 
ligion chrétienne,  soit  par  l'espèee  de  ri- 
gueur scientifique  qu'il  faisait  paraître  dans 
l'auteur,  soit  par  l'insuffisance  des  lumiè- 
res de  ceux  qui  le  lisaient.  Cette  science 
fausse  est  tombée  devant  la  vraie  science  : 
la  religion  en  a  appelé  de  la  raison  prévenue 
à  la  raison  mieux  informée ,  et  de  Dupuis 
à  \  isconti.  D'un  autre  côté,  la  géologie  est 
venue  au  secours  des  saintes  Ecritures,  et 
l'étude  des  terrains  a  confirmé  pleinement 
toutes  les  traditions  bibliques  sur  la  créa- 
lion.  Ainsi,  Dieu  a  été  justifié  par  ses  pro- 
pres œuvres ,  et  la  terre  a  témoigné  en  fa- 
.veur  de  son  auteur.  Il  nous  a  donc  semblé 
qu'il  serait  bon  que  les  jeunes  prêtres  pus- 
sent faire  entrer,  dans  le  cercle  de  leurs 
connaissances ,  toutes  celles  qui  tournent 
au  profit  de  la  religion  et  à  la  gloire  de 
Dieu.  jVous  leur  donnerons  toutes  les  indi- 
cations  nécessaires  pour  le  discernement 


des  ouvrages  scientifiques  qu'il  leur  con- 
viendra plus  spécialement  de  parcourir, 
afin  qu'ils  aient  le  savoir,  aussi  bien  que  les 
ennemis  du  Christianisme,  et  en  même 
temps  la  foi  qui  manque  aux  impies.  C'est 
avec  la  foi  et  le  don  des  langues  que  les 
apôtres  con(juirent  l'univers  à  Jésus- 
Christ. 

7°  Littérature.  Nous  diviserons  la  littéra= 
ture  en  sacrée  et  profane.  La  première 
contiendra  la  nomenclature  et  l'examen 
des  livres  religieux ,  œuvres  d'ascétisme , 
d'éloquence  sacrée  ou  de  critique.  Cette 
partie  de  la  littérature  française  est  très- 
étendue,  très-belle,  et  en  général  fort  igno- 
rée. Nous  mettrons  à  même  nos  lecteurs  de 
connaître  et  d'étudier  les  spécialités  qui 
conviendront  le  mieux  à  leur  vocation  et 
à  leurs  talens. 

La  littérature  profane  est  aujourd'hui  , 
comme  elle  l'a  toujours  été  d'ailleurs,  une 
chose  fort  importante ,  par  le  bien  qu'elle 
pourrait  faire  et  par  le  mal  qu'elle  fait. 
Comme  noire  journal  va  surtout  à  des  per- 
sonnes ecclésiastiques,  et  que  chacune  d'el- 
les exerce,  par  conséquent,  une  influence 
plus  ou  moins  étendue  autour  d'elle,  nous 
croyons  qu'elles  peuvent  être ,  en  réunis^" 
sant  leurs  efforts  aux  nôtres,  d'un  très- 
grand  secours  à  la  religion  et  à  la  morale 
publique  :  nous,  en  les  informant  des  livres 
bons  ou  mauvais  qui  paraissent;  elles,  en 
usant  de  leurs  lumières,  de  leur  position  et 
de  leur  pouvoir  naturel,  pour  préserver  les 
jeunes  gens  et  les  femmes  de  lectures  impru- 
dentes et  corruptrices.  Si  les  bons  s'enten- 
daient,  les  médians  seraient  peut-être 
moins  redoutables. 

Voilà  l'esprit  du  programme  que  nous 
avons  arrêté,  et  qui  forme,  comme  on  peut 
le  voir,  un  cours  complet  et  complémentaire 
d'éducation  supéiieure.  Nous  nous  attache- 
rons à  en  développer  tous  les  points,  l'un 
après  l'autre ,  avec  le  soin  et  l'exactitude 
nécessaires.  Ce  sera  une  œuvre  lente  et  de 
longue  haleine*,  nous  travaillons  là  pour 
l'avenir;  mais  l'accueil,  de  jour  en  jour  plus 
favorable,  que  la  France  etl'étrauger  font 


LA   DOMINICALE. 


^M 


à  la  Dominicale ,  nous  mettent  à  même 
d'organiser  des  plans  pour  les  années  qui 
suivront. 


SUR  L'ÉTAÏ  DU  TROTESTANTISME. 

(Deuxième  article.) 

Un  écrivain  que  nous  devons  supposer  cal- 
viniste par  charité  chrétienne,  attendu  qu'il 
écrit  parfois  comme  un  Socinien ,  a  cru  pou- 
voir attaquer  la  Dominicale  au  sujet  de  l'ar- 
ticle que  nous  avons  pubHé  le  mois  dernier, 

sur  I'ÉtAT    GENERAL  DU  PROTESTANTISME  (l).  Il 

nous  accuse  de  fanatisme,  à^ aveuglement  et 
^'ignorance  ;  mais  ,  du  reste  ,  il  n'a  pas  cru 
pouvoir  démentir  une  seule  de  nos  assertions. 
Il  nous  reproche  surtout  d'avoir  «  dissimulé 
le  grand  nombre  et  l'antiquité  des  missions 
protestantes.  »  Nous  n'aurions  pas  cru  que  le 
mot  d' antiquité' ipùt  s'appliquer  à  aucune  œu- 
vre du  protestantisme  j  mais  puisqu'on  nous 
attire  sur  un  terrain  si  commode  et  si  facile  à 
bien  explorer,  nous  allons  publier  le  tableau 
chi'onologique  et  synoptique  de  toutes  les 
missions,  à  dater  des  plus  anciennes.  On 
n'aura  plus  à  nous  reprocher  une  dissimulation 
coupable,  et  l'on  verra  si  nos  adversaires  ont 
agi  prudemment,  en  nous  accusant  de  n'avoir 
pas  voulu,  dire  toute  la  vérité. 

Les  premiers  protestans  à  qui  les  annales 
du  protestantisme  ont  donné  le  nom  de  Mis- 
sionnaires ,  furent  une  compagnie  de  puri- 
tains écossais  qui  s'étaient  rendus  coupables  de 
mille  violences,  et  qui  s'enfuirent  en  Virginie, 
sous  le  règne  de  Charles  I*^"".  On  apprit,  sous  le 
règne  du  dernier  roi  Jacques, que  cette  vénéra- 
ble congrégation  sollicitait  des  secours  publics 
pour  annoncer  I'évangile»  et  l'inde'pendance 
RELIGIEUSE  aux  uatui'els  du  pays.  Le  roi  Guil- 
laume de  Nassau  ne  manqua  pas  de  leur  en  voyer 
pour  cela  des  lettres-patentes. Robert  Boile  avait 
légué  cent  livres  sterling  pour  leur  établisse- 
ment ,  et  voilà  tous  les  détails  qu'on  a  pu  re- 
cueillir sur  cette  mission  ,  dont  les  protestans 
conviennent  qu'ils  n'ont  jamais  entendu  re- 
parler depuis  l'année  1694. 

Une  autre  association  fut  établie  par  quelques 
cvèques  anglicans  en  1698  :  elle  était  destinée 

pour  ÉCLAIRER   LA   CONNAISSANCE  DU    CHRISTIA- 
NISME dans  les  royaumes  et  les  colonies  britan- 

(I)  La  Dominicale,  6"  livraison  dn  Sdécembie. 


niques.  «  Sa  prcmièi'e  souscription  n'a  jamais 
été  renouvelée  ,  et  ses  résultats  n'ont  jamais 
été  connus»   (i). 

Il  est  vrai  qu'au  commencement  du  18'' 
siècle,  il  y  eut  un  savant  Danois,  nommé  Zié- 
genbalg,  qui  fonda  sur  la  côte  de  Coromandel 
une  espèce  d'académie  de  littérature  sanscrite 
et  d'association  prédicante,  qui  s'est  maintenue 
jusqu'à  nos  jours^  et  nous  en  convenons  sans 
difficulté.  Nous  pouvons  même  ajouter  que 
c'est  un  poste  extrêmement  lucratif,  et  que, 
suivant  le  Missionary  Register,  les  apôtres  lu- 
thériens peuvent  faire  en  peu  d'années  une 
fortune  considérable  à  Tanjaor.  Le  môme  ou- 
vrage a  souvent  fait  mention  d'un  de  ces  na- 
babs évangéliques  appelé  M.  Schwartz.  C'était 
l'honneur  de  la  mission  danoise.  Il  avait  fait 
bâtir  une  chapelle  avec  le  fruit  de  ses  épar- 
gnes, et  la  compagnie  des  Indes  orientales 
«  invita  les  habitans  du  pays  à  ne  pas  dégra- 
der son  tombeau.  » 

La  Société  pour  édifier  l'Amérique  septen- 
trionale ,  avait  pour  but  V éducation  chré- 
tienne des  Sauvages;  mais  quand  les  Etats- 
Unis  se  rendirent  indépendans  de  la  couronne 
d'Angleterre ,  la  Société  voulut  borner  ses 
bienfaits  au  petit  canton  de  New-Brunswick , 
parcequ'il  était  resté  soumis  au  Roi  Georges 
de  Hanovre.  «  Depuis  ce  temps-là  son  activité 
»  s'est  encoi'e  ralentie.  » 

Une  Société  pour  l'instruction  religieuse 
DES  NEGRES  fiit  établie  par  l'évêque  Anglican 
Portews,  qui  s'en  occupa  long-temps  avec  ac- 
tivité. «  Il  est  vrai  que  le  succès  ne  répondit 
»  point  à  ses  travaux.  » 

LaSociétépour  faire  connaître  l'évangile 
et  pour  améliorer  les  moeurs  dans  les  pays 
Étrangers,  obtint  l'eucom-agement  de  la 
reine  Anne  et  des  rois  ses  successeurs.  Elle 
est  réunie  présentement  au  Collège  de  Dar- 
moulh  ;  elle  ne  possède  pas  moins  de  60  mille 
livres  de  rente,  et  cette  association  «  n'a  pas 
»  encore  eu  le  bonheur  de  pouvoir  former 
»  des  missionnaires.  » 

La  Société  des  missions  anabaptistes  en 
fournit  un  assez  grand  nombre;  et  voici  les  dé- 
tails qu'elle  a  publiés  sur  sa  formation  : 

«  Notre  bon  frère,  le  révérend  M.  Carey, 
»  prêchait  un  jour  sur  le  texte  d'Isaïe ,  11 ,  3  : 
»  attendez  de  grandes  choses  et  tentez 
»  de  grandes  choses.  »   Ce  discours  nous  fit 

(i)  Esprits  des  Missions  BrUanniques  ,lch3i]).  I, 
T,  arl.  m,  iv,  ix, etc. 


242  LA    DOMINICALE. 

»  penser  que  nous  devions  entreprendre  la 
5)   conversion  des  païens.  C'était   Vesprit  qui 
»  nous  conduisait;  car  nous  avons  établi  (par 
»  la  gratuité    du  béni  ) ,   des  écoles  lancas- 
))   triennesà  Java,  Cuttava,  Calcutta,  Pathna- 
•0  Balasorc,  etc.  Nos  missionnaires   ont   ob- 
))   teuu     du     gouverneur     général      et    des 
»  principaux    chefs    de    la    compagnie   des 
»  Indes,  des  témoignages  fort  honorables  et 
»   bien  flatteurs  pour  leurs  progrès  dans  l'é- 
»   tude  des  langues  orientales  et  particulière- 
»  ment  du  chinois.  Le  révérend  M.  Carey 
»   est    devenu  piofesseur  de   sanskrit   et    de 
))  mahratte,   au  collège  de  Fort-Williams: 
»   deux  autres  missionnaires  anabaptistes  ont 
»  traduit  le  livre  de  Confutzée   en   dialecte 
»  malavalim  ;    ils  ont  composé  plusieurs  ou- 
»  vrages  intéressans   sur   la  littérature   bir- 
»  mane,   et  sur  la  chance  des  bénéfices  com- 
»  merciaux   dans  l'Indoustan.   Les  chrétiens 
»  véritables  apprendront  certainement  avec 
»  une  grande  joie  que  notre  frère  M.  Marsh- 
»  mann  est   depuis   six   mois,  président  de 
»  l'académie  siamoise  ,   et   que   notre   frère 
»  M.  Ward  vient  d'être  nommé   directeur 
»   de  l'imprimerie  à  Serampore.  Chacun  de 
»  ces  missionnaires  gagne  annuellement  plus 
»    de  mille  louis.  C'est  un  produit  de  béné- 
»   diction  pour  les  bibles  qu'ils  ont  traduites, 
»   etpour  les  leçons  d'indhoustanée  qu'ils  don- 
»  nent     aux     gentilshommes    anglais.   Nous 
»  avons  le  bonheur  de  pouvoir  associer  nos 
»   cnfans  à  leurs  utiles  travaux  ,  etc.  ■>■> 

Contmuons   ïios   rechei'ches,  et  voyons  la 
suite  de  ces  charitables  établissemcns. 

La  Société  des  missions  de  Londres  est  une 
congrégation  de  théologiens,  de  commerçans, 
de  géologues,  d'antiquaires,  de  géographes, 
de  botanistes  et  autres  philantropes  de  toutes 
les  communions-  Elle  entretient  quarante 
vovageurs  réputés  missionnaires  ;  ils  sont 
défrayes  ave<  une  libéralité  magnifique,  et 
les  dépenses  de  l'association  se  sont  élevées 
l'année  dern  ère  à  plus  de  quatre  cent  mille 
francs. 

La  Société  des  missions  de  rotteudam  diffèie 
essentiellement  de  celle  de  Londres  :  il  est 
prescrit  dans  son  règlement  «  qu'on  ait  à  s'ap- 
»  pliquer  aux  moyens  les  plus  efficaces  pour 
»  annncer  la  bonne  nouvelle  du  salut,  et 
■4»  donner  le  conseil  de  Dieu  avec  la  plus 
))  grande  économie  possible.  »  Elle  ne  pu- 
Jîlic  jamais  la  liste  de  ses  missionnaires ,  et  les 


journaux  hollandais  ont  annoncé  que  cette 
Société  ne  voulait  donner  connaissance  de  ses 
écrits  édifians  et  de  ses  travaux  ,  qu'à  ceux  qui 
voudraient  y  souscrire  pour  une  somme  an- 
nuelle de  216  francs. 

La  Société  des  missionnaires  wosleyens  s'ap- 
plique particulièrement  à  détacher  les  angli- 
cans de  l'église  anglicane.  Elle  avait  des  en- 
voyés dans  les  colonies  britanniques  ,  où  les 
jjOuverneui's  ont  mis  beaucoup  d'obstacles  à 
leurs  prédications.  Elle  entretient  des  misr 
sionnaires  en  France  pour  y  combattre  le 
socinianisme,  en  y  prêchant  la  réforme  aux 
réformés  ;  et  cette  Société  méthodiste  a  pour 
objet  principal  de  «  ramener  au  Christianisme 
«  ceux  qui  portent  le  nom  de  chrétiens  (i).  » 
Ou  sait  combien  il  est  aisé  de  scandaliser  les 
méthodistes  ;  mais  on  ne  sait  pas  assez  quel 
usage  ils  osent  faire  de  la  Bible,  et  nous  ea 
allons  rapporter  un  exemple  dont  nous 
avons  la  preuve  en  main. 

Un  prédicateur  méthodiste  écrivait  des  In- 
des, en  iS'i"],  qu'il  avait  été  cruellement  scan- 
dalisé par  un  missionnaire  Augustin,  lequel 
avait  dit  devant  lui  qu'il  détestait  les  crocodi- 
les ,  «  comme  si  le  terme  infernal  dont  il  s'é- 
«  tait  servi  devait  jamais  sortir  de  la  bouche 
«  d'un   homme    religieux  !   »    Là-dessus ,    il 
accumule  textes  sur  textes ,  les  uns  pour  les 
créatures  de  Dieu  ,  les  autres  contre  rire  ,  la 
haine  et  la  mauvaise  volonté'',  il  en  prend  dans 
les  Rois,  les  Prophètes,  les  Juges ,  les  Nom- 
bres; il  court  du  Lévitiqueà  l'Epître  aux  Ca- 
lâtes ,  pour  y  chercher  des  argumens  favora- 
bles aux  crocodiles  et  contraires  aux  Augus- 
tins.  Rien  ne  saurait  égaler  un  pareil  excès  de 
folie,  si  ce  n'est  la  témérité  de  cette  profana- 
tion. A  Dieu  ne  plaise  qu'il  prononce  jamais: 
«  Je  n'aime  point  les  fiuits,  »  quand  il  peut  s'é- 
nonceravcc  une  modération  toute  chrétienne  , 
en  disant  que  «  son  estomac  ne  s'en  accom- 
M  modepas.  «  Ilconclut  enfin  que  «  notre  bon 
»   missionnaire  était  un  blasphémateur,»  qu'on 
reconnaît  toujours  les  prêtres  catholiques  au 
fiel  de  leurs  discours,   et  qu'ils  ne  peuvent 
s'empêcher,  si  réguliers  qu'ils  soient,  de  pro- 
férer contituiclloment  des  malédictions.  Tous 
ces  protestans  réveilles  ou  régénérés  ne  di- 
raientjamaisd'unhommequ'il  s'était  conv<;rli, 
par  exemple,  qu'il  est  mort,  et  qu'on  vient  de 
Y  enterrer ,  mais  que  le  déchu-décédé  àvait  en- 

(I)  Voy.  Méllundsle  Mazarine,\o\.  11,  chap.  i  , 
3 ,  etc. 


LA    DOMINICALE. 


tendu  du  Père ,  que  leur  bon  frère  en  Clirist 
est  entre  dans  la  joie  de  son  maître  ,  et  qu'il 
repose  en  lui  où  il  n'y  a  ni  cri  ni  travail.  Ils 
ne  sauraient  s'expliquer  à  moins ,  et  toute 
autre  manière  de  dire  les  choses  leur  paraît 
cavalière  et  libertine.  lis  ont  pris  les  uns  des 
autres  ,  de  proche  en  proche  et  dans  tous  les 
pays  ,  le  même  ton  ,  suffisant  et  pédantesque; 
une  affectation  d'bébraïsme  avec  une  sorte 
de  bénignité  genevoise...  ce  que  Voltaire 
appelait  le  style  réfugié. 

Comme  nous  voulons  n'omettre  aucune  ten- 
tative des  protestans  pour  établir  leurs  doc- 
tiines,  nous  allons  parler  d'une  prétendue 
mission  fondée  par  trois  Hernutcs  au  Groen- 
land. Si  l'on  s'en  rapporte  aux  écrivains  cal- 
vinistes ,  aucun  dévouement  religieux  n'a 
jamais  été  comparable  à  celui  de  ces  frères  de 
l'un. té.  C'est  un  cénacle  apostolique,  et  c'est 
une  merveille  de  bénédictions  !  Tous  les  as- 
sociés bibliques  et  tous  les  écrivains  du  parti 
parlent  continuellement  de  New-Hernhutt  et 
de  Grnuccklouf ,  comme  on  pourrait  parler 
de  l'établissement  des  jésuites  au  Paraguavj  et 
nous  avions  cru  d'abord  une  partie  de  ces  pro- 
diges, mais  le  hasard  a  fait  tomber  entre  nos 
mains  une  relation  de  David  Crantz,  historien 
de  la  secte  morave,  et  ceci  nous  met  à  même 
d'établir  les  faits  avec  un  peu  plus  d'exacti- 
tude. 

Un  prédicateur  hussite  a  causé  du  ti-ouble 
ou  Moravie:  quatre  ou  cinq  cents  paysans  se 
révoltent,  ils  sont  bannis  des  états  de  l'empire; 
trois  d'ciitr'eux  obtiennent  du  Roi  de  Dane- 
marck,  la  permission  d'aller  au  Groenland 
pour  y  cultiver  les  terres  ;  ils  y  passent  sept  à 
huit  ans  sans  avoir  aucun  ra[)port  avec  les 
habitans  du  pays;  ils  y  vivent  de  la  chasse, 
de  la  pèche  et  d'aumônes  ;  ils  s'en  trouvent  si 
bien  ,  qu'ils  appellent  auprès  d'eux  plusieurs 
familles  de  leur  communion,  et  c'est  alors 
seulement  que  deux  de  ces  réfugiés  voulu- 
vent  rendre  témoignage  à  la  vérité. 

Les  Groënlandois  leur  firent  répondre  au 
moyen  d'un  interprèle  :  «  Vous  êtes  des  igno- 
«  rans  qui  feriez  mienx  d'étudier  que  d'ensei- 
»  gncr.  »  Deux  ans  se  passèrent ,  et  pour  lors 
il  se  trouva  quelques  Morcives  qui  avaient 
assez  bien  appris  la  langue  du  pays  pour  y 
faire  deux  prosélytes.  A  la  vérité  ,  ceux-ci  ré- 
pondaient à  leurs  prédicateurs  :  «  Vous  n'étiez 
»  que  des  valets  dans  votre  pays  ;  vous  êtes 
»  venus  ici  pour  manger  nos  harengs ,  vous 


»  volez  tous  nos  coquillages^  et  nous  ne  vien^ 
»  drons  jamais  vous  écouter  si  vous  ne  nous 
»  donnez  rien.  » 

Au  bout  de  neuf  ans ,  le  frère  Hachff  avait 
déjà  conféré  le  baptême  à  trois  naturels;  «mais 
»  ils  s'en  furent  à  la  chasse  aux  rennes ,  et 
»  revinrent  plus  sauvages  que  les  bêtes  qu'ils 
»  avaient  suivies.  »  Enfin,  la  colonie  rnorave 
y  mit  de  l'opiniâtreté.  Les  hommes,  les 
femmes  et  les  enfans  se  mirent  à  prêcher  la 
doctrine  de  Jean  Hus  et  à  distribuer  des 
clous  ,  de  petites  cruches ,  et  des  harengs- 
saurs.  Dans  un]  espace  de  trente  années  ,  les 
missionnaires  ont  réussi  à  baptiser  cent  dix- 
sept  enlans  ,  soixante  adultes ,  et  quelques 
vieillards.  —  C'est  bien  peu  pour  ime  popu- 
lation de  plus  de  dix  mille  âmes,  observe 
l'historien  des  frères  Moraves,  et  voici  les 
conclusions  de  son  récit: 

«  On  ne  peut  regarder  comme  une  acqui- 
»  sition  pour  le  Christianisme  la  conversion. 
»  de  quelques-uns  de  ces  hommes.  Dès  que 
»  nos  frères  leur  veulent  parler  de  salut,  ils 
»  s'endorment ,  ou  bien  ils  s'en  vont  avec  un 
»  rire  moqueur.  Loin  de  se  laisser  catéchiser 
»  dans  leurs  assemblées  de  plaisir,  où  l'on  va 
»  pom-  leur  prêcher  la  vérité  ,  ils  tâchent 
»  d'engager  les  prédicateurs  à  s'y  divertir 
»  comme  eux  ;  et  lorsque  ceux-ci  veulent 
»  conserver  la  dignité  ,  la  décence  et  la  grji- 
»  vite  du  maintien  qui  convient  à  leur  mi- 
»  nistcre ,  on  contrefait  leurs  chants ,  leurs 
»  lectures  et  leurs  prédications  :  on  ridiculise 
»  surtout  leur  pauvreté.  Si  nos  missionnaires 
»  répondentqu'ilsnesontpasvenusau  Groën- 
»  land  pour  y  chercher  à  faire  bonne-chère 
»  mais  seulement  pour  le  salut  des  âmes,  on 
»  leur  répond  toujours  :  —  Nos  âmes  ne  sont 
»  pas  malades  comme  les  vôtres  ;  le  Roi  de 
»  notre  pays  ne  nous  en  a  pas  chassés,  et  nous 
»  vous  laissons  vivre  en  paix,  quoique  vous 
»  mangiez  nos  poissons.  Il  n'y  a  pas  plus 
»  de  veaux-marins  dans  votre  paradis  que 
»  dans  votre  pays  ,  et  nous  aimons  mieux 
»  croire  à  nos  Âugekoks.  Enfin  leurs  cœurs 
»  sont  impénétrables  comme  leurs  rochers  : 
»  quand  ils  reviennent  à  la  mission,  c'çst 
»  pour  se  railler  de  nos  frères  ^  etc.  » 

Nous  sommes  fâchés  d'avoir  à  démen- 
tir tant  de  sociétés  bibliques  et  de  magasins 
évangéliques,  et  nous  ignorons  si  la  miision 
de  New-Hernhutt  est  devenue  plus  florissante; 
car  depuis  la  relation  de  David  Crantz ,  que 


LA   DOMINICALE. 


nous  venons  de  citer,  on  n'a  jamais  eu  sur  elle 
aucune  espèce  de  renseignement, 

Nous  pourrions  parler  encore  ici  de  plu- 
sieurs établissemcns  des  Moraves  à  qui  l'on 
veut  également  donner  le  nom  de  missions  j 
mais  nous  sommes  impatiens  d'arriver  au 
graad-œuvrc  du  protestantisme,  aux  Missions 
DE  l'Eglise  royale  -  e'piscopale  d'Angle- 
terre; c'est  là  du  moins  une  confédération 
notable;  et  toutes  ces  sociétés  presbytériennes 
dont  nous  avons  exhumé  les  titres ,  sont  tout 
au  plus  un  portique  en  ruines ,  ou ,  si  l'on 
veut ,  ime  espèce  d'avenue  mal  alignée  ,  qui 
devait  nous  conduire  à  ce  grand  monument 
de  la  philanthropie  épiscopale. 

Cette  association  publie  dans  tous  ses  pros- 
pectus «  que  le  soindefaii-e  connaître  l'Evan- 
»  gile  aux  nations  lointaines  lui  paraît  être 
»  spécialement  confié  par  la  divine  Provi- 
»  dence.  »  Son  origine  remonte  à  l'an  1802, 
et  ses  levenus  peuvent  s'élever  à  dix  mille 
livres  sterling.  Elle   entretient  environ  cent 
cinquante  missionnaires;  'mais  comme  il  s'y 
trouve  compris  trente-huit  femmes  de  prédi- 
cateurs, vingt-trois  maîtres  d'école,  douze  ou 
quinze  lectrices   indigènes,    des  imprimeurs 
bibliques  et  des  correcteurs  laïques,  enfin  des 
soldats  anglais  ,  aides-catéchistes,  ou  moni- 
teurs élémentaires  dans  les  institutions  d'en- 
seignement mutuel,  on  est  conduit  à  penser  que 
l'église  anglicane  a  pris  avec  trop  de  libéralité 
le  titre  de  missionnaire;  et  pour  y  prétendre, 
il  parait  qu'il  est  suffisant  d'établir  qu'on  n'est 
pas  catholique  ou  presbytérien.  11  n'est  pas 
hors  de  propos  de  faire  observer  à  notre  ad- 
versaire que  les  journaux  bibliques  ont  sou- 
ventparlé  de  Vintéressante  mistriss  Nylander, 
missionnaire  à  la  côte  d'Afrique  ,   de  mistriss 
King,  de  mistriss  et  des  deux  miss^Rendall , 
de  mistriss  Tom  surtout ,   qui  vient  de  pas- 
ser de   l'Eglise  militante  dans  l'église  triom- 
phante (i),  enfin  de  miss  Hall,  de  mistriss  Nor- 
ton ,Harrison,Mayor, etc.  «Elles  secondent  tou- 
»  jours  leurs  vertueux  époux  ou  leur  vénérable 
»  père  avec  autant  d'intelligence  que  d'acti- 
»  vite.»  Elles  reçoivent  des  appointemens  con- 
sidérables; elles  sont  Missionnaires  Episco- 
■pales ,  et  mentionnées  comme   telles ,    sur 


(i  )  Voyez  les  Regrets  élégimfues  du  Mission- 
îiaircTora,  sur  la  perte  d'une  p/>oi<se  aimable  et 
chérie.  Esp.  des  Miss.  hiit.  Magasin  évnngèliqtie 
de  Geniv^iMiss.regisier)  etc. 


toutes  les  listes  impi'imées  et  publiées  par  la 
Société. 

Nous  avons  remarqué  dans  ces  nouveaux, 
établissemcns  de  l'Eglise  épiscopale  une  sorte 
d'anomalie  singulière  :  c'est  l'institution  d'un 
archevêque  de  Bombay,  qui  se  trouve  soumis 
à  la  juridiction  de  l'évcque   de  Londres.  Si 
cette  nouvelle  église  métropolitaine  est  assu- 
jettie pour  la  discipline  à  l'église    anglicane, 
on  ne  conçoit  pas  comment  elle  ne  relève  pas 
de  la  couronne   d'Angleterre ,  par  la  média- 
tion  du   siège  primatial  de  Cantorbéry,   et 
l'on  ne  s'explique  pas  comment  un  évéque 
de  Londres  peut  avoir  des  Archevêques  d'Asie 
pour  suffragans.  On  ose  demander  comment 
le  monarque  anglais  peut  être  le  chef  de  l'E- 
glise indienne  ?  si  c'est  en  vertu  de  l'acte  du 
parlement  qui  lui  confère  la  suprématie  reli- 
gieuse en  Angleterre;  enfin  si  son  droit  de  pri- 
mauté peut-être  établi  sur  le  droit  de  conquête 
et  s'il  doit  survivre  à  la  possession? 

En  attendant  qu'on  veuille  répondre  à  ces 
questions-là,  considérons  toutes  les  missions 
des  protestans  dans  leur  ensemble ,  et  tâchons 
d'évaluer  premièrement  quel  peut  être  le 
nombre  de  leurs  stations.  Aucune  Société  des 
missions  protestantes  ne  s'explique  à  cet  égard 
avec  assez  de  clarté,  et  leurs  journaux  nous 
promettent  toujours  la  fin  du  tableau  des 
missions  qui  n'arrive  jamais.  En  leur  accor- 
dant qu'elles  soient  nombreuses,  on  peut  en 
retrancher  d'abord  et  sans  difficulté,  les  sta- 
tions établies  dans  les  pays  catholiques,  comme 
celles  de  Paris ,  de  Lyon ,  de  Malte,  de  l'Ile- 
de-France,  etc.  ;  ce  seraient  des  missions  infi- 
dèles in  pardbus  Jidelium ,  si  ce  n'était  pas 
des  sinécui'es ,  et  l'on  peut  vérifier  en  ce  mo- 
ment que  la  mission  wesleyenne  à  Paris ,  est 
un  bénéfice  si  simple  qu'il  n'oblige  pas  même 
à  l'ésider. 

S'il  est  injuste  et  ridicule  de  donner  le  nom 
de  missionnaires  à  tous  les  commis  voyageurs 
que  les  Sociétés  bibliques  envoient  colporter 
et  vendre  leurs  bibles  ,  il  ne  l'est  pas  moins  de 
porter  sur  la  liste  des  stations ,  tous  les 
comptoirs  des  Indes  où  se  trouvent  un  cha- 
pelain protestant  ;  toutes  les  plantations  cul- 
tivées par  un  anabaptiste,  enfin  tous  les 
hameaux  où  quelques  paysans  moraves  ont 
trouvé  moyen  de  se  réfugier.  Serons  -  nous 
obligés  de  compter  pour  une  église  recelé  de 
Gorij  dirigée  par  madame  Hugues?  C'est  ce- 
pendant une  des  missions  de  l'église  épiscopale; 

Sup/jléf  fiente 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU    26    JVNVlEft.  245 


et  celle  de  Batavia,  oùl'ou  ne  trouve  ni  prédi- 
cateur, «i  maîtresse  d'école  ,  est  une  des  sta- 
tions des  missions  de  Londres  !  Il  u'est  pas 
malaisé  d'établir  des  missions  pareilles  à  celles 
de  Batavia ,  de  Delhi ,  de  Nain ,  d'Orkake, 
de  Goshiu ,  Fairfield ,  Springplace  et  tant 
d'auti-es  ;  car  il  est  de  ces  stations  où  l'on  n'a 
jpas  envoyé  de  missionnaires  depuis  plus  de 
quai-ante  ans  ;  et  par  ce  qu'on  a  vu  du  tableau 
des  missions  protestantes ,  on  est  convaincu 
qu'elle  n'en  entretient  un  si  grand  nombre 
que  de  cette  manière  là. 

Nous  allons  néannïbins  accorder  aux  So- 
ciétés des  missions,  que  leurs  établissemèns 
sont  au  nombre  de  cent  cinqiiante-deux,  en  y 
comprenant  les  stations  où  il  n'y  a  pas  de  ca- 
téchumènes, et  celles  où  l'on  n'envoie  pas  de 
jnissionnaires.  Nous  voulons  que  ces  établis- 
semèns soient  desservis  par  trois  cent  soixante 
ouvriers  évangéliques  j  savoir,  deux  cents  cha- 
pelains qui  sont  envoyés  et  employés  pour  le 
service  anglican  dans  les  colonies  ,  cinquante- 
trois  femmes,  (y  compris  mademoiselle  Aï- 
Toun-A.py,  missionnaire  indigène  au  pays  des 
Hottentots  )  soixante  laïques ,  planteurs ,  cor- 
recteurs ou  protes,  orientalistes  ou  copistes, 
missionnaires  ,  enfin  !  Nous  supposons  que  le 
reste  de  leurs  collègues,  au  nombre  de  qua- 
rante-sept, sont  des  docteurs,  des  traducteurs, 
ou  tout  au  moins  des  imprimeurs  de  la  Bible. 
On  n'aura  pas  à  nous  reprocher  de  manquer  de 
condescendance  ;  et  si  nous  cherchons  à  prou- 
ver encore  que  toutes  ces  missions  sont  moins 
utiles  au  Christianisme  qu'au  protestantisme, 
ce  sera  du  moins  après  leur  avoir  accordé 
qu'elles  ne  manquent  ni  de  souscripteurs ,  m 
de  stations ,  ni  de  colloborateurs. 

No\5s  espérons  que  les  a-ssociés  bibliques  ne 
nous  reprocheront  plus  d'avoir'  usé  de  rcti- 
cences  perfides  et  d'avoir  procédé  contre  eux 
par  la  dissimulation. 


DES  RELIGIONS  NOUVELLES. 

Ou  ne  saurait  croire  combien  est  grand 
le  nombre  des  dieux  nouveaux.  De  nos 
jours,  il  n'y  a  pas  un  oisif  qui  ne  s'amuse 
à  inventer  une  religion,  à  bâtir  son  temple, 
à  élever  son  autel.  Le  monde  est  rempli 
de  ces  Mahomets  de  carrefour  qui  écrivent 
lew  Coran  sur  la  borne',   et  crient  aux 


passans  :  Voyez  donc  comme  c'est  beau  î 
La  liste  serait  longue  ,  si  nous  voulions  la 
faire  complète.  Voici  quelques-unes  de  ces 
religions,  dont  nous  vous  racontons  l'his- 
toire, par  manière  de  passe-temps. 

Le  premier,  sinon  en  date  ,  du  moins  en 
bruit,  est  le  grand  enfant  de  Saint-Simon. 
Saint-SimoQ  ,  tout  Saint-Simon  qu'il  était, 
ne  croyait  certainement  pas  laisser  tant 
d'enfans  après  sa  mort.  Vous  avez  entendu 
parler  de  la  religion  Saint-Simonienne?  — 
Superbe  religion ,  je  vous  jure,  qui  prêche 
l'égalité  de  tous .  à  condition  que  l'un  sera 
appelé  à  cirer  les  bottes  de  l'autre  :  qui 
prêche  la  femme  libre  ,  et  cœtera  :  que 
ne  prêche-t-elle  point  ?  Le  grand  chef  Saint- 
Simonien  se  faisait  servir  par  ses  égaux  en 
Saint-Simon.  C'étaient  ses  égaux  qui  fai- 
saient sa  cuisine;  c'étaient  ses  égaux  qui 
frottaient  sa  maison  ;  ses  égaux  lui  appor- 
taient leur  fortune ,  et  le  père  s'évertuait 
à  crier  :  Vive  l'égalité  !  Je  le  crois  bien  : 
quoi  d'étonnant? 

— Mais  un  beau  jour,  les  égaux  du  pèie 
se  lassèrent  de  cette  égalité-là.  Son  égal  qui 
était  frotleur,  n'a  plus  voulu  frotter;son  égal 
qui  lui  cirait  ses  bottes'n'aplus  voululcirer  ses 
bottes^  son  égal  qui  lui  donnait  son  argent, 
n'a  plus  voulu  lui  en  donner  :  partant,  fa- 
mine ,  et  adieu  l'égalité  Saint-Simonienne! 
Il  en  a  été  de  cette  égalité-là  comme  de 
toutes  les  égalités  du   monde. 

Alors  le  grand-chef,  voyant  qu'il  n'avait 
plus  d'égaux,  a  quitté  ses  bottes  molles,  et 
jeté  de  côté  son  manteau  rouge  :  il  a  donné  au 
premier  venu  sa  robe  de  drap  bleu.  Où  est 
sa  toque?  Pourriez-vous  me  dire  charita- 
blement où  est  la  toque  du  père  Enfantin  ? 
C'est  presque  un  homme  comme  un  autre 
à  présent,  que  le  père  Enfantin.  Il  a  quitté 
sa  toque  pour  le  délicieux  bonnet  de  coton. 

Il  y  a  eu  émigration  de  la  société  Saint- 
Simonienne.  Les  plus  sen?és  sont  rentrer 
dans  la  société  5  les  autres  sont  allés  cou- 
rir le  monde .  appelant  à  grands  cris  la 
ferame  libre  !  Imaginez-vous  qu'ils  sont 
allés  en  Orient  chercher  cette  femme  libre!'. 
U  faut  être  Saint-Simonien  pour  avoir  une 
idée  comme  cett«  idée-là  1  Le  peuple  d'Q- 


2A6 


LA    DO-VliMCALE. 


rient  leur  a  jeté  des  pierres;  et  le  sultan,  qui 
n'entend  pasrailleriesur le  chapitre  femmes, 
lésa  fait  empoigner  un  beau  matin  et  pro- 
mener à  fond  de  cale  dans  tout  l'Archipel, 
avec  de  mauvais  biscuit  et  de  l'eau  corrom- 
pue. Pour  les  pierres ,  passe  encore  ;  mais  le 
biscuit  et  l'eau  I  Les  Saint-Simoniens  n'ont 
pu  digérer  cela. 

Il  n'y  a  plus  guère  de  Saint-Simoniens; 
on  n'en  veut  plus  ,  maigre'  leur  gilet  rouge 
jet  leur  ceinture  de  cuir.  Ils  avaient  autre- 
fois un  journal;  mort  et  enterré.  Ils  ne 
■dansent  plus.  Ils  donnèrent  autrefois  des 
•bals;  mais  leur  orchestre  a  joué  si  faux 
sque  personne  n'a  plus  été  à  leurs  fêtes  ;  ils 
n'ont  plus  d'éloquence  ;  et  le  grand  chef 
lui-même,  la  lumière  des  lumières,  s'est 
arrêté  tout  court  un  jour  qu'il  devait  parler 
en  police  correctionnelle. 

Vous  croyez  que  je  plaisante?  Deman- 
dez plutôt  à  tout  Paris,  qui  vous  dira 
«omme  quoi  le  père  Enfantin  regardait 
le  plafond  et  puis  l'assemblée ,  l'assemblée 
et  puis  le  plafond,  se  grattant  l'oreille, 
en  grand  souci  de  ce  qu'il  allait  dire  :  si 
bien  quec'étaitpitié  pour  le  pauvre  orateur. 

Autrefois  les  Saint-Simoniens  allaient 
au  spectacle;  et  ils  y  allaient  gratis:  le  di- 
rectieur  les  mettait  sur  son  affiche  à  côté  de 
ses  comédiens.  Aujourd'hui  madame  Sa- 
qui  elle-même  ne  voudi^aitpasleur  donner 
une  loge  pour  rien  ;  car  il  est  avéré  que  le 
■^aint-Simonien  ne  fait  plus  d'argent.  L'em- 
pereur don  Pedro  en  faisait  plus  qu'eux 
quand  il  allait  à  l'Opéra.  Or,  l'empereur 
don  Pedi'o  était  encore  moins  curieux  à 
voir  que  les  Osages  et  les  sauvages  Char- 
xuas  1  Jugez  par-là  à  quel  degré  d'abaisse- 
ment ^les  Saint-Simoniens  sont  tombés  I 
Pauvre  religion  Saint -Simoniennel  Jîe- 
quieseat  in  pace! 

La  seconde  religion  qui  a  voulu  changer 
le  monde ,  est  la  religion  d'un  pédicure 
<iu  quai  des  Lunettes.  Il  s'est  figuré,  le  cher 
homme ,  qu'il  descendait  en  ligne  directe 
«du  grand-mai tre  de  l'ordre  du  Temple  ;  et 
■  il  s'est  intitulé  général  des  Templiers.  Il  a 
sonné  de  sa  trompette  de  pédicure,  ap- 
pelant à  lui  tQtts  çev^x  (jui  avaient  des  cors 


aux  pieds  et  du  sang  de  templier  dans  les 
veines.  A  ceux  qui  avaient  des  cors  aux 
pieds,  il  les  arrachait  à  bon  marché,  pres- 
que pour  rien;  à  ceux  cjui  avaient  du  sang 
de  templier  dans  les  veines,  il  disait  :  C'est 
bon!  Alors  achetez  un  manteau  de  laine , 
une  paire  débottés  rouges,  et  des  éperons 
d'or,  puis  venez  me  joindre  à  mon  temple 
au  Marais,  Je  vous  recommande  d'avoir  des 
bottes  larges  et  le  cœur  idem. 

Le  jour  de  l'installation  arrivé  ,  les 
Templiers  se  sont  portés  à  leur  temple,  tous 
en  costume  :  chapeau  pointu,  manteau 
forme  couverture  ;  ceux-ci  en  laine,  ceux- 
là  en  coton  ;  le  cou  nu,  et  la  chemise  raibat- 
tue,  ce  qui  n'était  guère  beau  à  voir;  les 
bottes  rouges  ou  noires  ,  —  ceux  qui 
avaient  des  bottes.  —  Quelques  -  uns;  , 
faute  de  bottes  rouges,  avaient  des  bas  gris. 
Que  voulez-vous?  on  fait  ce  qu'on  peut. 
Un  templier  est  un  homme,  à  tout  prendre  j 
ce  n'est  pas  sa  faute  si  le  maroquin  rouge  est 
si  rare.  Quant  aux  éperOBS  d'or,  pour  être 
justes,  il  faut  dire  qu'ils  avaient  tous  des 
éperons  d'acier  ;  aucun  n'avait  d'éperons 
d'or,  pas  même  le  grand-maître,  descen- 
dant de  Jacques  Molay. 

Quand  ils  ont  été  placés  sur  leurs  bancs, 
ils  ont  chanté  des  chansons  presque  saint- 
simoniennes.  Ensuite  un  des  leurs,  maître 
parleur,  est  monté  à  leur  tribune,  et  leur  a 
démontré  clair  comme  le  jour  qu'ils 
étaient  les  successeurs  des  Templiers ,  Je 
boulevard  de  l'Orient,  les  persécutés  de  ce 
monde.  «  Que  dit-il  donc!  s'est  écrié!  en  se 
rengorgeant,  une  grosse  épicière.  Certaine- 
ment que  mou  époux  n'est  ni  persécuté  ni 
boulevard.  C'est  bien  un  épicier,  sergent 
dans  la  douzième  légion  de  la  garde  na-^ . 
lionale  !  !  !  )) 

On  a  dit ,  dans  le  second  discours  aux 
Templiers,  qu'ils^ïtaient  non-seulement  des 
boulevards,  non-seulement  qu'ils  avaient 
été  persécutés,  ce  qui  était  bien,  mais  qu'ils 
avaient  tous  été  brûlés  à  petit  feu,  ce  qui 
était  bien  mieux.  Or,  l'orateur  qui  disait 
cela  était  gros,  gras,  large,  tout  noir,  toul 
velu,  le  cou  tors,  comme  chacun  pouvait  le 
voir.  Superbe  figure  de  Templier  en  vérité l 


LA    DOMIINICALE. 


les  bras  bus  sous  son  manteau  qui  flot- 
tait, un  vrai  boucher.  «  En  voilà  un  qui 
serait  dur  à  cuire  )^  dit  une  voix. 

Il  faut  ajouter  que,  hormi  cesdeuxinter- 
ruptious,  toutes  leurs  cérémonies  se  sont 
passées  régulièrement. 

Le  lendemain,  chaque  Templier  reçut  à 
domicile  un  petit  paquet  de  baume  contre 
les  cors,  enveloppé  dans  une  quittance 
pour  lesfrak  du  culte.  Chaque  templier  fit 
la  grimace. 

Depuis  ce  jour,  le  temple  est  fermé.  Il 
n'y  a  plus  de  Templiers  \  mais  il  y  a 
un  pédicure  qui  se  console  en  pensant 
que;,  malgré  sa  déconfiture,  il  y  aura  tou- 
jours des  cors  aux  pieds.  —  Et  voilà  com- 
me quoi  il  est  bon  d'avoir  deux  cordes 
à  son  arc. 

Le  troisième  de  ces  fondateurs  de  reli" 
gion  s'appelle  M.  Fourrier.  Celui-ci  est  Pha' 
lansièriste.  Il  fait  de  la  société  une  pha- 
lange, sur  le  modèle  de  la  phalange  macé- 
donienne. C'est  peut-être  pour  cela  que  sa 
religion  marche  à  pas  de  tortue. 

Le  Dieu-Foun'ier  n'a  rien  trouvé  de 
mieux,  pour  le  perfectionnement  de  l'hu- 
manité ,  que  de  donner  à  l'homme  une 
trompe  d'éléphant.  La  trompe  de  l'éléphant! 
Mais  cela  vaut  infiniment  mieux  que  la 
main  de  l'homme.  Ne  trouvez-vous  pas  ? 
Reste  à  savoir  où  le  Dieu-Fourrier  la  placera. 
Le  problème  n'est  pas  résolu  encore.  En  at- 
tendant, M.  Fourrier  se  regarde  de  haut  en 
bas  toute  la  journée,  et  attend  avec  toute 
la  confiance  d'un  croyant  le  moment  où 
la  bienheureuse  trompe  lui  poussera.  Si  ce 
n'est  pas  là  une  belle  religion,  ma  foi!  je  n'y 
connais  plus  rien. 

Et  ce  n'est  là  que  le  premier  chapitre  de 
l'histoire  des  religions  nouvelles. 


LA.  SAINTE-CHAPELLE. 

(Gravure.) 

Il  existe  dans  notre  Paris  ,  où  les  hommes, 
les  faits,  les  souvenirs  s'effacent  si  rapide- 
ment ,  un  emplacement  sur  lequel  on  pourrait 
résmmer  notre  liistoire^  quelques  toises  de 
terre  dont  les  atomes  sont  le§  ruipes  inconnues 
des  siècles  passés. 


■   247 

Là  5  les  fils  de  Clovis  eurent  jadis  un  palais 
si  l'on  en  croit  Grégoire  de  Tours  j  là,  fut  en- 
fermée la  fille  de  Charlemague;  les  ancêtres 
de  saint  Louis  y  ont  réuni  leurs  cours  cheva- 
leresquesj  et  ses  descendans  y  ont  fixé  lear  séjour 
avant  d'y  installer  les  lois  à  leur  place.  —  Ce 
lieu,  témoin  durant  tant  de  siècles  des  splen- 
deurs royales ,  enfant  de  la  puissance  de  nos 
monarques,  fut  aussi  leur  lit  de  mort  :  car  en 
place  des  jardins  de  saint  Louis ,  était  accrou- 
pie la  Conciergerie,  et  dans  la  Conciergeri  e  se 
traîna  la  lente  agonie  de  celle  que  Dieu  a  placée 
la  dernière  sur  le  trône  de  France  :  de  Marie 
Antoinelle 

A  peine  aujourd'hui  ce  lieu  cooserve-t-il 
un  écho;  il  est  loin  des  jours  où  la  voix  du  pou- 
voir vibrait  dans  son  enceinte^les  années  de  son 
règne  sont  passées,  car  maintenant  c'est  le^«- 
lais  de  justice. 

Pourtant  la  pointe  occidentale  de  la  cité 
est  tout  imprégnée  de  poésie  :  que  de  drames 
elle  a  vu  représenter!  elle  qui  a  assisté  à  l'au- 
roi'e ,  au  midi ,  au  couchant  de  l'antique  mo- 
naichie  française,  si  longue,  si  belle,  si  reli- 
gieuse ,  exprimée  dans  ce  monograme  :  Dieu 
et  le  roiW — Le  Christianisme,  du  temps  de  nos 
pères,  était  leur  inséparable  ami;  il  vint  ha- 
biter au  palais  le  même  jour  qu'eux;  hii  seul 
poétise  encore  le  lieu ,  cai-  seul  il  est  resté  de- 
bout :  les  phases  de  sa  vie  y  sont  également  in- 
diquées. A  sa  naissance,  un  oratoire  étroit; 
aux  jours  de  croyances  fortes,  énergiques,  en- 
tières ,  uue  chapelle  élégante  ,  svelte  ,  mysté- 
rieuse, toute  parfumée  de  la  foi  des  croisades, 
dotée  par  tous  les  rois;  veuve  aujourd'hui  de 
ses  protecteurs ,  noire  ,  déserte,  pillée,  close , 
cachée  sous  des  aicbives  et  des  échoppes. C'est 
de  cette  chapelle  que  je  vais  vous  parler  ;  car 
j'ai  vainement  cherché  la  trace  du  (ihâteau 
des  princes  delà  terre;  il  n'est  déjà  plus  :  la 
maison  de   Dieu  seule  subsiste  encoie... 

Au  commencement  du  treizième  siècle, 
l'empereur  Baudoin  régnait  à  Conçtanlinople. 
Ayant  épuisé  ses  forces  à  repousser  les  Grecs 
de  ses  Etats,  et  voyant  ses  coffres  vides,  il  fut 
réduit  à  mettre  en  gage  eotre  les  mains  du  roi 
Louis  IX  la  sainte  couronne  d'épines.  Ce  fut 
une  fête  dans  tout  le  royaume  que  cet  événe  - 
ment.Le  roi  étant  allé  en  persomae  à  Troyes 
au  devant  delà  sainte-relique,  l'escorta  jusqu'à 
Paris  ;  il  entra  à  pied  à  Sens ,  'portant  sur  see 
épaules  le  précieux  fardeau.  Enfin  ,  il  arriva 
le  i8  août  J239  dans  sa  capitale,  où  la  cou- 


2A8 


LA    DOMINICA^LS. 


ronuc  da  fils  de  Dieu  fut  exposée ,  sur  un 
échafaud  tendu  de  riches  étoffes ,  à  la  vénéra- 
tion des  fidèles,  et  de  là,  conduite  sur  les 
épaules  du  roi ,  vêtu  d'une  simple  tunique ,  et 
pieds  nus  ^  accompagné  du  comte  d'Artois ,  à 
la  chapelle  du  palais  dédiée  à  saint  Nicolas , 
et  construite  par  le  roi  Robert  en  même  temps 
qu'un  oratou-e  dédié  à  la  sainte  |Vierge, 
sur  les  ruines  de  la  chapelle  mérovingienne 
placée  jadis  sous  le  patronage  de  saint  Bar- 
thélemi. 

Quelques  années  après  ,  Baudoin  en- 
ragea de  nouveau  au  roi  de  France,  pour 
une  assez  forte  somme  ,  un  morceau  du 
bois  de  la  vraie  croix,  le  plus  grand  qui  existe, 
!e  fer  de  lance  dont  le  Sauveur  fut  percé ,  le 
roseau  qui  lui  tint  lieu  de  scep.re  pendant  sa 
passion ,  l'éponge  trempée  dans  le  fiel  dont 
on  voulut  l'abreuver  ,  et  les  clous  qui  percè- 
rent ses  mains.  Ces  trésors  furent  placés  à  côté 
de  la  sainte  couronne. 

Dès-lors ,  Louis  IX  médita  de  faire  cons- 
truire à  ces  nobles  monumens  un  temple  di- 
gne d'eux  :  il  trouvait  la  chapelle  de  saint 
Nicolas  nue .  aride,  étroite,  trop  simple  et 
trop  peu  à  la  hauteur  de  sa  pensée  reli- 
gieuse. 

Lors,  faisant  mander  auprès  de  lui  PieiTC 
de  Montreuil,  i!  lui  fit  part  de  son  projet. 

Pierre  était  un  des  plus  remarquables  des 
architectes  du  moyen-âge  ;  de  ces  artistes  re- 
ligieux ,  puisant  l'énergie  du  style  dans  la 
contemplation,  inspirés  d'un  rayon  d'en  haut, 
devinant  que  l'architecture,  ses  ornetnens, 
son  entier,  peuvent  traduire,  sans  la  refroidir, 
une  pensée  mystique ,  faire  méditer  les  races 
futures  en  posant  devant  elles  le  génie ,  la  foi , 
les  mœurs  de  leurs  pères.  Aujourd'hui  lesbâ- 
tissèui-s  d'hôtel  ne  comprennent  plus  tout 
cela  l  et  l'ori  peut  facilement  en  deviner  la 
cause. 

Pierre  de  Montreuil  le  comprit  dignémeuL, 
îuij  il  justifia  le  choix  de  son  souverain.  Cet 
artiste  avait  déjà  travaillé  à  Notre-Dame,  à 
Saint  Denis,  et  construit  l'admirable  réfec- 
toire de  Saint- Germain-des- Prés;  mais  le 
plan  de  la  Sainte-Chapelle  du  palais,  tracé 
sous  l'inspiration  des  reliques  saintes,  devait, 
faisant  oublier  s^is  autres  travaux,  demeurer 
l'expression  la  plus  belle,  la  plus  entière,  la 
plus  liche,  la  plus  pure  ,  V expression  type  de 
la  foi  de  ces  siècles  chrétiens. 

Cette     église,    l'admiration    des    peuples 


d'alors,  leur  idole,  leur  gloire,  leur  bijou, 
fut  consacrée  par  Eudes,  évêque  de  Tuscu- 
lum,  le  iS  avril  1249-  Elle  fut  donc  bâtie  eu 
bien  peu  de  temps. 

Hâtons-nous  de  donner  à  nos  lecteurs  une 
courte  description  de  ce  qu'elle  fut  avant 
d'être  ruinée  et  tapissée  de  rayons  pliant  soixs 
le  poids  des  liasses  de  la  chicane ,  pour  que  la 
génération  prochaine  en  conserve  un  sou- 
venir, avant  que  la  main  des  révolutions, 
qu'on  est  convenu  d'appeler  la  faux  du 
lemps  ,  en  ait  dispersé  les  pierres.. 

L'église  du  palais  est  double;  on  la  divise 
ea  haute  et  basse  Sainte-Chapelle.  On  monte 
à  la  chapelle  supérieure  par  quarante- 
trois  degrés  :  l'entrée  est  précédée  d'un  ves- 
tibule en  ogives ,  d'un  portail  décoré  de 
sculptures  représentant  le  jugement  dernier, 
l'histoire  du  prophète  Jonas;  surmontée  de 
reliefs  hermétiques,  d'hiéroglyphes  parmi 
lesquels  on  distingue  encore  un  ange  la  main 
droite  dans  un  nuage,  et  l'autre  dans  un  vase;; 
au-dessous  s'élève  un  lis  marié  aux  armes  de 
Castille,  figui'ant  l'écussoti  de  la  i-eine  Blanche, 
mère  du  fondateur. 

La  chapelle  est  composée  d'une  seigle  nef 
en  ogives  très-hautes  ;  le  corps  de  l'édificç, 
soutenu  par  des  colonnettes  minces,  très- 
sveltcs ,  déplus  en  plus  rapprochées  vers  le 
rond- point  dn  chœuï,  reçoit  la  lumière  par 
des  croisées  fort  longues.  Les  vitres  sont  le 
aïonument  le  plus  précieux  de  la  peinture  sur 
-  veri'e  au  moyen  âge,  art  perdu  depuis,  et 
retrouvé  aujourd'hui  ;  ces  vitraux  à  person- 
nages sont  remarquables  par  la  variété  et  l'in- 
concevable vivacité  des  nuances  ;  au  point  que 
jadis  on  comparait  un  vin  d'une  teinte  bien 
transparente  aux  vitres  de  la  Sainte-  Chapelle. 
Nos  ancêtres  étaient  si  pénétrés  de  la  différence 
de  leurs  édifices  avec  ceux  du  Seigneur,  que 
les  mystères  dont  ces  derniers  étaient  remplis, 
leur  semblaient  devoir  briller  d'une  lumièi-e 
surnaturelle;  il  est  certainque  ce  jour  nuancé, 
réfléchi  sur  les  murs,  glissant  sous  le^voùtcs , 
ajoute  beaucoup  de  grandeur  aux  cérémonies 
chrétiennes. 

La  basse  Sainte- Chapelle  servait  de  pa- 
roisse aux  gens  du  roi ,  des  chanoines  ,-  du 
chapelain,  etc.  On  y  entrait  par  inie  porte 
latérale  masquée  aujoui'd'huipardes  échoppes. 
Cette  seconde  église  ,  plus  sainte  ,  plus  primi- 
tive,'plus  mystique,  plus  religieuse  peut-être 
encore   que    l'autre ,  était    composée    d'une 


LA   DOMINICALE. 


2i9 


grande  nef  en  ogives  fort  larges  entre  deux 
demi-nefs  ,  dont  la  première  moitié  de 
courbe  ascendante  allait  toucher  le  murj 
supportée  par  des  piliers  grêles  ,  élégans, 
placés  à  l'intei'section  des  deux  branches  d'o- 
gives qu'ils  soutenaient  ensemble;  ces  co 
lonnes  étaient  plus  minces  encore  que  celles  de 
l'étage  supérieur.  Il  semblait  voir  un  édifice 
se  soutenant  tout  seul ,  et  coupé  par  des  pi- 
liers servant  de  simples  ornemens. 

Le  jour,  en  y  entrant  obliquement,  venait 
glisser  sur  un  autel  fort  riche  ,  sur  des  châsses 
de  reliques,  des  voiles  de  soie  et  de  lin,  des 
tableaux  sur  fond  d'or,  et  mille  donations; 
puis  il  s'arrêtait  pour  désigner  sur  les  dalles 
les  débris  de  la  grandeur  humaine,  l'histoire 
de  notre  dernière  fin  ;  car  la  basse  Sainte- 
Chapelle  était  pavée  de  tombeaux  recouvrant 
les  restes  d'une  série  de  personnages  illustres 
dans  l'église,  la  robe  ou  la  chevalerie,  depuis 
Louis  IX.  L'inscription  la  plus  usée  par  le 
temps  et  les  pas  des  fidèles,  portait  le  nom 
de  Pierre  de  Montreuil  ,  l'architecte  de 
la  basilique  ;  puis  les  chanoines  ,  archidia- 
cres ,  chapelains ,  barons  ,  magistrats  ,  pêle- 
mêle  comme  dans  une  vallée  de  Josaphat; 
Boileau  avait  son  mausolée  sur  l'emplace- 
ment même  du  lutrin  chanté  par  ses  vers... 
De  quelle  vénération  on  devaitse  trouver 
saisi  ,  en  foulant  aux  pieds  les  os  de  ses 
ancêtres!...  Combien  la  foi  devait  y  être  plus 
vive  !  Comme  cet  aspect  devait  détacher 
des  choses  de  la  terre  ,  quand  aux  vapeurs  de 
l'encens,  au  mystérieux  de  nos  sacrifices,  se 
joignaient  les  grandes,  morales  et  profondes 
réflexions  de  l'aspect  du  cimetière  I  ! . 


—  Lorsque  ce  monument  fut  achevé,  il  pa- 
rut si  léger,  si  élancé,  si  miraculeux!  que  les 
chroniqueurs  racontent  que  les  joux's  de  fête, 
quand  les  sept  cloches  étaient  en  branle,  tout 
l'édifice  remuait;  si  bien  que  les  maçons  , 
craignant  d'être  accusés  de  négligence  ou 
d'inhabileté,  se  cachèrent  pendant  un  an  et 
plus.  Quoi,qu'il  en  soit,  il  s'est  assis  bien  soli- 
dement depuis  cette  époque;  et  à  moins  que 
lafaux  du  temps,  ou  la  décision  toute  atis- 
lique  de  quelque  conseil  d'architectui'e,  trou- 
vant assez  grand  le  nombre  des  églises,  et 
criant  à  l'économie,  ne  la  démolisse  pour  en 
avoir  les  pierres,  ou  qu'un  philantrope ,  fai- 
sant delà  salubrité  publique,  ne  juge  conve- 


nable d'y  faire  une  place,  ou  d'v  construire 
un  hôtel  aux  ventes  par  autorisation  de  jus- 
tice ,  eu  remplaçant  ses  arabesques  délicieuses 
par  les  lignes  guindées  d'une  maison  à  balcon, 
il  y  a  lieu  d'espérer,  que  l'antique  débris  de 
la  piété  de  Louis  TX  et  du  génie  chrétien  de 
sou  siècle ,  do«iinera  encore  long-temps  le 
palais  moderne. 

La  Sainte-Chapelle  fut  de  tout  temps  l'en- 
fant chéri  des  rois  de  France.  Son  glorieux 
fondateur  la  dota  d'un  collège  d'ecclésias- 
tiques, en  l'i^i,  et  lui  obtint  du  pape  Inno- 
cent IV  quatre  bulles  d'indulgences.  Il  y  fit 
aussi  déposer  le  trésor  des  chartes.  —  Son 
fils,  Philippe -le-Hai'di ,  y  fonda  une  chapelle 
pour  le  repos  de  l'àme  de  son  père  ,  et  la  dota 
d'un  tabernacle  construit  à  l'image  de  l'édi- 
fice, en  vermeil  orné  de  pieireries.  L'orfèvre 
chargé  de  l'exécution  de  cet  ouvrage  fut 
anobli  en  récompense  de  sa  belle  réussite: 
il  se  nommait  Raoul. 

Philippe  IV  y  fit  ériger  la  chapelle  de  saint 
Clément,  ainsi  qu'une  autre  chapelle  dédiée 
au  roi  Tjouis  IX  ,  dont  il  obtint  de  Boni- 
face  VIII  la  canonisation  en  1297.  Enfin  , 
ce  monarque  ayant  cédé  son  palais  au  par- 
lement ,  pour  le  rendre  sédentaire  à  Paris  , 
alla  habiter  le.  Louvre. |C' est  sous  ce  règne  que 
la  justice  mit  le  pied  dans  le  palais  qu'elle 
devait  plus  tard  envahir  totalement. 

Charles  Y  fit  don  à  la  Sainte-Chapelle,  de 
la  fameuse  sardouix  à  trois  couleurs  ,  repré- 
sentant l'apothéose  d'Auguste;  cette  église 
posséda  plusieurs  antiques.  Le  bâton  du 
chantre  était  surmonté  d'un  buste  de  l'em- 
pereur Titus:  cette  bizarrerie  singulière  sem- 
blerait prouver  que  ce  bâton  avait  déjà  ap- 
partenu à  la  chapelle  mérovingienne  de 
Saint-Barthélemi  ,  à  une  époque  où  nos  rois 
étaient  consuls  romains  ,  où  nous  étions  trop 
jeunes  encore  pour  avoir  des  gloires  et  des 
monumens  du  passé.  —  La  Sainte-Chapelle 
fut  le  théâtre  des  cérémonies  les  plus  augustes: 
baptêmes,  mariages  ,  obsèques  ,  de  presque 
tous  nos  souverains.  Leur  existence  y  est  ré- 
sumée. L'histoire  a  gardé  le  souvenir  de  la 
pompe  ,  inouïe  jusque-là  ,  du  mai'iage  de 
madame  Isabeau  de  Bavière  avec  le  roi 
Charles  VI,  qui  y  fut  sanctifié  en  iSBg. 

Louis  XI  fit  beaucoup  de  bien  à  la  Sainte- 
Chapelle;  il  l'enrichit  de  dorures,  de  présens, 
de  privilèges  ,  de  reliques ,  et  fit  peindre  le 
plafond  de  soii  vestibule  en   lapis  -  lazuli  , 


250 


LA    DOMINICALE. 


rto/-«e  d'étoiles  d'or  ,' dont  les  marques  sont 
encore  visibles.  —  Une  ordonnance  de  Fran- 
çois I'",  datée  de  i5iG,  prouve  que  déjà  alors 
des  échoppes,  ces  champignons  parasites,  cett«' 
vermine  des  édifices,  venaient  ronger  notre 
église,  car  il  y  enjoint  de  les  démolir.  — Les 
rois  de  France  seuls  eurent  l'iionncur  d'être 
gardiens  de  la  clef  de  la  châsse  des  saintes  re- 
liques de  Louis  IX ,  jusqu'à  la  mort  de 
Henri  III ,  assassiné  si  opinénient ,  que  cette 
clef  fut  long-temps  égarée.  —  On  observa  à 
la  Sainte-Chapelle  le  rit  parisien  usagé  à  la 
cathédrale  jusqu'en  1610,  époque  où  elle 
fut  soumise  au  cérémonial  romain. 

Louis  XIIT  obtint  en  iGiS  du  pape  Paul  V 
que  la  fête  de  saint  Louis  fût  célébrée  comme 
de  droit  le  jS  août  dans  tout  le  royaume. 
La  bulle  arriva  le  'i  juillet.  Le  vingt-cinq  du 
mois  suivant  fut  un  jour  de  fête  dans  toute  la 
France.  Paris  fut  revêtu  de  riches  tentures  ; 
les  rues  furent  illuminées,  et  l'office  du  Saint 
célébré  à  la  chapelle  qu'il  avait  bâtie,  avec  une 
telle  magnificence,  on  y  brûla  tant  de  cierges, 
que  ses  murailles  semblèrent  de  feu  :  les  re- 
liques du  royal  patron,  qui  y  avaient.été  trans- 
férées en  i3o6,  furent  exposées. 

Ce  furent  là  les  derniers  beaux  jours  de  la 
Sainte  Chapelle.  Bientôt  après  ,  la  noble  de- 
vise écrite  au  bas  de  sou  sceau  commença  a 
s'oublier.  (Ce  sceau  représentait  une  couronne 
d'épines  suspendue  à  une  croix  protégeant 
deux  fleurs  de  lis  ;  la  devise  était  :  —  «  Ecce 
crux  et  coronaspinea,  arma  régis  glorias  tihi 
commendantur. . . 

A-lors  aussi  survint  l'incendie  singulier  de 
1618,  dont  on  a  tant  parlé,  et  dont  les  ra- 
vages n'ont  pas  encore  été  déplorés  suffisam- 
ment ,  car  ils  dévorèrent  une  partie  du  palais 
antique.  —  La  cour  était  au  Louvre  ,  aux 
Tuileries,  puis  à  Versailles,  où  l'on  cons- 
truisit aussi  une  Sainte-Chapelle  riche,  somp- 
tueuse comme  le  grand  roi,  élégante  comme 
ime  duchesse,  fardée  comme  elle,  portant 
ceinture  dorée,  lambrissée  comme  un  salon  , 
ornée  des  frises  des  temples  grecs.  Ce  n'é 
tait  la  faute  ni  des  constructeurs  ,  ni 
de  l'illustre  fondateur.  Mais  quand  on 
ajusta  les  temples  de  la  foi  chrétienne  aux 
modes  anacréontiques  des  deux  derniers  siè- 
cles ,  il  y  eut  déjà  bien  du  mal!  —  Quand 
on  a  commencé  à  dédaigner  nos  temples 
noirs  et   sombres ,   les  regardant  comme  des 


monstres,  difformes  enfans  de  la  barbarie,  a 
religion  avait  cessé  déjà  d'être  pour  ses  fils 
un  avenir,  un  espoir,  une  consolation,  pour 
devenir  une  obligation ,,  un  devoir.  Ou  orna 
cependant  les  nouveaux  temples  j  on  leur  bâtit 
encore  des  clochers  lourds  et  arrondis  :  au- 
jourd'hui ils  sont  nus  et  carrés.  Mais  aujour- 
d'hui on  commence  à  sentir  les  beautés  d'un 
art  cju'on  ne  peut  plus  produire  ;  aujourd'hui 
c'est  déjà  une  matinée  fraîche  d'espérance; 
aujourd'hui  on  cherche  à  réédifier  :  alors  on 
travaillait  à  corrompre.... 

Ce  qui  nous  reste  à  dire  pour  compléter  la 
biog'raphie  delà  Sainte-Chapelle  est  pénible  : 
nous  avons  à  expliquer  pourquoi  elle  est  plus 
noire  que  les  édifices  du  même  siècle.  Cette 
explication  est  liée  à  l'histoire  du  palais. -^Lçs 
premiei-  roi  capétien  habita  ce  lieu,  et  proba- 
blement la  même  maison  que  les  fils  de  Clovisj 
caries  descendans  de  Charlemagne  n'ont  pas 
songé  sans  doute  à  reconstruire  un  palais  dan^ 
une  ville  où  ils  n'ont  presque  pas  séjourné. 
Le  roi  Piobert,  fils  de  Hugues-Capot,  le  re- 
construisit tout  entier,  en  même  temps  cpie 
l'église  Saint  -  Germain  -  des  -  Prés.  —  Phi- 
lippe IV,  à  son  tour,  le  rebâtit  en  partie. 
Louis  XI  fit  élever  la  Cour  des  comptes  :-^ 

En  1G18,  un  iiicendie  détruisit  une  partie 
des  bâtime,ns  de  Philippe-le-Bel  ;  en  i63o  le. 
feurenversale  clocher svelte qui  s'élevait  sur  le 
toit  de  la  Sainte-Chapelle,  remplacé  depuis 
par  un  clocher  fort  délicat  ,  abattu  par  la 
j'aulx....  de  la  révolution.  La  flamme  dévora 
encore  en  i636  la  Cour  des  comptes  bâtie  par 
Louis  XI ,  monument  gothique  d'une  beauté 
simple  et  fort  élégante.  En  1776,  le  même 
fléau  ruina  enfin  le  reste  du  palais;  sur  ses 
ruines ,  on  a  assis  celui  que  l'on  voit  aur 
jourd'hui. 

Voilà  pourquoi  la  vieille  église  est  noircie  : 
ses  murailles ,  plus  d'une  fois  enveloppées 
de  tourbillons  de  feu  ont  été  brûlantes;  les 
pierres  qui  les  composent  doivent  être  cal- 
cinées jusqu'au  cœur:  elle  est  restée  debout 
cependant,  elle  règne  sur  des  monceaux  de 
ruines  ,  et  doniim;  encore  une  nouvelle  géné- 
ration d'architeclurc,  à  l'abri  de  la  protection 
céleste ,  et  de  la  croyance  qui  a  présidé  à  son 
élévation. 

La  Sainte-Chapelle  est  fermée  depuis  long- 
temps; des  mains  avides  ne  lui  ont  laissé  que 
les  murailles  trop  lourdes  à  emporter.  Depuis 
lors,    le  dix-huitième  siècle  a  perverti  nos 


LA    DOMINICALE. 


â5i 


mœurs  ,  nos  croyances  ,  élevé  des  églises 
tout  imprégnées  de  l'aride  matérialisme  de  sa 
philosophie,  de  grands  salons  déparés  \)av  un 
autel  j  de  telle  sorte  que  leur  aspect  fait  souve- 
nir des  toilettes  somptueuses  qu'y  ont  étalées 
les  marquises  de  la  régence. — Eh  bien!  malgré 
ces  fâcheuses  influences ,  allez  encore  con- 
templer un  instant  des  yeux  de  l'ùme ,  la 
Chapelle  de  Pierre  de  Mdntreuil,  avec  ses 
longues  ogives  séparées  par  des  piliers  sur- 
montés de  dix-sept  tourelles  sveltes,  ornées  de 
dentelures,  de  lis,  de  trèfles  mystiques, 
d'arabesques  et  d^animaux  fantastiquement 
élancés;  choisissez  une  de  ces  belles  soirées 
humides ,  où  les  contours  sans  fin  de  ces  ara- 
besques admirables  détachent  en  rose  leur 
silliouette  sur  un  ciel  d'un  azur  profond 
comme  celui  de  l'Orient,  pour  lequel  sont  nées 
ces  merveilles;  imaginez  une  aiguille  den- 
telée, frêle,  aiguë,  toute  percée  à  jour^  s'é- 
lançaut  dans  la  nue ,  au  lieu  du  gâteau  de 
plomb  qui  surcharge  la  toiture;  et  s'il  est 
l'heure  où  les  étoiles  s'allument  au  firmament, 
qu'un  de  ces  petits  astres  vienne  se  jouer  au 
travers  de  ces  dentelles  de  pierre  :  Bientôt 
sur  ce  ciel  d'azur  dont  la  nuance  austère 
rehausse  miraculeusement  les  édifices 
orientaux,  vous  verrez  cette  Sainte-Chapelle 
aérienne  et  légère ,  et  fine  comme  une  châsse 
cl'ofévrerie ,  (dit  le  bon  sire  de  Joinville,) 
grandir  en  effaçant  tous  les  autres  monumens; 
vous  saisirez  entre  elle  et  les  cieux  une  union 
mystérieuse,  bien  que  l'encens  ne  l'ait  pas  par- 
fuméedepuis  long-temps  ;  les  crénelures  deses 
tourelles  vont  s'harmonier  avec  les  cieux; 
vous  oublierez  que c'esi  l'ouvrage  des  hontmes, 
qu'elle  est  profanée,  vide,  noircie  par  la 
flamme!  ce  sera  un  sanctuaire,  un  autel,  un 
tabernacle,  une  arche  d'alliance  entre  le  ciel  et 
la  teri'e  :  vous  serez  ému ,  vous  sentirez 
les  délicieuses  extases  de  saint  Augustin 
unies  ù  la  poésie  puissante  du  soviveniv 
des  mœurs  de  vos  pères ,  à  une  pensée 
de  regret ,  pour  la  suavité  du  calme  reli- 
gieux  de   vos    premières    années,    peut-être 

bien    éloignées Vos  genoux   fliibliront  ; 

vous  serez  prêt  à  prier  devant  cette  ruine,  en 
vous  écriant  :  —  Dieu  est  immense;  l'art  ins- 
piré de  son  souffle  fécond,  est  grand  ! Et 

sachant  désormais  à  quelle  source  puiser  vos 
inspirations,  vous  redirez  avec  Saint  Louis 
expirant  sur  la  cendre  aux  rivages  de  Tunis,  le 
verset  du  psalmiste  :  —  Seigneur,  feutrerai 


dans  voire  maison,  et  je  vous  adorerai  dans 
votre  saint  temple  !  !  ! 


OEUVRES 

DE  SAINT-FRANÇOIS-DE-SALES  {\), 

Vie    de    Saint   François  de  Sales  ,  par 

M.  LoYAU  d'Amboise. 

(Premier  article.  ) 

Avant  de  porter  notre  jugement  sur  la 
publication  extraordinairement  précieuse 
que  fait  en  ce  moment  le  libraire  Biaise 
des  OEuvres  complètes  de  saint  François- 
de  Sales,  comme  sur  la  vie  du  saint  Evê- 
cj[ue,  tracée  par  M.  Loyau  d'Amboise,  il 
nous  a  semblé  qu'une  esquisse  de  cette  vie 
si  pleine  et  si  grande  ferait  bien  dans  nos 
colonnes-,  que  nos  lecteurs  nous  sauraient 
gré  de  réveiller  en  eux  les  sentimens  de 
vénération  ,  de  respect  et  d'admiration 
profonde  ,  que  commande  l'héroïsme  de 
l'évéque  de  Genève-,  le  charme  entraînant 
qui  captive  et  émeut  avec  délices,  devant 
une  âme  si  tendre,  qu'il  faut  aller  juscpi'au 
disciple  bien-aimé,  sur  lequel  Jésus-Christ 
s'appuyait  avec  amour  la  nuit  de  la  der- 
nière Cène  ,  pour  trouver  un  cœur  plus  ai- 
mant, une  charité  plus  brûlante  du  feu 
divin. 

Noble  et  sainte  Eglise  romaine  !  depuis 
le  Golgotha  jusqu'à  nous,  que  de  noms  au- 
gustes dans  ses  annales!  Qui  de  nous  a  par- 
couru la  Vie  des  Saints,  sans  que  des  pleurs 
soient  venues  mouiller  ses  yeux,  sans  que 
le  cœur  fût  ému  ,  sans  sentir  dans  son  âme 
le  besoin  de  réformer  sa  conduite  et  de  de- 
venir meilleur?  Là ,  ce  sont  des  hommes 
de  tous  les  rangs  ,  de  toutes  les  classes ,  de 
toutes  les  conditions  :  des  monarques  puis- 
sans,  qui  ont  déposé  leur  couronne  au  pied 
de  la  croix,  ou  qui  portaient  le  cilicesous 
la  pourpre  royale  -,  d'obscurs  manœuvres, 
des  hommes  qui  n'étaient  rien  selon  le 
monde,  mais  qui,  dans  la  détresse  et  le  mé- 
pris de  la  terre,  amassaient  en  silence  le 

(I)  A  Paris,  chez  Biaise,  libraire-édit.,  rue  Férou. 


25â 


LA   DOMINICALE. 


trésor  qui  ne  përit  pas;  de  timides  jeunes 
filles ,  dans  la  fleur  de  l'âoe  ,  dans  tout 
l'enivrant  prestige  de  la  beauté,  qui  sont 
allées  ensevelir  dans  l'ombre  d'un  cloître 
les  attraits  qui  les  eussent  faites  reines  dans 
le  monde-,  de  saintes  femmes,  couronnes 
de  gloire  et  de  bénédiction  pour  leurs  fa- 
milles*, des  hommes  que  leur  naissance  et 
leurs  richesses  appelaient  aux  plus  hautes 
dignités  de  la  terre,  et  qui ,  se  faisant  petits 
de  toute  l'humilité  de  l'Evangile  ,  ont 
trouvé  la  maison  de  Dieu  plus  grande 
que  tous  les  palais  de  la  terre ,  le  taber- 
nacle de  Sion  l'asile  de  paix  et  de  calme 
pour  leur  cœur  déjà  fatigué  du  monde.  Tel 
fut  saint  François-de-Sales. 

Sa  famille  jouissait  d'une  grande  renom- 
mée :  ou  la  trouve  dans  toutes  les  guerres 
qu'eurent  à  soutenir,  à  diverses  époques, 
les  ducs  de  Savoie.  Son  père  ,  le  comte  de 
Sales,  intrépide  soldat  comme  ses  aïeux  , 
après  avoir  illustré  sa  bannière  par  de 
hauts  faits  d'armes,  désira  de  quitter  le  tu- 
multe des  camps,  et  terminer  dans  les  dou- 
ceurs du  repos ,  avec  une  épouse  digne  de 
lui,  sa  vie  si  agitée  jusque-là.  Il  épousa 
Françoise  de  Siounaz,  femme  d'une  beauté 
remarquable,  mais  d'une  vertu  plus  remar- 
quable encore.  De  cette  union  naquit 
saint  François-de-Sales,  le  25  août  1567. 

Les  premiers  temps  de  son  enfance  furent 
difficiles:  sa  constitution  était  frêle,  et  il 
fallut  toute  Tangélique  sollicitude  de  sa 
mère  pour  conserver  à  la  terre  cette  tendre 
et  délicate  fleur  qui  devait  un  jour  bril- 
ler d'un  éclat  si  pur  et  si  beau.  Le  premier 
nom  que  bégaya  saint  François  fut  le  nom 
de  Jésus-Christ,  qu'il  avait  appris  de  la 
bouche  de  sa  mère.  Il  ne  fut  pas  élevé  avec 
cette  mollesse  qui  tue  l'âme  d'un  homme 
dès  le  bas  âge,  en  emprisonnant  cette  âme 
dans  un  corps  de  femme.  C'était  vraiment 
merveille  de  voir  cet  enfant,  naguère  si 
délicat  et  si  frêle ,  avec  sa  figure  angélique, 
ses  longs  cheveux  bouclés  qu'agitait  la  brise, 
jouer  sur  le  bord  des  précipices ,  traverser 
avec  audace  les  passages  les  plus  dange- 
reux ,  puis  reparaître  sur  les  sommets  es- 
carpés, mariant  son  joli  visage  avec  la 


teinte  sombre  et  sévère  des  rochers  de  l* 
Savoie.  Puis,  qu'il  était  beau  de  le  voir  en- 
core appuyé  sur  le  bras  de  sa  mère  dans 
quelque  pauvre  et  chétive  chaumière ,  au 
chevet  du  malade  qu'il  consolait  de  sa  voix 
enfantine,  qu'il  secourait  de  son  or!  Car 
elle  lui  apprenait  tout  cela,  cette  mère 
chrétienne*,  elle  cultivait  le  cœur  de  son 
fils,  de  son  fils,  elle  qui  l'aimait  tant!  Elle 
si  bonne,  si  bienfaisante ,  elle  lui  montrait 
à  être  bon,  à  être  bienfaisant.  Quelle  mère, 
que  la  mère  de  saint  François-de-Sales  ! 

Un  jour  vint  où  il  fallut  le  quitter  pour- 
tant ,  et  le  quitter  pour  long-temps,  se  sé- 
parer de  lui  par  une  distance  bien  grande. 
Ses  humanités  étaient  finies,  et  il  allait  par- 
tir pour  Paris,  Paris,  la  ville  de  prestige  et 
de  bruit,  la  ville  où  la  foi  se  perd,  la  ville 
dont  l'air  est  mortel  pour  le  cœur.  Com- 
bien d'hommes  y  sont  entrés  purs  dans 
cette  Babylone ,  qui  en  sont  sortis  avec 
l'âme  gangrénée|I  Elle  sait  tout  cela ,  cette 
mère ,  elle  a  peur,  elle  tremble,  elle  a 
le  frisson;  mais  elle  a  foi  dans  son  fils ,  la 
mère  de  François-de-Sales*,  elle  sait  qu'il 
en  sortira  pur  comme  il  y  entre  ;  car  il  a 
horreur  du  mal ,  le  jeune  homme  ;  il  aime 
Dieu  :  oh  !  comme  il  l'aime  ! 

Elle  a  voulu  l'accompagner  sur  le  che- 
min, l'accompagner  jusqu'au  vieux  chêne 
de  la  vallée.  Là,  elle  lui  a  appris  bien  des 
fois  à  bénir  Dieu  -,  là  ils  ont  tous  deux  chanté 
bien  des  fois  ses  louanges  quand  les  der- 
niers rayons  du  jour  venaient  mourir  ter- 
nes et  décolorés  sur  le  feuillage  de  ce  chêne. 
C'est  là  qu'elle  veut  lui  dire  adieu ,  l'ino  n- 
der  de  ses  larmes  de  mère.  Et  puis  de  cette 
place  on  aperçoit  dans  le  lointain  le  clo- 
cher de  l'église  où  François  a  reçu  le  bap- 
tême. 

«Vois-tu,  lui  dit-elle,  cette  église  où 
tu  fus  fait  chrétien.  Chrétien!  mon  fils,  ce 
titre  est  le  plus  beau  de  tes  titres.  Quand 
tu  seras  tenté  de  pécher,  souviens-toi  de 
cette  église  *,  souviens-toi  du  vieux  chêne 
où  ta  mère  pria  avec  toi,  où  elle  te  dit  adieu 
aujourd'hui.  Lorsque  le  pauvre  viendra  te 
dire  :  j'ai  faim-,  ce  pauvre  est  ton  frère, 
mon  fils,  qu'il  se  relire  consolé.  Je  t'aime, 


LA   DOMINICALE. 


mon  fils,  ah!  comme  je  t'aime!  mais,  et 
moi  aussi,  je  préférerais  te  voir  mort  que 
coupable  d'un  seul  péché  mortel.  » 
François  passa  six  ans  à  Paris. 
II  ne  savait  que  deux  chemins  :  celui  qui 
conduisait  à  l'école,  celui  qui  conduisait  à 
l'église.  Et  lorsque  le  temps  fut  arrivé,  avec 
quelle  joie  il  regagna  ses  montagnes ,  ses 
chères  montagnes  de  la  Savoie!  Que  de 
fois  il  les  avait  rêvées,  ces  montagnes,  ce 
château  paternel,  l'église  de  Tliorens,  le 
chêne  des  adieux!  Et  maintenant  il  retrou- 
vait tout  cela  5  il  respirait  l'air  embaumé 
de  la  Savoie-,  il  embrassait  sa  mère,  sa 
bonne  mère ,  qui  le  revoyait  toujours  pur , 
toujours  vertueux  ,  comme  elle  l'avait 
quitté,  comme  elle  lui  avait  recommandé 
d'être  pur-,  elle  le  revoyait  orné  des  talens 
les  plus  brillans ,  ne  se  lassant  pas  de  l'en- 
tendre, se  complaisant  dans  son  fils. 

Ce  temps  de  délices  ne  fut  pas  long.  Il 
fallut  repartir  pour  Padoue.  Là,  le  docteur 
Pancirolle  occupait  la  chaire  de  droit  la  plus 
célèbre  de  l'Europe  ^  et  le  comte  de  Sales, 
qui  destinait  François  aux  charges  publi- 
ques, voulait  qu'il  se  formât  aux  leçons 
du  célèbre  docteur. 

C'est  là  qu'à  la  suite  d'une  maladie  ter- 
rible, où  l'on  désespéra  de  ses  jours,  il  prit 
la  résolution  de  se  consacrer  au  service  de 
Dieu.  Depuis  lors  rien  ne  put  changer  la 
résolution  de  François  de  Sales.  Rien  ny 
fait  :  ni  la  voix  de  l'amitié,  ni  celle  du 
comte,  ni  les  larmes  de  sa  mère  :  car  il  est 
prédestiné  d'en  haut,  ce  jeune  adolescent; 
lisent,  lui,  que  sa  place  est  là,  dans  le 
sanctuaire-,  qu'il  est  appelé  au  ministère 
redoutable  qui  fait  trembler  les  anges. 

Et  pourtant  un  jour  vint  où  de  tendres 
pensées  luttèrent  dans  son  cœur  contre  la 
voix  du  ciel. 

Mademoiselle  de  Végy  avait  à  peine 
dix-huit  ans.  Dans  la  candeur  virginale 
de  son  sourire,  on  lisait  la  pureté  de 
son  âme.  Jeune  lis  de  la  solitude,  elle  avait 
été  cultivée  par  une  mère  bien  chrétienne. 
Depuis  que  la  mort  l'avait  privée  de  ce 
consolant  appui,  elle  s'était  faite  la  joie  de 
son  vieux  père ,  adoucissant  ses  chagrins , 


2S5 

et  calmant  ses  douleurs.  Qu'elle  devait 
paraître  belle  à  François,  lorsqu'elle  allait, 
timide  vierge  cbrétienne,  frappera  la  porte 
de  la  chaumière  pour  y  porter  de  l'or^,  plus 
que  de  l'or,  des  paroles  angéliques ,  de  ces 
suaves  paroles  qui  font  descendre  la  paix 
dans  un  cœur  agité!  car  elle  faisait  tout 
cela,  mademoiselle  de  Végy.  Son  nom 
était  en  bénédiction  dans  toute  la  contrée. 
La  mère  de  famille  l'invoquait  après  celui 
de  Marie.  Elle  avait  consOlé  tant  de  dou- 
leurs, elle  avait  fait  couler  tant  de  larmes, 
d'attendrissement  et  de  reconnaissance  ! 
Elle  était  si  bonne!  elle  était  si  bienfai- 
sante! 

Donc  Frarfçois  l'aima.  Son  père  la  lui 
avait  destinée  pour  épouse.  Il  tenait  à  ce 
mariage,  le  vieux  soldat.  Il  disait  qu'il  se 
verrait  renaître  dans  les  eufans  de  sou  fils, 
et  cette  pensée   lui  souriait. 

Comj)rcnez-voas  maintenant  tout  ce  qui 
se  passait  dans  cette  âme  de  vingt  ans?  Vivre 
avec  mademoiselle  de  Végy!  c'était  un 
rêve,  un  délicieux  rêve;  mais  le  vœu  fait 
aux  pieds  de  la  Vierge,  mais  cette  voix 
d'en  haut  qui  retentissait  dans  son  âme? 
Ce  dut  être  un  épouvantable  tourment. 

Dans  cet  horrible  combat  ,  ce  fut  Dieu 
qui  l'emporta  sur  le  monde.  Le  monde! 
qu'il  est  pourtant  suave  à  cet  âge,  avec  ses 
plaisirs,  son  fracas,  ses  joies  délirantes,  ses 
spectacles  voluptueux  ,  ses  bals  magiques! 
Ne  parlez  plus  à  François  deSales  de  toutes 
ces  joies  d'enfer.  Tout  cela,  qu'est-ce?  un 
peu  de  fumée  que  le  vent  emporte,  un 
bonheur  factice  (jui  passe  comme  un  rayon 
de  soleil,  et  qui  laisse  après  lui  d'indici- 
bles regrets.  Il  se  souvient  que  Sion  est  dé- 
serte, et  que  le  deuil  est  dans  ses  murs;  et 
il  veut,  de  sa  volonté  d'homme,  se  faire 
un  soldat  de  la  milice  sainte  qui  combat 
les  combats  du  Seigneur. 

Or  donc,  quelque  temps  après  l'Eglise 
entendait  les  vœux  éternels  de  François  de 
Sales,  et  le  sacerdoce  se  réjouissait  d'un 
saint  prêtre. 


25>4 


LA    DOMINICALE. 


TABLEAU 

DE    l'histoire     de    l'e'gï  ISE  , 

depuis  Jcsus-Chrisl  jusqu'à  nos  jours;  par 
M.  l'abbe  Vidal,  ancien  professeur  de 
philosophie,  etc. 

Ce  tableau ,  distribué  en  plusieurs  colonnes, 
offre  dans  celle  du  milieu  le  fleuve  de  l'église 
dans  lequel  se  trouve  la  succession  des  Papes 
depuis  saint  Pierre  jusqu'à  Grégoire  XVI;  un 
chiffre  placé  avant  leur  nom  ,  indique  l'année 
de  leur  élection.  Adroite  et  à  gauche  de  cette 
colonne,  sont  indiqués  les  pays  et  les  peuples 
qui  reçurent  successivement  la  foi,  et  qui  se 
jettent  dans  le  grand  fleuve,  sous  la  forme  de 
ruisseaux.  D'un  côté  est  un  sommaire  de  l'his- 
toire générale  de  l'Église,  indiquant  pour  cha- 
que siècle  les  principaux  évéuemens.  Les  in- 
dications sont  courtes  mais  nombreuses,  et 
cette  colonne  est  la  plus  cliargée  du  tableau. 
La  colonne  à  côté  e^t  celle  de  tous  les  conciles 
généraux  et  particuliers . 

De  l'autre  côté  du  grand  fleuve  sont  encore 
quelques  colonnes  :  une  pour  les  SS.  Pèreâ  et 
les  écrivains  ecclésiastiques;  une  autre  pour 
les  hérétiques  et  les  schismatiques  :  on  y  a 
compris  les  philosophes  des  derniei-s  temps 
qui  ont  attaqué  la  religion.  En  dehors  sont 
placés  les  principaux  empereurs  jusqu'à 
la  prise  de  Constantinople.  De  cette  manière 
on  fait  concorder  l'histoire  ecclésiastique  avec 
l'histoire  civile. 

Au  bas  sont  les  anti^papes. 

Enfin,  sur  les  limites  du  tableau,  sont  vi«gt 
portraits  des  plus  illustres  Pères  et  Saints  des 
derniers  siècles. 

Au  haut  du  tableau  Notre-Scigneur  est  re- 
présenté donnant  la  mission  à  ses  Apôtres. 

Tous  les  chiffi'es  qui  sont  dans  le  tableau 
indiquent  l'année,  dont  le  siècle  se  trouve 
indiqué  à  gauche  du  tableau. 

Ce- tableau  est  dû  aux  soins  d'un  ecclésias- 
tique estimable  et  instruit  :  dressé  avec  soin  , 
et  rempli  de  détails  ,  il  dopne  une  idée  géné- 
rale de  l'histoire  de  l'Église,  et  sert  à  classer 
dans  la  tête  les  grandes  époques  et  les  faits 
principaux. 

Il  est  déjà  approuvé  par  plusieurs  évêques, 
et  adopté  dans  un  grand  nombre  deséminaires, 
comme  très-utile  à  l'étude  de  l'histoire  de 
l'Église. 

^  Uue  grande  f€uille7«-/?^a/î0;|coloriée,  ornée 


de  20  portraits  et  vignettes.  Prix,  3  fr.  5o  c 
A  paris,  chez  Camus  ,  éditeur,  rue  de  l'Ab- 
baye, n"  12,  et  Ad.  Leclerc,  quai  des  Au- 
gustins,  n°  35. 


EPHEMÉRIDES. 

27  Janvier. —  1721,  mort  de  Huet,  évêqne  d'À- 
vranches ,  savant  universel,  et  qui  conserva  la 
même  ardeur  pour  l'étude  jusqu'à  l'âge  de  qua- 
tre-vingt-onze ans.  Il  fut  un  de  ceux  qui  conlri- 
biièrent  à  l'éducation  du  Dauphin,  fils  de  Louis 
XIV.  Il  a  laissé  beaucoup  d'ouvrages,  dont  le 
principal  est  sa  Démon sirniion  évangéUque. 

27. — ISOI,  Louis  XII,  roi  de  France,  et  Ferdinand, 
roi  de  Caslille,  partagent  le  royaume  de  Naples. 
coiiquis  par  eux  sur  les  prhices  arragonais.  — 
672,  mort  du  pape  Vilalieii.  C'est  sous  sou  pon- 
tificat qu'on  a  commencé  à  faire  usage  des  orgues 
dans  les  églises. — 847,  mort  du  pape  Sergius  II 
— !7S2,  on  ferme  le  tombeau  du  diacre  Paris,  si 
célèbre  par  les  prétendues  merveilles  opérées  à 
ce  tombeau. 

28 — 814,  mort  de  Cliarlemagne,  roi  de  France  et 
empereur  d'Allemagne. — I72S,  mort  de  Pierre- 
le-Grand,  empereur  de  Russie. 

29 — 1579,  les  Sept-Provinces,  que  nous  appelons 
aujourd'hui  Hollande,  signent  à  Utrecht,  par  les 
soins  du  prince  d'Orange,  l'union  qui  a  duré 
jusqu'à  ces  dernières  années — 1745,  mort  du 
cardinal  de  Fleury. 

30. — 1647,  les  Ecossais  livrent  Charles  i"  aux  An- 
glais.— 1649,  le  roi  Charles  I''"'  est  amené,  dans 
la  salle  de  Westminster,  devant  la  cour  de  jus- 
tice établie  par  Cromwell,  pour  lui  faire  son 
procès. 

31. — 1788,  mort  de  Charles  Edouard,  dit  le  piié- 
tendant, 

(  cr  Février.—!  649,  le  roi  d'Angleterre,  Charles  I  «"', 
est  ramené  pour  la  seconde  fois  devant  la  cour 
de  justice. — 770,  mort  du  pape  Etienne  III. — 
161)2,  mort  d'Alexandre  VIII. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

AFFAIRE    DE    M.    DE    LA    MENNAIS. 

Les  inquiétudes  de  l'Eglise  de  France  sont 
dissipées.  L'homme  de  génie  s'est  incliné, 
plein  de  respect  et  de  soumission  filiale ,  à  la 
voix  du  premier  Pasteur.  Il  a  fait  le  sacrifice 
de  ses  idées,  de  ses  théories,  avouant  avec 
humilité  qu'il  s'est  trompé.  Nous  n'attendions 
pas  moins  de  cet  homme  à  la  voix  puissante , 
au  cœur  ardent,  à  l'inébranlable  foi,  (JUl, 
pendant  si]  long- temps  parmi  nous,  est  des- 
cendu dans  l'arène  toutes  les  fois  qu'il  a  falln 


LA    DOMINICALE J 


255 


exalter  les  successeurs  de  Pierre.  Nous  n'avons 
jamais   douté  de  sa  soumission,   nous  j  si  sa 
premièiè  déclaration  était  jugée  insuffisante, 
nous  ne  doutions  jias  qu'il  en  fît  une  seconde; 
et  voilà  qu'aujourd'hui  il  l'a  faite,  cette  dé- 
claration, qui  a  satisfait  à  tout.  Il  s'est  soumis 
comme  le  dernier  des  fidèles  se  serait  soumis. 
C'est  là  un  grand,  un  noble  spectacle  que  cet 
homme,  le  plus  beau   génie  de  l'Eglise  de 
France,  aux  pieds   du  pontife  romain.  Dé- 
sormais donc  tout  est  dit ,  tout  est  fini  contre 
lui.  Il  n'y  a  plus  rien  à  reprendre  dans  sa  car- 
rière passée;  il  a  scindé  en  deux  sa  vie.  Oh  ! 
que  nous   désirons   qu'il  reparaisse  dans  nos 
rangs,   l'homme  sublime,  qu'il  nous    guide 
et  nous  encourage  :  car  il  y  a  encore  des  doc- 
trines perverses ,   des  ennemis  à  jeter  à  terre, 
un  déblaiement  à  faire  au   pied  de  la  croix  , 
de  cette  croix  divine  qui  doit  sauver  encore" 
le  monde.   Les  ennemis  de  la  foi  se  réjoui- 
raient de  son  silence;  ils  n'ont  pas  oublié  que 
chacpie  coup  de  massue  de  cet  homme  por- 
tait la  terreur  et  le  désordre  dans  leurs  rangs. 
Ce  serait  un  beau  jour  pour  l'univers  catho- 
lique ,  que  celui  où  retentirait  de  nouveau 
l'imposante  voix   qui  tonnait  si  haut  dans  les 
combats  de  la  milice  sainte.  Nous  faisons  des 
vœux  ,  des  vœux  bien  ardens ,  pour  que  cette 
attente  universelle  ne  soit  pas  trompée. 

Nous  donnons  le  bref  de  sa  sainteté  le  pape 
Grégoire  XVI: 

A  noire  fils  hien-aimé  F.  de  La  Mennais , 
Grégoire  P.  P.  XVI. 

Cher  fils ,  saint  et  bénédiction  aposlolique. 

Ce  que  nous  nous  promettions  de  votre  soumis- 
sion envers  nous  et  le  saint -siège  apostolique, 
nous  apprenons  avec  joie  que  vous  venez  enlin  de 
le  faire  par  la  déclaration  humble  et  simple  que 
vous  nous  avez  transmise  par  notre  vénérable  frère 
le  cardinal  Bartliélemi,  évêqued'Ostie.  Nous  avons 
béni  le  Père  des  lumières,  duquel  nous  vient 
cette  consolation  si  grande,  qui,  nous  pouvons  vrai- 
ment le  dire  avec  le  psahnisle ,  a  réjoui  notre  ùme 
en  proportion  de  la  multitude  de  ses  douleurs. 

Aussi,  notre  cher  fils,  nous  vous  ouvrons  avec 
toute  l'effusion  dont  nous  sommes  capable ,  les  tré- 
sors de  notre  tendresse  paternelle ,  et  c'est  avec  un 
véritable  triomphe  dans  le  Seigneur  que  nous  vous 
félicitons  d'avoir  acquis  une  paix  pienie  et  sincère, 
par  la  générosité  de  celui  qui  sauve  les  humbles 
d'esprit,  et  repousse  ceux  qui  puisent  leur  sagesse 
dans  les  principes  du  monde,  et  non  dans  la  science 
^ui  vient  de  lui.  Car  le  plus  beau  triomphe ,  le  seul 
véritable ,  c'est  de  vaincre  le  monde  ;  et  c'est  pour 
cela  que  YOlrç  nom  sçra  environné  d'une  gloire 


éternelle ,  parce  que,  sans  vous  laisser  détourner 
par  aucune  considération  humaine,  sans  vous 
laisser  entraîner  par  les  perfides  manuîuvres  de  vos 
ennemis,  vous  avez  tendu  directement  au  but  où 
vous  appelaient  la  voix  du  père  le  plus  tendre  et 
les  lois  de  la  justice  et  de  la  vérité. 

Continuez  donc,  cher  fils,  en  marchant  ainsi 
dans  le  chemin  de  la  vertu  ,  de  la  docilité  et  de  la 
foi ,  de  donner  à  l'Eglise  de  [tareils  sujels  d'allé- 
gresse, et  d'employer  les  efforts  de  ce  génie  et  de 
cette  science  qui  vous  distinguent ,  pour  que  tout 
le  monde  ait  et  professe  la  même  opinion  au  sujet 
de  la  doctrine  exposée  dans  notre  lettre  ency- 
clique. Sans  doute,  ce  qui  augmente  considéra- 
blement notre  joie ,  c'est  que  vous  ayez  pris  soin 
de  faire  émettre  sur  le  même  sujet  une  déclaration 
très-digne  d'éloges  que  nous  avons  reçue,  par 
notre  cher  fils  Gcrhet ,  l'un  de  vos  élèves ,  auquel, 
par  conséquent,  nous  voulons  donner  dans  cetle 
lettre  un  témoignage  tout  particulier  de  notre 
estime. 

Mais  il  ne  faut  pas  se  dissimuler  que  l'homme 
ennemi  peut  encore  semer  l'ivraie. 

Cependant,  courage  cher  fils;  et,  ferme  dans 
votre  sainte  résolution,  réfugiez-vous  avec  confiance 
là  où  est  un  rempart  pour  tout  le  monde,  suivant 
les  paroles  du  pape  saint  Innocent;  là  où  est  la  sécu- 
rité, où  est  un  port  exempt  de  tempHes,  où  est  un 
trésor  de  biens  innombrables.  Car  là,  appuyé  sur 
la  pierre  qui  est  Jésus-Christ,  vous  combattrez 
avec  courage  et  sécurité  les  combats  du  Seigneur, 
afin  que  les  saines  doctrines  s'étendent  partout  avec 
éclat,  et  que  b  paix  de  l'Eglise  ne  soit pUis  troublée 
par  des  nouveautés  trompeuses,  de  quelque  beau 
prétexte  qu'elles  s'enveloppent. 

Nous  finissons  ici  celte  lettre  que  nous  vous  en- 
voyons comme  un  témoignage  de  nos  disposi- 
tions à  votre  égard.  Maintenant  nous  ne  deman- 
dons qu'une  chose  au  Dieu  auteur  de  tout  bien,  et 
nous  la  demandons  avec  ardeur .-  c'est  que  par  l'in- 
tercession de  la  Ircs-saince  Vieige,  notre  espoir, 
notre  guide  et  maîtresse  dans  les  jours  mauvais,  il 
consolide  son  propre  ouvrage  ;  et  nous  vous  donnons 
avec  l'affection  la  plus  vive  notre  bénédiction  apos- 
tolique, comme  un  gage  précurseur  de  ce  puissant 
secours. 

Donné  à  Rome,  à  Saint-Pierre,  le  28  décembre 
4855,  et  de  notre  pontificat  le  S*". 

Grégoire  P.  P.  XVI. 


PorttKjal. —  Lesjournaux  ang'ais  du  20  janvier 
parlent  de  l'arrivéeàFalmouthdu  brick  le  y^rtu/aioH, 
ayant  quitté  Lisbonne  le  15.  A  cette  époque,  le 
quartier-général  de  don  Miguel  était  toujours  àSan- 
tarem,  et  celui  de  don  Pedro  à  Carlaxo.  Lesjour- 
naux pédristes,  qui  rendent  "compte  de  ces  corres-. 
pondances  parlent  de  deux  engagemens  qui  auraient 
eu  lieu  le  5  et  le  5  janvier;  entre  les  postes  avances 


256 


LA   DOMINICALE. 


des  troupes  pédristeset  ceux  de  la  garnison  de  San- 
tarem.  Comme  ces  feuilles  ne  donnent  aucnn  délail 
de  ces  affaires,  nous  devons  présumer  qu'elles  ne  se 
sont  point  terminées  à  l'avantage  des  pédristres. 
«Le  combat  du  3,  disent-elles,  a  été  le  plus  impor- 
tant des  deux.  Il  paraît  que  le  colonel  Néponuicène 
s'était  laissé  surprendre  par  un  corps  considéra- 
ble de  troupes  de  don  Miguel,  et  que  la  perte  qu'il 
a  éprouvée  a  été  assez  grande  [lour  que  le  gouver- 
nement de  Lisbonne  ait  cru  devoir  le  traduire  de- 
vant un  conseil  de  guerre.  » 

Les  mêmes  correspondances  ajoutent  que  les  trou- 
pes de  don  Miguel  souffrent  beaucoup  d'une  mala. 
die  qui  fait  de  grands  progrès,  faute  de  secours  mé- 
dicaux pour  en  arrêter  la  contagion.  Il  paraît  aussi 
qu'à  cette  époque  il  y  avait  eu  quasi-réconciliation 
entre  don  Pedro  et  le  duc  de  ïerceira.  Celui-ci  se- 
rait parti  poiu-  l'année  d'expédition  de  Santareni, 
non  avec  le  comniandemenl  général,  maispour  y  agir 
de  concert  avec  Saldanba,  lequel  aurait  quille  le  9 
les  environs  de  Santareni  avec 5000  hommes,  pour 
se  porter  en  avant.  Nous  sommes  portés  à  croire  que 
le  bruit  du  mouvement  de  Saldanlia  a  été  répandu 
pour  remonter  le  moral  des  troupes  pédrisles, 
[»armi  lesquelles  des  signes  de  mécontentement 
s'étaient  manifestés.  Le  Courrier  pense  que  ce  com- 
mencement de  rébellion  a  pu  être  occasionné  par 
le  relard  du  paiement  de  la  solde  et  par  la  mauvaise 
qualité  des  vivres  qui  sont  distribués  aux  troupes. 
«  Les  recrues  écossaises,  dit-il,  ont  paradé  devant 
leurs  casernes,  à  Yal-dc-Pereira,  avec  des  mor- 
ceaux de  lard  rance  au  bout  de  leurs  baïonnettes. 
Quant  au  riz,  il  était  si  avarié  qu'elles  l'ont  jeté 
par  les  fenêtres.  Deux  cents  hommes  de  ces  recrue 
ont  été  envoyés  en  prison.  » 

Le  Sun ,  quoi(pie  très-dévoué  à  la  cause  de  don 
Pedro,  prend  moins  de  soin  que  ses  confrères  pour 
cacher  la  vérité.  L'extrait  de  sa  correspondance  de 
Lisbonne ,  que  nous  allons  rai)porter ,  est  plus  ins- 
Iruclif  que  toutes  les  illusions  dont  se  bercent  en- 
core les  autres  feuilles  pédrisles. 

«  Don  Miguel ,  dit  le  Sun,  est  à  Santareni,  à  la 
tète  de  dix  mille  hommes  ;  on  ajoute  qu'il  a  une 
force  de  cinq  mille  hommes  aux  environs  d'Oporto. 
En  outre ,  quinze  cents  miguélisles  sont  devant 
Coïmbre  et  Péniche  ,  et  trois  mille  autres  sont  ré- 
pandus dans  l'Alentéjo.  Don  Pedro  na  pas  de 
corps  d'armée  en  état  de  tenir  la  campagne,  à 
l'exception  de  celui  qui  est  en  ce  moment  devant 
Santarera.  Oporto  et  les  autres  places  au  pouvoir 
des  {jédristes,  sont  bien  occupées  par  une  garnison 
suffisante  pour  résister  aux  attaques  de  l'ennemi  • 
mais  c'est  là  tout.  Il  y  a  des  partisans  de  dona 
Maria  qui  soutiennent  qu'aussitôt  les  pluies  ve- 
nues,  don  Miguel  sera  forcé,  par  la  difficulté  où 
il  se  trouvera  d'approvisioinier  ses  troupes ,  d'é- 
vacuer Santarem ,  de  traverser  le  Tage,  et  de  se 
jeter  dans  Elvas  ;  d'autres  n'espèrent  pas  que  les 
pluies  produisent  un  résultai  aussi  satisfaisant.  lisse 


fondent  sur  ce  que,  dès  six  mois  avant  l'entrée  à 
Lisbonne  du  duc  de  Terceira ,  Santarem  a  été  for- 
■  lifié  et  approvisiomié  avec  un  soin  qui  prouve  que 
don  Miguel,  bien  qu'il  se  regardât  alors  comme 
certain  du  succès ,  ne  perdait  pas  de  vue  le  soin  qui 
doit  toujours  occuper  un  général  en  chef:  celui  de 
s'assurer  une  bonne  retraite.  Mais  en  supposant 
que  les  pluies ,  qui  déjà  ont  commencé ,  forcent 
don.  Miguel  à  évacuer  Santarem,  et  à  se  retirer  à 
Elvas ,  il  se  trouverait  alors  dans  la  plus  forte  posi- 
tion du  pays  ;  et,  dans  le  cas  où  telle  serait  son  in- 
tention ,  il  serait  absurde  de  supposer  que  ses  par- 
tisans (don  Pedro  n'a  pas  de  troupes  dans  les 
environs)  ne  travaillent  pas  dès  ce  moment  à  for- 
tifier encore  les  défenses  de  la  place,  et  à  y  faire  en- 
trer les  provisions  suffisantes.  IMalgré  cela,  les 
constitutionnels  persistent  à  considérer  le  moment 
où  don  Miguel  évacuera  Sanlarem,  comme  celui 
de  la  tin  de  la  lutte.  Cependant  il  est  évident  que 
si  don  îMiguel  se  retire  à  Elvas  ,  l'armée  pédriste, 
bloquant  en  ce  moment  Santarem ,  sera  obligée 
de  la  suivre  dans  l'Alentéjo,  et  de  faire  la  même 
chose  devant  la  première  de  ces  villes  :  alors  rien 
n'empêchera  les  troupes  miguélistes  répandues 
dans  les  environs  d'Oporto,  de  Coïmbre  ou  ailleurs, 
de  se  rendre  maîtres  absolus  du  pays,  d'y  lever 
des  contributions,  et  de  renforcer  leurs  bandes  de 
guérillas.  » 

EsiHujiie.  —  Il  était  facile  de  pressentir  la  ré- 
ponse négative  du  ministère  espagnol  à  la  déclara- 
tion du  général  Llander.  Ce  général,  en  refusant 
d'installer  les  nouveaux  subdélégués  ( préfets  )  en- 
voyés de  Madrid  dans  la  Catalogne ,  a,  par  le  fait, 
méconnu  le  gouvernement  de  la  reine. 

L'adliésion  à  cette  déclaration  de  la  plupart  des 
capitaines-généraux  ,  et  en  particulier  du  gé- 
néral Quesada,  que  la  Régente  a  en  vain  essayé  de 
gagner  à  l'avance,  en  lui  envoyant  le  titre  de  grand 
d'Espagne  de  seconde  classe,  a  déterminé  la  chute 
du  ministère  Zéa. 


Avis.  Lapremière  édition  de  V Âlmanach 
des  paroisses  ayant  été  promptement  en- 
levée, a  rendu  nécessaire  une  seconde  édi- 
tion. Celle-ci  vient  de  paraître.  La  préci- 
pitation avec  laquelle  la  première  avait  été 
faite  avait  donné  lieu  à  un  grand  nombre 
d'erreurs  typographiques,  qui  ont  été  répa- 
rées dans  celle  que  nous  annonçons  aujour- 
d'hui. 

—  Nous  engageons  MM.  les  abonnés  à 
lire  l'avis  que  nous  mettons  à  chaque  li- 
vraison sur  la  couverture.  On  ne  cesse  de 
nous  demander  la  première  et  la  seconde 
livraison  ;  nous  répétons  que  ces  deux 
livraisons  sont  épuisées. 


Lk   DOMINICALE  i 


âsr 


Avis. — Ceux  de  MM.  les  Abonnes 
qui  n'ont  pas  encore  renouvelé  leur 
abonnement, fini  le  \^^  février ^  sont 
priés  de  le  faire  de  suite  ^  s'ils  ne  veu- 
lent pas  éprouver  d'interruption  dans 
l'envoi  du  Journal. 


BIBLIOGRAPHIE.  — §.  II. 

SOURCES  DU  DROIT  CANON. 

La  révolution  française  a  porté  un  coup 
fatal  aux  grandes  éludes  ecclésiastiques, 
en    dispersant    les    corps     religieux    qui 
avaient  assez  de  lumières  ,  de  richesses  et 
de  loisirs  pour  s'en  occuper  avec  fruit.  Ce 
n'est  pas  le  clergé  militant ,  le  clergé  qui 
administre  et  qui  console ,  qui  peut  se  li- 
vrer aux  longues  méditations,  et  aux  âpres 
recherches  ;  il  faut  que  d'autres  élaborent 
la  science ,  et  qu'il  l'applique-,  que  d'autres 
soient  la  tête ,  et  lui  le   bras.    C'est  avec 
ces  conditions  de  labeur  intellectuel  d'un 
côté  ,  et  de  labeur  administratif  de  l'autre, 
que  le   clergé  catholique  s'est  placé,  sans 
aucune    comparaison   possible ,    dans   les 
sciences  sacrées  ou  profanes,  comme  dans 
la  littérature  et  l'éloquence,  à  la  tête  de 
toutes  les  périodes  de  civilisation  moderne, 
et  beaucoup  plus  haut  que  toutes  les  écoles 
philosophiques  de  l'antiquité.  Depuis  qua- 
rante ans,  l'équilibre  des  forces  du  clergé  est 
rompu-,  il  administre  autant,  mais  il  pense 
moins j  on  lui  a  laissé  les  bras,  et  ôté  la 
tête  -,  les  foyers  ardens  et  lumineux  d'où  lui 
venait  la  science,  se  sont  éteints;  et  ce- 
pendant il  importe  autant ,  et  plus  que  ja- 
mais ,  que  le  catholicisme  soit  prêché  par 
des  bouches  d'or ,  et  que  destiné  à  diriger 
et  à  sanctifier  les  actions  des  hommes ,  il 
soit  toujours  au  -dessus  des  doctrines  hu- 
maines ,  comme  les  apôtres  étaient  au-des- 
sus des  subtiles  écoles  d'Asie,  comme  l'Evan- 
gile était  au-dessus  des  poètes  païens. 

L'Eglise  s'est  trouvée  dans  des  calamités 
bien  plus  accablantes,  à  des  époques  où 
elle  n'avait  encore  ,  ni  autant  d'expérience, 
ni  autant  de  gloire.  Deux  ou  trois  millions 

1^5-'  LIVRAISOIS. 


de  Barbares  sont  allés  se  briser  contre  la 
pierre  du  temple-,  et  quoique  les  philoso- 
phes modernes  aient  bien  aussi  leur  barr 
barie  intellectuelle  et  morale ,  ne  leur  fai- 
sons pas  l'honneur  de  les  croire  de  petits 
Attila  et  de  petits  Genseric.  L'Eglise  a  suffi 
à  l'Europe  en  désordre  -,  elle  suffira,  soyons- 
en  surs  à  l'Europe  régularisée  ;  elle ,  qui  a 
vaincu  l'ignorance,  ne  peut  pas  trouver 
une  ennemie  dans  la  civilisation. 

La  chose  importante  dans    tout   ceci^ 
c'est  de  trouver  un  moyen  qui  rende  ail 
clergé  le  point  d'appui  moral  qu'il  avait 
autrefois  dans  les  grandes  corporations  re- 
ligieuses; de  l'adosser  à  quelque  chose  de 
solide ,   qui  le  rende  fort  et  confiant.  Si  ^ 
lorsque  la  philosophie  du  siècle  ouvre  sa 
bouche  dédaigneuse  ,  et  laisse  tomber  sur 
le  Christianisme  des  paroles  de  commiséra- 
tion et  de  critique ,  il  y  avait  un  Thomas ,' 
un  Bernard,  un  Bonaventure,  qui  pussent 
dire  sou  fait  à  l'orgueil  de  la  science  mon- 
daine ,  il  est  hors  de  doute  que  le  clergé  des 
paroisses,  bon  et  vigilant  ouvrier  du  Sei- 
gneur ,  marcherait  plus  dispos  à  sa  tâche 5 
il  répondrait  à  l'impiété  par  de  bonnes  œu- 
vres ,  tandis  que  les  autres  répondraient 
par  de  bonnes  raisons.  Mais  si  la  chaire  se 
tait  quand  la  tribune  parle ,  ou  du  moins 
s'il  n'y  a  pas  dans  la  propagande  ecclésias- 
tique, autant  que  dans  la  propagande  ré- 
volutionnaire ,  unité  d'efforts ,    accord  et 
harmonie;  et  surtout,  si  le  curé  de  paroisse 
reste  comme  une  sentinelle  avancée,  sans 
un  corps  qui  le  soutienne,  et  sur  lequel  il 
puisse  se  replier  au  besoin ,  il  est  clair,  qu'à 
moins  d'une  foi  invincible ,  d'un  cœur  dé- 
voué et  d'une  science  éprouvée ,  l'œuvre 
évaagélique  peut  en  souffrir.  Tant  que  l'a- 
pôtre Pierre  fut  à  côté  du  Seigneur,  et  sen- 
tit son  ardeur  humaine  soutenue  par  Par- 
deur  divine,  Pierre  fut  grand,  Pierre  fut 
saint  ;  quand  les  scribes  et  les  pharisiens  eu- 
rent emmené  le  Maître,  le  disciple  aban- 
donné à  sa  nature  pécheresse,  douta  et  re- 
nia. Et  cependant,  qui  d'entre  nous  se  van- 
terait d'avoir  la  foi  de  Pierre? 

Dieu,  qui  bénit  les  petits  efforts  comme 
les  gra^nds ,  nous  sera  donc  témoin  du  peu 

U       " 


S58 


LA   DOMINICALE. 


que  nons  aurons  fait ,  pour  ramener  le 
clergé  à  la  hauteur  de  doctrine  où  le  te- 
naient les  anciennes  corporations.  L'intel- 
lifjence  est  comme  les  fluides  ,  elle  se  ni- 
velle. Si  nous  parvenons  à  rendre  facile 
l'étude  des  choses  ecclésiastiques  ,  à  indi- 
quer les  sources  qui  sont  à  la  portée  de 
tous,  et  à  puiser  directement  dacs  celles  où 
ia'atteindrait  que  le  petit  nombre,  il  nous 
semble  que  ce  sera  un  acheminement  vers 
un  développement  de  lumière  plus  consi- 
dérable. 

Au  premier  rang  des  études  du  Clergé 
doit  être  placée  l'histoire  du  Christianiï>rae. 
Celte  histoire  est  colossale  en  elle  -  même  -, 
©lie  se  mêle  à  tout;  à  la  conversion  des 
peuples,  à  la  politique,  aux  sciences  ,  aux 
arts,  à  l'architecture,  aux  lois,  à  la  poésie  -, 
chacune  de  ces  divisions  demanderait  le 
travail  d'un  homme  pendant  sa  vie  entière. 
Il  faut  donc  choisir  dans  cette  œuvre  im- 
mense-, prendre  une  face  grande  et  belle, 
assez  majestueuse  pour  faire  concevoir 
une  idée  exacte  de  l'édifice,  et  assez  bor- 
née ,  pour  que  le  regard  d'un  homme 
puisse  le  saisir  dans  toutes  ses  dimensions. 
De  tous  les  côtés  du  Christianisme ,  le  côté 
législatif  nous  a  paru  réunir  plus  spéciale- 
ment les  qualités  que  nous  cherchions j  il 
embrasse  la  doctrine  catholique  dans  tous 
ses  développemens,  et  l'accompagne  à  tra- 
vers les  siècles  ;  il  touche  aux  sommités  de 
toutes  les  grandes  questions  sociales  ,  et 
descend  à  toutes  les  pratiques  de  la  vie 
réelle  •,  il  comprend  les  conciles  qui  délibè- 
rent ,  les  papes  qui  ordonnent ,  les  rois  qui 
adhèrent,  les  Pères  qui  commentent,  et  les 
prêtres  qui  exécutent. 

La  jurisprudence  de  l'Eglise  commence 
avecl'Eglise  elle-même.  Après  la  disper- 
sion des  apôtres  ,  chacun  d'eux  va  annon- 
cer aux  peuples  la  bonne  nouvelle  avec  sa 
langue  de  feu*,  ils  se  servent  des  instructions 
directes  qu'ils  avaient  reçues  de  Jésus- 
Christ  lui  -  même  sur  diverses  matières,  et 
appliquent  l'Ancien  Testament,  dans  tout 
ce  qui  n'était  pas  contraire  à  la  doctrine 
du  l'ils  de  Dieu.  En  attendant,  les  Évan- 
eiles  §e  composent  j  et  saint  Paul  écrit,  à  di^ 


verses  Eglises  de  l'Asie  et  de  l'Europe ,  le 
admirables  et  divines  épîtres  où  sont  déve- 
loppés avec  tant  de  verve  ,  de  sagesse  et  de 
poésie,  les  préceptes  fondamentaux  de  la 
nouvelle  religion.  L'Évangile  ,  le  récit  des 
actes  des  apôtres  ,  et  leurs  épîtres ,  compo- 
sèrent ainsi  la  première  loi  écrite  des  chré- 
tiens, avec  tout  ce  que  le  texte  aposto- 
lique conservait  expressément  du  texte 
mosaïque.  Ce  corps  de  doctrine  cons- 
titua toute  la  législation  écrite  de  PÉ- 
glise  pendant  les  trois  premiers  siècles. 
Elle  était  encore  dans  la  naïveté  de  son 
néophytisme  ,  et  toute  l'ardeur  de  sa  foi  ; 
du  reste,  pleine  d'hommes  dévoués,  qui 
étaient  venus  à  elle  librement  ,  et  par 
la  persuasion,  et  qui  n'avaient  pas  l'idée 
de  marchander  avec  la  parole  des  évêques. 

Jusqu'au  commencement  du  quatrième 
siècle,  l'affiliation  toujours  croissante  des 
chrétiens,  avait  amené  des  questions  de 
grande  organisation  et  d'hiérarchie;  la 
persécution,  dont  la  puissanc-e  impériale 
avait  conslament  poursuivi  PEglise  ,  ne 
permettait  que  bien  rarement  et  bien  dif- 
ficilement la  réunion  générale  desministres 
catholiques  5  et  quand  des  difficultés  se 
présentèrent ,  qui  n'étaient  pas  d'une  trop 
grande  importance ,  elles  se  décidèrent 
par  le  presbyterion  de  chaque  ville ,  ou 
conseil  des  évêques  et  des  prêtres.  S'il  s'a- 
gissait d'une  haute  décision  à  prendre,  on 
appelait  à  la  délibération,  les  évêques  des 
villes  voisines,  on  les  soumettait  au  saint- 
siège,  et  le  christianisme  préludait  ainsi  à 
ces  immenses  assemblées  délibérantes ,  qui 
réunirent  plus  tard  toutes  les  lumières  et 
toutes  les  vertus  du  monde  civilisé. 

De  ces  petites  assemblées,  de  ces  conciles 
partiels  tenus  dans  l'ombre  pendant  les  trois 
premiers  siècles ,  il  est  resté  un  précieux 
monument  historique  :  ce  sont  les  Canong 
des  apôtres,  ainsi  nommés,  sans  doute? 
parce  qu'ils  furent  rédigés  sous  Finfluence 
des  traditions  apostoliques.  Un  les  trouve 
généralement  en  grec  et  en  latin  dans  le 
corps  de  droit  romain,  comme. du  reste 
dans  toutesles  compilations  ecclésiastiques, 
dans  le  détail  4esqueUes  nous  allons  eutr^Xt 


ÎLA   DOMimCALE. 


259 


Ces  canons  sont  respectables  à  plusieurs 
titres:  d'abord,  par  leur  conformité  avec 
l'esprit  et  la  lettre  de  l'Évangile-,  ensuite 
par  leur  antiquité.  Ils  sont  cités  dans  le 
concile  de  Nicée ,  tenu  en  325 ,  et  dans  les 
conciles  d'Antiorhe  et  de  Constantinople. 
Justinien  lui-même  les  mentionne  dans  sa 
Novelle  sixième;  Denis-le-Petit  les  inséra 
dans  la  collection  qu'il  fit  vers  5oo*,  et  les 
évêques  de  France  s'en  servirent  en  677  , 
sous  le  roi  Chilpéric  ,  dans  l'affaire  de 
l'évêque  Prétextât. Cependant  il  s'est  élevé 
des  doutes  contre  eux.  D'abord,  nous  de- 
Tons  dire  que  l'Eglise  latine  n'a  adopté  que 
les  cinquante  premiers  canons  de  la  collec- 
tion, qui  en  a  quatre-vingt-cinq;  ensuite  un 
prétendu  décret  du  pape  Gélase  l"^  déclare 
ces  canons  apocryphes,  et  Baluze  affirme 
que  la  grande  variété  des  anciens  exem- 
plaires a  pu  y  faire  introduire  quelque  in- 
terpolation. Mais  il  faut  s'en  rapporter  là- 
dessus  à  l'opinion  de  Léon  IX,  ou  du  car- 
dinal Humbert ,  son  légat,  rapportée  par 
Gratien,  et  à  celle  du  célèbre  légiste  An- 
toine-Augustin, archevêque  de  Tarragone, 
qui  la  confirme;  opinion  qui  va  à  dire  que 
les  cinquante  pretniers  canons  sont  authen- 
tiques, et  méritent  créance  sans  restriction. 
Grégoire  de  Tours  et  l'archevêque  Hinc- 
mar  témoignent  que  les  Canons  des  apôtres 
furent  reçus  un  peu  tard  en  France ,  mais 
qu'on  les  y  accueillit  avec  estime,  empres- 
sement et  respect.  Il  faut  se  défier  d'une 
autre  collection  ancienne ,  attribuée  faus- 
sement aux  apôtres  ou  au  pape  Saint- 
Clément  ,  et  qui  porte  le  titre  de  Constitu- 
tions apostoliques.  Elle  est  pleine  d'erreurs 
grossières  et  d'anachronismes  ,  est  infectée 
d'arianisme  ,  et  ne  mérite  aucune  considé- 
ration. Elle  n'a  jamais  été  reçue  par  l'É- 
glise latine. 

C'est  dès  le  commencement  du  quatrième 
siècle  que  les  sources  de  la  jurisprudence 
chrétienne  s'agrandirent.  Le  célèbre  édit 
de  Constantin,  qui  rendit  la  paix  à  l'Église, 
te  lojuin  3 10 ,  ouvrit  une  immense  carrière 
au  génie  politique  et  législatif  du  catholi- 
cisme. Le  premier  concile  œcuménique  de 
ï^icée,  tenu  en  325^  comme  nous  l'avons 


dit,  devint  la  règle  unique  de  la  discipline 
ecclésiastique  pour  toute  la  chrétienté,  à 
l'exception  de  quelques  ariens.  On  ajouta 
ensuite  aux  canons  du  concile  de  Nicée 
les  canons  des  conciles  précédens  et  sui- 
vans  ;  mais  il  y  eut  toujours  cette  dilBé- 
rence,  que  ceux  de  JVicée  furent  d'obliga- 
tion pour  l'Orient  comme  pour  l'Occident, 
et  que  les  autres  furent  acceptés  et  refusés 
par  diverses  églises.  Le  corps  des  canons 
s'augmenta  singulièrement  dans  l'église 
d'Orient.  Mais  occupons-nous  spéciale- 
ment de  l'Église  latine. 

Jusqu'au  pontificat  d'Innocent  I"" , 
parvenu  à  la  tiare  en  402 ,  l'Église  ro- 
maine ne  se  régla  que  d'après  les  canons 
du  concile  de  Nicée.  Ce  pontife,  dans  une 
de  ses  lettres ,  dit  qu'il  ne  faut  suivre  que 
ceux-là;  et  cependant  il  cite  dans  cette 
même  lettre  des  canons  du  concile  de  Sar- 
dique;  d'où  il  faut  nécessairement  con- 
clure qu'à  cette  époque,  l'église  romaine 
suivait  en  effet  exclusivement  le  concile 
de  Nicée,  mais  qu'il  s'était  glissé  dans  ses 
canons  des  extraits  du  concile  de  Sardique 
qu'on  n'avait  pas  aperçus.  Si  l'on  prend 
garde  au  défaut  de  critique  historique  de 
ce  temps ,  et  à  l'absence  d'une  typographie 
bien  réglée,  on  conçoit  facilement  ces 
sortes  d'erreurs.  On  en  verra  de  bien  plus 
grandes,  faites  par  des  hommes  dont  on 
ne  peut  pas  mettre  le  savoir  en  question , 
quand  nous  en  serons  aux  fausses décrétales 
d'Isidore  Mercator.  Il  se  fit  une  seconde 
addition  aux  canons  de  Nicée  ,  de  ceux 
de  Carthage,  sous  le  même  Innocent  P*^;  le 
pape  Zozime  y  ajouta  ceux  d'Ancyre ,  de 
Néocésarée  et  de  Gangres;  et  Saint-Léon 
y  réunit  les  lettres  d'Innocent  P'.  Il  faut 
remarquer  que  ce  sont  les  premières  décré- 
tales qui  aient  été  mises  au  rang  des  ca- 
nons. Les  lettres  des  papes  obtenaient  sans 
doute  considération  et  respect;  mais  elles 
ne  formaient  qu'une  autorité  facultative  , 
jusqu'à  ce  qu  elles  étaient  introduites  dans 
le  corps  public  des  lois,  c'est-à-dire  jus- 
qu'à ce  qu'elles  avaient  été  juridiquement 
ca^ionisées. 

Ceci  mérite  quelques  courtes  réflexionsj 


g()0  LA    DOMINICALE. 

à  cause  des  conséquences  histciïiques  qui  se 
rattachent  à  la  canonisation  des  lois. 
Avant  d'être  publiquement  sanctionnés  , 
les  rescrits  des  papes  étaient  tout  simple- 
ment déposés  aux  archives,  pour  servir  un 
jour  de  document  :  referehantur  in  scri- 
nia,'^  quand  venait  leur  élévation  à  une 
valeur  juridique,  referehantur  in  canones. 
C'est  sur  cette  différence  que  s'appuya 
l'archevêque  de  Reims  Hincmar,  pour 
s'opposer  aux  fausses  décrétales.  Il  est  sin- 
gulier qu'il  touchât  à  la  vérité  de  si  près , 
et  sans  en  avoir  la  moindre  idée. 

Du  reste,  le  code  romain  alla  se  grossis- 
sant pendant  le  cinquième  siècle  :  on  y 
ajouta  des  canons  des  conciles  de  Calcé- 
doine,  d'Ephèse,  d'Antioche^  de  Laodi- 
céej  on  y  joif>nit  encore  quelques  lettres 
de  saints  évéques  ,  des  décrétales ,  des  or- 
donnances des  empereurs  5  et  c'est  en  cet 
état  qjue  Denis-le-Petit  trouva  la  collection 
vers  l'année  5oo. 

Denis-le-Petit  entreprit  alors  sa  codi- 
fication ecclésiastique-,  elle  comprenait  les 
cinquante  premiers  canons  des  apôtres , 
dont  nous  avons  parlé ,  les  canons  du  con- 
cile de  Nicée,  et  toutesles  additions  qui  y 
avaient  été  faites ,  avec  les  décrétales  des 
papes,  depuis  saint  Sirice  jusqu'à  Anas- 
tase  II,  c'est-à-dire  depuis  385  jusqu'à  495. 
Cette  collection  servit  généralement  jus- 
qu'à la  fin  du  huitième  siècle. 

C'est  alors  qu'eut  lieu  en  Europe  la 
fraude  scientifique  la  plus  singulière  et  la 
plus  surprenante  qui  se  rencontre  dans 
l'histoire.  Un  moine  espagnol ,  nommé 
Isidore  Mcrcator,  publia  une  collection 
contenant  les  conciles  tenus  en  Grèce  ,  en 
Afrique,  en  Espagne,  en  France,  jusqu'à 
l'année  683.  Ce  recueil  est  précédé  d'une 
masse  de  décrétales  et  épîtres  des  papes, 
depuis  saint  Clément  jusqu'à  Zacharie  , 
en  762.  Or,  toutes  ces  épîtres  et  ces  dé- 
crétales sont  fabriquées ,  et  l'on  ne  s'est 
aperçu  et  convaincu  définitivement  de 
l'imposture  que  trois  siècles  plus  tard  ,  au 
concile  de  Bâle.  Ainsi  que  nous  l'avons  déjà 
dit,  il  n'y  avait  alors  aucune  critique  his- 
torique ,  et  aucun  de  ces  secours  aujour- 


d'hui si  simples,  pour  rectifier  de  pareilles 
erreurs.  Certainement  Alcuin,  Hincmar, 
et  tant  d'autres  étaient  gens  d'un  immense 
savoir;  et  cependant  ils  ne  soupçonnèrent 
même  pas  la  fausseté  des  décrétales  de  Mer- 
cator. 

Ce  fut  ,  d'après  Hinemar,  Riculphe, 
évêque  de  Mayence ,  qui  apporta  cette 
collection  d'Espagne  vers  l'année  790  ou 
800  ,  et  qui  en  répandit  diverses  copies.  Elle 
fut  reçue  avec  un  grand  enthousiasme , 
parce  que  dans  ce  temps-là,  on  croyait  que 
c'était  l'oeuvre  du  savant  et  saint  Isidore', 
archevêque  de  Séville  ,  mort  en  636.  Le 
cardinal  de  Cusa  fut  le  premier  qui,  près 
de  trois  siècles  après,  soupçonna  la  fraude  j 
et  une  fois  l'éveil  donné ,  l'erreur  fut  bien- 
tôt détruite.  Il  y  avait  pour  cela  des  ar- 
gumens  matériels  et  sans  réplique  :  ces 
lettres  des  papes  du  premier  siècle,  par 
exemple,  citaient  des  passages  de  la  Bible, 
de  la  traduction  dite  Vulgate,  de  saint 
Jérôme,  qui  n'était  pas  encore  né  deux 
cents  ans  plus  tard.  Le  douzième  siècle  qui 
fut  rempli  de  la  gloire  de  l'Église,  dispersa 
tous  ces  nuages,  et  de  ii5i  date  vérita- 
blement le  grand  corps  de  droit  ecclésias- 
tique ,  par  la  publication  du  décret  de 
Graticn,  moine  bénédictin,  profès  dans 
le  monastère  de  Bologne. 

{La  suite  au  prochain  Numéro,) 


LA  MADELEINE. 

Vous  avez  vu ,  n'est-ce  pas ,  en  face  de 
cette  place  consacrée  par  le  sang  royal 
d'un  martyr,  ce  temple  qui  s'élève  avec  ses 
sveltes  colonnes  ,  toutes  brodées  ,  toutes 
brillantes ,  toutes  gracieuses  d'architecture 
grecque?  C'est  à  quelques  pas  de  ce  lieu  que 
furent  jetés  les  restes  du  roi-martyr.  Dans 
l'ivresse  de  ses  triomphes ,  Napoléon  vou- 
lut faire  des  constructions  commencées  un 
temple  de  la  Gloire-,  aujourd'hui  c'est  un 
temple  chrétien  dédié  à  sainte  Madeleine. 

Lorsqu'à  cette  place  où  l'épouvantable 
forfait  fut  commis ,  de  noires  pensées  sont 


LA    DOMINICALE. 


261 


venues  en  foule  assaillir  votre  âme ,  et  la 
saisir  d'un  indicible  malaise  ,  n'avez-vous 
pas  ti'ouvé  que  ce  serait  bien  de  reposer  vos 
yeux  fatigués  de  l'aspect  de  lieux  témoins 
de  tant  crimes ,  par  Faspectd'un  lieu  rem- 
pli de  paix  et  de  calme  5  que  le  sanctuaire 
faisait  bien  en  face  de  l'échafaud ,  la  croix 
en  face  du  sanglant  couteau ,  le  repentir  en 
face  du  crime.  Ces  pensées-là  n'ont  pu  man- 
quer de  vous  venir,  par  une  soirée  du  21 
janvier,  lorsque  la  brise  glaciale  faisait  cra- 
quer la  cime  dépouillée  des  ormeaux,  et 
que  le  ciel  gris  semblait  couvert  comme  d'un 
linceul.  Un  temple  de  la  Gloire,  là^  à  cette 
place,  près  de  la  place  où  la  chaux  a  dévoré 
le  cadavre  sans  tête  d'un  roi  de  France?  Oh! 
ce  n'est  pas  là  qu'il  faut  qu'on  l'élève,  ce 
temple  !  Ne  voyez-vous  pas  qu'il  fait  mal , 
qu'il  déchire,  qu'il  raille  comme  une  in- 
sulte amère  ?  Un  monument  ne  peut  pas 
dire  à  un  peuple  :  Peuple,  sois  fier,  lève  la 
tête,  quand,  à  deux  pas  de  ce  monument, 
un  spectre  de  roi  se  dresse  tout  souillé  de 
sang,   et  lui  jette  la  honte,  la  honte  qui 
brûle  comme  une  flétrissure ,  comme  un 
fer  rouge ,  le  front  d'une  nation  régicide  ! 
Les    temples    de  la  Gloire  1    C'est  sur   les 
champs  de  batailles ,  à  la  place  où  dor- 
mient  les  légions   victorieuses  ,   qu'on  les 
élève.  Sur  le  flanc  déchiré  des  montagnes, 
où  le  sang  d'un  voyageur  a  coulé,  on  élève 
une  croix ,  et  le  pâtre  se  signe  au  lieu  re- 
douté.   Fera-t-on  moins  pour  un  roi  que 
pour  l'obscur  voyageur  ? 

Eh  bien!  c'est  à  propos  de  ce  temple, 
c'est  à  deux  jours  d'intervalle  du  sanglant 
anniversaire  qu'une  des  feuilles  de  la  capi- 
tale a  cru  pouvoir  sans  honte  fouiller  dans 
l'impur  fumier  du  siècle  passé  ,  et  venir 
nous  jeter  à  la  face,  à  nous,  de  ces  sales 
plaisanteries,  vieilles  de  la  déraison  de  je  ne 
sais  combien  de  siècles.  Croit-on  réveiller 
les  échos  endormis  de  la  maison  du  philo- 
sophe de  Feruey?  Elle  s'est  brisée  dans  sa 
main,  la  plume  pleine  de  fiel  de  cet 
homme.  Il  a  passé  comme  passeront  tous 
les  blasphémateurs ,  écrasés  par  la  force 
contre  laquelle  ils  essaient  de  lutter  avec 
Jeurs  mains  débiles. 


Nous  élevons  ,  disent-ils ,  un  autel  à  la 
prostitution.  —  Savez-vous  bien  que  no- 
tre religion  est  si  pure ,  à  nous  ,  que  ce  que 
vous  appelez  faiblesse  nous  l'appelons  crime, 
nous-,   que  notre   religion   est  si  chaste, 
qu'elle  proscrit  jusqu'au  regard,  jusqu'au 
désir,  jusqu'à  la  pensée?  Et  cela  vous  étonne 
de  voir  au  nombre  des  Saints  que  nous  vé- 
nérons, des  hommes  et  des  femmes  qui  fu- 
rent autrefois  célèbres  par  la  dépravation 
de  leurs  mœurs.  Pourquoi  donc?  C'est  que 
le  ciel  a  des  couronnes  d'immortalité  pour 
le  repentir,  comme  il  en  a  pour  la  vertu. 
JVous  n'avons  pas  écrit  sur  la  porte  de  nos 
temples,  comme  le  Dante  sur  la  porte  de 
son  enfer,  plus  d'espoir  !  —  Entrez,  qui  que 
vous  soyez!  Votre  âme 'est  rongée  par  le  re- 
mords de  quelque  crime  secret,  eh  bien! 
vous  trouverez  là  un  autel  pour  prier  à 
deux  genoux,   pour   pleurer-,    un  prêtre 
pour  vous  consoler,  pour  vous  absoudre,' 
pour  vous  faire  rentrer  dans  la  grande  fa- 
mille chrétienne  ;  car  la  croix  appelle  à 
ses  pieds  tous  les  hommes;  et  la  source  in- 
finie de  grâce  et  d'amour  à  laquelle  nous 
puisons,  déborde  comme  un  torrent  sur  le 
monde. 

Et  dites  si  cela  ne  fait  pas  peine  de  voir 
le  vide  affreux  que  laissent  dans  le  cœur 
toutes  ces  doctrines  athées  !  On  jette  à 
terre  la  conscience  de  l'homme-,  on  lui  ap- 
prend à  passer,  le  dédain  sur  les  lèvres,  de- 
vant les  objets  du  culte  de  ses  pères-,  on  le 
fait  se  rouler  d'abîme  en  abîme  -,  puis,  quand 
le  désespoir  est  venu  au  cœur  de  cet  homme; 
quand  au  moment  du  naufrage,  sa  main  dé- 
faillante cherche  un  appui ,  on  lui  dit  de 
mourir;  on  lui  jette  le  néant  comme  un 
espoir,  la  nuit  éternelle  comme  un  refuge. 
Que  venez-vous  nous  dire  de  la  dévotion 
inquisitioiuieUe  de  ïancien  régime  ,  de 
leur  es-de-cachet  au  service  de  la  sacristie; 
d'absurdeslégendes,  de  V idolâtrie  de  Rome , 
de  madame  LaVallière,deNinon;,  de  Cons- 
tantin? Pour  Dieu,  qu'est-ce  que  ce  chaos, 
à  propos  d'une  statue  de  Sainte  qu'on  élève 
dans  une  église? 

— Cet  te  église  ne  sera  pas,  comme  vous  le 
dites  ,  la,  métropole  des  mauvais  lieux* 


262 


LA    DOMINICALE. 


Mais  quelque  jour  peut-être,  lorsque  les 
chants  sacrés  retentiront  au  sanctuaire, 
lorsque  l'orgue  épandera  ses  flots  d'harmo- 
nie dans  la  Basilique,  lorsque  l'encens  s'é- 
chappera en  parfums  de  l'encensoir,  la 
fille  coupable,  la  fille  aux  lèvres  delà- 
quelle  remonte  du  cœur  la  lie  du  remords, 
la  fille  sans  avenir,  tremblante,  ira  frap- 
per le  marbre  de  sa  tète  coupable,  et  criera 
grâce  à  Jésus  -  Christ ,  comme  la  courti- 
sane de  Jérusalem. — Ne  trouvez- vous  pas 
que  la  Madeleine  soit  un  refuge  qui  vaille 
le  refuge  de  la  morgue?  Ses  dalles  san- 
glantes sont-elles  jalouses  du  cloître,  où 
s'achève  dans  les  larmes  et  sous  le  silice  une 
vie  commencée  dans  la  honte?  Arrière 
donc!  ne  dites  donc  pas  au  criminel  qu'il 
ne  peut  se  repentir-,  ne  l'arrachez  donc  pas 
de  l'autel  de  l'expiation,  ne  soyez  donc  pas 
atroces  dans  vos  doctrines-,  car  c'est  là  une 
atrocité,  une  sanglante  raillerie  de  l'homme 
et  de  sa  destinée.  Voulez-vous  qu'on  pousse 
le  coupable  du  pied ,  comme  la  bête  im- 
monde qu'on  trouve  sur  le  chemin? 

Un  mot  encore.  Vous  avez  cru  pouvoir 
faire  un  auguste  prélat  l'objet  de  vos  sar- 
casmes. Entre  vous  et  lui  qu'y  a-t-il,  si- 
non des  ruines?  Son  nom  vous  pèse-t-il, 
qu'il  accoure  toujours  au  bout  de  votre 
plume.  Ecoutez  I  Lorsque  votre  maître  du 
siècle  passé  venait  se  poser  face  à  face  d'une 
religion  vieille  de  dix-huit  siècles,  pour 
lutter  avec  elle;  lorsqu'il  disait  au  clergé 
de  la  France  •  Votre  autel,  je  le  renverse- 
rai-, j'écraserai  votre  Dieu,  moi!  c'était 
un  délire  cela,  une  rage-,  mais  ce  délire 
était  d'une  horrible  énergie-,  il  y  avait  de 
la  puissance  dans  ces  paroles  d'un  homme , 
car  la  hache  n'avait  pas  décimé  encore  ce 
clergé  de  la  France-,  c'était  un  colosse, 
dont  les  débris  n'avaient  pas  été  jetés  par 
le  monde.  Mais  vous  ,  enfans  perdus  dans 
les  traînards  de  la  grande  armée  philoso- 
phique ,  vous  vous  ébattez  comme  l'oi- 
seau de  proie  sur  des  ruines ,  et  vous  vous 
acharnez  sur  un  cadavre.  Le  moment  est 
bien  choisi  pour  jeter  l'insulte  au  pasteur  , 
quand  à  peine  il  a  où  reposer  la  tête,  quan  d 
iepeuple  a  hurlé  dans  son  palais  et  dansé  sur 


les  décombres. Courage!  il  y  a  delà  courtoisie 
dans  vos  attaques!  Croyez-vous  que  vos 
insultes  de  pygtnées  atteindront  cet  homme 
contre  lequel  deux  fois  le  flot  populaire 
est  venu  se  briser  sans  l'émouvoir.  Vous 
êtes  trop  bas,  et  lui  trop  haut  pour  cela. 
Il  ne  vous  restera  que  la  honte  de  vos  dia- 
tribes, la  honte  qui  se  colle  au  front  de 
qui  trempe  sa  plume  dans  la  boue  du 
ruisseau. 


JURISPRUDENCE. 

De  la  lécjislalîon  actuelle  dans  ses  rap- 
ports avec  r autorité  ecclésiastique j  avec 
le  culte  catholique  et  le  clergé. 

Le  but  que  nous  nous  proposons,  en  pu- 
bliant ce  recueil,  n'est  pas  seulement  d'of- 
frir un  organe  aux  opinions  religieuses,  et 
de  favoriser  de  tous  nos  efforts  ce  retour 
aux  idées  chrétiennes,  qui  est  manifeste- 
ment la  tendance  du  siècle  ;  nous  voulons 
de  plus  qu'il  soit,  pour  le  clergé  catholique, 
un  répertoire  de  tout  ce  qui  intéresse  di- 
rectement ou  indirectement  la  religion. 
Chaque  jour  nous  y  apportons  de  nouvelles 
améliorations;  plusieurs  nous  restent  en- 
core à  accomplir,  et  nous  y  travaillons  de 
toutes  nos  forces.  On  concevra  sans  peine 
qu'une  pareille  entreprise  n'ait  pas  atteint 
dès  le  premier  jour  toute  la  perfection  pos- 
sible ,  et  que ,  comme  toutes  les  choses 
humaines ,  elle  soit  soumise  à  la  loi  du 
progrès. 

Parmi  les  améliorations  que  nous  ap- 
porterons à  notre  œuvre ,  il  en  est  une  que 
nous  ne  pouvions  retarder  plus  long-temps, 
et  qui  nous  paraît  répondre  à  un  besoin 
généralement  senti  par  le  clergé  de  France. 
Nous  voulons  publier  dans  la  Dominicale 
une  exposition  courte  et  substantielle  de 
toutes  les  dispositions  de  lois,  de  tous  les 
réglemens  d'administration  civile  qui  se 
rapportant  directement  à  l'Eglise  et  à  l'au- 
torité ecclésiastique.  C'est  une  des  choses 
qu'il  importe  le  plus  au  clergé  de  con- 
naître ,  une  de  celles  dont  la  connaissance 
lui  est  le  plus  difficile  à  acquérir.  Les  règles 


LA   DOMINICALE, 


263 


de  notre  législation  sur  les  matières  ecclé- 
siastiques sont  éparses,  confondues,  en- 
fouies dans  les  débris  encore  existans  de 
ces  constitutions ,  de  ces  législations  inco- 
hérentes et  multiples  qui  ont  régné  tour 
à  tour  depuis  quarante  ans:  mélange  in- 
déchiffrable de  lois ,  de  réglemens ,  de  dé- 
crets impériaux,  d'ordonnances  royales, 
que  les  jurisconsultes  les  plus  laborieux, 
après  de  longues  années  d'études,  par- 
Tiennent  à  grand'peine  à  saisir  et  à  con- 
cilier. Nous  croirons  donc  avoir  fait  im 
grand  pas  dans  la  route  que  nous  voulons 
parcourir,  et  avoir  rendu  un  service  véri- 
table aux  hommes  qui  dévouent  tous  leurs 
momens  à  l'exercice  du  saint  ministère, 
si  nous  parvenons  à  rassembler  dans  un 
exposé  clair,  concis,  méthodique,  l'en- 
semble de  toutes  ces  dispositions. 

Pour  donner  un  premier  aperçu  de  notre 
îàchc  et  de  la  méthode  que  nous  suivrons 
dans  son  accomplissement,  nous  allons 
jeli^r  un  coup-d"ceil  sur  les  diverses  matières 
qu'elle  comprend ,  et  indiquer  l'ovdre  dans 
le((«.iel  nous  les  souuiettrous successivement 
à  notre  examen. 

iiu  considérant  attentivement  dans  la 
législation  fran<^aise  toutes  les  règles  qui 
touchent  aux  matières  ecclésiastiques ,  nous 
voyons  qu'elles  peuvent  être  ramenées  à 
trois  classes  distinct.^s,  par  les  sujets  aux- 
quels elles  se  rapportent.  Il  y  a  des  dispo- 
sitions qui  règlent  les  rapports  généraux 
de  la  France  avec  le  saint-  siège ,  ceux  de 
l'Etat  et  ceux  des  membres  du  clergé ,  les 
rapports  de  l'autorité  ecclésiastique  et  du 
clergé  dans  l'intérieur  du  royaume  avec 
l'autorité  civile ,  enfin  l'organisation  géné- 
rale de  l'Eglise  et  du  culte.  D'autres  dispo- 
sitions sont  relatives  à  l'exercice  du  culte 
extérieur,  et  régularisent  la  protection  et 
la  surveillance  de  l'autorité  séculière.  Une 
troisième  classe  de  dispositions  enfin  règle 
toute  la  partie  économique  et  d'intérêts 
matériels  du  droit  relatif  aux  matières  ec- 
clésiastiques. Dans  la  première  classe  se 
rangent,  comme  on  le  voit,  toutes  les 
règles  politiques ,  diplomatiques  ,  gouver- 
nementales du  droit  français  sur  les  ma- 


tières ecclésiastiques.  Nous  passerons  eu. 
revue  les  disposition?  de  la  Charte  ,  les  di- 
verses règles  désignées  sous  le  nom  général 
de  libertés  de  l'Eglise  gallicane ,  celles  qui 
sont  contenues  dans  les  concordats.  La 
seconde  classe  contient ,  indépendamment 
des  règles  générales  sur  l'exercice  du  culte, 
celles  qui  régissent  l'importante  matière 
des  appels  comme  d'abus.  La  troisième 
comprend  les  règles  relatives  aux  dépenses 
du  culte ,  aux  revenus  des  fabri([ues  et  des 
établissemens  religieux,  à  la  manière  de 
les  acquérir  et  de  les  posséder.  A  chacune 
de  ces  classes  correspondra  une  grande  di- 
vision de  notre  ouvrage,  divisée  elle-même 
en  plusieurs  parties.  En  un  mot,  pour  nous 
rendre  plus  clairs,  nous  examinerons  suc- 
cessivement l'Eglise  dans  sa  conslicutioa 
légale,  dans  l'exercice  <le  son  culte,  dans 
ses  intérêts  temporels. 

'Jelle  est  la  division  (fénérale  du  travail 
que  nous  annonçons ,  et  que  nous  publie- 
rons dans  une  série  d'articles  successifs.  Ea 
commençaut  Texamen  de  chacune  ^  -cœ 
divisions,  nous  indiquerons,  pour  'être 
ckiirs,  notre  plaii  secondaire.  Nous  ne  dost- 
aerous  pas  à  chacano  de  ces  trois  secstlooe 
générales ,  la  même  importance  «t  la  même 
étendue-,  comme  nous  désiions  surtout  que 
notre  travail  soit  pour  nos  lecteurs  d'utse 
utilité  positive  et  réelle,  nous  ae  nous^ppe- 
sentironspassur  les  deux  premières  parties, 
à  regard  desquelles  nous  nous  bornerons  le 
plus  souvent  à  exposer  brièvement  les  dis- 
positions de  la  loi.  Mais  quand  viendra  la 
troisième,  qui  présente  des  difficultés  plus 
réelles,  des  règles  plus  applicables,  des 
questions  d'un  intérêt  positif  et  de  chaque 
jour,  nous  nous  arrêterons  sur  chacune  des 
dispositions  législatives  ,  nous  explique- 
rons aussi  clairement  que  possible,  toutes 
les  difficultés  qu'elle  a  présentées,  toutes 
celles  qu'elle  peut  présenter  encore,  nous 
en  montrerons  le  vrai  ^f^  et  la  véritable 
portée  par  son  histoire,  par  ses  motifs,  par 
l'opinion  des  auteurs  qui  s'en  sont  occu- 
pée ,  par  la  jurisprudence  des  tribunaux,  et 
celle  des  conseils  administratifs.  Ce  sera  là, 
vraiment,  la  partie  essentielle  de  notre  tra- 


âa 


LA   DOMINICALE. 


Taîl ,  et  nos  lecteurs  y  trouveront  la  solu- 
tion des  difficultés  que  leur  font  rencontrer 
chaque  jour  leurs  rapports  forcés  avec  les 
pouvoirs  administratifs  et  les  particuliers. 

JVous  nous  sommes  entourés  de  toutes 
les  lumières  nécessaires  pour  accomplir  cette 
rude  tâche ,  aussi  bien  que  l'incertitude  de 
la  législation  et  le  défaut  d'ouvrages  de 
jurisprudence  sur  cette  matière  spéciale, 
peuvent  le  permettre  plus  qu'en  toute  autre 
matière,  cependant,  noussommes  exposés  à 
commettre  desomissions  et  des  erreurs.  Ceux 
de  nos  lecteurs  qui  se  seraient  occupés  de  ces 
questions,  nous  rendront  un  service  réel,  en 
nous  les  signalant.  Nous  voulons  faire  un 
ouvrage,  autant  que  possible  ,  pur  et  com- 
plet, et  nous  ne  saurions  réclamer  trop 
d'appuis. 

JVotre  travail  serait  incomplet  'si  nous 
nous  bornions  à  de?  divisions  de  pure 
théorie  :  c'est  pour  cela ,  comme  nous  l'a- 
vons dit ,  que  nous  traiterons  avec  soin 
toutes  les  questions  spéciales.  Mais  d'un  au- 
tre côté ,  nous  ne  pouvons  pas  prévoir 
toutes  les  questions  qui  naissent  chaque 
jour.  G'estpour  cela  que  quand  nous  aurons 
quitté  les  généralités  du  droit  public ,  et  à 
mesure  que  nous  avancerons,  nous  enga- 
gerons nos  lecteurs  à  nous  faire  part  de 
toutes  les  difficultés  qu'ils  éprouveront  sur 
les  matières  que  nous  aurons  traitées.  JVous 
prendrons  l'engagement  de  résoudre  toutes 
les  questions  qui  nous  seront  adressées, 
pourvu  qu'elles  soient  clairement  expli- 
quées ,  et  qu'elles  offrent  une  difficulté 
réelle,  et  d'un  intérêt  général.  Un  article 
spécial  sera  consacré  par  nous  à  des  inter- 
valles rapprochés,  à  la  solution  de  ces 
questions.  Nous  accueillerons  aussi  les  con- 
troverses sur  les  points  de  doctrine,  et  nous 
les  discuterons  sérieusement.  Par  ce  moyen, 
la  Dominicale  deviendra  un  recueil  com- 
plet de  jurisprudence  à  l'usage  du  clergé  et 
un  cabinet  de  cOhsultations  pour  toutes  les 
difficultés  juridiques  qui  peuvent  l'intéres- 
ser. Nous  puiserons  dans  les  recueils  judi- 
Jes  nouvelles  qui  se  ratta- 
ravail. 
ce  un  mot  en  terminant , 


de  l'esprit  dans  lequel  seront  rédigés  ce 
articles  sur  la  législation  française  en  ma- 
tière ecclésiastique ,  sous  quel  point  de  vue 
seront  résolues  les  difficultés  qu'elle  fait 
naître.  Nous  aurons  bien  souvent  l'occa- 
sion de  nous  plaindre  de  cette  législation, 
qui ,  en  général ,  a  été  rédigée  dans  un  es- 
prit de  réaction  et  d'injustice  contre  le 
clergé.  Toutefois  ,  nous  n'oublierons  pas  , 
que  pour  être  vraiment  utiles ,  dans  cette 
circonstance,  nous  devons  être,  avant  tout, 
jurisconsultes  ,  expliquant  une  législation 
existante,  quelque  mauvaise  qu'elle  puisse 
nous  paraître  d'ailleurs.  Nous  exposerons 
donc  la  loi  telle  qu'elle  est ,  sans  acception 
de  ce  qu'elle  a  de  favorable ,  ou  de  con- 
traire à  nos  opinions  et  à  nos  sympathies. 
Plus  tard,  quand  notre  influence  aura 
grandi  de  l'appui  de  tout  le  clergé  de 
France,  dont  la  faveur  nous  encourage 5 
quand  nous  pourrons  nous  dire  ,  de  son 
aveu ,  ses  représentans  ,  et  demander  à 
haute  voix,  en  son  nom ,  la  réforme  des 
parties  vicieuses  de  cette  législation  ,  l'a- 
brogation de  ce  qu'elle  a  d'injuste  et  d'im- 
moral ,  et  le  complément  de  ce  qu'elle  a  de 
sage  et  d'équitable,  nous  le  ferons  d'autant 
mieux,  et  avec  d'autant  plus  de  succès, 
que  nous  aurons  mieux  appris  à  la  connaî- 
tre. En  attendant ,  nous  devons  nous  bor- 
ner à  être  utiles  en  instruisant  le  clergé  de 
ses  droits ,  et  des  devoirs  qui  lui  sont  im- 
posés par  cette  loi  qu'il  doit  connaître  ,  ne 
fût-ce  que  pour  s'en  garantir.  Nous  ferons 
donc  plus  spécialement  de  l'exégèse  j  le 
temps  de  la  critique  viendra  plus  tard. 


LES  RELIGIONS  NOUVELLES. 

Ceci  est  le  second  chapitre  de  cette  sin- 
gulière histoire^  notre  second  chapitre  vau- 
dra le  premier,  pour  le  moins. 

Nous  avons  à  parler  de  deux  célèbres 
schismatiques  qui  se  sont  faits  évêques  de 
leur  propre  mouvement  :  à  savoir  Mon- 
seigneur Jean-François  Chatel  et  Monsei- 
gneur Jacques-Ferdinand  Auzou. 

La  biographie  de  Monseigneur  Chatel 


LA   DOMINICALE 


265 


est  couverte  de  nuages  à  sa  naissance.  Il  en 
est  des  premières  années  de  Jean-Francois 
Châtel  comme  des  premières  années  de 
Mahomet,  dont  on  ne  sait  absoluraentrien, 
sinon  que  Mahomet  était  chamelier.  Il 
faut  donc  se  passer  de  détails  sur  la  pre- 
mière jeunesse  de  notre  grand-prêtre,  et 
nous  contenter  de  quelques  conjectures  que 
nous  n'osons  pas  consigner  dans  une  histoire 
ausi sérieuse.  La  première  fois  que  Jean  Châ- 
tel parut  dans  le  monde,  ce  fut,  je  crois,  un 
an  avant  la  révolution  de  juillet.  La  doc- 
trine de  Jean  Châtel  consistait  à  dire 
qu'il  n'y  a  point  de  pape,  ou,  ce  qui  revient 
au  même  ,  que  tout  le  monde  est  pape 
dans  l'Eglise  ,  puis  à  bannir  la  langue 
latine  de  la  lithurgie  et  à  dire  Dominus 
vohiscum  en  français.  Les  méchantes  lan- 
gues, les  sceptiques  prétendent  que  Mon- 
seigneur Jean  François  Châtel  avait  bien 
ses  raisons  pour  dire  Dominus  vohiscum  en 
français. 

Quoi  qu'il  en  soit,  plusieurs  cuisinières 
et  quelques  portiers  de  bonne  maison,  es- 
prits-forts qui  avaient  lu  Voltaire,  trouvè- 
rent merveilleux  le  français  de   François 
Châtel.  Les  bonnes  gens   crièrent  au  mi- 
racle,  quand  Jean    François  leur  prouva 
que  le  mot  amen  voulait  dire  ainsi  soit-il  ! 
Ils  achetèrent  les  premiers  la  traduction  de 
Châtel;  ils  allèrent,  les  premiers,  àsa  messe, 
- —  car  Châtel  a  dit  la  messe  en  français.  La 
première   église  de  Châtel  fut  une  petite 
chambre  de  garçon  qu'il   avait  louée  à  un 
troisième  étage. La  cheminée  servait  d'autel, 
les    deux  flambeaux  tenaient  la  place  des 
cierges  ;  il  y  avait  un  calice,  et  là  quelques 
chrétiens  en   français  venaient  assister  sé- 
rieusement à  cette  grotesque  représentation 
des  Saints  Mystères.   0   profanation  plus 
grande  que  toutes  les  profanations!  ô  cré- 
dulité pire  que  l'incrédulité  !  ô  tristesse,  de 
voir  ce  prêtre  renégat  dire  la  messe  malgré 
Son  èvêque  et  défigurer  à  plaisir  les    pa- 
roles sacramentelles  !    Nous    avoQS   beau 
parler   en  plaisantant  de  ces  criminelles 
tentatives,  notre  âme  saigne  à  les  raconter, 
mais  heureusement  le  Châtel  a  fini  par  être 
plus  ridicule  qu'odieux,  et  l'Eglise  de  France 


s'est  consolée  en  voyant  à  quel  degré  de 
mépris     sont    tombées     et     les    traduc- 
tions françaises    de  Jean  François  Châtel. 
Sur  l'entrefaite,  vint  la   révolution  de 
juillet.  Tout  fut  brisé,    la  royauté  partit 
pour  l'exil,  l'Eglise  St.-Germain-l'Auxer- 
rois  fut  mise  en  lambeaux ,  l'archevêché 
fut  détruit,  la  rivière  épouvantée    roula 
dans  ses  flots  la  vieille  bibliothèque  de  l'ar- 
chevêque, unique  et  précieux  reste  de  tant 
de  livres  entassés  par  la  science  évangélique, 
échappés  par  miracle  à  gS  et  à  ses  fureurs. 
Eh  bien!  dans  cette  immense  désolation  de 
l'Eglise,   que  pensez -vous  que  fit  Châtel  ? 
Certes,  il  eut  là  ou  jamais  une  occasion 
grande  et  belle  de  se  repentir,  de  s'humi- 
lier, de  se  jeter  aux  pieds  de  son  archevê- 
que persécuté,  et  le  front  prosterné  dans  la 
poussière  ! 

Ainsi  n'a  pas  fait  Jean  Châtel.  Il  a 
pensé  queSt.-Germain  FAuxerrois  détruit, 
son  église  à  lui  pourrait  bien  descendre 
de  quelques  étages.  Aussitôt  voilà  Châtel 
qui  fait  un  journal.  Il  afliche  ce  journal 
sur  tous  les  murs  de  Paris.  C'est  que  Châtel 
supposait  qu'on  devient  pape,  comme  on 
devient  roi.  Ainsi,  au  milieu  d'une  révo- 
lution, Châtel  ne  pensa  qu'à  sa  messe  en 
français. 

Cependant  il  fallait  un  autre  temple  à 
Châtel;  sa  petite  boutique  au  troisième 
étage  ne  lui  convenait  plus:  il  sortit  donc 
pour  en  louer  une  autre.  Justement  le 
bazar  de  la  rue  Saint-Honoré  était  à  louer. 
Comme  il  n'y  avait  pas  grand  négoce  en 
ce  temps-là ,  ce  bazar  fut  loué  au  premier 
venu  et  sans  garantie.  Le  premier  venu  fut 
Jean  Châtel.  Il  loua  ce  bazar-,  il  y  établit 
sa  religion-,  il  y  porta  sa  messe  en  français,* 
il  le  fit  tendre  de  noir;  il  le  fit  allumer 
avec  des  bougies,  si  bien  qu'on  n'y  voyait 
pas  en  plein  jour.  Cela  fait,  Châtel  an- 
nonça sa  première  messe  comme  on  an- 
nonce un  spectacle.  On  y  courut  pour 
entendre  comment  Châtel  parlait  en 
français.  Chacun  prenait  son  billet  à  la 
porte:  il  y  avait  des  premières  et  des  se- 
condes loges;  il  y  avait  même  des  places 
réservées  dans  le  choeur  pour  ceux  qui 


^66 


LA    DOMINICALE. 


voulurent  voir  de  plus  près  Jean  Châtel. 
Quand  tout  le  monde  fut  placé ,  il  entra 
en  habits  sacerdotaux.  Un  gros  petit 
homme  de  soixante  ans  lui  servait  d'enfant- 
de-chœur,  et  son  français  se  croisait  avec 
le  français  de  Jean  Chàlel.  La  messe  fut 
très-longue.  Ce  français  séchante  difficile- 
ment et  péniblement.  On  ne  saurait  croire 
quel  triste  effet  cette  admirable  prose  du 
Dies  irœ  a  produit  travestie  dans  le  fran- 
çais de  Chàtel.  Les  hommes  de  goût  qui 
étaient  là  n'étaient  pas  moins  offensés  que 
les  chrétiens  qui  y  étaient  venus  pour  pro- 
tester au  moins  par  leur  préscn^-e  austère 
et  chagrine  contre  ce  scandale  public. 

Il  paraît  que  cette  Eglise  de  Jean-Fran- 
çois Chàtel  était  un  peu  trop  onéreuse 
pour  la  bourse  démette  communion  nais- 
sante. Chàtel  a  été  en  butte  à  une  race  de 
mécréans  qu'on  appelle  vulgairement  des 
huissiers.  Trouvant  donc  que  son  trimestre 
était  plus  rude  à  payer  au  bazar  de  la  rue 
Saint-Honoré  qu'à  son  troisième  étage , 
Chàlel  déménagea  une  seconde  fois  :  il  mit 
sur  le  dos  d'un  portefaix  son  piano ,  son 
bréviaire  en  français,  ses  billets  d'entrée 
et  son  comptoir,  et  il  alla  dans  tout  Paris, 
cherchant  une  Eglise  à  louer.  Personne  ne 
voulut  louer  sa  maison  à  Jean  Chàtel. 
D'abord ,  on  le  rocevait  poliment  sur  sa 
mine-,  mais  quand  il  fallait  dire  quelle 
était  sa  profession,  et  qu'on  ne  lui  sa- 
vait pas  d'autre  métier  que  de  dire  la 
messe  en  français,  on  refusait  de  le  loger. 
Il  courait  donc  grand  risque  de  rester 
dans  la  rue ,  et  d'être  arrêté  pour  vaga- 
bondage, quand  par  hasard,  M.  Mar- 
tin, celui  qui  apprivoise  des  tigres,  qui 
joue  avec  les  lions,  et  qui  montre  toutes 
sortes  de  bêtes  par  curiosité  ,  voyant 
M.  Châtel  dans  ce  grand  embarras,  lui 
proposa  de  le  loger  dans  sa  ménagerie  : 
non  pas  que  M.  Martin  voulût  montrer 
ou  apprivoiser  M.  Chàtel;  mais  M.  Martin 
allait  parcourir  la  province  avec  ses  bêtes, 
et  en  attendant  leur  retour,  M.  Martin 
proposait  sa  ménagerie  àson  confrère  Jean- 
Erançois  Chàtel. 

Vous  jugez  si  la  proposition  fut  accep- 


tée !  Aussitôt  M.  Châtel  transporte  son  piaoo 
et  son  comptoir  à  la  ménajjerie  de  Martin. 
Comme  il  avait  perdu  ses  billets  d'entrée 
en  chemin,  Martin  lui  prête  les  siens  par- 
dessus le  marché.  En  outre,  M.  Chàtel  fit 
retourner  l'enseigne  de  Martin,  de  sorte 
que,  d'un  côté  de  cette  enseigne ,  on  put 
lire  :  Eglise  catholique  et  française ,  et 
de  l'autre  côté:  Grande  Ménagerie  d'y^ni' 
maux  vivans. 

Mais  une  fois  dans  ce  nouveau  temple  , 
tout  encore  imprégné  de  cette  fade  odeur 
de  bêle  fauve  ,  M.  Châtel  se  mit  à  réfléchir. 
Il  jugea  sa  position  telle  qu'elle  était,  aban- 
donnée, précaire,  peu  en  argent  comptant, 
peu  en  crédit,  et  d'un  français  très-dou- 
teux. Comment  faire  pour  attirer  la  con- 
fiance des  chrétiens  en  français?  Voici 
comme  s'y  prit  M.  Chàtel. 

Il  imagina  de  se  faire ,  non  pas  le  sou- 
verain pontife  de  la  religion  catholique- 
française  ,  mais  au  moins  de  s'en  faire  l'é- 
v€que-primat.  Il  ne  songea  donc  plus  qu'à 
trouver  un  chapeau  d'évêque ,  et  un  évê- 
que  pour  placer  ce  chapeau  sur  sa  tête: 
mais  c'étaient  là  les  deux  grandes  difficul- 
tés. 

A  force  de  chercherj  il  découvrit,  rue 
Saint-Honoré ,  dans  la  boutique  d'un  épi- 
cier,  les  deux  choses  qu'il  cherchait ,  à  sa- 
voir :  un  évêque,  et  un  bonnet  d'évêque. 
Il  entra  donc  dans  la  boutique,  et  il  dit  à 
l'épicier  :  «  Vendez-moi  deux  pains  de  su- 
«  cre,  six  livres  de  café ,  une  livre  de  chan- 
((  délie  de  six ,  et  votre  bonnet  d'évêque.  » 

L'épicier  lui  dit  :  «  Voici  deux  pains  de 
«  sucre,  six  livres  de  café,  une  livre  de 
«  chandelle  qu'il  faut  payer  comptant. 
((  Par-dessus  le  marché ,  je  vous  donne 
«  mon  bonnet  d'évêque  :  pour  quoi  vous 
»  me  donnerez  ce  que  vous  voudrez,  et 
((  quand  vous  voudrez.  » 

Il  faut  vous  dire  que  l'épicier  avait  ét^ 
évêque  du  temps  de  la  terreur ,  qxiand  les 
saints  évêques  de  la  France  étaient  égor- 
gés ou  déportés  en  exil. 

L'épicier  alla  donc  chercher  son  bonnet 
d'évêque.  M.  €hâtel  lui  dit  :  «  Mettez  -  le 
«  sur  ma  tête  »  L'épicier  mit  le  bonnet  sur 


LA    DOMINICALE. 

la  tête  de  Chatel.  Châtel  salua  l'épicier 
et  il  emporta  le  bonnet  -,  mais  il  faut  être 
juste,  il  n'emporta  pas  les  deux  pains  de 
sucre,  les  six' livres  de  café ,  non  plus  que 
les  chandelles. 

Voilà  comment ,  de  ce  jour ,  Jean  Châtel 
devint  tout  à  coup  monseigneur  Jean-Fran- 
çois Châtel ,  grâce  à  la  bonhomie  de  l'épi- 
cier. 

Qui  le  croirait?  ce  nouveau  titre  ,  ce 
nouveau  chapeau  de  Châtel  ne  lui  portè- 
rent guère  profit.  Personne  ne  venait  à  son 
français  ;  à  son  catéchisme  ,  personne  ; 
à  ses  sermons,  personne  !  On  passait  bien, 
il  est  vrai  ,  devant  son  église  -,  mais 
quand  on  voyait  que  l'enseigne  était  sens- 
dessus-dessous  ,  et  que  les  vraies  bêtes  du 
logis  étaient  absentes ,  on  passait  outre  :  si 
bien  que  Châtel  se  morfondit,  et  qu'un 
beau  jour ,  les  huissiers  revinrent ,  signi- 
fiant leur  français  au  français  de  Jean  Châ- 
tel. Jean  Chatel  eut  beau  dire  :  IVous  vous 
prions  ,  rien  n'y  fit  •,  c'est  comme  s'il  eût 
dit  aux  huissiers:  Orenius!  Il  fallut  dé- 
guerpir de  nouveau.  Hélas!  la  religion 
française  allait  toujours  de  mal  en  pis. 
Elle  était  tombée  d'un  bazar  dans  une  mé- 
nagerie j  de  la  ménagerie  elle  tombe  dans 
une  écurie,  dans  l'écurie  des  Dames-Blan- 
ches ,  où  Jean  Chatel  fit  écrire  son  éter- 
nelle inscription.  Eglise  Catholique- Fran- 
çaise. 

Telles  sont  les  infortunes  principales  de 
monseigneur  Jean  -  François  Châtel.  A 
l'heure  qu'il  est ,  il  n'a  plus  même  son  écu- 
rie. Les  chevaux  des  Dames -Blanches  ont 
remplacé  les  fidèles  de  Jean- François ,  et  à 
la  place  de  son  français ,  on  n'entend  plus 
que  le  français  des  palefreniers.  Le  piano  de 
Châtel  a  été  vendu, son  comptoir,  (meuble 
inutile  I  )  aussi  vendu.  Châtel  n'a  plus 
même  une  écurie  où  réciter  ses  psaumes  en 
français.  Il  est  remonté  à  son  troisième 
étage,  d'où  il  n'aurait  jamais  dû  sortir. 

L'ingratitude  de  son  compère  Auzou  a 
été  un  des  plus  grands  chagrins  de  monsei- 
gneur Jean  Chatel.  Ce  digne  Auzou  fat  ren- 
contré un  jour  par  monseigneur  à  la  porte 


26r 

de  sa  ménagerie.  Auzou  était  sans  place-,  il 
sortait,  dit-on,  de  chez  mdaame  Saqui, 
où  il  dansait  passablement  bien  sur  la  corde. 
Châtel ,  le  voyant  si  triste  ,  en  prit  pitié. 
D'abord  il  lui  donna  la  place  de  son  gros 
petit  clerc  de  soixante  ans,  qui  ne  voulait 
plus  servir  faute  de  gages.  Ensuite  il  lui 
apprit  son  français,  que  M.  Auzou  savait 
déjà  par  ouï-dire,  langue  peu  difficile,  dont 
il  avait  appris  le  fond  en  deux  ans  sur  la 
corde  sans  balancier.  Peu  à  peu  monsei- 
gneur Châtel  voyant  son  catéciiumène  si 
intelligent  et  si  docile ,  l'éleva  à  la  prêtrise 
en  français.  Mais  voyez  l'ingratitude!  A 
peine  maître  Auzou  est-il  fait  prêtre  par  la 
bonté  de  monseigneur  Châtel,  cfue  voilà 
l'homme  qui  se  révolte  contre  son  primat 
des  Gaules:  il  s'en  va  un  beau  soir,  em- 
portant le  botmet  d'évêque  de  Châtel,  et 
avec  le  bonnet  d'évêque  févêché  de  Châ- 
tel ;  action  d'autant  moms  condamnable 
en  elle-même  que  maître  Auzou  en  avait 
obtenu  la  permission  de  l'épicier,  principal 
propriétaire  du  bonnet. 

Ainsi  fait  évêque  ,  monseigenr  Auzou  à 
éleva  autel  contre  autel,  patois  contre  pa- 
tois. Seulement  comme  il  était  délicat,  il 
laissa  Paris  à  monseigneur  Châtel,  et  il  alla 
se  faire  monseigneuriser  au  village ,  à  Cli- 
chy-la-Garenne. 

Cet  Auzou  est  encore  plus  hardi  que  son 
maître.  Son  maître  s'est  contenté ,  jusqu'à 
présent,  de  louer  des  chapelles,  et  de  faire 
une  église  d'un  bazar ,  d'une  ménagerie , 
d'une  écurie,  ou  qui  pis  est,  de  sa  chambre 
à  coucher.  Auzou  a  mieux  fait:  il  a  chassé 
de  son  presbytère  et  de  son  église  le  vieux 
curé  de  Clichy-la-Garenne  ;  il  s'est  mis  à 
la  place  de  cet  homme  vénérable-,  il  a 
ameuté  tout  le  village:  il  a  fallu  la  force 
armée  pour  enlever  Auzou  à  cette  église 
qui  ne  lui  appartenait  pas. 

Voilà  comment  ces  tentatives  ridicules 
ne  laissent  pas  d'avoir  leur  côté  affligeant^ 
voilà  comment  même ,  en  riant  de  ces  ex- 
travagances, on  ne  peut  s'empêcher  de  re- 
connaître combien  sont  coupables  des 
homuies  comme  Châtel,  qui,  nourris  dans 
le  sein  de  l'Église ,  se  livrent  à  ce  vagabon- 


268 

dage  désordonné  d'opinîons  et  de  systèmes: 
malheureux  qui  frappent  leur  mère  persé- 
cutée ,  et  qui  jettent  la  première  pierre  à 
leur  évêque  !  Mais  ne  changeons  pas  la  na- 
ture de  cet  article;  et  d'ailleurs,  qui  nous 
empêche,  même  en  plaisantant,  de  dire 
une  partie  de  notre  pensée  à  ce  sujet? 

Kous  continuerons  en  temps  etlieu  cette 
burlesque  histoire  des  religions  nouvelles. 
Déjà  plusieurs  murmures  se  sont  fait  enten- 
dre 5  mais,  en  fait  de  réclamations,  nous 
n'avons  reçu  que  la  réclamation  du  grand- 
maître  de  l'ordre  du  Temple.  Comme  nous 
ne  l'avions  pas  nommé  dans  notre  premier 
article,  ne  sachant  pas  son  nom,  nous  ne 
le  nommerons  pas  dans  le  second.  Dureste, 
nous  faisons  droit  à  cette  réclamation, 
comme  Fa  fait  un  autre  jourual.  Nous 
nous'  sommes  trompés  quand  nous 
avons  dit  que  le  grand-maître  des  Tem- 
pliers était  un  pédicure.  Le  grand- 
maître  des  Templiers  est  un  médecin,  et 
même  un  médecin  habile  Voilà  toute 
la  réclamation.  Après  cela,  parce  que  le 
chef  des  Templiers  est  un  médecin,  et  non 
pas  nn  pédicure ,  est-ce  à  dire  que  la  reli- 
gion des  Templiers  marchera  d'un  pas  plus 
rapide ,  ou  qu'elle  en  sera  mieux  portante? 
C'est  là  une  de  ces  importantes  questions 
que  nous  n'osons  pas  décider. 


LA   DOMIKICALE . 


HYGIENE. 

Considérations  religieuses  sur  Thygilne. 

[^( Premier  article,) 

Il  faut  en  vérité  que  le  sentiment  chré- 
tien soit  bien  puissant  dans  le  cœur  des 
hommes,  pour  qu'il  les  fasse  agir  si  souvent 
à  l'cncoutre  de  leurs  habitudes  et  de 
leurs  entraînemens.  Le  chrétien ,  comme 
tout  autre  ,  n'est  -  il  pas  soumis  à 
cette  impulsion  de  notre  nature  ,  qui  nous 
fait  tout  rapporter  à  nous-mêmes  par  l'é- 
goïsme  d'une  volonté  pervertie?  Ne  porte- 
t-il  pas  en  lui  ces  penchans  qui  demandent 
à  l'univers  entier  des  sacrifices  pour  son 


bonheur?  Et  pourtant ,  c'est  lui,  c'est  tou- 
jours lui ,  le  chrétien,  que  vous  voyez  le  i    séparées  un  moment,  que  pour  être  réunies 


plus  empressé  à  porter  au  pauvre  qui  souffre 
les  soulagemens  qu'il  a  quelquefois  recueillis 
à  grand'peine  de  la  main  à  demi -bienfai- 
sante des  riches.  Oh  !  c'est  que  le  sentiment 
de  la  charité  est  là,  qui  le  pousse  à  l'ac- 
complissement de  la  grande  œuvre  du 
Chriitianisme.  Vous  la- savez,  cette  œu- 
vre sainte  et  civilisatrice.  L'égalité  du 
bonheur,  voilà  la  tendance  universelle 
et  constante  de  la  religion  catholique-,  et 
pour  arriver  à  son  but ,  elle  veut  bien  peu 
de  chose  :  arracher  quelques  privations 
aux  heureux  seulement,  pour  donner  quel- 
ques jouissances  aux  malheureux.  C'est 
ainsi  que  la  religion  entend  surtout  réta- 
blir l'équilibre  de  la  vie  sociale  rompu  dès 
l'origine  du  monde. 

]\Iais  pourquoi  donc  tous  ces  moyens  de 
réparer  le  désordre  apporté  par  le  péché 
au  milieu  de  nous,  si  ce  n'est  dans  la  vue 
de  notre  conservation  propre,  et  celle  de 
nos  semblables?  L'homme  n'a  guère  de  de- 
voir plus  important  à  remplir  sur  la  terre, 
que  celui  de  résister  au  penchant  qui  l'en- 
traîne incessamment  à  sa  destruction.  Dieu 
lui  a  tracé  la  carrière  de  sa  vie,  afin  qu'il  la 
parcoure  selon  les  desseins  mêmes  de  sa  di- 
vine providence.  La  vie  lui  a  été  donnée  en 
usufruit  avec  ses  règles  ,  ses  conditions ,  ses 
lois  nécessaires-,  et  les  trois  ordres  de  de- 
voirs qui  nous  ont  été  imposés ,  bien  que 
relatifs  à  des  objets  différens,  ont  toujours 
pour  dernière  fin ,  la  vie ,  dont  l'éternité 
est  la  plénitude  et  la  consommation.  Nous 
n'en  pouvons  douter,  Dieu  condamnerait 
lesacrifice  que  nous  ferions  de  notre  vie,  par 
des  privations  auxquelles  une  ignorance 
volontaire  et  coupable  ôterait  toute  va- 
leur morale.  Il  nous  a  prescrit  lui-même 
les  lois  de  notre  conservation  :  et  puisque 
le  prêtre  est  le  ministre  de  ses  volontés,  il 
ne  lui  est  pas  permis  de  les  ignorer  ;  car  le 
prêtre  doit  enseigner  tout  le  bien  que  Dieu 
a  révélé  aux  hommes.  Or ,  le  bien ,  c'est  la 
vie  ;  le  mal ,  c'est  la  mort ,  au  moral  comme 
au  physique.  Ne  nous  étonnons  point  de 
rencontrer  un  lien  si  intime  entre  les  deux 
natures  de  l'homme  :  elles  ne  se  trouvent 


LA    DOMINICALE. 


^69 


un  jour  dans  les  nouveaux  rapports  d'une 
éternelle  durée. 

Il  est  une  religion  du  corps,  comme  il 
en  est  une  de  l'âme.  Toutes  deux  viennent 
du  ciel.  Mais  Fliomme,  à  sa  chute,  sentit 
aussitôt  s'affaiblir  en  lui  cette  intelligence 
pure  et  sublime  qui  ,  en  le  rendant  image 
vraie  de  son  Créateur,  lui  faisait  compren- 
dre et  accomplir  avec  amour  les  devoirs  de 
l'une  et  de  l'autre.  En  ajoutant  le  péché  au 
péché  ,  il  eut  bientôt  violé  toutes  les  con- 
ditions de  son  existence  mortelle  et  de  sa 
vie  immortelle.  C'en  était  fait  du  genre  hu- 
main, si  Dieu  ne  lui  eut  accordé  une  nou- 
velle manifestation  de  lui  -  même,  pour 
lui  renouveler  ses  commandemens  ,  ayant 
égard  toutefois  aux  besoins  toujours  plus 
nombreux  ,  et  toujours  croissans  de  sa  fai- 
blesse. Certes,  nous  devons  être  pénétrés 
d'une  bien  vive  et  profonde  admiration  en 
voyant  dans  leslivres  sacrés  ces  règles  si  mul- 
tipliées ,  ces  longs  détails  des  soins  à  l'aide 
desquels  nous  pouvons  maintenir  en  nous 
une  vie  devenue  de  plus  en  plus   rapide 
et  chancelante.  Avec  quelle  heureuse  pro- 
fusion elles  nous  sont  jetées,  ces  règles  de 
conservation  et  de  développement  de  nos 
organes,  dans  le  cercle.de  leur  activité*, 
depuis  la  naissance  jusqu'à  la  mort  !  Nous 
autres  hommes  des  dernières  générations;, 
nous  les  avons  tant  oubliés  ,  tant  violés  , 
ces  commandemens  du  ciel ,  que  nous  som- 
mes forcés  deremonter  aux  premières  épo- 
ques de  la  seconde  révélation ,  pour  ren- 
contrer ces  vigueurs  organiques  et  ces  lon- 
gévités des  anciens  temps.  Ni  la  science,  ni 
les  vaines  spéculations  de  l'esprit  humain, 
ne    nous  les   rendront.  Une  entière  sou- 
mission aux  dogmes  et  à  la  discipline  de 
l'Eglise  chrétienne  ,  peut  seule  les  ramener 
de  temps  en  temps  parmi  nous. 

Tout  ce  que  Dieu  prescrivit  au  peuple  de 
sa  prédilection  pour  le  salut  du  corps,  c'est-à- 
dire  pour  la  paisible  jouissance  de  la  santé 
et  de  la  vie,  est  encore  vrai  aujourd'hui,  et 
sera  vrai  dans  tous  les  temps  et  dans  tous  les 
lieux.  La  rigoureuse  obéissance  aux  lois  de 
Moïse  et  de  l'Evangile, dans  ce  qui  concerne 
les  habitudes  de  la  vie  physiologique  ou  ma- 


térielle, produira  partout  et  constamment 
le  bien-être  intime  de  l'organisation  hu- 
maine dans  chacune  de  ses  parties ,  dont 
l'ensemble  forme  un  tout  si  merveilleux  de 
perfection  et  d'unité.  C'est  en  pénétrant 
ainsi  toutes  les  conséquences  des  préceptes 
du  Christianisme,  qu'on  arrive  à  recon- 
naître et  à  découvrir  toute  l'étendue  de 
ces  profondes  paroles  de  Montesquieu  : 
«  Chose  admirable!  La  religion  chrétienne 
»  qui  ne  semble  avoir  d'objet  que  la  félicité 
»  de  l'autre  vie,  fait  encore  notre  bonheur 
»  en  celle-ci.  » 

Il  nous  est  facile  de  saisir  dans  l'état  pré- 
sent des  progrès   scientifiques  les  rapports 
qui  existent    entre  les  lois  de  la  conser- 
vation de  la  vie  et  de  la  santé,  et  la  reli- 
gion; rapports  de  vérité,  de  nécessité,  qui 
ne  font,  pour  ainsi  dire  ,  qu'une  seule  et 
même  science,  de  deux  sciences  tout-à-fait 
incomplètes,  si  on  les  considère  isolément. 
La  religion  n'est  point  exclusivement   spi- 
rituelle ,    puisqu'elle  s'adresse  ici -bas  à 
l'homme  qui  est  en  même  temps  esprit  et 
matière.  Elle  est  (qu'on  me  passe  ces  expres- 
sions)physiologique, et  hygiénique  en  même 
temps    que   dogmatique    et    morale-,    car 
elle  est  la  règle  de  tout  bien  pourla  vie  pré- 
sente comme  pour  la  vie  future.  Le  bien 
de  notre  organisation,  c'est  la  santé  qu'on 
a  si  justement  encore  appelé  la  sagesse  des 
fonctions  de    la  vie.  Nous  voyons  donc 
que  le  Christianisme   embrasse    tous  les 
devoirs ,    depuis  ceux  qui  intéressent  le 
salut  de  l'àme  ,  jusqu'à  ceux  qui  se  rap- 
portent   d'une    manière    spéciale ,    à    la 
satisfaction   intime   de    nos    organes  ,    à 
la  santé  et  à  sonmaintien  assuré.  Ainsi,  le 
prêtre,  dont  la  haute  prérogative  le  rend  le 
dispensateur  de  la  science  des  devoirs,  ala 
mission  expresse  d'enseigner  ceux  du  corps 
conune  ceux  de  l'âme  :  car  ces  deux  parties 
de  notre  être  sont  solidaires  l'une  de  l'autre, 
dans  tous  les  actes  de  notre  existence.  Mais 
en  les  enseignant ,  il  doit  les  imposer  à  la 
conscience  au  nom  de  Dieu.  La  conscience 
sans  Dieu  nous  fait  bien  vite  sentir  l'im- 
puissance de  ses  efforts.  L'entraînement  de 
la  jeunesse  à  des  plaisirs  qui  dessèchent  en 


âro 


1.A    DOMINICALE. 


tin  moment  les  sources  intimes  de  la  vie 
et  l'absorbent  tout  entière,  est  pour  nous 
une  juste  mais  triste  mesure  de  la  seule 
force  de  la  volonté  humaine.  Combien  ont 
été  stériles  les  travaux  des  savans  qui  ont 
longuement  disserté  sur  les  règles  hygiéni- 
ques, sans  les  appuyer  de  cette  sanction 
religieuse  qui  pouvait  seuleleur  donner  une 
influence  certaine  et  durable.  Il  n'y  a  que 
le  prêtre,  d'ailleurs,  qui  puisse  rendre  cet 
enseignement  populaire.  Que  le  prêtre  s'em- 
pare donc  de  l'hygiène  :  cette  science  lui 
appartient.  Elle  est  un  des  moyens  les 
plus  puissans  de  la  charité  chrétienne.  Le 
clergé  catholique  du  moyen -âge  comprit 
profondément  cette  importante  vérité.  Il 
ne  se  contenta  pas  de  léguer,  par  son  infati- 
guablezèle,  le  passé  et  le  présenta  l'avenir, 
en  conservant  le  précieux  dépôt  des  sciences 
humaines.  Par  ses  immenses  travaux,  il 
sut  bien  encore  assainir  et  fertiliser  ces 
terres  insalubres  et  abandonnées,  si  saines, 
si  fertiles,  et  si  peuplées  aujourd'hui.  Sou- 
vent il  les  cultivade  ses  popresmains,  non 
point  pour  lui-même  ,  mais  pour  l'im- 
mense famille  des  pauvres  et  des  esclaves. 
Il  possédait  de  vastes  domaines,  dont  les 
fruits  étaient  offerts  à  tous  les  besoins,  in- 
nom  brables  alors.  l^Iaintenant  de  tous  ces 
biens,  que  reste-t-il  au  clergé  de  notre 
époque?  Rien. 

Mais  ,  nous  le  disons  ici  avec  or- 
gueil, il  a  conservé  toute  cette  activité 
religieuse ,  la  seule  féconde  pour  le  bon- 
heur et  les  progrès  de  l'humanité.  Au 
prêtre  catholique  est  encore  exclusivement 
réservé,  malgré  la  haineuse  ingratitude 
dont  il  est  poursuivi  de  nos  jours , 
de  rendre  à  la  vie  des  populations  entières 
que  l'avidité  fait  périr  lentement  dans  les 
réduits  infects  de  l'industrie.  Comme  il 
sut  apaiser  autrefois  la  violence  (-n  maître 
envers  l'esclave,  enrenlermant  par  la  di- 
vine influence  de  sa  parole  la  force  ma- 
térielle dilBs  les  justes  bornes  du  comman- 
dement, de  même  il  saura  calmer  parmi 
nous  l'ardeur  de  Tégoïsme  et  de  l'intérêt , 
en  protégeant  de  l'autorité  de  Dieu  tous 
les  hommes  condamnés  aux  travaux  du 


I 


luxe,  par  une  déplorable  nécessité.  Il  sera 
de  nouveau  appelé  le  bienfaiteur  du  genre 
humain  par  ces  peuples  de  manœuvres  , 
d'ouvriers ,  qui  s'épuisent  de  fatigue  et  de 
malaise  dans  ces  ateliers,  dont  la  délétère 
atmosphère  devient  de  plus  en  plus 
destructive  par  la  prolongation  des  tra- 
vaux. Depuis  long-temps  déjà  l'ouvrier 
a  perdu  le  repos  doublement  salutaire  du 
dimanche  :  il  l'a  vendu  pour  quelque  ar- 
gent, ou  bien  ill'a  échangé  contre  une  mor- 
telle débauche  ou  une  oisiveté  coupable. 

Cette  première  infraction  à  la  loi  reli- 
gieuse lui  a  bientôt  après  enlevé  jusqu'aux 
heures  de  son  sommeil.  Eh  bien  !  le  prêtre 
lui  rendra  tout,  repos,  sommeil,  santé, 
en  l'arrachant  à  ce  nouvel  esclavage  par 
la  puissance  de  la  charité.  La  charité  est 
l'âme  de  toute  civilisation.  Elle  pousse 
pour  ainsi  dire  malgré  elles,  et  àleur  insu, 
les  sociétés  à  cette  perfection. 

Elle  sera  grande,  généreuse,  l'entreprise 
du  prêtre  qui  apprendra  aux  hommes  à 
développer  en  eux  la  vie  morale  et  la  vie 
organique,  d'après  l'admirable  ensemble 
des  lois  et  de  conseils  de  la  religion.  Le 
Christianisme  en  a,  des  règles,  pour  tous 
les  âges.  Quand  il  répand  sur  l'homme  la 
grâce  de  ses  sacremens ,  ce  n'est  que  pour 
lui  commander  des  devoirs  de  salut  et  de 
conservation.  Il  règle  tous  les  senti  mens  , 
tous  les  mouvemens  de  nos  cœurs.  Il  ne  les 
exalte  jamais  que  dans  le  but  de  la  perfec- 
tion, à  laquelle  il  nous  appelle  et  nous  des- 
tine. Aussi  voyez  celui  qui  suit  sa  voie 
et  qui  écoute  sa  parole  :  comme  il  se 
rapproche  de  plus  en  plus  des  condi- 
tions de  la  vie  de  l'homme  tel  qu'il 
était  avant  la  désobéissance  à  Dieu.  Il 
n'est  pas  jusqu'au  plus  simple  de  ses  con- 
seils qui  ne  tende  à  nous  ramener  à  cetétat 
primitif  de  félicité.  La  philosophie  chré- 
tienne seule  comprend  le  développement 
de  l'homme  aussi  parfait  que  possible  dans 
l'état  actuel  de  sa  nature.  Ce  sont  les  lois 
de  ce  développement ,  sous  le  rapport  de 
l'organisation  et  de  son  activité,  que  nous 
nous  proposons  de  développer  dans  une 
série  d'articles  proportionnés  à  riinpoi:<* 


LA    DOMINTCALE. 


271 


tance  qu'un  tel  sujet  peut  offrir  pour  fie 
bonheur  même  de  notre  existence  sociale. 
L'hygiène  sera  donc  la  tâche  que  nous 
essaierons  de  remplir  en  la  rapportant  à  sa 
Teritable  origine,  la  religion.  Comme  toutes 
les  autres  sciences,  elle  est  divine  dans  ses 
principes  5  mais  plus  qu'aucune  d'elles , 
elle  est  chrétienne  dans  son  application. 
Nous  démontrerons  cette  vérité,  et  nous 
appuierons  nos  opinions  de  l'autorité  des 
livres  sacrés  plutôt  que  de  celle  des  savans, 
dont  l'expérience  est  bien  faible  si  on  vient 
à  la  mettre  en  balance  avec  la  parole  de 
Dieu.  Cependant  l'expérience,  quand  elle 
n'est  point  altérée  par  les  préventions  et  la 
vanité  des  hommes ,  n'est  point  à  dédai- 
gner; elle  n'est  alors  que  le  langage  fidèle, 
une  sorte  de  révélation  de  la  matière  ren- 
dant témoignage  à  son  auteur  :  c'est  une 
expression  de  la  puissance  et  de  la  volonté 
de  Dieu  qui  gouverne  la  matière  par  les 
propriétés  immuables  dont  il  l'a  revêtue 
au  commencement.  Nous  l'interrogerons, 
et  souvent  nous  serons  conduits  par  elle  à 
la  compréhension  des  textes  de  l'Ecriture 
L'homme  sera  pour  nous  unedémonstration 
vivante  de  la  vérité  du  christianisme,  et  par 
son  intelligence  et  par  son  organisation. 
C'est  aujourd'hui  qu'il  convient  surtout  de 
tirer  les  preuves  de  la  religion  de  l'ordre 
scientifique  qui  a  été  si  long-temps  son  en- 
nemi. Nous  le  ferons. 


ETUDES  HISTORIQUES. 
MARTYRS. 

Nous  avons  vu  les  disciples  dn  Christ, 
imperceptible  fraction  dans  l'immense  so- 
ciété romaine ,  jeter  le  cri  sublime  de  la 
liberté.  Nous  avons  vu  les  oracles  muets 
dans  leurs  temples  abandonnés  ,  les  vieilles 
divinités  mourant  de  décrépitude j  puis, 
au  milieu  de  toutes  ces  ruines ,  nous  avons 
salué  l'aurore  de  la  religion  nouvelle. 
Nous  avons  dit  l'angélique  pureté  de  la 
famille  chrétienne,  quand  la  débauche, 
l'efifroyable  débauche,  étalait  jusque  sur 
le§  jparvis  des  temples  sQuiUés  U  turpi- 


tude de  ses  orgies  et  la  saleté  de  ses  prosti- 
tutions. 

Mais  quand  le  Christianisme  se  présenta 
en  face  de  cet  ordre  monstrueux,  il  y  eut, 
pour  le  défendre,  comme  une  sorte  d'hypo- 
crisie de  convenance;  et  tel  qui  se  moquait 
des  dieux  dans  l'intimité  de  la  vie  domes- 
tique ,  crut  de  son  honneur  de  les  défendre 
lorsqu'on  vint  les  attaqner.  On  s'accom- 
modait d'un  culte  sans  devoirs,  et  d'une 
morale  toute  de  jouissance  et  de  passions  ; 
et  quoiqu'il  n'eût  dans  le  cœur  ou  la  cons- 
cience aucune  base  ni  aucun  appui,  le 
polythéisme  était  au  moins  un  usage,  une 
vieille  tradition ^  et  faisait  encore  le  fonds 
de  la  société  romaine.  Il  présidait  et  se 
mêlait  à  tout.  Les  cités  étaient  remplies  de 
ses  temples,  où  l'art  avait  épuisé  toutes  ses 
merveilles  ,  et  jeté  avec  profusion  tou- 
tes ses  richesses  ;  ses  poètes  comman- 
daient l'admiration-,  ses  spectacles  et  ses 
fêtes  attiraient  la  foule-,  il  brillait  sur  les 
enseignes  des  légions  victorieuses ,  et  le  sou- 
venir de  sa  grandeur ,  le  souvenir  de  tous 
les  triomphes  qu'il  avait  assurés  au  nom 
romam,  l'enveloppait  du  prestige,  de  la 
magie  de  l'histoire  et  des  événemens  passés. 

Cependant  les  semences  de  la  parole  di- 
vine jetées  dans  cette  société  se  dévelop- 
paient lentement,  mûrissaient  en  silence  , 
et  préparaient  le  triomphe  de  la  religion 
du  Christ.  Nous  avons  dit  que  le  Christia- 
nisme s'était  fait  peuple  d'abord ,  pour  ar- 
river des  masses  aux  sommités  sociales. 
Aussi  un  préjugé  de  l'orgueil,  une  vanité 
philosophique  empêchait  les  grands  d'exa- 
miner ce  culte  nouveau,  dont  le  chef  était 
regardé  comme  un  malfaiteur  puni  à  Jéru- 
salem du  supplice  des  esclaves,  et  qui 
n'avait  eu  pour  premiers  sectateurs  que 
des  hommes  sans  nom,  des  femmes,  et 
de  pauvres  pêcheurs.  Le  préjugé  l'empor- 
tait sur  la  raison  ,  et  ror[;ueil  étoulïait  le 
conscience.  Il  arrivait  de  là  que  les  dogmes 
de  la  religion  chrétienne  étaient  ou  ignorés 
par  insouciance,  ou  défigurés  par  mépris. 

Mais  lorsque,  par  hasard,  quelque  esprit 
méditatif ,  accoutumé  à  peser  les  destinées 
des  nations ,  venait  à  considérer  ;la  petite 


272 


LA    DOMINICALE. 


peuplade  chre'tîenne ,  et  s'élevait,  parTin- 
dépendance  de  son  jugement,  au-dessus  des 
préjugés  de  son  temps  ,  il  s'arrêtait  frappé 
d'admiration  devant  cette  société  bril- 
lante d'avenir ,  sorte  d'oasis  au  milieu  de 
ce  désert  de  doctrines  •,  et  ce  que  la  curio- 
sité avait  commencé ,  bien  souvent  s'a- 
chevait par  la  foi  :   il  devenait   chrétien. 

C'était  quelque  chose  en  effet  d'imposant 
et  de  magique  que  ce  peuple  de  frères 
dispersés  sur  tous  les  points  du  globe ,  mais 
unis  par  les  liens  de  la  même  foi,  du 
même  amour;  purs,  quand  l'air  qui  les  en- 
tourait était  comme  imprégné  de  débauche; 
ne  faisant  tous  qu'un  cœur  et  qu'une  âme, 
quand  tous  les  liens  d'homme  à  homme 
étaient  brisés ,  quand  il  n'y  en  avait  plus 
d'autre  que  la  chaîne  rivée  du  maître  à 
l'esclave;  simples  dans  leurs  actions,  mais 
sublimes  dans  leur  toi ,  quand  la  raison 
humaine,  s'agitant  depuis  tant  de  siècles, 
n'avait  su  poser  que  des  principes  incer- 
tains ,  contradictoires ,  se  résumant  dans 
une  religion  ignoble  et  dans  .nne  épouvan- 
table morale. 

Ainsi  donc  les  vertus  de  premiers  fidèles 
agissaient  dans  le  monde  moral ,  comme 
leurs  doctrines  agissaient  dans  le  monde 
intellectuel.  Rien  n'est  contagieux  comme 
la  charité.  Faculté  de  notre  âme  qui  est 
amour,  l'égoïsme, l'intérêt,  peuventla  des- 
sécher, la  flétrir;  mais  elle  n'est  jamais  si 
bien  exilée  du  cœur  de  l'homme ,  qu'elle 
n'accoure  y  reprendre  sa  place ,  quand  un 
sentiment  généreux,  quand  un  dévoue- 
ment sui^lime  excite  les  larmes  com- 
mande Tadmiration ,  et  réveille  les  sym- 
pathies. 

Les  chrétiens  de  l'Eglise  naissante  la 
portaient  jusqu'à  l'héroïsme.  Vous  les 
trouviez  partout  où  il  y  avait  une  douleur 
à  consoler,  une  infortune  à  secourir,  un 
sacrifice  à  faire.  L'esclave  infirme,  que  son 
maître  avait  poussé  du  pied,  n'allait  jamais 
en  vain  frapper  à  la  porte  du  chrétien  ;  au 
coin  des  rues,  où  l'enfant  débile ,  exposé 
par  un  père  sans  cœur ,  se  tordait  sur  un 
peu  de  paille  seul  tribut  que  la  pitié  du  pas- 
sant avait  aumône  à  ses  cris  de  douleur  , 


vous  rencontriez  le  chrétien  qui  réchauffait 
ce  petit  enfant  dans  son  sein ,  qui  l'em- 
portait sous  son  toit  souvent  bien  pauvre, 
ou  allait  solliciter  pour  lui  les  largesses  ou 
l'asile  du  riche;  à  la  porte  des  Trimalcions 
de  Rome,  vous  le  trouviez  encore  partageant 
son  pain  avec  le  vieillard ,  le  pauvre  qui 
mourait  de  faim,  sans  que  cette  charité 
s'altérât  jamais  ,  sans  qu'une  parole  de  dé- 
dain, sans  qu'une  question  indiscrète  fît 
monter  le  rouge  au  front  de  l'infortune. 

Mais  quand  la  voix  de  la  renommée  ou 
le  messager  silencieux  envoyé  parla  petite 
communauté  chrétienne  apportait  la  nou- 
velle qu'un  des  frères  avait  obtenu  la 
gloire  de  souffrir  pour  Jésus-Christ,  que 
les  cachots  s'étaient  fermés  sur  lui ,  et  qu'il 
languissait  dans  les  entrailles  de  la  terre  , 
oh!  c'est  alors  que  se  réveillait  puissante 
cette  charité  active,  compatissante.Voyages 
lointains  et  périlleux,  courses  aventureuses 
au  milieu  des  ténèbres  et  des  embûches  , 
rien  n'arrêtait  le  chrétien  ,  le  prêtre. 

Car  il  y  avait  là  un  athlète  à  consoler, 
à  fortifier,  à  soutenir,  à  nourrir  du  pain 
qui  donne  le  courage  d'en  haut.  Et  c'était 
chose  bien  rare,  si  le  gardien  de  la  prison, 
ne  se  laissait  pas  attendrir,  ou  le  soldat 
qui  veillait  au  cachot  :  souvent  il  devenait 
chrétien  lui-même. 

Leurs  ennemis  étaient  frappés  de  ces 
vertus  qu'ils  ne  pouvaient  comprendre. 
Lucien ,  qui  a  jeté  tout  ce  que  le  sarcasme 
a  déplus  mordant  sur  la  Providence  comme 
sur  la  vertu,  a  rendu,  sans  le  savoir,  le  plus 
éclatant  témoignage  de  cette  abnégation 
sans  bornes.  «  C'est  une  chose  inouïe,  dit-il, 
»  que  l'empressement  de  ces  hommes  : 
»  quand  quelques-uns  d'entre  eux  sont 
»  tombés  dans  le  malheur,  ils  n'épargnent 
»  rien.  Ces  misérables  se  figurent  qu'ils  vi- 
»  vront  après  leur  vie:  ils  méprisent  la 
»  mort,  et  plusieurs  s'abandonnent  volon- 
»  tairement  aux  supplices.  » 

Et  nous  aussi  nous  avons  été  témoins  de 
ces  prodiges  de  dévouement  qu'inspire  le 
Christianisme.  Quand  la  persécution  pe- 
sait sur  la  malheureuse  France  ,  nous 
avons  eu  plus  d'un  prêtre  proscrit,  sortant 
Supplément. 


SUPPLÉMENT    A    LA   DOMINICALE   DU    â    FEVRIER, 


275 


de  sa  retraite,  qui  est  parti ,  un  bâton  à  la 
main,  pour  aller  porter  des  paroles  de  con- 
solation à  quelque  brebis  de  son  bercail 
dispersé.  Comme  dans  la  primitive  Eglise, 
il  y  avait  aussi  des  dangers  à  courir,  des 
bourreaux  à  braver*,  et  la  bénédiction  du 
pauvre  pasteur  tombait  aussi  bien  sur  le 
bourreau  que  sur  la  victime  !  Le  Christia- 
nisme est  toujours  le  même  :  il  se  recrute, 
il  se  retrempe  dans  le  sang  des  arènes  et  de 
l'échafaud.  L'héroïsme  ne  manque  jamais 
aux  bourreaux  qu'on  lâche  contre  lui ,  ni 
la  charité  à  la  haine. 

Une  cause  secrète  répandait  donc  la  pitié 
dans  l'univers ,  et  cette  charité  compatis- 
sante n'était  pas  sans  influence  sur  la  vieille 
société  desséchée  par  l'égoisme.  Ces  bien- 
faits, cet  amour  sans  bornes  qui  s'étendait 
sur  l'idolâtre  comme  sur  le  chrétien  li^- 
même,  frappèrent  d'étonnement  et  de  stu- 
peur, comme  une  chose  inouïe,  incompré- 
hensible. Mais  de  là  s'élevait  un  sentiment 
d'égalité ,  de  compassion  mutuelle,  de  fra- 
ternité, qui  dissipait  peu  à] peu  les  idées 
féroces  de  la  conquête  et  d'ç  l'esclavage. 
Ainsi  le  Christianisme  se  posait  lentement 
dans  le  cœur  avant  de  se  poser  dans  l'intel- 
ligence; il  triomphait  de  l'idolâtrie  par 
l'humanité. 

Un  autre  tableau  va  se  dérouler  à  nos 
regards  -,  tableau  vaste  ,  à  larges  traits , 
dont  toutes  les  figures  inspirent  le  respect 
et  commandent  l'admiration.  —  Où  va 
cette  populace  effrénée,  qui  hurle  ses  san- 
glantes volontés  par  les  rues,  qui  tour- 
billonne par  les  places,  qui  se  jette  à  flots 
dans  les  amphithéâtres?  Les  chrétiens  aux 
lions  I  voilà  le  cri ,  l'épouvantable  cri  qui 
tonne  dans  les  profondeurs  de  Rome.  A  ce 
peuple,  il  lui  faut  du  sang  dans  ses  fêtes; 
il  faut  que  ses  yeux  plongent  dans  les  en- 
trailles des  victimes  ,  que  des  membres  dér 
chirés  soient  là ,  étendus  horriblement.sur 
l'arène,  que  le  râle  de  l'agonie  caresse  son, 
oreille.  Oh!  alors  il  y  aura  dans  cette  as- 
semblée ,  penchée  avidement  sur  les  gra- 
dins, du  délire,  du  frémissement,  de  la 
rage ,  de  la  volupté  ,  des  battemens  de 
mains  frénétiques ,  des  rires  atroces ,  des 


pleurs,  comme  on  pleure  dans  un  dramtf, 
qui  vous  saisit  à  la  gorge ,  et  vous  cloue  sur 
la  rampe ,  des  trépignemens  de  joie  à  faire- 
peur!... 

— C'est  que  l'heure  du  combat  est  ve- 
nue pour  les  disciples  de  celui  qui  de  sa 
religion  fut  le  premier  martyr.  Le  monde 
tout  entier  se  soulève  contre  eux*,  et  de 
tous  les  coins  du  globe  retentit  le  cri, 
l'horrible  cri ,  qui  glace  encore  d'épouvante 
à  quatorze  siècles  de  distance.  Que  de  mas- 
sacres, que  d'atroces  supplices  I  c'est  à.  se 
couvrir  la  tête  de  ses  deux  mains ,  quand 
le  hasard  vous  a  jeté  sur  ces  pages  qui  ra- 
content froidement  ces  tortures  j  c'est  à 
cracher  au  visage  de  l'homme,  ou  à  se 
jeter  au  pied  de  son  crucifix!  Que  de  cou- 
rage aussi ,  que  de  force  surhumaine  dans 
ces  vieillards ,  dans  ces  femmes ,  dans  ces 
vierges  débiles,  dans  ces  faibles  enfans, 
dans  toute  cette  foule  qui  chante  dans  les 
cachots ,  qui  rit  sur  les  bûchers  !  Que  me 
parlez- vous  des  traits  d'héroïsme  des  an- 
ciens guerriers  de  Rome?  La  mort  !  qu'est-ce 
donc  que  cela  sur  un  champ  de  bataille, 
quand  il  y  a  de  la  gloire  à  tomber  là  ?  Mais 
la  mort ,  la  mort  lente  ,  horrible ,  la  mort 
sous  les  ongles  de  la  bête  féroce  de  l'Afrique  I 
la  mort  des  chevalets  !  la  mort  du  bûcher, 
quand  la  foule  est  là  à  vous  voir  mourir, 
l'horrible  foule!  Oh!  c'est  là  ce  qui  glace  J 
ce  qui  donne  le  frisson ,  ce  qui  vous  serre 
au. cœur  d'un  je, ne  sais  quoi  d'affreux  qui 
n'a  pas  de  nom  dans  les  langues  humaines! 
Et  pourtant  c'était  de  cette  mort-là  que 
mouraient  tous  les  jours  des  milliers  de 
chrétiens  :  car,  dans  les  dix  grandes  persé- 
cutions qui  tour-à-tour  s'attaquèrent  au 
Christianisme  ,  la  société  était  comme 
scindée  en  deux  :  d'un  côté,  la  foule  qui  de- 
mandait le  meurtre ,  qui  fouillait  dans  le 
sang  pour  y  trouver  de  la  volupté-,  de  l'autre 
le  petit  nombre  qui  marchait  à  la  mort 
comme  on  court  à  une  fête.  Le  Christia- 
nisme est  fondé  de  telle  sorte,  que  son  his- 
toire, humainement  parlant,  n'a  rien  a 
envier  à  nulle  autre  histoire.  Qu'on  appelle 
cela  fanatisme,  d'accord;  le  mot  n'y  fait 
rien ,  la  chose  reste.  Encore  serait-il,  apièa 


27^ 

tout,  que  ce  fanatisme  a  produit  des  ac- 
tions dont  on  ne  trouve  les  pareilles  chez 
aucune  nation  du  monde. 

Mais,  si  l'on  voit  des  yeux  dont  on  doit 
la  voir  cette  grande  période  héroïque,  oh! 
c'est  là  une  belle,  une  belle  chose;  et  je  ne 
sache  pas  qu'on  puisse  en  lire  l'histoire  sans 
qu'elle  bouleverse  l'âme.  Dans  cette  lutte, 
tous  payèrent  leur  sanglant  tribut  -,  la  mort 
n'épargna  personne,  et  tous  sourirent  à  la 
mort.  On  la  fit  lente,  horrible  à  faire  dresser 
les  cheveux  et  grincer  les  dents.  Il  y  en  eut 
qui  furent  attachés  à  la  croix,  comme  leur 
maître  ;  il  y  en  eut  d'autres  qui  furent  re- 
vêtus de  peaux  de  bêtes  et  dévorés  par  des 
chiens;  quelques-uns  enduits  de  soufre, 
servirent  de  flambeaux  dans  les  fêtes  noc- 
turnes que  donnaient  les  empereurs. 

Et  rien  de  tout  cela  n'y  faisait;  et  pour 
un  chrétien  qui  mourait,  vingt  chrétiens 
renaissaient  de  son  sang.  La  persécution  de 
Dioclétien  fut  épouvantable  entre  toutes  les 
autres  persécutions  *.  elle  s'étendit  dans  un 
moment  des  bords  du  Tibre  jusqu'aux  extré- 
mités de  l'empire.  Le  long  récit  d'Eusèbe 
et  de  Lactance  fait  peur,  tant  les  choses 
qu'il  contient  sont  atroces.  Et  pourtant  il 
se  trouva  là  des  philosophes  pour  écrire 
contre  les  chrétiens  ,  pour  faire  de  la  sa- 
tire et  de  la  flatterie!  Quelle  satire  que 
la  satire  qui  s'écrit  à  la  lueur  d'un  bû- 
cher, avec  une  plume  trempée  flans  le 
sang  !  Quelle  flatterie  que  la  flatterie  qui 
caresse  l'oreille  du  maître,  en  passant  par- 
dessus la  victime  qui  râle  ! 

Il  faut  aller  chercher  autre  part  que  dans 
la  haine  inspirée  par  une  religion  qui  com- 
mence ,  la  cause  de  tout  ce  sang  versé, 
comme  il  faut  voir  autre  chose  que  la  force 
de  l'homme  dans  la  force  des  martyrs.  Le 
premier  autel  de  la  religion  du  Christ  fut 
un  autel  sanglant,  où  le  Christ  lui-même 
fut  étendu  le  premier.  L'expiation  par  le 
sang  est  la  base  du  Christianisme ,  et  le 
sang  des  martyrs  fut  une  compensation, 
un  holocauste  qui  ne  devait  s'arrêter  que 
quand  l'holocauste  païen  aurait  disparu. 
Ceci  explique  la  durée  des  persécutions ,  et 
les  intervalles  qui  séparent  chacune  d'elles. 


LA    DOMINICALE. 


Quand  les  sacrifices  offerts  aux  idoles  re- 
commençaient dans  les  temples  ,  les  sacri- 
fices sanglans  des  arènes  et  des  amphi- 
théâtres recommençaient  aussi.  Et  toujours 
continuait  cette  immolation  providentielle 
de  l'homme ,  et  la  main  des  bourreaux 
n'était  que  l'instrument  d'en-haut ,  et  l'é- 
quilibre se  maintenait  dans  la  balance 
éternelle ,  et  le  martyre  sauvait  le  monde. 

Si  des  gradins  de  l'amphithéâtre  nous 
descendons  dans  la  profondeur  des  cata- 
combes et  des  retraites  souterraines  ;  si 
nous  quittons  l'Eglise  qui  souffre  et  triom- 
phe, pour  l'Eglise  qui  prie  et  se  cache, 
oh  !  c'est  encore  là  quelque  chose  qui  parle 
au  cœur,  que  ces  sacrés  mystères  célébrés  à 
la  hâte ,  où  la  voix  menaçante  du  soldat 
vient  souvent  interrompre  avant  la  fin  du 
sacrifice  celle  du  prêtre  chrétien  !  Quelles 
scènes  que  ces  scènes  de  nuit  !  Nuits  de 
consolations  et  de  craintes,  d'espoir  et  de 
frissons ,  où  chaque  fois  les  rangs  sont  plus 
vides,  tant  le  bourreau  se  fatigue  à  tuer! 
Nuits  souvent  sans  lendemain ,  mais  nuits 
pleines  de  charme ,  où  le  prêtre  dit  les  pa- 
roles du  ciel  à  ces  pauvres  proscrits  qui 
dans  la  patrie  n'ont  plus  de  patrie ,  et  dans 
l'immense  univers  nepossèdentpasun  lieu, 
hors  celui-là,  où  ils  puissent  dire  tout  haut  : 
Je  suis  chrétien! 

C'était  le  temps  de  la  foi  alors  que  ce 
temps ,  le  temps  de  cette  foi  ardente ,  forte , 
qui  soulève  les  montagnes.  Et  n'est-ce  pas 
chose  merveilleuse  encore  à  se  rappeler 
que  ces  souvenirs  de  l'ancien  temps  des 
persécutions,  quand,  à  quarante  ans  de 
distance ,  on  tombe  encore  sur  des  calamités 
pareilles ,  quand  les  pages  de  l'histoire  con- 
temporaine ressemblent  si  fort  aux  pages 
de  l'histoire  passée  ?  Notre  France  est 
pleine  de  ces  lieux  secrets  où  la  piété  des 
fidèles  dérobait  l'hostie  sainte  aux  profa- 
nations sacrilèges;  et  dans  ces  retraites, 
l'humble  pierre  où  se  célébrait  le  mystère 
sacré  est  souvent  mouillée  de  larmes, 
comme  celle  que  le  voyageur  va  baiser 
dans  les  catacombes  de  la  vieille  Rome. 
C'est  qu'encore  une  fois  le  Christianisme 
se  ressemble  toujours.  Lorsque  le  bourreau 


LA    DOMINICALE. 


275 


demande  du  sang ,  il  y  a  toujours  la  foule , 
et  cela  n'étonne  pas.  Qu'est-ce  donc  que  la 
vie  de  la  terre  près  de  la  vie  du  ciel ,  le 
temps  près  de  l'éternité? 


UN  SOUVENIR  DE  LA  BRETAGNE. 

Rien  n'est  touchant  comme  l'aspect  d'un 
monument  champêtre.  L'inscription  naïve, 
la  tombe  de  gazon ,  le  mai  joyeux,  la  verte 
guirlande  et  la  couronne  fleurie  :  voilà  les 
modestes  témoins  des  pensées  villageoises. 
A  celui  dont  le  cœur  n'est  pas  flétri ,  ils 
inspirent  toujours  un  calme  pur,  une  fraî- 
cheur de  sentimens  que  l'on  n'éprouva 
jamais  en  contemplant  les  pompeuses  mer- 
veilles de  l'art.  L'innocente  simplicité  qui 
en  fait  tout  le  charme,  rappelle  cet  âge 
heureux  des  patriarches,  où  la  pierre  du 
désert  racontait  seule  l'histoire  des  temps 
antiques.  Mais  quand  la  religion  s'empare 
de  ces  riantes  images,  et  que  la  foi  leur  im- 
prime son  cachet  auguste,  c'est  alors 
qu'elles  communiquent  à  l'âme  une  foule 
d'émotions  délicieuses  et  vraiment  célestes. 
Quel  homme  vertueux  et  sensible  n'a  été 
attendri  jusqu'aux  larmes  en  saluant  la 
croix ,  l'humble  croix  du  laboureur?  Car 
c'est  là  le  seul  monument  de  la  piété  rus- 
tique. L'habitant  du  hameau  veut-il  per- 
pétuer une  pensée  religieuse,  c'est  toujours 
la  croix  que  ses  mains  élèvent.  Si  le  ciel, 
dans  sa  bonté,  lui  accorde  un  de  ces  bien- 
faits qui  font  époque  dans  la  vie,  comme 
la  naissance  d'un  fils  long-temps  et  ardem- 
ment désiré,  la  guérison  d'une  épouse 
tendrement  chérie  5  si  un  instant  de  vertige 
et  de  faiblesse  l'a  écarté  des  sentiers  de  la 
vertu  ;  s'il  se  voit  menacé  de  quelque  dan- 
ger imminent  -,  si  une  douleur  sans  conso- 
lation humaine  pèse  sur  son  cœur ,  sa  re- 
connaissance, son  repentir,  ses  craintes, 
sa  tristesse  se  formulent  de  la  même  ma- 
nière. Il  choisit  le  plus  beau  de  ses  jeunes 
arbres  et  le  livre  au  tranchant  de  la  cognée. 
Bientôt  dépouillé  de  ses  rameaux  et  fa- 
çonné à  l'aide   d'instrumens  grossiers ,   le 


chêne  a  cessé  d'être  l'abri  du  voisinage , 
pour  devenir  un  symbole  d'espérance  et  de 
salut. 

Il  est  des  contrées  en  France  où  la  croix 
frappe  partout  les  regards.  On  l'aperçoit 
au  milieu  des  landes  arides  et  des  fertiles 
guérets,  au  sommet  de  la  colline  ver- 
doyante et  du  rocher  désert,  sur  les  bords 
du  ravin  périlleux,  comme  au  fond  de  la 
riante  vallée.  Elle  sert  de  borne  aux  pos- 
sessions privées,  qu'elle  protège  contre  les 
envahissemens  de  la  mauvaise  foi ,  et 
semble  dire  à  la  cupidité  :  Tu  n'iras  pas 
plus  loin.  A  ceux  qui  ne  vivent  pas  autour 
du  même  clocher ,  elle  indique  les  limites 
de  territoire,  rappelant  à  tous ,  si  l'intérêt 
vient  à  les  diviser,  qu'une  foi  commune 
les  rend  membres  de  la  même  famille: 
aussi  chaque  année  ils  se  rassemblent  au- 
tour d'elle  pour  demander  à  Dieu  la  fé- 
condité de  la  terre.  Précédé  de  la  bannière 
antique ,  chaque  pasteur  y  amène  son  trou- 
peau-, le  plus  ancien  d'entre  eux  annonce 
les  mystères  du  ciel  au  pieux  auditoire. 
Puis  on  entonne  les  cantiques  sacrés,  et 
l'écho  du  vallon  répète  au  loin  les  accens 
de  cette  prière  touchante.  Au  milieu  du 
carrefour,  la  croix  parait  encore.  A  cette 
vue,  le  voyageur  égaré  se  souvient  que 
l'œil  de  la  Providence  veille  sur  ses  pas 
errans,  et  prie  à  genoux  le  Dieu  du  pèlerin 
de  lui  envoyer  un  guide.  Si  quelqu'ami  a 
quitté  sa  lointaine  demeure,  pour  revoir 
ceux  qu'autrefois  un  doux  commerce  lui  a 
rendus  chers,  c'est  là  qu'on  vient  attendre 
son  arrivée,  et  faire  éclater  les  premiers 
transports  de  la  joie  causée  par  sa  pré- 
sence. Là  aussi,  après  les  devoirs  de  l'hos- 
pitalité, on  vient,  les  yeux  humides,  lui 
donner  le  baiser  d'adieu.  Le  jeune  conscrit 
qui  abandonne  ses  foyers,  y  reçoit  les 
vœux  de  ses  compagnons  d'enfance ,  les 
dernières  caresses ,  les  derniers  Conseils  de 
sa  mère  j  et  s'il  lui  est  donné ,  après  avoir 
servi  sou  pays,  de  revoir  le  toit  paternel, 
au  même  endroit  il  retrouve  encore  sa  fa- 
mille assemblée.  A  l'abri  de  cette  croix,  le 
mendiant  dépose  sa  pauvre  besace,  pour 
rendre  grâces  au  ciel  des  dons  de  la  charitéj 


2T6 

près  d'elle,  à  la  chute  du  jour,  le  pâtre 
réunit  et  compte  ses  brebis. 

Faut-il  le  dire?  On  peut  se  sentir  saisi 
d'admiration,  en  yoyant  l'étendard  du 
Christ  se  dresser  triomphant  au  milieu  de 
nos  cités,  briller  sur  le  front  des  Césars,  ou 
sur  le  sein  des  pontifes  et  des  braves  •,  mais 
il  n'est  donné  qu'à  la  croix  des  champs  de 
faire  comprendre  tont  ce  que  la  religion 
renferme  de  mélancolie  tendre  et  rêveuse , 
de  poésie  douce ,  naïve  et  consolante. 

Ajoutons  que  parfois  elle  donne  lieu  à 
des  faits  qui,  sans  sortir  de  l'ordre  commun, 
ofi'rent  un  intérêt  vraiment  dramatique. 
Les  exemples  en  sont  fréquens  dans  les 
pays  tels  que  le  Maine  et  la  Bretagne,  où 
la  foi  vit  pure  et  ardente ,  comme  aux 
premiers  jours  du  Christianisme.  Celui  qui 
écrit  ces  lignes  a  souvent  parcouru  ces 
deux  provinces,  terre  bénie,  où  la  chaleur 
du  soleil  suffit  pour  faire  germer  et  croître 
le  signe  de  la  rédemption.  Le  hasard  l'y  a 
rendu  témoin  d'une  scène  qui  ne  s'eiï'acera 
jamais  de  sa  mémoire. 

C'était  vers  la  fin  de  l'automne  dernière, 
à  quelques  lieues  de  Dol,  près  des  ruines 
du  château  de  Landal,  bâti  jadis  par  les 
ducs  de  Bretagne  qui  en  avaient  fait  leur 
garde-meuble,  et  mutilé  depuis  parla  main 
du  temps,  et  le  marteau  d'un  pouvoir  om- 
brageux. Pendant  les  jours  que  j'y  ai  passés, 
je  promenais  sans  but  à  travers  les  champs 
mes  rêveries  solitaires.  J'aimais  à  contem- 
pler les  débris  de  l'antique  rempart  de  la 
province,  si  bien  en  harmonie  avec  la  na- 
ture imposante  et  sévère  qui  les  entoure. 
Ces  lieux  ont  une  sorte  de  majesté  sauvage 
qui  agrandit  et  fortifie  la  pensée.  Un  jour , 
après  avoir  parcouru  plus  d'un  sentier  dé- 
sert, et  gravi  plus  d'un  coteau  à  la  pente 
rapide  ,  aux  flancs  couverts  de  rocs ,  d'a- 
joncs et  de  bruyères,  j'arrivai  au  sommet 
d'une  petite  montagne  qui  domine  le  can- 
ton. Sur  ce  point  élevé,  un  beau  spectacle 
s'offrit  à  ma  vue.  L'air  pur  et  sans  nuage 
se  colorait  des  feux  mourans  du  jour.  Les 
rayons  empourprés  du  soleil  couchant,  do- 
raient les  campagnes  dépouillées  et  la  cime 
jaunissante  des  boisj  et  les  vagues  de  la  baie 


LA   DOMINICALE. 


de  Cancale  étincelaient  à  l'horizon.  Plus 
près,  la  cathédrale  de  Dol  élevait  sa  belle 
masse  de  granit J,  et  le  Mont-Dol  projetait 
au  loin  son  ombre  dans  la  plaine.  Puis  à 
l'opposé  ,  debout  sur  la  roche  escarpée  qui 
lui  sert  de  base  ,  Landal  avec  ses  vieilles 
tours  grises,  avec  ses  ruines  couvertes  d'un 
épais  feuillage  de  lierre,  se  dessinait  sur  un 
ciel  d'azur  ,  tandis  que  les  eaux  du  lac  qui 
l'environnent  répétaient  son  image,  rendue 
mobile  par  la  brise  du  soir. 

J'admirai  long  -  temps  et  en  détail  tous 
les  traits  de  ce  tableau,  et  des  réflexions 
graves  vinrent  m'assaillir  en  foule.  Mais 
bientôt,  ce  jour  qui  s'éteignait  par  degrés, 
ces  ombres  gigantesques  ,  cette  mer  qui  se 
défoulait  immense,  cette  nature  sévère ,  ces 
ruines  silencieuses  donnèrent  à  mes  idées 
une  teinte  indéfinissable  de  tristesse.  Je  me 
sentais,  sans  savoir  pourquoi,  disposé  à 
pleurer,  à  souffrir.  Peut-être  était-ce  sym- 
pathie, car  hélas  1  tout  près  de  moi,  il  y 
avait  une  douleur,  une  douleur  inconsola- 
ble. 

Des  chants  funèbres  entrecoupés  de  si- 
lence, attirèrent  mes  regards  au  pied  du 
coteau  voisin.  Un  prêtre,  suivi  d'une  far 
mille  en  pleurs,  s'avançait  vers  quelques 
habitations  rustiques  que  je  n'avais  pas  re- 
marquées. Sur  le  seuil  de  la  plus  apparente , 
deux  chaises  délabrées  soutenaient  un  cer- 
cueil d'enfant,  couvertd'une  toile  blanche, 
qu'ornaient  le  myrte  et  les  roses.  Quelques 
jeunes  gens ,  qui  priaient  à  genoux  autour 
du  dernier  berceau  de  l'innocence ,  se  le- 
vèrent à  la  voix  du  prêtre ,  et  lorsque  ce- 
lui-ci eut  répandu  l'eau  bénite,  ils  le  précé- 
dèrent ,  emportant  au  cimetière  du  village 
la  tendre  victime  de  la  mort.  A  ce  moment 
un  cri  déchirant ,  lamentable  ,  un  cri  tel 
que  je  n'en  entendis  jamais  me  fit  frisson- 
ner d'épouvante.  Je  me  précipitai  vers  l'en- 
droit d'où  il  était  parti ,  et  là  je  vis  un  objet 
digne  d'une  éternelle  pitié.  Une  femme,  — 
c'était  la  mère  de  cekii  que  l'on  portait  en 
terre, — je  la  reconnus  sans  peine  à  sa  dou- 
leur ,  une  femme  était  étendue  sur  le  sable 
près  d'une  croix  nouvellement  plantée. 
Dans  les  convulsions  du  désespoir,  ses  doigts 


LA    DOMINICALE. 


277 


crispes  avaient  saisi  le  tronc  sacré  ;  ses  lè- 
vres y  étaient  collées  pâles  et  tremblantes , 
et  de  sa  bouche  livide  il  ne  sortait  que  des 
gémissemens  durs  et  étouffés ,  semblables 
au  râle  de  l'agonie.  Interdit ,  hors  de 
moi ,  ne  songeant  pas  même  à  crier  au  se- 
cours ,  j'essayai  de  la  relever.  Il  me  fallut 
de  longs  et  pénibles  efforts  pour  vaincre  sa 
résistance  ;  enfin ,  je  pai  vins  à  l'asseoir  sur 
une  pierre  taillée  en  forme  de  banc.  Alors, 
à  son  effrayante  agitation  succéda  une  im- 
mobilité non  moins  effrayante.  L'horrible 
pâkur  de  ses  traits  leur  ôtait  toute  autre 
expression  que  celle  de  la  torpeur  et  de 
l'anéantissement  :  ses  yeux  étaient  secs ,  et 
son  regard  constamment  attaché  sur  moi. 
Je  voulus  lui  parler,  elle  ne  m'entendit  pas 
ou  refusa  de  me  répondre  ,  et  pendant  le 
long  silence  qui  s'établit  ensuite,  elle  fut 
sans  mouvement  et  comme  sans  vie  :  on 
eût  dit  une  statue  de  la  Vierge  sur  le  Cal- 
vaire ,  ou  un  marbre  funèbre.  Alors  ,  pour 
la  soulager  en  faisant  couler  ses  larmes,  je 
la  questionnai  sur  la  mort  de  son  fils ,  mais 
toujours  en  vain.  Seulement,  comme  j'in- 
sistais ,  elle  me  montra  d'une  main,  les  dé- 
bris d'une  vieille  croix  épars  autour  de 
nous,  et  de  l'autre,  le  chemin  qu'avait 
suivi  le  convoi.  Puis ,  après  un  moment  de 
réflexion  amère ,  elle  se  tourna  vers  la  croix 
nouvelle ,  et  un  sourire  inexprimable  ef- 
fleura légèrement  ses  lèvres .  Il  me  fut  im- 
possible de  rien  comprendre  à  ce  langage 
muet ,  ni  d'en  obtenir  l'explication.  Son 
époux  vint  sur  ces  entrefaites  pour  l'arra- 
cher au  lieu  de  douleur  où  elle  était  ac- 
courue en  trompant  sa  vigilance.  Elle  con- 
sentit à  le  suivre,  et  je  restai  seul ,  le  cœur 
chargé  d'un  poids  accablant ,  et  cherchant 
en  vain  à  m'expliquer  cette  scène  énigma- 
tique. 

Lelendemain,  aumême  endroit,je  retrou; 
vai  encore  cette  mère  infortunée,  non  plus 
morne  et  accablée  comme  la  veille ,  mais 
le  teint  animé ,  le  gtjste  vif  et  le  regard  per- 
çant. Tout  annonçait  que  le  chagrin  avait 
exalté  son  imagination  et  produit  ce  dou- 
loureux délire  peu  commun  en  Bretagne 
et  très-fréquent  dans  lesxontrées  méridio- 


nales de  France.  Un  tout  petit  «nfant , 
qui  jouait  à  quelques  pas  ,  captivait  toute 
son. attention,  et  semblait  la  rendre  heu- 
reuse, jusqu'à  l'oubli  de  son  poignant  cha- 
grin. Dès  qu'elle  m'aperçut ,  elle  me  fit 
signe  de  m'a^-seoir  près  d'elle  et  me  dit 
avec  un  accent  déchirant  :  «  Je  vous  re- 
»  connais  :  Hier....  c'était  ici....  j'allais 
»  mourir*,  et  ces  hommes  qui  ont  em- 
»  porté  mou  Paul  allaient  m'emporter 
)>  aussi...  et  le  prêtre  nous  eût  bénis  tous 
»  deux  dans  la  même  fosse  !...  Vous  n'a- 
»  vez  pas  voulu ,  et  me  voilà  supportant 
»  l'affreux  tourment  de  la  vie.  Si  vous 
»  saviez  quelles  tortures  me  dévorent!  » 
Puis  après  un  court  repos,  elle  ajouta  : 
«  Mon  sort  vous  intéresse  5  eh  bien  î  je  vous 
»  dirai  tout. 

»  Ne  croyez  pasque  j'aie  toujours  pleuré; 
»  oh!  non.  J'ai  eu  de  longs  jours  de 
»  bonheur..,.  Voyez- vous  cette  croix  bri- 
»  sée?  elle  fut  plantée  par  mon  père  j  elle 
»  était  notre  croix  de  famille.  Moi,  j'ai 
»  grandi  sous  sa  protection.  Elle  m'a  vue 
»  payer  les  soins  de  ma  mère  par  un  pre- 
»  mier  sourire;  elle  m'a  entendue  bégayer 
»  mes  premières  paroles  ;  elle  a  protégé  la 
»  faiblesse  de  mes  premiers  pas.  Le  matin 
»  et  le  soir  ,  je  venais  là  faire  ma  prière 
»  enfantine,  et  le  jour,  me  livrer  à  des 
»  jeux  innocens.  Au  printemps  j'y  appor- 
»  tais  la  fleur  nouvelle  ,  et  plus  tard  l'épi 
»  jaunissant,  offrant  à  Dieu,  avec  la  naïve 
»  candeur  de  mon  âge,  ces  doux  prémices 
)>  de  la  fertilité  des  champs.  Combien  j'é- 
»  tais  heureuse  !  —  Je  devins  épouse ,  et 
»  ce  fut  toujours  du  bonheur.  Puis  je 
))  devins  mère.  Deux  fils  ...  Mais  ce  sou- 
))  venir  me  fait  mal  ,  il  est  affreux.... 
»  Tenez,  je  le  sens  là,  sur  mon  coeur, 
»  comm-e  un  cancer  qui  me  ronge.  »  Et 
un  frémissement  d'horreur  parcourait  tous 
ses  membres.  Je  craignais  une  crise  sem- 
blable à  celle  de  la  veille;  mais  elle  se  re- 
mit et  continua  : 

«  Les  deux  fils  que  Dieu  m'a  donnés 
»  sont  venus  au  monde  faibles  et  soufirans.^ 
»  A  peine  leurs  yeux  s'ouvraient  à  la  lu- 
»  mière,  que  déjà  la  mort  les  demandait  à 


278 


LA    DOMINICALE. 


»  grands  cris  ,  [mais  ma  voix  de  mère  fut 

»  plus  forte  que  la  sienne.    Deux  fois  je 

»  vins  ici ,    tenant    chacun    d'eux     dans 

«  mes  bras  ,    et  je  les  confiai  à  la  croix. 

))  Un  même  vœu  les  mit  sous  sa  garde  : 

»  je  promis  qu'en  ce  lieu  une  croix  s'éle- 

»  verait  toujours   grande  et  belle  ,  et  je 

»  dis  à  Dieu  :  Conserve  mes  fils ,   comme 

»  je  conserverai  ta  croix.  Cette  prière  a  été 

»  l'arrêt  de  mort  de  mon  premier  né.  Il 

»  vécut  tant   que  je  fus  fidèle  à   ma  pro- 

»  messe.  Ah  !  pourquoi  l'ai-je  oubliée   un 

»  instant!  Le  croirez-vousîMoi,  sa  mère  , 

»  moi  dont  il  était  l'idole,  c'est  moi  qui  l'ai 

»  assassiné.  Le  cercueil  que  vous  vîtes  hier, 

»  c'esfmoi  qui  l'ai  ouvert,  moi  qui  lui  ai 

»  livré  sa  proie.     Dieu  !    quelle    horrible 

»  pensée  !    Pauvre  Paul ,    pardonne    à    ta 

»  mèrel...  Cette  croix,   dont  l'existence 

»  était  liée  à  la  sienne ,   mais  que  les  ans 

»  avaient  insensiblement  minée,  s'inclina 

)>  sous  son  poids  ,  et  ma  main  ne  lui  offrit 

»  pas  un  appui.  Rongée   par  la  mousse 

»  dont  le  temps  l'avait  enveloppée  ,  un  soir 

»  elle  céda  à  la  violence  de  l'orage  ,  et  je 

»  la  vis  se  briser  en  tombant.  Ah  I  si  une 

»  autre  l'avait  sur-le-champ   remplacée  , 

»  un  remords  affreux  ne  déchirerait  pas 

»  mon  âme ,  et  Paul  serait  là ,  souriant  à 

))  sa  mère,  etfaisant  son  bonheur!...  Mais, 

»  non.  Je  l'ai  sacrifié  à  de  misérables  in- 

))  térêls.  J'aisongé  à  nos  moissons,  avant  de 

w  songer^à^mon  vœu.  Dieu  ne  l'oubliait  pas, 

»  lui-,  et  tandis  que  je  mettais  ma  récolte  à 

»  l'abri  des  tempêtes ,  sa  main  vengeresse 

)>  s'apprêtait  à  me  punir.  —  Vous  com- 

))  prenez  maintenant   tout   l'excès   de  ma 

»  douleur.  Dans  trois  jours  Paul  me  fut  en- 

»  levé,  et  l'idée  de  mon  parjure  est  venue 

»  me  saisir  sur  sa  couche  funèbre.  Le  ca- 

»  davre  de  Paul    est   toujours  sous  mes 

»  yeux  -,  mon  imagination  place  dans  ma 

»  main  un  poignard  sanglant ,  et  je  sens 

)>  cette  main  qui  le  plonge  daus  les  flancs 

»  de  l'innocente  victime. —  Et  vous  m'a- 

»  vez  conservé  la  vie  !  Quelle  pitié  que  la 

»  vôtre  !  Quand  hier  j'étais  là  expirante , 

»  pourquoi    m'avez  -  vous    empêchée    de 


w  mourir! 


Alors  son  jeune  fils,  effrayé  des  cris  de 
sa  mère ,  vint  se  précipiter  sur  ses  genoux. 
—  «  Mourir!  reprit-elle  aussitôt,  non,  non, 
»  jenemourraipas!  qui  donc  me  remplace- 
»  rait  auprès  de  celui-ci?  Quand  cette  croix, 
»  qu'hier  j'ai  plantée  pour  lui ,  tombera  à 
»  son  tour,  qui  donc  la  relèverait.  ?...  »  Elle 
avait  saisi  l'enfant  dans  ses  bras,  et  celui-ci 
prenait  la  croix  de  ses  mains  délicates,  et  la 
couvrait  de  baisers.  «  Voyez-vous ,  ajouta 
»  la  mère  en  me  regardant ,  voyez-vous  les 
))  couleurs  de  la  sauté  briller  de  nouveau 
»  sur  son  front!  Le  mal  l'avait  aussi  dé- 
»  coloré,  mais  debout  aujourd'hui,  la  croix 
»  veille  sur  ses  jouis.  » 

Je  lui  laissai  cette  douce  illusion,  mais 
sans  la  partager.  Le  front  que,  daus  son  en- 
thousiasme, cette  femme  infortunée  voyait 
roseet  frais,  était  au  contraire  terne  et  li- 
vide, et  quelques  jours  après  la  même 
tombe  réunissait  les  deux  frères. 

J'ai  appris  depuis  que  [dans  le  lieu  de 
cette  scène  ,  on  apercevait  trois  croix, 
deux  petites  et  une  grande,  toutes  trois 
peintes  en  noir  ,  et  que  chaque  soir  un 
homme  en  deuil  y  venait  réciter  les  prières 
des  morts. 


PUBLICATIONS  NOUVELLES. 

Parmi  les  ouvrages  nouveaux  qui  parais- 
sent chaque  jour,  et  qui  s'adressent  à  toutes  les 
classes  de  lecteurs ,  nous  croyons  devoir  faire 
connaître  les  suivans,  et  les  recommander  aux 
abonnés  de  la  Dominicale. 

—  Depuis  long-temps  on  désirait  un  traité 
de  médecine  à  l'usage  des  ecclésiastiques,  des 
sœurs  de  charité,  en  un  mot  de  toutes  les  per- 
sonnes dévouées  par  position,  par  devoir,  ou 
par  charité  au  soulagement  des  pauvres  et  des 
malheureux.  On  conçoit  en  effet  que  la  cha- 
rité serait  plus  active,  si  elle  était  plus  éclairée; 
et  formuler  en  style  clair,  exact  et  concis,  les 
symptômes  des  maladies  les  plus  fréquentes, 
et  les  remèdes  à  appliquer  dans  les  cas  ordi- 
naires ,  c'est  rendre  un  vrai ,  un  éminent  ser- 
vice. Cette  tâche,  un  médecin  zélé,  religieux, 
vient  de  la  remplir,  par  la  publication  pro- 
chaine d'un  ouvrage  intitulé  :  Médecine  pra- 
tique populaire. 


LA    DOMINICALE. 


279 


L'auteur,  le  docteur  Roziau,  est  connu  dans 
sa  province  aussi  bien  par  la  pureté  de  ses 
principes  que  par  ses  talens  et  son  expérience 
dans  la  médecine.  Il  a  joint  à  son  traité  les  5e- 
coï/r^  à  donner  aux  enipolsoiine's,  ^wx  noyés, 
et  asphyxiés  de  tout  genre.  Il  a  eu  de  plus 
l'heureuse  idée  d'y  ajouter  encore  un  nou- 
veau Tracté  d'embryologie  sacrée^  conforme* 
à  la  fois  aux  principes  théologiques  et  au  pro 
grès  des  sciences  médicales.  Cette  dernière 
partie  est  revêtue  de  l'approbation  de  Mgr 
l'éveque  du  Mans  qui  en  a  fait  l'examen. 

Ces  trois  traités  réunis  formeront  un  fort 
volume  in-B"  d'environ  600  pages  ,  dont  le 
prix  est  de  6  francs  ,  payables  après  la  livrai- 
son. Ou  souscrit  à  Paris  chez  MM.  Lagny,  li- 
braires, rue  de  Seine,  n°  16. 

Nous  croyons  rendre  un  véritable  service  à 
MM.  les  curés  ,  en  leur  faisant  connaître  cet 
ouvrage ,  qui  a  été  fait  dans  le  but  unique  de 
les  seconder. 

—  Nous  croyons  pareillement  utile  de  rap- 
peler le  beau  travail  musical  de  M.  Poisson  , 
recueil  de  chants  sacrés  qui  jouit  déjà  d'une 
réputation  méritée.  Ce  compositeur  a  mis  en 
musique  tous  les  cantiques  que  l'on  chante 
dans  nos  églises  j  et  par-là,  le  ridicule  qui  ré- 
sultait de  l'assemblage  de  paroles  sacrées  et 
d'airs  mondains ,  a  cessé.  Ce  travail  a  été 
adopté  par  toutes  les  églises  de  France,  les 
couvens  et  les  maisons  religieuses. 

Les  dix  premières  livraisons  ayant  été 
promptement  enlevées,  l'auteur  a  ouvert  une 
seconde  souscription. 

Le  prix  des  dix  livraisons  est  de  12  fr.,  et 
12  fr.  n5  c.  par  la  poste  ,  payables  d'avance, 
pour  les  personnes  seulement  qui  ont  déjà  la 
première  livraison. 

Chez  l'auteur,  à  Paris ,  rue  des  Cinq-Dia- 
mans,  n"  18.  Chaque  sousci'iption  séparée  est 
de  1 5  fr. 

Ces  chants  sacrés  se  vendent  par  livraisons 
séparées  du  prix  de  'i  fr.  chacune,  sans  remise. 

On  peut  se  les  procurer  aussi  chez  Henri 
Lemoine,  marchand  de  musique,  rue  de  l'E- 
chelle, n°  f),  et  chez  Adrien  Leclère,  libraire, 
quai  des  Augustins,  n"  35. 

—  Trois  livraisons  de  l'Histoire  de  France, 
publiées  par  une  société  d'hommes  de  lettres, 
ont  déjà  paru.  Cette  histoire  justifie  les  espé- 
rances qu'on  avait  conçues  dans  le  monde  lit- 
téraire et  savant.  Nous  reviendrons  sur  cette 
publication. 


On  souscrit  à  Paris  au  bm^eau  delà  Société, 
rue  des  Moulins,  n°  21 . 

—  Sous  le  titre  de  Mes  souvenirs  et  une  an- 
née ou  Promenades  dans  Rome  chrétienne  , 
M.  l'abbé  de  Ménerbes  publie  un  ouvrage 
qui  promet  de  devenir  fort  intéressant.  Nous 
attendons,  comme  pour  l'ouvrage  précéden  t, 
le  moment  où  la  publication  plus  avancée 
nous  permettra  d'en  parler  plus  longuement 
à  nos  abonnés. 

ÉPHÉMÉRIDES. 

2  —4649,  le  roi  d'Angleterre,  Charles  1",  est 
amené  pour  la  troisième  fois  devant  la  cour  de 
justice.  —  1688,  mort  de  Diiquesne,  général 
des  armées  navales  de  France,  l'un  des  hommes 
de  mer  les  plus  remarquables  de  son  siècle.  Il 
était  né  en  Normandie  en  1610.  —  1300,  éta- 
blissement du  Jubilé  par  le  pape  Boniface  VIII. 

3  — 1190,  création  des  échevins  de  la  ville  de 
Paris,  par  Philippe-Auguste,  1483. 

4  —  2J4  ,  mort  de  Septime  Sévère,  empereur 
romain.  Ce  fut  sous  son  règne  qu'eut  lieu  la 
cinquième  persécution.  Quelques  instans  avant 
sa  mort,  il  voulut  voir  l'urne  qui  devait  conte- 
nir ses  cendres.  «  Petite  urne ,  dit-il ,  tu  vas 
donc  renfermer  celui  que  le  monde  entier  n'a 
pu  contenir  !  » 

5  — 1317 ,  François  I""''  se  rend  au  parlement  pour 
y  faire  approuver  le  concordat.  Ce  corps,  de 
l'avis  des  prélats  et  de  l'université,  élude  l'enre- 
gistrement. —  1589 ,  le  parlement  de  Toulouse 
reconnaît  pour  roi  le  cardinal  de  Bourbon.  La 
ligue  fit  servir  ce  fantôme  de  roi  à  l'exécution 
de  ses  projets  contre  Henri  IV. 

6  — 1649,  Charles  l*"^  est  ramené  pour  la  quatrième 
fois  devant  la  cour  de  justice  pour  entendre  la 
lecture  de  son  arrêt.  Il  fut  condamné  à  mort. 
— 1593  ,  mort  d'Aiïiyot ,  évêque  d'Auxerrre  et 
grand-aumônier  de  France.  Il  est  surtout  connu 
dans  le  monde  littéraire  par  une  traduction  des 
œuvres  de  Plutarque. 

7  —  1689.  Les  pairs  et  les  communes  d'Angle- 
terre ,  assemblés  sous  le  nom  de  Convention , 
déclarent  le  trône  vacant. 

8  —  390,  mort  du  pape  Pelage  II.  Ce  pape  fit 
de  sa  maison  un  hôpital  pour  les  pauvres  vieil- 
lards ;  et  malgré  ses  abondantes  aumônes ,  il 
trouva  dans  son  économie,  des  fonds  suffisans 
pour  rebâtir  l'église  de  Saint-Laurent.  Il  eut 
pour  successeur  Grégoire-le-Grand. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

PortuguJ.  —  Le  navire  la  Rehecca  a  apporté 
quelques  nouvelles  de  Portugal  qui,  sans  être  d'une 
grande  importance ,  ont  cependant  quelque  intérêt. 
La  réconciliation  de  don  Pedro  avec  Saldanha  a 
été  suivie  de  quelques  mouvemens  de  troupes,  et 


280 

Lelria  a  é(é  occupé.  D'un  autie  côté ,  les  raiguélistes 
se  sont  emparés  de  Faro  et  de  Lagos.  La  fin  de  la 
saison  des  pluies  approche  et  la  lutte  va  recom- 
mencer. On  assurait  à  Lisbonne  que  Saldanba  pré- 
parait une  attaque  contre  Santareni.  Cette  nouvelle 
est  prématurée;  car  il  a  fallu  démembrer  l'armée 
qui  l'assiégeait,  ])Our  porter  secours  aux  points  en- 
Nabis  par  les  troupes  de  don  IMiguel. 

La  prise  de  Leiria  n'est  pas  très-importante.  Don 
Miguel,  ayant  renoncé  aux  opérations  offensives , 
exposait  aux  attaques  de  l'ennemi ,  non-seulement 
Leiria ,  mais  toutes  les  places  situées  dans  le  voi- 
sinage. Toutes  ces  places  n'ont  dû  leur  sûreté  qu'à 
la  persévérance  de  don  Pedro,  à  ne  pas  faire  la 
guerre  de  détail,  mais  à  chercher  à  frapper  un  coup 
décisif.  Aujourd'hui  il  paraît  changer  enfin  son 
plan  primitif,  sans  doute  parce  qu'il  juge  la  position 
de  Santarem  inattaquable. 

—  Le  MonniHj-Post  a  reçu  des  lettres  qui  lui 
parlent  de  mésintelligences  très-sérieuses  parmi  les 
troupes  au  service  de  don  Pedro.  Dans  la  brigade 
écossaise  surtout,  ces  mécontentemens  ont  éclaté. 
Quarante  soldats  appartenant  à  ce  corps  ont  été 
enfermés  dans  la  prison  d'Azambugu.  On  dit  qu'il 
en  est  de  même  à  Oporto ,  et  que  des  cours  mar- 
tiales ont  dû  y  être  établies.  Pendant  ce  temps,  les 
troupes  miguélisles  montrent  beaucoup  d'activité , 
et  leurs  guérillas  inondent  le  pays.  Une  grande 
disette  de  provisions  se  fait  sentir  à  bord  de  la  flot- 
t  ille  de  don  Pedro. 

Espagne.  — La  Gazette  de  Madrid  et  la  Revue 
Espagnole  du  16,  arrivées  par  le  courrier  ordi- 
naire, ne  donnent  aucune  nouvelle  intéressante. 
On  avait  eu  précédemment  des  lettres  du  17.  Les 
troupes  de  l'insurrection  s'étendent  en  tout  sens 
dans  la  Navarre  et  la  Catalogne. 

Le  Journal  de  la  Gnienne  contient  la.  lettre 
suivante  : 

Bayonne,  25  janvier  1834, 
«  Les  nonrelles  semblent  taries  depuis  quelques 
jours  ;  mais  il  en  est  une  fort  importante  qui  nous 
pan  ieut  ofliciellement  aujourd'hui  :  le  premier  acte 
du  nouveau  ministère  déterminerait  l'assemblée 
des;Cortès.  Ainsi,  l'usiupation,  pour  maintenir  son 
autorité ,  aurait  recours  aux  constitutionnels ,  qui 
bien  certainement  ne  comprennent  pas  plus  que  les 
royalistes  le  système  du  juste-milien. 

))  Lescbristinos,  donton  veut  louer  parfois  la 
inodératioti,  continuent  à  donner  d'éclatans  dé- 
mentis à  leurs  apologistes. 

»  On  a  fusillé  à  SaiiU-Sébastien  un  moine  de 
Bilbao.  Le  curé  d'Espeja  a  été  également  fusillé  à 
Ciudad-Rodrigo. 

))  Un  grand  nombre  d'individus  attendent  dans 
les  prisons  de  Cordoue  le  même  sort. 

»  On  assure  que  le  général  Saarsfield  est  dan- 
gereusement malade, 

»  Les  courriers  ne  par^'iennent  pas  avec  plus  de 
régularité  que  par  le  passé;  ce  qui  indiquerait  assez 


LA    DOMINICALE. 


que  les  carlistes  ne  sont  pas  débusqués  de  toutes 
leurs  positions,  ainsi  qu'on  voudrait  bien  le  faire 
croire.  Il  paraîtrait  même  que ,  concentrés  sur 
certains  points ,  ils  forcent  les  troupes  de  la  reine 
à  se  replier. 

»  Une  lettre  datée  d'Ognate ,  du  21  courant  ^ 
annonce  que  ce  jour-là ,  deux  cents  carlistes  étaient 
dans  celte  ville  avec  le  chanoine  Ercira, 

»  Dans  une  afi'aire  qui  a  eu  lieu  à  Balmazeda  , 
entre  Vitloria  et  Bilbao,  Zavala  a  fait  cent  pri- 
sonniers sur  les  chrislinos,  et  s'est  emparé  de  deux 
pièces  de  canon.  Le  chef  des  troupes  de  la  reine, 
grièvement  blessé,  a  effectué  sa  retraite  dans  le 
plus  grand  désordre;  et  pour  se  réfugier  sur  le  ter- 
rhoire  français,  Zuragaraundi  a  usé  d'un  moyen 
atroce  :  il  a  fait  placer  à  son  arrière-garde  tous  les 
moines  du  couvent  d'Ardax,  afin  de  paralyser: 
ainsi  l'action  des  carlistes. 

»  Zavala  doit  avoir  un  effectif  de  troupes  assez 
imposant  ;  car  il  est  certain  qu'il  s'est  présenté  der- 
nièrement devant  Bilbao  ,  et  qu'on  n'a  pas  osé 
l'inquiéter  dans  ses  mouvemens. 

»  Les  partisans  de  don  Carlos  paraissent  con- 
centrer leurs  forces  sur  Aspeilla.  » 

On  a  reçu  à  Pans  des  lettres  de  Madrid  du  1 8.  La 
convocation  des  cortès  ne  parait  pas  encore  bien  ar- 
rêtée par  le  nouveau  ministère.  M.  Vasquez  Fi- 
gneroa,  nommé  ministre  de  la  marine,  après  la 
chute  de  M.  Zéa,  n'a  pas  accepté.  On  parle  égale- 
ment du  remplacenient  du  ministre  des  finances, 
qui  n'a  été  nommé  que  par  intérim.  Quant  au  re- 
crutement de  l'armée ,  on  a  reconnu  l'impossibilité 
de  faire  aucune  levée  d'hommes ,  vu  l'état  d'insur- 
rection des  provinces  :  aussi  l'on  dit  que  le  gouver- 
nement compte  augmenter  le  chiffre  de  l'armée 
d'une  manière  indirecte,  c'est-à-dire  par  des  en- 
rôlemens  volontaires ,  encouragés  pai"  des  primes 
d'argent ,  ou  bien  par  des  primes  payées  aux  soldats 
qui  ont  fait  déjà  leur  temps. 

On  donne  pour  certain  que  le  conseil  de  ré- 
gence et  le  ministère ,  ainsi  que  la  presque  unani- 
mité de  la  commission  des  finances,  sont  d'avis  de 
contracter  un  emprunt. 

Par  décret  de  la  régente,  la  direction  des 
2)roprios  (des  biens  des  comnumes  )  est  supprimée; 
c'est  aux  préfets  à  remplir  désormais  ces  fonc- 
tions. 


M.  le  comte  de  Bermond  de  Vachères  est  appelé 
auprès  d'Henri  V  en  qualité  d'aide-de-camp.  Cet 
officier  supérieur  serait  spécialement  chargé  de  la 
partie  militaire  :  discipline ,  stratégie ,  manœuvre  de 
l'infanterie ,  etc.  La  maison  du  jeune  roi  serait  ainsi 
définitivement  formée ,  et  l'on  substituerait  le  titre 
d'aide-de-camp  à  ceux  qui  ont  cessé  d'être  en  har- 
monie avec  l'âge  du  jeune  prince. 

VICTOR  BOUCHET ,  Gérant. 


Imp.  de  Félix  Locquin  ,  r.  N.-D.-des-VictoiEes,n.  i6. 


LA    DOMINICALE 


BIBLIOGRAPHIE.  — §.  III. 

SOURCES  DU  DROIT  CAîïON. 

Le  douzième  siècle  fat  un  beau  soleil  qui 
se  leva  sur  l'Occident  :  les  communes  se 
forment ,  les  grands  ordres  monastiques 
se  fondent,  les  églises  gothiques  se  bâtis- 
sent ,  le  papier  s'invente  ,  les  universités  de 
Paris  et  de  Bologne  se  créent  -,  les  Pandectes 
se  retrouvent j  les  études  s'agrandissent; 
saint  Bernard  prêche  ,  saint  Thomas  écrit, 
Innocent  III  règne,  et  saint  Louis  va  régner. 

De  l'année  5oo  à  l'année  ii5i,  épo- 
ques extrêmes  qui  produisirent ,  l'une  la 
collection  de  Denis-le-Petit,  l'autre  celle  de 
Gratien,il  s'était  tenté  quelques  essais  du 
même  genre  qui  obtinrent  peu  de  succès , 
et  que  nous  mentionnerons  seulement  pour 
mémoire ,  et  afin  que  notre  travail  soit 
complet.  Avant  1008,  mais  à  une  époque 
difficile  à  préciser ,  Réginon,  abbédePrum, 
abbaye  de  l'ordre  de  Saint-Benoît,  dans  le 
diocèse  de  Trêves,  fit  un  recueil  de  canons 
et  de  règles  ecclésiastiques.  II  élait  resté 
dans  l'oubli,  par  suite  de  l'accueil  fait  au 
décret  de  Gratieu,  lorsqu'il  parut  pour  la 
première  fois  en  iGôg.  Baluze  en  a  fait 
une  édition  ,  remarquable,  comme  toutes 
ses  publications,  par  les  no  tes  savantes  qu'il 
y  a  mises.  Le  recueil  de  Réginon  ne  con- 
tient,, en  fait  de  lettres  des  papes ,  que  celles 
de  saint  Sirice  et  de  ses  successeurs  jusqu'à 
Hormisdas,  c'est-à-dire  qu'il  ne  s'étend 
que  de  l'année  384  à  l'année  5 14.  Un  évê- 
que  de  Worms ,  Burchard  ou  Bouchard, 
entreprit  et  acheva  une  autre  compilation 
canonique  en  1008.  Le  manque  de  livres  , 
l'immense  difficulté  qu'il  y  avait  alors  de 
recourir  aux  sources  et  de  vérifier,  faisait 
que  les  collecteurs  se  copiaient  le  plus  sou- 
vent  l'un  l'autre.  C'est  ainsi  que  Bouchard 
reproduisit  une  grande  partie  des  fausses 
décrélales,  et  que  Gratien  lui-même  ne 
a'en  défendit  pas  entièrement.  Un  recueil 
de  canons,  intitulé  Pannomia,  et  par  cov- 
ï\x\i\\on  pannurniia,  est  attribué  à  Ives 
de  Chartres ,  qui  vivait  à  la  fin  du  onzièoie 

15'  LIVRAISON. 


siècle  et  au  commencement  du  douzième.' 
Enfin,  unprêtre  espagnol,  nommé  Grégoire, 
en  compila  et  répandit  un  autre  en  1220  , 
sous  le  titre  de  Polycarpe. 

Tout  ceci  nous  mène  à  Gratien.  Il  pu- 
blia sa  collection,  avons-nous  dit,  en  n5i; 
il  l'appela  Concordanlia  discordantium 
canonum,  c'est-à-dire  concordance  établie 
entre  les  canons  qui  paraissaient  se  con- 
tredire. Elle  estbeaucoup  plus  connue  sous 
le  titre  de  Décret,  decretum  Grattant, 
qu'elle  reçut  dans  l'Université.  Quelques 
détails  bibliographiques  avant  de  passer 
outre.  A  la  tête  de  plusieurs  canons  rap- 
portés dans  le  décret  de  Gratien,  se  trouve 
le  mot  Palea.  Les  commentateurs  n'ont 
pas  manqué  de  s'appliquer  avec  beaucoup 
d'ardeur  à  rechercher  le  sens  de  cette  es- 
pèce d'énigme  -,  mais  il  faut  avouer  que 
leurs  investigations  ne  nous  paraissent  pas 
avoir  été  bien  fructueuses.  Les  uns  disent 
qne  c'est  une  marque  de  dégradation  pour 
les  canons  qui  la  portent ,  et  qui  ont  été 
insérés  postérieurement  et  sans  motif  dans 
le  recueil  ;  les  autres  veulent  que  ce  soit 
une  dérivation  du  mot  grec  -^ruXcua. ,  pour 
signifier /oj  antique-,  d'autres  enfin  affir- 
ment que  Palea  était  un  disciple  de  Gra- 
tien ,  qui  a  marqué  de  son  nom  les  cha- 
pitres qu'il  a  insérés  dans  le  Décret. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  signification 
réelle  et  précise  de  ce  mot,  toujours  est-il 
qu'on  garde  une  certaine  défiance  vis-à-vis 
des  canons  qui  en  sont  maïqués.  Pour  ce  qui 
est  de  la  matière  même  du  Décret,  elle  est 
ample,  multiple,  et  assez  artistement  dis- 
posée. On  y  trouve  les  canons  des  Conciles 
anciens  et  nouveaux  ,lesdécrétalesdes  papes, 
des  extraits  des  livres  des  Pères  ,  comme  de 
saint  Ambroise ,  saint  Jérôme ,  saint  Au- 
gustin ,  saint  Grégoire ,  saint  Isidore  ;  enfin 
des  lois  tirées  du  Code romainet des capitu- 
laires  royaux  de  la  première  et  delà  seconde 
race.  Nous  devons  faire  observer,  ainsi 
que  nous  l'avons  annoncé  déjà,  que  Gratien 
ne  s'est  pas  tenu  en  garde  contre  les  fausses 
décrétales;  il  s'en  trouve  quelques-unes  dans 
son  recueil;  et  le  seul  parti  à  prendre  par 
ceux  qui  seraient  appela  à  s'occuper  de  ces 

15 


â8â 

matières,  serait  de  remonter  soigneusement 
aux  sources ,  de  vérifier  les  citations  des 
canons  dans  les  collections  des  Conciles , 
les  lettres  des  papes ,  les  extraits  des  lois 
romaines  et  des  capitulaires  royaux,  dans 
les  excellentes  éditions  qui  en  ont  été  faites 
depuis  le  seizième  siècle. 

Dès  que  le  Décret  de  Gratien  parut ,  il 
remplaça  immédiatement  toutes  les  col- 
lections qui  l'avaient  précédé.  Les  Univer- 
sités naissantes  l'adoptèrent ,  et  il  n'a  pas 
cessé  d'y  être  en  usage  jusqu'à  la  révolution, 
avec  les  autres  recueils  complémentaires, 
dans  le  détail  desquels  nous  entrerons. 
L'autorité  que  le  Décret  conquit  si  rapide- 
ment, il  ne  la  dut  qu'à  l'étendue  des  ma- 
tières qu'il  I  enfermait,  et  à  la  rigueur  de  leur 
mise  en  œuvre.  Du  reste ,  l'Eglise  n'inter- 
vint en  rien  dans  son  émission  directe.  Il  a 
été  reconnu  que  ceux  qui  avaient  pré- 
tendu que  le  pape  Eugène  III  l'avait  ap- 
prouvé ,  étaient  dans  l'erreur.  Le  saint 
siège  n'est  intervenu  dans  sOn  examen 
qu'en  1682  ,  dans  la  personne  de  Gré- 
goire XIII,  qui  le  fit  revoir  et  corriger  par 
sept  canonistes  et  théologiens,  au  nombre 
desquels  était  le  cardinal  Caraffa.  Du  reste, 
l'autorité  du  Décret  lui  vient  principale- 
ment,et  même  à  peu  près  uniquement,  des 
sources  mêmes  qui  y  sont  indiquées.  La 
révision  romaine  n'a  pas  empêché  qu'il 
n'y  soit  resté  de  nombreuses  et  de  graves 
erreurs;  il  faut  consulter  là-dessus  le  sa- 
vant jurisconsulte  Pierre  Pithou,  et  l'his- 
toire ecclésiastique  de  Pabbé  de  Fleury. 

Le  Décret  se  divise  en  trois  grandes 
parties.  La  première  renferme  cent  une 
distinctions  -,  la  seconde  trente-six  causes , 
et  la  troisième  contient  le  traité  de  la  con- 
sécration ,  qui  est  réparti  en  cinq  distinc- 
tions qui  composent  la  première  partie .  Les 
vingt  premières  embrassent  tous  les  di- 
vers principes  du  droit ,  toutes  les  sortes 
de  lois  qui  constituent  la  source  générale 
du  droit  canonique-,  les  autres  sont  dé- 
volues aux  personnes  ecclésiastiques,  et  à 
leur  ordination.  La  seconde  partie  est  con- 
sacrée aux  jugemens  criminels  et  civils. 
Dans  la  troisième,  il  est  traité  du  culte ;,  des 


LA    DOMINICALE. 


cérémonies  religieuses  et  des  sacreraens.  Il 
reste  à  faire  sur  Gratien  ,  une  observation 
qui  lui  donne  une  assez  grande  valeur  his- 
torique. Outre  ce  qui  concerne  l'autorité 
pontificale ,  il  a  inséré  dans  sa  collection 
diverses  lois  relatives  aux  clercs,  et  à 
leurs  immunités  ,  tirées  des  fausses  décré- 
tales  ou  citées  négligemment  dans  le  corps 
du  droit  romain.  Comme  ce  recueil  for- 
mait au  douzième  siècle  la  base  de  la  ju- 
risprudence occidentale  ,  ces  principes  in- 
troduits sans  trop  de  raison  sur  les  préro- 
gatives des  clercs ,  causèrent  de  grands 
troubles  entre  la  puissance  royale  et  la 
puissance  ecclésiastique,  sous  le  règne  de 
Louis  VII  et  le  pontificat  d'Alexandre  III. 

La  codification  ecclésiastique,  placée  par 
Gratien  sur  des  bases  si  larges,  n'en  de- 
meura pas  néanmoins  au  Décret.  Il  se  fit 
successivement  cinq  collections  de  lettres 
décrétales  des  papes,  jusqu'à  la  célèbre  com- 
pilation de  Grégoire  IX,  en  1201.  Bernard 
Balbo,  prévôt  de  l'église  de  Pavie,  puis 
évêque  de  Faënza ,  et  enfin  de  Pavie  après 
la  mort  de  saint  Lanfrano,  publia  la  pre- 
mière. La  seconde  eut  pour  auteurs  Gilbert 
et  Allain,  qui  la  commencèrent,  et  Gallois 
de  Volterre  qui  l'acheva  :  elle  porte  leurs 
noms.  Eernard-le-Grand ,  archidiacre  de 
Compostelle,  publia  la  troisième.  En  i2i5. 
Innocent  III  fit  faire  la  quatrième  avec  les 
canons  du  Concile  de  Latran  et  avec  ses 
propres  rescrits.  Enfin  ,  la  cinquième  fut 
composée  des  constitutions  d'Honoré  III  , 
et  imposée  par  ce  pontife  aux  écoles  et 
aux  tribunaux.  C'est  de  la  réunion  de  toutes 
ces  collections  particulières  que  Gré- 
goire IX  composa  la  sienne.  Il  la  fit  orga- 
niser par  Raymond  de  Pegnafort,  de  l'ordre 
des  Frères  Prêcheurs.  Grégoire  IX  adressa 
sa  collection  des  décrétales  aux  docteurs 
de  l'Université  de  Bologne  et  aux  juges  des 
États  romains;  il  en  écrivit  même  aux 
docteurs  en  théologie  de  Paris ,  sous  la  ru- 
brique de  Spolète,  le  5  septembre  1204  ; 
mais  nous  examinerons  plus  loin  dans 
quelles  limites  les  lois  pontificales  étaient 
reçues  et  exécutées  en  France. 

La  compilation  de  Grégoire  IX  portait 


LA    DOMINICALE. 


â85 


dans  l'école  le  nom  dV^/m,  pour  signifier 
qu'elle  était  séparée  du  Décret  de  Gratien  , 
■qui  composait  jusqu'alors  la  base  essentielle 
de  la  jurisprudence.  Vextra  se  justa-pose 
exactement  au  décret-,  il  commence  à 
Alexandre  III ,  où  finissait  Gratien ,  et  con- 
tinue jusqu'à  Grégoire  IX.  Les  décrétales 
qui  y  sont  contenues  y  sont  divisées  en 
cinq  livres ,  et  disposées  selon  l'ordre  des 
dates-,  amélioration  importante,  et  qui  au- 
rait été  bien  plus  précieuse  encore  pour 
l'histoire ,  si  ces  décrétales  avaient  été  rap- 
portées en  entier,  et  non  pas  tronçonnées 
selon  les  besoins  du  sujet.  Les  matières  ren- 
fermées dans  ces  cinq  divisions  sont  con- 
tenues dans  cinq  mots  latins,  dont  on  a 
fait  un  vers ,  que  voici  :  Judex,  judicium, 
clerus,  connuhia,  crimen.  Il  est  singulier, 
et  curieux  en  même  temps,  que  le  com- 
mencement de  la  codification  de  Gré- 
goire IX  réponde  au  commencement  de 
celle  de  Théodose. 

Cette  mauvaise  herbe  des  fausses  décré- 
tales ,  semée  au  huitième  siècle  par  Mer- 
cator,  poussa  et   porta  encore  ses  fruits, 
en  i23i ,  dans  la  collection  de  Grégoire  IX. 
L'œil  de  Raymond  de  Pegnafort  laissa  passer 
quatorze  décrétales    reconnues  plus    tard 
pour  supposées  et  apocryphes ,  par  les  ca- 
nonistesj  ce  sont:  au  chapitre  i*''^  de  Elecl.x 
au  chapitre  3_,  de  Pecxd.i  aux  chapitres  \, 
2  et<] ,  de  Accutasionn.;   aux  chapitres  3, 
4,  5,  6,  7,  de  Simonia;  au  chapitre   i*^"", 
de  Heretic,  ibidem,  de  Clericorum  excoin- 
munication.',  au  chapitre  'j,de  Regular.; 
enfin  au  chapitre   5,  de  Jure  jurand.  En 
outre  des   constitutions    apocryphes  ,  on 
rencontre  dans  le  recueil  de  Grégoire  IX 
de  nombreuses    erreurs   qui   proviennent 
d'omissions,  de  changemens  de  mots  ou  de 
défaut  de  développement;  cela  lait  que  ceux 
qui  veulent  pénétrer  danscette  étude  doivent 
suivre  les  canonistes  les  plus  renommés , 
comme  notrei  mraortel  Cujas  ,  Acosta,  et 
Dumoulin,  qui  a  fait  des  notes  si  estimées 
sur  les  décrétales. 

La  netteté  du  livre  de  Grégoire  IX  avait 
frappé  avec  raison  l'esprit  des  juriscon- 
sultes. Il  était  difficile  que  l'esprit   de  mé- 


thode qui  s'y  trouvait  ne  fructifiât  point 
dans  la  suite.    En   1298  ,  le  pape  Boni- 
face  VIII,  pontife  si  remarquable  par  son 
énergie ,  et  celui  qui  a  reçu  le  second  soufflet 
donné  à  l'Eglise  depuis  Jésus-Christ,  re- 
cueillit les  constitutions  de  ses  prédéces- 
seurs dans  une  collection  faisant  suite  aux 
cinq  chapitres  de  Grégoire  IX,  et  portant 
à  cause  de  cela  le  nom  de  Sexte.  Cette  com- 
pilation est  divisée  en  cinq  chapitres ,  et 
disposée  comme  la  précédente  •,  elle  contient 
les  décrétales  rendues  par  Grégoire  IX  de- 
puis sa  codification ,  celles  d'Innocent  IV, 
de  Grégoire  X,   d'Alexandre  IV,   de  Ni- 
colas IV,  et  plusieurs  de  Boniface  VIII  lui- 
même.  On  y  trouve  encore  plusieurs  canons 
des  deux  Conciles  de  Lyon ,  tenus,  l'un  eu 
1245,  sous   le   pontificat  d'Innocent  IV, 
l'autre  en  1274,  sous  celui  de  Grégoire  X. 

Les  difi"érends  du  roi  de  France  ,  Phi-' 
lippe-le-Bel,  et  du  pape  Boniface  VIII, 
jetèrent  dans  les  écoles  françaises  une 
grande  défaveur  sur  le  Sextej  le  Parlement 
et  l'Université ,  qui  commençaient  alors  à 
prendre  rang  et  consistance,  leur  refusè- 
rent leur  sanction.  Cependant  on  peut  dire 
aujourd'hui  que  ce  recueil  a  autant  de  va- 
leur, et  mérite  autant  de  créance  que  ceux 
qui  l'ont  précédé.  Quand  nous  serons  ar- 
rivés à  la  partie  des  concordats, -bulles  et 
induits,  nous  ferons  voir  en  quoi  cousis-^ 
taient  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane  ,  et 
nous  toucherons  aux  vraies  causes  de  la 
vive  séparation  des  deux  pouvoirs. 

Cette  manière  de  codifier  les  matières 
du  droit  ecclésiastique ,  à  proportion  que 
les  besoins  du  gouvernement  de  l'église  les 
produisaient,  continua  sous  les  pontifes 
suivans.  Le  pape  Clément  V  fit  faire  une 
collection  nouvelle  sur  le  plan  des  décré- 
tales de  Grégoire  IX.  Cette  compilation  qui 
porte  le  nom  de  Clémentines  ,  contient  les 
canons  du  Concile  de  Vienne ,  et  les  cons- 
titutions particulières  du  pape  Clément 
lui-même.  La  mort  l'ayant  surpris  avant 
qu'il  eût  achevé  son  travail ,  ce  fut  son 
successeur,  Jean  XXII,  qui  publia  le  recueil 
en  iSiy.Les  Clémentines  sont  divisées  en 


^u 


LA   DOMINICALE. 


cinq  livres  ,  et  suivent  le  même  ordre  que 
les  Décré taies  et  le  Sexte. 
g  Ce  même  pape  Jean  XXII  publia  en- 
core, à  une  date  qu'il  serait  difficile  de 
préciser  exactement ,  vin^t  constitutions, 
divisées  en  quatorze  titres.  Cette  collec- 
tion porte  le  nom  de  Extravagantes  de 
JeanXXII.  Enfin,  un  dernierrecueil  parut 
un  peu  plus  tard ,  sous  le  nom  de  Extra- 
vagantes comtnunes,  parce  qu'il  contenait 
les  constitutions  de  divers  papes.  Ce  mot 
Extravagantes  était  autrefois  en  usage 
parmi  les  juristes  ,  pour  désigner  les  lois 
qui  étaient  faites  et  publiées  en  dehors  de 
certains  recueils.  Il  y  a  des  Extravagantes 
de  Henri  VII ,  qui  appartiennent  au  droit 
féodal.  Celles  de  Jean  XXII  et  les  com- 
munes prenaient  ce  nom,  par  opposition 
au  Décret  de  Gratien  ,  qui  était  appelé 
Antiqui  Canoties. 

JVous  avons  parcouru  les  six  recueils 
qui  constituaient  autrefois  le  droit  canon 
généralement  reçu ,  c'est-à-dire  le  Décret , 
les  Décrétales ,  le  Sexte  ,  les-  Clémentines  , 
les  Extravagantes  de  JeanXXII  etlesExtra- 
Tagantes  Communes.  Il  y  avait  et  il  y  a 
encore  à  Rome  un  recueil  important  , 
très-volumineux  ,  mais  qui  n'est  regardé 
que  commue  une  collection  particulière  : 
c'est  le  BuUaire.  Sans  entrer  précisément  et 
directement  en  ligne  de  compte  dans  la 
codification  ecclésiastique  ,  le  Bullaire 
contient  néanmoins  plusieurs  constitutions 
qui  ont  été  reçues  comme  obligatoires  ,  et 
qu'on  chercherait  vainement  dans  les  autres 
recueils.  Il  a,  en  outre,  le  mérite  d'être  fait 
dans  un  ordre  chronologique ,  de  rapporter 
toutes  les  bulles  dans  leur  entier,  précédées 
d'un  sommaire  qui  en  oft're  l'analyse. 

Quand  on  est  parvenu  à  connaître  les 
sources  générales  du  droit  canon  ,  on  a 
encore  un  travail  important  à  faire;  c'est 
de  rechercher  quelles  sont  les  dispositions 
de  ces  recueils  qui  ont  été  en  usage  en 
Erance ,  et  jusqu'à  quel  point  elles  y  ont 
été  admises  et  appliquées. 


SAINT  FRANÇOIS-DE-SALES.  (gravure.) 

(Deuxième  article.) 

Rien  de  difficile  comme  de  ramener  dans 
le  sein  de  l'Eglise  l'hérétique  qui  s'en  est 
séparé  j  mille  fois  mieux  vaut  la  simplicité 
du  pauvre  Sauvage  que  le  missionnaire  va 
chercher  dans  ses  savanes  ,  ou  sur  le  bord 
de  ses  fleuves.  Quand  l'orgueil  d.e  l'homme 
a  traité  de  folie  les  mystères  de  la  foi , 
lorsqu'il  a  mis  sa  raison  débile  à  la  place 
de  la  raison  de  tous ,  qui  pourrait  le 
faire  descendre  des  hauteurs  trompeuses 
où  il  domine,  où  il  se  dresse  en  roi?  Ce 
n'est  que  long-temps  après ,  lorsque  le 
prestige  s'étant  évanoui,  il  se  voit  tel  qu'il 
est,  sur  l'arbre  de  la  science  n'ayant  cueilli 
que  l'erreur  comme  son  premier  père ,  que, 
confondu  de  son  impuissance,  il  se  jette 
parfois  entre  les  bras  de  Dieu. 

]\Iais  quand  un  peuple  tout  entier,  séduit 
par  de  faux  docteurs  ,  s'est  précipité  ,  lui 
aussi,  tête  baissée,  dans  les  voies  de  l'er- 
reur ,  oh  !  alors  il  y  a  dans  ce  peuple  du 
fanatisme ,  de  la  rage ,  lorsqu'on  essaie 
d'attaquer  le  culte  qu'il  s'est  fait.  Malheur 
à  qui  porte  la  main  sur  l'arche  de  la  fausse 
Sion  :  à  défaut  du  bras  divin  ,  il  y  a  le  bras 
de  l'homme  qui  tue. 

Un  homme  s'était  rencontré,  moine  apos- 
tat, dévoréd'ambition,  qui  avait  poussé  le 
cri  d'indépendance  religieuse  au  milieu  de 
l'Europe,  étonnée  de  cette  clameur  étrange. 
Alors  il  y  avait  eu  comme  une  vaste  conju- 
ration ,  et  de  toutes  parts  on  était  accouru 
pour  jeter  la  pierre  au  vieil  édifice  :  gens 
sans  aveu,  moines  chassés  des  monastères, 
prêtres  renégats,  tout  sillonnés  des  censures 
de  l'Eglise  -,  puis  les  esprits  forts ,  les  demi- 
savans,  populace  lettrée, valetaille  de  salon, 
qui  bourdonne  la  satire  ,  qui  se  guindé, 
âpre  et  mordante  contre  les  institutions  ; 
qui  se  pavane  pour  réformer  le  monde;  qui 
crie  à  la  corruption  du  clergé-,  qui  débile 
l'histoire  scandaleuse,  pour  se  dispenser  de 
la  raison;  misérable  tourbe  qui  s'abat  au 
désordre,  comme  l'oiseau  de  proie  à  l'odeur 


LA   DOMINICALE. 


285 


du  cadavre,  qui  pullule  on  ne  sait  com- 
ment ,  qui  arrive  on  ne  sait  d'où. 

Lorsque  ce  torrent  eut  débordé  sur  l'Eu- 
rope, vint  bientôt  le  tour  des  peuples-,  et 
ce  furent  alors  des  rugissemens  à  ébranler 
les  trônes;  car  le  peuple  est  toujours  là 
pour  tirer  la  conséquence  du  principe, 
pour  exécuter  avec  le  bras  ce  qu'on  pense 
pour  lui  avec  l'intelligence  ;  dans  le  drame, 
c'est  l'homme  d'action,  toujours  la  dupe. 
L'hérésie  de  Luther  avait  donc  grandi, 
colosse  menaçant  pour  l'avenir  de  l'Europe; 
et  les  rangs  de  la  réforme  s'étaient  grossis 
de  tout  ce  que  le  monde  d'alors  comptait 
de  turbulens  ,  d'ambitieux  ,  d'hommes 
froissés,  n'importe  comment:  c'était  comme 
un  grand  arbre  à  ombrage  mortel  ,  dont 
les  rameaux  enlaçaient  peu  à  peu  la  vieille 
société. 

Le  Chablais  n'avait  pas  échappé  à  l'er- 
reur. Les  apôtres  de  Calvin  s'y  étaient  jetés 
comme  sur  une  proie  ;  ils  avaient  porté 
partout  le  fer  et  la  flamme ,  souillant  les 
lieux  sacrés  par  d'horribles  profanations, 
outrageant  les  Vierges  jusqu'au  pied  des 
autels,  renversant  les  églises,  pillant  les 
monastères.  Aussi  les  vestiges  de  la  foi  eu- 
rent bientôt  disparu,  et  la  réforme  y  planta 
son  drapeau. 

En  ce  temps-là  régnait  en  Savoie  Charles- 
Emmanuel  ,  qui ,  outré  d'une  nouvelle  in- 
vasion des  Bernois  sur  le  Chablais,  les 
repoussa  vigoureusement. Navré  de  douleur 
à  la  vue  des  profonds  ravages  que  l'erreur 
avait  faits  dans  cette  malheureuse  contrée, 
il  voulut  rendre  à  Jésus-Christ  une  terre 
que,  soixante-dix  ans  durant,  le  calvinisme 
avaitinfectée  desespoisons.  Il  écrivit  donc 
à  l'évêque  de  Genève  d'y  envoyer  des  ou- 
vriers évangéliques.  L'entreprise  était  pé- 
rilleuse, nul  ne  se  sentit  le  courage;  et 
parmi  tous  ces  prêtres  rassemblés  en  conseil, 
un  seul  eut  la  force  de  dire  :  J'irai.  Et  ce 
prêtre,  c'était  un  jeune  homme  encore, 
celui  que  nous  avons  suivi  depuis  le  ber- 
ceau, que  nous  avons  vu  jouer  enfant  sur 
les  rochers  de  la  Savoie ,  étudiant  religieux 
et  pur  dans  Paris,  la  ville  de  désordre  et 
d'immoralité:   c'était   tïançois-de-Saks. 


Les  larmes  étouffaient  la  voix  du  vieil 
évêtpe  de  Genève.  Il  voyait,  l'homme  des 
anciens  jours,  qu'un  large  horizon  s'ouvrait 
devant  ce  jeune  prêtre  si  ardent ,  si  plein 
de  charité;  et,  en  l'embrassant,  il  lui  di- 
sait: Que  l'Eglise  du  Chablais  se  réjouisse,' 
car  vous  allez  mettre  un  terme  à  ses  dou- 
leurs! Et  il  avait  prédit  vrai ,  le  vieillard. 

Ce  fut  à  Annecy  une  consternation  uni- 
verselle au  départ  de  François  et  de  son 
cousin  Louis  de  Sales ,  qui  avait  consenti  à 
partager  ses  dangers.  Mais  le  château  de 
Sorrens  lui  gardait  de  ces  douleurs  qui 
froissent  plus  que  toutes  les  douleurs ,  les 
larmes  d'une  mère.  Lorsqu'au  milieu  des 
sanglots  elle  lui  avait  fait  de  déchirans 
adieux  au  pied  du  chêne  antique,  il  y 
avait  au  moins  de  l'espoir  dans 'son  cœur;, 
mais  dans  cette  fatale  mission,  ce  n'étaient 
plus  les  dangers  seuls  d'une  ville  corrompue 
à  braver.  Elle  le  savait,  et  elle  pleurait ,  la 
pauvre  mère!  elle  pleurait  comme  pleurent 
les  mères  !  C'était  une  chose  affreuse ,  dé- 
chirante pour  le  jeune  apôtre,  que  cette 
femme  qui  l'aimait  tant,  qui  l'avait  nourri, 
qui  lui  avait  appris  à  bégayer  sa  première 
prière,  l'enlaçant  dans  ses  bras,  se  jetant 
presque  à  ses  genoux. —  Et  tout  fut  inutile; 
et  quelques  jours  après,  les  bords  del'Arve 
répétaient  les  mâles  accens  de  l'hymne  an- 
gélique  de  St.-Augustin  ;  chantée  par  les 
deux  missionnaires. 

Qu'il  inspire  d'émotions  au  guerrier  ,  le 
pays  qui ,  dans  quelques  jours ,  va  retentir 
du  fracas  de  ses  armes,  quand  il  se  déroule 
à  ses  regards  pour  la  première  fois!  Lors- 
que le  vaisseau  qui  portait  Scipion  sur  la 
terre  d'Afrique  signala  la  patrie  d'Anni- 
bal ,  il  s'écria  :  Voilà  Carthage  !  Et  ce 
mot  fut  le  seul  mot  qui  put  sortir  de  son 
âme  oppressée ,  accablée  par  tant  de  sou- 
venirs et  de  sentimens  à  la  fois.  Quelque 
chose  de  pareil  se  passait  daùs  le  cœur 
de  François-de-Sales,  par  une  soirée  d'au- 
tomne ,  sur  la  plate-forme  de  la  forteresse 
des  Allinges.  Il  y  avait  de  la  mélancolie  dans 
ce  paysage.  Le  soleil,  à  son  déclin,  jetait  ses 
derniers  rayons  d'or  sur  la  cime  des  mon- 
tagnes lointaines;  la  biise  du  soir  faisait 


286 


LA   DOMINICALE. 


craquer  les  rameaux  déjà  dépouille's  de  leur 
feuillage.  Cette  nature  attristée,  ces  mon- 
tagnes bleuâtres   dessinant  leurs  grandes 
masses  à  l'horizon ,  ce  ciel  gris  où  s'ëbat- 
tait  par  intervalle  la  troupe  nomade  des 
oiseaux  voyageurs  ,  tout  cela  serrait  l'âme 
d'un  sentiment  indéfinissable  de  tristesse. 
Mais  lorsque  les  regards  venaient  à  plon- 
ger dans  les  détails  de  ce  tableau ,   oh  ! 
c'est  là  ce  qui  était  affreux  ^  car  ces  cam- 
pagnes en  deuil,  cette  nature  sévère,  cet 
horizon,  tout  cela  c'était  le  Chablais ,  le 
Chablais  où  l'héfésie  avait  passé ,  et  dont 
les  traces  s'apercevaient  partout,  à  chaque 
pas  5  traces  de  désolation  ,  comme  en  lais- 
sait jadis  la  horde  de  barbares  que  l'orage 
avait  apportée.  Au  coin  des  champs,  plus 
de  croix  pour  rappeler  le  souvenir  de  Dieu 
au  pauvje  paysan  qui  se  repose  de  fatigue 
sur  le  sillon  ;   partout  comme  un  grand 
vide:  des  ruines  d'églises,  des  monastères 
qui  étalent  leurs  débris  tout  noircis  par  la 
flamme-,  les  routes  qui  menaient  au  lieu 
saint  j  où  l'herbe  a  poussé  5  les  statues  des 
Saints  servant  à  marquer  les  limites  des 
possessions  :  spectacle  à  navrer  le  cœur  ! 

Et  François-de-Sales  était  là ,  en  face  de 
ce  tableau,  en  saisissant  avidement  tous  les 
détails:  car  c'est  là  sa  Carthage,  à  lui; 
c'est  son  champ  de  bataille  ,  champ  de  ba- 
taille où  il  ne  peut  couler  d'autre  sang  que 
le  sien.  De  la  place  où  il  est ,  il  peut  pres- 
que entendre  les  vociférations  de  la  popu- 
lace de  Thonon.  Pauvre  mère!...  Si  elle 
était  là  ! 

Les  premiers  rayons  du  jour  ont  trouvé 
François  en  prière  dans  la  solitude  des  mon- 
tagnes. Lui ,  si  fort,  il  demande  de  la  force 
encore;  car  il  en  faut  pour  cette  mission-, 
et  les  voilà  qui  partent,  les  deux  jeunes 
prêtres,  l'Évangile  sous  le  bras,  le  bâton 
à  la  main,  pour  conquérir  une  province. 
La  journée  fut  atroce  à  passer.  Les  deux 
prêtres  s'étaient  assis  dans  la  place  publi- 
que. Vous  avez  vu  peut-être  de  ces  hommes 
que  la   justice  humaine  cloue  pour  quel- 
ques heures  au  poteau  de   l'infamie.  On 
fait  cercle  autour  de  ces  hommes-,  la  foule 
voir ,  à  voir   conmient    ils 


supportent  ses   regards  ,    ses  injures  )  ses   ' 
bons  mots  ;   vous  savez  ,  de  ces  railleries 
de  peuple,  de  ces  sarcasmes  de  faubourg 
qui  ne  font  pas  grâce  même  devant  ce  po- 
teau.  Eh  bien  !  ce  que  le  criminel  grince 
des  dents  à  entendre,  nos  deux  apôtres  le 
souffirent  ,    eux,  tout  le  jour,   sans   fin, 
sans  relâche,  sans  trêve.  Ce  fut  chose  inouïe 
que  ce  supplice  ;  les  enfans  leur  jetaient  de 
la  boue,  leur  crachaient  au  visage,  et  les 
pères  étaient  là  qui  riaient!  Et  quand  pen- 
dant des   semaines   ajoutées  à  des  semai- 
nes,   François  fut    toujours  fidèle  à  venir 
s'asseoi.i  à  la  même  place ,  quand  on  vit  que 
rien  n'y  faisait,  ni  les  rigueurs  de  la  saison, 
ni  les  sentiers  ardus  et  longs  des  montagnes 
qu'il  avait  à  parcourir,  ni  les  menaces,  ni 
les  injures,  niles  humiliations  de  tout  genre, 
ni  les  tentatives  d'assassinat-,  on  se  prit  peu 
à  peu  à  le  regarder  avec  respect  et  admi- 
ration, ce  jeune  prêtre,  on  commença  à 
dire  qu'il  fallait  bien  que  le  bras  d'en  haut 
le  soutînt,   et  le    Chablais  fut   converti. 
Noble  et  beau  triomphe  du  à  St. -François 
de  Sales  ! 

Sa  mission   était  finie,    et  il  entrait  à 
peine  en    convalescence   d'une  longue  et 
sérieuse  maladie,  lorsqu'il  apprit  que  la 
peste  ravageait  la  ville  d'Annecy.  Il  y  cou- 
rut tout  faible  encore,  et  il  parut  comme 
une   providence  dans  cette  ville  désolée. 
Lespestiférésl'entouraient,  le  saint  homme, 
ils  lui  demandaient  de  ces  paroles  du  ciel 
qui  consolent  au  bord  de  la  tombe  j  et  lui, 
il  les  serrait  dans  ses  bras,  il  baisait  ces 
plaies  qui  communiquaient  la  mort  ,    il 
s'asseyait  à  leur  chevet,  il  les  ramassait 
dans  les  rues,  les  excitant  au  repentir,  les 
consolant,  les  encourageant,   sans  que  sa 
charité  s'altérât,  sans  que  sur  son  visage 
parut  la  trace  d'un  sentiment  de  dégoût, 
devant  ces  lionimes,  hideux  à  voir,  dont  le 
corps  sillonné  de  taches  livides  s'en  allait 
par  lambeaux!  Admirable  chose  !  l'homme 
ne  semble  jamais  si  {jrand  au  chrétien  que 
lorsqu'il  est  plus  bas,  jamais  si  digne  de 
respect  que  lorsque  les  haillons  le  couvrent 
et  qu'il  est  devenu  un  objet  de  mépris  et 
de  rebut  pour  le  monde,  payce  qu'il  res- 


(LA    DOMINICALE  ,1 


287 


^euible  mieux  alors  au  fils  de  Dieu  qui  fut, 
lui  aussi,  pour  le  monde,  un  objet  de  mé- 
pris et  de  rebut! 

Il  en  fit  tant ,  il  acquit  une  réputation 
de  sainteté ,  de  charité ,  de  prudence  et  de 
savoir,  si  universelle ,  que  Tévêque  de  Ge- 
nève le  prit  pour  son  coadjuteur  à  l'épis- 
copat,  etjquand  vint,  après  de  lonjjs  efforts, 
le  consentement  de  François  si  vivement 
désiré  et  si  impatiemment  attendu  :  «Je  n'a 
jamais  fait  qu'une  bonne  action  dans  ma 
vie  ,  s'écria  le  saint  vieillard;  c'est  d'avoir 
choisi  François-de-Sales  pour  mon  suc- 
cesseur. »  Sublime  témoignage  rendu  à 
François-de-Sales  !  paroles  charmantes  du 
modeste  évêque! 

Quelque  tempsaprès,laroute  delà  France 
revoyait  î'rançois  pour  la  seconde  fois.  Ce 
n'était  plus  alors  ce  jeune  homme  de  la 
Savoie,  allant  chercher  la  science  dans  la 
ville  de  Paris  ,  mais  l'évêque  se  rendant  à 
la  cour  d'Henri  IV  pour  demander  au  roi 
la  permission  d'envoyer  des  missionnaires 
dans  le  bailliage  calviniste  de  Gex,  écliuàla 
couronne  de  France  parle  dernier  traité  de 
paix.  Paris  !  quelles  durent  être  les  émo- 
tions de  François-de-Sales  lorsqu'il  se 
présenta  à  ses  regards  avec  ses  vieux  édi- 
fices ,  ses  églises  gothiques ,  son  fracas  ,  ses 
flots  de  peuple  qui  se  heurte ,  se  coudoie 
dans  ses  rues  sombres!  L'évêque  alla  plus 
d'une  fois  sans  doute  prier  à  deux  genoux 
dans  la  chapelle  de  Saint-Etienne,  où  l'étu- 
diant s'était  délassé  des  bruits  du  monde  , 
pleurer  d'attendrissement  sur  les  degrés  de 
cet  autel  où  il  avait  dit  à  la  Vierge  :  Je 
n'aimerai  que  le  Seigneur  ! 

Henri  IV  eut  bientôt  apprécié  le  saint 
évêque.  «  Vous  me  rendez  meilleur  ,  lui 
dit-il  un  jour  j  je  ne  m'étonne  plus  de  toutes 
les  conversions  que  vous  faites;  car  dans 
votre  bouche,  la  religion  a  quelque  chose 
de  doux  et  d'aimable.»  François-de-Sales 
obtint  ce  qu'il  demandait. 


ÉTAT  DE  L'ÉGLISE  EN  IRLANDE. 

Dès  nos  premières  publications,  nous 
avons  compris  la  nécessité  de  ne  point 
borner  à  la  France  nos  recherches  et  nos 
travaux,  mais  de  leur  imprimer  ce  carac- 
tère de  catholicité,  de  communion  uni- 
verselle, qui  fait  de  toutes  les  nations  un 
seul  troupeau  réuni  au  pied  de  la  croix, 
sous  la  conduite  du  père  commun  des 
fidèles.  Quelle  que  soit  la  distance  qui  les 
sépare,  tous  les  catholiques  sont  frères, 
puisque  leurs  croyances ,  leurs  combats  , 
leurs  espérances  sont  les  mêmes.  Ceux  qui, 
partageant  notre  foi,  vivent  sur  un  sol 
étranger,  ne  sauraient  donc  nous  être  in- 
diflérens ,  et  nous  avons  songé  à  établir 
entre  eux  et  nous  des  relations  fréquentes. 
Encore  quelque  temps ,  et  nous  serons  en 
mesure  de  faire  connaître  à  nos  lecteurs 
tout  ce  qui  intéresse  la  religion  en  Europe; 
nous  redirons  ses  joies;  nous  exalterons  ses 
triomphes;  nous  bénirons  ceux  qui  la  ser- 
vent :  mais  nous  déplorerons  aussi  ses  dou- 
leurs, et  notre  indignation  flétrira  ceux  qui 
la  persécutent. 

Ceux  qui  la  persécutent ,  et  nous  le  di- 
sons à  dessein ,  car  il  ne  faut  pas  s'ima- 
giner que  ses  combats  soient  finis.  Aux 
cris  de  liberté  que  l'on  entend  de  toutes 
parts  dans  ce  siècle  de  tolérance,  des  op^^ 
primés  catholiques  viennent  encore  mêler 
leurs  gémissemens  et  leurs  plaintes.  Et 
pour  arriver  à  l'objet  spécial  de  cet  article, 
PEurope  ne  renferme-t-elle  pas  un  pays 
qui ,  malgré  d'incroyables  efforts ,  n'ar- 
rache que  par  lambeaux,  et  pour  ainsi  dire 
pièce  à  pièce  ,  les  droits  sacrés  qu'on  lui  a 
ravis,  parce  qu'il  a  voulu  conserver  sa  foi? 
Ce  noble  pays ,  qui  vient  si  naturellement 
à  la  pensée ,  quand  on  cherche  au  sein  de 
notre  civilisation  modçrneun  exemple  qui 
retrace  dans  toute  sa  pureté  le  zèle  et  la  fer- 
veur des  premiers  chrétiens  ;  ce  pays  dont 
le  nom  possède  le  inagique  pouvoir  de  re- 
muer au  fond  de  nos  cœurs  tout  ce  qu'il  y 
a  de  sympathies  généreuses ,  l'Irlande  !  ne 
gémit-elle  pas  encore  sous  le  poids  d'une 
oppression  intolérable? 


288 


LA   DOMINICALE. 


C'est  une  longue  histoire  que  l'histoire 
des  maux    qui   l'ont   accablée  !    C'est   un 
grand  et  beau  spectacle  que  celui  qu'elle  a 
donné  au  monde!   Là,   comme  aux  pre- 
miers âges  de  l'Église ,  la  foi  a  lutté  corps 
à  corps,  non  plus  avec  le  paganisme, mais 
avec  l'hérésie  armée   de  toutes  les  forces 
de  la  terre.  Après  avoir  proclamé  l'indé- 
pendance absolue  et  la  liberté  illimitée  de 
la  raison  en  matière  de  foi ,  le  protestan- 
tisme, assis  sur  le  trône  ,  a  bientôt  abjuré 
ses  principes,  et  brisé  le  masque  sous  lequel 
il  se  cachait.    On  l'a  vu  se   ruer  sur  un 
peuple  catholique  pour  lui   arracher  ses 
croyances,  s'acharner *sur  cette  proie,   se 
gorger  de  son  sang  et  denses  dépouilles,  la 
ronger  jusqu'à  la  moelle-,   puis,   afin  de 
mieux  l'écraser,  ajouter  à  tant  d'atrocités 
les  horreurs  de  la  servitude  la  plus  pro- 
fonde. Personne   n'ignore  les  lois  mons- 
trueuses  qui  réduisaient  ces  populations 
fidèles  à  la  triste  condition  des  ilotes  ou 
des  parias.  Mais  avec  quelle  courageuse  et 
noble  constance  tant  d'excès  ont  été  sup- 
portés ,  tant  d'efforts   impies  rendus  inu-  , 
tiles  !  On  se  sent  saisi  d'admiration  en  as- 
sistant par  la  pensée  à  cet  héroïque  com- 
bat ,  dans  lequel  un  peuple  entier,  renon- 
çant à  tout  plutôt  que  d'abandonner  ses 
espérances  immortelles ,  dresse  sou  front 
vainqueur  et  couronné  de  palmes  célestes, 
au  moment  même  où  son  ennemi  triom- 
phant compte  ses  défaites  et  croit  l'avoir 
terrassé;  car  c'est  là  ce  qui  est  arrivé.  Le 
peuple   irlandais   a  laissé  à  l'avidité  des 
envahisseurs  et  les  temples  bâtis  par  ses 
pères,  et  l'héritage  de  ses  aïeux  ;  il  a  perdu 
ses  droits  de  citoyen  ;   ou  l'a  mis  au  ban 
de  la  société-,  la  misère  et  les  privations 
de  tout  genre  sont  devenues  son  partage. 
Souvent  aussi  il  lui  a  fallu  opter  entre  la 
mort  et  l'apostasie:  alors  il  mourait-,  mais 
il  mourait  catholique ,  léguant  à  ses  en- 
fans  son  exemple  pour  toute  richesse.  Que 
manquait-il  donc  à  la  gloire  du  protestan- 
tisme? N'était-il  pas    maître,    tout-puis- 
sant? Ne  rcgnait-il  pas  en  souverain  sur 
sa   conquête?  Non.    Sa  conquête    l'avait 
.vaincu-,  car  au  milieu  des  ruiner  dont  le 


sol  était  jonché,  l'Irlande  était  toujours  la 
même-,  et  si  sa  foi  avait  subi  quelque 
changement,  c'est  qu'elle  était  devenue 
plus  fervente  encore.  Singulière  magie  de 
la  religion!  elle  n'est  jamais  plus  grande 
et  plus  belle  que  lorsque  la  Providence  la 
livre  aux  fureurs  du  monde. 

Aujourd'hui ,  en  Irlande,  le  sang  a  cessé 
de  couler,  ou  du  moins  on  ne  verse  plus 
que  celui  des  malheureux  poussés  quelque- 
fois par  la  misère  à  des  actes  de  désespoir. 
Mais  si  l'on  est  saturé  de  meurtres,  on  ne 
l'est  pas  de  tyrannie ,  et  un  régime  d'ex- 
ception odieux  pèse  toujours  sur  cette  terre 
désolée.  Cependant,  il  faut  l'avouer  ,  les 
oppresseurs  n'y  sont  pas  paisibles.  Des 
hommes  se  sont  rencontrés  dans  son  sein  , 
qui  ont  compris  leur  époque  et  la  portée 
immense  d'une  résistance  légale,  mais  opi- 
niâtre. Une  vive  impulsion  a  été  donnée 
par  eux  au  sentiment  de  la  liberté  :  la  po- 
pulation catholique  n'a  plus  qu'une  pen- 
sée ,  son  affranchissement.  Depuis  longues 
années,  une  association,  faible  d'abord, 
a  grandi  peu  à  peu,  s'est  étendue  sur  toute 
la  surface  du  pays,  et  a  fini  par  devenir  une 
puissance  capable  de  lutter  face  à  face 
avec  le  gouvernement.  Ses  efforts ,  autant 
que  les  considérations  politiques,  ont  arra- 
ché la  mesure  connue  sous  le  nom  d'é- 
mancipation, mesure  qui ,  suivant  le  mot 
d'O'Connel ,  a  été  le  commencement  de  la 
fin  ;  mesure  d'avenir  et  d'espérance ,  qui  , 
malgré  des  combinaisons  perfides,  finira 
par  porter  ses  fruits. 

Il  est  long  le  chemin  parcouru  pour  ar- 
river jusque-là,  et  depuis  Henri  VIII ,  Eli- 
sabeth ,  Cromwell  et  Guillaume  d'Orange  , 
bien  des  obstacles  ont  été  vaincus.  Il  a  fallu 
de  longues  années  et  une  admirable  persé- 
vérance-, il  a  fallu  aussi  un  concours  de 
circonstances  pressantes  pour  amener  à 
consommer  cet  acte  de  justice  un  gouver- 
nement fondé  par  le  protestantisme  ,  dans 
le  but  de  détruire  la  religion  catholique. 
Tant  de  haines  avaient  été  amassées  contre 
les  papistes;  on  avait  mis  tant  de  soin  à 
créer  des  intérêts  qui  leur  fussent  contrai- 
res ,  en  partageant  à  tous  leurs  dépouilles , 


LA   DOMINICALE. 


289 


qu'une   opposition   formidable   entravait 
toujours  les  projets  d'émancipation.  C'est 
ainsi  qu'en  1780 ,  un  membre  du  parle- 
ment ayant  osé    proposer  Fabolition  de 
quelques  lois  pénales ,  une  sédition  éclata 
sur-le-champ  dans  Londres,    et  menaça 
d'incendier  la  ville.  La  première  motion 
formelle  ,  relative  à  l'affranchissement  des 
catholiques  ,  fut  faite  en  i8o5  par  M.  Fox. 
Quelle  résistance  n'éprouva-t-jl  pas  alors  de 
la  part  du  roi  et  des  évêques?  Plus  tard , 
cette  motion  ayant  été  renouvelée ,  et  l'ad- 
ministration ayant  usé  de  moins  de  rigueur 
envers  les  opprimés,   des  cris  de  fureur 
partirent  de  tous  les  points.  Les  pétitions 
arrivèrent  en  foule  ,  invoquant  le  salut  de 
l'État,  et  proclamant  la  constitution  en 
danger.   Les  diocèses ,  les  chapitres ,  les 
synodes   anglicans    des  trois    royaumes , 
n'eurent  qu'une  voix  à  ce  sujetj  on  vit 
même  les  deux  universités  de  Cambridge 
et  d'Oxford  rivaliser  de  zèle  et  d'éloquence 
pour  obtenir  la  continuation  de  l'ancien 
système.  Une  seule  pétition  vint  protester 
contre  ces  clameurs  intolérantes  -,  elle  était 
signée  par  cinq  ecclésiastiques  du  diocèse 
de  JYorwich,  qui  demandaient  l'abrogation 
de  ces  lois  qui  réduisaient  les  catholigues 
à  la   qualité  d'ilotes.    Lorsqu'enfin  cette 
mesure  a  été  adoptée  sur  la  proposition  du 
gouvernement,  quels  ressorts  n'a-t-on  pas 
fait  mouvoir  pour  en  obtenir  le  rejet  !  Il 
suffit  de  lire  la  discussion  qui  précéda  le 
bill ,  pour  voir  combien  les  préjugés  de  la 
tyrannie  sont  enracinés  sur  cette  terre  clas- 
sique de  la  liberté,  et  combien  les  révé- 
rends évêques  anglicans  redoutent  le  mo- 
ment où  les  gros  bénéfices  qu'ils  possèdent 
en  Irlande  viendraient  à  leur  échapper.  Ils 
ont  mis  en  œuvre  toutes  leurs  ressources 
pour  faire  revivre  d'anciennes  préventions, 
dont  le  bon  sens  a  depuis  long-temps  fait 
justice ,  et  pour  remettre  en  honneur  quel- 
ques accusations  odieuses  etsurannôes  que 
les   orateurs    catholiques  ont,  du  reste, 
victorieusement  repoussées.  Mais  ces  frais 
d'éloquence  ont  échoué  contre  l'attitude 
noble  et  fière  de  l'Irlande ,  et  n'ont  pu 
l'emporter  sur  la  pensée  des  dangers  que 


courait  la  Grande-Bretagne, en  laissant,  au 
milieu  de  ces  populations  jalouses  d'obte- 
nir enfin  leur  liberté,  un  germe  de  discorde 
qui  aurait  pu  lui  être  funeste  dans  les  con- 
jonctures difficiles  où  elle  se  trouvait  alors, 
ayant  en  perspective  une  guerre  avec  la 
Russie ,  et  en  face ,  des  partis  violens  à 
gouverner  dans  les  deux  chambres.  Cette 
mesure  si  ardemment  désirée,  et  refusée 
pendant  tant  d'années  avec  opiniâtreté ,  a 
enfin  été  sanctionnée  en  1829  par  le  vote 
des  députés  et  des  pairs  et  par  l'assenti- 
ment de  la  (  ouronne ,  malgré  les  efforts 
d'une  opposition  furibonde.  Cette  conces- 
sion éclatante  fut  saluée  alors  avec  tous  les 
transports  d'une  espérance  long-temps  dé- 
çue :   on  se  félicitait  partout  de    ce  beau 
triomphe  de  la  cause  catholique,  et  l'on 
s'imaginait  qu'enfin  la  liberté  allait  visiter 
une  contrée  malheureuse  dont  elle  était 
bannie. 

Il  n'entre  point  dans  notre  pensée  de 
nier  les  heureuses  conséquences  que  l'é- 
mancipation pourra  produire.  Quand  elle 
n'aurait  fait  que  donner  à  l'Irlande  le  sea- 
timent  de  sa  force,  quand  ce  mot  de  liberté 
n'aurait  été  inscrit  que  pour  la  forme  en 
tête  de  ses  lois,  ce  serait  déjà  à  nos  yeux 
un  avantage  immense  :  car  nous  croyons 
à  la  puissance  des  principes,  et  nous  avons 
foi  à  l'action  du  temps  pour  les  dévelop- 
per. Mais,  nous  le  répétons,  cette  grande 
mesure  est  toute  d'avenir,  ses  résultats  po- 
sitifs n'ont  rien  d'actuel ,  et  il  faudra 
peut-être  de  longues  années  pour  que  l'on 
puisse  apprécier  ses  bienfaits.  Déjà  depuis 
cinq  ans  environ  elle  est  en  vigueur  et  l'on 
est  encore  à  se  demander  quels  changemens 
elle  a  opérés  dans  le  sort  du  peuple  irlan- 
dais. 

Il  ne  faut  pas  s'abuser  :  pour  le  présent 
ils  sont  nuls,  ou  peu  s'en  faut.  A  quoi  se 
réduisent-ils  en  effet?  à  l'abolition  des  lois 
pénales,  à  la  concession  des  droits  électo- 
raux, et  à  l'admission  des  Pairs  et  des  Dé- 
putés catholiques  dans  les  deux  cham- 
bres. 

L'abolition  des  lois  pénales  n'a  été  que 
la    i;pconnaissance    légale  d'un   fait  ac- 


290 


LA    DOMINICALE. 


compli:  car  on  sait  qu'en  1793  le  parle- 
ment s'était  vu  dans  la  nécessité  de  les  mo- 
difier, et  que  depuis  ,  leur  application  était 
devenue  de  plus  en  plus  impossible.  Ce 
code  monstrueux  était  abrogé  de  fait,  et 
entièrement  tombé  en  désuétude.  On  a 
donc  seulement  écarté  un  glaive  suspendu 
sur  l'Irlande,  mais  un  glaive  émoussé  dont 
on  avait  depuis  long-temps  renoncé  à  se 
servir.  Les  catholiques  possédaient  aussi 
depuis  1793  le  droit  de  voter  aux  élec- 
tions. Puis  on  l'a  entouré  de  précautions 
législatives  et  de  restrictions  telles  qu'on 
peut  le  regarder  comme  fort  peu  impor- 
tant, surtout  si  Ton  réfléchit  aux  oi^stacles 
sans  noml)re  apportés  à  la  liberté  d'asso- 
ciation, qui  seul  pouvait  le  rendre  utile. 
Quant  au  droit  d'occuper  les  emplois  civils 
il  a  été  étendu  ;  mais  il  faudrait  être  bien 
peu  familiarisé  avec  les  ressources  des  gou- 
vernemensconstitutionnels,  pour  ne  pas  ap- 
précier cette  garantie  à  sa  juste  valeur.  Il 
leur  est  si  facile  de  reprendre  d'une  main 
ce  qu'ils  semblent  accorder  de  l'autre  et 
d'empêcher  par  des  vexations  particulières 
Vexercice  des  droits  qu'ils  ont  posés  en 
principe,  qu'il  faut  toujours,  avant  de 
chanter  victoire,  interroger  l'expérience  et 
lui  demander  compte  de  leurs  dons.  Trop 
d'illusions  se  sont  évanouies  pour  qu'on  ne 
soit  pas  tenté  souvent  de  prendre  des  réali- 
tés pour  des  rêves.  Veut-on  un  exemple 
de  la  bonne  foi  avec  laquelle  l'Angleterre 
distribue  les  emplois  à  ceux  dont  elle  are- 
connu  l'aptitude  à  les  remplir?  Eu  1822, 
sur  deux  mille  cinq  cent  quarante  emplois 
civils  auxquels  les  catholiques  étaient  ad- 
missibles, cent  cinq  seulement  se  trouvaient 
entre  leurs  mains,  quoique  les  protestans 
forment  à  peine  en  Irlande  le  septième  de 
la  population.  L'admission  des  Pairs  et  des 
Députés  catholiques  au  parlement  est  donc 
le  seul  droit  véritablement  accordé  par  l'é- 
mancipation. Leur  voix  pourra  donc  re- 
tentir dans  l'enceinte  des  assemblées  légis- 
latives! Mais  nous  craignons  qu'elle  n'y  soit 
sans  écho,  car  elle  ne  sera  point  soutenue 
par  le  prestige  des  richesses  si  puissant  dans 
les  habitudes  parlementaires.  Les  proprié- 


tés foncières,  et  partantrinfluence  de  l'aris- 
tocratie catholique  se  trouvent  au  pouvoir 
des  protestans  qui  les  ont  saisies  autrefois. 
Et  puis,  il  faut  le  dire,  malgré  les  pertes 
immenses  qu'elle  a  éprouvées ,  elle  ne  s'est 
point  retrempée  autant  que  les  classes  in- 
férieures au  souffle  brûlant  de  l'adversité. 
Sa  pauvreté  n'a  point  été  complète,  ni  ses 
souffrances  extrêmes  :  et  sa  foi,  pour  cette 
raison,  a  moins  d'intensité,  son  zèle  moins 
d'ardeur.  C'est  assez  dire  que  ses  accens 
seront  faibles;  et  pourtant  il  faudrait  ton- 
ner sans  relâche  pour  soutenir  la  lutte  gi- 
gantesque dont  elle  a  mission  de  hâter  le 
succès. 

Voilà  donc  quels  sont  les  résultats  pré- 
sens de  l'émancipation.  Il  faudrait  être 
aveugle  pour  ne  pas  voir  combien  ils  se- 
ront insuffisans  pour  neutraliser  l'action 
toujours  pressante  d'une  administration 
hostile  qui  a  calculé  d'avance  toutes  les 
ressources  que  le  bill  laissait  à  sa  dispo- 
sition. 

Ces  réflexions  nous  ont  paru  nécessaires 
pour  expliquer  l'état  actuel  de  l'Irlande. 
Dans  l'exposé  que  nous  proposons  de  fafre 
à  nos  lecteurs  de  tout  ce  qui  peut  intéres- 
ser l'Eglise  dans  ce  pays,  il  se  rencontrera 
des  choses  qu'il  eut  été  difficile  de  concilier 
avec  l'idée  que  le  mot  d'émancipation  pré- 
sente naturellement  à  l'esprit.  JVous  espé- 
rons qu'avec  les  notions  cjue  nous  venons 
de  donner,  tout  se  comprendra  facilement. 


LES  CURES   FRANÇAIS  AUX  COLONIES. 

Tant  qu'il  y  a  eu  vertu  et  calme  dans  le 
peuple,  les  prêtres  ont  été  respectés  et  ché- 
ris. La  même  cause  n'a  jamais  manqué 
d'amener  le  même  effet ,  non-seulement 
chez  les  nations  de  l'Europe,  mais  en- 
core dans  ces  contrées  où  règne  la  bar- 
barie ,  où  une  moitié  des  habitans  vit  en 
face  de  l'autre ,  la  torche  et  l'épée  à  la 
main.  Dans  les  colonies  françaises  par 
exemple,  le  sacerdoce  est  entouré  d'un 
immense  respect ,  d'une  immense  consi- 
dération. Les  nègres,  qui  ne  possèdent  que 


LA    DOMINICALE. 


291 


des  notions  imparfaites  du  Christianisme  , 
qui  ne  se  rendent  pas  non  plus  un  compte 
bien  exact  de  l'autorité  et  de  la  mission 
des  prêtres-,  les  nègres  qui  sont  en  outre 
peu  soumis  aux  pouvoirs  dont  ils  n'aper- 
çoivent pas  les  armes-,  les  nègres  cepen- 
dant appellent  d'un  mot  français,  qu'ils 
connaissent  on  ne  sait  comment ,  du  mot 
philosophe,  ceux  de  leurs  compagnons  qui 
manquent  d'égards  et  d'attentions  aux  cu- 
rés des  paroisses.  Ce  mot,  qui  a  fait  la 
gloire  des  hommes  les  plus  éminens  d'un 
siècle,  est  devenu  un  sobriquet  d'esclave 
à  esclave.  C'est  assez  curieux  pour  mériter 
qu'on  le  dise. 

Mais  ce  ne  seraient  là  que  choses  de  la 
vie  commune.  Il  faudrait,  pour  bien  juger 
de    la    vénération   un   peu    superstitieuse 
qu'ils  portent  à   ceux  qu'ils  viennent  en- 
tendre tous  les  dimanches,  il  faudrait  les 
avoir  vus,  au  milieu  de  leurs  révoltes  les 
plus  furieuses,  se  crier  les  uns  aux  autres 
d'épargner  tout  ce  qui  appartient  à  Dieu 
et  aux  hommes  blancs  qui  le  servent.  Tan- 
dis que  les  femmes  et  les  enfans  des  plan- 
teurs  tombent   sous    leurs  couteaux  ,  ils 
croiraient    commettre  une    action    dam- 
nable,  s'ils  profitaient  du   désordre  pour 
piller  le  jardin  ou  la  basse-cour  du  pres- 
bytère.  Ils  égorgent  des  hommes  et  res- 
pectent des  fruits.  Le  front  de  leurs  maîtres, 
qu'ils  n'osent  ordinairement  regarder,  tant 
leurs    yeux    sont   éblouis  d'une  sorte   de 
majesté,  qui  est  l'auréole  de  la    couleur 
blanche,  dans  ces  nuits   terribles ^   ils  le 
frappent  et  le  souillent  de  crachats ,  tandis 
qu'ils  abaissent  leurs  coutelas  fumans  de- 
vant de  bons  curés,  qui  sont  loin  d'être 
des    personnages    aussi  puissans  et   aussi 
redoutés  que  les  riches  colons.  Mais  l'au- 
réole  des  uns  est  Jhumaine,  l'auréole  des 
autres  divine  j  le  pouvoir  de  ceux-ci  per- 
suasif, et  le  pouvoir  de  ceux-là  tyran- 
nique. 

Ce  respect  néanmoins  est  fondé  sur  des 
bienfaits  positifs,  réels.  Le  prêtre  qui  leur 
promet  le  bonhaur  dans  l'autre  vie ,  le 
leur  donne  pour  ainsi  dire  sur  cette  t«re 
mêmej  il  le  leur  donne,  parce  que  son 


crédit  auprès  du  maître  est  employé  à  amé- 
liorer la  condition  de  l'esclave.  Les  pré- 
sens que  la  munificence  des  planteurs  des- 
tine à  l'Église,    le  curé  les  détourne   au 
profit  de  ses  pauvres  paroissiens.  Non-seu- 
lement il  sauve  leurs  âmes ,  mais  encore 
il  habille  leurs  corps  et  les  garantit  du  soleil 
et  de  la  pluie.  Il  a  deux  pains,  l'un  pour 
la  vie  spirituelle ,  l'autre  pour  la  vie  ma- 
térielle. Quand  un  nègre  s'est  rendu  cou- 
pable,  s'il   implore  la  protection  de  son 
curé,  il  n'est  point   de  maître  qui  osât 
passer  outre-,  grâce  ])leine   et  entière  lui 
sera  accordée.  Quand  un  nègre  après  une 
faute  a  fui  dans  les  bois ,  est  allé  maron , 
pour  parler  la  langue  de  ces  pays  ',  le  curé , 
pourvu  qu'il  se  soit  confessé,  et  qu'il  ait 
promis    d'être  plus  soumis   à  l'avenir,  le 
curé  le  ramène ,  comme  une  brebis  au  ber- 
cail ,  et  la  colère  du  maître  se  laisse  ap- 
paiser-,  grâce  pleine  et  entière  lui  est  en- 
core accordée.  Il  a  été  donné  à  cet  homme 
de  calmer  les  discordes,  d'apporter  la  paix 
en  tous  lieux  et   d'apprendre  à  ses  sem- 
blables les  deux  devoirs  les  plus  difficiles 
de  tous  peut-être,  à  savoir  :  obéir  et  com- 
mander. Ses  larmes,  il  les  réserve  pour  le 
faible  ;  ses  colères ,  pour  le  fort ,  si  le  fort 
abusait  de   ses  droits.   Cet  homme ,  c'est 
l'œil  de  Dieu  ouvert  sur  tous  ses  enfans. 
Il  est  à  la  fois  un  foudre  et  un  préservatif 
contre  la  foudre;  ami  des  blancs,  ami  des 
noirs ,  et  cependant  leur  père  à  tous. 

Seul,  le  prêtre  chrétien  a  résolu  le  grand 
problème  de  l'esclavage.  Depuis  l'époque 
où  sont  nés  les  philantropes ,  les  négro- 
philes  et  les  mangeurs  de  blancs ,  l'état  des 
nèf^res  dans  les  colonies  n'est  devenu  meil- 
leur que  par  les  soins  et  les  lumières  des 
hommes  véritablement  et  purement  catho- 
liques. Nous  avons  pour  nous  l'expérience: 
aucun  remède  n'est  possible  contre  ce  mal, 
s'il  n'est  choisi  parmi  ceux  que  Jésus-Christ 
et  ses  disciples  ont  déclarés.  L'incendie  et 
le  massacre  que  les  déclamations  de  89  ont 
excités  à  St.-Domingue  ,  l'incendie  et  le 
massacre  que  les  prédications  foribondes 
de  i83o  viennent,  sous  nos  yeux ,  de  com- 
mander à-  la  Guadeloupe  et  à  la  Martini- 


292 


L\    DOMINICALE. 


que,  ne  sont  pas ,  nous  espérons,  des  argu- 
mebs  dont  la  philosophie  de  notre  siècle 
doive  se  servir  ni  se  glorifier.  La  philan- 
tropie  a  été  convaincue  d'impuissance.  Ce 
que  la  religion  a  fait  en  Europe  au  temps 
des  serfs,  est  de  nos  jours,  la  seule  chose  en- 
core possible  dans  les  contrées  de  l'Amé- 
rique. L'épée  coupe ,  mais  c'est  la  parole 
qui  recoud.  Si  l'Angleterre  s'imagine  avoir 
progressé ,  parce  qu'elle  a  lancé  un  bill 
d'émancipation,  l'Angleterre  se  trompe  de 
trois  ou  quatre  siècles.  Les  savans  législa- 
teurs qui  veulent  se  passer  de  Dieu,  en  sont 
venus  pourtant  à  être  les  plagiaires  de  ses 
disciples  les  plus  humbles.  Si  l'esclavage 
disparaît  du  monde,  il  en  disparaîtra  par 
le  fait  de  la  religion,  mais  non  pas  d'une  autre 
façon.  Les  systèmes  qui  poussent-ne  vau- 
dront pas  mieux  que  les  systèmes  déjà 
mortsj  l'esclavîkge  demeurera  ou  la  religion 
l'extirpera.  C'est  Jésus-Christ  qui  a  dit  le 
premier  :  nec  eris  servus  ! 

Il  ne  faut  pas  oublier  cela. 

Secondement  la  religion  chrétienne  sem- 
blera, à  quiconque  veut  réfléchir,  plus  su- 
blime encore,  de  l'instant  où  il  considérera 
quel  cercle  élastique  est  le  sien.  Il  n'est 
point  de  constitution  ni  de  forme  gouver- 
nementale qu'elle  n'admette,  et  auxquelles 
elle  ne  laisse  carrière  entièrement  libre. 
Ceci  s'applique  particulièrement  à  la  ques- 
tion que  nous  effleurons  en  passant  :  car  si 
le  Christianisme  a  prévu  le  cas  où  l'escla- 
vage serait  aboli,  s'il  l'a  même  de  droit 
aboli  -,  comme  il  a  aussi  constamment  tenu 
compte  de  notre  situation  morale  et  physi- 
que ,  de  nos  besoins  et  de  nos  faiblesses  de 
tout  genre ,  il  a  statué  avec  la  même  sa- 
gesse sur  le  cas  où  le  maître  garderait  ses 
esclaves,  sur  le  fait  actuel,  en  un  mot.  La 
philantropie  ,  ce  fruit  magnifique  de  la 
raison  humaine  ,  crie  à  l'esclave  :  Tu  es 
libre,  égorge  ton  maître!  La  révélation, 
au  contraire  ,  la  raison  divine,  pour  dire  la 
même  chose  autrement ,  s'adresse  ainsi  n 
l'esclave  :  Tu  n'étais  pas  libre ,  c'est  moi 
qui  te  fais  libre  •,  ta  liberté  vient  de  moi  et 
non  pas  de  toi.  Sois  libre  ^  mak  honore  et 


sers  ton  maître.  En  le  servant,  c'est  moi 
que  tu  serviras. 

Voilà  pourquoi  le  prêtre  chrétien  est 
vénère  autant  du  maître  que  de  l'esclave , 
qu'il  parle  un  langage  doux  à  tous  les  deux, 
et  sévère  pour  les  deux.  Voilà  pourquoi 
blanc  etnoirl'aiment  et  le  craignent  de  la 
même  façon,  quelque  différence  qui  existe 
entre  leurs  couleurs.  Ce  qu'aucune  loi  hu- 
maine n'a  pu  jusqu'à  présent  obtenir  de 
l'orgueil  des  uns  et  de  la  bassesse  des  autres, 
une  parole  de  la  religion  l'obtient.  C'est 
que  l'ouvrage  des  hommes  est  toujours  hu- 
main, c'est-à-dire  toujours  borné.  Le  re- 
gard de  l'homme  est  court;  il  n'embrasse 
des  choses  qu'une  face.  Ainsi  tour  à  tour 
il  met  le  blanc  sur  la  tête  du  noir  et  le  blanc 
sous  les  pieds  du  noir,  balançant  le  mal  par 
le  mal,  ne  réparant  l'injustice  que  par  l'in- 
justice. Mais  Dieu  est  Dieu;  son  regard 
voit  au-delà  de  l'infini.  Des  choses  rien  ne 
lui  échappe.  11  sait  combien  la  pyramide 
humaine  a  de  côtés  ,  il  est  debout  au  faîte 
et  en  mesure  chaque  partie.  Ayant  pétri  les 
cœurs  du  noir  et  du  blanc ,  il  n'est  pas  une 
de  leurs  fibres  qu'il  ne  connaisse.  Le  mal 
que  nous  avons  fait ,  c'est  par  un  bien  qu'il 
l'anéantit.  L'homme  fit  l'esclavage ,  Dieu 
créa  la  liberté.  La  liberté  naquit  avec  son 
fils  dans  une  étable  de  Bethléem;  et  le 
matin, ?qui  ne  sait  cela?  trois  rois  de  l'O- 
rient se  courbaient  devant  l'humble  ber- 
ceau. 

Indépendamment  des  bienfaits  de  ce 
genre ,  il  faut  ajouter  que  l'existence  de  ces 
bons  curés  se  consume  auprès  du  lit  des 
malades.  Les  sucreries  sont  éloignées  les 
unes  des  autres,  les  chemins  impraticables, 
les  jours  d'une  chaleur  dévorante,  et  les 
nuits  froides  à  être  dangereuses  :  eh  bien  ! 
nuit  et  jour  on  les  rencontre  qui  chemi- 
nent d'un  hôpital  à  l'autre,  médecins  de 
l'âme  constamment,  et  parfois  à  défaut  de 
plus  habiles ,  médecins  du  corps ,  d'une 
charité  infatigable  ,  d'un  désmtéresse- 
ment  tel ,  qu'après  avoir  vécu  au  milieu 
des  paroissiens  prodigues ,  qui  se  font  un 
devoir  de  les  défrayer  ,  et  de  leur  rendre 
la  vie  non-seulement  comra,ode,  mais  bril- 


LA    DOMINICALE. 


295 


lante ,  ils  meurent  et  s'enterrent  aux  frais 
les  uns  des  autres,  pauvres  et  n'ayant  eu 
des  richesses  que  pour  les  malheureux  et 
les  opprimés. 

En  i85i ,  la  plus  furieuse  des  révoltes 
éclata  dans  la  ville  de  Saint- Pierre  ,  à  la 
Martinique.  Le  gouvernement  ,  dont  le 
système  d'incertitude  avait  produit  ce  con- 
flit, demeurait  paisible  spectateur  des  mas- 
sacres et  des  incendies  qui  commençaient. 
Heureusement,  pour  la  sûreté  des  trente 
mille  Français  qui  vivent  dans  cette  île  , 
deux  ou  trois  hommes  d'une  haute  énergie 
se  jetèrent  à  la  tête  des  milices,  et  parvin- 
rent, à  force  de  courage  et  de  prudence  ,  à 
triompher  des  esclaves  armés.  Après  le 
crime,  la  peine  vint  nécessairement.  Des 
tribunaux  furent  établis ,  on  jugea  les  as- 
sassins ,  et  sur  un  nombre  infini  de  nègres 
qui  s'étaient  rendus  coupables  de  toutes 
sortes  d'excès,  on  ne  condamna  que  ceux 
qu'il  fut  réellement  impossible  de  sauver  j 
Sur  mille,  vingt-six ,  les  chefs  en  un  mot. 
De  ces  vingt-six  ,  trois  s'évadèrent ,  le  reste 
attendit  dans  la  geôle  le  jour  du  sup- 
plice. Ils  moururent  et  sans  piété.  Un  Eu- 
ropéen ,  que  son  devoir  de  soldat  avait 
placé  non  loin  de  la  potence  ,  nous  a 
raconté  les  détails  de  cette  journée;  ils  font 
trop  d'honneur  à  un  vieux  prêtre  pour  que 
nous  ne  les  rapportions  pas.  Depuis  la 
geôle  jusqu'au  lieu  du  supplice,  il  marcha 
au  milieu  de  ces  vingt-trois  condamnés  , 
les  prêchant,  les  exhortant ,  les  consolant , 
et  n'en  pouvant  arracher  un  seul  mot  de 
repentir  :  ils  lui  riaient  au  visage.  Quand 
le  cortège  fut  arrivé  face  à  face  de  la  po- 
tence ,  le  spectacle  de  ce  bois  terrible  et  de 
cette  foule  qui  les  venait  voir  mourir,  ex- 
cita dans  l'âme  de  ces  nègres  une  fureur 
qu'on  ne  saurait  peindre.  Ils  faisaient 
mine  de  s'élancer  sur  les  passsans,  et  vo- 
missaient les  injures  par  torrens.  Impas- 
sible ,  les  mains  jointes  et  les  larmes  aux 
yeux  ,  le  prêtre  les  conjurait  de  rentrer  en 
eux-mêmes ,  de  se  repentir  et  d'expier  par 
une  mort  pieuse  et  forte,  les  crimes  dont 
ils  étaient  chargés;  mais  loin  d'obéir  à  ses 
exhortations,  ils  le  repoussèrent  violem- 


ment; et  il  y  en  eut,  qui  ne  pouvant  le 
frapper  avec  la  main ,  puisque  leurs  poings 
étaient  liés ,  lui  donnèrent  des  coups  de 
leurs  coudes  et  de  leurs  pieds.  Un  mulâtre 
surtout  commit  un  horrible  sacrilège.  Ce 
bon  prêtre  rebuté  par  les  Butres,  s'était  ap- 
proché de  lui,  et  lui  avait  sur  sa  prière, 
•  fait  servir  un  verre  de  rhum  ;  le  misérable 
en  but  la  moitié ,  le  reste ,  il  le  jeta  à  la 
face  de  celui  qui  présentait  le  crucifix  à  ses 
lèvres. 

Ce  trait  seul,  dit  tout  le  dévouement  des 
prêtres  français  aux  colonies. 


LA  DOUBLE  ABSOLUTION. 

Ceux  qui  crient  encore  contre  le  cler- 
gé, par  je  ne  sais  quelle  habitude  voltai- 
rienne,  méprisable  à  force  d'être  lâche, 
seraient  bien  étonnés  si  on  leur  démontrait 
tout  ce  qu'il  y  a  de  vertu,  d'abnégation 
sincère ,  de  foi  vive  et  pure  dans  cette 
Eglise  de  France,  battue  de  tant  de  calom- 
nies et  de  tant  d'orages.  Vertus  cachées ,  il 
est  vrai;  leplus  souvent  bienfaisance,  dont 
le  malheureux  seul  a  le  secret.  Mais  pour 
ceux  qui  veulent  voir,  pour  ceux  qui 
veulent  entendre ,  la  vertu  n'a  pas  de  se- 
cret. Les  belles  actions,  comme  les  crimes, 
ont  leur  narrateur  invisible  dans  le  ciel , 
leur  révélateur  subit,  inattendu,  car  le 
ciel  est  juste:  à  celui-ci  qui  est  vertueux  la 
gloire  et  l'estime  des  hommes  ;  à  celui-là 
qui  est  criminel, l'infamie.  Comment  nous 
savons  la  touchante  histoire  que  nous  al- 
lons vous  raconter,  qui  nous  l'a  dite,  qui 
nous  l'a  révélée?  Nous  l'ijjnorons  nous- 
mêmes.  Elle  s'est  passée  sous  nos  yeux  ,  à 
côté  de  nous,  dans  l'Eglise  où  nous  allions 
prier,  au  milieu  des  pauvres  d'une  pa- 
roisse, au  cinquième  étage.  Il  faut  que 
tout  le  monde  la  sache,  cette  histoire. 

Ecoutez  donc;  et  vous,  les  vertueux  de 
ce  monde ,  vous  nous  direz  si  vous  savez 
une  action  plus  belle,  une  victoire  plus  en- 
tière   de    l'homme    sur    lui-même,    un 


â9i 


LA    DOMINICALE. 


triomphe  plus  complet  du  Cliristianisme 
sur  les  passions  du  cœur. 

Tout  autour  d'une  vieille  Eglise  de  Paris, 
Eglise  à  la  vaste  nef,  au  porche  gothique  , 
au  clocher  élancé  dans  les  airs,  vivait  et 
vit  encore  une  population  de  vi^eillards  et 
de  pauvres  femmes  que  le  saint  monument 
protège  de  son  ombre  :  c'est  une  population 
à  part  dans  la  mendicité  parisienne.  Ces 
pauvres  ne  quittent  pas  l'Eglise-,  ils  gardent 
la  porte  d'entrée,  ils  s'abritent  sous  le 
porche,  ils  assistent  à  toutes  les  cérémonies 
du  culte.  Joyeux  baptême,  solennel  ma- 
riage ,  enterrement  tendu  de  noir ,  grand'- 
messes  aux  grandes  fêtes  ,  joie  ou  douleur  , 
la  première  chose  que  vous  trouviez  à  la 
porte  des  églises,  c'est  un  pauvre  à  sou- 
lager. Admirable  instinct  delà  religion  ! 

Au  milieu  des  pauvres  que  réunissait  la 
vieille  Eglise,  il  y  en  avait  un  qui  se  dis- 
tinguait des  autres  par   l'austérité  de  son 
visage,  par  la  sagesse  de  son  maintien, par 
son  silence  continuel,  par  son  isolement , 
par    son    obstination  à    ne  communiquer 
avec  personne,  à  ne  répoudre    à  aucune 
question.  Ce  vieillard  se  tenait  debout  sur 
la  dernière   marche   du   temple  -,    et  là  , 
quelque  temps  qu'il   fît,  la    tête   nue,  il 
implorait  du  regard  ,  et  non  de  la  voix, 
l'aumône  du  passant.   Ce  pauvre   n'avait 
pas  de  nom  parmi  tous  ces  pauvres  -,  nul  ne 
pouvait  dire  qui  il  était  ni  d'où  il  venait. 
On   n'avait  fait  sur  lui  qu'une  remarque, 
mais  une  remarque   décisive,    jamais   il 
n'entrait  dans  l'Eglise  :  jamais  son   doigt 
n'avait  touché  l'eau  bénite,  jamais  il  n'a- 
vait assisté   à  la  sainte  messe,  jamais  il  ne 
s'était  agenouillé  au  confessionnal.  Seule- 
ment lorsque  dans  laveillebasilique  toutes 
les  têtes  se  courbaient  à  la  consécration  , 
il  se  tournait  vers   l'autel,  et  paraissait 
plongé  dans  une  méditation  profonde.  Une 
terreur  superstitieuse  s'était  peu  à  peu  ré- 
pandue autour  de  cet  homme  :  on  avait 
cru  voir  sur  son  front  le  signe  de  la  répro- 
bation éternelle*,    on  le  fuyait  comme  il 
fuyait  les   autres;    on  le   baissait,    on  le 
montrait  du  doigt  ;  et  quand  par  hasard  un 
des  pauvres  ses  frères  avait  touché  sou  vê- 


tement en  passant ,  ce  mendiant  secouait 
ses  guenilles  avec  dédain  et  colère ,  comme 
s'il  eut  été  souillé  par  ce  contact. 

Cependant,  à  la  même  Eglise,  un  prêtre, 
un  homme  austère  aussi ,  mais  d'une  aus- 
térité bienveillante,  se  rendait  tous  les 
jours  à  l'Eglise,  et  chaque  jour  il  passait 
parla  même  porte,  devant  le  même  men- 
diant, qu'il  trouvait  à  la  même  place  , 
toujours  debout,  tête  nue ,  sous  le  soleil  ou 
sous  la  pluie,  inflexible  vieillard,  parais- 
sant plus  grand  qu'il  n'était,  à  force  d'isole- 
ment. L'isolement  et  le  sangfroid  de  ce 
mendiant  avaient  d'abord  attiré  l'attention 
du  prêtre  -,  peu  à  peu  cette  attention  de- 
vint de  la  sympatie.  Chaque  jour  le  prêtre 
s'arrêtait  pour  lui  placer  son  aumône  dans 
la  main-,  chaque  jour  aussi  le  mendiant 
recevait  l'aumône  du  prêtre,  mais  toujours 
dans  le  même  silence ,  impassible  et  froid , 
sans  remercier ,  n'ayant  pas  l'air  de  re- 
connaître son  bienfaiteur  de  tous  les  jours. 
Le  prêtre,  de  son  côté, obstiné  à  la  bienfai- 
sance ,  continuait  son  aumône ,  insensible 
à  l'ingratitude  du  mendiant. 

Plusieurs  mois  se  passèrent  ainsi  ;  le 
prêtre  à  faire  l'aumône  en  silence  ,  le  men- 
diant à  la  recevoir  en  silence.  Ces  deux 
obstinations  étaient  aux  prises-,  et  Dieu 
sait  que  la  charité  du  prêtre  n'eut  pas  cédé 
la  première. 

Un  jour  le  mendiant  abattu  parla  fièvre, 
s'en  vint  à  sa  place  accoutumée-,  mais 
cette  fois  il  s'y  traîna  5  cette  fois  il  se  coucha 
sur  la  pierre,  lui  qui  restait  toujours  de- 
bout :  si  bien  que  le  prêtre,  revenant  ce 
matin-là  à  son  heure  accoutumée,  fut  bien 
étonné  de  trouver  le  mendiant  à  ses  pieds. 
Le  mendiant  ne  tendit  pas  la  main  au 
prêtre;  au  contraire ^  il  rompit  enfin  le  si- 
lence :  Gardez  votre  aumône  ,  mon  père  , 
je  n'ai  pas  besoin  de  pain  aujourd'hui  : 
C'est  une  prière  qu'il  me  faut. 

Et  disant  cela,  il  avait  l'air  si  abattu ,  si 
malheureux,  que  le  prêtre  en  eut  pitié  plus 
que  jamais.  —  Les  prières  ne  vous  man- 
queront pas  plus  que  le  pain  ne  vous  a 
manqué,  dit-il  au  mendiant.  JEntrez  donc 


dans  l'Eglise,  venez.  En  mémo  temps  il  se 
baissait  pour  le  relever. 

Mais  cet  homme  s'attacliant  à  la  terre: 
—  Non  pas,  dit-il ,  non  pas  à  l'Eglise.  Il  y 
a  trente  ans  que  je  n'y  suis  entré,  dans  une 
Eglise!  Si  j'y  entrais,  voyez-vous,  Dieu 
descendrait  de  l'autel,  le  temple  se  brise- 
rait; car  je  suis  un  monstre ,  moi;  je  suis 
damné!....  Il  faut  cependant  que  je  me 
confesse  à  vous,  mon  père. 

A  chaque  parole  de  cet  homme ,  la  pitié 
du  prêtre  allait  en  augmentant.  Il  n'insista 
pas  pour  le  faire  entrer  à  l'Eglise  ;  il  le  re- 
leva; il  le  conduisit  chez  lui.  Le  mendiant 
marchait  à  peine;  il  n'eut  pas  la  force  de 
se  confesser  ce  jour-là:  il  donna  au  prêtre 
rendez-vous  pour  le  lendemain. 

Le  lendemain,  le  prêtre  courut  chez  le 
mendiant.  La  nuit  avait  été  mauvaise  et 
lugubre.  Le  feu  de  la  fièvre  brillait  encore 
dans  les  yeux  de  cet  homme,  mais  un  feu 
sombre,  une  clarté  moribonde!  Cepeadant 
il  s'était  levé;  il  s'étaithabillé  de  son  mieux. 
Tout  était  en  ordre  dans  sa  petite  chambre. 
Il  fit  un  profond  salut,  quand  le  prêtre 
entra. 

—  Mon  père ,  dit-il ,  je  vous  attendais  ; 
j'étais  sûr  que  vous  ne  me  refuseriez  pas 
cette  dernière  aumône  :  je  suis  votre  men- 
diant. Ecoutez  donc  le  récit  que  j'ai  à  vous 
faire  ;  c'est  encore  plus  l'histoire  de  ma  vie 
que  ce  n'est  une  confession  :  je  parle  à  la 
fois,  à  l'homme  et  au  prêtre.  Je  suis  bien 
plus  qu'un  pécheur,  je  suis  un  criminel  ;  et 
s'il  y  a  une  peine  assez  grande  pour  mes 
crimes ,  il  n'y  a  que  celle-ci  :  les  raconter 
au  seul  homme  qui  m'ait  regardé  d'un  re- 
gard bienveillant;  les  raconter  à  vous,  qui 
êtes  venu  à  moi. 

Alors  cet  homme,  sans  se  mettre  à  ge- 
noux, mais  debout  toujours,  et  dans  une 
immobilité  frénétique ,  se  mit  à  raconter 
une  épouvantable  vie,  toute  remplie  de 
vengeances  et  d'angoisses.  Ce  qui  l'avait 
perdu,  ce  malheureux  ,  c'était  l'orgueil.  Il 
était  né  de  pauvres  gens;  et  jeune  enfant,  il 
avait  été  élevé  avec  soin  par  une  famille 
puissante  de  la  Normandie.  Sa  jeunesse 
s'était  passée   tranquille  et  heureuse.  Il 


LA    DOMINICALE.  â95 

avait  été  plutôt  le  favori  que  le  domestique 
de  cette  grande  maison.  Il  avait  vu  naître 
lesenfans  de  ses  maîtres;  ils  avaient  grandi 
sous  ses  yeux,  ils  l'avaient  appelé  de  son 
nom.  —  Baptiste.  Lui,  de  son  côté,  avait 
toujours  été  un  serviteur  zélé,  attentif, 
dévoué;  mais  encore  une  fois,  l'orgueil  le 
perdit.  Cet  homme  était  jeune  encore, 
lorsque  les  doctrines  de  l'égalité  sociale 
furent  jetées  dans  la  société  corrompue. 
La  tête  de  cet  homme  ne  put  supporter  ces 
exagérations  terribles.  Pourquoi,  en  effet, 
n'était-il  pas  l'égal  desonmaître?  Pourquoi, 
en  effet ,  était -il ,  lui ,  le  valet ,  et  non  pas 
le  maître?  Pourquoi  à  l'un  le  pouvoir,  à 
l'autre  l'obéissance?  Voilà  ce  que  Baptiste 
se  demandait  nuit  et  jour.  Fatales  ques- 
tions! A  la  fin,  les  mauvais  penchans  l'em- 
portèrent. Arrive  95  ,  cette  atroce  époque 
qui  fit  tomber  les  têtes  royales  sur  l'écha- 
faud.  90  porta  le  dernier  coup  à  l'âme  de 
Baptiste.  Ses  sentimens,  long-temps  com- 
primés, se  firent  grand  jour:  il  succomba 
sous  une  espèce  d'apoplexie  morale;  il 
éclata  ;  il  devint  le  mauvais  génie  de  ses 
bienfaiteurs,  et  un  jour,  comme  toute 
cette  famille  proscrite  cherchait  à  quitter 
la  France,  Baptiste  à  qui  elle  s'était  fiée  , 
le  féroce  Baptiste  la  livra,  la  vendit  à  l'ac- 
cusateur public. 

Et  comme  le  prêtre  se  levait,  atterré  de 
cette  horrible  histoire  : 

—  Ecoutez-moi,  disait  Baptiste,  écou- 
tez-moi, mon  père;  je  ne  suis  pas  au 
bout. 

—  Oui,  j'ai  livré  mon  bienfaiteur;  non- 
seulement  je  l'ai  livré,  lui,  mais  j'ai  livré 
sa  femme  ,  j'ai  livré  sa  fille,  j'aurais  livré 
son  fils  au  bourreau  ,  si  on  avait  voulu  de 
son  fils.  Et  pourtant  cet  homme  m'avait 
servi  de  père  :  cette  femme  m'avait  soigné 
de  ses  mains  quand  j'avais  été  malade  • 
cette  jeune  fille ,  belle  comme  un  anoe 
simple  et  douce,  m'avait  traité  comme  un 

frère:  je  les  ai  tous  livrés!  tous  livrés!  

Ce  n'est  rien  encore  :  comme  on  les  ou- 
bliait dans  la  prison ,  j'allai  frapper  à  la 
porte  de  l'accusateur  public  ;  je  réveillai 
moi-même  la  colère  des  juges  qui  semblait 


296 


LA    DOMINICALE. 


endormie.  —  Et  le  jour  du  juj^ement,  6 
ciel!  — Mais...  vous  m'écoutez  ,  mon 
père. 

Le  prêtre  leva  les  yeux  au  ciel  ;  il  adres- 
sait à  Dieu  une  prière  en  secret ,  il  n'eut 
que  la  force  de  dire  au  mendiant  :  — Pour- 
suivez. 

—  Eh  bien!  le  jour  du  jugement,  il  était 
temps  encore  de  me  repentir.  Les  preuves 
manquaient-,  celte  famille  allait  être  sau- 
vée faute  d'un  papier  que  j'avais  entre  les 
mains.  J'hésitai  long-temps.  Leur  vie  était 
à  moi;  mon  crime  pouvait  se  racheter  en- 
core j  je  pouvais  encore  les  arracher  à  la 
mort!  0  mon  Dieu!  ô  mon  Dieu! 

J'apportai  moi-même  au  tribunal  révo- 
lutionnaire cette  lettre  fatale  :  père,  mère, 
enfant,  —  condamnés  à  mort! 

Ici  le  prêtre  fit  un  signe  d'effroi. 

—  Ecoutez  donc ,  mon  père ,  c'est  bien 
plus  horrible  encore,  bien  plus  horrible! 
écoutez!  écoutez!  car  aussi  bien  je  ne  suis 
plus  soutenu  que  par  la  fièvre  j  et  si  la 
fièvre  m'abandonne ,  adieu  mon  supplice. 
Je  veux  tout  vous  raconter ,  tout  ce  qui 
pèse   là  sur  mon  cœur.  Ecoutez  donc. 

Ils  étaient  condamnés  à  mort.    Le  jour 
de  l'exécution,   je  les  vis  monter  dans  la 
charrette.  Le  père  vêtu  de  noir,   la  mère 
vêtue  de  noir,  la  jeune  fille  en  robe  blan- 
che -,  —  trois  martyrs.  Le  père  et  la  mère 
regardaient  leur  enfant;  et  ce  qui  les  tortu- 
rait, eux  ce  n'était  pas  leur  mort,  c'était 
la  mort  de  cet  ange.  Oh  !  que  de  morts  ce 
jour-là  !  les  tombereaux   étaient  jonchés! 
les  chevaux  avaient  peine  à  conduire  tant 
de  cadavres......  Jeunesse,  beauté,  vertu, 

noblesse  entassées  là,  là  devant  moi,  et 
marchant  à  la  mort!  le  temps  était  froid 
et  pluvieux-,  le  ciel  était  noir.  Le  cortège 
marchait  lentement.  Dans  le  trajet  plu- 
sieurs obstacles  retardèrent  encore  ce  con- 
voi funèbre,  et  puis  on  était  si  las  de  sang 
et  puis  le  fer  de  la  guillotine  était  si 
émoussé  !  Les  charrettes  n'arrivèrent  sur  la 
place  de  la  Révolution  qu'après  quelques 
heures.  La  nuit  tombait  déjà  et  la  pluie 
tombait  aussi.  Le  bourreau  avait  beau  se 
hâter,  il  faut  encore  bien  du  temps  pour 


lier  sur  la  planche  rouge  d'innocentes  vic- 
times, pour  relever  le  couteau,  pour  que 
le  couteau  retombe  et  quand  tout  est  fait, 
pour  délier  ce  corps  sans  tête.  Il  faut  du 
temps  pour  tout  cela.  Puis  chaque  victime 
avant  de  mourir,  faisait  sa  prière,  puis  on 
s'embrassait,  on  se  disait  adieu,  on  se  mon- 
trait le  ciel  !  Donc  tout  à  coup  la  nuit  vint 
noire  et  profonde  !  Trois  victimes  restaient 
dans  le  dernier  tombereau,*  —  mes  trois 
victimes.  Les  bourreaux,  fatigués,  deman- 
daient du  répit,  déjà  on  parlait  de  remet- 
tre à  demain  les  trois  têtes  à  couper,  déjà  la 
charrette  allait  ramener  dans  leur  prison, 
mon  maître,  sa  femme  et  sa  fille,  mais  moi 
j'étais  là,  moi  seul,  moi  tout  seul^  moi  dé- 
nonciateur d'abord,  moi  juge  ensuite,  moi 
bourreau!  Oui  bourreau!  j'intimidai  le 
bourreau!  je  lui  fis  honte!  je  lui  offris  mon 
aide  qu'il  accepta.  Lui  et  moi  nous  avons 
fait  tomber  ces  trois  têles!  le  lendemain, 
ce  fut  la  chute  de  Robespierre; — mes  trois 
victimes  étaient  sauvées  le  lendemain! 

Ici  le  mendiant  se  prit  horriblement  à 
rire,  il  s'arrachait  les  cheveux,  il  se  traî- 
nait dans  la  poudre,  le  remords  le  déchi- 
rait, le  prêtre  était  épouvanté  de  tant  de 
crimes!  —  Cependant  la  religion  lui  or- 
donnait de  porter  secours  à  cette  âme. 
L'évangile  lui  commandait  le  pardon,  au 
nom  de  celui  qui  a  donné  son  sang  pour  le 
pardon  des  hommes.  Car  le  mendiant  allait 
mourir,  à  présent  qu'il  se  retrouvait  face 
à  face  de  son  crime,  il  ne  trouvait  de  refuge 
que  dans  le  tombeau.  Tout  à  coup  et  avant 
que  le  prêtre  ne  lui  imposât  les  mains,  le 
mendiant  se  relève  —  Que  tout  mon  sup- 
plice s'accomplisse  !  dit-il ,  queje  les  voie 
encore  une  fois  !  que  je  les  revoie! 

Contre  le  mur  trois  portraits  couverts 
d'un  crêpe  étaient  cloués.  Le  mendiant  se 
précipiti^,  il  arrache  les  crêpes  funèbres  ! 
le  prêtre  regarde  !  horreur!  ilreconnaîtson 
père,  sa  mère,  sa  jeune  sœur.  —  Mon  père! 
s'écria-t-il,  mon  père!  ma  mère!  ma  sœur! 
Et  le  voilà  qui  pleure,  ce  prêtre,  le  voilà  qui 
sanglottel  le  voilà  qui  redevient  un  homme! 
que  de  douleurs  réveillées  à  la  fois!  Cepen- 
dant le  mendiant  se  traînait  à  ses  pieds.  — 
Snpplérneni. 


SUPPLÉMENT    A   LA.    DOMINICALE    DU    9    FEVRIER 


297 


Grâce,  disait-il,  grâce!  absolution!  je  me 
meurs  !  je  me  meurs  ! 

Horrible  chose!  il  était  prêtre,  mais  aussi 
il  étaitunhomme.  A  ses  pieds  le  meurtrier 
de  sa  famille  !  Devant  lui  la  noble  figure 
de  sa  mère,  la  jeune  tête  de  sa  sœur  !  quel 
combat  là  la  fin  le  prêtre  l'emporta  sur 
l'homme. 

Le  mendiant  était  toujours  à  se  pieds  — 
il  imposa  ses  mains  sur  lui  — Relève-toi, 
dit-il,  le  prêtre  te  donne  l'absolution.  — 
Le  fils  te  pardonne  ! 

Un  sanglot  répondit  à  cette  double  ab- 
solution, après  quoiil  se  fit  un  grand  silence. 
Le  mendiant  était  mort  ! 


EPHEMERIDES. 

9  — 1754 .  Mort  du  chancelier  D'Aguesseau.  Il  était 
né  à  Limoges,  le  27  novembre  1 668.  C'est  le  plus 
Savant  et  le  plus  éloquent  magistrat  qu'ait  eu  la 
France.  On  disait  de  lui  qu'il  pensait  en  philo- 
sophe et  parlait  en  orateur.  Il  avait  une  érudi- 
tion universelle  et  une  mémoire  prcdigieuse. 
Boileau  lui  ayant  un  jour  récité  une  de  ses  pièces, 
D'Aguesseau  lui  dit  malignement  qu'il  la  con- 
naissait déjà,  et  la  lui  répéta  tout  entière.  La 
compagnie  était  nombreuse,  et  l'on  peut  juger 
de  l'embarras  du  satirique. 
40  —  1 430.  Institution  de  l'ordre  de  la  Toison  d'or. 
— 4577.  La  Ligue,  surnommée  la  Sainte-Union, 
est  signée  à  Péronne  par  plus  de  deux  cents  gen- 
tilshommes. —  1733.  Mort  de  Montesquieu. 
\\  — i630.  Mort  de  Descartes.  René  Descartes , 
né  à  La  Haye  en  Touraine,  en  1396,  était  fils 
d'un  conseiller  au  i^arlement  de  Bretagne.  Ses 
ouvrages  firent  une  révolution  dans  la  philoso- 
phie du  temps  comme  dans  les  sciences  exactes. 
Né  en  France ,  il  mourut  en  Suède,  où  il  s'était 
retiré,  négligé  par  sa  patrie.  —1803.  Mort  de 
La  Harpe. 
■12  —  1804.  Mort  de  Kant,  philosophe  allemand. 
Il  était  né  à  Kœnisberg ,  en  1 724,  d'un  sellier  qui 
avait  été  caporal  dans  un  régiment  suédois.  Il  fut 
élevé  dans  une  école  de  charité. 
13—  1790.  L'assemblée  constituante  décrète  la 

suppression  des  ordres  religieux. 
14  —  1742.  Walpole,  ministre  anglais,  quitte  le 
ministère.  Son  ministère  fut  un  ministère  de  cor- 
ruption. On  disait  un  jour  devant  lui  que  toutes 
les  voix  du  parlement  étaient  vénales,  a  Je  le 
sais  bieo ,  dit-il ,  car  j'en  ai  ici  le  tarif,  » 


^:, 


PUBLICATIONS  NOU\TLLES. 

Librairie   catholique    «^'Edouard    BRICOIN"  ' 
rue  du  Vieux-Colombier,  n?  3. 

Le  Nouveau  mois  de  Mars,  HommuTe  à: 
saint  Joseph  ,  par  M.  Oudoul  ,  curé  du  dio- 
cèse de  Bourges,  i  volume  in-i8.  Prix  :  ■jo  c. 

Les  'nombreuses  cilations  que  l'auteui-  de 
cet  ouvrage  a  empruntées  à  rEcriture-Sainte, 
et  les  justes  applications  qu'il  en  a  faites^  don- 
nent à  son  livre  ce  ton  d'autorité  et  de  raison 
par  lequel  le  lecteur  se  laisse  aisément  con- 
vaincre. Il  a,  pour  chaque  jour  du  mois,  con- 
sacré à  l'époux  de  Marie, ti'ois  Instructions,  un 
Exemple,  une  Prière,  un  Bouquet  spirituel 
et  une  Pratique.  C'est  le  plus  onctueux  des 
ouvrages  de  ce  genre  j  c'est  un  de  ces  livrer 
qu'il  est  difficile  de  lire  sans  devenir  meillem-. 

Du  même  auteur  :  le  Nouveau  mois  de 
Janvier,  Hommage  à  Jésus,  sauveurdu  monde. 
Prix  :  70  cent. 

Le  Nouveau  mois  de  Mai ,  Hommage  à  la 
sainte  Vierge.  Prix  :  70  cent.  (Sous  pi*esse.) 

Entretiens  sur  la  Liturgie;  nouvelle  expli- 
cation des  Cérémonies  de  la  Messe  ;  pai' 
M.  l'abbé  Pascal,  i  très-beau  vol.  in-i2.Prix: 
2  fr.  5o  c.  j 

Cet  oiivi'age  présente  sous  une  forme  agréa- 
ble des  instructions  très-méthodiques  et  très - 
précises  sur  l'origine  et  la  signification  des 
cérémonies  et  des  prières  de  la  messe.  On  y 
donne  en  même  temps  l'origine  et  la  signi- 
fication des  habits  sacerdotaux,  de  leurs  cou- 
leurs ,  des  cierges,  des  processions,  duprône,> 
du  pain-béni,  etc.  L'auteur  a  puisé  dans  les 
sources  les  plus  pures,  et  son  ouvrage  a  mé- 
rité les  éloges  d'un  savant  évêque  ,  dont  la. 
lettre  approbative  est  en  tête  de  l'ouvrage. 

A  ces  entretiens  est  jointe  la  réponse  très- 
curieuse  de  dom  Claude  de  Vert  au  ministre 
Juvien  ,  qui  s'était  avisé  de  tourner  en  ridi- 
cule les  actions  et  les  prières  du  prêtre  à  l'au- 
tel :  elle  n'a  rien  perdu  de  son  opportunité. 

Enfin  un  ordinaire  de  la  messe  où  se  trou- 
vent fondues  vingt-quatre  liturgies  différen- 
tes ,  tant  de  l'Eglise  d'Orient  que  de  celle 
d'Occident,  tennine  le  livre  sous  le  titre  de 
Mosaïque  sacrée.  Ce  travail  est  entièrement 
neuf  et  singulièrement  piquaut.  L'ouvrage 
que  nous  annonçons  'sera  honoré  ,  nous  n'ea 
doutons  pas,  des  suffrages  de  MM.  les  ecclé^ 
siàstiques  et  des  fidèles  jaloux  de  s'iustruire. 


â98 


LA  DOMINICALE. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 


Mgr.  l'évêque  de  Blois  continue  dans  son  diocèse 
de  parcourir  la  carrière  de  charité  qu'il  a  constam- 
ment suivie  ;  nous  annoncions,  il  y  a  quelque  temps, 
la  restauration  des  Ecoles  chrétiennes,  restauration 
dne  à  son  zèle  et  au  dévouement  des  habitans  de 
Blois.  Voici  qu'aujourd'hui  le  respectable  prélat 
/ait  part  aux  curés  de  son  dioeèse,  de  la  restauration 
dans  la  ville  de  Blois,  de  la  Maison  des  Pénitenies. 
C'est  ainsi  que  le  clergé  répond  aux  dégoûtantes 
diatribes  dont  il  est  l'objet.  Nous  donnons  en  entier 
la  circulaire  de  Mgr.  de  Poitiers. 

Messieurs, 

La  ville  de  Poitiers  regrettait  depuis  long-temps  la 
perte  du  précieux  établissement  connu  sous  le  nom 
de  Maison  des  Pénitentes ,  où  les  personnes  du  sexe , 
que  repoussait  la  société  à  raison  de  leur  incondnite, 
trouvaient  un  asile  qui ,  en  les  mettant  à  l'abri  de  la 
corruption  ainsi  que  du  besoin ,  facilitait  leur  retour 
à  la  vertu. 

Nous  sommes  heureux  de  pouvoir  onnoncer  que 
cette  perte  vient  d'être  réparée.  Sur  notre  demande, 
madame  la  Supérieure  de  la  Maison  du  BoiN  Pas- 
teur, établie  à  Angers,  a  bien  voulu  envoyer 
quatre  religieuses  avec  des  sœurs  converses ,  pour 
fonder  à  Poitiers  une  maison  de  refuge ,  où  seront 
reçues,  pour  autant  de  temps  qu'elles  le  voudront, 
les  personnes  qui,  après  avoir  eu  le  malheur  de's'é- 
carter  des  sentiers  de  la  vertu ,  désirent  y  rentrer. 

Un  pareil  établissement ,  qui  n'est  pas  moins  dans 
l'intérêt  de  la  société  que  dans  celui  de  la  morale , 
se  recommande  de  lui-même ,  et  devra  être  mis  au 
nombre  des  bienfaits  dont  ce  diocèse  est  redevable 
à  l'esprit  de  charité  qui  fait  comme  le  caractère  dis- 
tioGtif  de  ses  habitans. 

D'après  leur  institut ,  les  Dames  du  Bon  Pasteur 
devraient  offrir  un  asile  et  aux  personnes  du  sexe 
qui  sont  tombées  dans  le  désordre,  et  aux  jeunes 
orphelines  qui ,  par  suite  du  délaissement  où  elles 
se  trouvent,  sont  exposées  au  danger  de  la  séduction; 
mais  la  petitesse  du  local  qu'elles  occupent  ne  per- 
mettant pas  d'y  faire  les  dispositions  nécessaires 
pour  éviter  des  conamunications  peu  convenables , 
leur  œuvre  se  bornera  à  la  réception  des  filles  re- 
pentantes ,  jusqu'à  ce  que  les  circonstances  leur  per- 
mettent de  donner  à  leur  établissement  une  plus 
grande  extension. 

La  Maison  de  Refuge  que  nous  annonçons ,  ne 
sera  pas  seulement  utile  pour  la  ville  de  Poitiers; 
elle  est  établie  pour  tout  le  diocèse ,  et  les  personnes 
étrangères  qui  y  réclameraient  ime  place  ne  seraient 
pas  repoussées. 

Nous  éprouverions  la  crainte  d'être  taxé  de  té- 
mérité en  vous  annonçant  que  toulçs  le$  ressources 


du  nouvel  établissement  sont  fondées  sur  le  Deus 
providebit ,  Dieu  y  pourvoira  ,  si  de  nombreuses 
preuves  d'une  protection  toute  particulière  ne  de- 
vaient justifier  à  vos  yeux  notre  confiance  sans 
borne  en  la  divine  Providence,  surtout  dans  une 
circonstance  où  il  s'agit  d'une  œuvre  qui  doit 
tourner  à  la  gloire  de  Dieu ,  en  aidant  la  rentrée 
dans  la  bonne  voie  à  des  pecsonnes  qui  s'en  soe 
écartées. 

Vous  êtes,  messieurs,  les  canaux  dont  cette 
Providence  se  sert  le  plus  ordinairement  poiu-  ré- 
pandre ses  bienfaits  sur  les  différens  besoins  :  nous 
vous  prions  donc  de  faire  connaître  cette  nouvelle 
bonne  œuvre,  et  de  la  recommander  aux  personnes 
qui  sont  en  état  de  faii-e  quelques  sacrifices.  Repré- 
sentez-leur qu'en  sus  d'un  loyer  de  800  fr. ,  il 
faudra  que  les  Dames  du  Bon-Pasteur  fournissent 
à  la  nourriture  et  à  l'entretien  des  personnes  quï 
viendront  se  mettre  sous  leur  salutaire  surveil- 
lance. 

Les  frais  pour  approprier  la  maison  à  sa  nouvelle 
destination  sont  considérables,  et  il  faut  se  pro- 
curer de  suite  le  mobilier  nécessaire  pour  un  cer- 
tain nombre  de  sujets. 

Outre  les  seconrs  en  argent ,  les  Dames  du  Bon- 
Pasteur  recevront  avec  recormaissance,  des  meu» 
blés  de  toute  espèce ,  comme  tables ,  chaises,  bois 
de  lits ,  matelas ,  couvertures ,  draps ,  serviettes , 
et  généralement  tout  ce  qui  peut  être  utile  dans 
mi  modeste  ménage. 

Elles  désirent  surtout  de  l'ouvrage ,  tant  pour 
elles  que  pour  les  personnes  sous  leur  direction. 
Elles  exécuteront  avec  soin  et  feront  exécuter 
celui  qu'on  leur  confiera  ,  tant  en  fin  qoe  sur  des 
objets  communs.  Le  travail  mannel  aura  le  double 
avantage  de  procurer  aux  pénitentes  une  occu- 
pation nécessaire  dans  leur  position ,  et  de  pro- 
curer une  ressource  pour  pourvoir  aux  besoins  de 
la  maison. 

Les  noms  des  bienfaiteurs  seront  inscrits  sur  un 
registre  particulier,  et  tous  les  jours  la  Communauté 
prie  pour  eux. 

On  s'adressera,  pour  avoir  des  places,  à  ma- 
dame la  Supérieure  de  la  Maison  du  Bon-Pas- 
TECR ,  rue  Filles-Saint-François  (  près  la  rue  de 
Saint-Michel).  C'est  aussi  à  elle  que  les  secours 
devront  être  envoyés ,  ou  être  remis  à  MM.  les 
Curés,  qui  se  chargeront  de  les  faire  parvenir  df 
leur  destination. 

Croyez ,  messieurs ,  à  mon  sincère  attachement, 
et  à  ma  recomiaissance  pour  tous  les  services  que 
vous  rendez  au  diocèse. 

J.-B. ,  Evêque  de  Poitiers ,     , 

—Le  lundi  20  janvier,  S.  S.  a  tenu  au  Vatican  un 
consistoire  secret  où  elle  a  préposé  à  diverses  églises, 
entre  autres,  à  l'évêché  de  Mayence,  Jacques  Hu- 
mann,  prêtre  du  diocèse  de  Strasbourg;  à  celui  de 


LA    DOMimClI^E* 


299 


Clermoîit ,  Louis-Cbarles  Féron ,  curé  de.  la  caliié- 
drale  d'Évreux;  à  celui  du  Mans,  Jean-Baptiste 
Bouvier,  grand-vicaire  du  diocèse. 

M.  Cadalan,  évêque  de  Saint-FIour,  est  arrivé 

dans  cette  ville  le  21  janvier.  Le  prélat  n'avait  pas 
voulu  prévenir  du  jour  de  son  arrivée  pour  se  déro- 
ber à  la  pompe  d'une  entrée  solennelle.  On  s'en  est 
dédonunagé  le  lendemain,  le  son  des  cloches  a  an- 
noncé l'installation  de  M.  l'évêque.  On  a  réuni  la 
garde  nationale,  la  gendarmerie  et  les  vétérans. 
Toutes  les  autorités ,  et  à  leur  tête  le  sous-préfet  et 
ïe  maire,  se  sont  rendus  le  matin  à  l'évèché ,  où  le 
clergé  et  le  séminaire  sont  venus  prendre  le  prélat 
pour  le  conduire  à  la  cathédrale.  A  l'entrée  de  l'é- 
glise, M.  l'évêque  a  été  complimenté  par  M.  l'abbé 
Belet,  premier  grand-vicaire.  Il  a  prononcé  un  dis- 
cours sur  ce  texte  :  pax  voMs.  Ce  discours ,  plein 
des  sentimens  les  plus  touchans,  a  été  entendu  avec 
un  vif  intérêt.  M.  l'évêque  a  ensuite  assisté  à  la 
messe  capitulaire ,  et  a  été  reconduit  à  l'évèché  avec 
le  même  cortège.  Le  peuple  se  pressait  sur  son  pas- 
sage ,  et  chacun  voulait  voir  le  prélat  destiné  par  la 
Providence  à  gouverner  cette  religieuse  contrée. 

—  LeJournaldela  Gtticune  contient  la  lettre  sui- 
vante qui  lui  est  adressée  par  un  ex-apôlre  et  prédi- 
cateur de  la  religion  saint-simonienne.  Puisse-t-elle 
trouver  beaucoup  d'imitateurs  ! 

«  Dans  un  moment  d'égaremens ,  que  je  déplo- 
rerai toute  la  vie,  j'étais  entré  dans  la  nouvelle 
secte  connue  sous  le  nom  ùçsaint-simonisme. 

»  Tout  le  monde  connaît  en  France  la  manière 
de  voyager  de  ces  nouveaux  convertisseurs.  On  les 
a  vus  rarement  ensemble  au  nombre  de  plus  de 
douze;  j'avais  pris  la  résolution  de  voyager  seul; 
c'est  donc  moi  seul  qui  demeure  responsable  des 
troubles,  huées,  rassemblemens  qui  ont  eu  lieu 
plusieurs  fois  sur  mon  passage  depuis  Montpellier 
jusqu'à  Bordeaux. 

»  Bien  qu'il  ne  serait  pas  entièrement  dépourvu 
d'événemens,  je  vous  fais  grâce  de  l'Odyssée  de  mon 
voyage ,  d'autant  plus  que  j'ai  à  vous  prier ,  mon- 
sieur le  rédacteur,  de  me  rendre  un  service  essen- 
tiel :  c'est  de  vouloir  bien  annoncer ,  avec  toute  la 
publicité  possible,  que  j'ai  cessé  de  faire  partie  du 
corps  nomade  dwpère  Enfantin;  que  j'abjure  à  ja- 
mais ses  doctrines  subversives,  et  que,  dans  l'inté- 
rêt de  mon  salut ,  pour  le  bonheur  de  ma  famille  et 
pour  faire  cesser  un  scandale  public,  encouragé  par 
les  sages  conseils  du  respectable  prélat  qui  admi- 
nistre ce  diocèse ,  guidé  par  mon  bon  et  vertueux 
directeur,  je  suis  venu ,  pour  ne  plus  le  quitter,  re- 
trouver le  bercail  du  vrai  pasteur  fidèle. 
»  J'ai  l'honneur  d'être,  etc. , 

')  Bertd,  homme  de  lettres.  » 


Poriugal  —  Une  lettre  de  Bayonne ,  du  30  jan- 
vier, annonce  que  don  Miguel  se  refuse  à  tous  les 
accommodèïBens  que  lord  Russel  avait  été  chargé 


de  lui  proposer  au  nom  du  cabinet  de  Saint- James. 
Cette  nouvelle  a  été  apportée  à  Madrid  par  un  cour- 
rier de  lord  Russel. 
On  lit  dans  V Albion  ■: 

it  Un  messager  vient  d'arriver  ici  du  quartier  gé- 
néral de  Santarem;  il  est  porteur  de  dépêches 
adressées  par  le  roi  légitime  de  Portugal  à  S.  E.  le 
commandeur  Heliodore  de  Carneiro.  On  les  dit  de 
la  plus  haute  importance.  Le  même  courrier  apporte 
à  ce  diplomate ,  selon  un  bruit  très-accrédité ,  des; 
pouvoirs  sans  Imiites  pour  le  règlement  de  l'emprunt 
contracté  à  Paris  l'année  dernière.  S.  E. ,  assure- 
t-on ,  va  quitter  immédiatement  l'Angleterre  pour 
se  rendre  à  Paris ,  et  ensuite  à  Vienne ,  conformé- 
ment aux  ordres  de  S.  M.  T.  F.  » 

Espagne.  —  Les  troupes  de  don  Carlos  continuent 
à  intercepter  la  route  de  Madrid.  Des  bruits  de 
toute  nature  sont  répandus  au  sujet  du  roi  don  Car- 
los. On  dit  qu'il  est  en  Espagne  ;  on  dit  qu'il  fait 
seulement  des  tentatives  pour  y  entrer.  La  persévé- 
rance de  ces  bruits  nous  persuade  qu'ils  doivent 
avoir  un  fondement  quelconque. 

Les  partis  sont  encore  en  présence  dans  les  val- 
lées de  la  Navarre.  Il  paraît,  par  les  rapports  des 
derniers  voyageurs  arrivés  d'Arragon  ,  qu'une 
grande  fermentation  régnait  à  Sarragosse,  et  que, 
de  temps  à  autre ,  le  cri  de  vive  Charles  V  était 
hautement  proféré  au  miheu  de  la  population  de 
cette  grande  ville.  On  attendait  à  Jacca  un  déta-^  j" 
chement  de  l'armée  royale.  Ce  mouvement  semble- 
rait une  diversion  habilement  calculée  pour  empê- 
cher les  christinos  de  Catalogne  et  de  Valence , 
réunis  en  Arragon ,  de  marcher  au  secours  de  Val- 
dès  et  de  Lorenzo. 

Les  principales  forces  des  royalistes  de  Navarre 
sont  maintenant  concentrées  dans  les  vallées  de 
Bastan  et  d'Ahescoa  ;  les  christinos  ont  réimi  tout 
ce  qu'ils  ont  pu  rassembler  de  troupes ,  et  annon- 
cent que  la  supérioeité  de  leur  nombre  doit  forcer 
les  carlistes  à  abandonner  leurs  positions;  mais  jus- 
qu'ici ,  il  n'y  a  eu  aucune  affaire  sérieuse  entre  les 
deux  partis. 

On  écrit  de  Madrid  que  le  gouvernement 
éprouve  le  plus  grand  embarras.  Le  trésor  est  vide. 
Des  sommes  considérables  seraient  nécessaires  pour 
subvenir  aux  besoins  de  l'Etat,  pour  organiser  l'ar- 
mée qui  peut  à  peine  tenir  tête  à  l'insurrection.  Mais 
où  les  trouver?  Comment  percevoir  des  contribu- 
tions dans  un  pays  où  éclatent  chaque  jour  de  nou- 
veaux soulèvemens. 

Angleterre.  —  L'ouverture  du  parlement  a  eu  lie» 
à  Londres  le  4  février,  avec  les  cérémonies  d'usage. 
Le  discours  de  la  courorme  a  été  fort  pâle  et  fort 
insignifiant.  Les  difficultés  de  la  position  de  l'An- 
gleterre, vis-à-vis  de  l'Espagne,  du  Portugal  et  de 
la  Turquie ,  sont  éludées  avec  soin.  Voici  le  passage 
qui  a  trait  à  l'Irlande  : 

«  Les  lois  rendues  dans  la  dernière  session,  pour 
mettre  à  exécution  diverses  mesures  salutaires  Çft 


300 


tA    DOMINICALE. 


Irlande ,  y  sont  mainlenani  en  vigueur ,  et  l'on 
peut  espéïer  encore  des  commissions,  envoyées 
pour  d'autres  objets  d'enquêtes ,  que  ces  heureux 
résultats  seront  portés  plus  loin. 

»  Je  recommande  à  voire  prompte  considéra- 
tion un  arrangement  final  des  dîmes  ecclésiasliques 
dans  cette  partie  des  trois  royaumes ,  de  manière  à 
détruire  tout  sujet  de  plainte,  et  à  ne  faire  injure 
ni  aux  droits ,  ni  à  la  propriété  d'aucune  classe  de 
mes  sujets ,  non  plus  qu'à  aucune  institution  soit 
dans  l'Église ,  soit  dans  l'État. 

»  La  tranquillité  a  été  généralement  maintenue, 
et  la  situation  de  toutes  les  provinces  d'Irlande 
offl-e  en  masse  une  apparence  plus  satisfaisante  qu'à 
aucune  période  de  l'année  dernière. 

»  Mais  j'ai  vu  avec  des  senlimens  de  profond  re- 
gret et  de  juste  indignation ,  ces  efforts  continuel- 
lement faits  pour  exciter  le  peuple  de  cette  contrée 
à  demander  le  rappel  de  l'union  législative. 

»  Ce  gage  de  notre  force  et  de  notre  sécurité  na- 
tionale ,  j'ai  déjà  déclaré  ma  ferme  et  inaltérable 
résolution ,  à  l'aide  de  la  divine  Providence ,  de  le 
maintenir  inviolable  par  tous  les  moyens  en  mon 
pouvoir. 

»  A  l'appui  de  cette  détermination,  je  compte 
sur  le  zèle  et  la  coopération  effective  de  mon  par- 
lement et  de  mon  peuple.  » 

A  la  chambre  des  communes ,  IM.  O'Comiell  a 
donné  avis  de  plusieurs  motions  qu'il  prépare  rela- 
tivement aux  affaires  d'Irlande. 

Suisse  et  Savoie.  —  Le  général  Romarmo  a  fait 
une  invasion  sur  le  territoire  de  la  Savoie ,  mais 
sans  succès.  On  manque  encore  de  détails  positifs 
sur  cette  échauffourée  polonaise. 


—  S.  A.  R.  madame  a  écrit  la  lettre  suivante  à 
Madame  de  Saint-Priest  : 

Gratz,  11  janvier  1834. 

»  Je  n'ai  point  oublié  ce  que  je  vous  ai  promis , 
madame ,  et  suis  trop  heureuse  de  savoir  que  mes 
ouvrages  peuvent  contribuer  à  faire  du  bien  à  nos 
pauvres  amis,  mais  j'ai  du  en  envoyer  pour  la  lo- 
terie du  mont  St-Michel ,  et  mes  doigts  ne  vont  pas 
aussi  vite  que  mon  cœur.  Je  suis  touchée  de  ce  que 
vous  m'écrivez  de  l'empressement  avec  lequel  on 
nous  seconde  dans  cette  bonne  œuvre.  Dites  bien 
que  rien  ne  peut  me  faire  plus  de  plaisir,  et  croyez, 
madame ,  à  tous  mes  sentimens  pour  vous.  » 

M.  G. 

— Le  dimanche  5  janvier,  un  protestant ,  Joseph 
Parmentier ,  a  fait  abjuration  dans  la  cathédrale 
de  Rimini.  Détenu  pour  désertion  de  service  mi- 
litaire ,  il  avait  été  visité  en  septembre  dernier , 
par  M.  Gentilini ,  évêque  de  cette  ville ,  qui  avait 
chargé  de  son  instruction  le  [jère  Bruschelli,  des 
Mineurs  conventuels.  Après  des  entretiens  fré- 


quens  et  une  longue  épreuve ,  Parmentier  a  pro- 
noncé son  abjuration  entre  les  mains  du  même 
prélat  qui  lui  a  administré  le  Baptême ,  la  Confir- 
mation et  l'Eucharistie ,  et  a  prononcé  à  cette  oc- 
casion une  pieuse  exhortation.  Parmentier  avait 
été  baptisé  dans  son  pays  au  nom  de  Dieu  seu- 
lement. 

—  Des  lettres  de  Toulon ,  reçues  à  Paris  par  voie 
extraordinaire ,  parlent  d'une  sortie  malheureuse 
faite  d'Oran,  dans  les  premiers  jours  de  janvier,  par 
un  escadron  de  nos  chasseurs  d'Afrique.  On  dit  que, 
surpris  par  un  gros  d'Arabes,  ils  ont  été  entourés,  et 
qu'une  vingtaine  d'entre  eux,  tombés  morts  ou  vifs 
entre  leurs  mains,. ont  été  trouvés  sur  le  terrain  la 
tête  et  les  poignets  tranchés,  lorsque  la  garnison 
prévenue  se  porta  sur  le  théâtre  du  combat. 

—  On  écrit  de  Fîmes,  21  janvier  : 

«  Aujourd'hui,  vers  onze  heures  du  malin,  le 
nommé  Leuillé,  manœuvrier,  âgé  de  78  ans,  accom- 
pagné de  sa  fille,  âgée  de  45  ans,  et  d'un  de  ses  fils , 
travaillait  au  gros  bois  près  de  la  rivière  de  Vesle , 
qui  sert  de  limite  aux  départeméns  de  l'Aisne  et  de 
la  Marne  (canton  de  Fîmes). Le  nommé  Cacatle 
Leuillé,  son  antre  fils,  âgé  d'environ  48  ans,  se 
prit  de  querelle  avec  son  père,  et  lui  asséna  trois 
coups  de  hache  sur  la  tête.  Aux  cris  de  sa  sœur,  qui 
se  sauva  épouvantée,  l'assassin  quitta  ses  sabots,  et 
la  poursuivit  sur  la  roule  de  Soissons  ;  il  l'atteignit 
malheureusement,  la  frappa  de  sa  hache,  retendit 
sur  la  place,  et  prit  aussitôt  la  fuite  vers  la  rivière. 
La  gendarmerie  et  une  partie  des  notables  habitans 
de  Fîmes  se  sont  mis  à  sa  poursuite.  Le  père  survi- 
vra à  ses  blessures  ;  mais  on  désespère  des  jours  de 
la  fille.  On  a  amené  l'un  et  l'autre ,  presque  mou- 
rans  ,  à  l'hôpital  de  Fîmes. 

«  L'assassin  est  père  de  quatre  enfansen  bas  âge.  » 

Le  parquet  ayant  réclamé  un  caution- 
nement de  la  Dominicale ,  son  directeur  a 
cru  devoir  céder  à  cette  exigence.  Au 
reste ,  notre  voie  en  sera  plus  large  ,  et  nos 
moyens  d'action  plus  étendus.  Considérée 
par  le  pouvoir  comme  feuille  politique ,  la 
Dominicale  pourra  aborder  toutes  les  ques- 
tions, de  quelque  genre  qu'elles  soient. 
A  partir  de  ce  jour,  elle  sera  signée  par  son 
fondateur,  qui  ne  veut  laisser  à  personne 
la  responsabilité  d'une  œuvre  qu'il  dirige 
seul ,  et  au  succès  de  laquelle  il  se  consacre 
avec  tout  le  dévouement  que  doit  inspirer 
la  sainte  cause  que  la  Dominicale  défend. 
Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  FélLs  LocQoar,  r.  N,-D.-des-Victoires,  n.  i6. 


LA   DOMINICALE. 


SOI 


kws.-—  Les  personnes  dont  l'abon- 
lement  expire  le  'l^'^  mars  ,  sont 
iriées  de  le  renouveler,  si  elles  ne  veu- 
lent pas  éprouver  d' interruption  dans 
^' envoi  du  Journal. 


LE  CAREME. 

Catholiques!  voici  venir  des  jours  de 
pénitence  et  de  deuil  !  Dans  les  temples , 
partout  les  tabernacles  couverts ,  les  croix 
voilées ,  les  chants  lugubres  de  David  péni- 
tent-, après  les  folles  joies  du  monde ,  la 
sainte  tristesse  de  la  croix  !  Dites,  que  res- 
te-t-il  de  tout  ce  fracas,  de  tous  ces  songes 
dorés  qui  caressent  le  cœur?  Pareil  à  la 
couronne  de  fleurs  qui  brille  un  instant  sur 
le  front  joyeux  du  convive  ,  le  plaisir  s'é- 
chappe feuille  à  feuille  ;  rayon  de  soleil 
qui  se  joue  sur  des  ruines ,  il  brille  comme 
lui ,  et  comme  lui  s'évanouit  !  De  la  chau- 
mière au  palais  les  soupirs  se  répondent  ! 
Ecoutez  ce  lamentable  cri  de  détresse  qui 
sort  à  la  fois  de  tous  les  coins  du  globe  et  se 
prolonge  de  siècle  en  siècle  I  A  quoisertd'a- 
jouter  la  vanité  de  nos  pensées  à  la  vanité 
de  nos  désirs  ?  Travail  et  douleur,  voilà 
tout  l'homme!  Dieu,  c'est  sa  pensée,  c'est  sa 
vie,  c'estson  être,  c'est  sa  lin  !  Le  reste  n'est 
rien  qu'un  peu  d'espace  entre  un  berceau  et 
une  tombelugubre,  chemin  dont  les  cyprès 
tracent  le  bord. 

Telles  sont  les  graves  pensées  que  nous 
rappelle  l'Église;  elle  nous  convie  dans  la 
majesté  de  ses  temples ,  et  pendant  que  l'é- 
cho des  rues  bruyantes  répète  encore  les 
derniers  chants  de  l'orgie ,  debout  devant 
le  sanctuaire  le  prêtre  de  Jésus-Christ  nous 
crie:  Souviens-toi ,  homme,  que  tu  n'es 
que  poussière  !  Avouons-le  :  n'est-ce  pas 
une  grande,  une  sublime  idée  que  celle-là? 
Partout  ailleurs,  c'est  la  distinction  des 
rangs ,  l'orgueil  des  castes ,  le  fort  qui  écrase 
le  faible,  la  richesse  en  manteau  de  pourpre 
qui  foule  dédaigneusement  du  pied  la  pau- 
vreté en  haillons-,  ce  sont  les  milliers  de 

"ÎG"  LIVRAISON. 


distinctions  que  l'homme  a  élevées  d'homme 
à  homme  dans  la  folie  des  siècles -,^  mais  là, 
devant  le  sanctuaire ,  sous  les  arceaux  de 
la  basilique,  il  n'y  a  plus  que  des  frères  , 
et  par-dessus  toutes  les  voix,  une  voix  do- 
mine seule  et  retentit,  imposante:  Sou- 
viens-toi, homme  ,  que  tu  n'es  que  pous- 
sière [  Mémento  homo  quiapulvis  esl 

La  mort!    qu'elle   est  pâle    et  glacée 
pour  celui  qui  ne  croit  pas ,  pour  celui  qui 
n'a  pas  dans  le  cœur  une  étincelle  de  cette 
foi ,  qui ,  planant  au-dessus  de  toutes  les 
misères  de  cette  vie,  semée  de  tant  d'écueils,' 
dans  ses  ineffables  consolations,  emporte 
l'homme  au-delà  des  mondes  créés ,  et  le 
jette  tout  brûlant  au  pied  del'Eternel!  Oh! 
malheur  à  qui  ne  voit  dans  le  tombeau 
qu'un  peu  de  poudre,  dans  la  victime  mois  < 
sonnée  qu'un  peu  de  matière  ,  comme  la 
verte  guirlande  déposée  sur  le  marbre  ,  et 
que  le  vent  du  soir  a  suffi  pour  flétrir  !  Mais 
pour  qui  ne  s'attache  pas  aux  débris  des 
années ,   où  est  donc  sa  victoire ,  à  cette 
mort  ?  Pèlerin  de  la  terre,  le  chrétien  ajoute 
des  j  ours  à  des  jours,  des  heures  à  des  heures  ; 
il  marche   comme  le  voyageur,  qu'atten- 
dent à  la  chute  du  jour  les  délices  de  la  fa- 
mille, au  sortir  du  désert  brûlant;  et  quand 
il  tombe  de  fatigue  ou  d'ennui  sur  le  bord 
du  chemin,    la  religioQ  vient  le  prendre 
doucement  par  la  main ,  et  lui  montre  la 
patrie,  la  patrie  avec  ses  indicibles  joies  et 
ses  enivrantes  félicités  ! 

Cette  mort  qui  glace  l'impie,  dont  la 
main  décharnée  écrit  sur  le  mur  l'inexo- 
rable sentence ,  et  qui  s'assied,  fatigant 
convive ,  au  banquet  des  voluptés  de  la 
terre,  elle  sourit  au  chrétien;  car  elle  est 
pour  lui  le  gage  d'une  promesse  divine. 
Quand  le  matelot  revient  de  ses  courses 
lointaines ,  que  lui  fait  le  rocher  qui  brise 
sa  barque  fragile  sur  le  rivage  du  sol  natal? 
Il  s'agenouille  au  bord,  remercie  le  Ciel,  et 
savoure  à  longs  traits  le  parfum  de  patrie 
que  lui  apporte  délicieusement  la  brise. 

Ainsi  fait  la  religion  du  Christ  dans  son 
économie  divine:  ellenous  montre  du  doigt 
la  mort ,  la  mort  avec  toutes  ses  horreurs 
pour  le  méchant ,  avec  toutes  ses  félicités 

iG 


502 


LA   DOMINICALE. 


pour  le  juste.  En  même  temps  qu'elle  nous 
fait  craindre,  elle  nous  fait  espérer j  et  à 
nos  oreilles  retentit,  comme  un  cri  de  déses- 
poir ou  un  hymne  d'allégresse,  cette  parole, 
grave  comme  l'éternité  :  Souviens  -  toi , 
Jiomme ,  que  tu  n'es  que  poussière  et  que  tu 
retourneras  en  poussière  l  Mementû  homo 
quia  pulvis  es  y  et  in  pulverem  reverteris\ 
Catholiques!  vous  l'avez  entendue,  cette 
parole ,  lorsque  vous  vous  êtes  inclinés  na- 
guère pour  recevoir  sur  votre  front  la  cen- 
dre du  prêtre  chrétien  !  Voici  donc  le  temps 
des  graves  réflexions ,  des  pensées  austères  ; 
voici  le  moment  d'aller  crier  grâce  au  pied 
du  sanctuaire,  de  dire  à  Dieu  comme 
David  pénitent  :  Ayez  pitié  de  moi.  Sei- 
gneur, envotre  grande  miséricorde  !  Hélas! 
pauvres  et  misérables  que  nous  sommes , 
nous  ne  comptons  les  jours  que  par  nos  dé- 
faites, et  chacune  de  nos  heures  repassant 
devant  nous,  comme  le  flot  qui  coule,  ne 
nous  jette  que  des  espérances  trompées , 
d'inutiles  regrets,  des  fautes ,  et  puisdes  re- 
mords. Heureux  qui ,  dans  cet  horizon  noir 
de  sa  vie,  voit  briller*  quelque  feu,  et,  si 
pâle  qu'il  soit,  peut  s'en  servir  co]»ime  d'un 
fanal  dans  la  route  de  l'éternité!  Catholi- 
ques !  dans  ce  temps  de  deuiL  et  de  péni- 
tence, n'avons-nous  rien  à  demander  pour 
nous,  à  demander  pour  nos  frères?  Voyez! 
l'indifférence  a  couvert  comme  d'un  crêpe 
funèbre  cette  société  morne  et  engourdie  ; 
la  foule  ne  passe  plus  menaçante  devant  la 
croix  du  Sauveur;  mais  elle  marche  glacée, 
insouciante,  sorte  de  cadavre  que  le  souffle 
d'en  haut  n'anime  plus.  Catholiques!  déjà 
nous  l'avons  dit  bien  des  fois ,  c'est  à  nous 
qu'il  appartient ,  le  noble  champ  de  l'ave- 
nir !  Oh  !  comme  nos  cœurs  tressailliraient 
si  la  foi  de  nos  pères  se  réveillait  puis- 
sante, si  nos  yeux  étaient  témoins  de  ce 
jour^  de  ce  beau  jour  du  triomphe  de  la 
croix  !  Consolons-nous  :  il  viendra  !  Le  ca- 
tholiscisme  est  empreint  partout  dans  notre 
vieille  France  ;  il  est  de  moitié  dans  toutes 
nos  gloires-,  le  sang  des  martyrs  l'a  enraciné 
jusque  dane  notre  sol  :  le  jour  de  ses  funé- 
railles serait  aussi  le  jour  des  funérailles  de 
la  France.  Combattons  donc,  ardens,  in- 


fatigables sur  la  brèche ,  comme  de  bons  et 
intrépides  soldats  du  Seigneur.  Mais  pour 
cela  5  n'oublions  pas  qu'il  faut  prier ,  qu'il 
faut  couvrir  sa  tête  de  cendre ,  qu'il  faut 
briser  son  cœur  de  repentir.  Dans  la  lutte 
du  désert,  lorsque  Moïse  sur  la  montagne 
cessait  d'élever  les  bras  vers  le  ciel ,  Ama- 
lec  triomphait. 


MANDEMENS 

DES    ÉVÉQUES    POUR   LE    CARÊME. 

Au  commencement  du  saint  temps  de 
Carême^  les  lecteurs  de  la  Dominicale  ne 
pourront  qu'être  édifiés  de  voir  unie  à  la 
voix  de  leur  premier  pasteur  la  voix  des 
autres  évêques  de  Franee.  La  parole  évan- 
gélique ,  prêchée  ainsi  par  plusieurs  bou- 
ches, fait  une  impression  plus  salutaire  ;,  et 
c'est  une  consolation  que  nous  avons  cru 
devoir  donner  à  nos  abonnés.  Nous  allons 
donc  reproduire  quelques  extraits  des  man- 
demens  les  plus  remarquables. 

— Monseigneur  l'évêque  du  Puy  examine 
si  le  retour  vers  les  idées  religieuses  [est 
aussi  prononcé  qu'on  le  dit. 

«  Depuis  le  jour  de  son  entrée  dans  le 
monde,  l'Eglise  militante  poursuit  sa 
marche  à  travers  toutes  les  épreuves  qu'un 
ennemi  aussi  astucieux  qu'infatigable  lui 
suscite ,  pour  donner  un  démenti  aux  di- 
vines promesses  qu'elle  a  reçues ,  et  pour 
lui  ravir  cette  chasteté  de  doctrine,  pré- 
sent céleste  de  son  époux  invisible,  dépôt 
sacré  confié  à  ses  mains  fidèles  et  pures. 
Une  victoire  remportée  l'appelle  à  un  com- 
bat plus  terrible ,  et  chaque  triomphe  est  le 
signal  d'une  lutte  plus  difficile  et  plus  achar- 
née. Il  semble  que  dans  ses  dix-huit  siècles 
de  combats  elle  n'ait  fait  qu'essayer  ses 
forces ,  et  se  préparer  à  répondre  au  défi  d'un 
ennemi  plus  audacieux  et  plus  redoutable. 
On  ne  la  voit  plus ,  il  est  vrai ,  vierge  affli- 
gée ,  étendue  sur  le  lit  de  douleur  que  lui 
avaient  dressé  les  Domitien  et  les  Néron. 
On  ne  la  contemple  plus ,  à  la  vérité ,  de- 
bout sur  les  échafauds  de  ces  tyrans  comme 


ur  le  trône  de  sa  gloire ,  le  front  ceint 
['un  diadème  de  souffrances ,  parée  de  ses 
(laies  ensanglantées,  comme  de  la  pourpre 
les  rois ,  environnée  de  ses  légions  invin- 
ibles  de  martyrs  et  de  confesseurs  j  mais 
n  butte  tour  à  tour  et  aux  traits  enveni- 
oés  d'une  philosophie  haineuse  et  sati- 
ique,  et  aux  violences  d'un  pouvoir  om- 
rageux  et  impie  j  tour  à  tour  éprouvée  et 
ar  le  feu  de  la  persécution  et  par  le  froid 
lortel  de  l'indifférence,  elle  a  bien  pu 
hanger  d'ennemi ,  mais  elle  n'est  pas  en- 
ore  sortie  de  l'arène. 

»  Nous  lesavous,  N.  T.  C.  F.,  quelque 
hose  s'agite  au  fond  des  cœurs.  Est-ce  un 
ésir  de  voir  la  lumière  ?  Est-ce  un  mouve- 
lent  vers  la  foi?  Est-ce  un  commencement 
'amour  de  la  vérité  ?  Qui  pourrait  définir 
e  sentiment  vague  qui  se  manifeste?  Nous 
avouons  :  il  y  a  moins  d'impiété  dans  les 
iscours ,  moins  de  dédain  pour  les  choses 
eligieuses,  plus  de  respect  pour  nos  divines 
royances.  Pourrait-il  en  être  autrement 
uand  chaque  découverte  de  la  science  est 
ne  nouvelle  apologie  de  la  vérité  ;  chaque 
ivestigation  des  secrets  de  la  nature  un 
ouvel  hymne  en  l'honneur  de  nos  livres 
lints;  lorsque  chaque  voyageur  de  retour 
e  ses  courses  lointaines ,  est  forcé  de  dé- 
oser aux  pieds  de  la  religion  les  précieux 
ésultats  de  ses  savantes  recherches,  comme 
or  et  l'encens  que  les  Sages  de  l'Orient  of- 
frent au  Sauveur  du  monde?  » 

Le  prélat ,  après  avoir  reconnu  qu'il  y  a 
n  effet  un  retour  vers  les  idées  religieuses, 
race  le  tableau  dea  obstacles  que  l'Eglise 
encontre  encore  dans  sa  marche  et  termine 
n  recommandant  la  docilité  auxenseigne- 
aens  du  Saint-Siège. 

«  A  cette  docilité  inébranlable  à  l'autorité 
.u  Saint-Siège,  vous  joindrez  encore, 
î.  T.  C.  F.,  les  œuvres  delà  foi,  l'exercice 
e  la  charité;,  l'accomplissement  plus  exact 
les  devoirs  de  votre  état.  Ce  seront  là 
omme  les  monumens  expiatoires  que 
ous  élèverez  pour  réparer  les  outrages  que 
a  religion  reçoit  tous  les  jours  dans  ses 
iogmes ,  dans  son  culte,  dans  ses  ministres, 
''ous  la  voyez,  cette  religion,  traitée  en 


LA    DOMINICALE.  305 

étrangère;  ses  services  sont  oubliés,  ses 
bienfaits  méconnus;  on  regrette  le  pain 
qu'on  lui  donne  par  un  reste  de  commisé- 
ration, l'habit  dont  on  consent  encore  à 
couvrir  sa  nudité ,  l'asile  où  elle  se  retire, 
elle  qui  a  répandu  sur  nous  à  pleines  mains 
la  lumière,  la  science,  et  la  liberté.  Vous 
répandrez  avec  abondance  dans  le  sein  des 
pauvres  le  superflu  de  vos  richesses;  voas 
accueillerez  l'orphelin  comme  un  fils  ;  vous 
partagerez  votre  pain  avec  lui,  comme  avec 
un  frère  ,  et  vous  tarirez  ainsi  la  source  de- 
ses  larmes.» 


—  Monseigneur  l'archevêque  de  Rouen 
commence  son  mandement  en  arrêtant 
l'esprit  sur  la  sévère  méditation  de  la  mort 
et  sur  ces  graves  paroles  de  l'Écriture  :  Sou- 
viens-toi, homme ,  que  tu,  n'es  que  pous- 
sière, et  que  tu  retourneras  en  poussière, 

«  Sans  doute  le  père  de  famille,  qui  voit 
grandir  et  prospérer  autour  de  lui  tous  ses 
enfans ,  n'est  pas  plus  heureux  que  nous , 
à  la  vue  de  cet  esprit  inventeur,  qui ,  dans 
son  essor  plus  vif  de  jour  en  jour,  fé- 
conde vos  belles  provinces  et  sait  y  multi- 
plier à  l'infini  les  riches  produits  des  arts 
et  de  la  nature;  mais  combien  notre  âme 
est  néanmoins  affligée,  en  voyant,  non 
loin  de  ces  prospérités,  le  tombeau  qui 
les  engloutit  sans  retour  !  La  mort ,  l'iné- 
vitable mort ,  échappera  toujours  à  la  sa- 
gacité de  vos  progrès  et  de  vos  découvertes, 
et  toujours,  de  sa  main  de  fer,  elle  brisera 
vos  travaux ,  vos  fortunes ,  vos  grandeurs, 
et  vous-mêmes  ;  et ,  en  présence  de  cette 
loi  terrible  qui  pèse  incessamment  sur  la 
race  humaine,  comme  le  couteau  du  sa- 
crificateur sur  la  victime  au  pied  de 
l'autel,  nous  sommes  moins  réjouis  du 
présent  que  préoccupés  de  l'avenir.  Quels 
seront  vos  jugemens,  ô  mon  Dieu!  pour 
le  nombreux  troupeau  dont  vous  nous 
avez  confié  la  garde  et  le  salut?  Que  pourra 
servir  |à  chacune  de  ces  brebis  chéries  de 
gagner  l'univers  qui  périt,  si  elle  vient  à 
perdre  son  âme  qui  ne  périt  pas  ? 

«  Objet  continuel  de  nos  prières  et  de 
DOS  larmes^  cette  pensée  domine  toutes  les 


^Oi  LA    DOMINICALE. 

autres;;  et  nous  ne  cessons  d'admirer  la 
sagesse  de  l'Eglise  qui  a  placé  le  souvenir 
de  la  mort  à  l'entrée  de  ces  temps  de  re- 
pentir et  de  pénitence,  comme  un  flam- 
beau qui  éclaire  le  peu  de  chemin  que 
nous  avons  à  parcourir  encore.  Et  voyez , 
JV.  T.  C.  F.,  comme  les  passions  et  les  in- 
térêts qui  vous  agitent  sans  cesse  changent 
de  face  à  cette  lumière  !  Vus  du  bord  du 
tombeau  où  vos  pieds  vont  s'arrêter  im- 
mobiles ,    ces   biens    où   votre    cœur  se 


fonde  f  ne  sont  plus  qu'une  brillante  pous- 
sière chassée  par  les  vents.  Que  sont  aussi 
leè  plaisirs  de  l'ambition ,  l'empressement 
des  grandes  affaires,  les  délices  des  volup- 
tés ,  sinon  les  fatales  déceptions  de  la  vie , 
les  images  chimériques  d'une  chimérique 
félicité?  Et  cette  pauvreté  tant  redoutée, 
ces  maladies  si  désolantes,  ces  soudaines 
catastrophes ,  sujet  inépuisable  de  notre 
aversion  et  de  nos  terreurs ,  ne  commen- 
cent-elles pas  alors  à  nous  apparaître  comme 
des  épreuves ,  cruelles  il  est  vrai ,  mais 
qui  peuvent  servir  de  matière  aux  sacrifices 
les  plus  méritoires? 

«  Ainsi  la  vue  de  la  mort  dissipe  les  illu- 
sions de  la  vie,  » 

—  Monseigneur  l'évêque  de  Mende  fé- 
licite les  fidèles  de  son  diocèse  de  la  fer- 
Teur  qu'ils  ont  montrée  dans  les  exercices 
du  Jubilé,  et  les  engage  à  persévérer  : 

«  Attentif  à  vous  nourrir  de  ces  grandes 
et  salutaires  pensées ,  vous  vous  direz  sou- 
vent avec  le  sage  :  Garde-toi  de  ïincons- 
iance  dans  la  voie  du  Seigneur.  Pour  vous 
y  affermir  ,  embrassez  la  pénitence  du  Ca- 
rême avec  le  même  empressement  que  vous 
avez  saisi  l'insigne  faveur  du  Jubilé.  Prati- 
quez avec  une  fidélité  exemplaire  cette  péni- 
tence solennelle ,  primitivement  si  rigou- 
reuse ,  qu'après  tant  de  siècles^  elle  fait 
encore  frémir  notre  lâcheté^et  présentement 
si  mitigée,  qu'a  peine  mérite-t-elle  le  nom 
de  pénitence.  Les  prières ,  les  gémissemens, 
les  jeûnes  de  toute  l'Église,  donneront  aux 
vôtres  la  vertu  de  vous  défendre  contre 
TOtre^^ropre  faiblesse,  de  vous  fortifier 
riiés'jp^tives  sans  cesse  renaissantes 


du  respect  humain;  contre  les  censures, 
les  railleries,  les  importunités  des  anciens 
complices  de  vos  égaremens.  Ainsi  ,  vous 
rassurerez  vos  pasteurs,  dont  l'expérience 
du  passé  autorise  trop  les  inquiétudes  sur 
l'avenir.  Ainsi,  vous  tromperez  l'attente 
d'un  monde  irréligieux ,  vous  confondrez 
ses  jugemens,  vous  démentirez  ses  prédic- 
tions -,  et  peut-être  que  la  paix  que  vous 
goûterez  sous  le  joug  du  Seigneur  persua- 
dera à  quelqu'autre  pécheur  de  venir  en 
partager  avec  vous  la  douceur  et  la  sua- 
vité. » 


—  Monseigneur  l'évêque  de  Grenoble 
témoigne  aussi  sa  joie  des  heureux  résul- 
tats du  Jubilé  dans  son  diocèse. 

«  Le  Seigneur  nous  a  exaucé,  par  rap- 
port  à  la  plus  grande   partie    de  notre 
diocèse,  au-delà  de  nos  prévisions  et  de 
nos  espérances.  Il  a  mis  sa  parole  dans  la 
bouche  de  ses  ministres,  qui  sont  auprès 
de  vous  les  interprètes  de  ses  volontés  et 
les  dépositaires  de  ses  grâces.  Cette  parole 
féconde  a  créé ,  au  sein  de  vos  paroisses  , 
comme  un  monde  nouveau  et  une  terre 
nouvelle.  Elle  a  remué  les  eaux  bourbeuses 
de  tant  de  péchés  et  de  vices  qui  infectaient 
vos  âmes,  et  les  défiguraient  aux  yeux  du 
Dieu  trois  fois  saint.  Cette  parole  puissante 
a  dissipé  tous  les  nuages  amoncelés  par 
l'ignorance,  l'incrédulité  etl'orgueil,  contre 
la  religion  et  ses  ministres.  Cette  parole  de 
vertu  et  de  magnificence ,  comme  l'appelle 
le  psalmiste  ,  a  éteint  ces  flammes  impures 
qui  dévoraient  l'image  de  Dieu  :  elle  en  a 
allumé  de  chastes  et  de  saintes   dans  vos 
cœurs  régénérés.  Elle  a  fermé  ces  mains 
toujours  ouvertes  pour  envahir  ,  et  ouvert 
celles  qui  étaient  toujours  fermées  pour 
restituer.  Que  de  fraudes  et  d'injustices  , 
que  de  calomnies  et  de  prêts  illicites  ont  été 
réparés  !  Et  ces  haines  invétérées  qui  ont 
été  suivies  de  réconciliations  si  parfaites! 
Et  ces  alliances  criminelles  qui ,  après  tant 
de  délais ,  ont  été  enfin  légitimées  et  con- 
sacrées !  Que  dirons  -  nous  de  ces  réunions 
si  nombreuses  auxquelles  suffisaient  à  peine 
l'enceinte  sacrée,  et  où  se  montraient  tou- 


LA    DOMINICALE. 


305 


jours  le  recueillement,  la  pie'té  et  la  faim  de 
la  parole  divine?  Que  dirons  -  nous  de  ces 
confessions  accompagnées  de  tant  de  sincé- 
rité et  de  repentir  ;  et  de  ces  ferventes  com- 
munions qui ,    en  scellant  du  sang  de  la 
nouvelle  alliance  la  réconciliation  des  pé- 
cheurs, ont  été  suivies  de  l'application  des 
mérites  surabondans  de  la  victime  adora- 
ble? Heureux  jour,  où  les  esclaves  ont  re- 
couvré leur  entière  liberté,  les  débiteurs  la 
remise  de  leurs  dettes ,  les  lépreux  leur  gué- 
rison,    les  paralytiques   l'usage  de    leurs 
membres,  les  morts  la  vie  de  leur  âme,  que 
leur  avait  enlevée  le  péché I  Oh!  que  de 
nouveaux  Sauls  renversés  dans  la  route  de 
l'iniquité  ,  comme  autrefois  le  premier  sur 
le"  chemin  de  Damas  !  que  de  Madeleines 
pénitentes!  que  de  Lazares  ressuscites!... 
»  Mais  nous  ne  pouvons  nous  le  dissi- 
muler ,  et  c'est  pour  nous  un  grand  sujet 
d'affliction  :  que  le  soleil  de  la  grâce  n'a 
point  brillé  partout  avec  le  même  éclat, 
qu'il  est  resté  bien  des  terres  ingrates  qu'il 
n'a  point  fécondées  ;  en  un  mot ,  que  les 
grâces  du  salut  ont  été  inutilement  offertes 
à  un  grand  nombre  d'entre  vous  ,  et  que 
bien  des  coeurs  ont  été  volontairement  fer- 
més au  son  de  la  trompette  du  Jubilé.  Ce- 
pendant ,  quel  spectacle  touchant  n'avez.- 
vous  pas  eu  sous  les  yeux,  chefs  de  famille, 
maîtres  de  maison  !  c'étaient  des  épouses 
vertueuses  ,  des  enfans  chéris  ,   qui  bra- 
vaient l'intempérie  de  la  saison ,  s'expo- 
saient à  des  chemins  diflSciles  pour  aller 
nourrir  leur  âme  du  pain  de  la   parole 
sainte ,  pour  la  purifier  de  ses  taches ,  y  al- 
lumer le  feu  sacré  et  la  préparer  aux  salu- 
taires effets  de  la  grâce  extraordinaire  qui 
leur  était  offerte...  Et  vous,  cédant  aux 
prétextes  les  plus  frivoles  ,  vous  avez  mé- 
prisé le  don  de  Dieu  ,  vous  avez  négligé; de 
puiser  à  une  source  féconde  qui,  peut-être 
pour  vous  ,  ne  s'ouvrira  plus  à  l'avenir  ! 
Vous  n'avez  donc  jpas  compris  qu'il  y  avait 
dans  votre  conduite,  ingratitude,  défaut 
de  courage,  imprudence  ?  » 

—  Monseigneur  l'évêque  de  Meaux  dé- 
veloppe les  motifs  pour  lesquels  les  pé- 
cheurs doivent  changer  de  vie  ; 


«  Hélas  !  au  sein  même  du  christianisme, 
la  vie  entière  se  passe  à  poursuivre  des  em- 
plois ou  des  honneurs,  à  acquérir  des  biens 
passagers,  à  être  de  tous  les  plaisirs  et  de 
tous  les  divertissemens  du  monde  -,  mais  la 
grande  affaire  du  salut  et  de  l'éternité,  l'u- 
nique affaire  nécessaire  à  l'homme ,  selon  la 
parole  de  la  vérité  même ,  qui  y  pense  et  qui 
s'en  occupe  sérieusement?  Il  semble  qu'elle 
ne  soit  plus  d'aucune  importance  pour  un 
grand  nombre  de  chrétiens  d'aujourd'hui. 
Malgré  les  réclamations  de  la  conscience  , 
on  vit,  depuis  de  longues  années ,  dans  l'é- 
loignement  de  Dieu  et  sans  aucune  prati- 
que de  la  religion.  On  croit  avoir  le  droit 
d'être  rassuré  dans  un  état  aussi  déplora- 
ble ,  parce  qu'on  ne  rejette  pas  absolument 
tout  projet  de  conversion  ,  mais  qu'on  en 
remet  l'exépution  à  un  autre  temps.  Ce- 
pendant les  carêmes  se  succèdent  les  uns 
aux  autres,  les  plus  saints  jours  de  l'an- 
née s'écoulent,  sans    qu'on    ait   le    cou- 
rage de  mettre   la   main   à  l'œuvre.   On 
vous  a  répété  cent  fois ,  qu'une  conversion 
remise  ainsi  indéfiniment  est  une  conver- 
sion à  peu  près  manquée  ,  et  que  c'est  ainsi 
que  se  sont  perdues  et  que  se  perdent  en- 
core tous  les  jours  une  foule  d'âmes  moins 
coupables  peut-être  que  vous ,  et  qui  sem- 
blaient tout  aussi  résolues  que  vous  pou- 
vez l'être.  Occupé  constamment  du  soin  de 
vos  âmes  et  de  vos  intérêts  les  plus  chers, 
nous  venons  à  notre  tour  vous  rappeler  les 
mêmes  vérités  :  heureux  si  le  Seigneur,  dai- 
gnant par  sa  grâce  les  faire  pénétrer  jus- 
qu'au fond  de  vos  cœurs ,  le  saint  temps 
dans  lequel  nous  allons  entrer  devenait 
pour  tous  un  temps  de  pénitence ,  de  béné- 
diction et  de  salut!... 

»  En  vain  ce  jeune  [homme  qui  ne  vit 
que  pour  le  monde,  et  qui  consume  dans 
des  plaisirs  criminels  les  plus  belles  années 
de  sa  vie,  se  rassure  sur  son  âge,  et  se  flatte 
que  le  temps  tout  seul  amortira  ces  pas- 
sions et  réformera  ses  mœurs.  Les  années 
n'avaient  pas  changé  le  cœur  de  ces  deux 
vieillards  de  l'Écriture,  dont  la  mémoire 
est  demeurée  en  exécration  :  des  feux  im- 
purs se  réveillèrent  en  eux  jusque  sous  les 


306 


LA   DOMïmCALE. 


glaces  mêmes  de  l'âge;  et  aujourd'hui  en- 
core il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  parmi 
nous  le  honteux  spectacle  d'une  vieillesse 
avilie  et  déshonorée  par  les  excès  de  cette 
infâme  passion.  En  vain  aussi,  vous,  qui 
travaillez  uniquement  pour  la  terre,  pour 
acquérir  une  fortune  périssable  qui  doit 
TOUS  échapper  au  premier  jour  ,  et  qui 
cependant  absorbe  toutes  vos  pensées  et 
toutes  vos  facultés;  en  vain,  pour  devenir 
chrétien  et  pour  songer  à  votre  salut,  vous 
attendez  le  succès  de  vos  entreprises^  et 
que  votre  ambition  soit  entièrement  satis- 
faite :  elle  ne  le  sera  jamais,  et ,  vous  pou- 
vez y  compter  par  avance,  vous  mourrez 
comme  vous  aurez  vécu,  avec  des  projets 
insensés  d'agrandissement  et  de  fortune ,  et 
dans  l'oubli  déplorable  de  vos  devoirs  les 
plus  sacrés  et  des  seuls  biens  qu'il  vous  im- 
portait d'acquérir.  Vous  tous  enfin,  qui 
que  vous  soyez ,  qui  ne  croyez  pas  pouvoir 
allier  la  pratique  de  la  religion  et  de  la 
mortification  chrétienne  avec  vos  préten- 
dus devoirs  d'état  ou  de  position ,  c'est  en 
Tain  que  vous  vous  flattez  de  trouver  plus 
tard  des  circonstances  plus  favorables,  et 
des  facilités  qui  vous  manquent.  Est-ce  que 
tous  les  jours  ne  se  ressemblent  pas?  est-ce 
que  ce  qui  vous  paraît  impossible  aujour- 
d'hui, ne  vous  semblera  pas  demain  égale- 
ment impossible?... 

»  Nous  ne  voulons  que  vous  rappeler  ce 
qui  s'est  passé  dans  votre  propre  cœur, 
TOUS  que  ces  tristes  vérités  regardent.  Il  fut 
un  temps  peut-être,  où,  étranger  aux  pas- 
sions et  aux  préjugés  du  monde  ,  vous  étiez 
docile  aux  enseignemens  de  la  religion ,  et 
fidèle  aux  devoirs  qu'elle  prescrit.  Ahl 
dans  ces  jours  de  paix  et  d'innocence ,  la 
seule  pensée  de  devenir  infidèle  à  votre 
Dieu  vous  faisait  horreur  !  Que  de  pleurs , 
que  de  soupirs  vous  coûtaient  alors  ces 
fautes  légères^,  qui  échappent  à  la  faiblesse 
humaine  ou  à  la  fougue  de  l'âge  1  Vous 
trouviez  le  saint  joug  du  Seigneur  plein  de 
douceurs  et  de  consolations ,  et  les  plus 
belles  heures  de  votre  vie  étaient  celles 
que  vous  passiez  au  pied  de  ses  autels,  dans 
le  recueillement  de  la  prière  ou  dans  les  lar- 


mes de  la  piété.  Jours  heureux ,  hélas  î  trop 
vite  écoulés  et  déjà  bien  loin  de  vous ,  mais 
dont  peut-être ,  malgré  vos  égaremens  , 
vous  ne  pouvez  en  ce  moment  vous  rappe- 
ler le  souvenir  sans  attendrissement  et  sans 
regret!  Cependant  vous  n'êtes  déchu  de  cet 
heureux  état  qu'insensiblement  et  presque 
à  votre  insu.  Ce  n'était,  dans  les  premiers 
commencemens,  qu'un  peu  de  négligence, 
l'oubli  de  quelques  légers  devoirs,  ou  de 
quelques  pratiques  de  piété.  A  ces  premiers 
relâchemens ,  ont  peu  à  peu  succédé  la  tié- 
deur, le  goût  des  plaisirs  et  l'abandon  des 
choses  saintes.  Vous  le  sentiez,  vous  en 
gémissiez  même  dans  votre  cœur-,  mais 
vous  n'aviez  pas  le  courage  de  revenir  sur 
vos  pas  ',  vous  vouliez  au  temps ,  comme 
aujourd'hui,  pour  prendre  vos  mesures,  et 
pour  rompre  certains  engagemens,  plus  sû- 
rement et  sans  éclat.  Dès-lors  toute  votre 
vie  n'a  plus  été  qu'une  triste  alternative 
d'infidélités  et  de  remords,  de  retours  à 
Dieu  et  de  rechutes  continuelles*,  vous  n'a- 
vez plus  suivi  le  Seigneur  que  de  loin  : 
aussi  n'avez-vous  pas  tardé  à  le  perdre  en- 
tièrement de  vue.  A  force  de  remettre  votre 
changement ,  vous  n'avez  bientôt  plus  senti 
comme  autrefois  le  besoin  de  l'entrepren- 
dre -,  et ,  après  des  années  d'infidélités  de 
tous  les  genres,  de  résistances  opiniâtres  à 
la  grâce,  et  de  délais  interminables  ,  vous 
voilà  à  l'entrée  de  cette  sainte  carrière  avec 
une  conscience  souillée  de  mille  désordres, 
déterminé  tranquillement  à  fermer  encore 
l'oreille  aux  avertissemens  de  l'Eglise ,  et  à 
renvoyer  votre  conversion  à  un  autre  temps, 
qui  n'arrivera  jamais,  et  à  un  avenir  que 
la  justice  divine  se  doit  à  elle-même  de 
vous  refuser.  Si  cette  voie  n'est  pas  celle 
qui  conduit  directement  à  l'impénitence  fi- 
nale et  à  la  perte  éternelle,  la  parole  de  la 
vérité  même  est  en  défaut ,  et  il  ne  faut 
plus  rien  croire  dans  l'Evangile.  » 

—  Monseigneur  l'Évêque  de  Verdun  gé- 
mit de  l'indifférence  générale  puis  il  ter- 
mine ainsi  : 

*<  Que  ce  langage,  dicté  par  la  charité 
et  par  le  désir  de  votre  salut,  ne  vous 


LA   DOMINICALE. 


rebute  pas.  Non,  nous  vous  disions  avec 
rapôtre  saint  Paul:  Ce  n'est  pas  pour  vous 
condamner,  mais  pour  vous  gagner  à  Jésus- 
Christ  ,  que  nous  vous  parlons  ainsi  •,  car 
nous  vous  l'avons  déjà  déclaré,  nous  vous 
portons  tous  dans  notre  cœur ,  et  vous  y 
serez  à  la  vie  et  à  la  mort.  Oui ,  vous  nous 
sere"  toujours  chers;  toujours  votre  salut 
sera  le  mobile  de  notre  pensée,  l'objet  de 
tous  nos  désirs.  De  plus,  qu'avons-nous  à 
craindre  en  vous  disant  la  vérité?  Ne  sa- 
vons-nous pas  que  vous  désirez  et  aimez 
la  connaître,  afin  de  pouvoir  la  pratiquer: 
nous  vous  la  disons  donc  pour  répondre  à 
la  confiance  que  vous  nous  avez  inspirée,  et 
pour  remplir  les  obligations  que  nous  im- 
pose notre  ministère.  Hélas!  qu'il  est  par- 
fois pénible  et  lourd  ce  ministère  !  Dieu 
seul  connaît  les  vives  angoisses  et  la  douleur 
profonde  que  nous  éprouvons  à  la  seule 
pensée  que  ce  Dieu,  si  bon  et  si  miséricor- 
dieux, est  si  peu  connu,  si  peuaimé.  Dieu 
sait  combien  ces  divisions,  ces  troubles, 
ces  personnalités,  que  de  futiles  opinions 
produisent,  nous  inquiètent  et  déchirent 
notre  cœur.  Elles  nous  enlèvent  en  quel- 
que sorte  la  paix  de  l'âme,  parce  qu'elles 
vous  la  font  perdre  à  vous-mêmes,  en 
manquant  à  la  charité  ;  car  il  n'est  pas  de 
paix  là  où  ne  règne  pas  la  charité.  La  cha- 
rité I  Ah  î  c'est  pour  vous  obtenir  cette 
vertu  que  nous  adressons  à  Dieu  la  même 
prière  que  Jésus-Christ  lui  faisait  en  faveur 
de  ses  chers  disciples.  Nous  lui  demandons, 
avec  toute  la  ferveur  dont  nous  sommes 
capable ,  que  la  belle  et  sublime  vertu  de 
charité  vous  réunisse ,  et  qu'elle  ne  fasse 
de  vous  qu'un  peuple,  qu'une  société  de 
frères  en  Jésus-Christ,  et  qu'à  l'exemple 
des  premiers  chrétiens ,  vous  n'ayez  plus 
qu'un  cœur  et  qu'une  âme. 

»  Hélas,  nous  Ta  vouons  dans  toute  l'amer- 
tume de  notre  cœur,  le  sanctuaire  est 
menacé  de  devenir  désert.  Chaque  jour  les 
infirmités  ou  la  mort,  en  enlevant  quel- 
ques-uns de  ceux  qui  le  desservent  avec 
tant  de  zèle  et  de  dévouement ,  augmentent 
les  (p'ands  vides  de  ce  diocèse.  Beaucoup 
de  paroisses ,  vous  le  savez,  sont  sans  pas- 


307 

teurs;  d'autres  n'ont  pas  le  nombre  suf- 
fisant de  prêtres.   C'est  en   vain  qu'elles 
s'adressent  à  nous  pour  demander  des  mi- 
nistres sacrés  qui  leur  distribuent  le  pain 
de  la  parole  ,  pour  leur  fournir  les  conso- 
lations et  les  secours  spirituels  dont  elles 
ont  besoin.  Nous  avons  la  profonde  dou- 
leur de  ne  pouvoir  répondre  à  leurs  désirs 
empressés;  nous  n'aurons  toujours  qu'une 
stérile  compassion  à  leur  offrir ,  si  les  fi- 
dèles, par  leurs  aumônes,  ne  viennent  à 
notre  secours.  Ah!  si  vous  ne  vous  empres- 
siez de  nous  aider  de  vos  ressources  dans 
ces  tristes  conjonctures,  vous  répondriez 
un  jour  à  Dieu ,  n'en  doutez  pas ,  des  con- 
séquences désastreuses  que  pourrait  entraî- 
ner cette  dureté  dont  nous  ne  vous  croyons 
pas  capables;  et  la  religion  s'en  prendrait 
peut-être  un  jour  à  votre  insensibilité,  du 
dépérissement  de  la  foi  dont  seraient  me- 
nacées nos  paroisses  sans  ministres.  Vous 
répondriez  à  un  grand  nombre  de  vos  frères 
en   Jésus-Christ ,   déjà  trop  privés  d'une 
consolation  si  nécessaire ,  de  tous  les  mal- 
heurs qui  en  seraient  la  suite  inévitable.  » 

—  MM.  les  vicaires-généraux  du  Mans 
font  l'éloge  du  dernier  évêque  et  de  son 
successeur  : 

«  Un  évêque  nous  avait  été  donnée  qui, 
jenne  encore  et  jouissant  en  apparence 
d'une  santé  brillante ,  semblait  nous  pro- 
mettre une  longue  et  heureuse  adminis- 
tration. Hélas  !  la  divine  Providence,  dont 
les  desseins  sont  impénétrables ,  avait  d'au- 
tres vues  sur  lui.  Elle  ne  fit,  pour  ainsi 
dire ,  que  le  montrer  à  nos  yeux,  et  permit 
qu'il  fût  enlevé  presque  subitement  à  nos 
affections  et  à  nos  espérances.  Le  cri  de 
notre  douleur  retentit  dans  tout  le  diocèse^ 
et ,  nous  devons  le  dire  à  notre  louange,  la 
perte  de  monseigneur  CARRON  fut  vive- 
ment sentie  et  regardée  comme  une  cala- 
mité publique.  Aux  regrets  occasionnés  par 
une  telle  mort,  se  joignaient  naturellement 
les  craintes  et  les  inquiétudes  de  l'avenir. 
La  viduité  de  l'Eglise  du  Mans  pouvait  se 
prolonger  long-temps,  et  nous  ne  pou- 
vions savoir  quand  il  nous  serait  donné 


508 

dejvous  .annoncer  votre  nouvel  évêque. 
»  Nous  avons  aujourd'hui  cette  satisfac- 
tion. Bénissons  le  Dieu  de  toute  consola- 
tion, qui  a  bien  voulu  abaisser  sur  nous  un 
regard  de  miséricorde^  abréger  les  délais 
d'une  vacance  qui  pouvait  vous  être  si 
préjudiciable,  et  inspirer,  nous  nous  plai- 
sons à  le  croire ,  le  choix  du  sujet  qui  pou- 
Tait  convenir  le  mieux  à  nos  vœux  et  à 
nos  intérêts  spirituels.  Les  feuilles  publi- 
ques vous  ont  fait  connaître  sa  nomina- 
tion ,  et  cette  heureuse  nouvelle  a  été  ac- 
cueillie par  un  concert  d'acclamations 
que  nous  pouvons  dire  avoir  été  unanime. 
Prêtres  et  simples  fidèles ,  tous  se  sont  rê- 
jouis  dans  le  Seigneur,  et  ont  rendu  grâces 
à  l'auteur  de  tout  bien  -,  tous  ont  vu  ,  dans 
une  élection  si  sage  et  si  vivement  désirée, 
le  présage  des  biens  dont  elle  est  le  gage  et 
l'assurance. 

«  Né  au  milieu  de  vous ,  et  connu  de  la 
plupart  d'entre  vous  j  connu  des  ecclésias- 
tiques qu'il  forma  presque  tous  à  la  science 
des  Saints,  et  qu'il  aima  co.nstainment  avec 
une  tendresse  paternelle,  connu  des  laï- 
ques qui  tous,  sans  exception  ,  lui  payèrent 
le  tribut  de  leur  confiance  et  de  leur  véné- 
ration ,  votre  évêque  se  présente  'à  vous , 
comme  le  hon  Pasteur ,  et  il  peut  dire ,  à 
l'exemple  du  divin  Auteur  de  notre  sainte 
religion,  que  déjà  il  connaît  son  troupeau, 
et  qu'il  en  est  connu.  Vous  savez  en  effet 
quelle  réputation  il  s'est  acquise  par  des 
ouvrages  qui  ont  marqué  sa  place  au  rang 
des  théologiens  les  plus  distingués ,  par  une 
piété  qui  fut  toujours  proposée  comme  un 
modèle,  par  une   charité  qui  ne  connaît 
point  de  bornes,  par  un  zèle  qui  ne  se  dé- 
mentit jamais,  par  une  modestie  qui  sem- 
ble donner  un  nouvel  éclat  à  son  mérite  et 
à  ses  vertus  ,  enfin  par  un  esprit  de  sagesse 
et  de  modération  qui  lui  concilia  dans  des 
temps  difficiles  l'estime  et  le  respect  de 
toutes  les  opinions  -,  qualités  précieuses  qui, 
en  lui  donnant  comme  malgré  lui ,  une  cé- 
lébrité qu'il  n'ambitionna  point,  l'arrachè- 
rent à  une  solitude  qui  eut  fait  son  bon- 
heur, le  mirent  de  bonne  heure  à  la  tête  du 
clergé  de  ce  dioqèse,  lui  méritèrent  lei  con- 


LA   DOMINICALE. 


fiance  des  trois  derniers  évêques  qui  occu- 
pèrent successivement  le  siège  du  Mans ,  et 
le  placent  aujourd'hui  sur  ce  même  siège 
dont|il  était,  depuis  bien  des  années,  le  pre- 
mier et  principal  appui.  Que  nos  âmes 
bénissent  donc  le  Seigneur  pour  un  choix 
si  heureux  ,  et  quelles  n'oublient  jamais  le 
grand  bienfait  dont  il  a  daigné  nous  grati-^ 
fier.  )) 

—  Monseigneur  l'évêque  d'Amiens  parle 
delà  prière,  de  son  obligation  et  de  ses 
avantages  : 

<(  Il  est  une  classe  plus  nombreuse  au- 
jourd'hui que  dans  les  époques  antérieures, 
et  qui  est  moins  éloignée  de  nous,  parce 
qu'à   défaut  de   conviction  et  d'un  culte 
sincère ,  elle  est  pénétrée  d'estime  pour  nos 
saintes  croyances  :  elle  voit  dans  le  chris- 
tianisme une  source  élevée  d'où  sont  des- 
cendus les  sentimens  généreux,  les  vertus, 
les  institutions  utiles,  jusqu'aux  inspira- 
tions qui  ont  échaufie  le  génie  des  arts  et 
ranimé  le  flambeau  de  la  science.  Ils  se- 
raient presque  tentés  de  nous  dire   :  Votre 
religion  possède  le  feu  sacré  que  la  philoso- 
phie n'a  pas  encore  trouvé  le  secret  de  dé- 
rober au  ciel.  C'est  quelque  chose  sans  doute 
que  de  concevoir  de  tels  sentimens,  et  de 
les  professer  avec  sincérité.  De  l'admira- 
tion à  l'amour ,  et  même  à  une  entière  per- 
suasion ,   il  semble  que   la  transition  est 
facile;  et  toutefois,  permettez -nous  de 
vous  le  dire  à  vous ,  à  qui  nous  nous  adres- 
sons en  ce  moment ,  ce  pas,  vous  n'osez  le 
franchir ,  parce  qu'il  vous  serait  trop  pé- 
nible j   vous  reculez  devant  les  sacrifices 
que  demande  la  foi  que  nous  professons  : 
après  vous  être  fait  une  morale  assez  in- 
dulgente pour  ne  réprimer  aucun  désir, 
une  croyance  qui  n'humilie  point  l'orgueil 
humain ,  vous  cédez  sans  effort  à  ce  funeste 
penchant  qui  nous  porte  à  placer  nos  ac- 
tions, et  encore  plus  nos  pensées,  dans 
l'indépendance  la  plus  absolue.  Êtres  d'un 
jour  ,  nous  dédaignons  de  nous  assurer  s'il 
n'est  point  des  lois  éternelles  que  notre  pré- 
somption doive  respecter;  si  notre  esprit, 
faible  rayon  d'une  lumière  incréée ,  n'a  pas 


LA   DOMINICALE. 


309 


toujours  besoin  du  foyer  fécond  d'où  elle 
émane  ,  et  par  conséquent  si  la  raison  na- 
turelle que  nous  avons  reçue  ne  trouverait 
point,aumoyen  des  enseignemens  de  la  révé- 
lation ,  une  connaissance  plus  complète  de 
devoirs  et  une  solution  plus  satisfaisante  de 
ses  doutes.  Réformateurs  audacieux ,  nous 
pensons  pouvoir  critiquer ,  refaire,  ou  du 
moins  modifier  les  lois  d'une  religion  qui  a 
changé  le  monde.  Nous  confondons  les 
choses  les  plus  diverses,  les  idées  les  plus 
disparates.  Une  intelligence  superbe  se  dit 
à  elle-même ,  comme  le  premier  des  anges 
rebelles  :  Je  monterai  au-dessus  des  astres, 
jem'asseyerai  à  côté  du  Très-Haut,  je  me- 
surerai et  je  changerai  ses  plans  conçus 
dans  l'éternité.  Dieu  punit  d'abord  cet  in- 
supportable orgueil  par  la  confusion  des 
pensées  :  Il  s'en  élève  une  multitude  qui  se 
défendent  et  qui  s'accusent.  Vient  ensuite 
la  confusion  des  langues,  non  pas  seule- 
ment comme  à  l'origine  du  monde ,  entre 
des  familles  et  des  individus  différées,  mais 
dans  le  même  homme ,  qui  approuve  tout 
à  la  fois  le  bien  et  le  mal ,  exalte  le  Chris- 
tianisme et  les  doctrines  qui  lui  sont  le 
plus  opposées 5  admire,  dans  le  premier, 
ses  bienfaits,  sa  stabilité,  sa  force,  son  éner- 
gie toute  divine ,  et  s'empresse  de  louer 
comme  un  progrès  les  doctrines  qui  ten- 
dent à  nous  ravir  ces  dons  précieux... 

«  La  prière  est  donc  notre  seule  res- 
source. Tant  qu'elle  ne  nous  est  pas  enle- 
Tée,  notre  âme  est  cette  mèche  qui  fume 
encore,  à  laquelle  la  miséricorde  divine 
défend  d'enlever  sa  faible  lueur-,  c'est  ce 
germe  prêt  à  se  dessécher ,  mais  qui  peut 
recouvrer  sa  sève ,  s'embellir  de  verdure  et 
produire  des  fruits,  si  nos  labeurs  sont  fé- 
condés par  \a  rosée  du  ciel.  JVe  nous  deman- 
dez point,|vous  tous  qui  avez  abandonné  la 
prière  chrétienne  ,  comment  il  nous  est 
possible  de  communiquer  avec  un  être  in- 
fini dont  la  majesté  accable  notre  faiblesse  ; 
c'est  là  justement  votre  erreur  ,  de  ne  voir 
en  lui  qu'une  seule  perfection,  celle  qui 
semble  devoir  nous  inspirer  la  crainte  et 
l'éloignement ,  et  d'oublier  celles  qui  nous 


il  pas  le  Dieu  de  la  veuve  et  de  l'orphelin  , 
comme  le  Dieu  dont  la  voix,  dit  l'Écriture, 
ébranle  la  terre    et  trouble   les   nations? 
N'est  -  il  pas  celui  qui  nous  répète  jusqu'à 
vingt-sept  fois  ;,  dans  un  cantique  inspiré 
par  l'Esprit  saint  j    que  sa,  miséricorde  est 
éternelle  et  qu'elle  est  bien  plus  grande  que 
toutes  ses  œuvres?  Au  lieu  de  nous  égarer 
dans  de  vaines  conjectures ^  pourquoi  ne 
pas  lui  dire  comme  les  apôtres  :  Seigneur , 
enseignez -nous  à  prier  ^  ou  plutôt,  pour- 
quoi ne  pas  lui  adresser  la  prière  qu'il  nous 
a  apprise  dans  son  Evangile?  cette  prière 
si  simple  et  si  belle  qu'une  mère  chrétienne 
plaça  sur  nos  lèvres  presqu'en  naissant  5 
cette  prière^  où  il  veut  que  nous  l'invo- 
quions sous  le  nom  de  père  ,  titre  si  conso- 
lant et  si  glorieux  pour  nous,  où  il  veut 
que  nous  l'honorions ,   non   par  d'ambi- 
tieuses pensées ,  mais  par  l'avènement  de 
son  règne ,  la  sanctification  de  son  nom  et 
l'accomplissement  de  sa  volonté.  Nous  lui 
demanderons  notre  pain  quotidien,  c'est-à- 
dire  la  nourriture  denotre  corps  qu'il  ne  re- 
fuse point  aux  oiseaux  du  ciel;  mais  sur- 
tout la  nourriture  de  notre  âme  ,  c'est-à- 
dire  la  vérité  et  la  vertu,  ce  noble  aliment 
d'une  créature  faite  à  son  image.  Nous  le 
supplierons,  non  pas  de  nous  venger  de  nos 
ennemis ,  mais  de  nous  donner  la  charité 
qui  souffre  tout,  et  qui  appelle  jla  bénédic- 
tion  sur    ceux  -  mêmes  qui   maudissent. 
Nous  le  prierons  de  nous  pardonner  comme 
nous  à  nos  frères,  de  nous  élever,  non  pas 
au-dessus  d'eux ,  mais  au-dessus  de  nous- 
mêmes,  de  ne  point  nous  laisser  succomber 
aux  tentations  et  de  nous  dél/vrer  de  tout 
mal,  » 


SAINT  FRANÇOIS-DE-SALES. 

(Troisième  article.) 

Qu'elle  est  grande  aux  yeux  de  la  foi  la 
dignité  de  l'Evêque  !  mais  anssi  qu'elle  est 
redoutable!  Les  vieillards,  que  les  com- 


^  munautés  chrétiennes  appelaient  à  cesfonc- 

invitent  à  la  confiance  et  à  l'amour.  N'est-  1   lions,  dans  les  premiers/ges  4e  l'JEglise,  les 


340 


LA   DOMINICALE. 


fuyaient  tout  tremblans.  C'était  au  fond 
des  bois,  dans  les  cavernes,  qu'on  allait  dé- 
rober ces  princes  de  la  foi.  Et  ils  sortaient 
de  là  avec  le  frisson,  comme  des  gens  qu'on 
mène  au  supplice  :  quelques-uns  mou- 
raient de  frayeur.  De  cette  charge  sublime, 
François  seul  se  croit  indigne;  car  la  voix 
publique  salue  son  élévation,  et  la  volonté 
du  pontife  romain  l'a  confirmée  d'une  façon 
solennelle. 

Ce  fut  un  beau  jour  pour  la  ville  d'An- 
necy que  le  jour  où  François  y  fit  son 
entrée.  Ilavait  voulu  être  sacré  dans  l'église 
de  Thorens,  l'église  où  il  avait  reçu  le 
baptême  5  et  sa  première  bénédiction  était 
tombée  sur  sa  mère.  Heureuse  mère 
alors  que  la  mère  de  François-de-Sales  I 
La  ville  d'Annecy,  que  le  saint  évêque 
avait  parcourue  dans  des  circonstances 
bien  difierentes ,  se  souvenait  du  prêtre  qui 
avait  joué  des  milliers  de  fois  sa  vie  pour 
secourir  ses  enfans.  Aussi,  comme  elle  éclate 
en  transports  de  joie!  Comme  la  foule  se 
presse  sur  son  passage  ,  avide ,  heureuse  ! 
Belle  fête  I  fête  d'amour  et  de  reconnais- 
sance, qui  ne  laissera  pas  de  regrets  ! 

Prêtre  ,    François-de-Sales  avait  été   un 
modèle;  évêque,  il  fut  un  modèle  encore. 
Les  vertus ,  il  les  eut  toutes  ;  il  les  pratiqua 
toutes  à  un  éminent  degré.  Que  de  fois  le 
pauvre,  qui  se  tordait  demisèreet  de  dés- 
espoi     dans  sa   chaumière  ,  où  le   pain 
manquait  à  ses  enfans  en  pleuréî,  dut  à  la 
visite  inattendue  du  pieux  évêque  de  voir 
se  lever  pour  lui  des  jours  plus  sereins  !  Car 
sa  charité  prévoyante  devinait  tous  les  be- 
soins ,  et  comme  le  Samaritain  de  l'Evan- 
gile, il  versait  l'huile  et  le  baume  sur  toutes 
les  blessures.  Dans  ses  courses  pastorales  , 
quand  la  nuit  venait  à  le  surprendre  dans 
les  gorges  des  montagnçs  ,  il  allait  s'asseoir 
au  foyer  rustique  de  quelque  pâtre  obscur 
de  la  vallée  ;  et  là  ,  devenu  simple  comme 
son  hôte,  pendant  son  frugal  repas,  il  char- 
mait ses  oreilles  par  quelque  anecdote  de 
ses  voyages  ,  toujours  contée  avec  abandon, 
avec  naïveté,  ou  par  quelques  passages  de 
la  Bible.  Puis  le  lendemain ,  quand  se  le- 
vait le  soleil,  il  prenait  con{;é  de  la  chau- 


mière hospitalière;  et  à  la  largesse  des  dons , 
l'hôte  reconnaissait  son  évêque. 

Ce  sont  là  de  ces  scènes  qui  rappellent  la 
simplicité  patriarcale  des  premiers  âges  , 
et  elles  étaient  fréquentes  dans  la  vie  de 
François-de-Sales.  Cette  aménité  de  mœurs, 
cette  facilité  de  caractère,  il  la  portait  dans 
la  vie  domestique.  Il  y  a  sur  lui  des  anec- 
dotes charmantes;  en  voici  une  : 

Par  un  beau  jour  d'été,  François-de- 
Sales  s'était  éveillé  de  grand  matin  ,  et 
avait  appelé  son  valet  de  chambre,  pour 
rhabiller.  Ne  recevant  point  de  réponse,  il 
se  lève  et  se  rend  à  la  chambre  du  domes- 
tique. Celui-ci  dormait,  mais  dormait  de 
si  bon  cœur,  que  le  saint  évêque  ayant  pris 
plaisir  à  le  considérer  quelque  temps ,  se 
fit  conscience  de  l'éveiller.  Se  retirant  donc 
à  tout  petits  ,  tout  petits  pas ,  il  s'habille 
lui-même  ,  et  se  met  à  écrire,  après  sa 
prière. 

L'heure  ordinaire  venue,  le  valet  entre, 
surpris  et  boudeur. —  Mais  qui  vous  a  donc 
habillé 
mon  garçon 
pour  cela?  —  Vous  eût-il  tant  coûté  d'ap- 
peler?—  C'est  ce  que  j'ai  fait^  mon  ami  ; 
mais  mon  drôle  de  valet  dormaitsibien,8i 
bien,  que  vraiment  c'eût  été  un  péché  de 
luiôter  cepetitmoraent  de  repos,  si  joliment 
employé.  —  Monseigneur  veut  railler,  re- 
prend le  valet  piqué.  —  Allons,  ne  vous 
fâchez  pas,  mon  garçon  ;  je  vous  promets 
qu'une  autrefois,  j'appellerai  jusqu'à  ce  que 
vous  soyez  éveillé;  et  puisque  voas  le  voulez, 
eh  bieni  je  ne  m'habillerai  plus  sans  vous. 

Au  reste ,  un  vieil  auteur  qui  a  écrit  sa 
vie  peindra  mieux  que  nous,  dansson  vieux 
langage ,  la  touchante  bonté  de  François. 

«  Spécialement ,  dit-il ,  il  semblait  être 
en  son  élément ,  lorsqu'il  se  rencontrait  au 
milieu  des  petits  enfans.  Ça  étaient  ses  dé- 
lices et  ses  menus-plaisirs.  Il  les  caressait 
et  mignardait  avec  un  souris  et  un  main- 
tien si  gracieux  que  rien  plus.  Eux  pareil- 
lement s'accostaient  de  lui  en  toute  pri- 
vante et  confiance  ;  rarement  sortait-il  de 
son  logis,  sans  se  voir  soudainement  envi- 
ronné de  cette  troupe  angeline ,  laquelle  le 


?  —  Eh  !  moi-même, 
ne  suis-je  pas  assez   grand 


monseigneur 


LA   DOMINICALE. 


311 


recognoissant  pour  son  aimable  berger ,  lui 
venait  demander  sa  bénédiction.  Quelque- 
fois ses  serviteurs  menaçaient  les  enfans 
et  leur  faisaient  signe  de  se  retirer ,  crai- 
gnant qu'ils  ne  l'importunassent.  Mais 
quand  il  s'en  avisait ,  il  les  reprenait  tout 
doucement  et  leur  disait  de  si  bonne 
grâce  :  Eh  !  laissez-les ,  laissez-les  venir  ! 
Pais ,  les  mignottant  et  les  flattant  de  sa 
main  sur  la  joue  :  Voyci  mon  petit  mes- 
nage  (faysait-il  ) ,  c'est  mon  petit  mesnage 
que  cecy.  Au  demeurant ,  plusieurs  attri- 
buaient presqu'à  miracle  de  ce  que  les 
poupons,  encore  pendillants  à  la  mammelle, 
sitost  que  de  loin  ,  entre  les  bras  de  leurs 
mères ,  ils  le  découvroienst  venir  le  long 
des  rues,  trépignoienst,  se  démenoienst, 
et  quant  et  quant  se  mettaient  à  pleurer , 
si  on  ne  les  portoit  vistement  au  sainct 
homme,  duquel  ayant  été  festoyés  et  bé- 
nicts ,  ils  restoient  contens  et  satisfaicts.  » 
Qui  ne  reconnaît  là  le  disciple  de  celui  qui 
disait  :  Laissez  venir  à  moi  les  petits  en- 
fans? 

Pendant  le  temps  de  son  épiscopat, 
François-de-Sales  fit  de  grandes  choses  ;  il 
fonda  un  séminaire,  réforma  des  mo- 
nastères ,  et  créa  l'ordre  de  la  Visitation. 

Ce  fut  au  mois  de  décembre  1602  que 
se  manifestèrent  les  premiers  symptômes  de 
la  maladie  qui  l'enleva  dans  l'espace  de 
quelques  jours.  Il  avait  officié  la  veille,  et 
fait  un  éloquent  discours  sur  la  naissance 
de  Jésus-Christ.  Sa  patience  et  sa  résigna- 
tion furent  admirables  5  c'était  lui  qui  con 
solait  ses  amis.  «  Pourquoi  pleurer?  dit-il 
à  l'un  de  ses  serviteurs  qui  fondait  en 
larmes;  il  faut  louer  Dieu  quand  une  âme 
entre  dans  ce  monde  et  quand  elle  en  sort.  » 
Se  sentant  près  de  sa  fin  ,  il  se  tourna  A^ers 
un  des  assistans,  et  lui  dit,  en  lui  serrant 
la  main  :  «  Il  se  fait  tard ,  et  le  jour  penche 
à  son  déclin.))  Puis  il  s'endormit  doucement 
dans  le  Seigneur. 

La  nouvelle  de  sa  mort  retentit  comme 
un  coup  de  foudre  dans  la  ville  de  Lyon. 
On  s'abordait  dans  les  rues,  le  visage  morne 
et  les  yeux  en  pleurs.  Les  pauvres ,  dont 
si  long-temps  François  avait  été  le  père , 


assiégeaient  le  couvent  de  la  Visitation,  où 
son  corps  était  déposé.  Ils  l'invoquaient 
déjà  comme  un  Saint ,  tant  ses  vertus 
étaient  populaires  I  Deux  villes  se  dispu- 
tèrent l'honneur  de  posséder  les  restes  de 
l'évêque  de  Genève ,  et  la  question  fut 
soumise  à  la  décision  de  Louis  XIII,  qui 
donna  gain  de  cause  à  la  ville  d'Annecy. 
François  avait  désiré  de  reposer  dans  ce 
lieu,  théâtre  de  ses  travaux  évangéliques,  et 
le  roi  de  France  ne  crut  pas  devoir  tromper 
les  espérances  du  pieux  prélat.  Plusieurs 
miracles  s'opérèrent  à  son  tombeau.  Alexan- 
dre VII  le  béatifia  le  28  décembre  1661, 
et  le  canonisa  le  19  avril  i665. 

Peu  de  caractères  attirent  comnae  celui 
de  François-de-Sales-,  peu  dévies  capti- 
vent comme  la  sienne.  Elle  a  tour  à  tour 
le  charme  4u  roman  et  la  gravité  de 
Thistoire.  François  est  toujours  si  bon  ,  si 
pur,  si  naïf,  qu'on  s'attache  à  cet  homme 
comme  malgré  soi ,  et  qu'on  se  sent  disposé 
à  l'aimer.  Lorsque  la  brise  agite  les  longs 
cheveux  bouclés  du  gracieux  enfant  sur 
les  rochers  de  la  Savoie,  ou  qu'au  pied  dii 
chêne  il  balbutie  sa  première  prière  sur  leé 
genoux  de  sa  mère  ,  le  cœur  s'épanouit  dé- 
licieusement,  comme  devant  un  frais  ta- 
bleau de  Raphaël.  C'est  avec  un  sentiment 
de  terreur  qu'on  suit  pas  à  pas  le  jeune 
adolescent  au  milieu  des  orgies  parisiennes: 
on  craint  tant  que  le  souffle  mauvais  ne 
vienne  à  flétrir  cette  jeune  et  tendre  fleur^, 
arrachée  de  la  solitude  de  ses  vallées!  On 
pleure  avec  lui  dans  la  chapelle  de  la 
Vierge;  on  partage  ses  délices,  ses  craintes, 
ses  combats  ,  dans  ses  tendres  entretiens 
avec  mademoiselle  de  Végy.  Puis  on  s'in- 
cline d'admiration  devant  l'apôtre  du 
Chablais.  Sa  patience  vous  étonne,  et  son 
courage  vous  transporte.  Et  quand  la  mort 
est  venue  ravir  ce  trésor  à  la  terre ,  on  se 
surprend  encore  à  pleurer,  comme  si  l'évé- 
nement n'était  que  d'hier,  comme  si  cet 
homme  vous  eut  été  connu. 

Au  déclin  de  la  vie  ,  alors  qu'on  a 
passé  à  travers  le  monde,  sans  y  rien  trou- 
ver que  l'ingratitude  et  d'amers  désenchan- 
ternens ,  il  faut  lire  la  vie  de  François-de- 


3^2 


LA   DOIMICALE. 


Sales,  pour  se  re'concilier  avec  les  hommes, 
€t  apprendre  de  lui  à  les  aimer  malgrëleurs 
iéfauts.  Et  quand  la  vie  s'ouvre  avec  son 
large  horizon,  avec  son  avenir  d'enchante- 
ment et  de  féerie ,  il  faut  la  lire  encore 
pour  estimer  ses  joies  à  leur  juste  valeur. 
François-de-Sales  est  le  modèle  de  tous  les 
âges,  l'ami  qu'il  faut  consulter  dans  toutes 
les  phases  de  l'existence. 


L'HOMME  CONNU  PAR  LA  REVELATION. 

Sujet  traité  en  Sorhonne  par  M.  l'abbé 
FaÈRE. 

On  arrive  un  peu  tard  pour  rendre 
compte  d'un  ouvrage ,  lorsqu'on  a  attendu 
qu'il  fût  entre  les  mains  de  tout  le  mondes 
et  nous  aurions  un  grave  reproche  à 
nous  adresser,  si  les  soins  importans  qui 
nous  ont  préoccupés ,  notre  début,  n'excut 
saient  le  long  silence  que  nous  avons  gardé 
sur  le  livre  de  M.  Frère.  Mais  les  leçons 
que  le  savant  professeur  a  réunies  dans 
cette  publication  ne  se  bornent  pas  à  un 
intérêt  de  quelques  jours.  Une  pa- 
role éphémère  et  sans  durée  n'eût  pas  at- 
tiré cette  foule  avide^  que  nous  avons  vue 
et  que  nous  voyons  encore  se  presser  au- 
tour de  sa  chaire,  dans  l'enceinte  de  la  Sor- 
bonne.  Or,  quand  il  y  a  de  l'avenir  dans 
une  œuvre  quelconque ,  il  est  toujours 
temps  de  la  recommander  à  l'attention  pu- 
blique. Cette  considération  nous  a  déter- 
minés à  rappeler  au  souvenir  de  nos  lec- 
teurs l'excellent  écrit  intitulé  :  L'homme 
connu  par  la  révélation  et  considéré  dans 
sa  nature,  dans  ses  rapports  et  dans  ses 
destinées. 

Trop  souvent,  après  avoir  exploré  les 
misères  du  siècle ,  on  ferme  les  yeux  sur 
les  élémens  de  salut  qu'il  renferme. "Alors 
l'âme  la  plus  énergique  se  laisse  aller  à  des 
pensées  désolantes,  et  tombe  dans  l'accable- 
ment du  désespoir.  Ce  profond  décourage- 
ment est  devenu  le  partage  de  presque  tous 
les  hommes  de  bien  de  notre  époque-,  et 
l'on  ne  saurait  se  dissimuler  qu'il  a  pour 


base  une  triste  réalité.  Possédée  d'une  soif 
ardente  de  destruction,  la  génération  qui 
s'éteint  a  violemment  brisé  l'œuvre  'des 
siècles.  Rien  ne  lui  a  résisté  :  tout  l'édifice 
social  s'est  écroulé  sous  ses  coups ,  et  au- 
jourd'hui, avant  d'expirer,  elle  peut  s'ap- 
plaudir, en  promenant  son  regard  satisfait 
sur  l'amas  de  ruines  qu'elle  nous  laisse  en 
héritage.  Nous ,  nous  flottons  incertains 
au  milieu  des  débris  de  ce  vaste  naufrage  , 
où  tout  a  péri,  et  nulle  trace  d'action  répa- 
ratrice ne  vient  éveiller  nos  espérances.  Ce 
n'est  pas  que  de  grands  eflbrts  ne  soient 
tentés  :  car  il  n'est  personne  qui  n'aspire  â 
l'honneur  de  présider  à  nos  destins  futurs. 
Philosophes  et  sectaires  ont  chaque  jour 
un  nouveau  programme  à  mettre  en  évi- 
dence. Mais ,  comme  ils  ne  demandent 
leurs  inspirations  qu'à  la  raison  humaine,  et 
qu'ils  en  ont  proclamé  l'indépendance  ab- 
solue ,  ils  ont  beau  rappeler  l'ordre  à  grands 
cris,  l'anarchie  seule  leur  répond.  En  vain 
l'on  essaierait  de  se  faire  illusion  :  tel  est 
l'état  actuel  de  la  société. 

Le  mal  est  grand ,  sans  doute ,  et  de  na- 
ture à  inspirer  un  effroi  profond.  Mais  est- 
il  donc  irréparable ,  et  devons-nous  attendre 
dans  le  silence  de  la  résignation  l'instant 
où  la  dissolution  des  croyances  et  des  mœurs 
sera  consommée?  M.  l'abbé  Frère  ne  l'a 
pas  pensée-,  il  a  vu  que  la  fièvre  irréligieuse 
du  siècle  dernierse  mourait  épuisée,  que  la 
philosophie  était  plus  grave,  le  savoir  plus 
consciencieux,  la  jeunesse  plus  portée  aux 
méditations  sérieuses  5  et  son  courage  n'a 
point  défailli.  Les  yeux  fixés  sur  l'histoire,  il 
s'est  demandé  si  notre  société  était  donc 
plus  corrompue  que  la  société  païenne,  et  si 
la  parole  puissante  qui  jadis  avait  régénéré 
un  monde  usé  et  décrépit,  était  donc  au- 
jourd'hui sans  vertu  et  sans  force  :  puis, 
comme  le  plus  léger  doute  sur  ce  point  est 
impossible ,  il  a  formé  le  dessein  d'annoncer 
cette  parole  à  son  siècle,  qui  semble  l'avoir 
oubliée,  et  de  montrer  que  seule  elle  ren- 
ferme encore  les  chances  de  salut  qui  nous 
restent.  Tel  a  été  le  but  du  cours  d'Ecriture 
sainte  entrepris  l'an  dernier  par  M.  l'abbé 
Frère. 


LA   DOMINICALE. 


Nous  ne  dirons  point  les  succès  de  ce 
cours  si  remarquable  :  tous  les  organes  de 
la  publicité  les  ont  proclamés.  Contentons- 
nous  de  faire  observer  que  ce  succès  a  été  mé- 
rité. En  homme  qui  comprend  son  époque, 
M.  Frère  a  su  se  tirer  des  routes  battues. 
UnJcoursd'Ecrituresainte,  avant  lui,  n'était 
que  l'examen  des  difficultés  grammaticales 
oujhistoriques  élevéessurles  textes  des  livres 
sacrés.  Mais  cette  méthode ,  qui  peut  avoir 
son  utilité  dans  les  séminaires,  où  les  doc- 
trines de  la  révélation  sont  développées 
dans  les  cours  de  théologie,  a  cessé  d'être  en 
rapport  avec  les  besoins  et  les  aptitudes  de 
notre  âge.  En  effet,  «  il  n'y  a  plus  d'expres- 
))  sion  dans  les  saints  livres  qui  n'ait  été 
»  le  sujet  d'une  attaque  et  la  matière  d'un 
»  triomphe  pour  l'Eglise  :  tout  a  été  exa- 
»  minéetconséquemtnent  toutse  trouve  éfa- 
»  bli,  après  avoir  été  discuté ,  éclairci  en 
»  passant  par  V  épreuve  de  la  controverse, 
»  en  sortant  pur,  intact ,  inattaquable  du 
)>  choc  des  discussions.  Pourquoi  donc 
renouveler  des  débats  épuisés,  et  appro- 
fondir des  difficultés  vaincues,  que  nul  ne 
reproduit  plus  aujourd'hui  parmi  nous?  Il 
faut  se  placer  sur  un  terrain  plus  élevé,  et 
embrasser  du  regard  un  horizon  plus  vaste. 

Les  livres  sacrés  étant  l'expression  de  la 
pensée  divine,  du  Verbe  par  qui  tout  a  été 
crée,  si  l'on  veut  obtenir  un  ensemble  de 
doctrine  qui  embrasje  tous  les  principes, 
toutes  les  règles ,  toutes  les  conséquences 
en  rapport  ^avec  la  nature  de  l'homme , 
c'est  évidemment  à  cette  source  qu'il  faut 
aller  puiser.  Dieu ,  qni  seul  connaît  sa 
pensée,  nous  y  fait,  en  quelque  sorte,  as- 
sister à  son  conseil,  et  nous  révèle  ses  des- 
seins créateurs.  Ainsi,  les  grands  problèmes, 
au  milieu  desquels  la  raison  humaine  se 
débat  sans  succès,  doivent  y  trouver  leur 
solution.  C'est  donc  à  développer  les  ensei- 
gnemens  des  saintes  Ecritures  que  l'on  doit 
s'appliquer,  lorsque  tout  ce  qui  intéresse 
l'homme  est  en  question.  Nous  félicitons 
M.  Frère  de  ce  qu'il  a  senti  cette  nécessité, 
de  ce  qu'il  a  donné  à  ses  leçons  toute  l'ac- 
tualité qu'elles  comportent. 

A  la  voix  de  l'éloquent  professeur,  nous 


avons  vu  se  dérouler  sous  nos  yeux  un 
immense  et  merveilleux  tableau.  Les  livres 
saints  à  la  main ,  il  nous  a  montré  «  la 
»  nature  humaine  sondée  dans  ses  pro- 
»  Jbndeurs ,  expliquée  dans  ses  secrets  et 
»  SCS  contradictions  •,  le  dessein  que  Dieu 
»  s' est  proposé  en  créant  chaque  être  5  tous 
»  les  principes,  tous  les  rapports  mis  à  dé- 
»  couvert,  toutes  les  vérités ,  comme  au- 
»  tant  de  rejetons,  sortant  de  cette  souche 
»  unique,  de  cette  cause  première  d'où 
»  émanent  tous  les  effets,  de  ce  centre  vers  ' 
»  lequel  gravitent  tous  les  êtres,  toutes  les 
»  intelligences,  toutes  les  pensées:  Dieul 

Mais  pour  ne  pas  s'égarer  en  traitant 
un  sujet  si  vaste,  il  a  considéré ,  l'homme 
sous  trois  points  de  vue.  Il  nous  l'a  montré 
d'abord  sortant  des  mains  de  son  Créateur, 
et  dans  l'état  d'innocence  -,  il  nous  l'a  montré 
ensuite  déchu  par  orgueil  de  sa  perfection 
originelle,  dans  l'état  de  dégradation;  enfin, 
il  nous  l'a  fait  voir  racheté  par  les  mérites 
de  l'Homme-Dieu,  ou  dans  l'état  de  régé- 
nération. La  nature,  les  rapports  et  les, 
destinées  de  l'humanité,  dans  chacune  de 
ces  conditions  lui  ont  fourni  une  foule  de 
riches  développemens,  au  milieu  desquels 
les  bornes  de  cet  article  ne  nous  permet  - 
tent  pas  de  le  suivre  aussi  fidèlement  qu'il 
serait  à  désirer. 

Avant  de  jeter  un  coup  d'œil  rapide  sur 
les  détails  de  ce  beau  travail,  donnons  une 
idée  de  la  manière  du  professeur,  en  le  lais- 
sant parler  lui-même. 

«Représentons-nous,  dit-il  en  entrant  en 
»  matière ,  représentons-nous ,  au  moyen 
»  des  livres  saints  ,  ce  jour  mémorable  où 
»  Dieu,  après  avoir  établi  tous  les  êtres, 
»  créé  l'homme  qui  doit  les  gouverner,  et 
»  fait  paraître  ce  roi  du  monde ,  après  avoir 
»  orné  l'univers  qui  lui  servira  de  palais. 
»  Considérez  cette  belle  structure  dont  le 
»  Créateur  est  l'ouvrier,  cette  terre  que  le 
»  chaos  enfante  ,  vierge  féconde ,  dont 
»  mille  productions  entr'ouvrent  déjà  le 
»  sein  5  cette  riche  tenture  que  son  Fonda- 
»  teur  jette  sur  elle  en  déroulant  les  cieux; 
»  ces  plages  de  l'azur  où  le  soleil  dévoile  sa 
»  splendeurj  ces  variations  de  la  lumièr 


;u 


LA    DOMINICALE. 


»  qui  les  anime  *,  les  nuances  qu'y  produi- 
»  sent  son  aurore ,  son  passage  ou  son  dé- 
»  clin;  et  cet^e  foule  d'animaux  innom- 
»  brables  qui  remplissent  les  abîmes  des 
»  flots ,  les  solitudes  du  monde ,  l'immensité 
»  des  airs.  Grand  spectacle  !  en  présence 
)>  duquel,  nous  dit  le  prophète  ,  Dieu  lui- 
)>  même  se  sent  dans  le  tressaillement  :  Lœ- 
)>  tabîtur  Deus  in  operihus  suis. 

Dieu   a  donc  di,t  :  ^(  Que  tout  soit ,  et 

»  toutes  choses  sont  passées  à  l'être.  Mais 

))  aussitôt  cette   première  effusion  de  son 

))  Verbe  efficace,  le  Seigneur  ajoute:  Fai- 

))  sons Ihomme jfaciajnus  hominem;  pro- 

»  duisons  l'héritier  du   diadème  ,    car   le 

»  royaume  est  prêt ,  il  est  florissant  ,  for- 

))  mons-le  à  notre  image  et  ressemblance , 

»  afin  que  toute  créature  s'abaisse  envoyant 

»  dans  la  substance  humaine  les  traits  de 

»  la  filiation  divine ,  et  les  empreintes  du 

»  souverain  monarque  qui  l'a  produite. Dieu 

»  crée  l'homme  ensuite  ;  il  pétrit  son  corps 

»  avec  un  peu  de  limon ,  fait  naître  son 

»  âme  par  l'inspiration  de  son  souffle  ,  unit 

»  cette  noble  créature  à  la  matière  qui 

»  compose  le  corps ,  et  l'homme  est  rendu 

))  vivant .  Ainsi,  dans  sa  totalité,  l'homme 

))  se  compose  d'un   corps  organisé  par  les 

))  mains  de  Dieu,  et  d'une  âme  créée  par 

))  l'inspiration  ^de  son  souffle.  jQuelle  di- 

»  gnité,  et  combien  la  révélation  nous  fait 

»  grajads!  » 

Ce  début  conduit  à  l'examen  des  deux 
substances  dont  l'union  forme  l'homme,  et 
à  l'analyse  de  leur  nature  respective  et  de 
leurs  propriétés ,  dans  l'état  d'innocence. 
L'âme  est  esprit ,  elle  est  immortelle  ,  elle 
est  libre,  elle  est  à  l'image  et  à  la^ressem- 
blance  de  Dieu.  Des  développemens  mpé- 
nieux  et  étendus  sont  consacrés  à  faire  res- 
sortir ce  dernier  caractère.  Le  professeur  y 
expose  les  notions  de  la  métaphysique  la 
plus  élevée ,  en  comparant  les  facultés  et 
les  opérations  de  l'âme  avec  les  trois  per- 
sonnes divines  et  leurs  opérations.  Vient 
ensuite  l'examen  des  rapports  de  l'homme 
innocent  avec  Dieu ,  avec  lui-même,  avec 
la  société,  avec  la  nature. 
Rapport  avec  Dieu,  ui;ie  union  iI^efl■^^ble, 


dans  laquelle  l'homme  trouvait  la  lumière 
de  son  intelligence ,  la  rectitude  de  sa  vo- 
lonté, la  vie  de  l'esprit,  et  le  bien-être 
qui  comprend  la  paix,  la  joie,  et  le  bonheur. 
Ces  prérogatives  éminentes  sont  dévelop- 
pées d'une  manière  intéressante  et  neuve. 

Rapport  de  l'homme  avec  lui-même.  Ici 
le  savant  professeur  traite  spécialement  du 
corps  humain  ,  de  son  origine,  de  son  or- 
ganisation ,  de  son  union  avec  l'âme,  et  de 
l'empire  que  celle-ci  exerce  sur  lui.  Nous 
avons  remarqué  dans  cette  partie  du  tra- 
vail de  M.  Frère  ,  une  grande  rigueur 
d'exactitude  scientifique,  qui  n'exclut  pas 
la  richesse  de  pensée,  et  qu'embellit  tou- 
jours une  expression  pittoresque.  On  y  ren- 
contre des  morceaux  vraiment  éloquens. 
Citons  celui  qui  a  pour  objet  d'établir  que, 
sans  le  péché ,  l'union  de  l'âme  et  du  corps 
eût  été  indissoluble. 

«  Il  est  écrit  que  la  mort  et  la  vie  furent 
»  mises  à  la  disposition  de  l'homme,  en 
»  même  temps  que  le  bien  et  le  mal.  Lui  , 
»  choisit  le  mal  j  par  le  mal,  il  trouva  la 
))  mort,  et  il  lui  fut  fait  selon  son  discer- 
»  nement  et  son  élection:  car  en  trans- 
»  gressant  les  rapports  qui  le  fixaient  dans 
»  le  bien,  il  rompit  les  liens  qui  l'attachaient 
»  à  la  vie,  er  la  décadence  du  corps  dut 
»  suivre  cette  rupture  qui  détruisait  la 
»  constitution  de  son  immortalité.  C'est 
»  pourquoi,  en  abandonnant  son  soutien 
»  originel,  il  tomba-,  et  dans  quel  abîme? 
»  le  croiriez-vous?  en  lui-même  ,  dans  sa 
»  propre  substance ,  dans  la  pourriture  et 
»  les  vers.  0  poussière!  c'est  alors  que  tu 
»  redevins  poussière ,  dissolution.  Quelle 
»  catastrophe!  quels  décombres!  et  Dieu 
»  les  aurait  enfantés  I  Oh  !  qu'il  s'eflace  de 
»  mon  front  le  sceau  du  Créateur  ,  avant 
»  que  je  reconnaisse  en  moi-même  le  ca- 
»  ractère  de  l'anéantissement  1  Laissez-moi 
»  tout  entier  à  mon  origine  ou  à  ma  fin  ; 
»  et  si,  comme  il  est  nécessaire ,  vous  ad- 
»  mettez  l'une  et  l'autre,  reconnaissez  aussi 
»  l'empire  de  leur  double  élément ,  accu- 
))  sant,  d'une  part,  le  péché  qui  a  préparé 
»  mes  ruines,  et,  de  l'autre,  glorifiant  mon 
)>  Dieu  qui  n'a  pas  fait  ma  mort  :  JUeus 


J.A   DOMINICALE. 


515 


»  mortem  nonfeeit.  Celui  qui  m'engendre 
»  ici-bas  sourit  près  de  mon  berceau-,  mais 
»  il  pleure  devant  ma  tombe  j  qui  opère 
»  ma  naissance,  ne  peut  aimer  mon  trépas, 
»  et  qui  me  cre'a  pour  me  faire  vivre  ne  put 
M  me  destiner  à  mourir  :  voilà  pourquoi  la 
))  mort  m'attriste.  Si  j'avais  été  formé  pour 
»  elle',  je  ne  m'affligerais  pas  de  la  voir. 
»  Ce  que  la  nature  a  fait,  la  nature  le  rend 
»  aimable  j  et  si  la  mort  est  amère  pour 
»  l'homme,  c'est  qu'il  a  conscience  de  son 
»  immortalité  perdue.  Qu'est-ce  en  effet 
»  que  cette  faim  d'immortalité  qui  le  per- 
»  sécute  ,  cette  gloire  mondaine  qu'il  re- 
»  cherche  comme  le  supplément  de  la 
»  vie  ,  ces  monumens  funèbres  dont  le  far- 
)>  deau  accable  ses  restes,  pour  attester  au 
»  monde  qu'ils  possédèrent  Fénergie  ,  la 
»  puissance  ,  l'action?  C'est ,  messieurs  , 
»  l'existence  factice  que  s'arroge  l'orgueil, 
»  l'ombre  de  cette  immortalité  qui  n'est 
»  plus  -,  mais  tout  cela  montre  qu'elle  est 
»  vraiment  dans  notre  instinct ,  et  que 
»  l'homme  vint  au  moade  pour  la  pos- 
»  séder.  » 

Après  avoir  constaté  les  rapports  de 
l'homme  innocent  avec  Dieu  et  avec  lui- 
même,  en  établissant  que  l'âme  doit  être 
Unie  à  son  auteur  et  régir  le  corps ,  il  faut 
considérer  le  rapport  qui  l'unit  à  ses  sem- 
blables, et  en  fait  un  être  social.  Dans  la 
leçon  consacrée  à  ce  sujet,  M.  Frère  dé- 
montre que  l'homme  est  né  pour  vivre  en 
société,  et  paraphrase  le  beau  récit  de  la 
Bible  sur  la  création  d'Adam ,  sur  la  for- 
mation d'Eve,  et  sur  leur  union  bénie  par 
Dieu,  union  qui  futle  fondement  et  l'origine 
de  la  société.  A  la  suite  de  ces  notions  se 
présente  une  pensée  qui  en  est  la  consé- 
quence: c'est  que  l'homme  vivant  en  société 
doit  y  exercer  les  fonctions  d'un  état.  Aussi 
voyons-nous  établi  dès  l'origine  l'état  d'a- 
griculteur ,  puisque  le  soin  du  paradis  ter- 
restre était  confié  à  l'homme ,  ut  custo- 
dîrety  dit  l'Ecriture,  et  l'état  du  mariage. 

Poursuivant  ce  tableau  de  l'homme  pri- 
mitif,  le  professeur  prouve  «  qu'il  a  été 
»  créé  pour  gouverner  les  créatures  dans 
»  la  justice  et  l'équité,  et  pour  les  faire 


»  servir  à  ses  usages ,  c'est-à-dire,  pour  le 
»  nourrir  et^l'aider  dans  l'accomplissement 
»  de  son  travail.  Il  avait  puissance  sur  la 
»  nature  par  son  entendement  qui  en  per- 
»  cevaitles  rapports,  et  par  l'action  qu'il 
»  lui  imprimait  en  la  maintenant  dans  ses 
»  lois.  Les  progrès  des  sciences  et  des  arts, 
»  d'après  lesquels  nous  agissons  sur  les 
»  êtresenlesemployantselonleur tendance, 
»  ne  sont  qu'un  retour  vers  la  primitive 
»  lumière.  A  force  de  recherches  et  d'expé- 
»  riences,  la  raison  trouve  enfin  quelques- 
»  uns  des  rudimens  qu'elle  possédait  dans 
»  son  institution,  semblable  au  malheu- 
»  reux  (iappé  d'une  cécité  soudaine ,  qui 
»  reconnaît,  en  tâtonnant  ,  quelques-uns 
»  des  sentiers  qu'il  parcourut  aux  clartés  du 
»  jour.  » 

Enfin  comme  il  n'a  pas  plu  à  Dieu  de  nous 
donner  des  révélations  étendues  sur  les  des- 
tinées del'homme  innocent,  M.  Frère  éta- 
blit, par  l'enseignement  des  docteurs  de 
l'Eglise  et  par,la  considération  de  notre  des- 
tinée présentes  que  l'homme  primitif  éiait 
fait  pour  une  vie  immortelle  et  glorieuse. 


TRADUCTIONS 

DE    LA    BIBLE    EN  VULGAIRE    FRANÇAl'S. 

Etudes  bibliques  au  moyen-âge. 

Pour  apprécier  à  leur  juste  valeur  les  tra- 
ductions qui  ont  été  faites  du  texte  de  la  sainte 
Écriture  pendant  le  moyen-âge  ,  il  est  néces- 
ssire  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  l'état  des 
études  bibliques,  aux  dilférens  siècles  de  cette 
époque. 

Et  tout  d'abord ,  il  faut  bien  se  rappeler 
que  la  Bible ,  ou  au  moins  plusieurs  des  par- 
ties qui  la  composent,  furent  alors  les  ou- 
vrages les  plus  étudiés ,  les  mieux  sus ,  et  sur 
lesquels  s'exerça  davantage  l'imagination,  tou- 
jours active  et  souvent  puissante  des  clercs, 
moines  ou  séculiers ,  aux  mains  desquels  était 
la  science  pendant  ces  premiers  siècles. 

Bien  entendre  le  texte  sacré  ,  en  connaître 
les  interprétations  différentes ,  c'est-à-dire  en 


3iG 


LA   DOMINICALE. 


démêler  le  sens  spirituel,  moral,  analogique, 
d'avec  le  naturel,  c'était  l'apogée,  le  point 
culminant  de  la  science  auxquels  tout  esprit 
ne  pouvait  pas  espérer  d'atteindre;  et  le  moine 
Thégan  ,  dans  un  éloge  qu'il  faisait  de  l'em- 
pereur Louis,  fils  de  Charlemagne ,  l' élevait 
bien  au-dessus  de  tous  les  savans  de  son  siècle, 
quand  il  lui  attribuait  toutes  ces  facultés;  car 
ces  facultés ,  '  suivant  le  témoignage  d'au- 
teurs contemporains,  ne  furent  alors  le  par- 
tage que  d'un  seul  homme ,  Raban  Maur, 
moine  et  abbé  de  Fulde,  puis  évéque  de 
Mayence. 

Pendant  les  premiers  siècles  du  moyen-age, 
ce  fut  surtout  aux  évêques  qu'était  confié  le 
soin  de  faire  connaître  aux  fidèles,  qui  se 
pressaient  dans  le  temple,  le  texte  de  l'ancien 
et  du  nouveau  Testament.  Sans  rappeler  ici 
l'exemple  d'Ulphilas,  évêque,  qui,  au  qua- 
trième siècle  ,  traduisit  l'Evangile  en  langue 
gothique,  afin  d'être  compris  par  ses  conci- 
toyens, nous  lisons  que,  cent  cinquante  an- 
nées avant  le  règne  de  Charlemagne,  il  était 
d'usage,  au-delà  du  Rhin,  et  aussi  en  plusieurs 
parties  de  la  France  actuelle,  que  l'évêque 
expliquât  au  peuple,  en  langue  rustique  ou 
vulgaire  ,  l'Évangile  ou  tout  autre  passage  des 
saintes  Écritures.  Nous  lisons  à  ce  sujet,  dans 
les  actes  de  saint  Gai,  que  cet  abbé,  étant 
dans  la  Rhétie,  fut  prié  un  jour  de  monter  en 
chaire,  que  l'évêque  Jean  se  plaça  à  côté  de 
lui,  et  qu'il  donna  aux  Barbares  l'explication, 
en  leur  langue ,  du  discours  que  saint  Gai  fit 
sur  l'Écriture  sainte. 

Charlemagne ,  comme  on  le  sait ,  ne  négli- 
gea rien  pour  relever  en  son  vaste  royaume 
les  études  et  la  culture  des  sciences,  qui,  de- 
puis longues  années,  allaient  toujours  perdant 
du  peu  d'éclat  qu'elles  avaient  jeté  sous  les 
Romains  du  Bas-Empire  :  il  fallut  à  ce  prince 
tout  son  génie ,  toute  sa  puissance ,  pour  par- 
venir aux  résultats  qu'il  obtint.  La  Bible  fixa 
son  attention ,  et  il  résolut  d'en  rallumer  l'é- 
tude bien  éteinte  à  l'époque  où  il  monta  sur 
le  trône. 

Comme  saint  Jérôme,  qui  consacra  toutes  ses 
veilles  à  ponctuer  les  textes  afin  qu'ils  fussent 
mieux  compris,  Charlemagne  donna  beau- 
coup de  soins  à  cette  partie  de  la  grammaire. 
Le  célèbre  Alcuin  fut  chargé  de  ce  travail.  Il 
revit  toute  la  Bible ,  ajouta  la  ponctuation 
qu'on  n'y  trouvait  pas  alors ,  et  corrigea  en 
même  temps  les  fautes  qui  s'étaient  glissées 


dans  le  texte  par  l'ignorance  des   copistes. 

Des  monastères  et  des  écoles  ,  les  études  bi- 
bliques  se  répandirent  dans  le  monde;  et  l'im- 
pulsion donnée  par  Charlemagne  fut  cause 
que ,  de  la  main  des  clercs ,  les  livres  saints 
passèrent  entre  celles  des  hommes  séculiers , 
et  surtout  de  ceux  qui  fréquentaient  l'empe- 
reur et  sa  cour.  Bientôt  la  lecture  de  la  Bible 
fut  en  faveur.  On  adressa  au  savant  Alcuia 
des  demandes  sur  les  passages  du  texte  qui 
présentaient  quelques  difficultés.  Il  faut  voir 
avec  combien  de  satisfaction ,  dans  ses  lettres 
à  l'empereur ,  Alcuin  lui  apprend  que  de 
puissans  seigneurs  du  royaume ,  de  hautes  et 
nobles  dames ,  et  des  hommes  de  guerre  eux- 
mêmes,  ne  dédaignaient  pas  de  lui  écrire, 
pour  lui  demander  de  les  éclairer  dans  la  lec- 
ture des  textes  sacrés.  Charles  fut  heureux  de 
ce  changement  ;'et  dans  les  différentes  écoles 
cathédrales  qu'il  fondait ,  il  avait  toujours  soin 
de  recommander  aux  maîtres  de  ne  donner  à 
copier  aux  enfans  qu'un  texte  pur  et  nouvelle- 
ment corrigé  ;  ce  qui  prouve  encore  toute  l'é- 
tendue qu'avaient  prises  les  études  bibliques , 
puisqu'elles  faisaient  la  plus  grande  partie  de 
l'enseignement.  Cette  étendue  même  eut  ses 
inconvéniens  :  on  se  jeta  dans  des  questions 
frivoles  ,  on  fit  sur  une  phrase,  sur  un  mot-, 
des  commentaires  longs  et  inutiles  ,  et  l'empe- 
reur lui-même  demandait  à  Alcuin  la  diffé- 
rence qui  pouvait  exister  entre  œlernum  et 
sempiternum,  entre  immortale  et  perpetiium, 
entre  sœculum,  œvumet  tempus. 

Ce  raffinement  d'études  et  de  commentaires, 
cette  recherche  du  sens  caché  que  tous  les 
mots  de  l'Écriture  pouvaient  renfermer ,  fut 
loin  de  disparaître,  quand,  à  la  mort  de  Char- 
lemagne ,  les  études  bibliques  ,  comme  toutes 
les  autres,  commencèrent  à  retomber  dans 
l'oubli.  Bien  au  contraire,  en  des  esprits  plus 
grossièrement  cultivés  ,  des  arguties  impré- 
vues ,  des  analogies  bizarres ,  des  rêves  na- 
quirent plus  nombreux ,  plus  exti'aordinaires 
encore. 

On  a  vu ,  nous  l'avons  dit  plus  haut ,  que 
sous  Louis-le-Débonnaire,  un  seul  homme, 
avec  lui,  partageait  cette  grande  gloire  de 
pouvoir  expliquer  les  saintes  Ecritures  dans 
leur  sens  spirituel ,  moral ,  anagogique  et  na- 
turel. Raban  Maur  était  cet  homme,  et ,  au 
sentiment  de  l'abbé  Goujet ,  lui  seul ,  entre 
les  clercs  de  son  temps ,  avait  aussi  quelque 
connaissance^  de  l'hébreu.  On  ne  se  servait 

Supplément. 


SUPPLEMENT    A    LA    DOMINICALE    DU   ^6   FEVRIER.^ 


5i 


<îonc  plus  que  cle  la  Vu%atc.  Certes,  les 
travaux  de  saint  Jérôme ,  d'Alcuin  et  des 
savans  hommes  que  Charlemagne  avait  réu- 
nis à  sa  cour ,  éclaircirent  beaucoup  le  texte 
latia  de  la  Bible.  Mais  il  y  restait,  malgré 
tout ,  bien  de  fautes  ;  et  dans  les  mains 
de  clercs  ignorans  ,  comme  ils  le  furent 
au  moment  des  invasions  nonnandes,  ces 
fautes  ne  pouvaient  qu'augmenter  le  nombre 
des  interprétations.  «  Jamais  on  ne  vit ,  dit 
l'abbé  Goujet ,  tant  de  commentaires ,  de 
gloses ,  d'explications ,  de  notes  ,  de  para- 
phrases sur  l'Écriture  sainte  ,  qu'il  en  parut 
dans  le  neuvième  et  dans  le  dixième  siècles. 
Nos  bibliothèques  en  sont  remplies ,  et  il  y  en 
a  beaucoup  plus  encore  que  l'on  n'a  point  im- 
primées. Claude  de  Turin,  Raban  Maur, 
Haimon  ;  évêque  de  Halberstat ,  et  quelques 
autres,  travaillèrent  sur  presque  toute  la  Bible; 
d'autres  s'attachèrent  à  quelques  lettres  parti- 
culières :  il  n'y  en  a  presque  aucun  sur  lequel 
on  n'ait  écrit  durant  ces  siècles.  Ces  ouvrages, 
tout  imparfaits  qu'ils  furent^  étaient  utiles, 
ajoute  encore  l'abbé  Goujetj   ils  servaient  à 

perpétuer  les  traditions  de  l'Eglise »  Sous 

cepoint  de  vue,  cette  assertion  peut  être  vraie; 
mais  sous  d'autres  rapports ,  ces  livres  furent 
cay^e  de    grandes  erreurs. 

Bien  loin  de  voir  en  rÉeriturc  ce  qu'elle 
est  véritablement ,  c'est-à-dire  le  texte  de  la 
loi  sur  laquelle  est  fondé  le  Christianisme  ,  le 
recueil  des  écrits  d'hommes  saints,  au  génie 
élevé ,  à  la  voix  forte ,  puissante  ,  et  auxquels 
Pieulecréateuravait  soufflé  l'inspiration,  cha- 
que mot ,  chaque  phrase ,  pour  ces  clercs  peu 
lettrés  et  à  l'imagination  ardente,  renferma 
une  ou  plusieurs  allégories  mystiques,  fausses 
presque  toujours  ,  ou  du  moins  arbitraires ,  et 
quelquefois,  disons- le  bien,  extravagantes. 
Outre  les  idées  et  les  croyances  superstitieuses 
que  cet  usage  contribuait  nécessairement  à  ré- 
pandre ,  il  arrêtait  bien  souvent  l'insti'uction 
des  simples ,  et  répandait  parmi  le  peuple , 
auquel  étaient  adressés  et  dits  ces  commentai- 
res ,  le  mensonge  et  l'erreur. 

Et  en  ceci ,  les  chrétiens  ne  fui*ent  pas  plus 
sages  que  les  juifs  leurs  aînés.  On  sait  combien 
ces  derniers ,  en  leur  Thalmud  ,  abusèrent 
étrangement  du  droit  d'interprétation  j  on 
sait  qu'aucun  livre ,  peut-être  ,  plus  que  la 
Mishna,  ne  contient  de  superstitions,  d'er- 
reurs, et  que,  sous  ce  rapport,  Israël  n'a 
ïieR  k  reprocher  \  Mï^horaet.  Eh  bieaî  au 


moyeu-àge ,  quelques  docteurs  ne  craignirent 
pas  dans  leurs  interprétations  ,  d'imiter  , 
même  de  surpasser  les  juifs. 

Cependant  la  crédulité  des  moines  chré- 
tiens est  préférable  aux  rêves  des  thalmu- 
distes ,  en  ce  sens  que  les  miracles  qu'ils  ra- 
content ,  ils  y  croient ,  et  qu'ils  n'ont  jamais  ,. 
comme  trop  souvent  l'ont  fait  les  juifs  ,  pro- 
pagé l'erreur  sciemment  et  au  profit  de  leur 
caste.  Tous  ces  faits  étranges ,  tous  ces  pro- 
diges dont  ils  récitent  pieusement  les  plus  pe- 
tits détails ,  ils  sont  convaincus  de  leur  vérité, 
et  le  doute ,  pour  un  seul  instant ,  ne  les  a  pas- 
arrêtés;  et,  remarquons-le  bien  ici,  comme 
étude  du  cœur  de  l'homme ,  celle  du  moyen— 
âge  est  curieuse ,  en  ce  sens  qu'à  aucune  épo- 
que peut-être  le  cœur  de  l'hcmime  ne  fut 
plus  vrai,  plus  naïf,  et  ne  renferma  moins- 
d'égoïsme  et  de  malignité. 

La  fin  du  dixième  siècle  doit  être  surtout  as- 
signée comme  une  des  époques  à  laquelle  ces- 
études  et  interprétations  bibliques  prirent  en. 
France  le  plus  grand  développement.  Chacun_' 
y  chercha  surtout  l'origine ,  la  prédiction  des' 
la  grande  pensée  qui ,  dès  goo  ,  agita  les  es- 
prits ,  fit  naître  à  l'âme  de  tous  l'épouvante  et- 
l'effroi,  que  la   fin  de  l'an  loooput  seule  quel^ 
que  peu  dissiper.  Elle  était  grande,  en  effet  - 
cette  pensée  à  laquelle  nul  n'osa  contredire  - 
cette  pensée,  qui  admettait  que  les  derniers^- 
jours  du  siècle  neuvième  devaient  amener  la.- 
fin  du  mondf  !  Qu'on  se  représente  toute  la 
chrétienté  pleine  d'une  foi   aveugle   et  sans, 
bornes  attendant  jour  à  jour  la  résurrection  desc 
hommes  qui  n'étaient  plus,   et  croyant  ouïr 
déjà  la  trompette  sacrée  retentissant  de  l'o- 
rient à  l'occident    pour   faire   connaître  au 
monde  qu'il  devait  se  lever  et  paraître  devant, 
son  Créateur.  Certes ,  si ,  aujoui'd'hui  encore , 
à  plus  de  huit  cents  années  de  distance  ,  cette? 
pensée  a  pour  nous  quelque  grandeui-,  que 
devait-elle  être  pour  ces  hommes  du  dixièmer 
siècle  qui  y  croyaient,  comme  nous  croyons  à. 
Dieu  ? 

Dans  les  temps  qui  suivirent,  les  études  bi- 
bliques et  l'interprétation  du  texte  sacré  ne 
firent  que  s'étendre.  Il  s'éleva  un  grand  nom- 
bre de  clercs  qui  apprirent  à  expliquer  la  Bi— / 
ble,  et  à  en  bien  pénétrer  les  différens  sens,/ 
Nous  voyons  même  tous  les  hommes  quelque 
peu  habiles,  des  onzième  et  douzième  siècles, 
selivrer  à  ce  genre  d'étude.  Guibert  de  Nogent, 
qui  nous  a  laissé  sur  la  yie  du  cloître,  au 


5iS 


LA    DOMUIICALE 


onzième  siède  ,  des  révêlatioriS  si  précieuses 
nous  dit  :  (ju'étant  moine  de  Flay,  au  diocèse 
de  Beauvais,  il  alla  au  Bec,  qu'il  y  apprit  à 
-expliquer  l'Ecriture  selon  les   trois  ou  quatre 
sens;  ce  qui  lui  donna  le  talent  de  la  prédica- 
tion ;  en  sorte  qu'à  son  retour  il  put  faire  un 
sermon  sur  la  Madeleine.  Nous  voyons  dans  le 
nlênie   temps   le  célèbre  Abélard ,   à  peine 
échappé  aux  études  de  la  dialectique,  entre- 
prendre l'explication  d'Ezéchiel:  cequi  étonna 
grandement,  disent  les  contemporains,  car 
c'était  là  un   dangereux  travail.  Comme  on 
doit  le  penser,  tous  ces  commentaires  ou  pa- 
raphrases devaient  être  assez  superficiels,  ainsi 
entrepris  par  tout  clerc  qui  se  sentait  quelque 
audace  en  l'esprit,   quelque   imaginative  au 
cei'veau.  On  ne  se  contentait  plus  de  repro- 
duire  celles  qu'avaient    données    les    Pères 
grecs    ou    latins      de    la   primitive   Eglise; 
ou  voulait  écrire  suivant  sa  propre  pensée , 
et  de  là  ont  été  composés  tous  ces  ouvrages 
longs  ,  diffus ,  extravagans,   et  qui  n'ont  au- 
jourd'hui d'autre  mérite  que  de  nous  donner 
l'état    de    l'esprit    humain  à   cette  époque. 
Parmi  ces  hommes,  il  y  en  eut  d'un  jugement 
plus   sain  qui  désapprouvèrent  cette  faconde 
déplacée;  et  nous  voyons  Bérenger  de  Poitiers 
blâmer  saint  Bernard  lui-même   de  ce    que, 
après  Origène,  Saint-Ambroise,  Rhéticed*Au- 
tun,  et  après  Bede^  il  aVait  osé  travailler  sur 
le  Cantique  des  Cantiques,  et  tourner  en  pleurs 
un  lii>re  de  joie. 

Les  quatre  sens,  sous  lesquels  on  expliquait 
l'Ecriture,  ne  furent  pas  cependant  en  égale 
estime  au  douzième  siècle.  Il  y  eut  des  doc- 
teurs qui  prétendirent  ifue  l'élude  de  la  lettre 
des  livres  sacrés,  ou  de  leur  sens  littéral ,  n'é- 
tait pas  une  science.  Quel  grand  mérite, 
disaient  ces  derniers  ,  y  a-t-il  à  connaître 
qu'Abraham  a  eu  deux  fils,  que  le 'même  pa- 
triarche a  eu  tant  de  bœufs  ,  Sabéon  tant 
d'ânes,  etc.  «Pauvre  science!  s'écriait  Pierre 
deJBlois,  en  son  senuonsurlaQuadragésijiie.» 
Et  cependant  on  vit  à  cette  époque  Héloïse  , 
fename  illustre  et  savante  ,  ne]]cessant,  duPa- 
raclet où  elle  vivait  en  récluse,  de  proposer 
au  docteur  Abélard  les  difficultés  littérales 
qu'elle  rencontrait  dans  la  Bible;  et  même  par- 
fois ce  dernier  eut  peine  à  répondre  à  toutes 
ses  questions.  Ainsi,  quand  elle  lui  demanda 
pom-quoi  il  n'y  eut  que  les  quadrupèdes  et 
les  oiseaux  qui  furent  amenés  à  Adam  pour 
reeevoirdes  noms,  et  pas  les  reptiles  il  ne  put 


donner  qu'une  raison  mystique,  qui  n'est  pas 
ti'ès-satisfai santé,  ditTabbé  Lebeuf;  et  il  ajoute  : 
«  Quoique  la  plupart  du  temps  nos'^savans  de 
Paris  des  onzième  et  douzième  siècles  ne  fussent 
pas  en  état  de  mieux  résoudre  les  doutes  sur 
l'Ecriture  sainte,  on  ne  laissa  pas  de  les  appelei' 
magistros  in  sacra  pagina,  autrement  maîtres 
en  divinité',  et  la  ville  de  Paris  passa  toujours, 
comme  le  disait  Philippe  Harveng ,  pour  une 
Cariathsepher,  c'est-à-dire  cité  des  lettres  sa- 
crées; ou  comme  s'exprime  Pierre  de  Blois^ 
pour  une  seconde  Abela  ,  dont  on  pouvait 
dire  Qui  interrogent ,  interrogent  in  Abela: 
passage  que  cet  auteur  détournait  de  son  sens 
naturel.  Au  treizième  siècle,  ainsi  que  pen- 
dantle  cours  du  quatorzième  et  du  quinzième, 
on  ne  cessa  pas  de  se  livi'er  aux  études  bibli- 
ques, aux  commentaires  des  textes;  on  ne 
craignit  même  pas  de  ?es  mêler  avec  les  spé- 
culations de  la  philosophie.  Déjà,  en  1192, 
Foulque,  curé  de  Neuilly-sur-Marrie ,  avait 
réprimandé  les  théologiens  de  Paris  sur  l'ob- 
scurité de  leurs  discours,  sur  leur  incom- 
préhensible dialectiffue  ;  et  nous  Soyons,  eii 
1228,  que  cet  état  n'avait  pas  beaucoup  chan- 
gé, puisque  le  pape  Grégoire  ÏX,  dans  une 
bulle  qu'il  publia,  enjoignit  aux  maîtres  d'en- 
seigner la  théologie  dans  sa  pureté,  sans  au- 
cun nriélangc  de  science  profane ,  ni  sans  cor- 
rompre la  parole  de  Dieu  par  des  fictions 
philosophiques.  Déjà  cependant  quelques  ou- 
vrages avaient  pai'u ,  dans  lesquels  on  cher- 
chait à  rappeler  les  études  théologiques  à  une 
voie  meilleure.  On  avait  le  livre  de  Pierre 
Lombard ,  qui  fut  surnommé  le  maître  des 
sentences ,  parce  qu'il  avait  réuni  en  quatre 
parties  tous  les  passages  des  Pères  de  la  primi- 
tive Eglise,  qui  lui  semblaient  devoir  le  mieux 
expliquer  ce  que  les  saintes  Ecritures  avaient 
d'obscur  et  d'embarrassant,  A  son  imitation , 
ou  vit  plusieiu's  abrégés,  soit  des  commen- 
taires de  saint  Augustin  sui'Isaïe,  de  Cassiodore 
sur  les  psaumes,  de  saint  Jérôme,  et  de  beau- 
coup d'autres  encore.  On  essaya  aussi,  au 
treizième  siècle,  d'un  moyen  nouveau,  et  qui 
facilita  l'étude  des  saintes  Ecritures  :  ce  fut  de 
rapprocher  les  textes  semblables. 

«  Hugues  de  Saint-Chcrfs  on  de  Vienne  , 
cardinal  de  l'ordre  de  Saint  -  Dominique , 
ayant  revu  et  corrigé  la  Bible  ea  entier ,  et 
mis  en  marge  les  variantes  des  noanuscrits  hé- 
breux, grecs  et  anciens  latins,  écrits  sous 
Charlemagne ,  fit  travailler  à  ia  concordance^ 


LA   DOMimCALE. 


319 


de  tous  les  textes  par  des  religieux  'du  cou- 
vent de  Saint-Jacques  de  Paris,  d'où  vint 
cu'on  les  appela  d'abord  Concordantiœ  sancti 
Jacobi.  Cet  ouvrage  fut  si7ort  applaudi,  que 
les  Grecs  et  les  Juifs  entreprirent  d'en  faire 
un  semblable  (i).  »  Malgré  tous  ces  soins, 
toutes  ces  tentatives ,  les  interprétations  mys- 
tiques n'en  furent  pas  moins  en  usage;  et  de 
même  que  dans  les  années  qui  précédèrent  la 
fin  (lu  dixième  siècle,  on  ouvrit  la  Bible  pour 
,y  trouver  la  prophétie  de  la  fin  du  monde,  au 
treizième  siècle,  on  y  chercha  celle  qui  annon- 
çait la  venue  de  l'ante-chiist,  qui  ne  pouvait 
manquer  d'être  proche,  et  dont  tous  les  théolo- 
giens ne  cessaient  déparier. DéjàPierredeLéon, 
anti-pape,  avait 'été  déclaré  comme  tel,  et  en 
j  iSo  les  victoires  des  ennemis  de  la  religion, 
Tartares,  Sarrasins  ou  Albigeois,  firent  croire 
que  le  temps  oîi  les'paroles  duprophète  allaient 
s'accomplir,  était  venu;  et  Guillaume  de  Saint- 
Amour  le  fit  très-bien  entendre  lorsqu'il  parla 
des  séducteurs  prédits  par  saint  Paul.  Ces 
grandes  idées  supex'stitieuses,  ces  légendes  po- 
pulaires qui  allaient  se  perpétuant  d'année 
en  année,  et  se  multipliant  toujours,  ne  con- 
tribuèrent pas  peu  à  altéi'er  le  texte  des  sain- 
tes Écritures  ,  à  les  charger  de  merveilles 
inconnues,  et  à  y  mêler  toutes  ces  erreurs  que 
nous  y  trouvons  i-épandues,  et  que  les  tra- 
ductions en  langue  vidgaire  ont  puissamment 
multipliées.  Dans  un  prochain  article  nous 
examinerons  quelles  ont  été  ces  traductions 
depuis  Chailemagne  jusqu'à  l'invention  de 
l'imprimerie. 


M.  Dany ,  curé  de  la  Madrine ,  Nièvre ,  dont  la 
paroisse  est  habitée  par  des  mineurs ,  gens  pauvres 
et  dépouirvus  de  ressources,  vient  de  faire  cons- 
truire une  Ëglisc  qui  ne  peut  se  terminer  par  le 
défaut  de  fonds  nécessaires  aux  dépenses.  A  cet 
effet,  un  appel  est  fait  à  tous  les  fidèles  pour  subve- 
nir aux  frais  qui  sont  encore  nécessaires,  et  une 
soascription  est  ouverte  [chez  M.  l'abbé  Badiche 
trésorier  de  la  Métropole ,  rue  Massillon  n"  6 ,  et 
aux  bureaux  de  la  Gazette  de  Nevers. 


EPHÉMÉRIDES. 

{6  féviier  1688,  mort  du  roi  d'Angleterre  ,  Char- 
les II.  Pendant  tout  le  temps  du  protectorat.  Je 
fils  de  l'infortuné  Charles  F"^  avait  promené  ses 

(I)  Lebeuf,  état  des  sciences  en  France,  depuis  le 
i9i  Robert  jusqu'à  PhiiippMe-Bel ,  p.  1 43, 


maiîj€urs  dans  différentes  contrées  de  l'Europe 
tour  à  tour  accuetili  et  repoussé  par  3es  puissances. 
Monk  ,  général  de  l'armée  d'Ecosse ,  le  rétablit 
sur  sou  trône.  Charles  II  mourut  sans  enfans  lé- 
gitimes, et  laissa  la  couronne  à  son  frère  Jacques 
II.  —  ^7I0  ,  mort  de  Fléchier.  Il  fut  poète,  his- 
torien ,  prédicateur ,  et  nous  a  laissé  une  histoire 
de  Théodose,  et  des  Oraisons  funèbres ,  que  tout 
le  monde  connaît. 

17  —  1467 ,  mort  de  Scanderberg,  le  plus  célèbre 
guerrier  du  quinzième  siècle.  —  1673  ,  mort  de 
Molière. 

^8  —  1587 ,  Elisabeth ,  reine  d'Angleterre,  fait  dé- 
capiter iMarieStuart, reine  d'Ecosse.  Sur  l'écha- 
faiid ,  Marie  ne  montra  pas  la  moituhe  frayeur. 
Quand  il  fallut  quitter  ses  habits,  elle  ne  voulut 
point  que  le  bourreau  fit  cette  fonction ,  disant  : 
«  ifu'elle  n'était  pas  accoutumée  à  se  faire  servir 
par  de  paieils  gentilshomme.  »  —  4712  ,  mort 
du  doc  de  Bourgogne ,  petit-fils  de  Louis  XIV. 
Digne  élève  de  Fénélon ,  il  faisait  espérer  un 
gouvernement  sage  et  glorieux;  jamais  espoir  ne 
fut  plus  douloureusement  trompé  par  la  mort. 
—  Fête  des  morts  chez  les  Romains.  La  religion 
a  consacré  chez  tous  les  peuples  le  culte  des 
morts ,  né  du  dogme  de  l'imortalité  de  l'âme.  — 
J540,  mort  de  Lulher.  Il  était  né  dans  le  comté 
de  Mansfelde ,  d'un  père  forgeron.  Il  est  le  prin- 
cipal auteur  de  cette  révolution  qui  a  détaché  du 
Saint-Siège  une  grande  partie  de  l'Europe ,  et 
produit  deux  siècles  d'épouvantable^et  sanglante 
discorde. 

19  —  iCOi ,  le  comte  d'Essex  est  condanmé  à  être 
décapité.  —  H57,  Jacques  P'^,  roi  d'Ecosse,  est 
assassiné.  —  1655,  la  reine  de  France,  Anne 
d'Autriche ,  pose  la  première  pierre  de  l'église 
de  Sainl-Sulpice ,  à  Paris. 

21 .  — 1677 ,  mort  de  Spinosa ,  le  principal  chef  de 
l'athéisme  moderne. 

22.  —  1680 ,  suppUce  de  la  Voisin,  célèbre  empoi- 
sonneuse. 


CHRONIQUE  HEBDOMABAIRE. 

Paris.  Les  instructions  annoncées  par  le  Man- 
dement du  carême  commenceront  dimanche  pro. 
chainjellesrouleront, comme  on  sait,  sur  les  vé- 
rités fondamentales  de  la  religion.  M.  l'Archevêque 
en  fera  l'ouverture  par  un  discours.  Les  dimanches 
suivâus,  les  mstructîons  seront  faites  successivement 
par  MM.  Dupanlonp ,  chanoine  honoraire  de  Be- 
sançon; Pététot,  vicaire  de  la  Madeleine  ;  Jammes, 
clianoine  honoraire  du  Puy  ;  Annat,  chanoine  ho- 
noraire de  Rodez;  Veyssièrc,  chanoine  honoraire 
de  Versailles  ;  Dassance  ,  chanoine  honorah-e  de 
Monlauban,  et  Tliibault,  chanoine  de  Paris.  L'in- 
struction commencera  aune  heure  très-précise.  Les 
exercices  de  la  station  qiiadragésimale  seront  pré- 


520 


LA    DOMOICALE. 


siaé.si>ar  M.  l'Archevêque  ou  par  quelqu'im  de 
MM.  les  Vicaires-généraux,  La  ciôîure  dek  staîiO'U 
aura  lieu  te  dimanche  de  Qtiasimodo. 

iN  ous  rendrons  comple  de  ces  conférences. 

—M.  l'évêqne  de  Nevers/qui  avait  été  attaqué  il 
y  a  quelques  jours  d'une  fluxion  de'poitrîne,  y>  suc- 
combé !e  dimanche  9 ,  à  deux  heures  du  matin. 
Cette  pêne  devient  plus  sensible  encore  dans  un 
moment  où  l'existence  de  l'évêché  de  Nevers  est 
menacée  par  un  projet  désastreux.  Le  dimanche 
2  février,  il  avait  présidé  au  grand  séminaire  à  la 
rénovation  des  |>romesses  cléricales  ;  il  se  sentit  mal 
à  son  aise  dans  la  soirée  et  se  mit  au  lit.  Bientôt  son 
état  devint  iÇ^rave.  Des  prières  furent  ordonnées 
dans  les  paroisses  de  la  ville  et  du  diocèse ,  pour  la 
conservation  d'une  vie  si  précieuse,  dans  les  circons- 
tances critiques  où  le  siège  de  Nevers  se  trouve 
placé.  Le  jeudi  & ,  le  malade  reçut  le  saint-viatique 
en  présence  de  son  chapitre  et  du  clergé ,  auxquels 
il  adressa  des  paroles  de  piété.  Le  samedi  matin 
on  lui  administra  fextrême-onction.  Dès-lors  on 
n'avait  plus  aucune  espérance ,  et  en  effet  le  prélat 
a^  rendu  le  dernier  soupir  moins  de  24  heures  après. 
La  consternation  est  grande  parmi  lejclergé  et  les 
Jfidèles,  qui  comprennent  la  gravité  de  cet  événe- 
îîienl,  en  présence  d'un  parti  qui  sollicite  avec  ar- 
deur la  suppression  des  sièges ,  et  qui  en  a  déjà  trois 
fois  fait  émettre  le  vœu  par  la  chambre; 


PorhajaL  —  Les  nouveilesl  du  Portugal  reçues 
le  10 en  Angleterre,  annonçaient  une  grande  vic- 
toire du  général  Saldanha  sur  les  troupes  de  don 
Miguel.  Il  est  recormu  aujourd'hui  que  ces  avanta- 
ges, annoncés  dans  la  C/îronica  de  Lisbonne,  avaient 
pourbut  de  calmer  l'agitation,  quise  manifestait 
dans  cette  capitale.  Voici  l'extrait  d'une  corres- 
pondance du  Morning-Post ,  correspondance  con- 
firmée par  une  lettre  de  Lisbonne  : 

«  La  position  de  Saldanha  à  Pernes  est  d'autant 
plus  précaire,  que  Provons  a  donné  ordre  aux  2,000 
hommes  de  Coïmbre  de  venir  le  rejomdre,  ce  qui 
lui  procurera  une  grande  supériorité  numérique. 
Enfin ,  ce  qui  rend  cette  position  plus  critique  en- 
core, c'est  !' attaque  que  les  royalistes  de  Santarem 
viennent  de  faire  contre  le  ppincipal  corps  d'armée 
des  pédristes.  Cette  attaque ,  qui  a  eu  lieu  avant- 
hier  30  janvi»r,  a  été  dirigée  par  le  roi  en  per- 
sonne. Ce  prince  s'est  avancé,  à  la  tète  de  ses  trou- 
pes contre  la  position,  de  Villaflor,  à  Ponted' A&seca, 
située  à  une  lieue  de  Santarem ,  sur  la  roule  de 
Lisbonne;  et,  dans  le  même  temps,  une  division 
de  3,000  descendait  le  fleuve  et  prenait  cette  posi- 
tion en  flanc  au  pied  du  Salgado.  Les  pédristes  se 
voyant  serrés  de  près,  ce  qui  déplaisait  fort  aux  vo- 
lontaires de  Lisbonne ,  la  confusion  se  mit  paiini 
les  soldats  de  Villaflor ,  dont  quelques-uns  lâchè- 
rent pied,  dès  le  commencement  de  l'action.  Villa- 
flor fut  donc  obligé  d'abandonner  sa  position ,  lais- 


sant ,  dans  les  mains  de  l'ennemi,  ses  bagages,  se^ 
munitions  de  guerre  "et  débouche,  et  son  artillerie. 
Il  perdit  aussi  les  magasins  qu'il  avait  formés  |K)iu~ 
sa  campagne. 

»  Vous  voyez ,  d'après  cela  ,  que  le  conunence- 
ment  de  cette  campagne  n'a  pas  été  trop  favorable 
à  don  Pedro.  Saldanha  est  séparé  de  Villaflor.  L'm- 
gratitude  de  don .  Pedro  est  en  partie  cause  du  dé- 
sastre de  Ponte  d'Asseca.  La  brigade  anglaise,  fa- 
tiguée des  mauvais  Iraitemens  auxquelselle  était  en 
butte ,  avait  d'abord  refusé  de  suivre  Saldanha ,  et 
ensuite  de  se  battre  dans  cette  dernière  occasion. 
Il  est  maintenant  dix  heures ,  et  j'apprends  à  l'in- 
stant que  le  quartier  de  don  Miguel  est  à  Azambuja. 

?)Dans  le  midi,  les  pédristes  ont[aussi  eu  duimal- 
lieur.  Voulant  s'emparer,  par  un  coup  de  main, 
d'un  pont  près  d'Alcacer  do  Sol,  ils  avaient  embus- 
qué à  Sétubal  des  troupes  dans  une  grande  cha- 
loupe et  dans  quelques  autres  plus  petites  ;  mais  le 
projet  ayant  été  découvert,  la  grande  chaloupe 
tomba  entre  les  mains  des  miguélistes  :  les  petites 
parviirrent  à  s'échapper. 

»  Les  spoliations  continuent,  l'argenterie  dès 
églises  de  la  Trinité,  à  Lisbonne,  et  d'Almargen  do 
Bispo,  au  pied  du  mont  Centra,  a  été  enlevée  et 
envoyée  à  la  monnaie.  » 

Espagne.  —  La  journée  du  3  février  a  été  glo- 
rieuse pour  les  armes  de  don  Carlos.  Le  i  "  courant, 
se  trouvaient  à  Lnmbier  deux  bataillons  de  l'année 
carliste  de  Navarre  et  une  compagnie  des  guides , 
que  renforcent  deux  autres  compagnies  venues 
avec  la  junte  du  gouvernement,  en  tout  4,400  com- 
battans.  Le  mêmejour  sortit  de  Pampelune  une  co- 
lonne de  3,000  christinos  pour  les  attaquer.  Pen- 
dant deux  jours  les  troupes  carlistes  manœuvrèrent 
en  prenant  toujours  de  bonnes  positions ,  et  offri- 
rent le  combat  aux  christinos .  sans  que  ceux-ci 
osassent  l'accepter.  Enfin  les  soldats  de  don 
Carlos  ayant  occupé  deux  Iwns  porlillos  de  la 
route  près  de  Huesa ,  les  ennemis  arrivèrent  sous  le 
commandement  de  Valdez  et  de  Lorenzo,  et  voyant 
que  le  chemin  était  ainsi  barré,  et  qu'ils  ne  pou- 
vaient éprouver  ([ue  tie  la  perte,  malgré  la  supé- 
riorité de  leur  nombre,  ils  rebroussèrent  chemin.  A 
lavuede^leur  lâcheté,  un  capitaine  decariiste  s'a- 
vança avec  sa  compagnie  et  les  provoqua.  Alors 
commença  un  combat  acharné  qui  dura  trois  heures 
et  pendant  lesquels  les  carlistes  se  maintinrent  en 
possession  des  deux  passages  qu'ils  n'abandonnèrent 
qu'à  la  nuit. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 


Imp.  de  Félix  LocQom,  r.  N.-D,-de»-Victoires,  n.  r6. 


LÀ   DOMINICALE. 


m 


Avis. —  Les  personnes  dont  l'abon- 
nement expire  le  '!«•'  mars  ,  sont 
criées  de  le  renouveler,  si  elles  ne  7)eu- 
lentpas  éprouver  d' interruption  dans 
l'anvoi  du  Journal. 


PROJET 


DE    SUPPRIMER    LES    DIOCÈSES    CRÉÉS    EW 
1822. 

Parmi  les  nombreuses  questions  soulevées 
depuis  la  révolution  de  juillet  dans  les 
chambres  législatives ,  il  en  est  une  qui 
intéresse  au  plus  haut  point  l'Eglise  de 
France ,  et  que  la  prochaine  discussion  du 
budget  des  cultes  va  bientôt  ramener  à 
l'ordre  du  jour.  Nous  voulons  parler  de  la 
suppression  des  nouveaux  diocèses  et  des 
circonscrij)tions  diocésaines,  créés  en  vertu 
de  la  bulle  du  saint -siège  ,  du  10  octo- 
bre 1822  ,  que  le  parti  au  sein  duquel  les 
traditions  révolutionnaires  se  perpétuent  , 
ne  cesse  de  réclamer  depuis  trois  ans.  Les 
inquiétudes  causées  par  celte  prétention 
dans  le  cœur  de  tous  les  catholiques;  l'in- 
sistance avec  laquelle  on  en  poursuit  la 
réalisation-,  le  peu  d'empressement  que 
met  le  pouvoir  à  se  défendre  de  ce  qui 
serait  })our  lui  la  violation  la  plus  impo- 
litique des  engagemens  et  des  traités  les 
plus  solennels  :  tout  nous  fait  un  devoir  de 
réunir  nos  forces  pour  la  combattre.  Nous 
nous  occuperons  long-temps  et  souvent  de 
cette  question  si  importante,  pour  la  cause 
que  nous  défendons  ;  nous  l'envisagerons 
sous  toutes  ses  faces  dejustice,  de  politique, 
de  morale.  Aujourd'hui,  pour  donner  à 
notrediscussion  unebase  inattaquable, nous 
voulons  résoudre  la  question  de  légalité 
qu'elle  renferme,  et  démontrer  que  si 
quelque  changement  peut  être  apporté  aux 
établissemeus  diocésains  de  1832 ,  ce 
changement  ne  peut  avoir  lieu  que  par 
l'intervention  du  saint-siége,  et  de  concert 
aec    lui. 

L'existence  des  diocèses  créés  en  vertu 

47*  LIVRAISON. 


des  traités  de  1822  est  tout  aussi  légale ,' 
tout  aussi  obligatoire  pour  le  gouverne- 
ment et  pour  les  chambres,  que   celle  des 
diocèses  créés  par  le    concordat   primitif 
de  1801.  Pour  ces  derniers,    on  ne  le  nie 
pas,  il  n'est  point  au  pouvoir  du  gouverne- 
ment actuel  de  les  détruire  :  ils  existent  en 
vertu  d'un  contrat  passé  entre  deux  puis- 
sauces  indépendantes  l'une  de  l'autre ,  et 
qui  ne  peut  être  annulé  ou  modifié  que  du 
consentement  de  toutes  les  deux.  Ils  existent 
en  vertu  de  traités  sanctionnés  par  le  pou- 
voir législatif  de  France, conformément  aux 
principes  de  sa  constitutioa.  Mais  pour  les 
diocèses  de  1822  c'est  autre  chose  :  ils  ont 
été  établis,  dit -on,  d'abord  sans  l'inter- 
vention du  pouvoir  législatif,   et  on  ne 
peut  tarder  plus  long-temps  à  faire  dispa- 
raître cette  illégalité.  Peu  importe  qu'ils 
soient  ou  ne  soient  pas  nécessaires  à  l'E- 
glise; le  besoin  d'économies,  et  plus  encore 
le  respect  dû  aux  principes ,  veulent  qu'ils 
cessent  d'exister. 

Dans  les  trois  ou  quatre  discussions  suc- 
cessives que  cette  question  a  fait  naître  de- 
puis trois  ans  dans  les  chambres ,  on  a  pro- 
posé plusieurs  moyens  d'arriver  à  la  des- 
truction des  nouveaux  diocèses.  Les  uns 
voulaient  supprimer  immédiatement  toute 
allocation  de  fonds  à  leurs  dotations;  les 
autres  demandaient  que  ces  sièges  fussent 
réduits  à  mesure  des  vacances;  d'autres 
enfin,  et  ce  sont  ceux  qui  ont  fini  par 
l'emporter,  voulaient  qu'à  l'avenir  il  ne 
fût  pas  alloué  de  fonds  à  la  dotation  des 
sièges  non  compris  dans  le  concordat  de 
i8oi  ,  et  qui  viendraient  à  vaquer,  jusqu'à 
l'issue  des  négociations  entamées  par  le 
gouvernement,  pour  obtenir  leur  réduc- 
tion. Cette  dernière  prétention  ,  après  avoir 
été  repoussée  jusqu'à  la  précédente  session 
des  chambres,  a  fini  par  être  adoptée; 
mais  elle  n'est  ni  plus  juste,  ni  moins  con- 
traire aux  lois  et  aux  traités  que  toutes  les 
autres;  elle  a  le  même  vice  et  les  mêmes 
résultats. 

Il  semble  qu'on  ait  méconnu  dans  cette 
discussion  les  faits  les  moins  contestables 
et  les  principes  les  plus  certains.  Les  nou- 

47 


5SS 


LA    DOMINICALE. 


veaux  diocèses  ne  pouvaient  être  établis  et 
dotés,  en  1822,  sans  l'intervention  du  pou- 
voir législatif. — Cela  est  vrai  ;  mais  aussi 
c'est  en   vertu   d'une   décision   législative 
qu'ils  l'ont  été.  Ils  n'existent,  ni,  comme  on 
le  prétend ,  en  vertu  du  concordat  de  18 ir-, 
ni  en  veitu  de  la  bulle   rendue  pour  son 
exécution,  mais  en  conformité  de  la  loi  du 
4  juillet  1821  ,  qui  ordonna  ,  en  termes 
exprès  ,  l'érection    de     trente    nouveaux 
diocèses ,  et  autorisa  le  gouvernement  à  en 
régler  les  circonscriptions  de  concert  avec 
le  saint -siège  (1).  Eh!  bien  l'autorisation 
donnée  d'avance  d'établir  trente  nouveaux 
sièges,  ne  vaut-ellep  as  la  reconnaissanceet  la 
ratification  qui  aurait  été  faite  après  leur 
établissement?  On  le  conteste  peu-,  mais  on 
se  révolte  contre  le  pouvoir  donné  au  roi , 
par  la  loi  du  4  juillet,  de  régler,  sans  le 
concours  des  chambres,  les  circonscriptions 
nouvelles.  Cette  délégation,   faite  par  les 
chambres,  d'un  pouvoir  qu'elles  étaient  peu 
à  portée  d'exercer  elle-mêmes,  peut  être 
plus  ou  moins  approuvée^   mais  elle  n'en 
est  pas  moins  obligatoire  et  légale ,  et  les 
engagemens  pris  ea  conséquence  n'en  sont 
pas  moins  inviolables.  Qu'y  a-t-il  donc  eu 
d'illégal  dans  les  établissemens  de  1822? 
La  bulle  qui  a  réglé  les  circonscriptions;, 
n'a  pas  été  soumise,  dit-on,  à  l'approbation 
des  chambres*,  mais  les  chambres  avaient 
donné  leur  approbation  d'avance ,  et ,  aux 
termes  de  la  loi  de  l'an  X  elle-même ,   les 
bulles  de  Rome  peuvent  être  exécutées  avec 
la  seule  autorisation  du  gouvernement. 

Ce  qu'il  y  a  eu  d'étrange  dans  cette  dis- 
cussion, c'est  que  les  prTncipes  que  nous 
venons  de  rappeler  n'ont  pas  été  précisé- 
ment contestés,  et  qu'au  contraire  ils  ont 
iié  reconnus  par  les  orateurs  les  plus  in- 
fluens  de  tous  les  partis ^  quoiqu'on  ait 
admis  une  conséquence  qui  en  est  la  vio- 
lation la  plus  formelle.  La  loi  de  1821 


(i)  Voici  le  texte  de  l' article  2  de  la  loi  du  4  juil- 
eH82l.  «  Celte  auj^meiilation  de  crédit  sera  em- 
ployée à  la  dotation  de  douze  sièges  dans  les  villes  ou 
le  roi  le  jugera  nécessaire.  L'établissement  cl  la  cir- 
conscription de  tous  ces  diocèses  seront  concertés 
entre  le  roi  et  le  Saint  Siège.  » 


existe,  a-t-on  dit  enfin;  mais  ce  qu'une 
loi  a  fait,  une  autre  loi  peut  le  défaire. 
L'application  de  ce  principe  était  ici  trop 
évidemment  impossible ,  pour  que  l'on 
continuât  sérieusement  de  l'invoquer.  Une 
loi  peut  être  rapportée  par  une  autre  W\  , 
cela  est  vrai-,  mais  il  n'en  est  pas  de  même 
de  ce  qui  a  été  fait  en  vertu  de  ses  disposi- 
tions. La  loi  peut  être  rapportée  ;  mais  les 
faits  qu'elle  a  créés  ne  peuvent  pas  être 
détruits  ;  mais  les  traités,  mais  les  engage- 
mens qu'elle  a  autorisés,  ne  peuvent  pas 
être  violés.  Rapportez  la  loi  de  1821  ;  mais 
vous  ne  rapporterez  pas  les  circonscrip- 
tions convenuesaveclesaint-siége.en  vertu 
de  l'autorisation  qu'elle  en  avait  donnée; 
car  ces  établissemens  sont  un  traité  qui  ne 
peut  être  rompu  par  une  seule  des  parties 
contractantes  et  qu'un  nouveau  traité 
seul  peut  modifier. 

On  convient  assez  généralement  de  ces 
principes;  mais,  par  une  de  ces  distinctions 
si  commodes  à  la  mauvaise  foi  des  partis , 
on  n'en  poursuit  pas  moins  son  but.  Les 
nouveaux  diocèses  et  leurs  circonscriptions 
sont  inattaquables  dans  leur  existence  lé- 
gale; mais  on  attaque  leurs  dotations.  La 
question  pécuniaire  n'a  pas  fait,  n'a  pas 
pu  faire  partie  des  traités,  nous  dit-on  ,  et 
ce  n'est  pas  sous  ce  rapport  que  la  loi  de 
1821  doit  être  respectée  :  l'impôt,  d'ailleurs, 
ne  peut  être  voté  que  pour  un  an.  JVous 
laisserons  donc  subsister  les  diocèses,  puis- 
que nous  ne  pouvons  les  détruire;  mais 
nous  priverons  les  titulaires  de  tout  traite- 
ment. 

La  question  des  salaires  du  clergé  est 
une  question  immense,  que  nous  ne  vou- 
lons pas  soulever  dans  une  discussion  qui 
lui  est  étrangère,  et  que  le  pouvoir  ne  ver- 
rait pas  probablement  sans  peine  résolue 
dans  le  sens  de  ceux  qui  demandent  que 
l'Etat  soit  affranchi  de  l'obligation  des  do- 
tations auxquelles  il  est  soumis.  Nous 
n'examinerons  donc  pas  s'il  serait  utile  ou 
nuisible  aux  titulaires  des  nouveaux  sièges 
que  le  soin  de  les  doter  fût  remis  aux 
fidèles;  mais  nous  ferons  remarquer  que 
la  prétention  de  dispenser  l'État  de  k  do- 


r^"t"-\ 


LA    DOMINICALE. 


323 


tation  des  sièges  créés  en  1822,  ou,  ce 
qui  est  la  même  chose ,  le  refus  d'alloca- 
tion de  fonds  à  ceux  qui  deviendraient 
vacans,  n'est  rien  moins  qu'une  violation 
de  la  Charte.  La  Charte  veiut  que  les  mi- 
nistres du  culte,  légalement  établis  et  ins- 
titués, reçoivent  des  traitemens  du  trésor 
public.  Du  moment  donc  que  l'on  recon- 
naît ,  parce  qu'on  ne  peut  pas  le  mécon- 
naître, que  les  diocèses  de  1822  existent 
légalement,  on  ne  peut,  sans  violer  la 
Charte,  refuser  les  allocations  qui  leur  sont 
nécessaires.  Nous  demandons  aux  adver-ji 
saires  des  nouveaux  sièges  s'ils  se  croi- 
raient le  droit  de  refuser  des  dotations  aux 
sièges  créés  en  vertu  du  concordat  de  1801, 
ou  à  une  partie  d'entre  eux?  Aucun  ne 
l'oserait  sans  doute.  Mais  pourquoi  donc 
en  serait-il  autrement  des  autres  sièges, 
aussi  légalement  établis  que  les  premiers? 
La  question  financière  ne  peut  donc  être 
séparée  de  la  question  politique.  En  créant 
les  nouveaux  diocèses,  on  a  créé  la  néces- 
sité constituiionnelle  de  les  doter  :  le  traité 
conclu  avec  le  saint-siège  a  compris  les 
deux  engagemens.  £t  peu  importe  qu'il 
s'agisse  ici  de  subsides  qui  ne  peuvent  être 
votés  que  pour  un  an.  Les  impôts  sont 
soumis  au  vote  annuel  j  mais  il  y  en  a  que 
le  pouvoir  législatif  ne  peut  se  dispenser 
de  voter  sans  violer  les  engagemens  pris 
par  l'état,  sans  répudier  les  dettes  qu'il  a 
contractées.  Or,  au  nombre  de  ces  dettes , 
la  dotation  du  clergé  n'est  pas  la  dernière  , 
nous  l'espérons. 

Résumant  cette  partie  de  notre  discus- 
sion, nous  disons  donc  avec  raison  que  les 
diocèses  et  les  circonscriptions  établis  en 
1822,  l'ont  été  légalement,  en  vertu  des 
pleins  pouvoirs  donnés  au  roi  par  les  cham- 
bres de  traiter  avec  le  saint-siège-,  qu'il 
ne  peut  dépendre  du  pouvoir  législatif  de 
France  de  les  détruire,  en  rompant  seul  un 
traité  diplomatique  qui  ne  diffère  des 
traités  ordinaires  qu'en  ce  qu'il  devrait 
être  plus  inviolable  et  plus  sacré  ;  que  la 
loi  de  1824  et  les  conventions  loyalement 
exécutées,  qui  en  ont  été  la  suite,  seraient 
TÎolés,  soit  qu'on  supprimât  les  nouveaux 


sièges ,  soit  qu'on  refusât  de  les  doter  ," 
sqit  enfin  que  l'on  fît  l'une  ou  l'autre  de 
ces  deux  choses  seulement  à  mesure  des 
vacances  :  ce  dernier  mode  n'a  de  plus 
que  les  autres,  que  l'avantage  de  dissimuler 
une  partie  de  ce  que  le  principe  dont  il 
émane  a  d'odieux.  Il  a  aussi  l'inconvénient 
d'établir  un  état  de  choses  bizarre  et  in- 
soutenable. En  effet ,  eu  détruisant,  à  me- 
sure des  vacances,  les  évêchés  et  les  arche- 
vêphés  de  1822,  il  laisse  subsister  les  sièges 
épiscopaux  et  les  circonscriptions  diocé- 
saines avec  toutes  les  institutions  qui  les 
entourent,  et  que  sa  proscription  ne  peut 
atteindre.  Or,  nous  doutons  fort  que  cet 
état  de  choses ,  déplorable  pour  l'Eglise  , 
ne  fût  pas  un  grand  embarras  pour  le 
gouvernement. 

Ainsi  l'organisation  actuelle  de  l'Eglise 
de  France  ne  peut  être  altérée  sans  le  con- 
sentement du  Saint-Siège  ,  tout  ce  qui  se- 
rait faitcontre  ellesans  le  concours  de  sou 
chef  spirituel,  serait  une  violation  des  lois 
et  des  traités.  Nous  avons  tenu  à  établir  ces  < 
principes  dontla vérité  avait  été  étrangement 
méconnue ,  et  qui  nous  seront  un  puissant 
appui  dans  tous  nos  dèvelopperaens  ulté- 
rieurs. On  parle  de  négociations  entamées 
avec  la  cour  de  Rome  pour  obtenir,  par 
un  nouveau  traité,  la  réduction  des  dio- 
cèses existans.  Nous  respecterons  certaine- 
ment, quelle  q^a'ellesoit,  la  décision  du^Pon^ 
tife-,  mais  nous  voulons  examiner  en  atten- 
dant quels  sont  les  puissans  motifs  qui  néces- 
siteraient une  désorganisation  del'Eglise  de 
France,  etsi  la  réduction  des  sièges,  quel'on 
demande  est  utile  ,  si  elle  est  même  pos- 
sible ai^jourd'hui.  Nous  l'avouerons ,  nous 
ne  le  croyons  pas. 

Les  diocèses  créés  en  vertu  du  concordat 
de  1801  étaient  insuffisans  aux  besoins  de 
l'Eglise:  c'est  une  vérité  qui  n'avait  guère 
été  niée  jusqu'à  ce  jour.  Bonaparte  l'avait 
reconnue  lui-même,  en  créant  un  nouveau 
siège  èpiscopal  par  son  décret  du  4  no- 
vembre 1808.  En  1821,  lors  de  la  dis- 
cussion delà  loi  du  4  juillet,  contre  la- 
.  quelle  on  réclame  ,  l'opposition  libérale 
elle-même  ne  nia  pas    l'insuffisance   des 


3âi 


LA   DOMINICALE. 


diocèsesprimUifs,  etla  nécessite  d'en  créer 
de  nouveaux.  Elle  se  borna  à  combattre  la 
marche  suivie  pour  leur  établissement,  et 
à  demander  que  l'autorisation  fut  donnée 
après,  et  non  avant.  «  Je  vote  pour  qu'il 
»  n'y  ait  pas  plus  d'un  évêché  par  dépar- 
»  mect,  )>  disait  le  {général  Foy,et  M.  Royer- 
Collard^  en  résumant  toutes  les  prétentions 
de  l'opposition^  ajoutait  :  «  Il  ne  s'agit 
»  aujourd'hui  que  de  rétablissement  en 
»  quelque  sorte  matériel  du  clergé  catholi- 
))  qne ,  qui,  on  eti  convient  généralement, 
»  ne  suffit  ni  aux  besoins  de  la  religion , 
»  ni  à  ceux  de  l'Etat.  »  Et  plus  loin  :  «  Loin 
))  que  je  conteste  douze  évêchés ,  je  suis 
»  plutôt  enclin  à  croire  que  ce  ne  sera  pas 
»  assez.  »  Toute  l'opposition  partageait 
cette  conviction  conforme  à  celle  de  l'As- 
semblée constituante,  qui  avait  établi  un 
évêché  par  département.  C'était  doncalors 
un  fait  généralement  reconnu,  que  les  cir- 
conscriptions de  1802  ne  suffisaient  pas. 

Qu'y  a-t-il  donc  de  changé  depuis  cette 
époque?  et  pourquoi  ce  qui  était  juste  et 
utile  alors ,  puisqu'on  ne  contestait  que  la 
forme  et  non  pas  le  fond ,   est-il  devenu 
nuisible  et  injuste  aujourd'hui  ?  On  nous  dit 
que  l'esprit  de  religion  renaît  de    toutes 
parts ,  et  on  veut  diminuer  le  nombre  de 
ses  ministres!  On  se  plaint  chaque  jour  que 
les  emplois  actifs  du  clergé  restent  vacans , 
que    cinq  mille  communes  manquent  de 
pasteurs ,  et  on  veut  diminuer  les  diocèses, 
qui  seuls  les  multiplient  !  Des  conseils-gé- 
néraux, dit-on,  ontréclamé  les  suppressions 
d'évèchés  de  leur  ressort;  mais  voyez!  des 
populations  tout   entières  s'émeuvent,  et 
nous  adressent  leurs  plaintes,  à  la  seule  me- 
nace de  la  suppression  de  l'évêché  de  Ne- 
vers.  Dans  tous  les  diocèses  menacés  on  en 
fera  autant  j  soyez-en  sûrs.  Mais  le  budget 
demande  des  économies  !  Mon  Dieu  !  l'éco- 
nomie de  quelques  centaines  de  mille  francs 
sur  la  dotation  du  clergé  est-elle  donc  la 
première  à  faire?  et   ne   l'a-t-on  pas  déjà 
assez  restreint  depuis  tro:.3  ans. 

Otez  aux  adversaires  des  nouveaux  dio- 
cèses la  raison  à  laquelle  il  faudra  bien 
qu'ils  renoncent,  de  l'illégalité  de  l'établis- 


sement des  circonscriptions  de  1822  ,  et  il 
ne  leur  reste ,  en  vérité,  aucuns  motifs  qui 
ne  soient  futiles  et  mesquins.  Tous  ceux 
que  nous  n'avons  pas  réfutés  ne  méritent 
vraiment  pas  l'attention  des  hommes  de 
sens.  Mais  nous,  ne  pourrions-nous  pas 
leur  en  opposer  dont  la  puissance  resterait 
forcément  incontestée?  Nous  nous  garderons 
d'appeler  les    passions    au   secours  d'une 
cause  qui  se  défend  assez  par  l'utilité  et  le 
droit  ;  nous  nous  bornerons  à  rappeler  aux 
ennemis  de  cette  cause  l'analogie  de  ce  que 
ferait  le  pouvoir  s'il  cédait  à  leurs  clameurs, 
avec  ce  que  fit  l'Assemblée  constituante  par 
sa  funeste  constitution  civile.  Nous  deman- 
derons au  pouvoir,  qui  se  défend  si  faible- 
ment de  l'exigence  des  partis ,  s'il  entrerait 
bien  hardiment  dans  la  voie  des  persécu- 
tions religieuses ,  s'il  choquerait  bien  har- 
diment ce  qui  touche  de  si  près  à  la  foi  de 
la  grande  majorité  des  Français.  La  révo- 
lution de  juillet  a  prétendu  se  garantir  de' 
toute  réaction  anti-religieuse.    Nous  dou- 
tons qu'il  soit  permis  de  dire  qu'elle    ait 
toujours  réussi  ;  mais   ce  que  nous  savons 
certainement,  c'est  que  si,  directement  ou 
indirectement,  elle  touchait,  sans  le  con- 
cours du  Saint-Siège  ,   aux  établissemens 
religieux  existans  ,elle  commettrait  la  plus 
injuste,  la  plus  odieuse  ,  et,  selon  nous,  la 
plus  irapolitique  deg  réactions. 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 

Nous  avions  dit ,  en  commençant  ces 
Études  (1)  :  «  L'humanité  ne  s'agite  point 
au  hasard-,  il  existe  pour  elle  une  loi  de 
développement ,  comme  il  en  est  une  pour 
l'individu.  Et  cet  immense  travail  s'opère 
lentement  et  d'une  manière  invisible  , 
jusqu'au  moment  où  la  société ,  renouvelée 
tout  entière  ,  laisse  évidente  à  tous  l'action 
de  la  loi  providentielle  et  l'empreinte  de 
la  main  divine  j  et  toujours  s'ourdit  en  si- 
lence cette   trame  mystérieuse  sans  cesse 

(1)10'=  Uvraisou. 


LA   DOMINICALE. 


m 


brisée  par  l'homme ,  sans  cesse  renouée  par 
la  providence.  » 

Ces  paroles,  dont  le  sens  n'a  pas  été  peut- 
être  suffisamment  remarqué  ni  retenu  par 
nos  lecteurs,  font  pourtant  la  base  de  tou- 
tes les    discussions    commencées    dans  la 
Dominicale  ,  à  partir  de  ses  premières  li- 
vraisons jusqu'à  celle-ci.  Et  si  nous  avons 
été  bien  compris,  chaque  coup,  qui  sem- 
blait tout  d'abord  porté  comme  au  hasard, 
n'en  était  pas  moins  calculé ,  et  la  suite 
d'un  système  d'attaque  et  de    défense  uni- 
tairement  conçu.  Que   ceci  soit   dit  pour 
l'intelligence  de   notre   pensée  habituelle. 
Ainsi,  lorsque  nos  regards  se  sont  arrêtés 
sur  le  vieil  édifice  social,  et  qu'au  milieu 
d'imperfections  inévitables,  nous  avons  été 
frappés  d'innombrables  beautés ,  disposées 
en  quelque  sorte  par  couches ,   et  n'accu- 
sant pas  toutes   le  même  siècle  d'origine, 
nous  avons  dû  nous  demander  la  loi  qui 
avait  présidé  à   ces  créations  ,  ou,   pour 
mieux  dire,  à  ces  développemens,  et  nous 
avons  lu  bien  distinctement  gravé  sur  le 
fronton  du  grand  édifice  le  mot    catholi- 
cisme !  De  là  nous  avons  conclu ,  contrai- 
rement aux  enseignemens  modernes,  que  la 
même  loi  providentielle  qui  avait  tout  si 
parfaitement  ordonné  par  le  passé,  pouvait 
pareillement  bien  ordonner  tout  pour  l'a- 
venir; que  l'ouvrier  qui  avait  jeté  les  fon- 
demens ,  embelli  les  colonnades  et  les  pi- 
lastres, arriverait  également  bien  jusqu'à 
l'entier  couronnement  de  Tédifice,  qui  est 
l'éternité.  Mais  entre  le  principe  et  la  con- 
séquence de  notre  argumentation  il  y  a  un 
monde  à  soulever;  car  faire  l'histoire  du 
catholicisme  c'est  faire  l'histoire  de  la  so- 
ciété  tout   entière    dans   ses    milliers  de 
phases ,  chercher  le  secret  de  la  vie   dans 
ces  institutions,  dont  les  traditions  ne  nous 
ont  laissé  que  des  débris  épars  et  informes; 
et  l'œil  toujours  fixé  sur  la  marche  de  l'hu- 
manité ,  montrer  l'action  de  la  loi  divine, 
où  l'on  était  accoutumé  à  ne   voir  qu'un 
point  sans  conséquence  et  sans   portée  : 
étude  grave,  immense,  lente,  sans  contredit, 
etdontnousnepouvonsesquisserqueleslois 
les  plus  générales.  J^otre  siècle  se  donne 


comme  éminemment  positifs  et  jamais 
siècle  ne  le  fut  moins  peut-être;  car  jamais 
siècle  ne  se  paya  plus  volontiers  et  plus 
merveilleusement  du  vide  des  mots,  en 
guise  de  la  réalité  des  choses.  Mais  enfin 
positif  soit ,  il  faut  le  prendre  alors  par  son 
faible,  et  le  mener  par  la  main  dans  le 
champ  dupasse,  pour  le  ramener  con- 
vaincu dans  le  champ  de  l'avenir.  Nous  le 
soumettrons  quelque  jour  à  notre  examen; 
dans  la  question  qui  nous  occupe  en  ce 
moment,  ce  serait  inutile.  Il  suffisait  de 
constater  un  fait.  Ajoutons  seulement  qu'il 
n'est  plus  hostile  ,  mais  raisonneur,  qu'il  ne 
procède  pas  comme  le  dernier  le  blasphème 
et  la  menace  à  la  bouche.  Ceci  estun grand 
pas ,  un  grand  acheminement  pour  s'en- 
tendre. 

Maintenant  donc  ,  que  nous  voici  rapi- 
dement arrivés  au  moment  où  le  Christia- 
nisme, vainqueur  dans  les  amphitéâtres,  et 
sortant  radieux  et  triomphant  des  cata- 
combes ,  va  s'asseoir  avec  Constantin  sur 
le  trône  des  Césars,  il  importe,  ce  nous 
semble,  de  revenir  un  peu  sur  nos  pas,  de 
reprendre  les  choses  de  plus  haut ,  de  con- 
solider en  un  mot ,  la  base  que  nous  n'a- 
vions fait  que  jeter  ,  qu'indiquer  en  pas- 
sant, et  seulement  pour  mémoire. 

Nous  sommes  partis  de  ce  point,  à  sa-^ 
voir ,  que  l'humanité  ne  marche  point  au 
hasard  vers  le  terme  de  ses  destinées ,  mais 
qu'elle  va  se  développant  d'âge  en  âge, 
toujours  dans  le  sens  d'un  principe  assez 
large  ,  assez  élastique  pour  se  prêter  à  son 
agrandissement,  pour  faire  éclore  et  ger- 
mer tous  les  élémens  de  sa  nature,  essentiel- 
lement progressive.  Ce  principe,  selon 
nous,  c'est  le  catholicisme  représenté  avant 
la  croix  par  la  révélation  primitive ,  dont 
J.-C.est  venu  nous  donner  le  complément, 
au  moment  marqué  pour  réhabiliter  l'hom- 
me, et  le  remettre  en  partage  de  ces  véri- 
tés diminuées  qui  devaient  de  nouveau 
lancer  dans  la  voie  du  progrès  l'humanité 
stationnaire,  pour  ne  plus  s'arrêter  qu'à  la 
porte  de  l'éternité.  Au  reste,  cette  mé- 
thode d'envisager  l'histoire  n'est  pas  nou- 
velle au  fond;  car  ,  pour  les  détails  ,  c'est 


526 


LA    DOMINICfALE. 


autre  chose.  Il  y  a  un  siècle  et  demi  que 
Vico  écrivait  :  «  La  scienèenouve/leest  une 
théologie  sociale  ,  une  démonstration  his- 
torique de  la  Providence,  une  histoire  des 
décrets,  par  lesquels ,  à  l'insu  des  hommes, 
et  souvent  malgré  eux  ,  elle  a  gouverné  la 
grande  cité  du  genre  humain.  Qui  ne  res- 
sentira un  divin  plaisir  en  ce  corps  mor- 
tel ,  lorsque  nous  contemplerons  ce  monde 
des  nations,  si  varié  de  caractères,  de  temps 
et  de  lieux ,  dans  V uniformité  des  idées  di- 
vine si  )> 

Loin  donc  de  nier  la  perfectibilité  indéfi- 
tiie  de  l'espèce  humaine ,  nous  la  prenons 
au  contraire  pour  base  j  nous  acceptons  la 
question  sur  le  terrain  où  l'école  moderne 
l'a  placée  ,  et  comme  l'école  moderne,  nous 
nous  proposons  de  la  vérifier  par  l'his- 
toire ;  nous  regardons  la  thèse  contraire 
comme  insoutenable.  Il  faut  bien  retenir 
ceci.  On  n'attend  pas  de  nous  ,  sans  doute, 
tjue  nous  descendions  dans  le  détail  de  tous 
les  faits  qui  se  groupent  autour  de  cette 
idée  mère ,  et  qui  la  rendent  sensible  jus^ 
que  dans  les  moindres  recoins  du  vaste 
champ  de  l'histoire  -,  la  science  de  chacun 
de  nos  lecteurs ,  suppléera  à  l'insuffisance 
du  tableau  que  nous  tracerons:  ce  sera  bien 
assez  pour  nous  encore  de  préciser  les  faits 
généraux  du  mouvement  social ,  et  de  les 
montrer  s'accompiissant  en  raison  de  la  loi 
chrétienne ,  et  jamais  sans  elle.  Ces  dis- 
cussions sont  bien  graves  sans  doute ,  et 
bien  éloignées  delà  sphère  d'études  dans  la- 
quellese  trouvent  un  grand  nombre  de  ceux 
qui  nous  lisent:  mais  encore  une  fois,  nous 
ne  faisons  pas  notre  position  en  face  du 
siècle;  nous  l'acceptons  telle  qu'elle  est  , 
parceque  nous  nous  sommes  dit ,  qu'avant 
tout,  il  faut  frapper  juste,  pour  frap- 
per fort,  et  que  c'est  perdre  son  temps  et 
manquer  à  sa  mission  que  de  batailler  sur 
un  terrain  où  il  n'y  a  plus  d'ennemis.  Re- 
Tenons. 

Depuis  long-temps  les  philosophes  ont 
fait  de  l'humanité  l'olijet  d'études  plus  ou 
moins  spécieuses-,  mais  dans  ce  dédale  ,  le 
fil  leur  a  manqué,  et  nous  n'avons  recueilli 
en  définitive  que  des  idées  étroites  et   des 


théories  mesquines.  Ainsi ,  au  lieu  de  la 
considérer  comme  un  être  soumis  à  la  loi 
de  progression ,  grandissant ,  se  dévelop- 
pant d'époques  en  époques  ,  ils  l'ont  indi- 
vidualisée'; ils  ont  pris, pour  type  une 
nation,  comme  le  médecin  ([ui  prendrait 
un  seul  membre  du  corps  pour  type  de 
l'organisation.  Tel  est  le  plan  sur  lequel  a 
été  conçue  l'histoire  ;  à  des  proportions 
colossales  on  a  appliqué  une  échelle  de 
nain  :  de  telle  façon  que  les  traditions  nous 
montrant  partout  la  civilisation  qui  périt 
après  un  temps  donné  dans  une  contrée  , 
on  a  conclu  que  chaque  société  particu- 
lière avait  son  mouvement  de  croissance  , 
de  force,  puis  de  caducité,  et  qu'il  en  était 
ainsi  de  l'humanité ,  sans  prendre  gardé 
que  rien  ne  se  perd  dans  le  monde  ,  qu'ua 
siècle  s'enrichit  des  dépouilles  d'un  autre 
siècle,  de  même  que  la  mort  successive  des 
individus  d'une  nation  né  là  fait  pas  mou- 
rir, mais  seulement  la  renouvelle.  Aussi  les 
grandes  révolutions,  qui ,  à  diverses  épo- 
ques ,  ont  bouleversé  le  monde  ,  sont  re-^ 
gardées  comme  l'eftet  du  hasard,  le  produit 
de  causes  contingentes.  Voyez  l'expliCa*- 
tion  lumineuse  !  Si  la  Barbarie  accourt  ft 
flots  pressés  se  jeter  sur  le  vieux  monde  , 
c'est  que  l'appât  du  pillage  a  soulevé  à  la 
fois  toutes  ces  myriades  du  NoM  \  si  la 
révolution  française  a  éclaté  comme  une 
épouvantable  tempête  sur  l'Europe ,  c'est 
qu'il  y  avait  dérangement  dans  les  finances 
de  l'Etal  :  et  ainsi  de  toutes  les  grandes 
phases  sociales  qui  se  sont  déroulées  depuis 
quatre  mille  années.  jCertes,  il  y  a  loin  de 
cette  définition  de  l'esclave  dans  le  code 
romain,  non  si  vil  que  nul,  non  tàm  vilis 
quàm  nu/lus ,  à  ce  premier  article  du 
nôtre  :  Tous  les  Français  sont  é(jaux  aë^ 
vant  la  loi;  et  pour  arriver  du  premier 
texte  de  loi  au  se<;ond ,  il  a  fallu  plus  que 
le  hasard  :  il  y  aurait  stupidité  à  le  nier. 
La  marche  progressive  de  l'humanité 
est  donc  Un  de  ces  principes  qui  ôcquet*- 
ront  chaque  jour  un  nouveau  degré  d'évi- 
dence par  la  masse  de  faits  et  d'observa- 
tions historiques  qui  viendront  s'y  adjoin- 
dre 5  et  loin  que  ce  principe  puisse  infirmer 


en  rien  l'avenir  du  catholicisme,  il  servira 
au  contraire  à  l'établir  d'une  façon  plus 
solide  et  plus  nette,  comme  nous  espérons 
le  démontrer  d'une  manière  péremptoire. 
Avant,  laissons  parler  le  profond  et  élo- 
quent auteur  des  Idées  sur  la  'philosophie 
de  thisloire de  Ihumatiité^  Herder  :  «  L'his- 
toire, dans  son  commencement  comme 
dans  sa  fin,  est  le  spectacle  de  la  liberté  , 
la  protestation  du  genre  humain  contre  le 
monde  qui  l'enchaine  ,  le  triomphe  de 
l'infini  sur  le  fini ,  l'affranchissement  de 
l'esprit ,  le  règne  de  l'àme  :  le  jour  où  la 
liberté  manquerait  au  monde  serait  celui 
où  l'histoire  s'arrêterait.  Poussé  par  une 
main  invisible  ,  non-seulement  le  genre 
humain  a  brisé  le  sceau  de  l'univers  et 
tenté  une  carrière  inconnue  jusque-là  ; 
mais  il  triomphe  de  lui-même  ,  se  dérobe 
à  ses  propres  voies ,  et ,  changeant  inces- 
samment de  formes  et  d'idoles ,  chaque 
eftort  atteste  que  Punivers  l'embarrasse  et 
le  gêne.  En  vain  l'Orient ,  qui  s'endort  sur 
la  foi  de  ses  symboles,  croit-il  l'avoir  en- 
chaîné de  tant  de  mystérieuses  entraves; 
sur  le  rivage  opposé  s'élève  un  peuple  en- 
fant qui  se  fera  un  jouet  de  ses  énigmes, 
et  rétoulïera  à  son  réveil.  En  vain  la  per- 
sonnalité romaine  a-t-elle  tout  absorbé 
pour  tout  dévorer*,  au  milieu  du  silence 
de  l'empire,  est-ce  une  illusion  décevante  , 
un  leurre  poétique,  que  ce  bruit  sorti  des 
forêts  du  Nord,  et  qui  n'est  ni  le  frémisse- 
ment des  feuilles,  ni  le  cri  de  l'aigle,  ni  le 
mugissement  des  bêtes  sauvages?  Ainsi , 
captif  dans  les  bornes  du  monde,  l'infini 
s'agite  pour  en  sortir-,  et  l'humanité  qui  la 
recueilli ,  saisie  comme  d'un  vertige  ,  s'en 
va,  en  présence  de  l'univers  muet,  chemi- 
nant de  ruines  en  ruines,  sans  trouver  où 
s'arrêter.  C'est  un  voyageur  pressé,  plein 
d'ennui,  loin  de  ses  foyers  :  parti  de  l'Inde 
avant  le  jour,  à  peine  s'est-il  reposé  dans 
l'enceinte  de  Babylone ,  qu'il  brise  Baby- 
lone,  et,  restant  sans  abri ,  il  s'enfuit  chez 
les  Perses ,  cher  les  Mèdes  ,  dans  la  terre 
d'Egypte.  Un  siècle,  une  heure,  et  il  brise 
Palmire,  Ecbatane  et  Memphis  ,  et ,  tou- 
jours renversant  l'enceinte  qui  l'a  recueilli, 


LA  DOMINICALE.  5â7i 

il  quitte  les' Lydiens  pour  les  ^Hellènes ,|le^ 
Hellènes  pour  Etrusqii- s  ,  les  Etrusques 
pour  les  Romains  ,  les  Romains  pour  les 
Gètes,  lesGètes....  Mais  que  sais-je  ce  qui 
va  suivre  !  quelle  aveugle  précipitation  ! 
qui  le  presse?  Comment  ne  craint-il  pas  de 
défaillir  avant  l'arrivée?  Ah!  si  dans  l'an- 
tique épopée,  nous  suivons  de  mers  en 
mers  les  destinées  errantes  d'Ulysse  jusqu'à 
son  île  chérie,  qui  nous  dira  quand  fini- 
ront les  aventures  de  cet  étrange  voya- 
geur, et  quand  il  verra  de  loin  fumer  les 
toits    de  son  Ithaque  ? 

Ainsi  nous  touchons  aux  premières  li-. 
mites  de  l'histoire,  nous  quittons  les  phé- 
nomènes physiques,  pour  entrer  dans  le 
dédale  des  révolutions,  qui  marquent  la  vie 
de  l'humanité.  Adieu  ces  douces  et  paisi- 
bles retraites,  ce  repos  immuable  ,  cette 
fraîcheur  et  cette  innocence  dans  les  ta- 
bleaux I  l'air  que  nous  allons  respirer  est 
dévorant  ;  le  terrain  quç  nous  foulons  aux 
pieds  est  souillé  de  sang,  les  objets  y  va- 
cillent dans  une  éternelle  instabilité  :  où 
reposer  mes  yeux?  Le  moindre  grain  de 
sable  battu  des  vents  a  en  lui  plus  d'élé- 
mens  de  durée  que  la  fortune  de  Rome  ou 
de  Sparte. 

Dans  tel  réduit  solitaire,  je  connais  tel 
petit  ruisseau,  dont  le  doux  murmure,  le 
cours  sinueux  et  les  vivantes  harmonies 
surpassent  en  antiquité  les  souvenirs  de 
Nestor  et  les  annales  de  Babylone.  Aujour- 
d'hui, comme  aux  jours  de  Pline  et  de  Co- 
lumelle,  la  jacinthe  se  plaît  dans  les  Gau- 
les, la  pervenche  en  lUyrie,  la  marguerite 
sur  les  ruines  de  Numance  ,  et,  pendant 
qu'autour  d'elles  les  villes  ont  changé  de 
maîtres  et  de  nom,  que  plusieurs  sont  ren- 
trées dans  le  néant^.  que  les  civilisations  se 
sont  choquées  et  brisées,  leurs  paisibles  gé- 
nérations ont  traversé  les  âges,  et  se  sont 
succédé  l'une  à  l'autre  jusqu'à  nous,|fraîche5 
et  riantes,  comme  aux  jours  des  batailles. 

Cette  permanence  du  monde  matériel  ne 
doit-elle  donc  ici  qu'exciter  de  vains  re- 
grets? et  cette  masse  imposante  n'est-elle 
là  que  pour  mieux  faire  sentir  ce  qu'il  y  a 
d'éphémère  et  de  tumultueux  dans  la  suc- 


32^  LA   DOMINICALE. 

cession  des  civilisations?  à  Dieu  ne  plaise! 
Tout  au  contraire,  elle  se  réfléchit  dans  le 
système  entier  des  actions  humaines  et  les 
marques  d'un  profond  caractère  de  paix 
et  de  sérénité.  Quand  il  a  été  établi  que  les 
vicissitudes  de  l'histoire  ne  naissent  pas 
d'un  vain  caprice  des  volontés,  mais  qu'elles 
ont  leurs  fondemens  dans  les  entrailles  mê- 
mes de  l'univers,  qu'elles  en  sont  le  résultat 
le  plus  élevée  et  que  c'était  une  condition 
du  monde  que  nous  voyons^  de  faire  naî- 
tre à  telle  époque  telle  forme  de  civilisa- 
tion, tel  mouvement  de  progression  -,  que 
ces  divers  phénomènes  entrent  en  rapport 
avec  le  domaine  entier  de  la  nature  et  par- 
ticipent de  son  caractère  ,  ainsi  que  toute 
autre  espèce  de  production  terrestre^  les 
actions  humaines  se  présentent  alors 
comme  un  nouveau  règnC;,  qui  a  ses  har- 
monies, ses  contrastes,  et  sa  sphère  déter- 
minés. » 

Voilà  sous  quel  grand  aspect  Herder 
considère  l'histoire  de  l'humanité  ;  et  dans 
ces  sublimes  conceptions,  à  nul  des  génies 
qui  les  révèlent  ne  vient  l'idée  de  bannir 
Dieu  de  cet  immense  mouvement  social 
qui  s'accomplit  dans  la  succession  des  siè- 
cles. C'est  qu'en  efifet  il  faut  bien  le  voir  là 
où  il  se  montre*,  qui  s'avise  de  nier  le  soleil 
lorsqu'il  s'avance  comme  un  géant,  inon- 
dant l'univers  de  ses  flots  de  lumière? 

L'humanité  marche   donc   toujours  en 
avant,  voyageur  infatigable,   arrêté  quel- 
quefois dans  sa  course,  mais  secouant  bien- 
tôt la  poussière  où  il  a  roulé,  et  comme  le 
lion  terrassé,  s'élançant  avec  plus  d'impé- 
tuosité  qu'avant  sa  chute.  Et  cela  est  si 
vrai,  que   lorsque  la  civilisation  s'éteint 
chez  un  peuple  qui  la  résumait  dans  son 
actualité,  elle  va  frapper  à  la  porte  d'un 
autre  peuple  qui  devient  ainsi  le  déposi- 
taire du  feu  sacré,  pour  le  reléguer  à  un 
autre  qui  le  cédera  lui-même,  comme  ces 
torches   qui  passent  d'une  main  dans  une 
autre  main  dans  la  solitude  des  montagnes, 
jusqu'à  ce  que  le  cri  de  la  guerre,  dont  elles 
sont  le   signal,    retentisse  dans  toute   la 
contrée. 

Qu'on  ne  s'étonne  pas  ;  plus  l'horizon  des 


conceptions  humaines  s'agrandit  ,  plu 
belle  est  la  part  du  catholicisme  •,  car  peu 
de  science  éloigne  de  la  religion,  et  beau- 
coup y  ramène.  La  génération  présente 
démolit  pièce  par  pièce  tous  les  vieux  sys- 
tèmes, et  bat  en  brèche  toutes  les  théories 
qui  avaient  force  de  démonstrations.  Mais 
sur  ce  déblaiement  de  terrain  s'élève  peu  à 
peu  la  grande  figure  du  catholicisme,  en 
sorte  que  l'école  moderne  s'étonne,  en  son- 
dant la  profondeur  de  la  science,  d'y  re- 
trouver la  religion,  comme  l'antiquaire 
qui  fouille  la  lave  du  volcan  s'arrête  émer- 
veillé devant  les  édifices  conservés  des 
villes,  ensevelies  depuis  des  siècles,  dans 
l'antique  Italie.  Et  ceci  doit,  pour  nous, 
être  un  grand  sujet  de  triomphe;  car  la 
philosophie,  si  elle  ne  procède  pas  dans  ses 
méthodes  en  raison  inverse  du  Christia- 
nisme, ne  part  pas  du  Christianisme  non 
plus,  et  quand  elle  le  rencontre  et  qu'elle 
le  proclame,  c'sst  qu'elle  ne  peut  faire  au- 
trement, sans  se  donner  des  démentis  so- 
lennels. 

JVous  avons  laissé  de  côté  les  sociétés 
anciennes,  parce  que  cela  nous  eut  menés 
trop  loin,  quoique  l'histoire  t  la  main 
nous  eussions  pu  suivre  pas  à  pas  le  vieux 
monde,  s'affaissant  à  mesure  que  les  véri- 
tés diminuaient^  pour  arrivei;^à  un  état 
sans  nom,  à  une  époque  tellement  critique 
qu'il  allait  périr,  si  Dieu  n'eut  envoyé  son 
fils  pour  le  sauver.  Preuve  irréfragable 
sans  contredit,  que  ce  mouvement  de  pro- 
gression inhérent  à  l'humanité  n'aboutit 
pourtant,  en  définitive,  qu'à  l'abîme,  si  la 
main  divine  n'est  là  pour  le  diriger.  Et 
ceci  différencie  d'une  manière  tranchée  la 
théorie  catholique  de  la  théorie  philoso- 
phique. 

Celle-ci  accorde  tout  à  l'humanité,  et 
pour  elle  le  catholicisme  n'est  qu'un  acci- 
dent dans  la  série  des  âges,  on  qu'une  doc- 
trine favorable,  il  est  vrai,  au  développe- 
ment social,  mais  dont  il  aurait  pu  se  pas- 
ser. Pour  une  autre  classe  de  cette  école^ 
c'est  une  élaboration  de  l'intelligence,  une 
doctrine  nécessaire  dans  son  temps,  mais 
usée  aujourd'hui,  impuissante  qu'elle  es* 


tA   DOMINICALE. 


529 


à  guider  le  genre  humain  comme  autre- 
fois. Ce  principe,  spécieux  pour  les  fjens 
bornés  dans  la  discussion,  n'est  plus  qu'une 
extravagance  niaise  quand  vient  la  ques- 
tion de  savoir  ce  qu'on  y  substituera  j  et  le 
saint-simonisme,  qui ,  le  premier  s'est  mis 
à  l'œuvre,  a  vu  son  système  crouler,  battu 
aussi  bien  par  le  raisonnement  que  hué 
par  les  masses. 

Dans  la  théorie  chrétienne,  au  contraire, 
tout  s'explique,  s'enchaîne,  et  se  comprend 
d'une  façon  merveilleuse.  L'humanité  n'est 
plus  un  être   abstrait  et  de  raison  qui  va 
cheminant  au  hasard ,   sans  que  nulle  loi 
règle  sa  marche.   Le  Créateur,  qui   amis 
dans  l'homme  le  désir  indéfini  de  savoir , 
et  couséquemment  une  perfectibilité  indé- 
finie, s'emparant  de  l'homme  tout  entier  , 
le  guide  par  son  Ferhe,  dont  le  développe- 
ment est  la  plus  éminente  doctrine  sociale. 
A  la  lueur  de  ce  prodigieux  et  éclatant 
flambeau,  les  pages  de  l'histoire  se  dérou- 
lent graves  et  solennelles,  comme  la  vaste 
pensée  d'un  être  infini  ;  et  l'homme ,  tout 
déchu  qu'il  est,  vu  ainsi  dans  les  idées  di- 
vines ,    redevient  grand ,    redevient    im- 
mense, c  /mme  ces  restes  épars  de  colona- 
des  brisées  et  de  portiques  détruits  par  la 
main  du  temps,  qui,  dans  leurs  ruines  en- 
core, conservent  je  ne   sais  qu-elle  impo- 
sante majesté  qui  commande  l'admiration. 
En  résumant,  nous  aurions  donc  à  dire 
qu'acceptant  la  question  telle  qu'elle  nous 
est  présentée  par  l'école  moderne  ,  nous 
croyons  au  progrès  indéfini  de  l'humanité. 
Une  seconde  question  naît   de  celle-ci  ,  à 
savoir ,  comment  s'opère  ce  progrès  -,    et 
nous  démontrerons   dans  la  série  de  nos 
études  historiques  qu'il  s'opère  en  vertu  de 
la  loi  chrétienne,  d'où  nous  conclurons 
plus  tard,  avec  une  grande  force  de  logique, 
parce  qu'elle  sera   basée  sur   une  grande 
masse  de  faits,  que  le  catholicisme  est  à  tou- 
jours la  colonne  lumineuse  qui  brillera  en 
tête  de  la  société  marchant  vers  l'avenir. 
On  comprend   aisément  tout   ce  que  ces 
discussions  ont  d'actuel  et   les   abondans 
jets  de  lumière  qui  en  rejailliront  sur  la 
grandç  question  de  nos  destinées  futures. 


BIBLIOGRAPHIE.  —  §  IV. 

SOURCES      DU      DROIT      GANOK.    CONCOR* 

DATS.  BULLES.  INDULTS. 

A  notre  avis,  la  question    du  gallica- 
nisme et  de  l'ultramontanisme  n'a  pas  en- 
core été  véritablement ,  c'est-à-dire ,  com- 
plètement posée.  Les  difficultés  de  tout  cela 
tiennent  à  la  nature  des  pi'emières  relations 
qui  s'établirent  entre  l'Eglise  et  les  princes 
séculiers  -,  et  l'on  commence  à  s'apercevoir 
depuis  quelque  temps    qu'on    ne  sait  pas 
grand'chose  des  mille  ou  douze  cents  pre- 
mières années  de  l'histoire  moderne.  C'est 
surtout  par  l'histoire  qu'il  faut  aborder  le 
gallicanisme^   car,   selon   que   les   droits 
primitifs   du   gouvernement    des    peuples 
auront  été  possédés  par  les  rois  ou  par  l'E- 
glise, on  aura  tort  ou  raison  de  se  plain- 
dre de  l'immixtion  des  papes  dans  le  tem- 
porel des  Etats. Pour  voir  bien  clair  au  fond 
de  ces  questions  un  peu  obscures ,  il  faut  se 
rendre  compte  de  la  manière  dont  le  Chris- 
tianisme s'est  étendu  sur  les  peuples  5  cher- 
cher quelle  espèce  d'autorité  il  acquit  en 
se  répandant  j  si  c'est  lui  qui  céda  la  place 
aux  rois ,  ou  si  les  rois  la  lui  cédèrent  ;  en- 
fin, si  la  puissance  temporelle  qu'il  vint  à 
amasser,   était  de  sa  part  une  usurpation, 
ou  une  conséquence  toute  naturelle  de  son 
application  pariiii  les  hommes.  C'est  ainsi , 
selon  nous,  qu'il  faut  établir  la  question.' 
Si  l'on  néglige  la  marche  historique,  on 
retombe  dans  ces  mille  et  une  thèses  qui 
ont  été  soutenues  dans  les  écoles  de  France , 
depuis  le  treizième  siècle,  sur  les  libertés 
de  l'Eglise  gallicane  -,  thèses  sans  base,  sans 
portée ,  sans  but ,  parce    qu'elles  se  renfer- 
maient dans  les  termes  de  textes  législatifs , 
au  lieu  de  critiquer  ces  textes  eux-mêmes, 
de  chercher  leur  origine,  leur  cause,  leur 
signification.  Mais  un  pareil  travail  n'était 
pas  jusqu'ici  possible  -,  l'histoire  avait  mar- 
ché dans  l'obscurité  et  à  tâtons  ,  incapable 
de  rendre  compte  de  sa  marche.  D'aujour- 
d'hui seulement  elle  commence  à  se  com- 
prendre elle-même i  et  l'on  peut  4^re  que. 


530 


LA    DOMINICALE. 


sans  avoir  à  notre  aide  les  immenses  études 
des  {grands  ranonistes  du  seizième  et  du  dix- 
septième  siècle,  nous  sommes  néanmoins 
mieux  placés  pour  lever  l'une  des  plus  cé- 
lèbres difficultés  qui  se  soient  mêlées  à  la 
jurisprudence  ecclésiastique. 

C'est  donc ,  et  nous  prions  bien  qu'on 
remarque  ceci ,  non  point  pour  donner  dé- 
finitivement notre  avis  sur  le  gallica- 
nisme, mais  pour  ex})liquer  les  nombreux 
documens  qui  s'y  rapportent ,  que  nous 
allons  entrer  dans  quelques  détails  prélimi- 
naires. Il  nous  a  semblé  que  la  solution 
d'un  problème  quelconque  devait  se  faire 
précéder  de  toutes  les  données  sur  lesquelles 
il  repose,  afin  que  l'esprit  ne  soit  point 
subjugué  par  surprise,  et  que  la  pensée 
livre  d'elle-même  son  adhésion.  Nous  ré- 
pétons que  nous  faisons  de  l'histoire  et  non 
point  de  la  théologie,  et  que  les  points  que 
allons  moins  établir  qu'indiquer,  sont 
d'examen  ,   et  non  point  de  foi. 

En  dépouillant  notre  opinion  de  tous  les 
témoignages  dont  elle  s'environne  dans 
notre  esprit ,  nous  arriverions  à  dire  qu'a- 
vant le  treizième  siècle  ce  que  nous  appe- 
lons l'Etat  n'existait  pas  en  France.  Il  n'y 
avait  pas  cet  être  fictif,  cette  personne  po- 
litifiue,  au  nom  de  laquelle  les  lois  sont 
faiteset  imposées  à  tout  un  territoire  nommé 
royaume.  Au  lieu  d'un  Etat,  il  y  en  avait 
plus  de  vingt  mille  parfaitement  indépen- 
dant. Chaque  gentilhomme  propriétaire 
était  absolument  maître  et  seigneur  dans 
l'étendue  de  son  domaine,  ordonnant  ce 
qu'il  lui  plaisait ,  non  point  de  ses  vassaux, 
qui  ne  lui  étaient  soumis  qu'à  de  certaines 
conditions,  mais  de  ses  gens  et  serviteurs 
directs,  qui  lui  étaient  soumis  sans  con- 
ditions d'aucune  sorte.  Il  les  pouvait  à  son 
gré  donner  OU  vendre ,  sans  que  qui  que  ce 
fût,  baron,  comte,  marquis,  duc  ou  roi, 
y  trouvât  à  redire.  Les  historiens  qui  ont 
parlii  de  l'égalité  primitive  des  Francs ,  ont 
commis  l'incroyable  erreur  de  confondre 
les  vassaux  d'un  grand  ,  qui  étaient  soumis 
volontaires,  cVst-à-dre,  sur  le  même 
pied  que  le  grand  lui-môme,  avec  ses  ser- 
viteurs immédiats ,   8es  ouvriers  ,  ses  es- 


claves ,  qui  étaient  soumis  d'une  manière 
absolue. Tous  les gentilshommesduroyaume 
étaient  donc  hiérarchisés  volontairement 
entre  eux-,  ensuite  ils  avaient  directement 
sous  eux  des  hommes  qui  leur  apparte- 
naient, dans  toute  la  rigueur  étymologique 
du  mot,  et  sur  lesquels  ni  suzerain  ni 
roi  n'avaient  et  ne  pouvaient  avoir  au- 
cune autorité.  Charlemagne  pouvait  com- 
mander à  ses  comtes^  mais  il  n'avait  au- 
cun droit  sur  les  esclaves  de  ses  comtes  eux- 
mêmes.  La  royauté,  l'Etat  n'étaient  donc 
point  possibles,  puisque  la  plus  grande 
partie  des  habitans  était  la  propriété  di- 
recte de  certains  hommes,  et  que  le  roir 
n'avait  rien  de  commun  avec  les  esclave» 
et  les  serfs,  pas  plus  que  ceux-ci  n'en 
avaient  avec  le  roi.  L'esclave  et  le  serf  re- 
cevaient la  loi  du  mailre ,  et  non  du  gou- 
vernement ;  et  par  conséquent  il  n'y  avait 
pas,  comme  nous  disions,  cette  personne 
politique  fictive  qui  commande  à  tous,  au 
nom  du  même  précepte. 

Une  fois  ceci  posé^  nous  arriverions  à 
un  autre  fait  important  et  de  même  na- 
ture. Les  premières  corporations  de  moines 
qui  remplirent  l'Ocrideut ,  étaient  des  as- 
sociations de  laïques,  libres,  et  plus  ou 
moins  riches,  qui  mettaient  leur  fortune 
en  commun  dans  les  monastères,  et  qui  se 
réunissaient  pour  échapper  à  l'ennui  de 
cette  solitude  que  l'invasion  avait  faite 
dans  les  Gaules.  Lesévêchés,  les  cures  et 
les  monastères  se  trouvèrent  ainsi ,  un  peu 
plus  tard,  dotés  de  biens  immenses,  au 
même  titre  que  tous  les  a  utres  propriétaires  J 
les  abbés,  les  évêques  et  les  curés  se  trou- 
vèrent maîtres  de  leur  terre  et  de  leurs 
hommes ,  sans  que  personne  songeât  à  leur 
disputer  un  droit  qui  était  celui  de  tout 
homme  ayant  un  patrimoine.  De  même 
que  les  gentilshommes  s'étaienthiérarchieëd 
volontairement  pour  leur  mutuelle  défense, 
de  même  les  monastères ,  les  évêchés  et 
les  abbayes  s'étaient  choisi  des  prolec- 
teurs parmi  les  seigneurs  les  plus  puissans, 
et  même  leur  payaient  un  prix  convenu 
pour  le  soin  et  les  frais  de  ce  patronage  5 
du  reste ,  ies  propriétaires  ecclésiastiques , 


LA    DOMINICALE. 


S3^ 


à  part  les  conventions  ftîteé  avec  ces  sei- 
gneurs patrons  ,  étaient  parfaitement  libres 
et  maîtres  chez  eux ,  comme  tous  les  au- 
tres nobles,  sans  que  le  roi  ou  personne  au 
monde  s'avisât  de  se  mêler  de  leur  inté- 
rieur. 

Dans  cet  état  de  choses ,  qui  fut  celui  de 
l'Occident  jusque  vers  la  fin  du  dixième 
siècle ,  il  n'y  eut  pas  lieu ,  comme  on  le 
pense  bien,  à  créer  des  liberliéspourrÉolise 
gallicane,  indépendantes  des  coutumes  de 
l'Eglise  romaine;  car  la  royauté,  l'état, 
qui  auraient  pu  demander  et  faire  pré- 
valoir ces  prérogatives,  pour  être  maîtres 
chez  eux  et  ne  pas  dépendre  du  pape  ,  là 
royauté  ,  Tétat,  comme  nous  l'avons  en- 
tendu plus  tard,  n'existaient  pas  encore; 
et  avant  que  le  pouvoir  politique  se  sé- 
parât du  pouvoir  ecclésiastique,  il  lui  fal- 
lait naître  et  exister.  Mais  voici  comment 
les  choses  changèrent. 

Le  catholicisme  se  présentait  comme  une 
puissance  complète-,  il  était  propriétaire; 
il  était  politique  et  unitaire:  il  avait  un 
grand  corps  de  lois  civiles;   il   prévoyait 
tout  et  pourvoyait  à  tout.   Il  baptisait ,  il 
instruisait,  il  mariait,  il  gouvernait,   il 
protégeait.Il  avait  mêmecet  immense  avan- 
tage, qu'il  réunissait  toutes  les  lumières  et 
tous  les  dévouemens.   Naturellement    les 
hommes  libres  allaient  à  lui,  et  les  esclaves 
s'y  précipitaient.  Le   Christianisme  avait 
donc  une  immense  valeur  gouvernemen- 
tale, puisqu'il  défendait  tous  les  intérêts 
matériels  des  hommes,  et  que  seul  il  satis- 
faisait les  intérêts  moraux;   il  étreignaît  la 
société  tout  entière;  il  la  prenait  par  l'âme 
et  par  le  corps.  Ainsi,  par  sa  tendance  na- 
turelle, par  son  application  simple  et  im- 
médiate ,    le    catholicisme    se    présentaît 
comme  un  gouvernement,  et  en  remplis- 
sait toutes  les  conditions  :  gouvernement 
en  quelque  sorte  représentatif,  dont  les 
concilesétaient  les  réunions  parlementaires, 
dont  le  pape  était  le  roi  ;    gouvernement 
d'intelligence,  de   vertu,  de  liberté.  Une 
fois  ainsi  posé  ,  le  catholicisme  établit  des 
tribunaux,  des  notaires,  des  cours  d'appel; 
il  visa  à  se  régulariser  dans  toute  son  éten- 


due ,  et  il  alla  jusqu'à  créer  des  hôtelleries 
gratuites  et  des  passeports ,  pour  signifier 
que,  pourvu  qu'on  fut  muni  du  sceau  qui 
prouvait  qu'on  était  fds  de  la  grande  fa- 
mille, on  avait  également  droit  à  ses  se- 
cours et  à  sa  protection. 

Mais  tandis  qu'en  suivant  sa  pente  natu. 
relie, et  en  se  bornant  à  appliquer  sa  magni- 
fique législation,  l'Eglise  se  constituait  en 
gouvernement,  il  arrivaquela  royauté,elle 
aussi,  se  mitenmarche,  et  afficha  les  mêmes 
prétentions.  Par  suite  de  vicissitudes  et  de 
batailles,  dont  l'histoire  ne  peut  pas  entrer 
ici,  les  vassaux  ,  qui  étaient  maîtres  ab- 
solus de  leurs  gens,  serviteurs  et  esclaves, 
vinrent  à  leur  donner  la  liberté,  et  à  leur 
permettre  de  vivre  en  communauté  ou 
communes,  selon  des  lois  qu'ils  se  faisaient 
eux  -  mêmes.  Les  gentilshommes  ,  qui 
étaient  puissans  quand  ils  avaient  des  hom- 
mes en  propriété  ,  ne  furent  plus  rien  ,  ou 
furent  très-peu  de  chose,  quand  ces  hom- 
mes furent  libres .  La  grandeur  de  laroyauté 
s'en  augmenta  d'autant  au  contraire.  D'un 
côté,  tous  les  hommes  émancipés  et  libres 
devenaient  ses  sujets,  et  de  l'autre  les 
gentilshommes  abaissés  ne  lui  taisaient  pas 
obstacle.  La  maison  royale  s'éleva  donc  de 
siècle  en  siècle ,  au-dessus  des  châteaux  et 
des  tourelles;  au  lieu  de  commander  seu- 
lement à  qiielrpies  milices  de  feudataires, 
elle  commanda  à  des  millions  de  bourgeois; 
elle  se  sentit  à  l'aise  et  au  large  dans  cette 
France,  où  la  gentilhommerie  la  tenait 
serrée.  Après  avoir  fait  des  lois  pour  ses 
propres  esclaves ,  elle  en  fit  pour  les  es- 
claves devenus  libres  ;  elle  se  répandit  au 
loin,  elle  s'universalisa;  elle  se  constitua 
autorité  supérieure  et  irréfragable  ;  elle 
tendit  un  gouvernement  général  du  pays; 
elle  se  nomma  état ,  et  fit  la  loi  en  son  nom. 
Ce  fut  tandis  qu'elles  marchaient  égale- 
ment vers  le  gouvernement  des  peuples, 
que  la  royauté  et  l'Eglise  se  rencontrèrent. 
Ceci  eut  lieu  pendant  le  douzième  siècle. 
On  insista  vivement  de  part  et  d'autre  :  des 
évêques  pénétrés  de  leur  bon  droit  mon- 
trèrent un  admirable  courage;  il  y  en  eut 
même  qui  furent  martyrs.   L'assassinat  de 


352 


LA  vommcALE. 


saint  Thomas  de  Cantorbéry,  par  les  amis 
de  Henri  II,  fut  le  signal  de  la  résistance 
ouverte  que  la  royauté  prétendait  faire  au 
catholicisme.  Dès  ce  moment,  l'iiistoire  est 
pleine  des  conférences  que  les  rois  tiennent 
avec  les  papes.  L'Eglise,  qui  n'a  pour  glaive 
que  la  parole  sacrée ,  cède  peu  à  peu  le 
terrain  à  la  lourde  épée  des  chevaliers;  elle, 
qui  s'était  répandue  à  flots  du  pied  du  Ca- 
pitule jusqu'aux  extrémités  de  l'Europe  et 
du  monde,  commence  ce  mouvement  lent 
et  rétrograde  qui  devait  borner  son  auto- 
rité civile  et  politique,  presque  à  cet  exar- 
chat et  à  cette  Pentapole  qui  furent  le 
noyau  de  sa  puissance  primitive.  Voilà 
quelle  fut  l'origine  de  ces  accords ,  espèce 
de  diplomatie  ecclésiastique,  où  l'Eglise 
romaine,  qui  abandonne  aux  roislemonde 
après  l'avoir  civilisé,  stipule  ceux  de 
ses  anciens  droits  qu'elle  sacrifie,  et  ceux 
qu'elle  prétend  conserver.  Hélas  !  le  désin- 
téressement de  la  politique  romaine  est 
devenu  plus  grand  de  siècle  en  siècle;  les 
traités  se  sont  multipliés,  où  on  l'a  succes- 
sivement plus  maltraitée  et  plus  dépouillée. 
Commençons  à  énumérer  ces  compromis 
entre  les  rois  de  France  et  les  souverains 
pontifes,  eux  qui  s'étaient  si  long-temps 
compris  et  entr'aidés  ,  avant  de  devenir 
rivaux  sous  le  rapport  du  gouvernement 
des  peuples. 

Il  faut  bien  remarquer  que  ce  que  nous 
disons  de  cette  espèce  de  retraite  du  Chris- 
tianisme devant  les  rois  de  France,  est  ujae 
chose  universelle,  et  qui  s'est  opérée  dans 
tous  les  pays.  Il  y  a  eu  des  libertés  pour  les 
Églises  anglaise ,  allemande,  espagnole,  et 
des  Pays-Bas,  comme  il  y  en  a  eu  pour 
l'Eglise  gallicane-,  ce  qui  a  fait  que  les 
peuples  se  sont  canoniquement  divisés  en 
nations  qui  conservaient  le  gouvernement 
de  Rome,  et  en  nations  qui  le  modifiaient 
c'est-à-dire,  en  pays  d'obédience,  et  en  pays 
de  non-obédience.  Les  premiers  se  gouver- 
naient j)ar  le  droit  canonique  pur,  à  de  très- 
légères  exceptions  près*,  lesseconds,au  con- 
traire ne  conservaient  du  droit  canonique, 
qu'un  certain  nombre  de  principes,  déter- 
minés dans  les  pragmatiques  sanctions  et  les 


concordats  f  dont  nous  allons  esquisser 
l'histoire. 

Au  huitième  siècle  ,  Adrien  V^  envoya  à 
Charlemagne  la  collection  des  Canons 
faite  par  Denis  le  Petit  j  et  dans  la  lettre 
qui  accompagnait  ce  recueil,  le  pape  di- 
sait à  l'empereur  ces  paroles  remarquables: 
«  Ne  vous  écartez  jamais  de  cette  loi,  et 
observez  tout  ce  qu'elle  ordonne-,  a  lege 
nunquani  disccde,  hœc  ohservans  statuta. 
C'est  qu'alors  l'Église  était  glorieuse  et  puis- 
sante, et  elle  tendait  sans  rencontrer  en- 
core d'obstacles ,  à  cette  grande  monarchie 
dont  nous  parlions.  C'est  au  treizième  siè- 
cle que  la  puissance  civile  fit  ses  conditions 
pour  la  première  lois,  d'une  manière  ex- 
plicite et  solennelle ,  avec  la  puissance  re- 
ligieuse. Au  mois  de  mars  de  l'année 
1268 ,  le  roi  Louis  IX,  au  moment  de  par- 
tir pour  la  désastreuse  expédition  d'E- 
gypte, et  voulant  laissera  son  royaume  des 
règles  précises,  qui  fussent  applicables  à 
toutes  les  difficultés  nées  et  à  naître  entre 
son  gouvernement  et  celui  de  l'Eglise ,  pu- 
blia sa  célèbre  ordonnance  connue  sous  le 
nom  de  pragmatique  sanction. 

Cette  ordonnance  contient  six  articles, 
tous  empreints,  à  l'exception  du  dernier, 
d'une  grande  bienveillance  à  l'égard,  du 
pouvoir  spirituel  :  il  est  même  difficile 
d'y  trouver  cette  résistance  à  la  cour  de 
Rome,  que  les  préjugés  historiques  y  sup- 
posent. Les  cinq  premiers  articles  consa- 
crent la  juridiction  de  l'Église,  le  droit 
d'élection  ,  de  collation  ,  de  prévision 
et  de  déposition  des  prélatures ,  selon  qu'il 
en  était  ordonné  par  les  saints  conciles 
et  l'autorité  des  Pères.  Il  est  vrai  que  le 
dernier  est  une  sorte  de  négation  expresse 
et  violente  des  droits  anciens  et  très  natu- 
rels de  l'Eglise ,  de  recueillir  des  secours 
parmi  tous  ses  membres  de  tous  les  pays, 
et  de  France  comme  d'ailleurs.  Le  style  dans 
lequel  ce  dernier  paragraphe  est  rédigé , 
ne  ressemble  guère  à  celui  des  articles  qui 
précèdent;  il  a  même  un  caractère  de  ru- 
desse qui  lui  donne  l'air  du  libelle,  plutôt 
que  celui  de  la  loi.  A-t-il  été  interpolé? 
Cette  pragmatique  est-elle  réellement  celle 


LA   DOMINICALE J 


335 


de  St.-Louis?  Il  y  a  eu  des  opinions  pour 
et  contre  sur  ces  de.  x  difficultés.  Quant  à  la 
première ,  il  est  sur  qu'il  y  a  des  exem- 
plaires où  le  sixième  paragraphe  n'existe 
pas  :  cependant  nous  devons  dire  que  cette 
pragmatique  se  trouve  citée  tout  entière 
dans  les  articles  présentés  par  le  parlement 
à  Louis  XI ,  aux  Etats  assemblés  à  Tours , 
en  1483  j  et  dans  l'acte  d'appel  de  l'Uni- 
versité de  Paris  de  149 1« 

Cette  ordonnance  qui  réglait  ainsi  les  re- 
lations de  la  France  «t  de  l'Eglise  ,  fut  ob- 
servée jusqu'au  milieu  du  quinzième  siècle. 
Gaguin  fait  remarquer  que  la  translation 
du  siège  pontifical  à  Avignon  introduisit 
de  certaines  usurpations  de  pouvoir  de  la 
part  des  Papes.  Nous  croyons  que  Gaguin 
se  trompe,  et  que  si  la  puissance  ecclé- 
siastique paraissait  moins  tolérable  sous 
Charles  VII ,  cela  venait  de  ce  que  la  puis- 
sance politique  devenant  elle-même  plus 
étendue ,  elle  ne  pouvait  plus  souffrir  ni 
concurrence  ni  rivalité.  C'est  ainsi  qu'on 
verra  les  libertés  gallicanes  s'accroître 
à  proportion  que  le  pouvoir  civil  s'agran- 
dira. Charles  VII,  se  trouvant  donc  à  l'é- 
troit et  mal  à  l'aise  dans  sa  royauté  ,  as- 
sembla les  grands  à  Bourges,  le  7  juillet 
1438  5  ils  y  dressèrent  un  règlement  devenu 
célèbre,  sous  le  nom  de  pragmatique-sanc- 
tion ,  comme  celui  de  St.  -  Louis ,  mais 
incomparablement  plus  restrictif  des  an- 
ciens usages  de  l'Église.  Le  mémoire  fut 
envoyé  au  concile  de  Baie ,  alors  réuni  et 
en  discorde  avec  le  Pape  Eugène  IV.  Les 
Pères  du  concile  ,  pour  répondre  au  mé- 
moire des  grands  du  royaume ,  adressèrent 
plusieurs  décrets  approbatifs  de  cette  prag- 
matique de  Bourges;  et  le  règlement  et  les 
décrets  furent  enregistrés  au  parlement  de 
Paris  le  i3  juillet  1439,  sauf  deux  ou  trois 
dispositions  du  titre  cinq  et  du  titre  huit. 

La  pragmatique  de  Bourges  dépouillait 
si  violemment  et  si  complètement  l'Eglise, 
que  celle-ci  ne  put  point  l'accepter.  Le 
Pape  Léon  X  l'abolit  par  sa  bulle  du  mois 
de  décembre  i5i5.  François  P',  qui  était 
passé  en  Italie  pour  faire  valoir  les  anciens 
droits  de  la  maison  d'Anjou  sur  le  duché 


de  Milan,  et  voulant  s'entendre  avec  le 
Pape,  lui  fit  proposer  une  entrevue  à  Bo- 
logne :  elle  eut  lieu  le  11  décembre  i5i5. 
Le  roi  de  France  laissa  le  chancelier  Du- 
prat  pour  arrêter  les  bases  du  traité  avec 
deux  commissaires  du  Pape,  les  cardinaux 
d'Ancône  et  de  Santiquatro ,  et  les  conven- 
tions furent  conclues  et  signées  le  16  août 
i5i6,  et  insérées  dans  les  actes  du  concile 
de  Latran ,  comme  pour  acquérir  plus 
d'importance  et  de  sainteté.  Le  concordat 
de  Bologne  contient  à  peu  près  les  mêmes 
matières  que  la  pragmatique-sanction  de 
Bourges-,  mais  il  y  fut  fait  ,  comme  on 
pense,  de  très-notables  changemens.  Quel- 
ques lacunes  laissées  dans  ce  concordat , 
sur  les  matières  bènèficiales  ,  furent  rem- 
plies par  une  bulle  de  Léon  X,  du  mois 
d'octobre  de  la  même  année. 

Ces  accords  diplomatiques  de  la  puis- 
sance papale  qui  se  retirait  du  gouver- 
nement des  peuples,  avec  la  puissance 
séculière  qui  Tenvahissait  ,  avaient  pa- 
reillement eu  lieu  en  Allemagne  avant 
la  fin  du  siècle  précédent.  Il  avait  été  fait 
un  premier  concordat  germanique  ,  en 
1447  »  entre  Frédéric  III  et  le  pape  Nico- 
las V.  Une  institution  de  Clément  VII,  du 
mois  de  juillet  1 534,  une  bulle  de  Jules  III, 
du  mois  de  septembre  i554,  et  une  autre 
constitution  de  Grégoire  XIII,  du  mois  de 
novembre  1^67,  le  complétèrent  et  reten- 
dirent, comme  la  pragmatique  de  Bourges 
et  le  concordat  de  Bologne  avaient  com- 
plété et  étendu  la  primitive  ordonnance  de 
saint  Louis. 

Sur  ces  entrefaites,  s'assembla  le  concile 
de  Trente,  l'une  des  plus  célèbres  réunions 
de  l'Église,  qui  contint  vingt-cinq  sessions, 
depuis  le  i5  mars  i545  ,  sous  le  pontificat 
de  Paul  III,  jusqu'au  4  décembre  1664, 
sous  celui  de  Paul  IV.  Les  matières  be'néfi- 
ciales  qui  formaient  les  points  principaux 
par  lesquels  l'Église  touchait  les  princes 
séculiers,  y  furent  débattues  et  réglées 
comme  tant  d'autres.  Mais  ces  sortes  de 
documens  sont  aujourd'hui  sans  intérêt. 
Nous  ne  nous  arrêterons  pas  davantage  aux 
induits    de    Clément  IX   en   faveur   de 


3U 


LA   DOMINICALE. 


Louis  XIV ,  à  ceux  que  Louis  XV  obtint 
pour  la  Lorraine  ,  ni  à  tous  ceux  qui  se 
succédèrent,  jusqu'au  célèbre  édit  du  mois 
d'avril  1695,  concernant  la  juridiction 
ecclésiastique  :  nous  nous  contenterons  de 
signaler  la  dècldration  du  clergé  de  France, 
de  1682,  comme  un  document  important, 
auquel  se  ratlachenl  les  idées  fondamen- 
tales du  concordat  de  1801  j  et  qne  nous 
examinerons  de  plus  près,  quand  nous  en 
serons  à  détailler  les  dispositions  législa- 
tives qui  règlent  actuellement  les  rapports 
de  l'Etat  et  de  la  cour  de  Rome. 

A^ous  avons  énuméré  les  sources  du  droit 
canonique  en  général,  et  du  droit  ecclé- 
siastique reçu  en  exécutoire  en  France,  en 
particulier.  Nous  n'avons  prétendu  donner 
à  notre  travail  qu'une  valeur  bibliogra- 
phique. Nous  avons  indiqué  les  collections, 
sans  préjuger  en  rien  leurs  doctrines;  nous 
n'avons  eu  que  l'intention  de  faciliter  les 
éludes  du  droit  canonique  ,  élude  néces- 
saire encore  aujourd'hui  qu'un  grand 
nombre  de  ses  dispositions  sont  parmi  nous 
en  vigueur.  Exactitude  et  réserve  ,  ce  sont 
deux  points  c[ue  nous  nous  étions  promis 
d'atteindre  -,  Dieu  veuille  que  nous  y  soyons 
parvenus  ! 


LA  MADELEINE  (gravure). 

L'église  de  la  Madeleine  es«t  maintenant 
le  rendez-vous  de  tout  ce  que  la  population 
parisienne  renferme  d'artistes  et  de  curieux. 
Comme  l'un  de  nos  collaborateurs  prépare 
un  travail  sur  cet  objet,  nous  nous  con- 
tenterons aujourd'hui  de  dire  quelques 
mots  du  bas-relief,  dont  nous  donnons  la 
gravure  à  nos  abonnés  (1). 

Dès  1829,  vin;;l-six  concurrens  entrè- 
rent en  lice  pour  le  concours  ouvert  à  cet 
objet.  Presque  tous  avaient  un  mérite  réel, 


(l)  Cet  article  était  composé,  lorsqu'on  est  venu 
nous  annoncer  que  ,  par  su. te  d'un  accident ,  la 
çraNMire  ([ue  nous  nous  {)roposions  de  donner  ne 
peut  être  lerniinéeiwur  le  temps  voulu.  Nos  abou- 
lies Itt  recevront  dans  la  UvrivisQa  proglialae. 


et  l'approbation  du  plan  présenté  par 
M.  Lemaire,  jeune  sculpteur,  qui  avait 
fait  ses  preuves  à  Rome  et  depuis  son  r^-, 
tour ,  fut  accueillie  avec  faveur  dans  le 
monde  des  artistes. 

Depuis  ce  temps,  M.  Lemaire,  tout  en- 
tier à  son  œuvre ,  ne  cessa  d'étudier  son 
projet  sous  toutes  les  faces  ,  de  l'envi- 
sager dans  tous  ses  détails,  et  modeste 
autant  qu'habile,  il  eut  la  sagesse  de  re- 
chercher des  conseils  ,  et  l'excellent  esprit 
de  les  mettre  en  pratique.  { 

Dans  les  questions  d'art,  ce  n'est  pas 
seulement  le  mérite  de  l'exécution  qu'on 
cherche,  c'est  aussi  le  mérite  de  la  pensée. 
Et  c'est  même  chose  reconnue,  que ,  dans 
un  siècle  éclairé  comme  est  le  nôtre ,  la 
pensée  doit  l'emporter  sur  l'exécution  ma- 
térielle, non  que  cela  veuille  dire  que  le 
goût  se  contentât  de  la  médiocrité  dans 
l'exécution,  mais  parce  que  la  composir^ 
tion  est  le  domaine  du  génie  ,  et  l'exécur-» 
tion  celui  du  talent. 

Le  fronton  de  la  Madeleine  offrait  un 
vaste  champ  à  l'imagination;  car  le  prpr 
gramme  ne  spécifiait  rien  ,  et  tout  sujet, 
pourvu  qu^il  fût  une  pensée  religieuse, 
était  susceptible  d'être  admis.  Cefut  comme 
un  accord  tacite  entre  tous  les  concurrens 
de  faire  figurer  la  Madeleine,  dans  une 
composition  destinée  à  orner  le  fronton 
d'un  temple  qui  lui  était  dédié.  Les  uns 
considérèrent  leur  sujet  sous  un  rapport 
historique,  les  autres  le  prirent  d'une  ma- 
nière allégorique.  Et  au  nombre  de  ces 
derniers,  se  trouva  M.  Lemaire. 

Dans  son  beau  travail,  le  Christ,  debout 
sur  une  espèce  de  trône ,  accueille  avec 
bonté  la  Madeleine  agenouillée  àses  pieds. 
A  sa  gauche ,  un  ange  repousse  les  vices 
personnifiés  qui  fuient  derrière  la  nouvelle 
convertie.  A  droite,  c'est  l'ange  de  la  ré- 
surrection et  les  vertus  chrétiennes  qui 
s'approchent,  la  Candeur,  la  Foi  et  l'Es- 
pérance. Derrière  elles,  la  Charité  est  as- 
sise avec  lesenfans  qu'elle  allaite.  A  l'angle 
de  ce  côté,  un  ange  réveille  une  âme  juste 
personnifiée,  et  à  l'angle  du  côté  opposé, 


LA    DOMINICALE. 


OÛO 


un  démon  précipite  dans  les  flammes  une 
âme  impie,  également  personnifiée. 

A  quelques  légers  défauts  près^  il  y  a 
dans  cette  composition  une  exécution  des 
plus  remarquables.  L'allégorie  est  claire  et 
facile  à  saisir*,  la  pensée  large,  bien  sentie 
et  bien  rendue.  La  figure  principale  ,  celle 
du  Christ ,  est  admirable  par  sa  pose  et 
par  la  beauté  de  la  tête.  La  Madeleine, 
dans  l'attitude  de  la  douleur ,  mais  aussi 
de  l'espérance,  rappelle  la  Madeleine  de 
Canova  -,  on  admire  encore  le  groupe  de  la 
Gaudeur,  de  la  Foi  et  de  l'Espérance  ,  qui 
nous  a  paru  irréprochable.  Ces  figures  ont 
de  seize  à  dix-huit  pieds  de  hauteur. 

En  somme,  nous  ne  pouvons  qu'applau- 
dir au  talent  de  M.  Lemaire,  et  joindre 
nos  éloges  à  tous  ceux  que  recueille  le 
jeune  sculpteur. 

M.  Lemaire  avait  déjà  fait  preuve  de  son 
aptitude  aux  compositions  colossales,  il  y 
a  quelques  années  ,  par  un  combat  de 
géans  de  huit  à  dix  pieds.  Il  y  a  de  la  poé- 
sie dans  cet  artiste,  et  un  brillant  avenir. 
Sa  belle  composition  de  la  Madeleine  le 
place  déjà  bien  haut  parmi  les  sculpteurs 
de  notre  époque.  Il  est  beau  de  commencer 
sa  carrière  dans  le  noble  et  fécond  champ 
du  catholicisme-,  car  c'est  là  la  véritable 
source  des  inspirations  sublimes  et  des 
oeuvres  qui  durent. 


OUVERTURE 

DES  COWrÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 

Ainsi  que  Mgr.  l'archevêque  l'avait 
annoncé  dans  son  mandement,  l'ouverture 
des  conférences  quadragésimales  a  eu  lieu^ 
dans  la  métropole,  dimanche  dernier.  Ja- 
mais peut-être  plus  grande  foule  ne  s'était 
pressée  dans  la  vieille  basilique.  Long- 
temps avant  l'heure  marquée ,  l'enceinte 
réservée  dans  la  nef  était  remplie,  et  tout 
autour  c'étaient  encore  des  masses  d'audi- 
teurs qui  circulaient,  cherchant  l'endroit 
le  plus  favorable  au  développement  de  la 
■voix  5  la  foule  s'était  portée  jusque  dans 


les  galeries  en  face  de  la  chaire.  Au  milieu 
de  cet  auditoire,  composé  de  jeunes  gens, 
de  littérateurs,   d'artistes,   et  de  l'élite  de 
la  société  parisienne,  se  trouvait  un  clerpé 
nombreux,  dans  lequel  nous  avons  reconnu 
MM.  les  évêques  de  Meaux  et  de  Langres. 
A  l'approche  de  l'heure  indiquée,  une  cer- 
taine inquiétude  se  refnarquait  sur  tous  les 
visages  ;   car  le  bruit  venait  de  se  répandre 
que   monseigneur,    gravement  indisposé  , 
ne  ferait  pas  le  discours  d'ouverture.  Peu 
d'instans  après,  monseigneur  est  monté  en 
chaire  ,   à  peine  rétabli  de  son  indisposi- 
tion ,   et  paraissant  souffrir  encore  beau- 
coup.  C'est   donc  avec  une  voix  à  demi 
éteinte  qu'il  a  commencé  ;   et  si  l'immense 
auditoire  n'entendait  le  pieux  prélat  qu'a- 
vec un  certain  mal  aise ,  il  paraissait  aussi 
vivement  touché  des  efforts  qu'inspirait  la 
charité  au  zélé  pontife. 

«  En  proie  à  de  vives  douleurs  et  à  de 
cuisans  soucis,  a  dit  le  prélat  en  commen- 
çant j  il  nous  a  été  bien  cruel  d'interrompre 
un  travail  que  nous  avions  commencé  sur 
l'importance,  la  nécessité  et  les  avantages 
de  la  connaissance  de  la  religion  ,  travail 
que  notre  devoir  et  notre  affection  nous 
rendaient  également  doux.  Jusqu'au  mo- 
ment d'arriver  au  milieu  de  vous,  nous 
avons  craint  de  nous  voir  forcé  d'emprun- 
ter le  secours  d'une  voix  étrangère;  les 
efforts  ne  nous  ont  pomt  coulé,  pour  ré- 
pondre à  votre  empressement.  Il  nous  reste 
le  regret  d«  n'avoir  pu  nous  occuper  de 
l'importante  question  que  nous  nous  étions 
proposée  :  savoir,  la  nécessité  et  les  avan- 
tages de  l'étude  de  la  religion  ,  de  la  reli- 
gion seule  vraie,  divine,  universelle,  im- 
périssable. » 

Ici  le  prélat,  s'arrêtant  sur  l'un  des  carac- 
tères de  cette  religion ,  la  perpétuité,  nous 
a  montré  les  empires  s'écroulant,  les  ins- 
titutions les  plus  f  >rtes  et  les  plus  sagement 
combinées ,  abattues  par  le  temps ,  les  gé- 
nies les  plus  remarquables  ne  laissant  sou- 
vent qu'un  nom  qui  surnage  quelque  temps, 
sur  les  abiiuts  de  l'oubli,  pour  s'y  perdre 
plus  tard  ;  puis  nous  avons  salué  avec  l'o- 
rateur la  grande  figure  du  catholicisme  qui 


336 


LA   DOIMICALE. 


s'élève ,  impérissable  au-dessus  de  tout  ce 
néant  de  la  terre,  et  qui  brille  aussi  bien 
à  l'aurore  d'un  peuple  qu'au  moment  où 
l'étoile  de  ce  peuple,  à  son  déclin,  ne 
jette  plus  qu'une  lueur  mourante.  C'est  que 
la  religion  a  pour  fondement  une  pierre 
immuable ,  indestructible],  Jésus-Christ  : 
Fundamentum  aliud  nemo  polest  ponere, 
nisi  quod  posilum  est,  qiiod  est  Christus 
Jésus. 

JXous  avons  été  vivement  frappés  du 
riche  développement  qu'adonné  l'éloquent 
orateur  de  ce  passage  de  la  première  épître 
aux  Coriullii<ns  où  ,  saint  Paul  compare 
l'œuvre  du  salut  à  un  grand  édifice,  dont 
Jésus-Christ  est  la  pierre  fondamentale. 
D'un  bout  des-  saintes  Ecritures  à  l'autre  , 
c'est  Jésus-Christ  que  nous  voyons  revenir 
sans  cesse  dans  les  élans  inspirés  des  pro- 
phètes ,  aussi  bien  que  dans  l'histoire  des 
patriarches.  Ceux-ci  en  ont  été  les  figurer, 
et  les  autres,  dans  la  succession  des  âges, 
ont  annoncé  sa  venue.  Le  sublime  L-aïe  et 
le  rustique  Amos  ,  en  ont  parlé  comme  les 
évangélistes.  Pas  un  son  n'a  frémi  sur  la 
harpe  de  David  ,  qui  n'ait  résonné  le  nom 
du  Messie  -,  pas  un  juif  fidèle  qui  ne  Tait 
désiré-,  et  cinquante  siècles  tour  à  tour  se 
sont  transmis  cet  espoir. 

Tout  cela  a  été  présenté  avec  une  grande 
hauteur  de  vues ,  une  nombreuse  et  bril- 
lante diction.  Mais  il  serait  difficile  de 
rendre  l'émotion  qu'a  produite  cette  cha- 
leureuse prière ,  dans  laquelle  Mgr.  l'Ar- 
chevêque ,  reportant  ses  regards  sur  le 
passé  ,  sur  son  entrée  à  la  métropole  ,  et 
sur  les  misères  qui  devaient  traverser  sa 
vie ,  a  appelé  sur  cette  œuvre  les  bénédic- 
tions du  ciel. 

«  0  Dieu  !  s'est  -  il  écrié  ,  ô  Dieu  le 
Père  de  Notre-Seigneur  Jésus,  soyez  béni 
de  ce  que  vous  avez  enfin  donné  auxjours 
de  mon  épiscopat  ces  momens  tant  désirés! 
Oh!  vous  savez.  Seigneur,  combien  de 
fois ,  dans  le  secret  de  votre  présence ,  j'ai 
sollicité  de  votre  miséricorde  ces  inslans 
de  salut  pour  cette  portion  de  mon  trou- 
peau ,  et  vous  savez  aussi  si  les  sacrifices 
m'eussent  fait  hésiter  pour  hâter  l'objet  de 


ma  demande ."  pour  que  tout  ce  peuple 
connut  et  adorât  votre  fils  Jésus-Christ.  Je 
n'ai  pas  oublié,  ô  mon  Dieu!  ce  jour  solen- 
nel, où,  pour  la  première  fois,  je  i  emplissais 
dans  cette  basilique  les  augustes  fonctions 
de  mon  ministère ,  non  plus  que  ces  pa- 
roles que  votre  Eglise  me  répétait  de  votre 
part  :  Ostendain  illi  quanta  oporteat  eutn 
pro  nomine  meopati.  Je  ne  reculai  point 
devant  cette  vocation.  Maisj  ô  mon  Dieu! 
je  ne  compte  pour  rien  les  tourmentes  der- 
nièresj  j'en  solliciterai  même  de  plus  fortes, 
pourvu  que  tout  mon  troupeau  connaisse , 
aime  e«t  adore  Notre-Seigneur  Jésus-Christ. 
Bénissez  à  ce  dessein  cette  portion  intéres- 
sante de  votre  héritage  ,  qui  se  presse  en 
si  grand  nombre  autour  de  cette  chaire  de 
vérité  ',  bénissez  cette  capitale  immense 
dont  je  suis  le  pasteur  j  bénissez  ceux  qui 
vous  y  connaissent ,  et  surtout  que  vos  bé- 
nédictions atteignent  ceux  qui  outragent 
votre  Christ.  Bénissez  la  France,  bénissez 
votre  Eglise,  afin  que  tous  nous  allions 
rapporter  au  pied  de  votre  trône  les  effets 
de  ces  bénédictions  que  je  sollicite  en  ce 
moment ,  de  votre  miséricorde  infinie.  » 

L'ouverture  de  ces  conférences  promet 
des  fruits  abondans,  et  les  vœux  du  pieux 
Prélat  seront  remplis ,  nous  en  avons  la 
confiance.  JVous  ne  pouvons  qu'énoncer  les 
sujets  de  ces  instructions  religieuses.  Il  y 
en  aura  huit  :  la  première  considérera 
Jésus-Christ  comme  lumière  du  monde; 
la  deuxième  ,  comme  le  maître  ,  le  précep- 
teur du  ilionde;  la  troisième,  comme  mo- 
dèle du  monde  par  ses  actions;  la  qua- 
trième ,  traitera  de  la  personne  divine  de 
Jésus-Christ;  la  cinquième,  de  ses  mi- 
racles; la  sixième,  de  samort;  la  septième, 
de  son  triomphe ,  sa  résurrection  ;  et  enfin 
la  huitième  ,  de  la  supériorité  et  de  l'excel- 
lence de  sa  législation. 

Voici  ce  qu'ont  dit  sur  la  réunion  de 
Notre-Dame,  les  feuilles  les  plus  irréli- 
gieuses de  la  capitale. 

Le  Conslitutionnel.  —  «  Ainsi  que  Mon- 
seigneur l'Archevêque  de  Paris  Pavait  an- 
noncé par  son   dernier  mandement ,  il  est 
venu  aujourd'hui  aune  heure,  quoique 
SuppUrncni. 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU   25    FÉVRIER.  337 


paraissant  beaucoup  souffrir,  ouvrir  à 
Notre-Dame  les  conférences  quadragësi- 
males,  qui  auront  lieu  tous  les  dimanches 
du  Carême,  à  la  même  heure.  Une  foule 
considérable  remplissait  la  cathédrale; 
beaucoup  d'hommes  de  lettres,  d'artistes, 
d'e'lèves  de  toutes  les  écoles ,  y  assistaient, 
dans  une  enceinte  exclusivement  réservée 
aux  hommes.  » 

Le  National.  —  «  Une  foule  considé- 
rable remplissait  la  cathédrale,  et  a  écouté 
les  paroles  de  Monseigneur  l'Archevêque 
ayec  le  plus  grand  recueillement  j  beaucoup 
d'hommes  de  lettres,  d'artistes,  d'élèves 
des  écoles  y  assistaient ,  dans  une  enceinte 
réservée  pour  les  hommes  au  pied  de  la 
chaire.  Tout  paraît  annoncer  que  les  con- 
férences suivantes  ne  seront  pas  moins 
suivies.  » 


L'HOMME  CONNU  PAR  LA  RÉVÉLATION. 

Considéré  dans  sa  nature,  dans  ses  rap- 
ports etdansses  destinées-,  par  M.  L'abbé 
Frère. 

(Deuxième  article.) 

Nous  nous  sommes  attachés,  dans  un 
article  précédent,  à  bien  saisir  la  pensée 
qui  domine  dans  les  leçons  de  M.  l'abbé 
Frère ,  et  à  faire  ressortir  tout  ce  qu'elles 
ont  d'actuel ,   d'applicable  au  scepticisme 
de  notre  époque.  Nous  en  avons  indiqué  le 
but  et  exposé  le  plan  général;  puis,  dans 
une  esquisse  rapide,  nous  avons  analysé 
les  riches  développemens  qu'elles  renfer- 
ment sur  l'état  originel  de  l'homme,  offrant 
à    l'admiration   de    nos   lecteurs  la  pro- 
fondeur de  vues ,  l'exactitude  scientifique, 
l'élévation  de  pensées, etla  force  d'élocution, 
qui  distinguent  cette  œuvre  remarquable. 
Aujourd'hui  ce  n'est  plus  le  ravissant  ta- 
bleau  de  l'homme  dans  sa  pureté  et   sa 
grandeur  native,   que  le  professeur  pré- 
sente à  nos  yeux.  Un  autre  spectacle  appelle 
notre  attention,  spectacle  de  misère,   de 
dégradation  et  de  servitude.  Placé  en  tête 
de  la  création ,  qu'il  embrasse  par  sa  pensée, 
6t  qu'il  enchaîne  à  ses  volontés ,  parce  que 


Dieu  l'en  a  déclaré  roi,  l'homme  aspire 
encore  à  étendre  son  empire.  La   dépen- 
dance le  fatigue  ;  il  veut  ne  relever  que  de 
lui-même,   et,  trompé  par  un  esprit  re- 
belle, il  viole  la  loi  de  son  Créateur,  afin 
d'être  Dieu  lui  -  même.  Erilis  siciit  DU. 
Dès-lors  un  abîme  affreux  s'ouvre  sous 
ses  pas ,   et  le  mal  qui  le  frappe  dans  tout 
son  être,   embrasse  sa  postérité,  dont  la 
volonté  avait  été  renfermée  dans  la  sienne. 
«  Voyez,  s'écrie  le  professeur ,  voyez  dans 
»  notre  société    ce  grand  coupable   qui  a 
»  révolté  la  nature  par  quelqu'une  de  ces 
»  abominations  profondes  qui  en  perver- 
»  tissent  les  lois  ;  et  l'homme,  déchu  parmi 
»  les  hommes  dégradés  eux-mêmes ,  tombe- 
»  si  bas  ,  que  l'opinion ,   cette  souveraine 
»  du  monde ,  l'a  conspué  de  toutes  parts , 
»  flétri ,    enseveli  dans  l'opprobre  ;    et  le 
»  voilà,  ce  rebut  de  la  terre,  livré  à  l'igno- 
))  minie  aux  yeux  de  toute  l'humanité,  que 
»  son  action  rabaisse!    tout  son  sang  est 
»  devenu  comme  empoisonné!  malheur  à 
))  qui  s'y  mêle  !   malheur  à  qui  en  sort  ! 
»  Il  est  marqué  au  front  comme  la  posté- 
»  rite  du  fratricide  Caïn.  Vous  voyez  la 
»  séquestration  de  cette  race,  l'exil  moral 
)>  qui  l'éloigné  cruellement  de  toutes  les 
»  relations  sociales  ,  et  encore  plus  de  tous 
))  les  coeurs  qui  en  redoutent  la  contagion  î 
))  Son  seul  aspect  repousse:  on  le  montre  , 
»  on  le  fuit,  et  cette  exécration  publique 
»  est  invariable,  tant  que  dure  la  mémoire 
»  des  hommes  qui  l'ont  conçue.  Eh  bien! 
»  en  Dieu  il  n'y  a  pas  autre  chose.  Les  prin- 
))  cipes  de  proscription  sont  les  mêmes  ; 
»  mais  la  mesure  est  plus  immense ,  parce 
»  que  Dieu  est  éternel,   et  qu'en  lui  tout 
»  sentiment  est  relatif  à  l'immutabilité  de 
»  son  être.  L'homme,  qui  est  borné,  pros- 
»  crit  donc  temporairement,  car  le  temps 
)>  est  sa  mesure.  Mais  Dieu  reste,  et  ce  qu'il 
»  maudit  est  maudit,  et  le  sang  du  pre- 
»  mier  coupable  ne  coule  dans  ses  généra- 
»  tions  que  pour  les  vicier ,  en  leur  com- 
»  muniquant  à  la  fois  la  vie  et  la  mort.  » 
De  hautes    considérations   métaphysiques 
viennent  confirmer  ce  dogme  de  la  trans- 
mission du  péché. 


^8 


LA    DOMINICALE. 


M.  Frère  expose  ensuite  les  effets  produits 
par  la  faute  du  premier  homme,  à  savoir  : 
ses  rapports  brisés,  sa  nature  altérée  ,  ses 
destinées  changées. 

Quels  étaient  les  rapports  de  l'homme 
primitif?  i\ous  les  avons  constatés.  Le  plus 
sublime  de  tous  était  son  union  avec 
Dieu.  Il  Ta  détruite, en  cessant  de  remonter 
à  la  source  d'où  il  avait  tout  reçu,  pour  se 
complaire  en  lui-même.  Cette  séparation, 
triste  fruit  de  l'orgueil ,  a  fait  pâlir  la  lu- 
mière de  son  intelligence,  et  voilà  la  source 
des  illusions  et  des  erreurs  dont  il  a  été  le 
jouet,  depuis  l'adoration  de  la  brute  jus- 
qu'aux sèches  et  désolantes  conceptions  de 
l'athéisme,  depuis  les  utopies  du  philosophe 
jusqu'aux  rêveries  des  poètes.  «  Car  c'est 
))  chez  les  poètes  surtout  que  régnent  les 
»  ombres  de  la  mort.  Insensés  qui  cher- 
»  chèrent  la  théologie  dans  leurs  imagina- 
»  tions  et  le  délire  de  leurs  cerveaux  exal- 
»  tés...  Les  oracles  de  Rome  et  de  la  Grèce 
»  trouvèrent  des  dieux  sur  chaque  portion 
»  du  sol  :  c'était  la  terre  qui  déifiait  la 
»  terre,  le  limon  qui  disait  de  lui-même  -je 
»  suis  Dieu  Jït\^iQ,  mais  nécessaire  enfante- 
)»  ment  d'un  ténébreux  orgueil,  dontlesobs- 
»  curités  furent  embellies  par  tous  les  char- 
»  mes  de  la  pensée,  dans  l'effervescence  de 
»  l'invention-,  nuit  qui  parut  délicieuse  par 
»  la  beauté  de  ses  fêtes  et  le  luxe  de  ses  feux 
»  empruntés  ,  mais  nuit  lamentable,  et  qui 
»  dure  encore  en  dehors  des  clartés  chré- 
»  tiennes ,  parmi  ces  idolâtres  modernes, 
»  dont  l'esprit  est  sans  règle  parce  que  leur 
))  cœur  est  sans  vertu.  » 

De  l'union  avec  Dieu  résultait  aussi  la 
droiture  de  la  volonté.  Mais  lorsque  le 
péché  eut  couvert  l'esprit  de  ses  ténèbres, 
le  cœur  a  cessé  de  posséder  la  sagesse.  La 
lumière  qui  montrait  la  loi  s'est  affaiblie  , 
la  règle  a  perdu  son  évidence ,  et  les  dé- 
sirs n'ont  plus  connu  de  frein.  Dès-lors  la 
vie  de  l'homme  a  cessé  d'être  pure  et  cé- 
leste. Courbé  vers  la  terre  ,  asservi  par  les 
penchans,  il  a  vécu  de  la  vie  du  corps, 
comme  la  brute,  vie  matérielle  et  animale, 
au  sein  de  laquelle  il  n'a  trouvé  que  la 
corruption  et  l'esclavage. 


Dans  l'état  primitif,  le  corps  obéissait 
aux  commandemens  de  l'âme  5  aujourd'hui 
il  se  révolte  contre  elle,  et  l'entraîne  dans 
ses  propres  voies ,  parce  que  celle-ci ,  pri- 
vée des  lumières  nécessaires  n'a  plus  assez 
de  sagesse  ni  de  force  par  elle-même,  pour 
exercerson  empire.  Dans  cet  état  de  dépen- 
dance et  d'abrutissement  ,  reine  déchue  et 
dégradée  ,  elle  se  livre  à  tous  les  excès.  «  Il 
»  suffit  que  les  sens,  devenus  ses  maîtres, 
»  s'y  complaisent ,  et  cette  malheureuse 
»  marche  avec  eux,  guidant  elle-même  de 
»  sa  pensée  les  tyrans  qui  la  lui  suggèrent^ 
»  compliquant ,  raffinant  tous  leurs  vices 
»  par  les  complots  de  sa  sagesse  dégénérée.  ?> 

De  là  toutes  les  peines  morales.  Le  bon- 
heur, la  paix  et  la  joie  se  sont  enfuis  j  le 
trouble ,  la  confusion  ^  l'ennui  et  le  dégoût 
ont  pris  leur  place.  Le  pouvoir  du  démon 
sur  l'âme  et  sur  le  corps  n'a  pas  non  plus 
d'autre  origine. 

Ce  qui  précède  s'applique  à  l'indivu; 
toutefois  les  suites  du  péché  sesont  étendues 
à  la  société  ,  en  détruisant  l'union  qui  la 
constitue.  Plus  d'unité  de  doctrine,  chaque 
intelligence  étant  devenue  à  elle-même  sa 
règle  et  sa  loi;  plus  d'unité  de  sentimens, 
le  cœur  se  guidant  d'après  les  aberrations 
de  l'esprit;  plus  d'unité  de  fin,  chacun 
rapportant  tout  à  soi  et  se  constituant 
centre  de  la  création.  Les  vertus  sociales 
ont  été  remplacéespar  l'amour  d'une  gloire 
éphémère  -,  les  vertus  privées  ,  par  l'intérêt 
et  par  l'égoïsme. 

En  brisant  les  rapports  de  l'homme,  le 
péché  n'a  pas  respecté  sa  nature. Dieu  avait 
fait  l'âme  à  son  image  :  cette  image  a  été 
effacée  ,•  Dieu  l'avait  créée  à  sa  ressenv- 
blance,  et  cette  ressemblance  a  été  détruite. 
Le  corps  a  vu  le  désordre  s'introduire  dans 
ses  organes.  Tantôt  l'absence  de  développe- 
ment, tantôt  un  développement  excessif  les 
ont  éloignés  de  leur  état  normal  et  pri- 
mitif. Les  maladies  et  les  souffrances  phy- 
siques en  ont  été  la  suite. 

Enfin,  il  ne  resterait  plus  à  l'homme  que 
ses  destinées  :  elles  ont  subi  la  loi  commune. 

Sa  prévarication  a  creusé  sa  tombe,  et  à 
la  mort,  dans  le  temps,  est  venue  se  joindre 


LA    DOMINICALE. 


359 


cette  autre  mort,  dont  la  durée  a  pour 
mesure  l'éternité.  Telles  sont  les  considé- 
rations de  M.  Frère  sur  l'homme  dégradé. 
Nous  nous  sommes  abstenus  de  reproduire 
les  éloges  que  nous  lui  avons  donnés  dans 
notre  premier  article  j  ce  n'est  pas  cepen- 
dant qu'il  'ait  cessé  de  les  mériterj  mais  il 
nous  suffira  de  répéter  ici  que  pour  ceux 
qui  ont  lu  les  développemens  dont  nous  ne 
donnons  qu'un  léger  aperçu ,  l'afiluence  des 
auditeurs  qui  courent  se  ranger  autour  du 
professeur  n'a  rien  qui  doive  surprendre. 
Son  beau  talent  le  rend  digne  d'être  l'in- 
terprète de  Dieu   auprès  de  son  siècle.  Si 
parfois  on  est  tenté  de   lui  demander  un 
ton  plus  soutenu  ,  il  faut  se  souvenir  que 
des  leçons   ne  sont   pas     un    ouvrage   et 
qu'elles  se  prêtent  toujours  à  un  certain 
abandon  qui,  loin  d'être  un  défaut,  n'est 
peut-être  qu'un  charme  de  plus. 

Nous  arrivons  à  l'examen  de  l'homme 
régénéré.  Après  avoir  exposé  le  dessein  gé- 
néral   des  Écritures  et  la  manière  de  les 
entendre,  le  professeur  traite    de   Jésus- 
Christ,  de  sa  nature,  de  son  existence,  des 
preuves  de  sa  divinité  et  de  son  action  sur 
les  hommes.  Les  détails  dans  lesquels  nous 
sommes  entrés  sur  la  condition  primitive 
et  sur  la  dégradation  de  l'humanité,  doi- 
vent suffire  pour  faire  connaître  la  marche 
qu'il  suit  dans  cette  troisième  partie.  Il  se 
sert  des  mêmes  divisions  et  montre  l'action 
réparatrice  du  Rédempteur  sur  tout  ce  que 
le  péché  avait  altéré,  dénaturé.  Nous  re- 
gardons les  leçons   consacrées  à  ce  sujet, 
comme   dignes  des  précédentes  sous  plus 
d'un  rapport-  mais,  s'il   faut  dire  notre 
pensée  tout  entière,  elles  étaient  suscepti- 
bles d'un  plus  grand  développement.  La 
matière   est  immense:  pourquoi  donc  ne 
pas  donner  au  travail  dont  elle  est  l'objet 
une  étendue  au  moins  en  rapport  avec  les 
deux  premières  parties  du  cours?  C'est, 
nous  n'en  doutons  pas,  la  courte  durée  du 
temps  accordé  pour  ces  leçons  qui  a  forcé 
M.  Frère  à  se  resserrer  dans  des  limites 
étroites.Mais,  quelle  qu'en  soit  la  cause,  c'est 
un  défaut  que  nous  signalons  avec  peine. 
Ajoutons    que  cette  nécessité  de   rassem- 


bler dans  un  cadre  rétréci  une  foule  d'idées • 
a  comprimé  l'élan  chaleureux  du   profes-. 
seur,    et    que    son   élévation  est  devenue 
moins  animée^  ses  mouvemens  moins  élo- 
quens.  Il  ne  s'agit  ici    que  d'une  observa- 
tion générale  :  car   on  trouve  encore  dans 
les  dernières  leçons  des  passages  à  citer.  Tel 
est  celui   où  le  ministère  ecclésiastique  est 
dépeint  comme  une  source  d'union  sociale. 
«  Voyez  en   France  une  chose  admirable  , 
»  le    ministère     ecclésiastique   atteignant 
»   tous  les  hommes,  pour  leur  communi- 
»  quer  cet  esprit  d'union.  Dans  les  plai- 
»  nés,  sur  les  montagnes,  dans  les  villes, 
»  dans  les  hameaux,  partout  la  parole  de 
))  vie  se  fait  entendre,  partout  les  sacre- 
»  mens  sont  administrés.  Par  ces  moyens 
»  nous  sommes  appelés  à  la  même  perfec- 
»   tion,    c'est-à-dire   au   rétal^lissement 
»  des  rapports  avec   Dieu.  Aussi  l'action 
»  du  sacerdoce  est-elle  seule  civilisante, 
»  et   l'unité  véritable  n'existe  que  dans 
»  l'Eglise  où  il  n'y  a  plus  de  distinction  de 
»  Peuples,  ni  Scythes,  ni  Grecs,  ni  Juifs, 
»  ni  Barbares....  Tous  les  peuples  sont  ap- 
»  pelés  à  cette  union  par  Jésus-Christ,  et 
))  ce  qui  la  rend  immuable  c'est  que  de- 
»  vaut  le  Christianisme,  il  n'y  a  plus  de 
y>  distinction  de  libres  et  d'esclaves,  une 
»  partie  de  la  société  ne  domine  plus  l'au- 
»  tre,  en  agissant  sur  elle  en  tyran.  Que 
»  s'il  n'y  a  plus  d'esclavage  dans  le  monde 
»  c'est  à  lui  qu'on  le  doit,  lui  qui  voyait 
»  tous  les  hommes  dans  leur  institution  et 
»  qui  voulait  les  rendre  libres,  en  les  ren- 
»  dant  moralement  égaux.  On  proclame 
»  la  liberté  de  nos  jours-,  mais  qui  en  a 
»  fait  connaître  les  droits?  Les  païens  les 
»  avaient-ils  pénétrés  ?  avaient-ils  vu  que 
»  chaque  homme  est  appelé  à  regarder  son 
»  semblable   comme    un  frère?  Non.  Le 
»  ministère  ecclésiastique  seul  a  répandu 
»  cette  vérité,   en  rappelant  les  hommes 
»  de  cet   état  d'idolâtrie,   où  le  servage 
»  était  la   condition  du  plus   faible  sous 
»  l'empire  du  plus  fort.  Voyez  encore  cet 
»  état  d'abrutissement   dans  cette    classe 
»  d'hommes,  infidèles  à  la  vérité,  et  dont 
»  l'intérêt  est  devenu  le  seul  mobile,  cet 


310 

»  industriel  qui  dit  à  son  semblable  :  Veux- 
))  tu  du  pain?  attache-toi  à  cette  roue, 
»  tourne,  tourne.  Et  il  le  dégrade  et  il 
»  l'avilit.  Malheureux!  mets  un  chien  à  la 
»  place  d'un  homme  et  ne  foule  pas  aux 
»  pieds  celte  créature  qui  est  ton  égale,  en 
»  la  rabaissant  jusqu'à  la  condition  des 
»  animaux  dépourvus  de  raison.  Entends 
»  Jésus-Christ,  lui  dire  par  la  bouche  de 
»  son  sacerdoce  :  Tu  es  enfant  de  Dieu  ! 
»  et  respecte  cette  parole  d'anoblissement 
»  prononcé  par  le  souverain.» 

M.  Frère  a  terminé  son  cours  en  don- 
nant une  théorie  de  l'éducation,  d'après 
rétude  de  l'homme.  Nous  regrettons  que 
les  bornes  de  cet  article  ne  nous  laissent  pas 
la  possibilité  d'entretenir  nos  lecteurs  de  ce 
travail  remarquable,  fruit  des  observa- 
tions et  de  la  longue  expérience  du  profes- 
seur ,  nous  aurons  occasion  d'y  revenir  par 
la  suite,  en  traitant  les  questions  relatives 
à  l'éducation,  questions  auxquelles  la  Do- 
minicale ne  peut  rester  étrangère. 


LA   DOMINICALE. 


HYGIENE. 

Considérations  religieuses  sur  l'hygiène. 

Dans  nos  courtes  réflexions  sur  les  moyens 
de  conserver  la  vie,  et  de  la  développer  selon 
l'ordre  régulier  des  fonctions  organiques , 
nous  considérons  l'homme  dans  son  commen- 
cemeui  même ,  dès  l'instant  où  il  a  passé  du 
néant  à  l'être.  De  là ,  nous  le  suivrons  pas  à 
pas  jusqu'à  la  mort;  et  dans  cette  marche  ra- 
pide ,  nous  ne  cesserons  d'établir  le  parfait 
accord  des  lois  de  son  déroulement  normal  et 
progressif,  avec  les  dogmes  et  les  préceptes  du 
Christianisme.  En  effet,  le  Christianisme  em- 
brasse dans  un  admirable  enchaînement  de 
détails  et  d'ensemble  tous  les  rapports  de 
l'existence  humaine ,  depuis  son  évolution 
première,  jusqu'à  son  entier  développement. 
De  quels  sentimens  de  respect ,  de  confiance, 
et  d'amour,  nous  devons  être  pénétrés,  en  le 
voyant  dépasser  de  si  loin  toutes  les  philoso- 
phies,  toutes  les  religions  ,  dans  ses  ensei- 
gnemcns  de  perfection  et  de  bonheur.  Ainsi 
le  Christianisme  seul  a  su  doubler  l'espérance 
de  l'homme  à  ses  derniers  momens ,  en  assu- 


rant aux  restes  qu'il  va  laisser  à  la  terre  une 
autre  destinée  que  celle  d'une  irrévocable  dis- 
solution. Ainsi  le  Christianisme  seul  a  su  s'em- 
parer de  la  vie  tout  entière  de  l'homme ,  de 
ses  pensées  les  plus  intimes,  de  ses  sentimens 
les  plus  cachés,  de  toutes  ses  actions,  pour  les 
diriger  vers  un  but  commun  de  conservation 
et  de  salut.  Le  Christianisme  seul  surtout  en- 
core, et  nous  proclamons  ici  cette  vérité  avec 
une  indicible  joie,  le  Christianisme  seul  s'est 
occupé  de  l'homme,  dès  le  sein  de  sa  mère  f 
pour  s'en  saisir  aussitôt    qu'enfant  il    aban.. 
donne  le  sein  qui  l'a  conçu.  Quelle  est  donc, 
la   doctrine    de    l'antiquité     qui    soit  allée , 
comme  lui,  chercher  l'homme  jusqu'en  deçà 
de  sa  naissance,  pour  le  conduire  et  le  conser- 
ver jusqu'au-delà  du  tombeau?  Quelle  est, 
parmi  les  lois  de  l'antiquité ,  la  loi  qui  ait  fait 
un  devoir  à  tous  de  respecter  la  vie  naissante, 
comme  un  dépôt  exclusivement  réservé  en 
nous  à  la  garde   et  à  la  volonté  de  DieuS 
Hélas  !   quand   on  se   prend  à  parcourir  les 
pages  de  l'histoire   du  genre  humain  ,  avant 
la  venue  de  Jésus-Christ ,   ne  croirait-on  pas 
vraiment  que  la  mort  était  un  délire  oi*di- 
naire  de  la   force  bi-utale ,   ou  une   des  or- 
gies de  la  richesse  et  de  la  puissance?  Quelle 
affreuse  prodigalité  du  meurtre  chez  les  peu- 
ples païens  !   Savez-vous  bien  que  l'infanti- 
cide était  devenu  pour  eux  une  sorte  d'obliga- 
tion sociale?  Que  les  époux  païens  étaient  loin 
de  recevoir  leurs  enfans  comme  un  bienfait  de 
Dieu,  comme  un  trésor  dont  ils  devaient  ren- 
dre compte  à  la  justice  divine?  Et  puisque  la 
vie  de  l'enfance  doit  fixer  spécialement  notre 
attention  aujourd'hui ,  écoutez  la  sagesse  an- 
tique   s'expliquer   sur  le    sort   qu'elle    des- 
tinaitaux  nouveau-nés.    Plutarque  rapporte, 
sans    exprimer  ni    étonnement  ,   ni   blâme, 
ni  reproche,  la  loi  de  Lycurgue,  qui  ordon- 
nait de  jeter  dans  un  fossé  ,    au  pied  du 
Mont  Taygète,  tous  les  enfans  jugés  difformes, 
ou  ayant  quelque  grave  défaut.  Arisiote,  ce 
souverain  législateur  de  la  raison  païenne  ,  dit 
quelque  part  dans  sa  Politique,  que  les  mères 
peuvent  se  procurer  l'avorlement ,  afin  d'évi- 
ter à  la  république  une  surchargeante  popula- 
tion. «  Un  homme,  quoique  pauvre,  ne  veut 
pas  exposer  son  fils;  mais  s'il  est  riche,  à  peine 
voudra-t-il  conserver  sa  fille  »  :  effroyables  pa- 
roles du  poète  Posidippe ,  qui  nous  appren- 
nent à  la  fois  et  les  mœurs  et  les  lois  de  cette 
Grèce   tant  vantée  pour  sa  civilisation  et  sa 


LA   DOMINICALE. 


U\- 


philosophie.  Continuons.  Les  Romains,  sans 
doute,  nourrissaient  ordinairement  les  petits 
de  leurs  esclaves;  car  ce  n'était  au  moins  pom' 
eux  que  du  bétail  destiné  àleur  service.  Quant 
à  leurs  jiropres  enfans,  ils  ne  faisaient  aucune 
difficulté  de  les  mettre  à  mort  ou  de  les  expo- 
sei".  Chez  les  Grecs  et  chez  les  Romains ,  lors- 
qu'un enfant  venait  au  monde ,  on  le  déposait 
aux  pieds  de  son  père;  s'il  le  relevait  de  terre, 
il  le  reconnaissait  ;  mais  s'il  détournait  la  tête, 
l'enfant  était  sur-le-champ  mis  à  mort  ou  ex- 
posé. Dans  leurs  codes ,  il  y  avait  un  chapitre 
du  droit  d'exposer  les  nouveau-nés.  Parmi 
ces  misérables  créatures,  ainsi  jetées  à  l'avidité 
d'un  maître  barbare,  les  garçons  étaient  voués 
à  l'esclavage ,  et  les  filles  à  la  prostitution. 
Tacite  s'étonne  que  les  Germains  ne  fissent  pé- 
rir aucun  de  leurs  enfans.  Ce  crime  devint  si 
commun  sous  le  règne  des  Antonins ,  qu'un 
auteur,   leur   contemporain,   représente   un 
homme  partant  pour  un  voyage ,  et  qui  or- 
donne froidement  à  son  épouse  de  tuer  à  sa 
naissance  l'enfant  dont  elle  est  enceinte,  si 
c'est  une  fille. 

Nous,  qui  avons  subi  l'influence  chrétienne, 
concevons-nous  bien  maintenant  ce  sacrifice 
de  l'homme,  souvent  même  avant  qu'il  eût  vu 
le  jour,  puisque  la  mère  pouvait,  devait  pres- 
que porter  une  main  homicide  sur  le  fruit  de 
ses  entrailles.^ 

Voilà  pourtant  ce  que  la  philosophie  du  pa- 
ganisme enseignait  sans  honte  et  sans  crainte. 
Elle  est  trop  peu  connue,  cette  civilisation  du 
meurtre,  de  la  prostitution  et  de  l'esclavage. 
Mais, quand  vous  la  connaissez,  vous  ne  pou- 
vez plus  vous  refuser  à  croire  que  la  société 
eût  infailliblement  succombé  dans  cette  grande 
immolation  d'elle-même  à  elle-même,  si  , 
pour  échapper  à  cette  fureur  de  sa  propre  des- 
ti'uction,  elle  n'eût  bientôt  recule  secours  de 
la  divine  philosophie  du  Christianisme.  A  la 
parole  immédiate  de  Dieu,  l'humanité  va 
être  régénérée  ;  l'amour  divm  va  ranimer  le 
monde  par  la  libre  et  gratuite  communication 
de  lui-même  ,  par  la  grâce.  Jésus-Christ  nous 
apporte  la  doctrine  de  vie;  et  la  première 
condition  de  cette  vie,  c'est  le  baptême. 

De  quels  soins  généreux  la  sainte  doctrine 
de  l'Eglise  entom-e  l'homme  à  tous  les  iustans 
de  sa  première  existencel  Elle  s'inquiète  de 
lui  avant  même  qu'il  soit:  car  le  Christianisme 
Sfîul  encore  a  commandé  la  chasteté  du  lit 
conjugal.  Mais  aussitôt  que  l'homme  est  conçu, 


la  religion  chrétienne  a  des  soins  et  des  prières 
à  lui  prodiguer  pour  son  bonheur.  Âvez-vous. 
jamais  entendu  ,  sans  éprouver  quelque  atten- 
drissement, les  simples  et  naïves  paioles  du 
prône  du  dimanche,  qui  comprend  dans  ses 
vœux  et  dans  ses  intercessions    tous  les  be- 
soins, toutes  les  misères,  toutes  les  douleurs 
de  la  terre.  Quand  le  prêtre  surtout  a  pro- 
noncé ces  mots  :  «  Nous  prierons   pour  les 
femmes  enceintes?  »   tous  les  cœurs  ne  doi- 
vent-ils pas  tressaillir  de  reconnaissance?  à  ce 
seul  trait ,  vous  apercevez  tout  de  suite  la  dif- 
férence. La  religion  chrétienne,   au  lieu  du, 
mépris  ,  commande  le  respect;  au  lieu  du  dé- 
goût et  de  l'indifférence,  elle  ordonne  la  plus 
tendre  sollicitude  pour  la  mère  féconde,  et 
pour  le  fruit  qu'elle  porte  dans  ses  entrailles. 
Par  sa  sagesse  et  sa  charité,  elle  soutient  la  vie 
de  la  mère  et  prépare  la  vie  de  l'enfant  :  elle 
les  conserve  toutes  deux  réciproquement  l'une 
pour  l'autre,  pour  la  famille,  pour  la  société, 
pour  l'Eglise  ,   et  pour  Dieu.  Tel  est  son  but 
constant  ;  et  pour  l'atteindre  sans  obstacles  qui 
viennent  d'elle-même  ,   elle  suspend  pour  la 
femme  enceinte  les  plus  faibles  rigueurs  du 
jeûne  et  de  l'abstinence.  Le  prêtre  catholique, 
ce  père  de  tous  les  hommes ,  comme  Dieu , 
dans  ses  heures  de  prières  et  de  méditations , 
deux  fois  cliaque  jour  la   recommande   à  la 
bonté  de  la  "Vierge  mère ,  et  à  la  protection 
des  saints  et  des  anges.  Oh  !  que  ces  suppliques 
des  cœurs  purs,  portées  vers  le  Ciel,  doivent 
donner  de  libre  expansion,   de  calme  et  de 
bien-être  à  l'enfant  qui  commence  son  orga- 
nisation et  sa  vie!  La  grossesse  de  la  femme 
chrétienne,  comme  celle  de  la  femme  païenne, 
n'est  point  troublée  par  les  agitations  de  l'im- 
moralité.  L'Eglise  a  pu  la  prémunir  encore 
contre  toutes  les  émotions  de  la  crainte  et  du 
désespoir  ,  en  enlevant  au  père  l'odieux  pri- 
vilège de  refuser  un  piemier  regard  à  son  en- 
fant, pour  l'envoyer  à  la  mort.  Ainsi,  dès  le 
commencement  de  notre  existence ,  elle  cher- 
che sans  cesse  notre  félicité.  Toujours  nous 
l'obtenons  pour  prix  d'une  entière  soumission 
à  ses  commandemens  et  aux  conseils  de  sa 
bienveillance. 

Mais  aussitôt  que  l'enfant  est  né,  l'Église, 
qui  veut  être  mère  aussi ,  et  une  mère  jalouse, 
l'appelle  bien  vite  en  son  sein  pour  lui  donner 
le  signe  du  chrétien, c'est-à-dire  de  l'homme  dé- 
livié,afin  qu'il  puisse  venirplussûrement  à  elle; 
elle  s'empresse  d'appuyer  son  faible  pupille 


342 

de  deux  nouveauxsoutiens.  Elle  lui  choisit  un 
autre  père  et  une  autre  mère  en  Jésus-Christ. 
La  charité  devait  lui  offrir  plus  que  deux  sim- 
ples témoins  pour  témoigner  de  son  appari- 
tion sur  la  terre.  Le  parrain  et  la  maraine, 
dans  l'esprit  du  Christianisme ,  en  même  temps 
qu'ils  attestent  la  naissance  de  l'enfant,  con- 
U-actent  envers  lui  des  obligations  d'une  pa- 
renté  qui  n'a  été  inventée  que  par  l'Eglise 
chrétienne.  En  doublant,  pour  ainsi  dire,  la 
paternité  et  la  maternité,  elle  s'assurait  da- 
vantage de  la  conservation  de  l'homme  nais- 
sant. Dans  les  premiers  siècles  du  christianisme, 
cette  sape  institution  arrachait  bien  des  nou- 
veau-nés à  l'abandon  ,  à  la  misère  ,  et  même  à 
la  mort.  Maintenant  encore  elle  est  la  source 
d'inépuisables  soulagemens  pour  toute  la  vie 
du  pauvre  ;  car  l'Église  établit  ainsi  des  rap- 
ports de  communauté  morale  ,  dont  l'empire 
de  la  loi  civile  ne  peut  que  nous  faire  regretter 
de  plus  en  plus  le  déplorable  affaiblissement. 
Non,  certes,  jamais  aucune  législation  hu- 
maine ne  pourrait  faire  autant  pour  les  com- 
menceraens  de  la  vie  de  l'homme.  Le  magis- 
trat peut -il    commander  l'allaitement  à   la 
mère,  la  douceur  et  la  patience  aii  père,  une 
surveillance    toujours     active   aux    témoins 
qui  lui  présentent  un  enfant?  Sa  puissance  at- 
teint-elle les  plus  douces  affections  du  cœur, 
comme  la  divine  action  de  la  parole  du  prêtre? 
Celui-ci  a  prévu  qu'à  force  de  tendresse  les 
soins  les  plus  pui-s  pouvaient  devenir  coupa- 
bles. Il  sait  qu'une  défaillance  de  la  nature , 
un  moment   de  sommeil ,  peuvent  compro- 
mettre la  vie  si  frêle  encore  du  nouveau-né, 
Eh  bien  !  vous  l'avez  entendu  ,  au  nom  de  l'E- 
glise ,  ordonner  aux  parents  de  ne  point  faire 
coucher  avec  eux  leurs  enfans  avant   qu'ils 
aient  au  moins  deux  ans  accomplis.  Puis  vous 
l'avez  entendu  ajouter  à  cette  première  obli- 
gation ,  que  quand  ils  auraient  atteint  l'âge  de 
raison ,  il  leur  était  encore  expressément  dé- 
fendu de  faire  coucher  ensemble  les  frères  et  les 
sœurs.Vraimentelleestinfinielapi'évoyancede 
l'Eglise,  qui  vajusqu'à  nous  arracher  ainsi  aux 
étreintes  de  l'amour  maternel ,  dans  la  crainte 
qu'elles   ne  nous  causent   imprudemment   la 
mort.  Elle  est  infinie  cette  prévoyance,  quj 
veut  nous  épargner  jusqu'aux  moindres  com- 
motions des  sens,  pour  éviter  à  notre  âme  une 
souillure  ,  et  un  trouble  à  notre  organisation. 
En  outre,  dans  toutes  les  cérémonies  du  bap- 
tême,   nous    trouvons     l'enseignement    des 


LA   DOMINICALE. 


moyens  les  plus  propres  de  conserver  la  vie, 
en  les  continuant  en  quelque  sorte  pendant 
toute  la  durée  de  la  première  enfance.  Il  est 
bien  remarquable  que  Dieu  ait  ainsi  attaché 
aux    signes   sensibles   de   notre  régénération 
spirituelle,  les  moyens   de  conservation  de 
notre  corps.  L'eau  baptismale,  l'huile  sainte, 
le  sel  et  le  voile  blanc  sont  autant  d'objets 
employés  comme  matière  du  premier  sacre- 
ment de  la  religion  catholique.    Ce  sont  là 
aussi  les  élw-nens  de  la  nature  les  plus  salu- 
taires du  premier  développement  de  nos  or- 
ganes. Les  soins  empressés  que  l'Eglise  nous 
donne  pour  nous  faire  connaître  à  Dieu  ,  nous 
semblent  un  enseignement  profond  des  soins 
matériels  que  les  parens  doivent  prodiguer , 
en  suivant  son  exemple,  à  leurs  enfans  dès 
leur  naissance.  C'était  une  coutume  assez  gé- 
nérale autrefois  de  baptiser  par  immersion  5  et 
quelques  peuples  chrétiens  la  conservent  en- 
core aujourd'hui.  Les  parens  doivent  mettre 
à  profit  les  saintes  leçons  de  la  purification  du 
baptême;  la   mère  surtout  imitera  avec  ua 
grand  avantage  le  premier  exemple  que  lui 
donne  l'Eglise,  en  plongeant  de  temps  en 
temps  son  enfant  dans  un  bain  d'eau  tiède  et 
pure  comme  l'eau  régénératrice  :  si  la  peau  de 
cet  être  si  tendre  s'irrite,  rougit,  et  devient 
douloureuse,  elle  pourra  répandre  quelques 
gouttes  d'huile  d'olive  sur  le  siège  de  la  dou- 
leur ;  elle  renouvellera  souvent  cette  onction 
salutaire,   qu'un  peut  de  farine  de  froment 
peut  remplacer  quelquefois  dans  une  trop  vive 
excitation,  et  le  déchirement  du  pli  des  articu- 
lations ou  des  jointures  j  elle  changera  fré- 
quemment les  blancs  vôtemens,  dont  elle  cou- 
vre des  membres  si  délicats.  La  mère  chré- 
tienne n'oubliera  point  que  l'allaitement  est 
un  devoir  religieux  imposé  à  sa  sollicitude. 
Est-il  rien  d'ailleurs  de  plus  délicieux  pour 
une  mère  que  cet  épanchement  de    sa  vie  et 
de  sa  substance,  en  la  vie  et  la  substance  de 
son  enfant  j  que  si  par  des  raigons  légitimes  ou 
des  accidens  imprévus,    elle    est   privée   du 
bonheur  de  lui  donner  du  lait  de  son  sein, 
elle   fasse    dissoudre,  dans  l'aliment    que  sa 
main    lui  prépare    quelques   grains  d'un  sel 
pur,  afin  de  relever  et  de  soutenir  l'énergie 
des  organes  intérieurs  qui  doivent  digérer  cet 
aliment;  qu'elle  arrose  sa  bouche  de  sa  propre 
salive,  avant  l'apparition  des  premières  dents; 
qu'elle  l' échauffe  de  son  souffle;  qu'elle  en- 
tretienne avec  une  exacte  précaution  la  cha- 


LA   DOMINICALE.] 


545 


leur  et  la  moiteur  de  ses  pieds  et  de  ses  mains  : 
elle  préviendra  parla  unetrop  grande  affluence 
du  sang  vers  la  tête  j  qu'elle  se  garde  surtout  de 
trop  couvrir  cette  partie,  de  l'exposer  à  un 
feu,  à  un  soleil  ardent. 

A  cette  occasion,  disons  ici  un  mot  des  alar- 
mes philantropiques  sur  les  résultats  du  bap- 
tême que  l'Eglise  a  si  long-temps  administré 
avec  l'eau  froide.  La  science  a-t-elle  bien  dé- 
montré l'imminence  du  danger  de  l'effusion  , 
de  l'aspersion  baptismale?  liaphysiolog-ie,  au 
contraire,  ne  viendrait-elle  point,  dans  cette 
circonstance,  prêter  encore  quelque  appui  à  ce 
long  usage  de  l'Eglise  ?  Oui  ;  et  puisqu'elle 
Teut  bien  l'abandonner  pour  l'avenir,  tâchons, 
nous  ,  au  moins  ,  de  la  justifier  de  cette  pra- 
tique    de    dix-huit    siècles     La    vie ,    selon 
tous  les  physiologistes  ,  n'est  nulle  part  plus 
active,  chez  l'enfant,  que  vers  la  région  du 
cerveau  ;  elle  s'y  ramasse,  poui-  ainsi  dire,  en 
si  grande  quantité,  par  un  excessif  afflux  du 
sang  vers  cette  partie,   que  nous  la  voyons 
produire  alors  ces  fréquentes  et  tenaces  érup- 
tions de  la  peau  du  crâne ,  ces  fièvres  céi'é- 
brales ,  ces  convulsions  qui  entraînent  tant  de 
morts  prématurées.  Mais  parmi  les  moyens  de 
repousser  cette  surabondance  du  sang,  de  cal- 
mer cette  suractivité  de  la  vie,  l'usage  de  l'eau 
froide,   et  même  de  l'eau  glacée ,   répandue 
avec  modération  sur  la  tête  et  sur  le  front  , 
peut  produire  ordinairement  les  plus  heureux 
effets.  Dans  la  plupart  des  affections  nerveu- 
ses ,  dans  les  maladies  cérébrales  des  adultes  , 
cette  réaction  du  froid  a  toujours  paru  une 
des  plus  efficaces  médications  aux  plus  savans 
et  plus  habiles  praticiens.  Cependant,   pour 
ne  point  inquiéter  l'excessive  sensibilité  de  la 
philantropie,  que  le  prêtre  catholique  ne  re- 
pousse point  la  sage  condescendance  de  l'E- 
glise, qu^il  n'administre  donc  plus  le  baptême 
qu'avec    l'eau     faiblement    attiédie.    Il    n'a 
point  à  craindre  d'en  changer  la  nature  par 
cette  légère  modification  de  son  état  le  plus 
commun ,   puisqu'il  est  permis    de  baptiser 
même  avec  les  eaux  thermales  et  sulfureuses 
qui  sourdent  de  la  terre. 

Nous  reviendrons  aux  soins  qui  sont  dus  par 
les  parens  à  l'enfance.  Nous  ne  l'abandonne- 
rons point  ainsi  aux  premiers  mois  de  son  en- 
trée diîns  la  vie.  Dans  un  prochain  article, 
nous  en  conduirons  le  développement  jusqu'à 
la  jeunesse  ,  toujours  sous  l'œil  vigilant  de  la 
religion,  qui,  à  cette  époque,  ouvre  à 
'ho:i:mc  de  nouveaux  trésors  de  sa  bonté.  i 


EPHÉMÉRIDES. 


23  février  i  71 2.  Mort  du  maréchal  de  Catinat.  Il  fut 
un  des  plus   illustres  généraux  du  siècle  de 
Louis  XIV ,  siècle  si  fécond  en  grands  capitaines. 
4447.  Mort  du  pape  Eugène  IV.  Il  était  né  à 
Venise,  d'une  famille  obscure.  Il  réussit  à  éteindre 
le  grand  schisme  entre  l'Église  grecque  et  latine  j 
mais  l'union  des  deux  Eglises  ne  fut  que  pas- 
sagère. 
24. — 1493.  Le  roi  de  France ,  Charles  VIII,  entre 
victorieux  dans  Naples. — 1500.   Naissance  de 
Charles-Quint. — 1525.  François  I"  est  fait  pri- 
sonnier à  la  bataille  de  Pavie.  François  avait  été. 
pris  près  des  murs  de  la  Chartreuse  de  Pavie  ;  oa 
le  mena  d'abord  dans  l'Eglise  de  ce  monastère. 
Les  religieux  étaient  au  chœur ,  et  quand  ils  ar- 
rivèrent à  ce  verset  du  psaume  118:  honum  \miTii, 
qxda  humiliasti  me ,  le  roi  les  prévint ,  et  entonna 
le  verset  à  haute  voix.  — 1527.  Les  étals  de 
Bohème  choisissent  pour  leur  roi  Ferdinand, 
frère    de  Charles -Quint.  C'est  ainsi  que  ce 
royaume  est  entré  dans  la  maison  d'Autriche. 
— 1530.  L'empereur  Charles-Quint  se  fait  cou- 
ronner à  Bologne  par  le  pape  Clément  VIL 
—1557.  Charles -Quint,   après   avoir  abdiqué 
toutes  ses  couronnes  et  la  dignité  impériale ,  se 
retire  au  monastère  de  Saint-Just ,  dans  l'Estra- 
madure  en  Espagne. — 1780.  Mort  du  capitaine 
Cook,  le  plus  célèbre  navigateur  de  ce  siècle.  Né 
près  de  Newcastle,  en  Angleterre ,  il  commença 
par  travailler  aux  mines  de  charbon.  Mis  en 
apprentissage  chez  un  marchand  de  ce  minéral, 
il  apprit  les  premiers  élémens  de  la  navigation  sur 
les  vaisseaux  qui  transportaient  celte  marchan- 
dise.—1582.  Bulle  du  pape  Grégoire  XIII  pour 
la  réfonne  du  calendrier. 
23.— 1599.  Vérification  du  fameux  édit  de  Nantes 
faite  en  parlement ,  malgré  les  oppositions  de  ce 
corps. 
26.— 208.  Mort  de  TertuUien,  l'un  des  Pères  de 

l'Eglise. 
27. — 1594.  Henri  IV  est  sacré  roi  de  France  dans 
la  ville  de  Chartres,  attendu  que  Reims  tenait 
encore  pour  la  Ligue.  Ce  fut  Nicolas  de  Thou  qui 
fit  la  cérémonie. 
28—1 01 2.  Les  Sarrasins  abordent  en  Italie  par  mer, 
ils  furent  battus,  et  leur  reine  ayant  été  faite 
prisonnière ,  on  lui  coupa  la  tête.  Le  roi  Maure, 
furieux  envoya  au  pape  Innocent  III  un  grand 
sac  rempli  de  châtaignes,  en  lui  faisant  dire  que 
l'été  suivant  il  ramènerait  autant  de  soldats.  Le 
pape  lui  renvoya  le  même  sac  rempli  de  graine  de 
millet,  ajoutant  que  s'il  revenait  il  trouverait  au- 
tant de  guerriers  pour  le  combattre. 
29—1 563.  Les  jésuites  ouvrent  leur  collège  rue  Saint- 
Jacques  ,  collège  qui  a  pris  depuis  le  nom  de 
Collège  Louis-le-Grand. 


su 


LA    DOMIMCALE 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 
Rome.  Le  2  février ,  qui  élait  le  dimanche  de  la 
Sexagtsirue  el  en  même  temps  la  fèie  de  la  Puri- 
fication de  la  sainte  Vierge ,  et  qui  était  aussi  l'an- 
niversaire de  l'élection  du  souverain  Pontife,  il  y  a 
eu  clia[ie]le  papale  au  Va<  ican.  Sa  !?aiiitelc  a  béni  et 
distriljué  les  cierges  ;  ap.  i  quoi  on  a  ftùt  la  proces- 
sion, suivaut  l'usage,  par  la  salle  royale.  La  messe 
ftit  chantée  par  M.  le  cardinal  Sala ,  qui  est  le  second 
delà  r-éation  du  pape  régnant,  la  cérémonie  fut  ter- 
minte  par  le  Te  Deum,  eu  mémoire  du  tremble- 
ment de  terre  dont  Rome  fut  délivrée ,  sous  Clé- 
ment XI ,  en  n05. 

— Les  évèques  des  Etats-Unis,  avant  de  se  séparer 
après  le  concile  de  Baltimore ,  ont  adressé  au  clergé 
et  anx  fidèles  une  lettre  pastorale  remplie  de  sages 
conseils  et  de  pieuses  considérations.  Ils  leur  ré- 
pètent la  brièveté  de  la  vie ,  l'importance  du  salut , 
le  besoin  que  nous  avons  de  la  grâce.  La  prière  est 
un  des  moyens  les  plus  efficaces  pour  nous  attirer  les 
biens  célestes.  Il  faut  aussi  s'instruire  de  la  religion. 
Les  prêtres  sont  obligés  d'étudier  les  saintes  Ecri- 
tures j  on  leur  recommande  d'éviter  les  profanes 
nouveautés  des  paroles  et  l'affectation  d'une  fausse 
science ,  et  de  suivre  l'enseignement  qui  leur  a  été 
transmis  par  leurs  pi-édécesseurs.  Les  laïques  doivent 
aussi  lire  fréquemment  ces  saints  livres  dans  un  es- 
prit d'humilité  et  de  docilité.  On  les  invite  à  assister 
aux  instructions  dans  les  églises  et  à  soutenir  les  pu- 
bKcations  périodiques  et  autres,  qui  paraissent  en 
ftlveur  de  la  religion.  Les  évèques  s'adressent  tour  à 
tour  au  clergé  et  aux  fidèles.  Ils  leur  parlent  de  la 
fréquentation  des  sacremens,  de  l'éducation  des  en- 
fens ,  des  pratiques  de  piété.  Us  exhortent  les  catho- 
liques à  persévérer  dans  la  foi  et  à  se  tenir  en  garde 
contre  les  pièges  que  leur  tend  l'esprit  d'erreur.  Le 
nombre  des  prêtres  est  trop  circonscrit  pour  leur 
permettre  de  visiter  assidûment  leurs  troupeaux. 
Les  fidèles ,  quand  ils  sont  privés  de  prêtres ,  doivent 
y  suppléer  autant  qu'ils  le  peuvent ,  par  des  prières 
et  des  lectures  approuvées.  Cette  pastorale ,  qui  est 
assez  étendue ,  est  datée  de  Baltimore  le  27  octobre 
dernier.  ïClle  est  signée  de  M.  l'archevêque  de  Bal- 
timore,  de  M.  le  coadjuteur  de  Bardstown,  de 
MM.  les  évèques  de  Charleston ,  de  Saint-Louis,  de 
Boston ,  de  New-York ,  de  Mobile,  de  M.  le  coad- 
juteur de  Philadelpliie  et  de  MM.  les  évèques  du 
Détroit  et  de  Cincinnati. 

—  On  a  eu  des  nouvelles  des  deux  évèques  fran- 
çais qui  sont  partis  l'année  dernière  ix)ur  le  Levant. 
M.  Bonamie ,  évêque  de  Babylone ,  après  avoir  sé- 
journé quehpie  ierai»s  à  Alexanderie ,  s'est  embar- 
<joé  sur  un  brick  de  l'Etat  pour  le  port  de  BavTOuth 
en  Syrie.  Le  temps  étant  très-mauvais,  le  brick  fut 
obligé  de  relâcher  en  Chypre.  Dans  cette  circons- 
tance, M.  l'évêque  courut  un  grand  danger  :  comme 
il  allait  à  terre  avecle  commandant  dans  un  bateau 
du  pays,  le  bateau  chavira,  et  tous  deux  tombèrent 
â  la  mer.  Heureusement  aucun  d'eux  n'a  péri.  Le 


prélat  arriva  ensuite  à  Bayrouth  en  bonne  santé.  On 
a  eu  de  ses  nouvelles  à  Smyrne ,  par  le  brick  même 
qui  avait  servi  à  transporter  M.  l'évêque.  M.  Auver- 
gne, archevêque  d'Iconium  ,  après  avoir  passé  quel- 
que temps  chez  les  missionnaires  lazaristes  de 
Smyrne,  s'est  embarquée  pour  la  Syrie  le 
19  décembre.  Comme  le  temps  était  contraire, 
la  traversée  aura  pu  être  longue.  La  tempête 
du  JS  décembre,  qui  a  causé  la  perte  du  vais- 
seau le  Superbe ,  a  occasionné  aussi  des  avaries  et 
des  naufrages  dans  l'Archipel.  Le  vent  était  d'une 
telle  violence  que  des  plants  d'oliviers  ont  été  presque 
entièrement  brisés  et  arrachés  dans  la  plauie  de 
Smyrne. 

Angleterre.  —A la  chambredes communes, dans 
la  séance  du  17  février,  M.  Fergus  O'Connoret 
M.  O'Connell  ont  présenté  un  grand  nombre  de 
pétitions  de  la  part  des  diverses  villes  ou  bourgs 
d'Irlande  ayant  pour  objet  dé  demander  le  rap- 
pel de  l'union  entre  cette  contrée  et  l'Angleterre. 
'Les  honorables  membres  ont  ajouté  quelques  mots 
à  l'appui  de  ces  pétitions,  et  ont  déclaré  que  le 
pays  tout  entier  demande  à  grands  cris  le  rappel  de 
l'union,  et  qu'une  résistance  trop  prolongée  à  lui 
accorder  satisfaction  serait  inutile  et  pourrait  bien 
ne  pas  être  sans  danger.  Après  quelques  débats 
dans  lesquels  M.  Euihven  etM.  O'Connell  ont  pro- 
clamé avec  beaucoup  d'énergie  que  si  l'Angleterre 
persistait  à  ne  pas  consentir  à  une  séparation  faite 
à  l'amiable,  l'Irlande  obtiendrait  cette  séparation 
par  la  force,  la  chambre  a  ordonné  que  les  péti- 
tions fussent  déposées  sur  la  table. 

Espagne.  —  Les  journaux  de  Bordeaux  rappor- 
tent, d'après  leurs  correspondans  de  Bayonne,  la 
nouvelle  de  l'entrée  de  don  Carlos  en  Espagne,  à  la 
tête  de  7,000  hommes.  Ils  ajoutent  qu'au  premier 
bruit  de  cette  démarche  du  roi  légitime,  Valdès 
s'est  mis  en  route,  de  Pampelune  pour  Vittoria, 
avec  un  corps  de  troupes  qui  se  serait  affaibli  en 
route  par  l'obligation  de  laisser  1,500  hommes  à 
Olité. 

Portugal.  —  On  n'a  reçu  ni  à  Londres  ni  à 
Paris  des  nouvelles  récentes  du  Portugal.  Au  pre- 
mier bruit  d'une  prétendue  victoire  de  don  Pedro , 
les  bons  pédristes,  qui  étaient  à  64,  sont  montés  à 
la  Bourse  de  Londres  à  68.  Depuis  lors,  et  comme 
nous  venons  de  le  dire,  sans  qu'il  y  ait  eu  aucun 
arrivage,  et  par  conséquent  sans  motif,  ils  ont 
éprouvé  l'énorme  hausse  de  6  p.  0/0  de  plus , 
ayant  été  cotés  samedi  à  74.  Lundi,  la  réaction 
a  commencé;  ils  sont  tombés  à  70  1/2,  toujours 
sans  nouvelles,  mais,  selon  toute  apparence,  parce 
que  la  créduhté  des  dupes  des  agioteurs  avait  été 
suffisamment  exploitée. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 


Imp.  de  Félix  LocQuin,  r.  N.-D.Mle!»-Vicloire5 ,  n.  i6. 


Ji  nn\CtJV:)^    »CJ  '^ 


LA    DOMINICALE. 


Avis. —  Les  personnes  dont  l'abon- 
nement expire  le  -i^^"  mars  ,  sont 
priées  de  le  renouveler,  si  elles  ne  veu- 
lent pas  éprouver  d' interruption  dans 
V envoi  du  Journal. 


CONFÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 

PREMIÈRE    CONFERENCE. 

Ainsi  que  nous  l'avions  annoncé,  la  pre- 
mière conférence  a  eu  lieu  dimanche  der- 
nier à  la  Métropole.  L'auditoire  était  aussi 
nombreux  que  le  dimanche  précédent. 
Monseigneur  assistait  à  cette  conférence 
avec  tout  son  clergé  ,  et  nous  avons  re- 
marqué la  présence  de  Mg'^^  lesévêques 
de  Nanci  et  de  Langres. 

Nous  donnons  aujourd'hui  une  grande 
partie  de  ce  premier  discours  prononcé  par 
M.  l'abbé  Dupanloup  ,  premier  vicaire  de 
la  Madeleine  et  chanoine  de  Besançon  , 
jeune  ecclésiastique  rempli  de  talent  et 
de  mérite.  Dans  l'intérêt  de  nos  abonnés 
des  départemens ,  nous  nous  sommes  at- 
taché un  sténographe ,  en  sorte  que  les 
fragmens  de  ce  premier  discours  que  nous 
citons  sont  textuels. 

Nous  continuerons  pour  les  conférences 
qui  vont  suivre. 

Nous  avertissons  en  outre  que  ,  cédant  à 
de  nombreuses  demandes  qui  nous  ont  été 
faites  soit  à  Paris  ,  soit  en  province  ,  nous 
allons  faire  imprimer  à  part  chacune  des 
conférences,  textuellement  et  en  entier. 


Transfiguratus  est  aniè  eos;  et  resplenduit 
faciès  ejus  sicut  sol.  vesiimenta  auieni  ejus  facta 
sunt  albasmitnix. 

Jésus  fut  transfiguré  devant  eux  ,  sou  vi- 
sage devint  brillant  comme  le  soleil,  et  ses  vc- 

temens  blancs  comme  la  nei&e. 

o 

Lapage  de  l'Evaugiie  que  le  cours  de  l'année 
chrétienne  nous  présente  en  cejour,revéleànos 
yeux  un  magnifiquespectacle.  Tandis  que  tout 
l'univers  demeurait  plongé  dans  les  ténèbres 
du  jour  mortel  qui  éclaire  la  terre  ;  tandis 

iS^  LIVBAISOiy. 


3^5 

que  la  foule  indifférente  errait  au  pied  du 
Thabor,  et  languissait  dans  les  basses  régions 
du  monde,  trois  disciples  privilégiés ,  dans  les 
régionssupériem-es  delà  sainte  montagne,  jouis- 
saient du  spectacle  admirable  de  la  transfi- 
guration de  Jésus-Christ.  Une  lumière  céleste 
répandue  l'environnait  de  ses  rayons,  Icomme 
d'un  vêtement  de  gloire.  Moïse  et  Elie,  la  loi  et 
les  prophètes,  la  loi  qu'il  avait  inspirée  et  qu'il 
venait  accomplir,  les  prophéties  dont  il  était 
la  lumière,  et  qu'il  venait  réaliser,  apparais-  ^ 
sent  en  même  temps  pour  lui  rendre  hom- 
mage; et  alors,  du  sein  d'une  nuée  lumineuse, 
une  voix  divine  s'écrie:  «Celui-ci  est  mon  fils 
bien-aimé,  en  qui  j'ai  mis  toutes  mes  com- 
plaisances; écoutez-le  !  »  A  cette  voix,  les  dis- 
ciples tombentUa  face  contre  terre,,  et  adorent 
Jésus-Christ.  C'est  un  semblable  hommage  que 
ce  divin  Maître  attend  de  nous  aujourd'hui. 
Messieurs. 

Encore  que  nous  n'ayons  pas  été  témoins  , 
comme  les  disciples  ,  des  miracles  du  Thabor, 
si  ce  n'est  pas  au  nom  de  cette  première  trans- 
figuration, c'est  au  nom  d'une  nouvelle,  aussi 
étonnante,  que  la  religion  nous  recommande 
de  tomber  en  ce  moment  aux  pieds  de  Jésus- 
Christ  et  de  l'adorer.  Il  y  eut,  en  effet,  pour 
Jésus-Christ  une  seconde  transfiguration  glo- 
rieuse, divine,  que  tout  œil  peut  voir,  et  dont 
la  première  ne  fut  que  l'image  et  l'ombre.  II 
y  eut  aussi  un  beau  jour  dans  l'histoire  du 
monde,  un  jour  pur,  jour  plein  de  raison  et 
de  vérité,  jour  céleste,  jour  de  révélations 
magnifiques,  jour  de  lumière  éternelle;  et 
ce  jour,  c'est  Jésus-Christ  qui  le  donna  aux 
hommes ,  lorsque,  après  quarante  siècles  de 
souffrance,  d'attente,  et  de  nuit  profonde  il 
apparut  tout  à  coup  à  la  terre,  avec  sa  divine 
doctrine,  et,  semblable  au  soleil  qui  chasse  les 
ombres  et  fait  le  jour,  il  éclaira  seul  la  pro- 
fonde ignorance  du  genre  humain,  dissipa  sans 
retour  les  ténèbres  épaisses  du  paganisme  et 
se  révéla  à  tous  les  regards,  comme  la  lu- 
mière et  le  docteur  du  monde.  Voilà  le  ma- 
gnifique spectacle  et  la  glorieuse  transfigu- 
ration que  nous  sommes  chargé  de  'vous  mon- 
trer en  ce  jour.  Puissent,  messieurs,  nos  fai- 
bles paroles  ne  pas  abaisser  à  vos  regards  la 
grandeur  de  ce  tableau  ,  et  répondre  digne- 
ment au  noble  et  généreux  empressement 
avec  lequel ,  dociles  à  la  voix  de  la  relip-ion 
vous  êtes  accourus  dans  ce  temple  ,  pour  en- 
tendre céléb^'erla  gloire  immortelle  de  bien - 

18 


S46 

faits  nouveaux,  et  la  divinité  même  de  Jésus- 
Christ. 

Depuis  dix-huit  siècles  ,  ce  divin  docteur 
des  hommes  n'a  pas  cessé  un  seul  jour  d'éclai- 
rer la  terre;  et,  malgré  les  épaisses  ténèbres 
de  l'incrédulité  ,  les  rayons  divins  brillent 
encore  parmi  nous;  que  dis-je?  la  nuit  même 
de  l'indifférence  semble  se  dissiper  enfin  ;  les 
regards,  fatigués  d'errer  sur  la  terre,  se  tour- 
nent vers  le  Ciel,  pour  voir  si  enfin  la  lu- 
mière ne  va  pas  se  lever,  et  si  des  saintes 
montagnes  ne  va  pas  descendre  le  jour.  Oui , 
messieurs,  il  vient  d'en  haut ,  où  il  a  brillé 
sans  cesse;  mais  il  s'élève  de  plus  près  dans  les 
cœurs  :  il  semble  que  Dieu  inspire  les  hom- 
mes; et  le  zèle  des  pasteurs,  comme  l'empres- 
sement des  fidèles  ,  tout  nous  fait  espérer  une 
vie  nouvelle,  une  régénération  et  une  appa- 
rition nouvelle  de  la  lumière  de  Jésus-Christ. 
Commençons ,  messieurs,  dans  cette  sainte  es- 
pérance ,  et ,  dans  cette  conférence ,  exami- 
nons aujourd'hui  le  premier  titre  qui  recom- 
mande Jésus-Christ  à  notre  admiration  et  à 
nos  profonds  hommages. 

Il  a  été  la  lumière  et  le  docteur  du  monde, 
parce  qu'il  a  dissipé  les  ténèbres  du  monde 
païen  ;  par  sa  présence,  il  a  rappelé  aux  hom- 
mes les  vérités  premières,  que  l'oubli  avait 
depuis  long-temps  effacées  deleui's  souvenirs; 
de  plus ,  et  surtout  parce  qu'il  a  fait  briller 
ces  vérités  dans  un  jour  plus  beau,  plus  vif 
et  plus  pur;  parce  qu'enfin  ;,  s' élevant  à  une 
hauteur  plus  sublime  encore ,  il  a  révélé  des 
vérités  inconnuesaux  hommes,  des  véritéspu- 
rement  divines  et  célestes.  C'est  là ,  messieurs, 
tout  le  sujet  et  le  partage  de  cette  instruction. 

Poursuivant  cette  idée,  l'orateur  nous  a 
tracé  le  tableau  de  l'époque  mémorable  à 
laquelle  parut  Jésus-Christ.  Mais  avant, 
dit-il,  il  faut  nous  défier  d'un  préjugé  im- 
portant : 

Ainsi ,  parce  qu'aujourd'hui  le  plus  jeune 
enfant  chrétien ,  le  plus  humble  villageois, 
donnent  aux  questions  religieuses  les  plus  im- 
portantes des  solutions  nettes  et  précises; 
parce  qu'aujourd'hui  les  vérités  les  plus  su- 
blimes sont  devenues  si  communes ,  que  le 
peuple  le  plus  grossier  en  conserve  malgré 
lui  quelque  souvenir,  au  milieu  des  ténèbres 
de  l'incrédulité  ;  parce  qu'enfin  la  lumière  du 
iour  cvangélique  nous  éclaire,  nous  concc- 


LA   DOMINICALE. 


vous  avec  peine  qu'il  en  ait  jamais  été  autre' 
ment ,  et,  jouissant  avec  une  ingratitude  su- 
perbe du  bienfait  de  Jésus-Christ,  nous  ne 
pouvons  croire  que,  pendant  la  longue  suite 
de  siècles  qui  précédèrent  sa  venue,  l'univers 
tout    entier   ait  été  livré  à   la  démence.   Et 

pourtant    rien    n'est    plus    certain » 

Quelles  ténèbres  épaisses  î  quel  amas  confus 
d'erreurs  absurdes,  de  mystères  abominables, 
de  coutumes  féroces,  de  sacrifices  barbares  HT. 
Vous  voyez  bien  ,  il  est  vrai ,  aux  extrémités 
du  monde  une  petite  nation  un  peu  éclairée, 
mais  cachée  dans  un  coin  de  la  terre,  obscure, 
et  ignorée;  la  lumière  qui  brille  sur  elle  n'est 
qu'une  faible  lueur,  au  milieu  de  ténèbres  im- 
menses. Le  monde  entier  est  plongé  dans  la 
nuit,  et  dort  enfoncé  dans  la  brutale  idolatiie. 
Voyez-les,  ces  hommes,  au  sein  de  cette  nuit 
obscm'e  :  ils  ont  tous  oublié  si  profondément 
le  Dieu  qui  les  a  faits ,  qu'ils  croient  à  leur 
tour  pouvoir  faire  des  dieux;  et  chacun  les  fait 
comme  il  lui  plaît.  Les  infirmités  les  plus 
humiliantes  de  la  nature  ,  les  vices  les  plus 
ba»3 ,  les  passions  les  plus  cruelles  ,  les  crimes 
les  plus  odieux  ,  sont  adorés;  ils  ont  leurs 
prêtres ,  leurs  mystères  ignobles ,  leurs  sa- 
crifices dégoùtans...  Mais  je  n'achève  pas;  la 
présence  du  saint  autel  m'ordonne  de  m' ar- 
rêter   

Tous  les  élémens  du  monde  moral  étaient 
donc  mêlés  ,  confondus  dans  l'abîme  ,  et  des 
ténèbres  épaisses  couvraient  la  face  de  l'uni- 
vers. Obscurcie  ,  étouffée  dans  la  nuit  des  su- 
perstitions païennes  ,  la  vérité  ne  jetait  plus 
qu'une  clarté  mourante  ,  qui  allait  bientôt  s'é- 
teindre dans  l'ombre  éternelle ,  loi'sque  tout 
à  coup,  des  extrémités  de  l'Orient,  s'élance  la 
vraie  lumière,  «  lux  vera.  »  Le  créateur  du 
monde  nouveau ,  le  réparateur  du  genre  hu- 
main, la  vérité  ,  J.-C.  paraît,  et  tout  à  la  fois 
renouvelle  la  face  de  la  terre  et  des  cieux.  Il 
parle,  et  à  sa  parole  toute-puissante  tout 
change  sur  la  terre  et  dans  le  ciel  ;  et,  comme 
aux  beaux  jours  de  l'antique  création  ,  du  sein 
des  ténèbres,  de  vives  clartés  jaillissent ,  et  se 
répandent  sur  la  terre.  C'était  la  lumière  éter- 
nelle; elle  avait  paru  dans  le  monde  :  «  lux  in 
munduni  vcnit ,  »  dans  les  desseins  d'une  mi- 
séricorde prodigieuse ,  afin  que  tous  ceux  qui 
croiraient  en  elle  ne  périssent  pas  :  cai'  la  lu- 
mière ,  c'était  la  vie;  non  pas  la  vie  qui  passe 
et  qui  meurt ,  mais  la  vie  qui  dure  j  la  vie 


qui  demeure ,  la  vie  éternelle ,  «  vltam  aeter- 
nam!  »  C'était  le  bieu  que  J.-C.  apportait  à 
tous  ceux  qui  paraissaient  sur  la  terre ,  et  qui 
allaient  aboutir  à  l'éteruelle  mort. . . . 

Mais  c'est  assez ,  Messieurs  j  ne  chantons  pas 
l'hymne  de  la  reconnaissance  avant  d'avoii- 
reçu  le  bienfait;  suspendons  ces  transports  ,  et, 
avant  d'adorer,  reposons  nos  regards  fatigués 
sur  la  douce  et  pure  lumière,  qui  s'élève  avec 
J.-C.  ;  et ,  après  avoir  découvert  l'illumina- 
tion divine  sur  la  face  de  ce  Jésus-Christ, 
dont  le  nom  a  depviis  trop  long-temps  cessé 
d'être  adorable,  comme  un  jaillissement  vi- 
sible de  la  gloire  de  Dieu  ,  alors  nous  tombe- 
rons à  ses  pieds ,  et  nous  l'adorerons  avec 
amour. 

DEUXIEME    PARTIE. 


En  se  présentant  au  monde,  Jésus-Christ 
prononça  une  parole  étonnante  ;  il  dit  :  «  C'est 
moi  qui  suis  la  lumière  du  monde.  »  Ego  sum 
lux  mimdi.  C'était  pour  la  première  fois 
qu'une  parole  si  extraordinaire  avait  été  pro- 
noncée. Jésus-Christ  l'expliqua  par  des  pa- 
roles plus  extraordinaires  encore  :  «  Je  suis  la 
voie,  la  vérité  et  la  vie,  »  dit-il;  ego  sum  via, 
Veritas  et  vita.  —  Je  suis  la  voie  qui  mène 
la  vérité  ,  ego  sum  via  •  je  suis  la  vérité 
elle-même,  ego  sum  veritas  -,  enfin,  je  suis 
la  vie ,  ego  sum  vita  ;  la  vie  inséparable  de 
la  vérité,  c'est-à-dire,  je  suis  tout,  je  suis 
Dieu.  Ceux  qui  prétendent  que  jamais  Jésus- 
Christ  n'a  proclamé  lui-même  sa  divinité  , 
n'ont  jamais  lu,  ou  plutôt  n'ont  jamais  com- 
pris ces  paroles.  11  commence  par  rappeler 
anx  hommes  toutes  les  vérités  premières  , 
toutes  les  vérités  naturelles,  oubliées  depuis  si 
long-temps  ,  et  qu'avait  obscurcies  la  nuit 
des  siècles  païens.  Ce  n'étaient  que  les  pre- 
miers rayons  du  soleil  de  justice  qui  allait 
luire  sur  le  monde.  Arrivé  au  jour  parfait  , 
Jésus-Christ  révèle  aux  hommes  des  vérités 
totalement  inconnues  ,  purement  divines  et 
célestes.  Pour  accomplir  de  si  grandes  choses, 
Jésus-Christ  emploie  les  moyens  les  plus  sim- 
ples ,  et  par-là  même  plus  divins.  Le  Verbe 
éternel  n'avait  pas  besoin  des  pompeux  dis- 
cours de  la  sagesse  humaine.  Il  prononce  sept 
ou  huit  pai'oles  ,  rayons  purs  détachss  d'une 
lumière  immense  ;  ces  paroles  se  répandent 
avec  rapidité  :  douze  hommes  pauvres ,  les 
apôtres ,  sont  chargés  de  les  propager  :  ils 
partent,  achèvent  en  peu  de  temps  leur 
course ,  et  au!  homme  vivant  ne  peut  écliap- 


LA.    DOMINICALE.  3Â7 

per  aux  rayons  de  la  lumière  divine.  E' 
voyez  ,  messieurs ,  comment  cette  multitude 
méprisable  des  divinités  antiques,  l'armée 
des  dieux  païens  ,  tombe  et  disparaît  devant 
ces  premiers  mots  du  symbole  que  Jésus- 
Christ  présente  au  monde  :  Je  crois  en  un 
seul  Dieu ,  credo  in  unum  Deum.  Nous  n'y 
avons  peut-être  jamais  réfléchi,  messieurs. 
Mais  quelle  force  prodigieuse,  disons  plus  , 
divine,  il  a  fallu  à  Jésus-Christ  pour  remonter 
à  travers  les  ténèbres  jusqu'à  la  vérité  pure  et 
parfaite ,  et  pour  entonner ,  au  milieu  du 
paganisme  son  symbole  par  ces  mots  :  Je  crois 
en  un  seul  Dieu  !  Le  voyez-vous,  seul  contre 
tous  ,  dans  un  coin  de  la  terre ,  et  de  là , 
frappant  de  sa  parole  divine  l'affreuse  ido- 
lâtrie .^^  Il  renverse  les  dieux  païens  dans 
leurs  sanctuaires ,  change  la  face  du  monde  , 
et  force  tous  les  peuples  à  faire  de  son  dogme 
capital  le  fond&ment  de  toute  religion  ,  de 
toute  croyance.  Oui ,  c'était  une  œuvre  di- 
vine !... 


Après  un  riche  développement  des  pa- 
roles de  saint  Jean  :  In  principîo  erat 
Verlum,  et  des  premiers  mots  de  la  Genèse, 
l'orateur  continue. 

Mais  c'est  surtout  dans  îe  testament  nou- 
veau que  sont  des  révélations  attendrissantes; 
c'est  là  que  Jésus-Christ  semble  se  complaire 
à  révéler  les  dogmes  consolans  de  la  divine 
Providence ,  qu'il  montre  un  Dieu  plein 
d'amour  pour  les  hommes ,  son  ouvrage,  et 
pour  la  conservation  du  bonheur  de  sa  créa- 
ture. Sainte  montagne  qui  retentîtes  pour  la 
première  fois  des  enseignemens  de  Jésus- 
Christ,  dites  les  paroles  de  grâce  et  de  lu- 
mière qui  découlèrent  de  sa  bouche....  Au 
bord  d'un  lac ,  sur  le  penchant  d'une  col- 
line, et,  dit  l'histoire  sacrée,  au  milieu 
d'un  beau  jour  _,  ses  disciples  étaient  l'angés 
autour  de  lui ,  et  la  multitude  écoutait  avec 
un  cœur  empressé  de  divines  paroles.  Lui , 
apercevant  parmi  la  foule  des  malheureux  et 
des  pauvres  ,  leur  fait  considérer  les  oiseaux 
qui  traversaient  les  airs ,  les  fleurs  des  champs, 
les  arbres  des  vergers;  puis  ,  avec  douceur  : 
«  Voyez  ces  fleurs  ,  leur  dit-il ,  voyez  ces 
beaux  lis ,  voyez  ces  petits  oiseaux  ;  ils  ne 
sèment  ni  ne  moissonnent.  C'est  votre  Père 
céleste  qui  en  prend  soin  ;  et  ne  prendra-t-il 
pas  plus  de  soin  de  vos  jours  que  des  fleurs  des 
champs  et  des  oiseaux  du  ciel  ?  Cherchez  donc 


oiS 


LA   DOMINICALE. 


sa  justice  et  tous  ses  biens  vous  seront  donnés 
par  surcroit.»  N'était-ce  pas  la  sublime  Provi- 
dence qui  se  révélait  aux  hommes  dans  ces  su- 
blimes et  touchantes  leçons  ?...  Les  pauvres  , 
ravis  d'entendre  Jésus-Christ  proclamer  leur 
bonheur ,"  livrèrent  leurs  cœurs  à  cette  pro- 
messedivJne.  C'estsur  cette  montagne,  dans  le 
même  jour,  que  Jésus-Christ ,  renversant  les 
préjugés  du  monde,  prononça  ces  mots  : 
«  Bienheureux  sont  les  pauvres  ,  bienheu- 
reux ceux  qui  pleurent  et  qui  souffrent  des 
persécutions  pour  la  justice  ,  car  le  royaume 
des  cieux  leur  appartient  I  »  C'était  pour  la 
première  fois  que  s'offraient  aux  hommes  ces 
jours  magnifiques  de  la  vie  future. 

Je  me  hâte,  messieurs  ,  et  j'arrive  à 

cette  parole  si  haute  et  si  sublime  de  Jésus- 
Christ  :  Eqo  sum  qui  sum;  parole  étonnante, 
toute  divine,  simple  et  infinie  comme  lui^ 
parole  plus  claire  que  toute  autre,  ou  plutôt 
source  et  principe  de  toutes  paroles ,  comme 
Dieu  est  la  source  et  le  principe  de  tout  être  , 
et  toutefois  d'une  profondeur  immense ,  dans 
laquelle  l'esprit  se  perd,  satis  pouvoir  rien 
découvrir  de  la  nature  de  l'être  divin,  sinon 
qu'il  est.  Mais  Jésus-Christ  vient  ouvrir  le 
voile  impénétrable  qui  cache  la  majesté  de 
l'être  divin  aux  clartés  bienveillantes  de  la 
lumière  céleste ,  au  nom  de  celui  qui  est  vé- 
rité ,  esprit,  inteUigence  ,  Dieu  et  amour,  cet 
infini  qui  est  la  charité  :  Deus  charitas  est. 
Ainsi,  l'être  infini,  l'iutelligence  éternelle,  la 
charité  sans  bornes,  voilà  Dieu  ! Mainte- 
nant vous  savez  le  nom  nouveau  que  Jésus- 
Christ  a  appris  lui-même  à  donner  à  Dieu ,  le 
nom  de  Père  céleste  ;  et  la  multitude  des  en- 
fans  des  hommes  peut  redire  à  Dieu ,  par  le 
bienfait  de  son  adoption  divine  et  l'enseigne- 
ment de  Jésus-Christ,  cette  prière  si  tou- 
chante :  «Notre  Père,  qui  êtes  aux  cieux,  etc.» 

Il  doit  y  avoir,  messieurs,  une  paternité 
pltis  auguste,  plus  divine,  plus  digne  de 
Dieu,  qui  n'a  pas  commencé  avec  l'homme  , 
cet  être  faiWe  et  misérable,  mais  toute  divine, 
et  qui  soit  la  raison  sublime  des  choses.  Ah! 
oui, l'Etre  éternel  a  un  fils,  non  par  adoption, 
mais  unique  et  parfait,  sagesse  incréée  du 
Père ,  intelligence  du  Père ,  le  Verbe  éternel  ; 
et  quand  le  saint  apôtre  entonne  son  évangile 
par  ces  mots  :  «  Au  coinmenccment  était  le 
Verbe,  et  le  Verbe  était  en  Dieu,»  les  plato- 
niciens tombent  à  genoux,  et  veulent  faire 
graver  ces  mots  en  lettres  d'or  sur  le  por- 
tique de  leurs  temples  I  • . . 


Puis,  après  avoir  parlé  du  mystère  auguste 
delà  ïviaité,le  pieux  orateur  arrive  à  l'In- 
camation  ,  à  la  Rédemption  et  à  l'Eucha- 
ristie ,  et  continue  à  faire  remarquer  quels 
flots  de  lumière  jaillissent  de  Jésus-Christ 
sur  les  destinées  de  l'humanité. 

C'est  par  ces  vérités,  dit-il,  que  nous  dé- 
couvrons le  secret  long-temps  et  vainement 
cherché  par  les  anciens  sages,  de  la  nature 
humaine  j  c'est  par  elle  que  nous  savons  clai- 
rement que  nous  avons  été  ci'éés  dans  une 
région  supérieure ,  et  qu'un  péché  fatal  nous 
fait  tomber  de  la  gloire,  de  l'innocence  et  du 
bonheur  que  Dieu  nous  avait  destinés,  et  nous 
comprenons  enfin  le  mélange  de  grandeur  et 
de  bassesse  ,  de  faiblesse  et  de  force  ,  de  vertu 
et  de  vices  qui  est  en  nous.  Dans  cette  révéla- 
tion nous  trouvons  le  moyen  de  fixer  les  tra- 
ditions du  monde  sur  le  malheur  et  la  chute 
de  l'homme.  Mais  Jésus-Christ  ne  parle  pas 
comme  un  docteur  humain  :  à  côté  du  mal 
il  place  le  remède  5  et  c'est  bien  à  lui  qu'il  ap- 
partenait en  effet  de  trouver  un  remède  égal 
à  la  profondeur  du  mal.  Nous  voyons  là  un 
mystère  nouveau  de  rappi'ochement  et  d'union 
entre  Dieu  et  l'homme  ,  mystère  de  sagesse  et 
d'amour,  consenti  par  le  Père  éternel ,  et  en 
vertu  duquel  le  Fils  de  Dieu  ,  le  Verbe  éter- 
nel s'est  fait  homme  pour  nous  relever  ,  nous 
éclairer ,  nous  sauver ,  nous  ramener  au  bon- 
heur parla  vertu;  au  ciel,  par  le  repentir. 
Voilà  ce  mystère  sublime ,  cette  œuvi'e  mani- 
festement divine  !  Convenons-en  ,  messieurs  , 
jamais  l'esprit  humain  n'inventa  de  semblables 
choses ,  et  l'impiété  doit  avouer  son  impuis- 
sance et  reconnaître  là  les  caractères  de  la 
divinité.  Si  de  telles  merveilles  pouvaient  être 
imaginées,  à  coup  sûr  l'inventeur  serait  plus 
grand  que  son  héros. 

Mais  achevons,  et  puisque  c'est  au  Calvaire, 
sur  cette  montagne  sainte,  que  Jésus-Christ  a 
conquis  le  monde ,  marchons  au  Calvaire  : 
c'est  là  que  nous  découvrons  la  vérité,  la 
vertu,  la  justice,  la  gloire  et  l'espérance.  Là 
tout  est  accompli ,  consommé  par  un  sacrifice 
divin  qui  remplace  toutes  les  victimes;  là  sont 
abolis  sans  retour  ces  barbares  sacrifices  hu- 
mains qui  déshonoraient  l'homme.  C'est  là 
que  nous  voyons  une  sainte  et  pure  victime, 
dont  le  sang  précieux  répaudu  Cbt  la  dernière 
consommation  de  la  malice  humaine  .-seule 
elle  suspend  le  cours  des  vengeances'  divines  ; 


LA   DOMINICALE. 


ÔÂ9 


seule  elle  désarme  la  puissance  éternelle,  et 
fait  descendre  sur  les  hommes  coupables  les 
bienfaits  de  la  miséricorde.  Là  les  puissances 
infernales  sont  vaincues,  et  la  mort  éternelle 
tombe  sans  retour.  C'est  là,  sur  cette  montagne, 
que  nous  voyons  planter  pour  le  bonheur  du 
monde  l'arbre  de  la  croix  ,  véritable  arbre  de 
vie  et  de  science  pour  tout  l'univers  ;  car  tons 
les  hommes  seront  appelés  à  se  nourrir  de  ses 
Fruits  ,  à  recueillir  dans  ce  sang  précieux  le 
germe  de  l'immortalité. 

L'orateur  a  terminé,  par  des  considéra- 
tions élevées  sur  l'Eucharistie  ,  son  tableau 
ie  Jésus-Christ  considéré  comme  lumière 
du  monde. 


PROPOSITION  DE  M.  BAVOUX 

POUR    LE    BÉTABLISSEMEUT    DU    DIVORCE. 

La  Chambre  des  députés,  dans  sa  séance 
3u  25  février,  vient  d'adopter,  à  la  majo- 
rité de  191  voix  contre  100,  le  projet  de 
M,  Bavoux,  pour  le  rétablissement  du  di- 
vorce. On  sait  qu'à  la  suite  de  la  désorga- 
aisation  introduite  dans  la  société  par 
l'horrible  dissolvant  de  la  révolution  fran- 
çaise, une  loi  du  21  mars  i8o5,  empruntée 
îu  droit  romain,  établit  le  divorce  dans  un 
[Certain  nombre  de  cas  déterminés.  Chacun 
>ait  combien  ce  dernier  coup  porté  à  la  fa- 
mille, après  tant  d'autres,  lui  devint  fatal. 
Ireize  ans  plus  tard,  une  autre  loi  du  8  mai 
1816  abolit  entièrement  celle  de  i8o5. 
Après  la  révolution  de  t85o,  il  sembla  à 
plusieurs  qu'elle  devait  se  recommander 
par  les  mêmes  mérites  que  son  aînée  ,  et 
M.  de  Schonen  fit  la  proposition  de  réta- 
blir le  divorce.  La  Chambre  des  députés, 
qui  était  alors  en  quête  de  popularité  ,  qui 
en  cherchait,  qui  en  voulait,  même  auprix 
de  la  tranquillité  des  familles ,  accueillit  la 
proposition,  délibéra,  et  arrêta  un  projet  de 
loi.  Mais  la  Chambre  des  pairs,  heureuse- 
ment au-dessus  des  velléités  révolutionnai- 
res et  de  cette  popularité  d'enfant,  à  la- 
quelle on  sacrifie  tant  de  grandes  choses  , 
la  Chambre  des  pairs  sauva  l'ordre  domes- 
tique et  sa  morale.  Il  est  sûr  que  M.   de 


Schonen ,  revenu  de  sa  précipitation ,  et 
ayant  pu  reconnaître  pendant  la  discussion 
de  son  projet,  combien  le  divorce  était  au- 
jourd'hui une  chose  honteuse  et  peu 
attrayante  pour  une  société  calme  et  qui 
demande  à  vivre  en  paix,  n'a  pas  voulu  re- 
prendre, comme  il  en  avait  le  droit ,  sa 
proposition  déjà  favorablement  accueillie , 
et  profiter  de  l'honneur,  s'il  y  en  a,  d'avoir 
songé  le  premier  à  combattre ,  comme  on 
dit,  les  tendances  sacerdotales  delà  restau- 
ration. Mais  c'est  une  chose  d'expérience, 
qu'il  se  trouve  en  toute  occasion  un  hom- 
me qui  se  fait  volontairement  lebouc  émis- 
saire du  ridicule ,  qui  se  mêle  aux  entre- 
prises absurdes  ,  précisément  lorsqu'elles 
périclitent  le  plus,  et  qui  ont  comme  la 
prédestination  de  changer  le  bien  en  mal, 
et  le  mal  en  pire. 

Dans  la  circonstance  présente  ,  c'est 
M.  Bavoux  qui  a  été  cet  homme-là.  Il  s'est 
avisé  d'être  révolutionnaire  à  la  façon  de 
M.  de  Schonen,  précisément  lorsque  M.  de 
Schonen  s'est  lassé  et  même  repenti  de 
l'avoir  été  5  ridicule  et  triste  singerie  ,  où 
l'on  n'a  même  pas  assez  d'esprit  pour  songer 
au  mal  le  premier.  M.  Bavoux  a  donc  vou- 
lu devenir  populaire  autant  que  M.  de 
Schonen,  et  par  les  mêmes  moyens.  Celui- 
là  a  ramassé  l'os  qu'avait  rongé  celui-ci  : 
espère-t-il  mieux  s'en  repaître  ?  La  Cham- 
bre a  fait  pour  le  dernier  ce  qu'elle  avait 
fait  pour  le  premier.  Les  pairs  les  traite- 
ront certainement  tous  deux  sans  aucune 
préférence  ;  et  M.  Bavoux,  qui  recherchait 
la  popularité  de  M.  de  Schonen,  aura  lieu 
d'être  satisfait  :  ils  auront  eu  à  se  partager 
la  même  idée  et  la  même  chute,  avec  cette 
différence  néanmoins  que  toute  l'initiative 
reste  à  M.  de  Schonen  ,  et  qu'il  restera 
prouvé  que  ce  pauvre  M.  Bavoux  ,  talent 
tout  d'imitation,  ne  possède  même  pas  une 
manière  en  propre  d'être  absurde. 

Ce  serait  pourtant  une  '^hose  affreuse, 
si  la  Chambre  des  pairs  allait  manquer  de 
courage  ,  et  laissait  passer,  par  crainte  ou 
par  lassitude,  le  capricf: ,  liuiagination  de 
M.  Bavoux. 

Parmi  les  réflexions  qui  se  présentent  eri 


35a 


LA    DOMINICALE. 


foule  à  ce  spectacle,  il  y  en  a  d'amères  que 
nous  ne  ferons  pas  ;  quoique  nous  en  eus- 
sions le  droit,   froissés  que  nous  sommes 
dans  nos  sentimens.  Nous  ferons  seulement 
quelques  questions.  Commentsefait-il qu'un 
homme,  quel  qu'ilsoit,  ait  le  front  de  se  pré- 
senter devant  une  assemblée,  dont  la  majo- 
rité est  catholique,  et  qui  représente  un  pays 
où  la  majorité  des  habitans  est  catholique,  et 
que  là ,  hautement,  sans  détour,  il  lui  pro- 
pose une  loi  qui  annule  et  casse  brutale- 
ment les  canons  et  la  discipline  de  l'Eglise 
catholique?  D'un  autre  côté,  comment  se 
fait-il  qu'il  y  ait  des  catholiques  qui  ont 
à  la  chambre  voix,  place  et  droit  déparier, 
et  qui  écoulent  et  souflrent  de  pareilles 
choses  ?  Car  enfin  que  leur  propose-t-on  ? 
le  divorce.  Or,  le  divorce  est  condamné  et 
a  toujours  été  condamné  par  le  Christia- 
nisme: un  chrétien,  qui  reste  chrétien,  ne 
peut  pas  sortir  de  là  ;  il  ne  lui  est  pas  loi- 
sible d'avoir  sur  le  mariage  d'autres  idées 
que  les  idées  chrétiennes-,  et  surtout  il  ne 
lui  est  pas  permis  de  les  attaquer  et  de  les 
renverser  formellement.  Proposer  d'établir 
le  divorce  à  des  chrétiens,  c'est  donc  leur 
proposer  de  faire  une  loi  qui  outrage  leurs 
croyances  ,  qui  brise  leur  traditioa ,  qui 
insulte  leur  foi ,    qui  souille    leurs  livres 
saints;  en  un  mot,  c'est  leur  proposer  d'ab- 
jurer, ni  plus  ni  moins.  Il  nous  semble  in- 
contestable, la  Charte  à  la  main,  qu'on  n'a 
pas  le  droit  de  présenter  à  la  Chambre  une 
loi  qui  établisse  le  divorce  ;  car  la  Charte 
protège  la  religion  chrétienne,  et  le  di- 
vorce attaque  le  Christianisme.  Le  divorce 
est  uneloi  romaine,  une  loi  tirée  du  Code  de 
Justinien,  à  une  époque  où  l'on  empruntait 
à  Rome  ses  noms  burlesques  ,  ses  toges  et 
ses  tutoiemens;  c'est  uneloi  païenne,  une 
loi  de  Junon  et  de  Vénus,  une  loi  qui  cor- 
respond à  une  morale  qui  n'est  pas  la  mo- 
rale chrétienne;  une  loi  qui  avait  ses  rai- 
sons d'être  quandelle  fut,  et  qui  aujourd'hui 
ne  peut  plus  reposer, d'uncôté^quesur  l'igno- 
rance de  ceux  qui  la  proposent  j  de  l'autre, 
que  sur  la  débauche  de  ceux  qui  la  solli- 
j^ut  état  de  cause  ,    c'est    tou- 
j^i^îiv\iûi(  loF^ui  attaque  le  Christianisme, 


que  la  Charte  promet  de  défendre,  et  qu'elle 
ne  défend  guère ,  hélas  ! 

Si  l'on  avait  proposé  en  pleine  chambre 
une  loi  qui  portât  atteinte  à  la  religion  des 
juifs,  il  se  serait  élevé  de  toutes  parts  un 
tonnerre  de  réclamations.  EnAngleterre,  on 
a  fait  plier  les  lois  civiles  devant  la  religion 
des  quakers  :  dans  les  tribunaux,  et  en  plein 
parlement ,  on  les  a  dispensés  de  prêter  le 
serment  obligatoire  pour  tout  le  monde , 
parce  que  leur  croyance  le  leur  défend. 
Nous  croyons  même  pouvoir  affirmer  qu'il 
existe  en  Alsace  une  sorte  de  piétistes,  ou 
autres,  en  faveur  desquels  la  loi  française  en 
use  ainsi  :  il  n'y  a  que  le  catholicisme  qu'on 
ne  favorise  pas-,  et  encore  que  disons-nous 
favoriser!  lln'yaque  le  catholicisme  qu'on 
outrage.  Dureste, cette  façon  d'enuseravec 
lui  est  déjà  vieille  parmi  nous  ,  et  ce  n'est 
pas  d'aujourd'hui  que  les  philosophes ,  si 
tolérans  en  paroles  ,  se  sont  faits  persécu- 
teursen  réalité,  et  ont  affiché  publiquement 
de  la  haine  pour  le  catholicisme.  Quand 
Louis  XIV  eut  révoqué  l'édit  de  Nantes ,  ce 
fut,  à  l'étranger,  en  Angleterre  et  en  Hol- 
lande, un  concertde  plaintes  plus  ou  moins 
légitimes.  Sous  la  régence  et  sous  Louis XV, 
lorsque  les  filles  de  joie  régnaient  et  admi- 
nistraient le  royaume  ,  et  que  les  philolo- 
sophes  leurs  alliés —  corruption  d'esprit  et 
corruption  de  cœur  vont  ensemble —  com- 
mençaient à  parler  haut  sur  les  choses  pré- 
sentes et  passées,  les  plaintes  de  i685  devin- 
rent des  déclamations  furibondes.  On  plai- 
gnait Calvin,  on  pleurait  Calvin-,  mais  ce 
n'était  pas  pour  ces  édits-,  cette  admiration 
était  dç  reflet-,  cette  sympathie,  de  contre- 
coup-, avant  tout  et  par-dessus  tout;,  on 
haïssait  le  catholicisme. 

0  catholiques,  vous  l'avez  cruellement 
expiée  depuis,  cette  révocation  de  l'édit 
de  Nantes  I  Les  philosophes  se  sont  bieû 
vengés  de  ce  que  vous  avez  voulu  relever 
en  un  jour  l'organisation  extérieure  et 
temporelle  du  Christianisme,  telle  que  les 
évêques  et  les  confesseurs  des  premiers 
siècles  l'avaient  constituée,  telle  que  les 
grands  corps  monastiques  du  nioyen-ùge, 
la  piété  des   fidèles  et  1  epée  des  rois  de 


LA   DOMINICALE. 


France  l'avaient  affermie  et  qu'ils  venaient, 
eux  attaquer  par  la  parole,  en  attendant 
que  d'autres  l'achevassent  par  la  spoliation, 
par  l'exil  et  par  la  mort.  Ceci  doit  servir 
de  mesure  à  l'accroissement  de  la  religion 
en  France,  depuis  deux  siècles.  De  domi- 
nante et  d'exclusive,  la  catholicité  s'y 
trouve,  à  l'heure  qu'il  est,  délaissée  par  le 
pouvoir  ;  non-seulement  on  met  indiffé- 
remment sur  la  même  ligne  juifs,  protes- 
tans  et  catholiques  ;  mais  chose  mons- 
trueuse! les  catholiques  sont  attaqués  ou- 
vertement et  de  préférence,  dans  le  sanc- 
tuaire des  lois.  On  respectera  les  scrupules 
d'unpiétisteou  d'un  quaker,  et  l'on  propose 
aux  catholiques  d'établir  le  divorce,  c'est- 
à-dire  d'entrer  en  révolte  ouverte  contre 
l'Evangile,  les  canons  et  la  doctrine  cons- 
tante de  l'Eglise.  Voilà  la  seconde  fois,  ô 
Jésus  ,  que  vos  ennemis  vous  préfèrent 
BarabbasI 

Il  y  a  à  ceci  une  cause  passée  et  une  ex- 
cuse présente.  La  cause,  ce  sont  les  décla- 
mations philosophiques  du  dernier  siècle-, 
ce  sont  les  doctrines  encyclopédistes  que 
Paris  a  répandues  sur  la  France,  et  que  la 
France  rapporte  à  Paris  par  l'organe  de 
ses  mandataires  politiques.  L'excuse^  ce 
sont  les  idées  fausses  mises  en  circulation 
sur  la  possibilité  de  séparer  radicalement 
loutes  les  fonctions  sociales,  de  faire  que 
dans  chaque  situation  de  la  vie,  les  hom- 
mes doivent  et  peuvent  faire  abstraction 
des  idées  qui  ne  sont  pas  à  cette  situation 
même,  et  par  exemple^  qu'à  la  chambre 
un  député  cesse  d'être  chrétien,  pour  être 
exclusivement  législateur.  Voilà  le  grand 
mot;  le  grand  sophisme,  la  grande  folie. 
D'abord,  est-ce  qu'il  est  possible  d'être 
législateur  d'une  façon  abstraite,  sans  par- 
tir d'un  principe  générateur  de  toutes  les 
lois,  qui  les  engendre,  les  répande,  les  rallie? 
Est-ce  qu'on  peut  être  législateur,  c'est-à- 
dire  pasteur  d'un  peuple,  sans  savoir  où 
on  le  conduit?  Et  si  l'on  sait  où  on  le  con- 
duit, est-ce  qu'on  n'a  pas  d'abord  cherché 
et  trouvé  ce  but? Et  si  on  l'a  trouvé^  est-ce 
qu'on  n'a  pas  procédé  au  nom  d'une  doc- 
trine chrétienne  ou  autre,  qui  l'a  fait  dé- 


55^ 

couvrir?  Si  l'on  est  ainsi  dominé  par  une 
idée  supérieure,  dont  toutes  les  lois  d'une 
nation  découlent  et  sont  la  mise  en  œuvre, 
on  n'est  donc  pas  législateur  d'une  manière 
abstraite  •,  et  dès  qu'on  arrive  à  convenir 
qu'on  ne  peut  pas  raisonnablement  faire 
des  lois,  sans  avoir,  au  préalable,  apprécié, 
au  nom  d'une  doctrine  quelconque,  la  des- 
tinée des  peuples,  nous  serions  bien  curieux 
de  savoir  quelle  est  la  doctrine,  la  concep- 
tion, la  philosophie  qu'on  met  au-dessus 
du  Christianisme. 

Et  puis,  est-ce  qu'il  est  possible  à  un 
chrétien  de  cesser  un  seul  instant  d'être 
chrétien?  Est-ce  qu'il  peut  laisser  à  la 
porte  le  baptême,  la  confirmation,  l'eu- 
charistie, le  mariage?  Croyez-vous  que  ce 
soit  là  choses  dont  on  se  dépouille,  et  qu'on 
reprenne  comme  un  vêtement?  Y  a-t-il 
dans  l'homme  une  idée,  une  croyance,  un 
sentiment  qui  lui  soient  plus  intimes,  et 
pour  ainsi  dire  plus  complètement  assimi- 
lées que  le  Christianisme  !  Le  Christianisme 
le  baptise,  c'est-à-dire  l'initie  à  la  grande 
famille  spirituelle  -,  il  l'instruit  tout  enfant  ; 
il  lui  a  donné  un  nom,  il  lui  donne  une 
loi;  il  lui  explique  les  rapports  des  institu- 
tions sociales  et  de  la  morale  5  il  lui  mon- 
tre le  fondement  du  bien  et  du  mal  ;  il  lui 
ouvre  le  monde  •,  il  l'y  pousse  instruit  et 
discipliné;  et  si  l'enfant  n'a  pas  fait  de 
promesses  vaines,  si  son  âme  n'a  pas  été  un 
champ  stérile  où  les  pierres  ont  étouffé  le 
grain,  il  y  a  des  momens  dans  le  jour  où 
il  se  souvient  qu'il  est  chrétien,  où  il  le 
montre,  où  il  le  signifie:  alors,  comment 
voulez-vous  que  le  chrétien  s'oublie,  â 
moins  d'être  tenté  dans  l'auberge,  et  de  ré- 
pondre, comme  Pierre,  à  là  servante  :  Je 
ne  le  connais  pas  ? 

Enfin,  si  d'être  législateur,  c'est  une 
chose  si  absorbante,  que  l'éducation  et  la 
foi  y  disparaissent;  si  l'on  peut  s'oublier 
soi-même,  il  nous  semble  que  ce  serait  un 
devoir  de  ne  pas  oublier  les  autres.  Si  un 
manufacturier  est  nommé  député,  nous  le 
voyons  demander  la  prospérité  des  manu- 
factures; les  propriétaires  défendent  l'agri- 
culture, et  les  militaires  l'armée  ;   en  un 


352 


LA   DOMINICALE. 


mot,  nous  voyons  chaque  jour  que  la  fonc- 
tion de  léjCfislateur  n'est  pas  si  abstraite, 
qu'elle  ne  s'allie  parfaitement  à  tous  les  in- 
térêts de  la  société  •,  et  c'est  même  ce  qui 
lui  donne  une  valeur  et  une  signification. 
Car  que  seraient  des  députés  qui  repous- 
seraient les  réclamations  des  besoins  locaux 
ou  généraux,  en  répondant  qu'à  la  cham- 
bre on  n'est  pas  commerçant,  agriculteur, 
industriel,  artiste,  savant -,  mais  qu'on  est 
dépiité.  Député  de  quoi  et  de  qui?  Sans 
doute  qu'on  va  à  la  chambre  pour  conci- 
lier, maintenir,  défendre  les  intérêts  des 
commettans,  c'est-à-dire  qu'on  est  au 
moins  censé  y  aller  pour  cela,  et  dès-lors 
il  n'est  pas  vrai  qu'on  se  sépare  des  préoc- 
cupations et  des  sympathies  qu'on  éprou- 
vait dans  le  monde  réel  ;  on  n'entre  pas 
dans  l'enceinte  législative  dans  un  état  d'abs- 
traction, et  comme  réduit  à  une  valeur 
physiologique.  Or,  si  l'on  a  conservé  quel- 
que souci  des  intérêts  du  dehors  qu'on  s'est 
oiFertpour  défendre,  si  l'on  a  bien  examiné 
et  compté  les  intérêts,  il  nous  semble  que 
lescroyances  catholiques  ont  dû  frapper  les 
regards,  à  l'égal  d'un  chemin  de  fer  et  d'une 
question  de  douane-,  et  à  moins  que  l'in- 
telligence d'un  député  ne  s'élève  pas  jus- 
qu'à distinguer  s'il  représente  des  Turcs  ou 
des  Chinois,  nous  penserions  qu'il  ne  lui 
est  pas  loisible  d'insulter  cavalièrement 
l'Evangile  en  pays  catholique.  Passe  donc 
qu'un  député  soit  pour  son  propre  compte 
à  l'état  abstrait  de  législateur,  toujours 
est-il  qu'il  devrait  traiter  comme  un  fait, 
ce  qui  en  est  un,  à  savoir  les  croyances 
chrétiennes.  Nous  ne  demandons  pas  beau- 
coup*, qu'on  traite  le  catholicisme  comme 
les  manufactures,  les  douanes  et  les  grands 
chemins. 

Nous  croyons  fermement  que  la  géné- 
ration qui  s'élève  fera  justice  de  ces  Vol- 
taires aux  petits  pieds.  Le  mépris  de  l'avenir 
sera  comme  l'impiété  du  présent  ;  énorme 
ef;  épouvantable. 


HISTOIRE  LITTÉRAIRE. 

LETTRES   A  M.    l'aBBÉ  *** 

Vous  me  demandez  des  nouvelles  litté- 
raires, mon   ami,  vous   voulez  que  moi, 
profane,  je  vous  mette  au  courant  de  tout 
ce  qui  a  paru  de  décent  et  d'honnête,  dans 
ce  monde  à  part  qu'on    appelait  autrefois 
la  Pippuhlique  des  lettres.  Vous  n'avez  pas 
le    temps,   dites-vous,  de    donner  à  cette 
étude  plus  d'une   heure  ou  deux,  chaque 
mois.  Soit  fait  ainsi  que  vous  le  voulez. 
J'accepte  la  mission  de  vous  instruire,  vous, 
si  savant  jeune   homme    dans  les  belles  et 
nobles  études,  des  pauvres  travaux  de  nos 
contemporains.  Ma  tâche  ne  sera  pas  dif- 
ficile, vous    connaissant   comme  je  vous 
connais,  versé  dans  toutes  les  lettres  divi- 
nes et  humaines,  passionné  pour  la  Bible 
et  pour  Homère,  menant  de  front  Demos- 
thènes  et  Bossuet;   lisant  avec  les  mêmes 
délices  la  prose  de  Fénélon  et  les  vers  de 
Virgile.  Vous  n'êtes  pas  de  ceux  qui  veu- 
lent qu'on  les  instruise  depuis  l'alpha  jus- 
qu'à  l'oméga  de  la  science  ;    vous  êtes   de 
ceux  à  qui  un  mot  suffit  :  vous  pouvez  ju- 
ger un  livre  à  l'odorat  seulement  et  pres- 
que sans  l'ouvrir.   La  fausse    poésie  et  la 
mauvaise  prose,  et  les  tristes  romans,  ne 
sauraient  vous  atteindre-,  ce  sont  des  com- 
positions au-delà  de  votre  esprit.  Cepen- 
dant, comme  vous  êtes  non-seulement,  un 
savant,  mais  encore  un  pasteur  de  cœur, 
vous  n'êtes  pas  fâché  de  savoir  comment 
tant  de  nuages  tombent  chaque  jour  non- 
seulement  sur  les  plus  claires  notions  du 
sens  commun  littéraire,  mais  encore  sur 
les  plus  irrésistibles  notions  de  la  morale. 
L'histoire  de  notre  littérature   étant   de- 
venue l'histoire  de  nos  vices,  de  nos  fai- 
blesses et  de  nos  lâchetés  morales,  après 
avoir  été  l'histoire  de  nos  vertus,  l'histoire 
de  notre  gloire,  vous  voulez  être  au  cou- 
rant, au  moins  par  ouï-dire,  de  toutes  les 
lâchetés  morales  et  de  tous  les  vices.  Par- 
là  vous  vous  mettrez  à  même,  non  pas  de 
vous  en  préserver,  car  vous  êtes  double- 


ment  à  l'abri,  mon  ami.  parles  qualités  de 
votre  cœur  et  par  les  dons  de  votre  intel- 
ligence, mais  au   moins  en  pourrez-vous 
défendre  les  jeunes  esprits  sans  expérience, 
qui  se  livrent  en  aveugles  à  la  première 
réputation  venue  de  Paris.  Réputation  sou- 
vent morte  dès  le  jour  de  sa  naissance  et 
oubliée  à  coup  sur  dans  la  capitale,  quand 
la  province  s'en  occupe.  Je  veux  obéir  à 
ce  désir  trop  légitime.  Tenez-vous  bien,  je 
vais  vous  racconter  désormais  jour  par  jour 
les  evénemens  littéraires,  les  hommes  lit- 
téraires, les  chefs-d'œuvre  littéraires.  C'est 
là   un  récit  qui  vous  étonnera  beaucoup, 
j'imagine,  seulement  soyez   assuré   d'une 
chose  :  c'est  que,  quoi  que  je  vous  dise,  je 
ne  vous  dirai  jamais  que  la   moitié  de  la 
vérité  la  plus  simple,  c'est  que^  malgré  tout 
ce  que  mes  récits  auront  d'incroyable,  je 
vous  parlerai  toujours  en  toute  sincérité  et 
en  toute   gravité ,  comme  cela  se  doit  en- 
vers un  homme  grave  et  envers  un  ami. 
Donc  je  commence.   Mais  d'abord  par 
où  commencer?  Concevez- vous  mon  em- 
barras? Appelé  à  vous  faire  l'histoire  de  la 
littérature  contemporaine,  je  regarde  au- 
tour de  moi,  e(  je  ne  trouve  plus  de  litté- 
rature. J'ai  passé,  elle  n'était  plus.   Que 
dis-je!  Je  n'ai  pas  même  passé.  Je  me  suis 
couché  la  veille:  la  veille  j'avais  laissé  la 
littérature  brillante,  croyante,   éclatante, 
vivante,  le  lendemain  elle  n'était  plus  !   Il 
faut  donc  que  je   vous  fasse  l'histoire  de 
ces  ruines.  Mais  voyez  cela  !  Il  n'y  a  mê- 
me plus  de    ruines  I  la  place    est    nette, 
comme  si  on  n'y   avait  jamais  bâti.  Que 
sont-ils  devenus  ces  puissans  du  jour  ?  Ou 
est-elle  cette  grande  littérature   qui  s'ap- 
puyait un  pied  sur  l'Orient,  l'autre  pied  sur 
le  moyen  âge?  C'était  le  colosse  de  Rhodes, 
mais  un  colosse  aux  pieds  d'argile  qui  est 
tombé,  sans  qu'il  ait  fallu  un  tremblement 
de  terre  pour  le  renverser  !  Vous  me  voyez 
bien  embarrassé  de  savoir  par  où  je  vais 
commencer  à  présent. 

Commençons  par  regretter  le  passé  lit- 
téraire-, ce  sera  toujours  un  commence- 
ment logique.  En  effet,  il  n'y  a  pas  d'homme 
de  bon  sens  aujourd'hui ,  qui^  voulant  conr. 


LA   DOMINICALE.  553 

sidérer  la  prose  et  la  poésie  de  son  temps  , 
ne  commence  par  jeter  un  regard  en  ar- 
rière sur  les  poètes ,  sur  les  prosateurs  d'au- 
trefois. Oh  !  c'est  un  beau  moment  de  calme 
et  de  respect  pour  soi-même,  quand  on  se 
retrouve  en  présence  du  grand  siècle.  La 
voilà  l'époque    chrétienne  et    poétique  I 
Voilà  Bossuet,  dans  les  allées  de  Versailles 
et  de  Trianon!  Voilà  Racine  qui  protège  de 
ses  vers  l'institution    de  madame  de  Main- 
tenon!  Voilà  là-bas,   dans  Port-Royal-des- 
Champs,  cet  homme  de  génie,  cet  homme 
à  sublimes  pensées,  qu'on  appelait  Pascal! 
Voilà  le  grand  Condé  qui  pleure  aux  vers 
du  grand  Corneille  !    Quel  mouvement  ! 
quel  bruit!  quel  éclat!  quelles  fêtes!  quelles 
oraisons  funèbres  du    haut  de  la  chaire! 
quels    savans  transports  !    quel    enthou- 
siasme !  Salut  à  toi,  mon  grand  siècle  !  Dans 
ce  temps-là,  tout  se  tient  ,    la  cour  et  la 
ville,   la  philosophie  et  l'Eglise,   Bossuet 
auprès  de  Condé  ;   toute  cette   époque  de 
gloires  égales  marche  d'un  même  pas.  Les 
peuples  écoutent  et  applaudissent.  Les  na- 
tions étrangères  se    soumettent  à    notre 
langue,  encore  plus  qu'à  nos  armes.  Jamais 
époque  plus  décente  ,  plus  correcte  ,  plus 
éclairée,   n'avait  signalé  le  passage   d'un 
peuple  en  ce  monde.  Mais  hélas!  Louis  XIV 
et  Bossuet  descendent  au  tombeau  ;  le  pou- 
voir royal  et  le  pouvoir  religieux  cèdent 
la  place  à  la  fois ,  et  la  France  tombe  du 
haut  de  ces  grandes  doctrines  chrétiennes , 
dans  ce  calvinisme  si  moqueur  et  si  cruel, 
dont  Voltaire  fut  le  Calvin.  Alors  donc  s'en 
vont  peu  à  peu  les   mœurs ,  et  après  les 
mœurs  les  lois;  les  croyances,  et  après  les 
croyances  le    pouvoir  ;    l'autorité    reli- 
gieuse, et  après  l'autorité  religieuse  l'auto- 
rité royale.  On  ne  respecte  plus  rien  en 
France  :  on  nie  le  passé,  on  dévore  le  pré- 
sent, on  insulte  l'avenir.  L'enfant  renie  ses 
aïeux ,  le  noble  couvre  de  boue  l'écusson 
de  sa  famille ,  comme   si  cet  écusson  lui 
appartenait  ;  le  libertinage  des  mœurs  rem- 
place le  libertinage  des  pensées;  les  livres, 
après  avoir  poussé  à  la  corruption  l'exa- 
gèrent   avec   un  air    de    triomphe  ;    les 
grands  prédicateurs  de  l'une  [sont  rem^. 


35i 


LA   DOIMICALE. 


placés  par  de  petits  prédicateurs  ,  les 
grands  philolosophes  par  de  petits  philo- 
sophes 5  l'antichambre  voyant  le  salon 
briser  toutes  les  croyances ,  l'antichambre 
imite  le  salon;  tout  se  confond,  tout  se 
perdj  on  se  rue  en  mille  désordres-,  puis 
vient  Tanarchie  qui  fauche  les  titres  et  les 
têtes.  11  a  fallu  trente  ans  de  guerres,  de 
désastres,  trente  d'oubli  de  tous  les  prin- 
cipes ,  trente  ans  de  despDtisme  et  de  gloire 
à  cette  pauvre  nation  française,  pour  ar- 
river à  se  souvenir  qu'elle  avait  eu  autrefois 
des  poètes,  des  orateurs,  des  écrivains,  une 
chaire,  un  barreau,  un  théâtre,  un  langage 
national:  tant  il  y  avait  loin  dn  dix-sep- 
tièine  siècle  à  89  ,  et  de  Louis  XIV  à  l'em- 
pereur, tombé  deux  fois! 

Il  ne  faut  pas  plus  compter  l'empire 
pour  une  époque  de  la  littérature, qu'il  ne 
faut  compter  la  révolution.  L'empire  a 
fait  tout  ce  qu'il  pouvait  faire  :  il  a  remué 
le  mondcj  il  a  apporté  en  France  des  ta- 
bleaux,  des  statues ,  des  trésors,  et  deux 
fois  les  armées  ennemies;  ilabâti  la  colonne, 
il  a  créé  mille  guerriers,  il  a  levé  et  détruit 
bien  des  armées  :  il  n'a  pas  su  faire  un 
poète.  Ce  grand  Napoléon,,  tout  grand  et 
tout  puissant  qu'il  était ,  n'a  pas  pu  voir 
à  lui  un  seul  poète!  pas  un  seul!  Il  a  eu 
un  prosateur j  Chateaubriand-,  mais  celui- 
là  à  peine  a-t-il  senti  ce  qu'était  l'empe- 
pereur  ,  cju'il  s'est  éloigné  de  l'empereur, 
et  qu'il  est  revenu  de  toute  l'ardeur  du  jeune 
âge,  à  Louis  XIV  et  aux  croyances  du  dix- 
septième  siècle,  si  bien  que  l'empereur  a 
été  seul  comme  Alexandre.  Vous  savez 
qu'Alexandre  pleurait  de  n'avoir  pas  d'Ho- 
mère :  nobles  larmes  !  Mais  si  Napoléon  , 
moins  grand  qu'Alexandre,  n'avait  pas  la 
faiblesse  dos  larmes,  il  n'avait  jamais  con- 
senti à  avouer  qu'il  lui  manquait  quelque 
chose  sur  cet  amas  de  trésors  qu'il  avait 
renversés,  comme  a^utant  de  futailles  vides, 
pour  exhausser  son  théâtre.  Napoléon  fit 
donc  semblant  de  faire  des  poètes,  comme 
il  faisait  des  préfets  et  des  ambassadeurs. 
Il  frappa  du  pied,  et  de  terre  on  vit  à  peine 
sortir  quelques  riraeurs ,  quelques  faiseurs 
de  comédies  qui  se  logèrent  à  l'académie», 


que  le  public  siffla,  que  Napoléon  seul  ap- 
plaudit, et  qui  n'en  furent  pas  plus  poètes, 
malgré  les  applaudissemens  de  l'empereur* 

C'est  qu'il  y  a  des  limites  où  s'arrête  la 
grande  toute  puissance-,  c'est  qu'un  sens, 
\q  sens  poétique,  manquait  à  l'empereur. 
Il  était  tellement  une  poésie  lui-même,  qu'il 
ne  voyait  pas  la  poésie,  à  peu  près  comme 
le  soleil  qui  n'a  pas  d'idée  de  la  chaleur. 
C'est  que  ce  quart  de  siècle^,  qui  est  bien  un 
siècle  tout  entier,  était  trop  ignorant  de 
toute  antiquité  classique,  et  trop  dégagé 
de  ces  études,  que  rien  ne  remplace,  pour 
jamais  produire.  Aussi  Napoléon  ,  qui  a 
donné  le  sujet  de  tant  de  beaux  tableaux , 
n'a  pas  fait  faire  une  poésie  jépique  :  léna , 
Austerlitz  ,  Marengo,  l'Italie,  l'Autriche, 
la  Russie  ,  toutes  ces  batailles  de  géans  ont 
été  moins  heureuses  que  la  bataille  de  Fon- 
tenoy,  cette  bataille  de  gentilshommes,  qui 
a  laissé  un  poème  de  son  nom.  Vous  voyez 
que  du  dix -septième  siècle  jusqu'à  nos 
jours,  en  fait  de  littérature  et  de  poésie,  il 
n'y  a  rien  qui  vous  arrête  long-temps  :  il 
y  a  quelques  hommes  qui  vous  font  peur  à 
force  de  scandale  ou  de  barbarismes  ,  mais 
rien  de  plus.  Il  y  a  deux  choses  qui  pren- 
nent tout,  qui  embrassent  tout ,  qui  font 
faire  silence  à  la  terre  et  aii  Ciel,  au  passé 
et  à  l'avenir  :  la  révolution  et  l'empereur  ! 

Est  venue  la  restauration.  Sont  venus  à 
sa  suite,  les  souvenirs,  plus  que  les  vestiges 
du  vieux  temps  français  ;  mais  le  dix-sep- 
tième siècle  était  trop  loin  pour  revenir* 
Cependant,  à  l'ombre  du  vieux  trône,  les 
écoles  se  sont  rouvertes ,  les  belles  langues 
ont  repris  peu  à  peu  le  chemin  des  collèges, 
qu'elles  avaient  fui,  épouvantées  parle  son 
du  tambour.  Pour  la  première  fois ,  les  eû- 
fans  nés  en  i8o4>  entendirent  parler  là 
langue  de  Démosthènes  et  d'Homère  5  en 
un  mot,  on  refit  des  études»  Puis  en  même 
temps  l'Eglise  se  montra  de  nouveau  , 
comme  se  montra  toujours  l'Eglise  de 
France:  laborieuse, indulgente,  studieuse* 
Le  roi,  de  son  côté,  homme  de  goût  et 
d'esprit ,  favorisait  ce  nouvel  effort  de  la 
pensée  française.  II  ne  faut  pas  être  injuste 
envers  Louis  XVIII  :  il  faut  reconnaître  ce 


LA    DOMINICALE. 


355 


qu'il  a  fait  pour  les  études  qui  avaient 
charmé  son  exil.  Ce  fut  dans  sa  maison 
militaire  que  se  manifesta  le  [j^rand  poète 
de  notre  temps,  M.  de  Lamartine.  Vous 
vous  rappelez ,  mon  ami,  vos  jeunes  trans- 
ports, à  la  première  apparition  des  médi- 
tations poétiques!  Que  votre  âme  était 
émue  !  Que  de  pleurs  vous  avez  répandus  I 
Comme  vous  avez  été  des  premiers  à  le  cé- 
lébrer ,  cet  homme  ,  qui  épanchait  de  la 
poésie  sur  votre  adolescence I  Vous  disiez,  je 
m'en  souviens  encore,  vous  disiez  qu'Ho- 
race et  Pindare  et  J. -B.Rousseau  n'étaient 
rien  auprès  de  cette  poésie  5  vous  disiez,  que 
le  mouvement  lyrique  et  la  sublime  tris- 
tesse des  livres  saints  étaient  enfin  retrou- 
vés. Vous  avez  été  un  des  premiers  à  ad- 
mirer cette  belle  langue ,  cette  mélancolie 
profonde,  ces  indicibles  élanceraens  vers 
le  Ciel.  Je  ne  vous  parle  donc  pas  de  La- 
martine*, mais  je  vous  fais  remarquer  une 
chose  que  vous  n'avez  pu  remarquer  :  c'est 
le  mouvement  poétique  imprimé  à  la 
France  par  notre  grand  poète.  A  peine 
l'Europe  l'eut-elle  entendue,  cette  voix 
toute  de  grâce  et  de  mélancolie ,  que  de 
toutes  parts  mille  voix  s'élevèrent  pour  lui 
répondre.  Walter-Scott s'arrêta  étonné  que 
des  sons  si  purs  et  des  mélodies  si  suaves, 
pussent  venir  de  cette  France  qu'il  avait 
vue  grinçant  des  dents,  et  se  déchirant  la 
poitrine  de  ses  ongles,  après  nos  désastres 
de  Waterloo.  Lord-Byron  qui  était  à  Ve- 
nise ,  tout  seul  et  tout  triste ,  écrasé  sous 
le  doute  —  malheureux  génie  qui  s'est  jeté 
dans  l'abîme  comme  Satan  —  lord  Byron 
fut  épouvanté  ,  quand  il  découvrit  qu'il  y 
avait  quelque  part  en  France  de  la  poésie, 
qui  n'était  pas  sa  poésie;  quand  il  vit  son 
néant  anéanti,  son  dése.*^poir  effacé,  son 
athéisme  renversé  par  cette  lyre  vierge  de 
Lamartine,  qui  avait  des  chants  pour 
toutes  les  espérances  de  la  terre,  pour 
toutes  les  joies  du  Ciel.  Lamartine  nous  a 
ainsi  rendu  un  immense  service.  Il  a 
prouvé  au  monde  qui  nous  croyait  vaincus 
de  toutes  manières,  que  la  poésie  nous 
restait  dans  nos  défaites  ;  il  a  contreba- 
lancé lord  Byron  5  il  a  donné  à  la  France 


nouvelle  le  signe  du  départ  poétique  -,  il  lui 
a  appris  comment  la  Bible  est  encore  la 
source  de  toute  poésie  grande  et  belle;  il 
nous  a  sauvés  de  nous  mêmes,  il  nous  a 
sauvés  du  doute,  il  nous  a  sauvés  du  dé- 
sespoir; il  nous  a  fait  honte  de  tout  abat- 
tement et  de  tout  malaise;  il  a  été  chré- 
tien et  royaliste  à  la  face  du  monde;  lui 
poète,  il  a  donné  le  premier  démenti  for- 
mel à  l'ironie  de  Voltaire  ,  et  au  scepti- 
cisme du  dix-huitième  siècle.  Lamartine  , 
voilà  l'origine  et  la  source  de  toute  poésie 
dans  l'Europe  moderne.  Vous  l'aviez 
bien  jugé,  mon  ami,  vous  l'aviez  jugé 
comme  il  faut  qu'on  le  juge:  plutôt  avec 
votre  cœur  qu'avec  votre  esprit. 

En  même  temps  ,  vous  vous  rappelez 
aussi  un  livre  qui  produisit  chez  nous  une 
sensation  aussi  vive  que  les  premiers  dis- 
cours de  J.-J.  Rousseau,  au  siècle  passé  : 
un  abbé ,  un  chrétien ,  ua  grand  écrivain  , 
un  homme ,  M.  de  La  Mennais ,  jetait  à  la 
France  ce  livre  sublime  de  Y Indifferenoe 
en  matière  de  Religion,  Quel  livre,  celui- 
là  I  Immense!  Quelle  verve  inépuisable! 
Comme  cet  homme  s'attache  au  doute  ! 
comme  il  le  terrasse  !  comme  il  l'écrase  I 
comme  il  nous  en  fait  rougir!  La  France 
étonnée  ,  éperdue  ,  et  à  qui  personne  n'a- 
vait parlé  encore  de  ce  ton  d'autorité)  pas 
même  l'empereur,  se  prosterna  aux  genoux 
de  l'apôtre.  L'effet  de  son  livre  a  été  aussi 
grand  sur  les  âmes ,  que  les  vers  de  M.  de 
Lamartine  avaient  été  puissans  sur  le 
cœur.  On  s'interrogeait,  on  se  regardait , 
on  se  consultait.  Tout  le  passé  du  dernier 
siècle  était  détruit  par  ce  livre.  Tout  le 
vieux  Voltaire  était  anéanti.  Voilà  le  livre 
de  M.  de  La  Mennais! 

Les  Méditations  poétiques  ^  et  V Essai 
sur  V Indifférence ,  31.  de  Lamartine  et 
M.  de  La  Mennais,  voilà  le  seul  point  de 
repos  que  rencontre  le  philosophe  et  lé 
chrétien,  après  le  dix-septième  sièélé,  jûg-" 
qu'à  nos  jours.  Je  m'arrête  ici.  Je  conti- 
nuerai celte  histoire  dans  mes  prochaines 
lettres,  et  vous  verrez  si  j'avais  raison 
d'être  triste  en  commençant. 


3S6 


LA   DOMINICALE. 


ETAT  DE  L'ÉGLISE  EN  IRLANDE. 

(Deuxième  article.) 

Nous  nous  étions  imaginé  que  l'histoire 
parlerait  assez  haut,  dans  la  question  irlan- 
daise,pournous  dispenser  de  rappeler  endé- 
lailTodieuse législation,  qui  a  si  long-temps 
pesé  sur  les  catholiques  de  la  Grande-Breta- 
gne. Il  n'en  a  point  été  selonnotre  espoir. 
Dans  le  tableau  que  nous  avons  tracé  de  la 
tyrannie  protestante  ,  nos  souvenirs  ont 
paru  trop  amers  et  nos  paroles  exagérées. 
Quoiqu'il  nous  soit  impsssiblede  concevoir 
un  pareil  reproche,  nous  croyons  utile  d'y 
répondre,  pour  montrer  que  nous  n'avan- 
çons rien  qui  ne  soit  appuyé  sur  des  do~ 
cumeus  positifs. 

Faisons  d'abord  observer  que  nos  preu- 
ves ne  seront  point  puisées  à  une  source 
suspecte. 'Blakstone,  dont  nous  avons  con- 
sulté les  commentaires  sur  les  lois  anglai- 
ses, n'est  certes  pas  un  papiste.  Il  com- 
mencel'examen  du  code  oppressif  que  nous 
allons  analyser  par  la  réflexion  suivante  : 
«  En  s'obstinant  à  reconnaître  une  auto- 
))  rite  étrangère,  et  à  la  croire  supérieure, 
))  en  matière  de  culte  ,  à  celle  du  souve- 
»  rain,  ils  (les  catholiques)  ne  peuvent  se 
»  plaindre  si  les  lois  du  royaume  les  trai  • 
»  tent  avec  moins  d'indulgence  que  les 
»  autres  non-conformistes.  »  Et  plus  loin, 
tout  en  reconnaissant  l'extrême  rigueur  de 
ces  lois,  il  s'efforce  de  les  justifier  par  le 
principe  doctrinaire  de  la  nécessité.  Son 
autorité  doit  donc  être  ici  considérée  comme 
irréfragable. 

Or,  il  n'est  pas  une  de  nos  assertions  que 
son  livre  ne  confirme  de  la  manière  la  plus 
éclatante.  Qu'avons-nous  reproché  au  pro- 
testantisme à  l'égard  de  l'Irlande?  Nous 
lui  avons  reproché  des  lois  de  sang,  des 
lois  de  servitude,  des  lois  de  rapinç.  Eh 
bien!  il  faut  le  répéter,  le  livre  de  Black- 
stone  sous  les  yeux,  oui,  Yhére'sie  s^cst  gor- 
ge'e  du  sang  ci  de»  dépouilles  deVMandais 
fidèle  à  la  foi  de  ses  pères,  et  s'acharnant 


sur  cette  proie,  elle  l'a  réduit  à  la  triste 
condition  des  Ilotes.  Loin  de  rétracter  au- 
cune des  paroles  échappées  à  notre  indi- 
gnation, si  nous  étions  tentés  d'y  changer 
quelque  chose,  ce  serait  pour  leur  donner 
plus  d'énergie.  Qu'on  les  juge  par  l'exposé 
suivant  dont  nous  garantissons ,  d'après 
Blackstone,  l'exactitude  et  la  fidélité. 

Les  lois  anglaises  déclaraient  félon  et 
punissaient  de  mort  tout  catholique  qui 
n'abjurait  pas  sa  croyance  dans  l'espace  de 
trois  mois,  après  en  avoir  été  sommé  par 
quatre  juges  de  paix,  et  demeurait  dans  le 
royaume  sans  la  permission  du  roi.  —  La 
môme  peine  atteignait  ceux  que  l'on  soup- 
çonnait de  suivre  la  religion  de  Borne  et 
qui,  sur  la  demande  du  magistrat,  refu- 
saient de  signer  la  déclaration  contre  le 
/'rtjozVme prescrite  parle  statut  5o,  chap.  2 
de  Charles  II,  lorsqu'ils  ne  demeuraient  pas 
à  une  distance  de  plus  de  dix  milles  de 
Londres.  —  Quiconque  abandonnait  le 
culte  anglican,  pour  embrasser  le  catholi- 
cisme ,  quiconque  travaillait  ou  contri- 
buait à  la  conversion  d'un  anglican,  était 
considéré  comme  coupable  de  haute-tra- 
hison et  puni  de  même.  —  Le  statut  5, 
chap.  1,  d'Elisabeth,  après  avoir  ôté  au 
pape  toute  juridiction  dans  le  royaume 
d'Angleterre,  considérait  comme  coupable 
de  haute-trahison  celui  qui  avait  reconnu 
deux  lois  cette  juridiction.  —  En  vertu  du 
statut  27,  chap.  2  du  même  règne,  était 
également  coupable  du  crims  de  haute-tra- 
hison, tout  prêtre  catholique  qui,  venant 
d'audelà  des  mers,  demeurait  plus  de  trois 
jours  sur  le  territoire  anglais,  sans  vse  con- 
former au  rit  anglican,  et  sans  prêter  le 
serment  ordonné  par  la  loi.  Ceux  qui  lui 
donnaient  asyle  étaient  regardés  comme 
félons,  sans  qu'ils  pussent  réclamer  le  bé- 
néfice du  clergé.  — La  peine  réservée  aux 
criminels  de  haute-trahison  était  encore 
appliquée  par  le  statut  3,  chap.  1  de  Jac- 
ques P',  au  sujet  anglais  qui  sortait  du 
royaume,  se  soumettait  à  un  autre  prince  et 
rentrait  sous  l'obéissance  du  pape.  Si  l'on 
demande  quelle  était  la  peine  du  crime  de 
haute-trahison,  voici  ce  qu'en  dit  Black  ^ 


LA   DOMINICXlE. 


357 


Stone:    «  La  punition  du  crime  de  haute- 
»  trahison  doit  être  très-sévère  et  très-so- 
»  lennellc'  i°  Le  coupable  doit  être  traîné 
»  sur  le  pavé  et  non  amené  au  gibet  sur 
»  une  charrette  -,  mais  par  compassion  et 
»  par    humanité,  il    est    d'usage     de  le 
))  conduire  sur   une  claie.  2"  Il  doit  être 
»  pendu  par  le   cou  avant  qu'il  soit  étran- 
»  glé.  3°  On  doit  le  descendre  de  la  po- 
»  tence,  lui  arracher  le  cœur  et  les  entrailles 
»  et  les  jeter  au  feu.  4°  Sa  tête  doit  être 
»  coupée.   5°  Son  corps    mis  en   quatre 
»  quartiers,   lesquels,    ainsi    que    sa  tête, 
))  sont  exposés  dans  les  endroits   indiqués 
»  par  le  roi.  —  Le  roi  peut  commuer  cette 
»  peine  en  celle  d'avoir  seulement  la  tête 
»  tranchée.  »  —  Ajoutons  à  ce  que  nous 
venons  de  dire,  la  défense  faite  aux  catho- 
liques d'intenteraucuneaction,  soit  ai*  cri- 
minel, soit  au  civil.  Combien  de  vengean- 
ces particulières  ont  du  être  autorisées  par 
cette  disposition  de  la  loi,    véritable  bi'l 
d'indeninilé  pour  les  assassins.  —  On  dira 
peut-être  que  cette  législation  n'a  presque 
jamais  été  appliquée.  Nous  convenons  que 
les  circonstances  ont  été  parfois  tellement 
impérieuses  qu'on  s'est  vu  dans  la  nécessité 
d'y    déroger  ;  mais  il  n'en  est  pas   moins 
vrai  qu'elle  a  été  pendant   long-temps  eu 
pleine  vigueur.  Depuis  i577,jusqu'(^n  i6o5, 
dans  une  espace  de  vingt-six  ans ,  on  compte 
cent  quatre-vingt-quatre   prêtres    mis     à 
mort.  On  peut,  par  ce  chiffre,  connaître  à 
peu  près  celui  des  laïques  qui  ont  dû  porter 
aussi  leur  tête  sous  la  hache  du  bourreau. 
Mais  on  ne  sait  trop  s'il  faut  déplorer  ou 
bénir  le  sort  de  tant  de  victimes,  quand  on 
réfléchit  à  la  condition  de  ceux  qui  ont  sur- 
vécu. La  servitude  la  plus  profonde  était 
leur  partage.  Différens  statuts,  qu'il  serait 
trop  long  de  rapporter,  les  dépouillaient  du 
droit  de  propriété  :  depuis  l'âge  de  dix-huit 
ans  accomplis,  ils  ne  pouvaient,  sans  ab- 
jurer leur  foi ,  posséder  aucune  terre,  soit 
a  titre  de  succession ;,  soit  à  titre  d'acquisi- 
tion ;  et  pour  assurer  l'exécution  de  cette 
loi ,  on  les  obligeait  à  faire  earegisirer  leurs 
terres  et  tous  les  biens  qu'ils  avaient  acquis 
avant  vingt-un  ans,  ainsi  que  toutes  ces- 


sions, ou  testamens  faits  en  leur   faveur. 
—  La  prison  perpétuelle  était  le  châtiment 
de  ceux  qui  enseignaient  ou   tenaient  des 
écoles.  —  Une  amende  de  200  livres  sterl. 
était  infligée  à  celui  qui  assistait  à  la  messej 
en  cas  de  récidive  j  l'amende  était   de  100 
marcs ,  et  à  chaque  fois  il  fallait  subir  une 
année  de  prison.  — Tout  catholique  payait 
le  double  de  la  taxe  imposée   aux   autres 
citoyens.  — Quiconque  employait  la  force, 
la  persécution  ou  tout  autre  moyen ,  pour 
maintenir  les  fidèles  dans  le  sein  de  l'Eglise 
romaine-,  (|uiconque  envoyait  à  l'étranger 
un  enfant  ou  même  un  adulte  pour  l'y  faire 
élever  dans  les  principes  du  culte   catho- 
lique ,  ou  confiait  son  éducation  à  quelque 
maison  religieuse,  contribuant   aux  frais 
de  ce  déplacement    et  de  cette  résidence , 
et  quiconque  profitait  de  ce  bienfait:  tous 
étaient  incapables  de  poursuivre  un  procès 
en  justice,  d'administrer  une   propriété  , 
d'exécuter  un  testament ,  de  recevoir  un 
legs  ,  d'accepter  une  donation,  de  posséder 
aucune  charge ,  et  tous  leurs  biens-meubles 
et  immeubles  demeuraient  confisqués  pour 
le  reste  de  leur  vie.  — Outre  les  peines  qui 
leur  étaient  communes  avec  les  autres  non- 
conformistes  ,  les  catholiques   cités  en  jus- 
tice pour  s'être  refusés  à  assister  aux  offices 
de  l'Eglise    anglicane,  étaient  inhabiles  à 
posséder  les  charges  et  les  emplois.  Le  jup-e 
de   paix  était  autorisé  à  saisir  les  armes 
qu'ils  avaient  chez   euX;,   et  défense  leur 
était  faite  de  s'approcher   de  Londres \de 
plus  de  dix  milles.  Pour  s'éloigner  de  leur 
résidence  à  une  distance    de    cinq  milles  , 
ils  devaient  en  obtenir  la  permission  ,  sous 
peine  de  confiscation  de  tous  leurs  biens  j 
et  s'ils  allaient  à  la  cour  sansy  être  mandés, 
ils  payaient  une  amende  de  100  liv.  sterl. 
—  Une  amende   et   même  un  châtiment 
plus  sévèr'e  éia.it  encouru   par  ceux  qui 
confiaient  à  d'autres  qu'aux  ministres  an- 
glicans le  soin  de  bénir  leur  Union  ou  de 
baptiser  leurs  enfans.  —  Lorsqu'une  femme 
mariée  était  convaincue  d'être  catholique, 
elle  perdait  de  droit  les  deux  tiers  de  son 
douaire-,  son  mari  ne  pouvait  mettre  entre 
ses  mains  l'administration  d'un  bien ,  ni 


558 


LA   DOMINICA-LE. 


lui  confier  l'exécution  d'un  contrat-,  et  elle 
ne  pouvait  prétendre  à  aucune  partie  de  la 
fortune  de  son  époux.  Celui-ci  ,  pour  em- 
pêcher qu'elle  ne  fut  emprisonnée,  devait 
racheter  sa  liberté  au  prix  de  lo  liv.  steii. 
par  mois,  ou  en  donnant  le  tiers  de  ses 
terres.  —  Lorsque  le  catholique  qui  avait 
refusé  de  signer  la  déclaration  contre  le 
Papisme,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut, 
demeurait  au-delà  de  dixmilles  de  Londres^ 
il  lui  était  interdit  de  garder  des  armes  chez 
lui,  d'avoir  un  cheval  valant  plus  de  5 
liv.  sterl. ,  etc. 

A  ces  détails  donnés  par  Blackstone  , 
nous  pouvons  en  ajouter  quelques  autres 
extraits  d'un  excellent  ouvrage  publié  en 
1820,  à  Philadelphie  ,  par  M.  Carey. 

Au  témoignage  de  cet  auteur  très-digne 
de  foi ,  les  lois  anglaises  condamnaient  à 
mort,  comme  coupable  de  félonie,  le  prêtre 
catholique  qui  mariait  deux  protestans,  ou 
un  protestant  et  un  catholique  j  et  pour 
ajouter  l'immoralité  à  la  cruauté ,  ce  ma- 
riage cVflîV  nul  et  de  nul  effets  sans  qu'il 
fât  besoin  de  'procès  nï    de  jugement ,   ou 
de  recourir  à  une  autorité  quelconque. — 
Elles  condamnaient   à  une  amende  de  10 
livres  sterling  les   catholiques  qui  choisis- 
saient, pour  enterrer  leurs  morts ,  le  cime- 
tière d'un    couvent ,  d'un  monastère ,  ou 
d'une    abbaye  supprimée.    —   Quand  un 
étranger   s'est  rendu  coupable  en    Angle- 
terre   du  crime    de    haute- trahison ,    de 
meurtre    ou   de  félonie,    le  jury  qui  le 
juge  est  composé  d'un  nombre  égal  d'é- 
trangers et  d'indigènes.  Cette  faveur  était 
refusée  aux  catholiques.  Dans  tous  les  cas 
où  il  s'agissait  des  progrès   du   Papistne, 
le  jury  n'était  composé  que  de  protestans, 
leurs  ennemis  acharnés.  —  Si  un  catholique 
avait  prêté  une  somme  à  un  protestant ,  et 
accepté   de  lui  pour  caution  une  hjqjo- 
thèque  sur  un  bien  foncier,  celui-ci  pou- 
vait demander  en  justice  l'annulation   de 
l'hypothèque ,  et  dépouiller  ainsi  le  prê- 
teur de  toute  gai  antie  ,  et  par  suite  de  son 
bien.   —  Lorsqu'une   femme    protestante 
possédant  un  immeuble  quelconque,  ou  un 
bien  meuble  d'une  valeur  de  5oo  Uv.  sterl., 


avait  dessein  de  contracter  mariage,  elle 
devait  préalablement  certifier  que  son  futur 
était  conformiste.  Le  défaut  de  cette  for- 
malité entraînait  la  confiscation  de  sa  for- 
tune, qui  passait  au  plus  proche  héritier 
protestant.  —  Les  chefs  de  famille  qui 
voulaient  exempter  leur  fils  de  la  milice 
étaient  tenus  de  présenter  un  remplaçant 
protestant,  sous  peine  depayer  une  amende 
deux  fois  plus  forte  que  celle  des  protes- 
tans. Même  proportion  était  gardée  dans 
la  somme  qu'il  devait  fournir  pour  l'entre- 
tien de  la  milice.  —  Quand  une  propriété 
avait  été  confisquée  ,  ils  ne  pouvaient  en 
acheter  aucune  portion ,  ni  la  posséder  à 
titre  de  succession ,  d'achat ,  ou  en  vertu 
d'un  coEtrat  quelconque,  ni  même  la 
prendre  à  bail.  —  Quelquefois  ces  lois  ini- 
ques avaient  un  effet  rétroactif.  En  1710, 
un  acte  du  parlement  annula  toutes  les  ac- 
quisitions et  tous  les  contrats  passés  pen- 
dant le  cours  des  sept  années  précédentes. 

—  Dans  le  cas  où  un  fermier  catholique 
retirait  de  son  travail  un  bénéfice  qui  sur- 
passait le  tiers  du  fermage,  il  ne  pouvait 
plus  prétendre  aux  droits  que  son  bail  lui 
assurait ,  et  la  ferme  passait  au  protestant 
qui  avait  découvert  le  chiffre  de  ses  profits. 

—  Le  fils  aîné  d'un  catholique ,  qui  em- 
brassait la  religion  protestante,  prenait,  du 
vivant  même  de  son  père  la  part  que  les 
lois  appelaient  la  réversion  et  lliérilage 
dune  propriété.  Toutes  les  aliénations 
faites  précédemment  par  le  père ,  étaient 
par-là  même  annulées.  S'il  s'agissait  d'un 
autre  fils ,  le  père  devait ,  sous  la  foi  du 
serment,  faire  à  la  Cour  de  chancellerie 
une  déclaration  constatant  l'état  et  la  va- 
leur de  tous  ses  biens ,  et  faire  telle  provi- 
sion qu'ordonnerait  la  Cour,  pour  l'entre- 
tien futur  de  cet  enfant.  —  En  1706,  le 
parlement  irlandais  déclara  coupable  de 
trahison  envers  les  libertés  du  royaume  , 
tout  magistrat  et  toute  autre  personne  qui 
négligerait  d' exécuter  ces  dispositions  pé- 
nales. Dans  la  même  année ,  le  parlement 
déclara  encore  que  dire  ou  entendre  la 
messe  de  la  part  des  personties  qui  n'a- 
vaient pas  fait  serment  d'abjuration ,  étaU 


LA   DOMINICALE. 


oW 


une  présomption  légale  qu'elles  favori- 
saient secrètement  les  intérêts  des  préten- 
dans ,  et  que  les  juges  et  magistrats  qui 
négligeaient  d'en  informer  avec  diligence 
et  de  découvrir  les  pratiques  séditieuses , 
devaient  être  regardés  comtiie  ennemis  du 
gouvernement  du  roi.  Dans  une  autre  oc- 
casion ,  la  même  assemblée  posa  en  prin- 
cipe que  poursuivre  les  J^apistes  était 
un  service  rendu  au  gouvernement.  — 
Six  mois  étaient  accordés  à  l'héritier  ca- 
tholique, pour  renoncer  à  sa  foi.  S'il  s'y 
refusait  ,  le  plus  proche  héritier  protes- 
tant ou  conformiste  était  autorisé  à  le 
dépouiller  de]  sa  fortune,  (i)  Un  héritage 
considérable  échut  un  jour  à  un  catholique 
qui  recula  son  abjuration  jusqu'au  dernier 
jour  du  sixième  mois ,  et  Tendit  ensuite  ses 
propriétés.  Le  plus  proche  héritier  protes- 
tant les  reclama,  alléguant  qu'il  s'agissait 
dans  la  loi  des  mois  lunaires.  Les  juges  ad- 
mireutla  distinction,  et  lui  donnèrentgain 
de  cause. 

Nous  croyons  inutile  de  pousser  plus 
loin  nos  recherches  sur  l'ancienne  légis- 
lation irlandaise.  11  nous  semble  qu'après 
les  documens  qu'on  vient  de  lire  ,  il  n'est 
plus  possible  de  nous  adresser  le  reproche 
d'exagération.  Malheur  à  qui  ne  se  sentirait 
pas  profondément  indigné  en  compulsant 
ce  code  monstrueux  !  Malheur  à  qui  ra- 
conterait de  sang-froid  cette  œuvre  de 
tyrannie  !  Pour  nous,  il  faut  l'avouer,  nous 
ne  nous  sentonspasce  triste  courage.  Quand 
il  nous  arrivera  de  rencontrer  en  notre 
chemin  l'oppression  et  la  servitude  san- 
glante, s'il  est  loin  de  notre  pensée  d'in- 
viter aux  représailles,  nous  saurons  tou- 
jours appliquer  le  fer  rouge  de  l'infamie 
au  front  des  oppresseurs  ,  et  payer  un 
tribut  d'admiration  à  leurs  victimes  cou- 
rageuses et  fidèles.  C'est  ce  que  nous  avons 
dû  faire  en  rappelant  ces  lois  qui ,  selon 
Burke ,  sont  entachées  de  sang ,  barèares , 


cruelles,  infâmes,  qui  ne  protègent  la  vie 
des  hommes  que  pour  insulter  aux  droits 
et  aux  sentimens  de  f  humanité,  et  qui 
manifestent  la  résolution  prise  par  une 
fraction  dup>euple  irlandais  de  se  regarder 
comme  les  seuls  citoyens  de  Vétat ,  et  de 
dominer  sur  le  reste  de  leurs  compatriotes^ 
en  les  réduisant  à  un  esclavage  absolu  , 
90US  un  pouvoir  militaire. 


{\)  Le  père  du  vénérable  abbé  Edgeworth,  s'é- 
tait vu  enlever  une  fortune  considérable  en  vertu 
de  celte  loi  odieuse ,  qui  plaçait  les  consciences  ca- 
tholiques entre  la  misère  et  l'apostasie. 


BIOGRAPHIE  CONTEMPORAINE. 

LE    BARON    DE    GÉRAMB. 

Qu'est  devenu  cet  enthousiasme  chrétien 
du  moyen-âge  qui  poussait  le  chevalier, 
l'épaule  ornée  de  la  croix  blanche ,  aux 
champs  de  la  Palestine  ,  et  lui  indiquait,  à 
son  retour,  non  pas  toujours  le  chemin  du 
castel  qui  avait  vu  les  ébats  de  son  ado- 
lescence, mais  le  sentier  de  l'abbaye  voi- 
sine, cachée  au  fond  d'une  forêt  de  son 
père?  Là  ,  il  apercevait  son  écusson  peint 
sous  la  voûte  du  cloître  ,  et  sous  ses  arcades 
une  tombe  chérie.  Le  preux  déposait  son 
armure,  et  demandait  en  échange  une  tu- 
nique, un  scapulaire,  et  le  dernier  rang 
parmi  les  frères.  Cependant  ,  erreur  de 
croire  que  ces  traits  soient  sans  exemple 
dans  des  temps  plus  rapprochés.  C'est  pres- 
que de  nos  jours,  que  la  fille  de  Louis  XV, 
préférant  au  palais  de  Versailles  une  cellule 
du  Carmel  de  Saint-Denis,  couvrait  du 
bandeau  un  front  qui  pouvait  prétendre 
au  diadème.  Hier  encore ,  le  voile  de  la 
religion  cachait  au  monde  la  fille  d'an 
Condé.  Tandis  que  son  père  conduisait  par 
l'Europe  les  restes  des  gentilshommes  delà 
France,  échappés  aux  batailles,  Louise  de 
Bourbon  essayait  la  vie  des  trappistes 
dressait  avec  eux  sa  tente,  quand  ces  tri- 
bus nomades  jetées  d'exil  on  exil,  pour  asile 
allaient  réclamer  un  dédertjusquesur  la  terre 
de  Russie.  Plus  tard  elle  revêtait  l'humble 
habit  de  St. -Benoît.  Elle  est  venue  mourir 
au  temple  où  elle  a  été  martyre  de  la  pé- 
nitence. Avant  elle,  cette  demeure  avait 
vu  un  autre  martyr  î 


360 


LA   DOMINICALE. 


La  parole  de  l'Evangile  ne  perd  de  son 
énergie  qu'en  mesure  de  notre  indocilité; 
elle  a  toujours  des  dmes  d'élite  pour  l'é- 
couter. Révélons  à  notre  siècle  un  secret 
de  la  solitude.  La  Chartreuse  existe  encore 
dans  les  déserts  du Dauphiné;  la  Trappe, 
dont  le  souvenir  est  poétique  parmi  nous , 
la  Trappe  a  réédifié  son  cloître,  et  à  l'ombre 
de  ce  cloître ,  bien  de  nobles  hommes,  morts 
au  monde  y  vivent  pour  Dieu.  11  en  est 
un  dont  les  papiers  publics  viennent  de  ré- 
péter le  nom  et  les  longs  pèlerinages.  Nous, 
qui  le  connaissons  ,  disons  deux  mots  de 
son  histoire  :  ces  deux  mots  seraient  le 
sujet  d'un  drame. 

Le   baron  Ferdinand  de  Géramb  naquit 
à  Lyon  en  1772.   Fils  d'un    gentilhomme 
hongrois,   Julien-Ferdinand   de  Géramb, 
chevalier  du  Saint-Empire,  baron  autri- 
chien, le  jeune  Ferdinand  fut  élevé  en  Alle- 
magne ,  et  épousa ,  en  Hongrie ,  sa  cousine, 
Thérèse  ,  noble  de  Adda.  Lancé  naturelle- 
ment dans  la  carrière  militaire ,   sa  nais- 
sance^ ses  qualités  le   mettaient  aussi  sur 
la  voie  des  honneurs.  La  fortune  vint  lui 
sourire ,  et  il  sourit  à  la  fortune.  Il  aimait 
le  monde,  et  il  en  faisait  les  délices.  En  i8o5 
il  commandait ,  comme  colonel ,  un  corps 
franc  qui  portait  le  nom  de  l'impératrice 
Marie-Thérèse.    L'année    suivante,  il    fut 
élevéàla  dignité  de  chambellan.  En  1807, 
il  fut  créé  chevalier  de  Malte.  Après  la  paix 
de  Tilsitt,sans  quitter  le  service  de  l'empe- 
reur d'Autriche ,  il  se  rendit  en  Espagne , 
la  seule  nation  qui  fut  alors  :  car  seule  elle 
osait   regarder    en  face    l'Empereur  !  Ses 
offres  y  furent  acceptées  ,  et  il  servit  avec 
le  titre  de  général.  11  cherchait  l'occasion 
de  se  distinguer  et  d'attirer  l'attention  sur 
sa  bravoure  -,  cette  occasion  lui  manqua  : 
l'Espagne  était  à  l'agonie.   Il   projeta  de 
former  un  corps  composé  principalement 
d'Autrichiens  licenciés  ,   et  de  revenir  le 
commander  sur  la  terre  d'Espagne ,  ei  la 
seconder  dans  ses  efforts.  11  passa  donc  en 
Angleterre,  sollicitant  secours    et    appui. 
Mais  ses  affaires  se  ressenlircat  d'un  séjour 
trop  prolongé  à  Londres;  et  s'il  faut  en 
croire  une  chronique ,  trop  peu  véridique 


peut-être,  il  fut  vivement  poursuivi  pa 
ses  créanciers.  Décidé  à  ne  pas  se  laisser 
traîner  en  prison  ,  il  s'enferma  dans  la 
maison  de  campagne  d'un  de  ses  ^mis ,  ar- 
bora sur  le  toit  l'ancienne  devise  anglaise  : 

«  Ma  maison  est  ma  citadelle ,  » 

et  y  soutint  pendant  quinze  jours  un  siège 
en  forme  contre  tous  les  shérifs  et  cons- 
tables  du  pays.  Ce  spectacle  nouveau  at- 
tirait les  curieux,  l'énergie  de  sa  résis- 
tance était  vivement  applaudie,  et  il  eût 
chèrement  vendu  sa  liberté.  Mais  les  mi- 
nistres anglais  lui  furent  plus  dangereux 
que  ses  créanciers.  L'alien-bill  lui  fut  ap- 
pliqué :  la  terre  de  la  Grande-Bretagne  ne 
fut  plus  pour  lui  une  terre  d'hospitalité.  Il 
protesta  avec  force  et  noblesse  ;  il  raconta 
ses  malheurs,  le  sacrifice  qu'il  avait  fait 
de  sa  fortune  entière  ;  il  exposa  qu'il  ne  lui 
restait  que  son  uniforme  et  son  sabre.  Pro- 
testation inutile  !  Le  baron  de  Géramb  fut 
déporté  ,  jeté  sur  les  côtes  du  Danemarck, 
et  n'y  put  trouver  qu'un  asile  momentané. 
Bientôt  Buonaparte  le  fit  arrêter  sur  un 
territoire  neutre  :  il  fut  enfermé  au  château 
de  Vincennes,  en  février  1812,  et  livré  à 
une  captivité  rigoureuse. 

Plusieurs  accidens  auxquels  il  n'avait 
échappé  que  par  une  espèce  de  miracle , 
l'avaient  vivement  touché  au  milieu  de 
sa  vie  mondaine  :  il  avait  conservé  sa  foi 
dans  les  orages  du  monde,  dans  le  fracas 
des  armes,  et  dans  la  tourmente  des  pas- 
sions. On  le  vit  plus  d'une  fois  en  donner 
des  preuves.  Mais  ce  feu  qui  donnait  de 
temps  à  autre  une  flamme  momentanée  , 
se  ramortissait  aussitôt  et  semblait  éteint. 
11  était  pourtant  renfermé  dans  son  àme , 
etlatroublait  parfois.  La  captivité  l'acheva. 
Le  donjon  de  Vincennes  était  alors  la  prison 
d'un  gracd  nombre  d'illustres  détenus,  de 
prélats,  de  prêtres.  Il  se  lia  surtout  aveci 
le  savant  Barnabite  Fontana,  depuis  car- 
dinal; et  les  liens  de  leur  amitié  durèrent' 
plu?  long-temps  que  les  chaînes  de  leur 
prison. 

Ce  fut  donc  à  cette  époque  que  ^Dieu 
SuppUmeni. 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU   2    MARS. 


36i 


daigna,  comme  il  l'a  écrit  lui-même,  lui 
faire  sentir  le  ne'ant  des  choses  d'ici-bas. 
Il  sortit  de  captivité  en  1814,  mais  bien 
résolu  à  n'user  plus  de  sa  liberté  que  pour  . 
Dieu.  Son  premier  projet  fut  d'aller  vi- 
siter les  saints  lieux:  il  fit  même  les  pré- 
paratifs de  son  départ,  prit  une  lettre  de 
recommandation  du  prince  de  Bénévent , 
consulta  sur  son  voyage  l'illustre  auteur 
de  V Itinéraire  à  Jérusalem.  Mais  la  Pro- 
vidence avait  reculé  l'époque  de  son  pèle- 
rinage; au  lieu  de  visiter  les  lieux  où  Jésus- 
Christ  porta  sa  crois,  il  voulut  la  porter 
lui-même. 

Déjà  sa  vie  était  tout  autre.  En  voici  une 
preuve  :  retiré  à  Lyon  au  sortir  de  sa  cap- 
tivité ,  il  apprend  qu'une  jeune  personne 
était  victime  de  la  séduction  d'un  mal- 
heureux qui  la  retenait  et  pouvait,  selon 
le  monde ,  lui  faire  une  brillante  illusion. 
Le  baron  de  Géramb  voit  l'infortunée  ,  lui 
parle  de  Dieu  et  la  gagne.  Hélas  I  elle  n'é- 
tait pas  même  baptisée  I  Devenue  chré- 
tienne ,  la  nouvelle  convertie  a  vécu  en 
chrétienne.  Cédant  de  plus  en  plus  à  la 
glace,  elle  a  pris  le  voile  delà  religion  dans 
l'institut  des  religieuses  de  la  Nativité,  que 
vraisemblablement  elle  édifie  encore.  Un 
ami  du  général  possède  sa  correspondance 
avec  sa  néophyte.  Nous  n'avons  rien  vu  de 
plus  touchant. 

Cependant ,  après  avoir  passé  un  an  au 
monastère  de  Darfeld,  en  Westphalie,  le 
baron  de  Géramb  vint  s'ensevelir  dans  le 
monastère  naissant  du  Port-du-Salut,  près 
Laval,  oùil  entra  le  12  février  1816.  Son 
sacrifice  était  généreux,  carilavaitdes  liens 
assez  forts  pour  le  retenir  au  monde.  Sa 
mère  et  sa  femme  étaient  mortes  j  mais  de 
six  enfans  qu'il  avait  eus ,  quatre  vivaient 
encore  :  Edouard ,  qui  était  alors  officier 
dans  les  gardes-nobles  de  l'empereur  de 
Russie j  Gustave,  élève  à  l'Ecole  militaire 
a  Vienne;  Adélaïde  ,  élève  au  couvent  des 
Ursulines  de  Vienne;  enfin,  Eugénie  ,  chez 
sa  tante  la  baronne  de  Held.  Il  avait  encore 
un  frère ,  Léopold  ,  baron  de  Géramb,  gé- 
néralen  activité.  Il  abandonna  tout;  et,  sui- 
vant l'expression    de    l'imitation,    après 


avoir  tout  quitté ,  il  se  quitta  lui-m,tme\ 
Sa  retraite  à  la  Trappe  fit  sensation.  Les 
journaux  l'apprirent  au  public  ;  le  public 
en  parla  :  chacun  interpréta  sa  démarche 
suivant  qu'il  était  affecté.  Pour  lui  ,  sans 
s'arrêter  ni  à  la  louange,  ni  au  blâme,  il 
acheva  l'exécution  de  son  projet.  En  quit- 
tant le  monde,  il  sacrifiait  tout,  jusqu'à 
son  nom  ;  car  sur  le  catalogue  du  monas- 
tère- ,  en  vain  vous  eussiez  cherché  le 
baron  ,  le  chambellan ,  le  général ,  le  che- 
valier; vous  ne  lisiez  que  ces  mots,  indi- 
quant sa  place  au  réfectoire,  au  dortoir: 
frère  Marie -Joseph.  Après  quinze  mois 
de  noviciat;,  il  prononça  ses  vœux  le  i5 
avril  1817. 

Nous  ne  devrions  rien  avoir  à  dii'e, 
sinon  que  sa  vie  se  passait  dans  le  silence 
et  V exactitude  ,x\x.x  obédiences  à.Q  la  maison. 
Mais  bientôt  une  occasion  l'oblige  à  se  pro- 
duire; et  puis,  les  révolutions  qui  n'épar- 
gnent ni  les  trônes  ,  ni  les  cloîtres  ,  chassent 
également  les  rois  de  leurs  palais  et  les 
solitaires  de  leurs  cellules.  Le  monastère 
du  Port-du-Salut ,  érigé  en  abbaye  ,  devint 
bientôt  trop  resserré;  son  église  vieille  et 
étroite,  ne  pouvait  convenir  ni  à  sa  desti- 
nation ,  ni  au  nombre  des  cénobites.  Il 
fallut  l'augmenter,  o\i  plutôt  la  rebâtir  sans 
autres  fonds  que  la  charité  des  fidèles.  Le 
père  Marie-Joseph  fut  choisi ,  et  on  le  vit 
parcourir  les  villes  du  Maine ,  demandant 
humblement  les  aumônes  de  la  charité.  Il 
trouvait  parfois  refus;  mais  souvent  l'hos- 
pitalité lui  était  offerte  dans  ces  vieux 
castels  où  sont  ensevelies  les  bonnes  vertus 
hospitalières  et  chrétiennes  du  bon  vieux 
temps.  On  l'écoutait  parler  de  ses  cam- 
pagnes et  de  son  cloître  ;  on  admirait  sa 
complaisance  et  la  légèreté  de  ses  doigts 
sur  le  claviei-  d'un  piano.  Les  élèves  de 
l'Ecole  militaire  de  La  Flèche  montrèrent 
un  grand  empressement  à  seconder  les  vues 
du  général  pénitent.  Riche  des  piGfrandes 
qu'il  avait  reçues,  le  père  Marie-Joseph, 
travailla  avec  tout  le  zèle  possible  à  cons- 
truire la  maison  du  Seigneur.  L'œuvre  ter- 
minée ,  il  reprit  la  vie  silencieuse  de  soa 
monastère.  Tout  le  monde  connaît  l'ob- 


562 


LA    DOMINICALE 


servanee  de  la  Trappe  -,  mais  tout  le  monde 
ne  sait  pas  ce  que  l'humilité  du  père  Marie- 
Joseph  y  ajoutait  :  pour  boisson  de  l'eau  , 
pour  couche  une  planche.  La  curiosité  pous- 
sait grand  nombre  de  royageurs  au  couvent 
du  Port-du-Salut-,  chacun  voulait  voir  cet 
homme,  11  u'avait  pu  se  défaire  d'une  viva- 
cité extérieure  »  qui  trahissait  le  militaire 
sous  l'habit  du  trappiste,  Tai  vu  ce  que 
je  n  avais  jamais  vu  ,  disait  l'archevêque 
actuel  de  Bordeaux  ,  après  une  visite  à 
Tabbaye  du  Port-du-Salut  :  un  baril  de 
poudre  sous  un  capuchon. 

En  1827  ,  le  père  Marie-Joseph  passa  en 
Alsace ,  et  se  joignit  à  une  colonie  de  trap- 
pistes établie  près  de  Mulhausen  ,  et  gou- 
vernée par  un  de  ses  amis.  Après  la  révo- 
tion  de  i83o,  le  baron  de  Géramb  et  ses 
frères  furent  forcés  d'abandonner  leur  cou- 
vent du  Mont-des-Olives ,  de  quitter  l'Al- 
sace et  même  la  France ,  et  de  chercher 
une  retraite  en  Suisse.  Alors  il  crut  le  mo- 
ment opportun  pour  exécuter  son  voyage 
d'outre-mer.  Muni  de  l'autorisation  de  ses 
supérieurs  ,  et  s'abandounànt  à  la  Provi- 
dence ,  il  part,  vêtu  de  son  habit  religieux, 
pour  faire  le  pèlerinage  de  Jérusalem.  Les 
journaux  ont  dit  qu'il  avait  passé  cinq 
mois  dans  cette  ville  des  mystères  ,  qu'il 
avait  séjourné  à  Bethléem,  à  Nazareth, 
Ils  ont  aussi  parlé  de  son  voyage  au  nord 
de  l'Egypte,  au  Caire,  au  mont  Sinaï.  Je 
me  représente  cet  homme  plein  de  foi  et 
de  feu  ,  récitant  à  haute  voix  sur  le  Sinaï 
les  préceptes  du  Décalogue  1  Je  me  re- 
présente comment,  à  la  vue  de  son  pieux 
enthousiasme  ,  les  Arabes  et  ses  compagnons 
de  voyage  devaient  fixer  le  religieux  eu- 
ropéen. Aucun  br-uit,  dit-il,  n  interrompit 
ma  voix  qui  se  prolongeeit  à  travers  les 
rocher»  de  cette  solitude. 

Il  est  à  désirer  qu'il  publie  la  relation 
de  son  pèlerinage-,  il  saurait  dire,  lui ,  ce 
que  d'autres  pèlerins  n'auraient  même  pas 
ressenti. 


OEUVRES 

DE  SAINT-FRANÇOIS-DE-SALES.(i} 

Commençons  par  remercier  M.  Loyau 
d'Amboise  pour   l'histoire  de  St.-François- 
de-Sales  qu'il  vient   de  nous  donner,   et 
qui  forme  le  premier  volume   de   la  col- 
lection que  nous  annonçons.  Il  y  a  dumé- 
rite  parce  temps-ci  à  consacrer  sa  plume  à 
ces  sortes  de  matières.  Quand  notre  litté- 
rature courte  haletante  etécheveléo,  après 
je  ne  sais  quel  fantôme  d'art  et  de  beau, 
il  faut  féliciter  l'écrivain  de  talent  qui  re- 
cule à  se  jeter  dans  ce  chaos  corps  et  âme^ 
L'ouvrage  de  M.  Loyau  d'Amboise  n'aura 
pas  un  succès  de  scandale-,  mais  il  plaira  au 
chrétien  qui  cherche  à  s'édifier;  ce  succès 
vaut  bien  le  premier.  Il  serait  à  souhaiter 
que  des  hommes  de  conscience  imitassent 
l'exemple   de  M.   Loyau    d'Amboise.   Les 
vies  de  Saints  bien  racontées  feraient  beau- 
coup d'eflet  et  ne  manqueraient  pas  d'in- 
térêt. La  plupart  de  ces  Saints  que  l'Eglise 
honore,  se  trouvent  mêlés  à  tous  les  événe- 
mens  de  leur  temps,  et  quand  il  n'y  aurait 
là  qu'une   question   d'histoire,    elle  serait 
encore  à  traiter,  ne  fût-ce  que  sousle point 
de  vue  de    la   science.  Ces  histoires   sont 
faites,  si  vous  voulez,  etdepuis  long-temps  ; 
mais  écrites  par  des  plumes  plus   pieuses 
qu'éclairées  ,    les   érudits   de  notre  siècle 
passent  devant  elles  avec  une  sorte  de  dé- 
dain, et  c'est  avec  une  tache  de  ridicule 
qu'elles  arrivent   dans    les  mains   des  fa- 
milles chrétiennes.  Nous   livrons  ces  ré- 
flexions à  ceux  qui  se  sentiraient  les  moyens 
d'entrer  dans  cette  carrière  que  nous  indi- 
quons. Tous  les  gens  de  bien  les  y  suivront 
et  les  encouragemens  ne  leur  manqueront 
pas. 

Ainsi  a  fait  M.  Loyau  d'Amboise.  Il  nous 
a  donné  une  bonne  histoire,  une  histoire 
racontée  avec  gravité,  avec  simplicité,  au 
lieu   d'une    histoire,  platement  écrite    el 


(I)  Chez  M.  Biaise,  libraire-éditeur,  rue  Férou> 


LA    DOMINICALE 

comme   celle  de  Mar- 


dénuée   d'intérêt  , 
soUier. 

Autrefois,  dans  ce  bon  vieux  temps,  hé- 
las! si  éloigné  de  nous,  la  vie  du  Saint  fai- 
sait le  charme  du  castel  comme  de  la 
chaumière,  dans  les  longues  soirées  d'hiver. 
Cela  ne  valait  il  pas,  je  vous  le  demande, 
la  lecture  du  roman  qui  rend  le  visage 
rouge?  Les  tortures  du  martyr  ne  valaient- 
elles  pas  les  grincemens de  dents  delà  Grève, 
ou  les  rugisaemens  du  bagne?  Et  voilà 
pourquoi  il  faut  montrer  que  la  vie  des 
Saints  peut  navrer  aussi  des  émotions  de 
la  terreur,  ou  caresser  des  suaves  senti- 
mens  de  plaisir  mélancolique.  Eh  bien  I 
vous  trouvez  tout  cela  dans  la  vie  de  St.- 
François-de-Salespar  M.  Loyaud'Amboise, 
vie  bien  sentie,  bien  contée,  je  vous  jure, 
avec  un  style  doux,  entraînant,  délicieux 
même  quelquefois.  Voyez  plutôt  François- 
de-Sales  méditant  sur  les  ruines  de  Rome 
par  une  belle  nuit,  quand  les  étoiles  bril- 
lent au  ciel,  et  que  la  lune  projette  sa 
pâle  lueur  sur  le  iJolysée.  Quelques-uns 
trouveront  peut-être  que  l'imagination  a 
plus  fait  que  la  science  dans  cet  ouvrage, 
chose  possible  après  tout;  mais  une  his- 
toire qui  ne  prend  de  son  héros  que  la 
nonaenclature  aride  de  ses  actions,  qu'est- 
ce  aussi?  travail  de  biographe  qui  ne  dit 
rien  au  cœur,  qui  vous  laisse  froid  comme 
marbre,  quand  l'àme  devrait  s'épanouir, 
quand  les  larmes  devraient  briller  aux 
yeux!  M.  Loyau  d'Amboise  a  senti  cela, 
lui  ,  il  s'est  dit  :  Mon  héros,  à  moi,  c'est 
un  Saint,  c'est  un  homme  à  cœur  tendre, 
comme  Jean  le  disciple  bien  aimé,  je 
prendrai  l'homme  et  le  Saint,  et  mon  his- 
toire attachera,  et  elle  parlera  au  cœur, 
cette  histoire^  et  il  a  bien  dit,  car  elle  at- 
tache, et  elle  parle  au  cœur  *,  et  quand  on 
aura  parcouru  quelques  pages,  onjetera 
d«  côté  le  roman  éclos  de  la  veille  pour 
mourir  demain,  après  avoir  fait,  en  cou- 
rant, sa  plaie  profonde.  Or  ,  donc  remer- 
cions M.  Loyau  d'Amboise,  pour  sa  vie  de 
St.-François-de-Sales,  il  mérite  bien  qu'on 
ie  remercie.  Nous  faisons  tout  comme  a 
fait  Mgr.  l'archevêque  de  Paris,  à  qui  cette 


\563 

vie  est  dédiée,  et  qui  a  remercié  l'auteur. 

Venons  aux  œuvres  de  St. -François  lui- 
même.  François-de-Sales  a  beaucoup 
écrit,  et  dans  tous  ses  ouvrages,  on  le  trouve 
tout  entier  avec  ses  grâces  naïves,  son  ai- 
mable abandon,  et  un  laissez-aller  char- 
mant. Esprit  fin  ,  bonhomme  ,  délicieux 
causeur, moraliste  insinuant  dansses/«//re.s,* 
Sublime  et  doux,  ferme  et  habile,  sondant 
tous  les  replis  du  cœur,-dans  son  Inlroduc- 
tion  à  la  vie  dévote  !  Ange  à  la  parole  de 
feu,  dans  son  Traité  de  T amour  de  jDieuï 
Plein  de  mollesse, d'originalité,  de  candeur 
et  d'amabilité  dans  ses  Enlretiensl  Ora- 
teur grave,  profond,  austère  sans  rudesse 
dans  ses  Sermons,  mais  moins  naturel  que 
dansses  autres  œuvres  :  voilà  François-de- 
Sales  écrivain  !  Il  a  écrit  comme  ont  écrit 
Amyot,  Charron,  et  Montaigne,  naïfcomme 
la  langue  dontilse  servait,  avec  ses  expres- 
sions triviales,  ses  tours  heurtés,  ses  façons 
originales,  et  sa  gentillesse  j  langue-enfant 
qui  amuse  comme  un  enfant  qui  babille 
pour  la  première  fois,  et  qui  tonnera  puis- 
sante comme  la  voix   d'un    homme. 

A'y  a-t-il  pas  honte  à  ignorer  tout  cela? 
Mais  notre  siècle  est  ainsi  fait  :  on  ne  lit 
pas  la  vie  d'un  Saint,  parce  que  c'est  un 
saint,  sans  songer  que  ce  Saint  est  souvent 
un  grand  homme  devant  lequel  un  homme 
se  courbe,  un  martyr  de  l'avenir  qui  a  pé- 
tri la  civilisation  avec  .^on  sang,  un  génie 
où  il  y  a  à  méditer.  Préjugés  bêtes  que  tous 
ces  préjugés-là,  et  dont  le  siècle  commence 
à  revenir,  comme  il  revient  à  pas  lents  de 
son  froid  matérialisme,  honteux  qu'il  est 
d'avoir  tant  cru  sur  parole,  pour  aboutir  à 
ne  rien  croire! 

Le  moment  était  donc  opportun  pour 
publier  ces  œuvres  complètes,  et  dans  ce 
pêle-mêle  parisien,  où  l'on  fait  tout  en 
courant,  où  l'on  se  heurte,  où  Ton  se  presse, 
où  l'on  se  renverse,  pour  arriver  plus  vite, 
un  homme  s'est  trouvé,  qui  n'a  voulu  rien 
faire  en  courant,  lui,  et  à  qui  le  monde 
chrétien  ,  le  monde  qui  juge,  le  mon- 
de ,  qui  apprécie  les  eUbrts ,  et  tient 
compte  des  difficultés  doit  des  éloges 
et  des  encouragemens.  Cet  homme,  vingt 


:56i 


LA    DOMINICALE. 


ans  de  sa  vie  durant,  a  pâli  sur  les  œuvres 
de  St.-François-de-Sales,  collationnant  les 
diverses  éditions,  vérifiant  le  texte  et  les 
dates  des  écrits  du  Saint,  recherchant  les 
pièces  inédites  dans  tous  les  recoins  de  la 
France  et  de  l'Europe  ,  rétablissant  les 
lettres  brisées  ou  effacées,  travail  de  moine 
au  moyen-àge!  de  telle  façon  que  cet 
homme  nous  a  rendu  St.-François-de-Sales 
tel  qu'il  était,  tout  entier  presque  comme 
il  était  il  y  a  deux  siècles.  Vous  ne  vous 
imaginerez  pas  à  coup  sur  trouver  cet 
homme  dans  l'arrière-boutique  d'une  li- 
brairie? Car  de  la  conscience,  de  la  téna- 
cité, du  jugement  et  de  l'intelligence,  vous 
n'eu  trouvez  guère  là.  C'est  une  duperie 
aujourd'hui  que  la  librairie,  un  charlata- 
nisme d'editetirs,  une  branche  d'industrie , 
billet  à  ordre  à  deniers  comptans  tiré  sur 
le  public  qui  croit  et  qui  paie.  C'est  pour- 
tant un  libraire,  que  cet  homme.  Nous 
avons  eu  nous-mêmes,  la  preuve  oculaire 
de  tout  ce  travail,  palpant  lés  pièces  auto- 
graphes, les  vieilles  éditions  surchargées 
de  notes,  les  dates  rétablies,  les  lettres  du 
Saint  remises  à  leur  place,  les  réponses  à  des 
lettres  envoyées  bien  loin,  pour  quêter  un 
fragment,  ces  fragmeus  retirés  quelquefois 
des  châsses  où  la  piété  les  conservait  :  bref, 
tout  ce  travail  de  longues  années,  de  pé- 
nibles veilles,  de  laborieuses  études  dont 
l'ensemble  ne  paraît  rien,  dont  le  détail 
étonne  j  nous  avons  vu  tout  cela  entre  les 
mains  de  M.  Biaise,  et  nous  nous  sommes 
dit  que  la  chose  était  assez  rare  pour  la 
fejre  remarquer,  assez  précieuse  pour  la 
recommander  à  la  sympathie  du  monde 
religieux. 

Dès  1821,  M.  Biaise  avait  donné  une 
édition  complète  des  écrits  de  St.-Fran- 
çois-de-Sales,  écrits  épars  jusques-là  en 
volumes  de  tous  les  formats.  Celle-ci  s'est 
enrichie  de  toutes  les  découvertes  faites 
par  l'éditeur  dans  cet  espace  de  douze  an- 
nées. Ainsi,  nous  possédons  grand  nomljre 
de  lettres  inédites,  de  fragmcns  perdus,  et 
leréfjlement  de  l'ordre  de  la  Visitation, 
i'^  rjfousen  avons  dit  assez  sur  ces  œuvres 
rteSt.-François-de-Sales,  pour  appeler  sur 


elles  l'attention  de  notre  public,  à  nous. 
Il  est  vraiment  si  rare  de  notre  temps  de 
voir  une.  publication  consciencieuse,  que 
le  premier  sentiment  qui  vous  vient  est 
celui  de  la  défiance.  Il  n'y  a  rien  à  redou- 
ter ici;  et  c'est  un  vrai  et  bon  service  rendu 
à  l'Eglise  de  France,  que  cette  publication. 
Par  elle,  le  Saint  nous  est  montré  tel  que 
les  traditions  nous  le  dépeignaient.  C'est 
St.-François-de-Sales  lé  plus  souvent  avec 
son  langage  tel  qu'il  l'a  parlé,  tel  qu'il  l'a 
écrit,  tel  que  le  jugeait  Fénélon.  «  Son 
style  naïf,  a-t-il  dit  quelque  part,  montre 
une  simplicité  aimable  qui  est  au-dessus  de 
toutes  les  grâces  de  l'esprit  profane.  Vous 
voyez  un  homme  qui,  avec  une  grande 
pénétration  et  une  parfaite  délicatesse  pour 
juger  du  fond  des  choses,  et  pour  connaî- 
tre le  cœur  humain,  ne  songeait  qu'à  par- 
ler en  honhomnie,  pour  consoler,  pour 
soulager,  pour  éclairer,  pour  perfection- 
ner son  prochain.  Personne  ne  connaissait 
mieux  que  lui  la  haute  perfection  -,  mais 
il  se  rapetissait  pour  les  petits,  et  ne  dé- 
daignait jamais  rien.  » 

Donc  nous  recommandons  de  nouveau, 
en  terminant,  cette  belle  édition  des  œu- 
vres de  St.-François-de-Sales  à  nos  abon- 
nés, persuadés  que  nous  sommes  qu'ils 
nous  sauront  gré  de  l'avoir  fait  connaître. 
Nous  vivons,  hélas  !  dans  un  temps  où  les 
clameurs  du  forum  étouffent  toute  voix, 
comme  les  mouvemens  de  la  rue  trou- 
blent tout  travail-,  mais  quand  il  se  fait 
un  moment  de  silence,  la  pensée  aime  à 
se  reposer  sur  quelque  chose  qui  ait  le 
calme  du  Ciel.  Eh  bien  I  qu'on  lise  les  œu- 
vres de  St,i-Francois-de-Sales. 


EPÏIÉMÉRIDES. 

2  mars  ^ 625.  —  Prise  deGavi  par  le  connelable 
de  Le«diguières.  Ce  général  ayant  entrepris  le 
siège  de  Gavi,  le  Conseil  de  guerre,  qui  n'ap- 
prouvait pas  cette  entreprise ,  lui  représenta  que 
Barberousse  avait  échoué  devant  cette  place. 
Eh  bien  !  dit  froidement  le  vieux  connétable,  si 
Barberousse  n'a  pu  prendre  celle  place ,  Baibe- 
grise la  piendra  ;  et  Gavi  fut  emporté  d'assaut- 


LA   BOMINICALE. 


565 


—  1729.  Mort  de  Bianchiiii,  savant  antiquaire 
de  Vérone.  On  a  de  lui  une  savante  édition 
(ÏAnastase  le  PAbliothècaire,  et  une  Histoire  uni- 
verselle d'Italie. 

;  —  ^053.  Mort  de  Sainte  Cunéc:ohde,  ini[»éra- 
triee  d'Allemagne.  Elle  est  célèbre  dans  l'his- 
toire pour  l'épreuve  (pii  fit  triompher  sa  vertu  de 
la  plus  horrible  calomnie.  Accusée  d'adultère 
auprès  de  son  époux,  elle  prouva  son  innocence, 
disent  quelques  historiens ,  en  tenant  dans  ses 
mains  une  barre  de  fer  ardente,  sans  se  brûler. 
L'empereur  Henri  II ,  son  mari ,  étant  mort 
en  1024 ,  Cnnégonde  prit  le  voile  dans  une  ab- 
baye qu'elle  avait  l'ondée  près  deGassel. 

i  —  M 93.  IMort  de  Saladin.  Ce  nom  est  bien  cé- 
lèbre dans  l'iùstoire  des  Croisades.  Dans  sa 
dernière  maladie  ,  Saladia  voulut  qu'au  lieu  du 
drapeau  élevé  devant  sa  porte,  on  déployât  le 
drap  qui  devait  l'ensevelir,  et  qu'un  héraut 
criât  :  «  Voilà  tout  ce  que  Saladin ,  vainqueur  de 
l'Orient,  emporte  de  ses  conquêtes.  »  —  1334. 
Le  roi  de  Navarre,  Charles-Ie-Mauvais ,  de- 
mande à  genoiix  pardon  au  roi  de  France. 

i  —  493.  Prise  de  Ravenne  par  Tliéodoric  ,  roi 
des  Goths ,  après  un  siège  de  deux  ans  et  demi. 
Cette  place  était  défendue  par  Odoacre  ,  roi  des 
Hernies.  La  vie  de  ce  dernier  avait  été  garantie 
dans  le  traité  par  Théodoric,  qui  l'assassina 
quelque  temps  après  de  sa  propre  main ,  dans  un 
banquet  auquel  Odoacre  avait  été  invité. 
— 1714.  Traité  de  Rastadt,  entre  le  maréchal 
de  Villars  et  le  prince  Eugène.  —  IS59.  IVfort  de 
Luc  Gauric,  asti-ologue  fiuneux.  — 1681.  Mor^ 
de  l'abbé  de  Marolles ,  le  plus  infatigable  de 
tous  les  traducteurs j  il  faisait  aussi  des  vers, 
et  des  133,  124,  qu'il  a  composés,  on  n'en  a 
pas  retenu  un  seul.  Il  disait  un  jour  à  Linière, 
aussi  méchant  poète  que  lui  :  «  Mes  vers  me 
coûtent  peu.»  «Ils  vous  coûtent  ce  qu'ils  valent,» 
répondit  Linière.  L'abbé  de  Marolles  aimait 
beaucoup  les  arts.  Il  fut  un  des  premiers  qui 
firent  des  collections  de  gravures.  La  sienne, 
composée  de  près  de  cent  mille  estampes,  fut 
acquise  par  le  cabinet  du  roi. 

7  —  461.  Mort  de  l'empereur  Antonin.  — 866. 
Venceslas ,  roi  de  Pologne ,  emlyrasse  la  religion 
catholique  et  reçoit  le  baptême.  — 1708.  Expé- 
dition de  Jacques  III  en  Ecosse.  —  1796.  Mort 
de  Raynal.  Cet  homme  vécut  assez  pour  être 
témoin  des  scènes  qu'il  avait  constillées  dans  son 
délire  ,  et  parut  se  repentir  de  ses  erreurs.  — 
1274.  Mort  de  Saint-Thomas -d'Aquin  ,  sur- 
nommé l'Ange  de  l'école. 

8  — 1466.  Mort  de  François  Sforce,  de  simple 
paysan  devenu  l'un  des  plus  grands  capitaines 
de  son  siècle.  —  1749.  Mort  de  Fréret,  savant 
véi'itablement  universel. 


PUBLICATIONS  NOUVELLES. 

PAUL  MÉQUIGNO.N,  éditeur,  rve  des  Saint-Pères, 
H°  16  à  Paris. 

SQUSCPRIPTION 
HlSTOmE 

DE    LA  RÉVOLUTION   DE   FRANCE, 
Par  M.  le  vicomte  de  CONUIY. 

L'ouvrage  formera  6  vol.  in-S"'  et  10  in-18. 

La  première  livraison  de  chaque  format  paraîtra 
ai  marsi 

Prix  de  chaque  vol.  in-S",  papier  fin  satiné, 
7fr. 

Le  vol.  in-18  sur  papier  grand  raisin ,  2  f .  25  c. 

Les  personnes  qui  voudraient  recevoir  francs 
par  la  poste ,  auront  à  ajouter,  1  fr.  50  c.  par  voL 
111-8° ,  1  fr.  50  c.  par  vol.  in-18. 

Il  n'est  personne  de  nos  lecteurs  à  qui  ne  soit 
familier  le  nom  de  M.  le  vicomte  de  Conny.  En- 
treprise par  un  homme  d'un  aussi  beau  talent  ,V His- 
toire delà  Révolution  ne  peut  nianquer  d'obtenir 
un  grand  succès.  Nous  en  rendrons  un  compte  dé- 
taillé, aussitôt  qu'auront  paru  les  premières  livrai- 
sons. Nous  n'avons  pas  besoin  de  recommander 
cette  histoire  ;  le  nom  de  M.  de  Conny  est  sa  meil- 
leure x'ecommandation. 


A  l'occasion  du  carême ,  nous  "recomman- 
dons  à  nos  abonnés  la  paraphrase  des  sept 
psaumes  de  la  pénitence ,  avec  det  reflexions 
et  des  élévations  à  Dieu  à  la  fin  de  chaque 
psaumes  ;  ouvrage  traduit  de  l'Italien. 

A  Paris ,  chez  Meyer  et  C,  successeurs  de 
RusAND  et  Périsse  frères,  rue  du  Pot-de-Fer- 
St-Sulpice,  n^S. 

A.  Jeanthon,  pi   St-André-des-Arts,  n**  1 1. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

On  a  parfaitement  compris  dans  les  différens 
diocèses  menacés  de  suppression  la  nécessité  de 
s'unir  pour  l'empêcher.  Le  moyen  le  plus  propre 
sans  contredit  esUa  voie  de  pétition  et  de  réclama)^ 
tion ,  et  c'est  aussi  dans  cette  voie  qu'on  est  entré. 
Déjà  quelques-unes  de  ces  pétitions  ont  été  faites; 
d'autres  se  font  actuellement ,  à  Puy ,  par  exem- 
ple, où  la  liste  des  réclamans  s'élève  au  nombre 


366 

d'environ  mille  signatures.  Si  nous  sommes  bien 
informés,  plusieurs  personnes  recommandables 
auraient  offert  de  contribuer  aux  frais  d'une  dépu- 
talion  àParis-,  etdu  traitement  de  Monseigneur 
i'évèque.  Celte  dernière  proposition  a  même  été 
l'objet  d'une  demande  spéciale  de  la  part  d'un 
conseiller  municipal.  No-.is  faisons  des  vœux  bien 
ardens  pour  voir  cesser  enfin  les  inquiétudes  de 
i'Église  de  France  à  ce  sujet.  Ces  mesures  sont 
illégales,  comme  nous  l'avons  prouvé  suffisamment 
dans  notre  dernière  livraison,  et  l'on  ne  saurait 
voir  en  tout  cela  qu'une  baine  pour  le  catbolicisme, 
déguisée  sous  une  ai»parence  d'économie  qui  ne 
trompe  personne. 

—  Voici  la  ]:)étilion  adressée  à  la  cbambre  par 
Jesbabilans  de  Paysac   (  Ardèche)  : 

Messieurs  les  dépatés , 

La  discussion  qui  s'engagea  dans  la  chambre 
des  députés ,  sur  la  fin  de  la  dernière  session ,  et 
k:  vote  qui  en  fut  la  suite,  affligent  profondément 
les  populations  éminemment  religieuses  de  nos 
contrées.  L' Ardèche ,  dont  l'antique  siège  épiscopal 
avait  été  une  première  fois  entraîné  dans  l'abime 
envert  par  notre  première  révolution  ,  frémit  et 
.«l'élonna,  en  entendant  un  mandataire  du  peuple 
invofjuer  contre  elle  le  concordat  de  1801.  Elle  se 
demanda  pourcpioi  une  pareille  mesure ,  et  si  la 
reproduction  d'un  funeste  traité,  en  sacrifiant  en- 
core  ses  intérêts ,  la  priverait  de  nouveau  de  son 
premier  pasteur?  Elle  se  rassura  toutefois,  se  con- 
fiant dans  la  fermeté  du  gouvernement ,  et  dans 
la  sagesse  de  la  chambre  mieux  éclairée. 

Aujourd'hui  des  rumeurs  sourdes  et  sinistres 
vjennenl  encore  inspirer  des  craintes  parmi  nous 
seur  Ja  réalité  d'un  projet  (pie  nous  devions  sup- 
poser abandonné.  Ce  projet  serait ,  dit-on  ,  inces- 
samment soumis  à  vos  di'libérations  et,  dans  le  cas 
«il  il  serait  converti  en  loi ,  noire  évêché  se  trouve- 
rait supprhné  et  réuni  à  un  diocèse  voisin. 

"Si  des  bruits  de  cette  nature  pouvaient  nous  per- 
tnpttred'y  ajouter  quelque  créance,  les  habitansdu 
département  de  l' Ardèche  ne  seraient-ils  pas  auto- 
risés ii  se  plaindre  de  ceque  par  une  préférence  des 
plus  injustes  on  les  priverait  de  leur  évêipie,  alors 
4(}ue  trente  ou  (juaranle  autres  départemens  beau- 
ivup  moins  i>opwleux,  et  dont  les  communications 
.sont  d'iiilleurs  plus  directes  et  plus  faciles  ,  conser- 
veraient les  leurs?  Faut-il  que  parce  qu'en  1801 
une  erreur  et  une  injustice  ont  été  commises  à  leur 
détriment,  les  Ardéchois  aient  à  les  subir  encore 
■en  Î834  ?  A  quoi  aboutiront  les  sacrifices  que  pen- 
dant, de  longues  années  ils  se  sont  imposés  pour  en 
ffM-enir  la  tardive  réparation?  et  ',;iel  serait  le  sort 
de  CCS  beaux  établissemens  cpie  les  voyageurs  et 
les  étrangers  admirent  avec  un  sentiment  d'envie, 
^t  à  la  restauration  destpiels  le  gouvernement  lui- 
înème  a  si  puissamment  concouru  . 


LA    DOMINICALE. 


Il  serait  d'ailleurs  difficile  de  dire  combien  n'au- 
raient piis  à  souffrir  de  cette  suppression  les  élèves 
du  séminaire.  L'absence  ou  l'éloignement  du  pre- 
mier pasteur  serait  une  calamité  pour  nos  écoles  ec- 
clésiastiques, aussi  bien  que  pour  le  ministère  pas- 
toral. Une  longue  et  fâcheuse  expérience  nous  l'avait 
déjà  trop  appris.  Est-ce  donc  parce  que  les  rangs  de 
nos  lévites  viennent  à  peine  de  se  regarnir,  qu'il 
est  opportun  de  laisser  s'ouvrir  de  nouvelles  lacu- 
nes ?  Serait  -  il  convenable ,  politique  même  de 
ressusciter  d'anciennes  entraves  à  l'exercice  des 
fonctions  sacerdotales  ? 

Non,  messieurs,  nous  ne  pouvons  croire  à  la 
réalité  d'une  proposition  dont  les  suites  seraient 
désolantes  pour  les  Ardéchois  catholiques,  et  en 
même  temps  si  contraires  aux  intérêts  bien  enten- 
dus du  gouvernement  lui-même.  Ce  n'est  pas  en 
effet  par  de  semblal)les  mesures ,  (ju'il  nous  soit 
permis  de  le  dire,  qu'on  parvient  à  rallier  les  es- 
prits ,  à  calmer  l'irritation,  et  à  faire  cesser  les  dé- 
fiances. 

La  suppression  de  notre  siège  épiscopal  aurait 
pour  effet  inév. table  d'agiter  des  populations  qui  se 
sentiraient  blessées  dans  les  affections  les  plus  in- 
times. Elle  s'olfrirait  à  leurs  yeux  sous  des  couleurs 
entièrement  hostiles  à  la  religion  elle-même.  Le 
clergé  surtout,  dont  llnfluence  est  si  grande  sur 
des  contrées  religieuses  comme  les  nôtres ,  et  dont 
le  concours  a  été  si  hautement  réclamé  par  des 
paroles  dont  a  retenti  votre  tribune ,  ne  pourrait 
qu'hésit«r  à  l'appel  qu'on  lui  adresse.  La  malveil- 
lance .'emparerait  habilement  de  cette  mesure ,  et 
il  serait  enfin  à  craindre  que  dans  un  pays  divisé 
par  les  croyances  autant  que  par  les  opinions ,  elle 
ne  devint  un  jour  le  motif  ou  le  prétexte  de  fac- 
tieux conllits  et  de  déplorables  réactions. 

Qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  il  s'agit  moins  ici 
d'une  question  financière  que  d'une  question  de 
haute  politique.  Les  ennemis  du  gouvernement  ne 
'ignorent  pas,  et  c'est  pour  cela  qu'ils  travaillent 
sans  relâche  à  lui  arracher  la  ftitale  mesure  dont  il 
s'agit 

Telles  sont ,  messieurs ,  les  réflexions  que  nous 
inspire  l'amour  de  notre  pays  ;  il  n'est  aucune  opi- 
nion parmi  nous  qui  ne  les  goûte  et  ne  les  approuve. 
Telles  sont  aussi  les  considérations  que  nous  vous 
prions  de  peser  dans  votre  sagesse,  lorsque  vous 
serez  appelés  à  délibérer  sur  une  question  d'un  si 
haut  intérêt. 

—  Le  22  février  ,  qui  était  le  samedi  des  Quatre- 
Temps ,  M.  l'Archevêrpie  a  fait  une  ordination 
dans  la  chapelle  de  MM.  de  Saint-Lazare. Il  y  avait 
quatorze  ortlinands  ,  dont  trois  prêtres  ,  deux  dia- 
cres ,  cimj  sous-diacres  et  quatre  minorés.  Presque 
tous  appartenaient  à  la  maison  même:  quelques- 
uns  étaient  du  Séminaire  des  Irlandais. 

—  Les  exercices  du  Jubilé  ,  qui  ont  eu  lieu  der- 
nièrement dans  le  diocèse  d' A rras,  y  ont  été  ac- 
compagnés d'un  succès  marqué.  Des  instructions 


LA    DOMINICALE. 


z&r 


se  faisaient  soir  et  malin  dans  la  nouvelle  cathédrale 
de  Saint- Vaast,  qui  a  été  consacrée  l'année  der- 
nière par  M.  l'évêque  avec  beaucoup  de  pompe. 


Les  choses  marchent  mal  en  Angleterre ,  très- 
mal.  Dans  le  cabinet,  des  dissentions  intestines  ; 
dans  les  chambres,  des  désappointemens  amers 
pour  le  miaislèie,  qui  se  cramponne  comme  il 
peut ,  de  peur  de  tomber  à  plat.  Et  puis  la  question 
irlandaise  est  là  qui  se  présente  haute ,  grave  ,  avec 
un  peuple  tout  entier  derrière  elle  ,  qui  demande 
justice ,  justice  prompte  et  solennelle ,  comme  il 
faut  qu'on  la  lui  rende  ;  car  elle  a  assez  souffert , 
et  il  est  grand  temps  que  celle  iniquité  tinisse. 

Et  pendant  que  le  cabinet  de  Saint-James  est 
ainsi  travaillé  par  la  discorde ,  un  traité  se  conclut 
à  Saint-Pétersbourg  entre  la  Russie  et  la  Turquie  , 
traité ,  comme  on  le  pense  bien ,  avantageux  à  la 
Russie  ;  sans  quoi  il  n'eût  pas  été  signé  par  elle. 

D'autre  part,  des  conférences  s'ouvraient  entre 
les  ambassadeurs  d'Autriche,  de  Russie,  de 
Prusse  et  de  Sardaigne  ,  et  ces  ambassadeurs  con- 
cluaient à  la  nécessité  d'appeler  l'attention  de  leurs 
gouvernemens  respectifs  sur  les  garanties  à  exiger 
de  la  Suisse,  contre  de  nouveaux  complots  révolu- 
tionnaires, qui  pourraient  être  mis  en  œuvre,  sur  le 
territoire  de  la  confédération.  Et  on  ajoutait  que  , 
dans  les  cas  où  les  cantons  ne  voudraient  pas  se 
soumettre ,  les  grandes  puissances  les  menaceraient 
d'une  occupation. 

Cette  réunion  concordait  avec  la  publication  à 
Milan  d'un  édit  de  l'archiduc  ,  annonçant  une 
convention  conclue  avec  les  cours  de  Russie  et  de 
Prusse ,  en  vertu  de  laquelle  les  sujets  respectifs 
qui  se  seront  rendus  coupables  du  crime  de  haute- 
trahison  ou  d'insurrection ,  ne  trouveront  plus  de 
protection  ni  d'asile  dans  les  Etats  dos  deux  autres 
puissances.  Au  contraire,  ils  seront  immédiatement 
livrés  ,  en  cas  de  réclamation. 

PoriinjaL  — La  correspondance  de  Lisbonne  du 
3io»;ii/if/-Pos<hufournit  quelques  détails  de  plussur 
les  opéralionsdesdeux  armées  belligérantes.  On  ade 
vives  craintes  à  Lisbonne  au  sujet  de  l'attaque  diri- 
gée contre  Saint-Ubès.  Le  général  Povoas,  qui  la 
commande,  s'est  déjà  emparé  du  fort  Saint-Philipp, 
lequel  domine  en  grande  partie  la  ville.  Le  bruit 
s'est  en  outre  répandu  de  la  reddition  aux  troupes 
de  don  Miguel  du  château  et  de  laville  de  Palmella. 
L'appréhension  de  don  Pedro  est  telle ,  quant  à  la 
iwssibilité  u'une  tentative  contre  son  cpiartier-géné- 
ral,  qu'il  vient  d'y  appeler  le  reste  des  forces 
qu'il  avait  à  Lisbonne ,  sans  même  en  excepter  les 
soldats  en  convalescence.  On  juge  aux  mouvemens 
de  l'armée  miguéliste  qu'elle  veut  se  concentrer 
aux  environs  de  Lisbonne ,  alin  de  profiter  des  sou- 
lèvemensqui  pourraient  se  déclarer  au  milieu  de  la 
population.  Don  Pedro  est  obligé ,  en  conséquence , 


de  replier  ses  troupes  sur  ce  point ,  et  d'abandonner 
les  avantages  qui  auraient  pu  résulter  du  mouve- 
ment de  Saldanha  dans  l'intérieur  du  pays.  A  l'é- 
gard de  ce  dernier  chef,  malgré  la  pompe  de  ses 
bulletins,  sa  situation  est  mauvaise.  Au  combat  de 
Pernes,  où  il  prétend  avoir  fait  600  prisonnière  > 
on  juge  qu'il  doit  avoir  perdu  700  hommes.  Dans 
l'affaire  qu'il  a  soutenue  à  Valaca,  Villaflora  ea  , 
dit-on,  1,700  hommes  mis  hors  de  combat.  Ce  dé- 
sastre serait  la  cause  de  sa  destitution ,  et  non  one 
rivalité  prétendue  entre  lui  et  Saldanha.  Don  Pedr» 
est  affecté  de  cette  série  d'échecs  au  point  d'en  être 
malade.  On  persiste  à  croire ,  disent  les  lettres  en 
question,  qu'il  lui  sera  impossible  de  tenir  encore 
long-temps.  Ses  troupes  sont  fort  mal  payées ,  elles 
actes  de  son  gouvernement  ne  lui  concilient  pas  !» 
faveur  des  populations  urbaines  ou  rurales. 

Nos  correspondans  de  Lisbonne,  dit  le  Morning- 
Port,  parlent  des  mauvais  traitemens  dont  les  su- 
jets anglais  sont  victimes  en  toute  occasion ,  de  la? 
part  de  don  Pedro  et  de  son  gouvernement.  Nous 
l'avions  prédit  dès  l'an  dernier  nous  avions 
eu  le  soin  de  prémunir  nos  compatriotes  contre  ce 
déplorable  sort,  en  leur  mettant  sous  les  yeux  le 
triste  exemple  des  Anglais  renvoyés  par  le  libé- 
rateur du  Portugal,  au  senice  duquel  ils  s'étaient 
engagés,  nus  et  sans  ressources.  Quand  les  agiena 
pédristes  voulaient  des  soldats,  leurs  promesses 
étaient  séduisantes,  et  n'avaient  pas  de  bonies. 
Des  braves  ont  été  engagés  à  la  condition  de  rece- 
voir la  paie  anglaise,  I  shelling  6  deniers  par  jour, 
et  des  terres,  après  la  lin  de  la  guerre,  sans  comp- 
ter les  dépouilles  de  l'ennemi. 

On  disait  aussi  que  de  bons  hôpitaux  étaient 
assurés  aux  soldats,  et  que  les  rations  étaient  égales 
au  nombre  des  hommes  au  senice.  C'est  ainsi  que 
l'on  parvint  à  en  séduire  des  milliers;  et  quoiqu'on 
ne  leur  tînt  pas  parole,  beaucoup  restèrent  et  péri- 
rent en  défendant  Oiiorto.  Du  moment  cependant 
où  les  armes  de  don  Pedro  commencèrent  à  prendi'e 
plus  d'essor,  ces  étrangers  devinrent  insupportables 
à  don  Pedro,  et  cela  parce  qu'ils  se  plaignaient  de 
la  mauvaise  foi  et  des  mauvais  traitemens  dont  on 
faisait  usage  à  leur  égard.  Un  grand  nombre  se  re- 
tirèrent abandonnant  leurs  prétentions. 

De  nouvelles  recrues  furent  traitées  de  la  même 
sorte.  A  la  fin,  on  conçut  le  projet  de  réduire  les 
Anglais  à  la  paie  de  5  d.  par  jour,  paie  portugaise  : 
ce  ne  fut  qu'un  cri  dans  l'infanterie.  Les  soldats' 
dépouillèrent  leurs  uniformes ,  ne  voulant  plus 
servir,  jetèrent  leurs  fusils,  et  demandèrent  à  re- 
tourner en  Angleterre.  On  taxa  ce  fait  de  mutine- 
rie, et  on  les  envoya,  chargés  de  fers  et  d'outrages, 
au  château  de  Saint-Georges ,  pour  y  être  traités 
en  galériens.  Il  y  a,  dans  ce  moment,  sous  la  direc- 
tion d'une  espèce  de  garde-chiourmes,  plus  detrd» 
cents  Anglais  et  cent  cinquante  Français  ,  moins 
bien  nourris  et  logés  qu'ils  ne  pourraient  l'are 


568 


LA    DOMINICALE. 


dans  les  bagnes  d'Alger.  Plusieurs  sonl  à  peine 
vêtus. 

On  n'a  rien  vu  de  semblable  sous  le  règne  de  don 
Mignel,  et  il  faut  espérer  (lue  quelque  membre  du 
parlement  provoquera  géutirensemenl  une  enquête 
sur  ces  faits.  Les  ministres  ont  laissé  noler  nos  luis 
municipales  pour  pbiire  et  servir  don  Pedro  ;  mais 
assurément  ils  ne  pouvaient  prévoir  de  telles  bor- 
reurs.  Outre  l'ingratitude  déployée  à  l'égard  des 
soldats  et  marins  anglais,  des  valeurs  anglaises  ,  à 
bord  de  bâtmiens  anglais  et  des  cargaisons  pour 
plusdelO0,(M)0  liv.  sterl.,  ont  été  saisies  et  rele- 
luies  sous  les  plus  frivoles  prétextes.  N'est-ce  pas 
là  aussi  matière  à  considération ,  et  entre  autres 
affeires  relatives  au  Portugal,  celle-ci  n'est-elle  pas 
une  des  plus  intéressantes  ? 

— D'un  aatrecôté,  on  lit  dans /s  Courier,  l'extrait 
suivant  d'une  lettre  de  Lisbonne  : 

«  Il  serait  diflicile  de  se  faire  une  idée  de  l'indi- 
gnation que  l'on  a  prouvée  ici  du  traitement  affreux 
auquel  les  soldats  anglais  sonl  soumis.  On  les  fait 
parader  tous  au  nombre  de  deux  cents  cbaque  jour 
dans  les  rues ,  attachés  par  dix  ou  douze ,  avec  des 
cbaînes,  et  il  est  certain  que  si  le  gouvernement 
ne  cbange  pas  de  conduite  à  cet  égard ,  le  résultat 
en  sera  la  perte  totale  de  ce  qui  a  été  fait  jusqu'à 
présent,  le  principal  soutien  de  sa  cause,  je  veux 
dire  la  sympalbie  et  la  bienveillance  des  Anglais.  )> 

Espagne.  —En  Navarre ,  un  engagement  sérieux 
a  eu  lieu  près  d'Estello.  Les  cbrisiinosonlélé  battus, 
leur  perte  a  été  assez  considérable.  On  parle  de 
27 cavaliers  qui  ont  été  fait  prlsomiiers  par  les  car- 
listes. 

Zumaia-Garregui,  nommé  par  Charles  V  com- 
mandant-général de  la  Navarre,  vient  d'adresser 
une  circulaire  à  toutes  les  autorités  de  la  pro- 
vince, pour  leur  annoncer  que  les  violences  du 
gouvernement  de  la  régente  le  forcent,  quoiqu'à 
regret,  d'user  de  représailles* 

On  lit  dans  une  lettre  de  la  frontière  de  la  Bi- 
dassoa  : 

a  Le  bruit  s'est  répandu  sur  la  frontière  que 
Saarsfielù,  dont  la  conduite  dans  ces  temps  parais- 
sait assez  équivoque,  avait  été  arrêté  par  ordre  de 
Yaldèseî  fusillé  sur-le-champ,  pour  crime  de  tra- 
hison. D'autres  arrestations  ont  été  faites  dans 
plusieurs  villes,  et  les  généraux  de  la  reine  sont, 
dit-on,  décidés  à  déployer  la  plus  grande  rigueur 
contre  les  conspirateurs  5  mais  ce  n'est  guère  par 
des  supplices,  en  poussant  les  esprits  à  l'exaspéra- 
tion, (jue  le  nouveau  gouvernement  pout  espérer 
de  se  raffermir  et  de  se  créer  des  partisans.  » 

Les  journaux  de  Bayonne,  du  22^  conlirment 
la  nouvelle  de  l'ajouriiement  iDdcfini,  de  la  con- 
vocation des  corlès  ,  si  vivement  réclamée  par 
le  parti  révolutionnaire  eu  Espagne.  Le  |gou- 
vernemeut  de  Mario-(>hristlne,  convaincu  de  la 
position  difficile  dans  laquelle  celle  décisioa  allait 


le  placer  à  l'égard  des  consliinUonnels,  a  voulu 
parer  aux  événemens  qui  pourraient  troubler  la 
tranquillité  de  fliadrid  ,  en  organisant  enfin  la 
garde  urbaine.  Le  décret  contenant  celte  orga- 
nisation été  promulgué  ;  mais  on  retrouve  encore 
dans  cette  mesure  tardive  les  craintes  que  la  popu- 
lation de  la  capitale  inspire  à  l'usurpation  ;  ce  sera 
une  véritable  milice  d'exception  :  il  faudra  payer 
390  réSBx  de  contributions  [)Our  en  faire  partie,  et 
comme  cette  garantie  n'a  pas  encore  paru  suftisante, 
le  gouveruemeul  s'est  réservé  la  nomination  des 
chefs  de  celte  garde. 

Au  rapport  des  personnes  venues  de  Bilbao  à 
Bayonne ,  les  troupes  qui  formejit  la  garnison  de 
lu  capitale  de  la  Biscaye  sont  fort  mécontentes , 
par  suite  du  dcjiuement  dans  lequel  eiies  se  trou- 
vent. Depuis  plusieurs  mois,  les  caisses  de  la  ville 
ne  reçoivent  aucun  fonds  du  trésor  pour  subvenir 
aux  besoins  de  ces  troupes.  Les  murmures  des  sol- 
dais étaient  devenus  si  menaçans ,  que  les  autorités 
de  Bilbao  se  sont  vues  dans  la  nécessité  u'ordonner 
un  emprunt  forcé  de  deux  millions  de  réaux 
(  SOO,CHM)  fr.  )  pour  arrêter  les  nombreuses  déser- 
tions qui  affaiblissaient  chaque  jour  la  ganiison. 

Il  résulte  des  correspondances  publiées  par  les 
journaux  du  midi ,  que  la  guerre  a  pris  un  carac- 
tère plus  prononcé  dans  les  provinces  insurgées  : 
ce  sont  maintenant  les  carlistes  qui  attaquent  par- 
loutles  christinos.  Ceux-ci,  au  contraire ,  prennent 
autant  de  soin  pour  éviter  les  engagemens  sérieux 
que  les  bandes  en  mettaient  naguère  pour  échapper 
à  la  poursuite  des  troupes  de  la  régente.  Voici  ce 
que  dit  à  ce  sujet  une  lettre  insérée  dans  l'indica- 
teur de  Bordeaux  : 

«  Mardi  dernier,  un  corps  de  carlistes  s'est 
porté  sur  Reintania ,  près  du  Passage ,  pour  s'em- 
parer de  mulets  chargés  de  poisson  que  Ton  trans- 
portait d'Irun  à  Fontarabie,  par  la  route  royale, 
ce  à  quoi  ils  ont  réussi.  Plusieurs  jeunes  gens  de 
Fontarabie,  d'accord  avec  les  carlistes,  ont  saisi 
cette  occasion  pour  se  réunir  à  eux.  Cette  troupe 
carliste  ,  en  se  retirant ,  a  traversé  Irun  aux  cris  de 
vive  Charles  V! 

V  Trente  soldats  de  la  reine ,  cantonnés  à 
Puente-la-Reyna ,  sortis  pour  aller  faire  des  provi- 
sions, ont  été  attaqués  sur  la  route  royale  de  Pam- 
pelune  ,  par  quinze  carlistes;  les  christinos, 
croyant  êlre  tombés  dans  une  embuscade,  et  per- 
suadés que  l'ennemi  était  en  grand  nombre,  se 
sonl  enfuis  sans  oi»poser  la  moindre  résistance.  » 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIÉST. 


Ijii[>.  (Je  Félix  L«>cQuiK,  r.  N.-D  <les«TictoIres ,  n.  16. 


LA  DOMINICALE. 


CONFÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 

DEUXIÈME    CONFERENCE, 

C'est  vraiment  un  spectacle  bien  con- 
solant, que  celui  qui  se  présente  chaque 
semaine  à  la  métropole.   Que  les  indifle- 
rens  de  notre  siècle  viennent  donc  à  pré- 
sent nous  dire  que  la  foi  n'est  plus  qu'un 
souvenir  du  passé,  notre  espoir  d'avenir, 
un  rêve  mensonger.  Au  pied  de  la   chaire 
de  Notre-Dame,  nous  leur  donnons  rendez- 
vous-,  et  là ,  à  la  vue  de  cette  foule  innom- 
brable qui  se  presse  dans  la  vaste  enceinte, 
ardente  ,  avide  de  la  parole  divine ,  nous 
leur  demanderons  s'il  est  bien  vrai  que  le 
catholicisme,   ce  grand  soleil  du  monde  , 
est  prêt  de  s'éteindre  dans  la  nuit,  ou  si 
les  nuages  épais  qui  Ton  couvert  un  ins- 
tant parmi  nous  n'étaient  pas  plutôt  les  té- 
nèbres qui  précèdent  sa  sublime   aurore. 
Or  donc,  courage  I  dirons-nous  aux  catho- 
liques de  la  capitale,  et  à  la  brillante  jeu- 
nesse de  nos  écoles  :  serrons-nous  au  pied 
du  sanctuaire,  et  donnons  à  la  France  un 
immense  témoignage  de  foi.  Hélas!    Paris 
a  été  la  grande  Rabylone ,  d'où  sont  partis 
pour  ravager  le  monde  tous  les  principes 
mauvais,  les  exemples  pervers,  les  discours 
pernicieux,  et  ce  souffle  brûlant  de  l'im- 
piété, qui  a  rongé  le  champ  du  père  de  fa- 
mille. Catholiques  de  Paris!  eh  bien,  en- 
core une  fois  serrons-nous  au  sanctuaire 
pour  que  notre  nombre  fasse   peur   à  qui 
serait  tenté  de  jeter  de  nouveau  le  mépris, 
et  de  déverser  le  sarcasme  sur  notre  foi  ! 

—  Le  sujet  de  la  seconde  conférence  , 
Jésus-Christ  considéré  comme  unique  pré- 
cepteur du  monde,  a  été  traité  par  M.  l'abbé 
Pététot,  vicaire  de  la  Madeleine.  Nous  don- 
nons des  extraits  textuels  de  cette  confé- 
rence, comme  de  la  première. 


«  C'était  un  spectacle  bien  nouveau  pour 
le  monde,  et  jusque-là  sans  exemple  :  Jés^^s- 
Chiist  avait  passe  la  nuit  sur  la  montagne,  en 
prières  avec  ses  apûtres  j  le  matin  ,    au  lever 

i9*  LIVRAISON. 


1  (rr.ew^    '^ 

du  jour,  redescendu  dans  la  plalno,  et  jetant 
tout  à  coup  les  yeux  au  loin  sur  la  montap-ne  -, 
il  aperçoit  de  tous  côtés  des  troupes  nombreu- 
ses d'un  peuple  pauvre  et  empressé  qui  ae=^ 
courait  pour  l'entendre  ,  et  qui  venait  de  Je-* 
rusalem,  de  Galilée,  de  ïyr,  de  Sidon  et  d'au- 
delà  des  borus  du  Jourdain.   Jésus-Christ  lo8 
accueille  avec  bonté  ,    et    lorsqu'il   les  voit 
réunis  en  un  vaste  auditoire,   il  va  s'asseoir 
sur  le  penchant  de  la  montagne,  et  là,  comme 
un  père  tendre  au  milieu  de  sa  famille  ,  il  se 
met  à  les  instruire,  et  commence  son  discours 
en  laissant  tomber  de   l'abondance  et  de  la 
plénitude  de   son   cœur   sur  cette  immense 
multitude  de  pauvres  ,   ces  belles  et  divines 
paroles  :  «  Heureux  les  pauvres,  parce  que  le 
royaume  des  deux  leur  appartient;  heureux 
ceux  qui  pleurent  parce  qu'ils  seront  con- 
solés !  » 

Quelle  scène,  messieurs,  quel  ravissant  ta- 
bleau !  c'est  à  peine  si  on  ose  y  porter  la  main, 
tant  on  craint  de  le  défigurer.  Cette  mon- 
tagne, ce  peuple,  ce  divin  maître,  ce  langage, 
cette  morale  si  belle,  si  touchante,  si  sublime, 
cette  simplicité  et  cette  élévation,  cette  auto- 
rité et  cette  douceur,  cet  abandon  et  cette  noble 
familiarité,  cet  amour  du  peuple  pour  Jésus  , 
et  de  Jésus  pour  le  peuple  :  que  sais-je  I  mille 
traits  qui  pénètrent,  mais  qu'on  ne  peut  rendre 
ni  saisir!  n'y  a-t-il  pas  ici  quelque  chose  de  sur- 
humain et  d'extraordinaire  ?  Eh  sans  doute  : 
ce  n'est  pas  à  la  logique  insensible,  aux  froids 
raisonnemens  de  l'esprit  qu'il  faut  le  de- 
mander; mais  le  cœur  n'a-t'il  pas  sa  logique 
plus  sûre ,  quand  il  est  droit,  et  le  trompe 
rarement  ?  Or,  cette  logique  du  sentiment  ne 
dit-elle  pas  qu'il  y  a  dans  cette  morale  quelque 
chose  (jui  'Yldemment  n'est  pas  de  l'homme 
et  qu'on  y  sent  l'impression  de  la  Divinité,  à  ne 
pas  s'y  méprendre.  Non  ,  messieurs,  Jésus- 
Christ  n'est  pas  un  maître  ordinaire ,  ce  n'est 
pas  seulement  un  maître  admirable  et  sublime, 
c'est  un  divin  maître  descendu  du  ciel,  non 
pour  proposer  aux  hommes  de  vains  systèmes, 
une  morale  sans  autorité  ,  mais  pour  leur  ré- 
véler des  devoirs,  pour  leur  imposer  une  mo- 
rale qui  commande  le  respect,  la  soumission 
et  l'obéissance.  C'est  le  véritable  et  unique 
précepteur  du  monde.  Mais  où  trouverons- 
nous,  chargés  que  nous  soirunes  de  vous  le 
montrer  sous  ce  titre ,  les  preuves  qui  assu- 
rent à  Jésus-Christ  le  titre  auguste  de  divin 
précepteur  du  monde?  Dans  la  perfection  de 

49 


570 


LA    DOMINICALE. 


sa  morale  elle-même,  perfection,  qui,  non-seu- 
lement la  place  au-dessus  de  tous  les  systèmes 
humains,  mais  qui  la  marque  au  sceau  inconi- 
muuiquable  des  œuvres  divines. 

En  effet,  Jésus-Christ ,  ne  s'est  pas  contenté 
d'arracher  l'homme  à  la  coi-ruptjon  qui  le  dé- 
grade et  l'avilit,  et  de  le  placer  dans  la  voie 
des  vertus  communes  et  ordinaires.  Les  maîtres 
humains  avaient  borné  là  leurs  efforts,  sans 
qu'un  seul  y  eût  pu  réussir.  Jésus-Christ  l'a 
i';iit,  et,  après  avoir  conduit  l'homme  par  ces 
deux  degrés  du  perfectionnement  moral  , 
d'une  main  puissante,  il  l'a  placé  à  la  hauteur 
de  la  plus  grande  perfection  ,  de  l'héi'oïsme  , 

dont  il  a  fait  pour  lui  un  état  naturel 

L'héroïsme,  c'est  la  vertu  portée  à  son  plus 
haut  point  de  perfection  ,  au-dessus  des  forces 
de  l'humanité^  c'est  un  état  violent  d'exal- 
tation presque  contre  nature,  et  par  là  même 
passap'er.  Donc,  un  maître  qui  établit  ses  dis- 
ciples à  la  hauteur  du  plus  sublime  héroïsme, 
et  les  y  maintient  naturellement,  n'est  pas  un 
3naîtrc  humain  j  c'est  un  maître  xlivin_,  c'est 
Jésus-Christ.  Où  plaçons- nous  l'héroïsme? 
dans  un  grand  courage,  dans  les  grands  sacri- 
fices, dans  l'élévQtion  des sentimens.  Or,  nous 
allons  voir  que  la  morale  de  Jésus-Christ  jic 
tend  à  ricnmoins  qu'à  élever  l'homme  jusqu'à 
l'héroïsme  du  plus  grand  courage ,  des  plus 
prands  sacrifices  ,  et  enfin  des  sentimcns  les 
plus  sublimes. 

L'héroïsme  du  courage  que  Jésus-Christ 
inspire  a  ses  disciples,  se  divise  en  courage 
contrôla  violence  et  la  fureur  des  hommes, 
courage  contre  les  coups  de  Fadversité,  et 
contre  la  fougue  des  passions. 

Courage  contre  les  coups  de  Tad- 

Tcrsité. 

Disons  ici  ces  paro^?.:  admirables  ,  par  les- 
quelles Jésus-Christ,  depuis  dix-huit  siècles, 
a  consolé  tant  de  douleurs  :  «  Vous  pleurerez, 
vous  gémirez,  mais  encore  un  peu  de  temps 
et  je  vous  reverrai  •  votre  tristesse  se  changera 
en  joie  et  personne  ne  pourra  vous  la  ravir  I  » 
et  cette  autre  parole  :  «  Heureux  les  pauvres, 
parce  que  le  royaume  des  cieux  leur  appar- 
tient :  heureux  ceux  qui  pleurent,  parce  qu'ils 
sei'ont  consolés.'  »  C'est  ainsi  que  Jésus-Christ, 
se  révélant  en  ministre  nouveau ,  et  usant 
du  pouvoir  divin  de  changer  la  nature  des 
choses ,  a  fait  de  l'indigence  un  trésor ,  de  la 
doulciu"  une  béatitude. 


Mais  une  autre  consolation  que  Jésus-Christ 
a  préparée  pour  nous  ,  c'est  sa  croix.  Oui  , 
donnez  une  croix  au  chrétien  affligé;  il  la  con- 
temple, le  baise  avec  une  réflexion  profonde, 
et,  après  avoir  médité  quelques  instans  sur 
cette  grande  adversité  d'une  divine  infortune, 
il  se  dit  à  lui-même  :  et  moi ,  pourrais-je  me 
plaindre  I  Puis,  la  pressant  sur  son  cœur,  il  dit 
àl'advei'sité  :  Tonne,  gronde,  éclate,  main- 
tenant je  ne  te  crains  plus.  La  foudre  fond 
sur  lui,  mais  vient  s'éteindre  aux  pieds  de  la 
croix,  et  son  cœur  est  en  paix.  N'y  a-t'il  pas 
quelque  chose  d'extraordinaire  dans  cette  re- 
ligion qui  dit  au  malheureux,  pour  le  con- 
soler :  prends  cette  croix  I  et  qui  adoucit  les 
maux  et  l'épand  la  joie  dans  son  âme?  Oui, 
toutes  les  fois  que  notre  ministère  nous  appelle 
auprès  d'un  lit  de  douleur,  que,  nous  appro- 
chant d'un  chrétien  que  déchire  la  maladie  , 
nous  lui  montrons  la  croix, étonnés  de  son  pou- 
voir contre  le  mal  et  la  douleur  nous  ne  pou- 
vons ne  pas  nous  écrier  :  la  religion  de  Jésus- 
Christ  est  divine  I... 

Courage  du  chrétien  contre  ses  passions. 

Ici  c'est  l'ennemi  le  plus  terrible:  û  n'épou- 
vante pas,  il  attire;  il  ne  menace  pas  ,  il  sé- 
duit. Aussi  c'est  là  l'écueil  des  plus  grandes 
âmes;  et,  dispensez-moi^  messieurs,  de  vous 
raconter  toutes  les  infamies  des  héros,  la  lutte 
terrible  ,  opiniâtre,  de  Wiomme  contre  lui^ 
même,  de  la  chair  contre  l'esprit;  lutte,  où 
une  nature  faible  et  dégradée ,  loin  de  pro- 
curer à  l'homme  quelques  secours  contre 
-  les  sens  ,  le  trompe  et  prend  parti  conti'c 
lui;  où  l'homme  sent  son  cœur  s'agiter  au- 
dedans  et  prêt  à  lui  échapper,  lutte  où  la 
défaite  est  une  jouissance  ,  et  la  victoii'e  un 
sacrifice.  A  de  si  grands  maux,  il  fallait  de 
piands  remèdes....  Et  Jésus-Christ  a  pro- 
noncé ici  une  de  ces  paroles  que  le  monde 
n'avait  pas  encore  entendues;  elle  est  dure, 
sévère,  et  cependantcllc  est  sage  :  «Quiconque 
ne  se  hait  pas  soi-même  ne  peut  être  mon 
disciple.  »  Quel  remède!  quelle  parole! 

Arrivant  à  la  plus  impétueuse  de  toutes 
les  passions ,  à  la  vengeance  : 

La  vengeance,  cette  soif  brûlante  et  cruelle, 
qui  ne  peut  souvent  s'étancher  que  dans  le 
sang,  suppose  la  haine  et  le  ressentiment. 
Mais  la  haine  n'est  pas  connue  à  l'école  de 
Jésus-Christ.  Le  chrétien  ne  doit  haïr  que  ses 


LA   DOMINICALE. 


571 


passions.  Vous  aimerez,  voilà  la  grande  loi , 
substance  de  tous  les  principes  ,  et  pour  em- 
pêcher qu'on  supposât  que  les  ennemis  pou- 
vaient en  èu-e  exclus  ,  Jésus-Christ  a  fait  en 
leur  faveur  un  commandement  spécial ,  clair 
et  précis.  «  Vous  aimerez  vos  ennemis  ;  priez 
pour  ceux  qui  vous  font  du  mal  ;  faites  du 
bien  à  ceux  qui  vous  calomnient.  »  Cepen- 
dant,  supposons  le  chrétien  encore  faible, 
supposons  que  la  haine  bouillonne  dans  son 
cœur,  comme  une  mer  furieuse,  et  soulève  sa 
vengeance,  comme  une  sanglante  écume.  Jé- 
sus-Christ va  venir,  et  d'une  seule  parole, 
comme  autrefois,  appaisera  la  tempête.  Le 
chrétien  prie;  c'e^t  Jésus-Christ  qui  a  fliit  sa 
prière.  «  Notre  père,  dit-il.  . .  »  Oui,  vous 
êtes  mon  père,  le  père  de  mon  ennemi,  notre 
père  à  tous  deux.  C'est  mon  père  et  je  veux 
me  venger;  un  fils  de  Dieu ,  contre  un  fils  de 
Dieu!...  «Pardonnez  nous  nos  offenses  comme 
nous  pardonnons...  »  Ici  ,  Messieurs,  le 
chrétien  qui  nourrit  la  vengeance  en  son  cœur 
doit  nécessairement  s'arrêter.  On  ne  prononce 
pas  ainsi  sa  propre  condamnation  ,  et  celle-ci 
est  effroyable  :  c'est  comme  s'il  disait  :  Je  me 
venge,  vengez-vous ,  selon  la  fureur  de  ma 
haine,  selon  la  rigueur  de  votre  justice;  je 
me  venge  en  homme,  vengez-vous  en  Dieu , 
chacun  selon  sa  nature.  Alors  ,  épouvanté  de 
ce  formidable  arrêt,  il  fait  un  généi-eux 
effort  sur  lui-même,  et  se  dit  :  Et  bien  non  , 
je  ne  me  vengerai  pas;  la  douleur  de  cette  in- 
jure, je  la  renfermerai  dans  mon  cœur,  et 
il  répète  :  «  Pardonnez  -  nous  nos  offenses 
comme  nous  pardonnons,  »  et  il  semble  qu'il 
se  condamne  encore,  et  il  se  dit  à  lui-même  : 
J'oublie  mon  ressentiment,  seulement  je  ne 
verrai  pas  mon  ennemi.  «  Pardonnez-nous 
Seigneur  comme  nous  pardonnons  :  »  et  la 
pensée  de  son  Dieu  qui  le  bannit  à  jamais  de  sa 
présence ,  le  jette  dans  une  nouvelle  épou- 
vante. Alors  il  se  lève,  va  trouver  son  ennemi, 
l'embrasse,  il  revient  ensuite  et  s'écrie  plein 
de  confiance  :  «  Oui ,  pardonnez  Seigneur 
comme  je  pardonne.  »  Et  Jésus- Christ  par 
une  seule  parole  a  étouffé  la  haine  aucœurde 
son  disciple  ! 

Enfin,  héroïsme  que  Jésus-Christ  inspire  à 
ses  disciples  dans  la  sublimité  des  sentimens. 

DEUXIEME    PARTIE. 

Pénétrons,   messieurs,   dans  le  cœur   du 
chrétien ,  mais  pénétrons-y  avec  un  saint  res- 


pect ,  car  nous  entrons  dans  un  sanctuaire ,  et 
c'est  Jésus-Christ  qui ,  du  cœur  de  son  disciple, 
a  fait  un  sanctuaire  auguste  et  magnifique. 
«  Si  quelqu'un  m'aime,  il  gardera  ma  parole, 
»  et  mon  père  Taimera,  et  nous  viendrons  eu 
»  lui ,  et  nous  ferons  en  lui  notre  demeure.  » 
Et  le  chrétien  saisi  tout  à  coup  d'une  religieuse 
frayeur,  se  retire  en  dedans  de  lui-même  ,  va 
préparer  son  cœur,  pour  devenir  la  demeure 
de  Dieu.  Aussi  quelle  innocence,  quelle  sain- 
teté ,  quel  immortel  éclat ,  quelle  paix  di- 
vine I  De  là  sont  bannies  les  passions  promp- 
tes et  tumultueuses,  de  là  surtout  n'appro- 
chent jamais.,  ni  les  indignes  pensées,  ni  les 
odieux  fantômes  des  désirs  criminels ,  ni  les 
passions  basses  ,  grossières,  et  charnelles. 

La  vigilance  et  la  mortification  veillent  au- 
tour du  sanctuaire  ,  pour  leur  en  interdire 
l'approche.  Seulement  on  les  entend  quelque- 
fois s'agiter  autour  avec  violence.  Mais  le 
bruit  du  dehors  semble  rendre  le  calme  inté- 
rieur plus  profond  ,  comme  on  est  plus  re- 
cueilli dans  ces  pieuses  chapelles  ,  placées  au 
bord  de  la  mer,  quand  le  bruit  des  vagues  , 
le  tumulte  de  la  tempête  ,  viennent  se  mêler 
à  la  paix  profonde  du  sanctuaire.  Là  ,  régnent 
les  saints  désirs,  les  pensées  célestes,  et  l'espé- 
rance, qui  attend  l'heure  où  il  lui  sera  donné 
de  prendre  son  vol  vers  les  demeures  éter- 
nelles ,  et  qui ,  attentive  et  silencieuse ,  prête 
à  chaque  instant  l'oreille ,  croyant  l'entendre 
sonner. 

Mais  quelle  est  cette  flamme  vive  et  ar- 
dente,  que  je  vois  au  plus  intime  du  sanc- 
tuaire?... C'est  une  flamme  sacrée,  un  feu 
divin  ,  et  comme  il  n'a  rien  de  teiTestre  dans 
son  principe ,  son  nom  n'a  rien  d'humain  : 
on  l'appelle  la  Charité  ,  et  c'est  Jésus-Christ 
qui  l'a  apportée  sur  la  terre.  Vous  ai- 
merez :  voilà  la  grande  loi  du  monde  moral , 
promulguée  par  Jésus-Christ.  Voilà  la  vie  vé- 
ritable de  l'homme,  car  aimer  ,  c'est  vivre  , 
dit  Jésus-Christ  ,  ne  pas  aimer  ,  c'est  être 
mort.  De  toutes  les  facultés  de  l'homme , 
celle-ci  est  assurément  la  plus  noble  et  la 
plus  précieuse.  En  effet ,  c'est  là  la  vie  de 
son  ûme,  c'est  le  principe  de  ses  véritables 
jouissance*.  Qu'est-ce  que  vivre  ,  sans  aimer  ? 
C'est  ce  que  serait  le  soleil  dans  la  nature  ,  si , 
tout  à  coup  cessant  de  lui  communiquer  sa 
chaleur  vivifiante  ,  il  ne  lui  envoyait  plus  que 
de  froids  rayons ,  une  lumière  glacée.  Or , 
messieurs ,  cette  faculté  ei  noble  de  notre  na- 


turc  est  pourtant  celle  qui  a  été  le  plus  avilie, 
et  qui  a  le  plus  servi  à  l'iioîiime  ù  se  dégrad'er 
davanta/je.  Dans  son  cœur  livi'é  à  la  corrup- 
tion, elle  était  devenue  comme  le  soleil, 
quand  les  rayons  de  sa  pure  lumière  viennent 
à  tomber  sur  les  eaux  d'un  marais  fangeux  : 
ils  y  déposent  nue  chaleur  funeste,  et,  quand 
la  nuit  est  venue  ,  on  aperçoit  dans  les  ténè- 
bres s'élever  à  la  surface  des  eaux,  des  feux 
sombres,  livides,  pestdenticis.  En  effet,  le 
cœur  de  l'homme  avait  été  prostitué  à  tout 
ce  qu'il  y  a  de  plus  vil  ,  de  plus  odieux,  et 
le  feu  sacré  ne  trouvait  plus  d'aliment  que 
dans  la  fermentation  de  la  fange  la  plus  im- 
pure. Quand  Jésus-Christ  est  venu  ,  il  a  pris 
dans  ses  mains  ce  cœur  qu'il  avait  fait  si  noble, 
il  l'a  placé  tout  palpitant  dans  le  ciel,  en 
présence  de  son  Dieu  ,  et  là ,  il  a  dit ,  au  cœur 
de  l'homme  :  Chef-d'œuvre  de  mon  amour, 
voilà  cruelle  sera  désormais  ta  destinée;  tu 
aimeras  ,  car  aussi  bien  c'est  ta  nature  ,  c'est 
pour  cela  que  je  t'ai  fait  :  c'est  ta  gloire  ,  et 
je  ne  viens  pas  le  la  javir  ,  mais  te  la  rendre 
tout  entière.  Aussi  tu  aimeras  ,  mais  tu  aime- 
ras le  Seigneur  ton  Dieu.  —  Aloi's  l'homme, 
placé  en  présence  de  l'amour  éternel ,  de  l'in- 
fini ,  de  la  perfection,  a  senti  un  souffle  divin 
pénétrer  dans  son  ame,  et  opérer  une  création 
nouvelle.  Un  sentiment  inconnu  s'y  est  déve- 
loppé avec  la  rapidité  de  la  flèche ,  sentiment 
pur,  céleste,  tout  puissant ,  délicieux,  im- 
mense; et  dès  lors  a  commencé  pour  l'homme 
ime  nouvelle  existence.  Des  flots  de  vie  se  sont 
précipités  dans  son  ame,  mais  d'une  vie  si 
abondante,  mais  avec  une  telle  effusion  ,  une 
telle  plénitude  ,  une  action  si  vive  et  si  puis- 
sante ,  qu'Augustin,  sentant  la  vie  immor- 
telle, et  succombant  sous  cette  vie  divine  , 
s'écriait  :  «  Seigneur,  vous  me  faites  éprouver 
dans  le  fond  de  mon  âme  un  sentiment  si  vif, 
si  extraordinaire,  que,  si  vous  permettiez 
qu'il  se  prolongeât,  il  deviendrait  je  ne  sais 
quoi,  qui  ne  serait  plus  cette  vie,  tant  le 
bonheur  serait  extrême  I   » 

Toutefois,  la  charité  ne  se  borne  pas  à 
Dieu  seul  :  elle  embrasse  tous  les  hommes  , 
et  Jésus-Christ,  après  avoir  commandé  de  l'ai- 
mer ,  disait  par  un  second  commandement  : 
«  Tu  aimeras  ton  prochain.  »  Parole  admi- 
rable, qui,  pénétrant  dans  le  cœur  de 
l'homme,  va  opérer  en  lui  la  plus  merveil- 
leuse des  révolutions,  qui  change  tout  à  coup 
la  nature  des  affections  humaines ,  les  élève 


LA   DOMINICALE. 


jusqii'ù  la  hautetn'  des  actes  de  la  charité  di- 
vine ,  les  développe,  leur  commimique  une 
énei'gie  et  une  immensité  sans  bornes ,  et  les 
rend  capables  du  plus  noble  dévoûmcnt.  Ce 
qui  fait  la  faiblessedes  imperfections  humaines, 
ce  sont  les  motifs  qui  les  déterminent ,  les  en- 
traînent et  les  développent.  Comme  ces  mo- 
tifs sont  de  leur  nature  frivoles  ,  ou  passagers, 
ou  personnels ,  ils  ne  peuvent  produire  que 
des  affections  légères  ,  restreintes  ,  ou  passa- 
gères :  mais  la  charité ,  c'est  dans  le  ciel ,  c'est 
au  sein  de  Dieu  même  qu'elle  va  puiser  ses 
nobles  inspirations ,  c'est  en  Dieu  qu'elle  aime 
les  hommes,  c'est  pour  Dieu  qu'elle  les  aime 
de  l'amour  de  Dieu.  Aussi  que  pourrais-je 
dire  des  nobles  dévoûmens  de  la  charité  ?  On 
avait  vu  dans  tous  les  temps  des  dévoûmens 
sublimes  à  l'amitié  ,  à  la  reconnaissance  ^  à  la 
patrte  ,  à  la  famille.  Mais  ce  qu'on  n'avait 
jamais  vu  ,  ce  que  Jésus-Christ  nous  a  appris 
c'est  le  dévoûment  à  l'humanité  toute  entièi'e 
à  l'homme  quel  qu'il  soit,  étranger,  inconnu, 
aiTii ,  ennemi  ;  c'est  cette  immensité  qui  em- 
brasse   tout ,    qui   ne    demeure   étrangère  à 

rien 

Quelles  sont  ces  vierges  mo- 
destes et  timides  que  je  vois  se  presser  par 
milliers,  au  sein  des  hôpitaux?  Après  avoir 
quitté  les  joies  ,  les  plaisirs  du  monde  ,  elles 
ont  demandé  avec  ambition  ,  avec  bonheur 
la  grâce  de  fixer  leur  demeure  dans  ces  lieux 
désolés,  dont  le  mondain  opulent  détourne 
les  yeux  avec  horreur,  C[ue  le  pauvre  lui- 
même  n'aborde  qu'avec  effroi  ,  et  où  circu- 
lent si  souvent  la  contagion  et  la  mort —  Là  , 
s'élevant  au  dessus  de  la  faiblesse  de  leur  sexe , 
des  répugnances  les  plus  violentes  de  la  na- 
ture, elles  se  dévouent  au  service  des  pau- 
vres ,  non  pour  un  jour,  mais  pour  la  vie  ; 
filles  admirables  ,  pour  qui  le  paganisme  n'eût 
pas  eu  assez  d'autels  ,  et  qui ,  ne  soupçon- 
nant pas  même  la  noblesse  et  la  grandeur  de 
leur  héroïsme ,  se  font  souvent ,  en  présence 
du  Seigneur,  les  plus  sévères  reproches,  si 
elles  ont  senti  un  instant  leur  cœur  se  soulever 
et  bondir  malgré  elles  ,  au  spectacle  quelque- 
fois si  hideux  des  maux  de  l'humanité  ,  et 
se  reprocher  de  n'avoir  pas  fait  leur  devoir. 
Leur  devoir  I  messieurs  ,  et  qui  donc  le  leur 
a  imposé  ?  I^eur  nom  va  vous  le  dire.  Ce  sont 
les  filles  de  la  Charité  I... 

Je  m'ari'ête  ici  ,  messieurs  ,  et,  après  cette 
esquisse  rapide  de  la  morale  de  Jésus-Christ  ; 


LA   DOMINICALE. 


575 


je  vous  le  demande  ,  à  ces  traits  si  grands, 
si  nobles,  si  sublimes,  reconnaissez-vous  l'ou- 
vrage de  l'homme  ?  Cette  morale  est-elle  di- 
vine, ou  ne  l'est-elle  pas?  Si  elle  n'est  pas 
divine,  qu'est-ce  donc  qui  lui  manque  pour 
qu'elle  le  soit,  et  si  elle  est  vraiment  digne 
d'avoir  un  Dieu,  pour  auteur,  donc  elle  est 
divine  parce  qu'il  est  impossible  que  l'homme 
puisse  rien  faire  qui  soit  digne  d'être  l'ouvrage 
d'un  Dieu.  Donc ,  Jésus-Christ  est  vraiment 
l'unique  etdivin  précepteur  du  monde. 

Et  ils  ont  dit  :  Le  Christ  ne  peut  plus  rien 
pour  le  monde,  sa  mission  est  finie,  son  œuvre 
est  achevée  !  Ils  l'ont  dit  en  présence  de  cette 
morale  céleste  et  de  son  auteur,  ils  l'ont  dit  en 
présence  d'une  société  dégénérée,  qui,  tous  les 
jours  confesse  sa  langueur, sou  malaise,  ses  tra- 
vaux. —  Mais,  disent-ils  ,  le  Christianisme  est 
mort,  son  influence  est  perdue,  sa  puissance 
anéantie.  Le  Christianisme  est  mort. .  .  Oui  , 
dans  leur  cœur,  mais  leur  cœur  n'est  pas  la 
patrie,  l'univers;  non  ,  le  Christianisme  n'est 
pas  mort  pour  le  monde;  même  dans  cette 
vasjc  capitale,  où,  au  milieu  de  beaucoup  d'in- 
différence et  d'irréligion,  on  trouve  encore 
une  foi  vive  et  une  religion  sincère.  Ahl  s'ils 
osaient  le  dire  aujourd'hui ,  quel  démenti  so- 
lennel ne  leur  domierait  pas  cette  immense 
basilique!  Non,  quand  vous  voyez  une  pensée, 
une  espérance  qui  s'agite  fortement  au  cœur 
d'une  jeunesse  ardente  et  généreuse  ,  ne 
dites  jamais  que  cette  pensée  ,  cette  espé- 
rance est  morte  pour  le  monde.  £h  î  ne  voyez- 
vous  pas  la  foi  chrétienne  avec  ses  espérances 
sublimes,  ses  hautes  pensées  ,  qui,  comme  une 
flamme  divine  que  l'on  croyait  éteinte,  repa- 
rait tout  à  coup  au  milieu  de  nous  I  Ne  voyei- 
vous  pas  une  foule  déjeunes  hommes  qui  la 
reçoivent  avec  enthousiasme,  fatigués  qu'ils 
sont  des  mécomptes  de  leur  ardeur  déçue,  et 
impatiens  de  s'échauffer  au  sonffle  de  ses  ins- 
pirations? Non,  la  foi  n'est  point  morte  dans 
notre  patrie,  ou  bien  elle  s'y  réveille,  et  un 
avenir,  peu  éloigné  ,  peut-  être,  montrera  le 
triomphe  et  la  gloire  de  sa  nouvelle  résur- 
rection ;  l'on  se  rappellera  alors  que  c'est  au 
sein  des  ténèbres  du  paganisme  que  se  montra, 
il  y  a  dix-huit  siècles,  celui  qui  vint  sauver  le 
monde.  Et  vous ,  Messieurs,  vous  montrerez 
que,  puisque  Jésus-Christ  est  le  divin  pré- 
cepteur du  monde,  il  est  digne  de  vous,  il 
sei  a  glorieux  pour  vous  ,  au  milieu  de  cet 
cbranicmcnL  universel,  d'être  les  premiers  à 


venir  déposer  à  ses  pieds,  non  plus  seulement 
des  hommages  de  respect  et  d'junour,  mais  en- 
core lui  prêter  serment  de  soumisoion  et  do 
fidélité. 


DU  DIVORCE. 

(Deuiièmc  article.) 

On  fait  en  faveur  du  divorce  deux  sin- 
gulières objections.  L'adultère ,  dit-on  d'a- 
bord, est  une  chose  affreuse,  et,  dans  noire 
société  actuelle,  un  désordre  flagrant. 
Quel  est  le  moyen  d'en  sortir?  le  divorce. 
La  civilisation  ,  dit- on  ensuite,  est  ainsi 
constituée  dans  son  essence,  qu'elle  fait 
progresser  toutes  les  libertés.  Or,  il  serait 
absurde ,  pendant  que  la  volonté  humaine 
se  débarrasse,  dans  l'ordre  politique,  des 
entraves  de  la  barbarie  et  des  chaînes  de 
l'antique  fatalité  ,  qu'elle  restât,  dans 
l'ordre  domestique ,  soumise  invariable- 
ment au  même  régime,  et  dominée  par  le 
principe  de  l'immobilité.  Il  n'y  a  qu'un 
moyeu  d'harmoniser  l'homme  social  et 
l'homme  domestique  :  c'est  le  divorce. 
Ainsi,  le  divorce  est  réclamé  instamment 
par  la  loi  de  la  morale  et  par  la  loi  de 
l'histoire  :  il  le  faut  ,  pour  satisfaire  les 
mœurs  et  le  bon  sens. 

Ajoutons  qu'il  n'y  a  que  les  gros  bon- 
nets qui  aient  trouvé  ces  deux  argumens 
en  faveur  du  divorce;  la  niasse  de  ceux 
qui  le  sollicitent  ne  s'est  pas  élevée  jus- 
que-là. La  chambre  des  députés  elle- 
même  et  M.  bavoux  ne  sont  pas  si  philo- 
sophiques et  si  subtils  ;  ils  ont  demandé  le 
divorce  comme  un  chose  révolutionnaire, 
comme  un  souvenir  qui  peut  amener  des 
chances  de  popularité  ,  et  surtout  comme 
un  moyen  d'opposition  au  catholicisme;- 
car  nous  en  sommes  venus  là  ,  qu'une  des 
plus  sûres  des  voies  de  succès  et  de  faveur 
auprès  des  catholiques  de  France ,  c'est 
d'insulter  à  leur  foi.  Cette  espèce  d'op- 
posans ,  qui  est  du  reste  la  plus  ridicule  et 
la  plus  sotte,  deviendra  désormais  peu 
dangereuse,  parce  qu'elle  s'appuie  sur 
de  vieilles  rancunes  et  sur  des  idées  en- 
racinées dans  le  passé;  mais  les  opposans, 
dont  nous  avons  rapporté  plus   haut  ji_'§ 


574 


LA    DOMINICALE. 


doctrines,  ont  plus  d'importance ,  parce 
qu'ils  colorent  passablement  leur  résis- 
tance ,  et  quils  affectent  de  s'appuyer 
sur  répuration  des  mœurs  et  le  progrès  des 
libertés  domestiques,  toutes  cboses  qui 
sont  d'avenir  et  paraissent  intéresser 
les  générations  qui  arrivent.  Il  était  donc 
naturel  que  la  presse  politique  prît  parti 
dans  la  question  du  divorce,  parce  que 
cette  question ,  résolue  dans  un  sens  ou 
dans  un  autre,  touche  immédiatement 
aux  destinées  de  la  société  future ,  et  que 
la  politique  a  surtout  besoin  de  partisans 
parmi  les  jeunes  hommes  et  les  jeunes 
idées  ,  qui  doivent  prochainement  gou- 
verner le  monde. 

L'objection  tirée  de  l'adultère  en  faveur 
du  divorce,  n'a  pu  être  soulevée  et  émise 
que  par  des  esprits  sans  réflexion.  Puis- 
qu'on reconnaît  que  l'adultère  est  une 
chose  infâme,  pourquoi  établir  le  divorce, 
qui  exciterait  naturellement  à  l'adultère, 
c'est-à-dire  à  l'infamie?  Si  l'adultère  est 
un  crime  si  hideux  ,  comment  le  divorce, 
qui  serait  le  but  des  adultères  ,  ne  serait-il 
pas  hideux  pareillement?  Est-ce  qu'un 
moyen  abominable  peut  conduire  à  une 
fin  respectable  et  sainte?  Qu'est-ce  que  le 
divorce,  sinon  l'adultère  placé  sous  la 
sauvegarde  de  la  loi  ,  sinon  l'adultère 
justifié,  autorisé,  rendu  public  et  per- 
pétuel ?  Si  l'adultère  est  un  mal,  comme 
tous  les  maux,  il  ne  peut  être  guéri  que 
par  la  médication  de  sa  cause.  Or,  la  cause 
de  l'adultère  ,  c'est  la  passion  désordonnée 
des  sexes  :  il  faut  donc  empêcher  le  dé- 
sordre ,  et  non  pas  le  légaliser.  Si  l'on 
admettait  qu'il  faut  accepter  les  passions, 
même  avec  leurs  exceptions  et  leurs  ten- 
dances coupables,  et  disposer  la  société 
de  telle  manière  que  ces  passions  n'en 
fussent  jamais  gênées  et  arrêtées  ,  la  so- 
ciété ne  durerait  pas  vingt-quatre  heures. 
De  même  qu'un  époux  prétexte  qu'il  s'est 
développé  en  lui,  depuis  son  engagement 
dans  le  mariage,  une  violente  sympathie 
pour  une  personne  étrangère,  et  qu'il 
faut  que  la  loi  s'arrange  pour  laisser  passer 
cet  attachement  j  de  même  l'assassin  mo- 


nomane  pourrait  logiquement  prétexter 
que  la  nature  a  mis  en  lui  un  irrésistible 
penchant  au  meurtre  ,  et  que  comme  la 
loi  est  faite  pour  les  hommes,  et  non  les 
hommes  pour  la  loi,  il  est  nécessaire, 
raisonnable  et  bon  que  la  loi  plie ,  et  non 
pas  l'homme  ,  et  qu'on  reépecte  une  ten- 
dance morale,  dans  l'accomplissement  de, 
laquelle  gît  toute  la  destinée  d'un  indi- 
vidu. 

L'erreur  de  tout  ceci  est  au  point  de 
départ.  On  suppose  que  les  adultères  ont 
raison  d'être  adultères j  et  comme  cette 
horrible  et  immonde  anarchie  de  la  fa- 
mille est  pourtant,  aux  yeux  de  tous, 
un  spectacle  révoltant ,  on  s'inquiète  des 
moyens  de  la  régulariser,  comme  si  c'é- 
tait seulement  un  vice  de  forme.  En  vé- 
rité, les  argumens  contre  cette  prétention 
sont  si  nombreux,  si  divers,  si  puissans  , 
que  nous  éprouvons  une  sorte  d'hésita- 
tion à  mentionner  ceux-ci  plutôt  que 
ceux-là.  Le  Christianisme  en  fournit  d'au- 
gustes ;  le  monde  lui-même  en  est  plein. 
Commençons  par  ceux-ci. 

En  général,  le  mariage,  considéré  comme 
alliance  d'afïection,  est  aujourd'hui  chose 
très-libre  et  très-régulière-,  l'ancienne  sé- 
paration qui  s'élevait  entre  les  classes  delà 
société  est  à  peu  près  entièrement  tombée: 
11  y  a  presque  partout  uniformité  d'édu- 
cation, homogénéité  de  principes  et ,  par 
conséquent,  similitudede  préjugés,  de  pen- 
chans  et  de  goûts.  Cela  est  presque  rigou- 
reusement vrai  dès  aujourd'hui,  et  le  sera 
avant  long-temps  :  c'est  un  résultat  inévi- 
table de  l'avenir.  Il  existe  donc,  et  il  exis- 
tera désormais  parmi  les  hommes  une 
grande  communauté  d'idées  morales ,  qui 
les  rend  et  les  rendra  de  plus  en  plus  sem- 
blables les  uns  aux  autres ,  sous  le  rapport 
dec  e  qu'on  appelle  ton  et  manières,  sauf, 
bien  entendu  ,  ce  que  les  individualités 
intellectuelles  auront  toujours  de  parti- 
culier et  de  distinctif.  De  même  que  les 
rangs  s'effacent  et  que  les  formes  de  relations 
sociales  se  généralisent,  les  grandes  fortunes 
s'abaissent,  et  les  médiocres  s'élèvent ,  de 
manière  à  se  rencontrer  dans  une  sorte  cle 


LA   DOMINICALE. 


575 


terme  moyea  qui  les  met  en  contact.  Il 
résulte  donc  de  celte  grande  fusion  des 
idées  et  des  fortunes  une  possibilité  plus 
ffrande  aujourd'hui  que  jamais,  de  réaliser 
des  alliances  selon  le  choix  libre  et  selon 
les  affections.  Pendant  le  moyen-âge  ,  le 
simple  chevalier,  épris  d'amour  pour  quel- 
que haute  dame ,  avait  beau  se  couvrir 
d'honneur  aux  pas  d'armes,  et  acquérir  une 
grande  valeur  individuelle;  la  dame  elle- 
même  avait  beau  laisser  aller  son  cœur  aux 
séductions  qui  lui  venaient  du  respect, de  la 
fidélité  et  de  la  gloire  ,  il  y  avait  un  abîme 
entre  ces  deux  êtres;  et  si  la  passion  était 
réelle  et  profonde  ,  ce  pouvait  être  pour 
eux  une  occasion  d'oublier  le  devoir.  Les 
classes  nobles  passaient  pareillement  pour 
une  sorte  de  race  humaine  de  meilleur  et 
de  plus  pur  limon  que  les  pauvres  :  les 
beaux  gentilshommes  dorés  pouvaient  donc 
séduire  les  simples  femmes  du  peuple^  et 
les  châtelaines  planer  comme  des  images 
ravissantes  sur  la  tête  des  écoliers  et  des  en- 
faosdes  bourgeois  :  c'étaient  encore  des 
sujets  d'aft'ection  impossibles  à  réaliser,  et 
par  conséquent  des  sujets  de  crime.  Mais 
aujourd'hui,  comme  nous  disions,  la  société 
est  moins  que  jamais  et  presque  pas  livrée 
aux  hasards  de  la  naissance  et  de  la  fortune; 
les  penchans  moraux  en  sont  venus  à  pou- 
voir se  régler  et  se  fixer  librement,  volon- 
tairement, par  élection;  et  par  conséquent 
les  sympathies  qui  se  révoltent  contre  un 
premier  choix,  etquientrenten  guerre  avec 
la  fixité  du  mariage,  ont  beaucoup  moins 
pour  cause  une  aftection  réelle,  détournée 
et  influencée ,  que  les  mauvais  conseils  du 
vice,  les  séductions  de  la  vanité,  et  Tappât 
du  libertinage.  L'adultère  se  trouve  ainsi 
maintenant,  non  pas  le  fruit  des  unions 
forcées  et  des  disparités  sociales  ,  mais  la 
conséquence  des  théories  morales  répandues 
dans  les  livres,  et  passées  de  là  dans  les 
familles . 

En  adoptant  le  langage  du  monde  ,  l'a- 
dultère est  donc  plus  condamnable  au- 
jourd'hui ([uc  jamais  ,  et  il  manque  de 
l'excuse  qu'il  pouvait  avoir  aulrefois.Quand 
le§  unions  étaient  déterminées  par  des  cau- 


ses impitoyables,  et  prisçs  en  dehors  des 
aflections,  on  concevait  qu'il  se  fît  par  les 
mœurs  domestiques  une  réaction  contre  le 
vice  delà  constitution  sociale  ;  mais  quand 
les  unions  sont  devenues  à  peu  près  chose 
de  détermination  volontaire  et  de  choix  , 
l'adultère  n'est  plus  qu'une  dépravation 
gratuite,  une  corruption  du  cœur  par  la 
tête ,  une  irruption  de  l'anarchie  des  idées 
dans  les  sentimens.  Le  divorce  serait  donc 
aujourd'hui  non  pas  un  moyen  de  corriger 
une  société  mal  faite ,  mais  de  corrompre 
dans  ce  qu'elle  a  de  plus  précieux  ,  les 
mœurs,  une  société  considérablement  amé- 
liorée ;  ce  serait  un  gain  de  cause  donné  à 
laperversité  des  hommes,  perversité  toutrà- 
fait  spontanée ,  sans  autre  excuse  que  le 
goût  du  mal ,  et  par  cela  même  d'autant 
plus  basse  et  plus  infâme. 

Voilà  contre  le  divorce  considéré  comme 
remède  à  l'adultère,  des  argumens  em- 
pruntés au  langage  et  aux  idées  du  monde, 
et  qui  suffiraient  pour  le  condamner.  Lft 
Christianisme  en  a  de  plus  élevés  et  de  plus 
concluans  encore.  Aux  yeux  du  Chris- 
tianisme, le  mariage  est  une  union  indis- 
soluble ,  un  aceau  d'alliance  qui  ne  peut 
être  brisé.  Dès  que  le  mariage  chrétien  est 
accompli ,  l'union  n'estplus  chose  terrestre, 
mais  chose  divine  ;  et  l'homme  ne  peut  plus 
intervenir  que  pour  la  faible  part  qu'il  y 
a  mise  ,  c'est-à-dire  pour  les  conditions 
matérielles  de  l'alliance.  On  peut  faire  des 
lois  sur  ce  que  les  lois  humaines  atteignent, 
mais  non  sur  ce  que  Dieu  a  sanctionné  :  ce 
serait  absurde  et  impie.  On  peut  régler 
diversement  le  consentement  ,  l'âge ,  la 
constatation  ;  l'homme  s'appartient  à  lui- 
même,  en  ce  sens  qu'il  est  maître  de  sa 
volonté  et  des  entraves  sociales  qu'il  s'im- 
pose;  mais  l'homme  ne  peut  révoquer  que 
ce  qu'a  fait  l'homme.  Dieu  est  au-dessus 
de  tout  caprice  et  de  toute  mobilité;  ce 
qu'il  a  fait  est  fait  ;  on  n'en  retranche  rien. 
Une  loi  civile  sur  le  divorce  ne  briserait 
donc  pas  le  mariage  aux  yeux  de  la  foi  ; 
elle  ne  ferait  que  rendre  public  l'adultère 
caché  ,  et  faire  d'un  crime  honteux  un 
crime  efironté. 


576 

La  seconde  objection  en  faveur  du  di- 
vorce, tirée  de  ce  qu'il  ne  faut  pas  que  les 
libertés  domestiques  restent  immobil<is, 
tandis  que  les  libertés  sociales  progressent, 
est  tout  aussi  peu  fondée.  Ceux  qui  l'ont 
soulevée  et  qui  s'en  sont  fait  une  arme, 
n'ont  pas  pris  garde  qu'elle  était  tournée 
contre  eux.  La  distraction  dans  laquelle  ils 
sont  tombés  est  certainement,  de  leur  part, 
tout-à-fait  involontaire;  elle  vient  de  l'ha- 
bitude dans  laquelle  se  trouve  la  presse  poli- 
tique de  s'arrêter  à  l'écorce  des  questions, 
et  de  ne  pénétrer  jamais  au  cœur  des  diffi- 
cultés. Pour  décider  si  le  divorce  favorise- 
rait le  progrès  de  ce  que  nous  avons  en- 
tendu nommer  les  libertés  domestiques , 
et  surtout  améliorerait  la  situation  des 
femmes,  dont  on  a  paru  plus  spécialement 
s'enquérir,  il  aurait  fallu  déterminer  les 
avantages  que  le  Christianisme  a  donnés 
aux  femmes  dans  la  famille  5  car  c'est  le 
Christianisme  qui  a  constitué  cette  asso- 
ciation domestique  indissoluble  j  dont  on 
se  plaint,  et  qui  a  banni  ce  divorce  que 
l'on  réclame. 

Le  Christianisme  a  trouvé  dans  la  fa- 
mille la    faculté  de  divorcer,  et  la  faculté 
de  répudier.  C'est  un   fait  qui   résulte  de 
la  plus  simple  inspection  des  lois  juives 
et  des  lois  romaines.  C'est  aussi  un  fait, 
que   la  condition    des    femmes    dans  la 
famille  était  encore  considérablement  mé- 
diocre, malgré  les  adoucissemens  qu'elle 
avait  reçus.  La  femme   romaine  était  en 
tutelle   perpétuelle,    et    la    femme  juive 
était  encore  plus  effacée.  L'établissement 
de  l'esclavage  chez  les  deux  peuples  don- 
nait  à  l'épouse  une  multitude  de  rivales 
qu'elle   était  obligée   de  supporter,  sans 
compter  les  concubines  libres  et  volon- 
taires. Le  Christianisme  qui  survint  chan- 
{;ea  tout  cela:  il  éleva  la  femme  à  une  di- 
gnité qu'elle  n'avait  jamais  connue  -,  il   la 
rendit  si  auguste  ,  si  noble  et  si  respectable, 
que  l'homme  fut  tenu  de    la    considérer 
comme  son    égale,  de    lui  trouver    une 
valeur  aussi  précieuse  que  la  sienne,  au 
point  de  s'unir  à  elle  corps  pour  corps, 
^""^fïï^^^^^^   pour   affectiou ,    tandis  qu'au- 


LA    COMTNICALE. 


paravent  il  n'avait  jamais  pensé  qu'un 
nombre  de  femmes  quelconque  put  entrer 
en  balance  avec  ses  mérites,  sa  puis- 
sance, son  autorité.  Avant  Jésus-Christ, 
un  homme  valait  tout  un  sérail-,  depuis 
Jésus-Christ,  un  homme  ne  valut  plus 
qu'une  femme.  Etait  -  ce  la  valeur  de 
l'homme  qui  avait  diminué?  Non;  c'était 
la  valeur  morale  des  femmes  qui  s'était 
élevée. 

Le  Christianisme,  à  ne  le  considérer 
que  comme  doctrine  sociale,  apporta 
donc  une  amélioration  prodigieuse  et 
inouïe  dans  la  condition  des  femmes, 
en  les  mettant  avec  les  hommes  sur  un 
pied  d'égalité  morale.  Mais  comme  les 
hommes  perdaient  évidemment  de  leurs 
droits  passés,  à  cette  révolution  domestique, 
le  Christianisme  exigea  des  femmes  une 
sainteté  de  corps  et  de  cœur  qui  les  ren- 
dît dignes  de  leur  élévation  nouvelle  ;  il 
créa  une  vertu  également  inconnue  de 
l'antiquité  :  la  chasteté.  La  chasteté  est  une 
vertu  d'origine  chrétienne  ;  elle  n'a  de 
but,  de  signification  et  de  grandeur,  que 
dans  le  Christianisme.  Elle  fut  la  compen- 
sation que  les  femmes  apportèrent  dans 
la  famille  nouvelle,  où  les  hommes  étaient 
dépouillés  de  leurs  vieilles  préroga- 
tives. 

La  chasteté  ,  la  continence,  la  fidélité 
conjugale ,  que  le  Christianisme  rendit 
libres  et  volonlaires,  de  forcées  qu'elles 
étaient  chez  les  Juifs,  et  qu'elles  sont  en- 
core dans  l'Orient ,  afin  que  leur  sponta- 
néité les  rendît  méritoires  et  en  fît  des 
vertus,  n'étaient  donc  point  dans  la  fa- 
mille chrétienne  un  sacrifice  gratuit  im- 
posé aux  femmes  :  c'était  un  faible  équi- 
valent de  l'immense  sacrifice  que  faisaient 
les  hommes-,  c'était  en  outre  le  sceau  de 
la  situation  nouvelle  des  femmes  j  elles 
devenaient  épouses  chastes  et  saintes , 
de  servantes  humbles  et  souillées.  Sans  la 
chasteté  ,'la  femme  n'eut  pas  pu  prétendre 
à  une  association  où  l'homme  avait  été 
dépouillé-,  la  chasteté  lui  donnait  tout  le 
prix  qu'elle  pouvait  avoir,  et  la  rendait 
l'égale  de  l'homme.  Voilà  comment,  du- 


LA    DOMINICALE. 


sn 


rant  les  quatre  ou  cinq  premiers  siècles 
du  Christianisme,  la  femrtie  qui.  avait 
été  déjà ,  même  légilin'iement  et  sainte- 
ment,  l'épouse  d'un  autre,  et  qui  deve- 
nait veuve  ,  était  considérée  comme  ayant 
perdu  la  plus  grande  partie  de  sa  valeur 
morale,  comme  dégradée,  et  mise  presque 
au  niveau  des  femmes  honteuses.  Les  lois 
de  cette  époque  sont  pleines  de  disposi- 
tions contre  les  veuves-,  et  même  aujour- 
d'hui, dans  les  provinces  de  France  où  le 
Christianisme  a  poussé  et  conservé  dans  le 
sol  les  racines  les  plus  profondes,  dans  le 
midi  ,  le  mariage  des  veuves  devient  une 
sorte  de  scandale  public,  et  est  accueilli, 
malgré  les  précautions  de  police  et  la  to- 
lérance des  mœurs  modernes  ,  par  des  té- 
moignages bruyans  et  réguliers  de  mécon- 
tentement et  de  mépris.  Ceci  est  général 
dans  les  campagnes,  et  assez  fréquent  dans 
les  villes,  parmi  la  population  ouvrière. 
Pour  n'en  citer  qu'une  ,  les  rues  de  Tou- 
louse sont  fort  souvent  obstruées,  durant 
la  nuit,  par  une  foule  immense  qui  chante 
ou  écoute  des  couplets  railleurs  et  obscènes 
à  la  porte  de  quelque  veuve  qui  se  marie. 
La  coutume  est  si  vieille  et  si  invétérée, 
que  l'autorité  est  réduite  à  souffrir  tout 
ce  qui  hc  gêne  pas  ouvertement  la  circu- 
lation ,  et  ne  met  pas  en  danger  le  repos 
public. 

Pour  rentrer  entièrement  dans  la  ques- 
tion, dans  la  famille  telle  que  le  Chris- 
tianisme l'a  constituée,  c'est-à-dire  dans 
la  famille  sans  divorce ,  et  où  la  femme 
est  tenue  à  la  chasteté  de  corps  et  d'âme, 
c'est  évidemment  la  femme  qui  est  gran- 
dement partagée.  Si  l'on  voulait  que  la 
femme  put  encore  se  séparer  de  son  mari, 
ce  serait  blesser  Thomme,  sans  servir  la 
fetome.  Ce  serait  blesser  l'homme,  car 
sa  valeur  physique ,  intellectuelle  et  so- 
ciale, veut  qu'une  femme  se  consacre  à 
lui  sans  réserve  5  ce  serait  nuire  à  la 
femme,  car  on  la  rejetterait  dans  la  so- 
ciété toute  flétrie,  et  dépouillée  du  prix 
que  lui  donnait  sa  virginité.  Ainsi ,  la 
femme  perdrait  évidemment  au  divorce, 


loin  d'y  gagner  de  la  considération   et  de 
la  valeur.  , 


DE  LA  CANONISATION  DES  SAINTS. 

La  vue  seule  du  titre  qu'on  vient  de  lire 
attirera  peut-être  à  la  Dominicale  quel- 
qu'une des  qualification^  prodiguées  à  toute 
œuvre  dépourvue  d'actualité  :  car  le  monde 
philosophique  et  littéraire  de  notre  époque 
semble,  au  premier  coup  d'œil,  entière- 
ment étranger  à  la  question  que  nous  allons 
aborder.  Nulle  part  le  culte  des  saints  n'est 
l'objet  d'une  attacjue  directe.  Les  déclama- 
tions protestantes,  qui  jadis  contribuèrent, 
à  ébranler  l'Europe,  n'ont  plus  de  reten- 
tissement ',  les  livres  où  elles  sont  consi- 
gnées dorment  ensevelis  dans  la  poussière 
du  siècle  qui  les  a  vus  naître ,  et  nul  ne  songe 
à  les  en  tirer.  Ce  serait  même  se  dévouer 
sans  retour  au  ridicule  et  au  mépris  qui 
poursuit  l'ignorance,  que  de  répéter  ces 
diatribes  surannées.  Qui  oserait,  par  exem- 
ple, soutenir  aujourd'hui  que  l'hommage 
rendu  aux  justes  par  l'Eglise  est  une  idolâ- 
trie,  un  vol  fait  à  la  majesté  divine? 

Depuis  que  les  esprits  ne  sont  plus  préoccu- 
pés par  la  haine,  le  bon  sens  a  fait  justice  de 
ces  pauvretés. 

Il  y  a  plus  :  non-seulement  les  préven- 
tions et  la  mauvaise  foi  sont  réduites  au  si- 
lence ,  mais  on  comprend  généralement 
tout  ce  qu'il  y  a  de  poétique ,  de  grand  et 
de  civilisateur  dans  la  pensée  de  l'église, 
proclamant  ici-bas  la  gloire  de  ses  héros,  et 
soutenant  la  faiblesse  de  l'homme,  par 
l'exemple  de  leurs  vertus  et  l'assurance  de 
leur  protection.  On  doit  peut-être  ce  pro- 
grès à  la  philosophie  éclectique.  Nous  lui 
avons  souvent  reproché  de  laisser  l'homme 
sans  règle  et  sans  guide  en  face  de  toutes  les 
opinions  qui  se  sont  successivement  partagé 
l'empire  du  monde  -,  mais  il  faut  aussi  lui 
rendre  cette  justice  qu'en  n'excluant  aucune 
doctrine,  et  en  ap})elant  chaque  système  à 
fournir  sa  part  de  vérité,  elle  a  imposé  à 
l'esprit  humain  l'obligation  de  les  consi- 
dérer tous  sans  passion ,  et  avec  une  bien- 


378 


LA    DOMINICALE. 


veillgnce  impartiale.  Il  en  est  résulté  pour 
le  catiiolicisme  en  général,  qu'une  certaine 
bonne  foi  a  présidé  aux  investigations  dont 
il  a  été  l'objet.  Et  comme  l'époque  vers 
laquelle  se  dirigent  aujourd'hui  les  re- 
chcrclies  historiques,  est  précisément  celle 
qui  porte  les  plus  profondes  empreintes  de 
sa  puissance  créatrice^,  en  compulsant  les 
annales  du  moyen-àge,  on  s'est  pris  à  ad- 
mirer la  grandeur  et  la  force  des  institutions 
qu'il  y  a  fondées.  Souvent  même  Tart  mo- 
derne a  exploité  cette  mine  féconde  ,  et 
plus  d'un  grand  maître  est  allé  puiser  à  celle 
source  des  inspirations  sublimes.  Or ,  dans 
cet  élat  des  esprits,  il  serait  étrange  que  l'on 
n'eût  pas  observé  et  compris  un  des  points 
les  plus  saillans  de  nos  mœurs  catholiques. 
Le  culte  des  saints,  en  effet,  se  liait  alors 
et  se  lie  même  encore,  malgré  notre  indii- 
lérence  ,  à  toutes  les  circonstances  de  la 
vie.  Les  premiers  sens  de  la  cloche*  bapli- 
smale  ont  ù  peine  évélé  la  naissance  du 
chrétien,  qu'un  œil  protecteur  veille  déjà 
du  ciel  sur  son  berceau.  Désormais  celui 
dont  il  porte  le  nom  ne  nous  l'abandon- 
nera point  pendant  le  cours  de  sou  pèleri- 
nage sur  la  terre.  Il  sera  partout  sur  sa  route 
pour  bénir  les  joies  et  consoler  les  douteurs 
qui  tour  à  tour  agiteront  son  âmej  il  le  sou- 
tiendra dans  les  épreuves  et  les  combals, 
qui  rendent  parfois  si  lourd  le  fardeau  de 
Texistence.  Quand  l'orage  des  passions 
grondera,  sa  voix  calmera  la  tempête  ,  ou 
du  moins,  si  elle  n'a  pu  prévenir  le  nau- 
frage, guidera  vers  une  côte  hospitalière  la 
victime  des  flots  irrités;  car  il  n'est  pas  seu- 
lement le  gardien  de  l'innocence  ,  il  ouvra 
encore  au  repentir  Tasilc  de  la  miséricorde. 
Son  assistance  se  perpétue  dans  la  famille, 
à  l'aide  du  touchant  usage  qui  assigne  au 
premier-né  le  nom  de  son  père.  L'image 
ou  la  petite  statue  qui  représente  ses 
traits  se  voit  près  du  Christ  au-dessus 
du  loyer,  et,  chaque  année  ,  lo  jour  con- 
sacré par  l'église  ù  célébrer  sa  mémoire 
devient  un  signal  de  joie  et  de  bonheur. 
Qui  n'a  été  lémoin  de  ces  réunions  vraiment 
patriarcales  ,  où  tant  de  sentimens  purs 
viennent  se  confondre,  alors  que  toute  une 


famille  assemblée  dépose  aux  pieds  de  son 
chef,  en  invoquant  le  saint  qui  la  protège, 
un  doux  tribut  de  bénédictions  et  d'amour? 
Qui  n'a  goûté  dans  son  enfance  le  délicieux 
plaisir  de  faire  en  secret  les  préparatifs  de 
cette  fête  ?  Qui  ne  se  souvient  d'avoir  été 
pressé  contre  le  sein  paternel,  et  couvert 
des  baisers  de  sa  mère,  après  avoir  offert  le 
bouquet  de  fleurs  préparé  par  ses  mains 
enfantines  ,  et  récité  le  compliment  naïf 
dont  le  pasteur  du  lieu  a  fourni  toute  l'élo- 
quence? 

Quelquefois  des  faveurs  nombreuses  et  si- 
gnalées, obtenues  par  l'intercession  d'un 
saint,  rendent  son  nom  célèbre  dans  une 
province  entière,  et  même  dans  tout  le 
monde  chrétien.  C'est  ordinairement  au 
fond  de  quelque  bois  solitaire,  près  d'une 
fontaine,  sous  l'abri  du  chêne  antique,  que 
s-élève  le  modeste  oratoire  où  son  nom  est 
invoqué,  et  dont  les  murs  sont  couverts  des 
offrandes  delà  piété.  Là,  chaque  jour  arrive 
des  pays  lointains  l'humble  pèlerin  qui, 
pour  accomplir  un  vœu,  a  dit  adieu  à  la 
demeure  de  ses  pères.  Il  vient  demander  ù 
genoux  la  santé  de  sa  fille  qu'une  maladie 
lente  conduit  au  tombeau  ,  le  retour  d'un 
fils  exposé  aux  hasards  de  la  guerre  ou  aux 
caprices  des  mers,  le  repos  des  élus  pour 
une  épouse  que  la  mort  lui  a  ravie,  et  dont 
l'image  trouble  ses  songes.  Quand  il  a  fait 
sa  prière  ,  il  part  consolé.  L'espoir  qu'il 
emporte  au  fond  du  cœur  ne  sera  point 
trompé  -,  car,  avant  de  revoir  son  hameau^ 
il  aura  pu  serrer  dans  ses  bras  le  fils  qu'il 
avait  perdu  :  il  aura  vainement  cherché  sur 
le  front  de  sa  fille  les  traces  de  la  souff"rance-, 
et  si  désormais  l'ombre  de  celle  qui  lui  fut 
chère  visite  encore  son  sommeil,  elle  ne  sera 
plus  triste  et  plaintive,  mais  brillante  d'une 
auréole  immortelle. 

Rappellerons-nous  ici  les  sentimens  de 
bonheur  que  ramenait  au  village  le  retour 
de  la  fête  patronale?  Les  populations  voi- 
sines accouraient  autour  du  même  clocher. 
Une  seule  pensée  animait  tous  les  cœurs, 
celle  d'avoir  part  aux  grâces  que  le  ciel 
ne  saurait  refuser  aux  prières  du  juste  que 
ri>1i5C  honore.  D'ionocens  plaisirs  embcl- 


LA    DOMINICALE. 


579 


lissaient  aussi  cette  journée  qui  consolidait 
les  vieilles  amitiés,  rapprochait  les  esprits 
divisés  par  la  haine  ,  etrpréparait  souvent 
ces  unions  fortunées  que  cimentent  à  la 
fois  la  religion j  les  convenances  et  l'a- 
mour. Après  l'avoir  consacrée  tout  entière 
aux  devoirs  de  la  piété  et  aux  tendres 
épanchemens  de  la  joie  la  plus  sainte,  on 
se  qui  ttai  t  à  regret,  non  sans  se  donner  pour 
l'année  suivante  un  rendez-vous  au  môme 
lieu. 

Moins  attendrissante  peut-être,  mais 
plus  magnifique  dans  ses  hommages,  la 
cité  se  glorifie,  comme  le  hameau,  d'avoir 
au  ciel  un  médiateur  chargé  de  ses  intérêts. 
Mais  par  un  instinct  qui  paraît  bizarre ,  le 
plus  souvent  elle  ne  le  choisit  point  parmi 
ceux  qui  se  sont  sanctifiés  dans  les  palais. 
Une  simple  bergère,  un  pauvre  prêtre  , 
une  pécheresse  repentante,  voilà  l'appui 
des  trônes  et  des  capitales  ;  et  lorsqu'on 
s'arrête  devant  les  monumens  superbes  où 
tous  les  arts  pieux  ont  réuni  leurs  merveil- 
les^ on  est  tout  étonné  de  lire  sur  leurs 
fronton  :  à  Geneviève ,  à  Madeleine,  ou 
à  Fincent-de-Paul.  Avant  qu'un  peuple 
en  délire  eût  dévasté  son  temple  et  souillé 
ses  autels  ,  qui  pouvait,  sans  être  profon- 
dément touché,  voir  la  vierge  de  Nanterre, 
étendant  sur  Paris  sa  houlette  protectrice, 
du  haut  de  la  majestueuse  coupole  élevée 
par  nos  aïeux?  Qui  de  nous  n'a  pas  présent 
à  la  mémoire  le  beau  triomphe  décerné 
naguère  aux  restes  de  cet  homme  prodi- 
gieux, dont  l'inépuisable  charité  enfanta 
tant  de  miracles?  A  la  voix  du  pontife 
qu'elle  a  le  bonheur  de  posséder  encore,  la 
population  parisienne ,  dans  un  religieux 
silence ,  se  pressait  entassée  sur  nos  places, 
et  dans  les  rues  que  traversait  le  cortéjfe.  Ce 
concours  immense  n'était  pas  seulement 
attiré  par  la  pompe  déployée  dans  cette 
belle  solennité ,  car  il  fut  le  même  les  jours 
suivans  autour  de  la  châsse  du  saint.  Nous 
n'oublierons  jamais  que ,  se  confondant 
avec  le  peuple,  la  royauté  vint  alors  dé- 
poser aux  pieds  de  Vincent-de-Paul  ses 
soucis  amers  et  ses  tristes  pressentimens.  On 
vit  aussi  des  guerriers,  partant  pour  une 


expédition  glorieuse,  consacrer  par  l'at- 
touchement des  reliques  ,  le  fer  qui  devait 
armer  leur  bras,  comme  autrefois  ces  preux 
chevaliers,  qui  avant  de  voler  à  la  con- 
quête de  la  Palestine  ,  allaient  aiguiser  leur 
épée  sur  la  tombe  de  Saint  -  Martin  do 
Tours. 

C'est  encore  une  particularité  remarqua- 
ble du  culte  des  saints,  que  son  influenfc 
sur  le  génie  militaire.  Qui  ne  sait  que  les 
ordres  chevaleresques,  dont  les  œuvres  nous 
i'rappent  encore  d'étonnementet  d'admira- 
tion, se  sont  formés  sous  ces  auspices? 
Quand  la  voix  de  l'honneur  appelait  aux 
armes  les  populations  entières,  l'image  vé- 
nérée du  patron  brillait  sur  leur  étendard  ; 
son  nom  se  mêlait  à  leurs  cris  de  guerre,  et 
ceux  que  la  mort  n'avait  pas  moissonnés  au 
milieu  des  combats  le  faisaient  retentir 
dans  leurs  chants  de  vie.toire.  Aujourd'hui, 
un  même  drapeau  annonce  à  tous  que  la 
patrie  est  en  danger,  et  certes,  cette  pensée 
contient  un  î^crme  fécond  d'ardeur  et  d'en- 
thousiasme;  mais  nous  pensons  qu'il  n'é- 
tait pas  inutile  d'y  ajouter  un  souvenir  lo- 
cal et  en  quelque  sorte  personnel ,  de  rap- 
peler aux  combattans,  qu'en  protégeant  la 
■nation ,  ils  protégeaient  aussi  leurs  propres 
foyers:  la  bannière  royale,  flottant  au- 
dessus  de  toutes  les  autres,  proclamait  as- 
sez hautement  Pintérêt  commun. 

Il  y  aurait  aussi  beaucoup  de  choses  à 
dire  sur  les  associations  civiles  et'  reli- 
gieuses ;  mais  nous  nous  arrêterons  ici  :  le 
tableau  que  nous  venons  d'esquisser  suffit 
pour  montrer  que  Pusage  catholique,  qui 
fait  le  sujet  de  cet  article,  est  d'une  portée 
immense.  Nul  ne  doit  donc  trouver  étranjje 
que  le  siècle  présent  l'ait  observe  et  com- 
pris. Il  Ta  fait,  et  nous  devons  lui  en  sa- 
voir gré.  Mais  il  n'en  a  saisi  que  la  partie 
poétique-,  et,  s'arrêtant  aux  circonstances 
qui  peuvent  servir  d'aliment  à  Pimagina- 
tion,  il  n'a  rien  vu  de  réel,  de  positif.  A 
ses  yeux  il  ne  s'agit  que  d'une  dévotion  po- 
pulaire, naïve  et  consolante,  mais  bonne 
pour  des  esprits  faibles  et  crédules-,  et  parce 
que  la  superstition  y  a  parfois  mêlé  des 
erreurs ,  on  a  pensé  que  Pignorance  seule 


380 


LA    DOMINICALE. 


l'avait  établie  et  dirigée.  Lisez  les  auteurs 
récens  ,  ils  ont  toujours  sur  les  lèvres  le 
sourire  de  la  pitié ,  quand  ils  parlent  des 
légendes  anciennes,  qui  pourtant  leur  ont 
fourni  plus  d'une  page  éloquente.  Ce  sera 
donc  répondre  à  un  besoin  du  moment,  que 
de  travailler  à  détruire  cette  prévention  in- 
juste. C'est  ce  que  nous  nous  proposons 
d'entreprendre,  en  montrant,  l'histoire  à  la 
main,  quelle  sévérité  de  critique  l'Eglise  a 
déployée  dans  tous  les  temps  ,  lorsqu'elle  a 
songé  à  mettre  au  nombre  des  saints  ceux 
que  les  peuples  signalaient  à  sa  sollicitude, 
comme  digues  de  cet  honneur.  Nous  espé- 
rons, par  cette  discussion  ,  établir  comme 
un  point  incontestable  ,  qu'en  mettant  à 
part  toute  idée  d'inspiration  divine,  et 
en  ne  considérant  la  canonisation  des  saints 
que  comme  une  œuvre  purement  humaine, 
elle  a  toujours  été  entourée  de  précautions 
suifisanles  pour  satisfaire  la  raison  la  plus 
scrupuleuse.  Nous  ajouterons  ensuite  quel- 
ques détails  sur  les  cérémonies  qui  accom- 
pagnent à  Rome  le  triomphe  des  serviteurs 
de  Dieu. 


DU  CLERGE. 

Les  deux  chambres  et  le  pouvoir  sont  en 
veine  de  catholicisme. La  semaine  dernière, 
passait  à  une  forte  majorité  à  la  chambre 
des  députés  la  loi  honteuse  et  immorale  du 
divorce. Voici  que,  pour  compléter  l'œu- 
vre ,  cette  semaine  les  deux  chambres 
jouent  à  laquelle  des  deux  se  montrera  la 
plus  hostile  au  clergé.  Au  Luxembourg^  les 
pairs  refusaient  d'adopter  deux  anien- 
demens,  tendant  à  investir  du  droit  de 
coopérer  aux  élections  du  conseil  général 
les  professeurs  de  la  faculté  de  théologie  de 
Paris.  Dans  la  chambre  des  députés,  on  re- 
connaissait aux  conseils  municipaux  le 
droit  de  donner  leur  avis  sur  les  budgets  et 
les  comptes  des  fabriques,  dans  le  cas  même 
où  celles-ci  ne  recevraient  rien  des  com- 
munes. Pour  Dieu,  que  signifie  donc  tout 
ce  gâchis?   Le  clergé  est-il  donc  si  petite 


chose  en  France  ,'  que  chaque  marchand» 
venu  desaboutique  de  province,  se  permette 
de  lui  donner  son  coup  de  pied?  Que  résul- 
tera-l-il  de  cette  omnipotence  donnée  aux 
maires  et  aux  conseils  municipaux?  c'est 
que  les  passions  politiques,  les  rancunes  , 
l'esprit  de  parti  accourront  se  glisser  par 
la  porte  que  vient  de  leur  ouvrir  le  vote  de 
la  chambre.  Et  voyez  si  ce  n'est  pas  chose 
à  navrer  l'âme  que  ces  lois  qui  se  fabriquent 
au  pas  de  course  ,  sans  qu'il  y  ait  autre 
chose  dans  les  discussions  que  de  petites 
vues,  que  de  petites  passions  ,  nulle  ap- 
préciation dos  vœux  des  populations  et 
des  intérêts  des  commettans  ?  Il  y  a  si 
long-temps  qu'on  nous  répète  à  la  tribune 
que  le  pouvoir  ne  veut  pas  se  montrer  hos- 
tile au  catholicisme!  eh  !  mon  Dieu,  alors 
que  dans  chaque  circonstance  on  n'agisse 
donc  pas  à  l'encontre  de  ses  promesses  de  la 
veille!  C'est  peu  de  chose  sans  doute  pour 
un  député,  que  le  conseil  municipal  ou  non 
s'ingère dansl'administration  des  fabriques; 
mais  dans  un  gi'and  nombre  de  localités, 
cette  loi  portera  de  tristes  fruits  qu'une 
chambre  éclairée  et  consciencieuse  eût  pré- 
venus. 

D'autre  part^  trente  diocèses  sont  me- 
nacés de  voir  supprimer  leurs  sièges  épis- 
copaux.  Il  est  temps  ,  grand  temps  d'agir 
pour  les  catholiques.  Hélas  !  de  toutes 
parts,  c'est  le  cri  unanime  d'une  déso- 
lation profonde.  Et  voici  qu'aujourd'hui  le 
vénérable  pasteur  d'une  de  ces  églises  pros- 
crites se  rend  l'interprète  de  la  douleur 
commune  : 

((  S'il  est  un  temps  de  parler  ,  dit  mon- 
seigneur révêque  du  Puy,  il  en  est  un  aussi 
de  se  taire,  et  nous  n'oublierons  pas  ici 
cette  leçon  de  prudence  que  nous  donne 
l'Espritsaint.  Mais  vous  comprendrez  notre 
silence,  antique  et  vénérable  basilique  de 
Notre-Dame  du  Puy,  vous  qui  long-temps 
veuve  de  vos  pontifes,  avez  retrouvé  avec 
eux  la  majesté  de  vos  solennités  et  la  sainte 
alléf>resse  de  vos  pompeuses  fêtes.  Portes 
du  temple,  vous  18  comprenez,  puisque 
déjà  vous  vous  désolez. 

»  Vous  comprendrez  notre  silence,  autel 


LA   DOMINICALE. 


m 


èDg^lque  qui,  long-temps  affligé  de  l'élol- 
gnement  de  vos  premiers  sacrificateurs,  les 
avex  vus  avec  tant  de  joie  revenir  à  vous, 
revêtus  de  leurs  plus  magnifiques  ornemens, 
pour  offrir  l'encens  et  le  pain  sur  la  même 
pierre  où  leurs  saints  prédécesseurs  les 
avaient  présentés  avant  eux.  Vous  le  com^ 
prenez,  pierres  du  sanctuaire,  puisque  déjà 
vous  faites  entendre  un  nouveau  cri  de  dou- 
leur. 

»  Vous  le  comprendrez,  notre  silence  , 
chaire  des  Georges,  des  Evode  et  des  Mar- 
cellin.  Long-temps  couverte  du  voile  de 
votre  deuil,  comme  vous  tressaillîtes  aux 
premiers  accens  du  légitime  pasteur  que 
vous  attendiez  si  impatiemment  !  oui ,  sa 
voix  ne  fut  pas  pour  vous  celle  d'un  étran- 
ger, mais  la  voix  de  Jacob,  cette  voix  qui 
vous  était  connue.  Hélas!  vous  nous  com- 
prenez, puisque  déjà  vous  redemandez  vos 
voiles  funèbres  ,  comme  si  les  jours  de 
votre  silence  allaient  revenir  pour  vous.  » 

Qu'on  se  hâte  donc  encore  une  fois_,  d'user 
de  tous  les  moyens  légaux  qui  sont  au  pou- 
voir des  catholiques,  pour  essayer  d'em- 
pêcher cet  acte  monstrueux.  Déjà  trois 
diocèses  ont  présenté  des  pétitions,  et  tous, 
jusqu'aux  protestans  ,  sont  venus  dans 
ces  listes  nombreuses  apposer  leur  sen- 
tence de  blâme  et  leur  protestation  contre 
cette  inique  mesure.  Protestations  hautes  , 
graves,  fortes,  solennelles;,  comme  les  ca- 
tholiques ont  le  droit  de  parler  en  France! 
voilà  ce  qu'il  faut  jeter  à  la  chambre  comme 
un  défi  ou  comme  un  remords  pour  l'a- 
venir! 


JUmSPRUDENCE. 

Section  première. 

Du  droit  public  Jrançais  sur  les  matières 
ecclésiastiq  ii  es . 

§  I".  Principe  général  de  la  législation 
française  sur  les  matières  religieuses. 

Avant  de  commencer  l'exposé  des  prin- 
cipes de  notre  législation  sur  les  matières 
religieuses,  il  est  important  de  .recliercher 


quelle  est  la  pensée  fondamentale  qui  a 
présidé  à  sa  rédaction.  L'esprit  d'une  légis-» 
lation  et  la  connaissance  des  principes  qui 
lui  ont  servi  de  base ,  sont  les  meilleurs 
guides  du  jurisconsulte  qui  veut  l'interpré- 
ter et  la  faire  connaître.  L'esprit  d'une  loi 
complète  le  sens  de  son  texte,  l'éclaircit,  le 
rectifie  et  le  supplée.  Ce  n'est  qu'à  l'aide  de 
la  connaissance  exacte  des  raisons  qui  les 
ont  fait  porter,  qu'il  est  possible  d'appli- 
quer avec  sagesse  aux  lois  que  l'on  veut 
connaître ,  les  règles  générales  de  droit. 

Quel  est  donc  le  principe  de  la  législa- 
tion qui  régit  aujourd'hui  les  matières  re- 
ligieuses en  général,  et  les  questions  qui 
intéressent  l'Eglise  catholique  en  particu- 
lier? Nous  avons  dit  que  cette  législation 
avait  été  trop  souvent  rédigée  dans  un  es- 
prit de  défiance  et  d'injustice  pour  l'Eglise, 
et  nous  aurons  trop  souvent  l'occasion  d'en 
donner  la  preuve. 

Telle  qu'elle  est  cependant,  elle  n'a  pas 
paru  aux  ennemis  de  l'église  assez  favo- 
rable à  leur  haine.  La  législation  de  l'an  X, 
surtout  avec  les  améliorations  qu'elle  avait 
reçues  sous  la  restauration,  bien  qu'insuffi- 
sante aux  idées  et  auxintérêtsreligieux  n'a- 
vait pas  moins  subi  la  nécessité  de  leur  ren- 
dre cet  hommage  imposé  par  la  Providence 
à  tous  lesgouvernemcns  qui  veulent  vivre. 
Depuis  lors  on  a  soutenu,  dans  un  but  qu'il 
est  facile  de  comprendre,  que  le  principe 
de  cette  législation  était  athée.  Certes, nous 
sommes  loin  de  vouloir  entreprendre  l'apo- 
logie des  lois  que  nous  allons  faire  con- 
naître-, mais  nous  devons  nous  hâter  cepen- 
dant de  leur  rendre  leur  véritable  carac- 
tère. Aucun  de  nos  lecteurs  ne  se  méprendra 
sur  le  but  et  l'importance  de  cette  démons- 
tration. Si  le  principe  général  des  lois  de 
l'an  Xet  de  la  restauration  est  athée,  toutes 
les  questions  douteuses  que  nous  exami- 
nerons devront  être  résolue  contre  l'Eglise; 
si  c'est  le  principe  contraire  qui  a  présidé 
à  la  rédaction  de  ces  lois,  nous  résoudrons 
tous  les  cas  douteux  dans  le  sens  le  plus 
conforme  aux  intérêts  de  la  religion.  Ainsi 
le  veulent  les  principes  du  droit. 

Il  ne  s'est  rencontré  qu'une  époque  dans 


582 


J.A  'DOMINICALE. 


laquelle  nos  législateurs  aient  méconnu 
rinfluence  salutaire  des  idées  religieuses  sur 
la  conduite  des  hommes,  et  l'ordre  moral  et 
matériel  des  sociétés  civiles.  Dans  l'an- 
cienne France,  le  catholicisme  avait  tou- 
jours été  la  religion  dominante  ,  le  plus 
souvent  même  la  religion  exclusive.  La  ré- 
forme amassa  contre  lui  bien  des  haines 
que  la  philosophie  du  dix-huitième  siècle 
s'efforça  d'envenimer,  et  dont  s'armèrent 
les  mauvaises  passions  de  89  ,  pour  com- 
mencer cette  série  de  mesures  réaction- 
naires et  oppressives,  que  les  législatures 
suivantes  devaient  pousser  jusqu'à  la  bar- 
barie. Pour  remédier  aux  inconvéniens  que 
l'on  prétendait  cire  résultés  de  l'interven- 
tion du  pouvoir  religieux  dans  les  aifaires 
civiles,  la  loi  du  ^4  août  1790  intervint  à 
son  tour  dans  les  affaires  religieuses.  De  là 
naquit  un  schisme  que  l'assemblée  législa- 
tive voulut  réprimer  par  la  force,  et  que  la 
Convention  s'efforça  d'éteindre  dans  le 
sang.  On  sait  ce  qui  en  résulta ,  et  de  quels 
hideux  excès  cette  époque  fut  souillée,  de- 
puis le  décret  du  20  brumaire  an  II ,  qui 
convertit  JXotre-Dame  de  Paris  en  temple 
de  la  Raison^  jusqu'aux  égorgemens  en 
niasse  des  ecclésiastiques  et  aux  fêtes  de 
l'Etre  suprême. 

On  comprit  bientôt  que  la  législation  ne 
méprisait  pas  en  vain  la  puissance  des  idées 
religieuses,  et,  dèsquelessanglaRtes  orgies 
de  la  terreur  furent  calmées,  la  fureur  des 
nouveaux  persécuteurs  s'adoucit.  L'esprit 
religieux  s'était  retrempé  dans  les  persécu- 
tions, et  il  se  manifestait  de  toutes  parts. 
On  avait  essayé  de  l'athéisme,  on  essaya  de 
l'indifférence-,  mais  ce  principe  n'était  pas 
plus  sage  et  plus  vrai  que  le  premier j  et  le 
Directoire,  qui  avait  proclamé  la  tolérance 
religieuse,  fut  bientôt  amené  à  de  nouvelles 
persécutions,  plus  sourdes  et  plus  basses, 
comme  tous  les  actes  de  ce  régime ,  mais 
non  moins    violentes   que  les   premières. 
Alors  la  loi  fut  vraiment  athée,  mais  c'est 
la  seule  époque  de  notre  histoire  où  cet 
odieux  principe  ait  été  appliqué. 

Le  gouvernement  consulaire  rétablit  en- 
fin par  politique  la  véritable  liberté  des 


consciences,  mais  il  sentît  bientôt  qu'il  ne' 
suffisait  pas  de  ne  pas  proscrire  les  idées  re- 
ligieuses et  qu'il  fallait  les  appeler  au  se- 
cours de  la  législation  positive,  impuissante 
sans  elles  à  maintenir  l'ordre  dans  la  société. 
Le  concordat  de  1801  eut  pour  but  et  pour 
résultat,  de  faire  cesser  ce  schisme,  qui  dé- 
solait l'Eglise  de  France,  et  il  réconcilia  le 
gouvernement  avec  l'autorité  ecclésiastique. 
Que  ceux  qui  prétendent  que  le  principe  gé- 
néral de  notre  législation  sur  les  matières 
religieuses  est  l'athéisme,  veuillent  bien 
lire  les  discours  prononcés  par  M.  Portalis 
et  par  les  autres  orateurs  du  gouvernement , 
en  présentant  à  la  sanction  législative  la 
loi  du  18  germinal  de  l'an  X5  ils  verront 
que  le  principe  fondamentale  de  cette  loi 
est  la  nécessité  d'une  religion  positive  ré- 
vélée pour  le  maintien  de  l'ordre  social  -, 
ils  verront  que,  loin  d'être  athée ,  la  légis- 
lation de  l'an  X,  etde  la  restauration,  n'est 
pas  même  indifférente  à  l'égard  des  idées 
religieuses,  et  qu'elle  les  reconnaît  et  les 
proclame  comme  la  seule  garantie  et  la  plus 
forte  sanction  de  ces  dispositions. 

Ce  qui  fut  reconnu ,  à  l'époque  où  fu- 
rent rédigées  les  règles  fondamentales   de 
notre  législation  sur  les  matières  ecclésias- 
tiques, de  la  nécessité  des  opinions  reli- 
gieuses en  général ,  le  fut  d'une  manière 
plus  spéciale  et  plus  formelle  encore  de  la 
nécessité  de  la  religion    chrétienne.  C'est 
d'elle  surtout  qu'il  est  question  dans  les 
discours  de  ceux  qui  exposèrent  les  motifs 
des  lois  de  l'an  X,  et  qui  les  défendirent. 
Le  Christianisme  fut  reconnu  d'une  com- 
mune voix,  seul  capable  de  maintenir  les 
bienfaits  de  la  civilisation  qui  était  son  ou- 
vrage, et  on  proclama  qu'il  n'y  eut  jamais 
de  religion  mieux  appropriée  à  la  politi- 
que des  gouvernemens.  Nous  rappelons  ces 
faits  ;,  non  pas  qu'ils  ne  soient  PexprCosion 
de  vérités  vulgaires  et  incontestables ,  mais 
parce  qu'ils  réfutent  complètement  cette 
prétention,  que  la  législation  que  nous  al- 
lons exposer,  a  pour  principe  l'indiffé- 
rence ou  l'athéisme.  En  l'an  X,  le  Christia- 
nisme fut  justifié  au  nom  de  la  raison  et  de 
ja  politique  humamej  la  France  le  prit 


I:A   DOMlNfCALE. 


585 


lOiir  base  de  l'ordre  social  qu'elle  allait  re- 
onstruire;  et  le  jour  où  ses  temples  furent 
ouverts,  fut  célébré  par  l'institution  d'une 
été  nationale  annuelle.  (Décret  du  19  fé- 
vrier 1806,  B.  75  ,  n"  i335  ).  Telle  fut  la 
)ensée  générale  de  notre  léj^islation  à  l'é- 
jard  des  idées  religieuses.  Nous  avons  du 
a  coastater  parc^  qu'elle  a  peut-être  été 
rop  méconnue  dans  la  suite ,  et  nous  en 
léduirons  plus  tard  des  conséquences  i-m- 
jortantes.  Voyons  maintenant  quelles  sont 
es  règles  de  notre  droit  constitutionnel  qui 
concernent  la  religion. 

§  2 ,  articles  5  el  6  de  la  chiaie. 

L'article  5  de  la  Charte  de  i83o,  qui 
n'est  que  la  copie  du  même  article  de  la 
Charte   de  1814,   déclare   que    «chacun 
«  professe  sa  re]i<]ion  avec  une  éf^ale   li- 
«  berté,  et  obtient  pour  son  culte  la  même 
«  protection.  )>  La  Charte  de  î8i4  procla- 
mait de  plus  la  religion  catholique ,  reli- 
gion de  l'Etat.  La  Charte  de  1800  se  borne 
à  reconnaître  qu'elle  est  la  religion  de  la 
majorité  des  Français,  comme  l'avait  fait 
le  Concordat  de   1801.  Si  Ton  eut  donné 
sous  la   restauration    à  l'article  5   de  la 
Charte,  les  conséquences  que  comportaient 
ses  termes ,  la  diftérence  des  deux  locutions 
eût  été  imme^ise;  mais  on  ne  l'entendait 
guère  alors,  comme  aujourd'hui,  que  de 
la  reconnaissance  d'un  fait,  plutôt  que  de 
la  création  d'un  droif.  C'était..,  fonmre  un 
hommage  rendu  à  une  prépondérance  qu'on 
ne  peut  nier  ,  et  non  l'établissement  légal 
de  prérogatives',  c'était  la  reconnaissance 
de  cette  vérité  ,  que  si  une  religion  est  né- 
cessaire aux  individus,  elle  ne  l'est  pas 
moins  aux  états. 

Beaucoup  de  questions  sont  nées  des  ter- 
mes un  peu  ambigus  de  cet  article  5  des 
Chartes  de  1814  et  de  i83o.  Nous  ne  les 
discuterons  pas  toutes  5  elles  n'intéressent 
que  fort  peu  nos  lecteurs.  Nous  nous  bor- 
nerons à  examiner  s'il  est  vrai  ,  comme  ou 
le  répète  chaque  jour ,  que  cet  article  pro- 
clame la  liberté  des  cultes ,  et  quelles  res- 
trictions il  apporte  à  ce  principe. 


Autre  chose  est  la  liberté  des  cultes  ,  au- 
tre chose  la  liberté  de  conscience.  La  liberté 
de  conscience  se  rapporte  uniquement  aux. 
croyances  individuelles ,  au  culte  intérieur. 
La  liberté  des  cultes  se  rapporte  à  l'exer- 
cice extérieur  et  public  des  rites  religieux, 
qui  servent  à  manifester  les  croyances.  La 
première  est  nécessairement  illimitée  tant 
qu'elle  se  renferme  dans  le  secret  des  con- 
sciences. Elle  pourrait  être  soumise,  pour  sa 
profession  individuelle  et  extérieure  ,  à  des 
restrictions  plus  ou  moins  sévères.  Si  la 
Charte  déclare  que  chacun  professe  sa  reli- 
gion avec  une  égale  liberté,  ce  n'est  pas  pour 
reconnaître  à  chacun  le  droit  de  croire  et 
de  pratiquer  dans  son  cœur  la  religion  qui 
lui  plaît;  c'est  pour  lui  donner  celui  de  le 
publier ,  de  l'écrire ,  de  le  professer  en  un 
mot.  Mais,  qu'on  y  prenne  garde,  cette  li- 
berté   même  n'est  pas   illimitée  -,  elle  est 
égale  pour  tous,  c'est-à-dire  que  nul  ne 
peut  en  jouir  de  manière  à  choquer  le  mô- 
me droit  dans  les  autres.  Ce  principe  est 
important ,  et  nous  aurons  l'occasion  de 
rappeler  une  décision  de  la  justice  qui  en  a 
fait  une  mémorable  application. 

Mais  si  la  Charte  consacre  la  liberté  de 
conscience,  elle  n'admet  pas  sans  restric- 
tions la  liberté  des  cultes,  c'est-à-dire  la 
liberté  de  manifester  par  des  rites  et  des 
cérémonies  extérieures  et  publiques ,  les 
croyances  intérieures.  La  liberté  des  cultes, 
telle  que  l'entend  la  philosophie  qui  vou- 
drait les  admettre  tous ,  parce  qu'elle  n'en 
connaît  aucun,  serait  le  droit  d'exercer 
publiquement  tous  les  cultes  ridicules,  ab- 
surdes, odieux,  qu'il  plairait  au  premier 
rêveur  et  au  premier  fou  d'imaginer.  Ce 
serait  le  droit  de  professer  publiquement 
l'irréligion  et  l'athéisme.  Or ,  il  ne  faut  pas 
faire  les  lois  plus  mauvaises  qu'elles  ne 
sont  :  ce  n'est  pas  cette  liberté  là  que  l'ar- 
ticle 5  des  Chartes  de  1814  et  de  i83o 
proclame. 

D'abord,  cet  article  proscrit  la  profes- 
sion publique  de  l'irréligion  et  de  l'a- 
théisme. Cela  résulte  du  principe  qui , 
comme  nous  l'avons  démontré  plus  haut, 
a  été  reconnu  par  la  législation,  de  la  né- 


384. 

cessitédes  religions  poUï  le  maintien  des 
États  •)  cela  résulte  des  termes  mêmes  de 
la  Charte,  cela  a  toujours  été  reconnu,  et 
par  des  hommes  de  toutes  les  opinions. 
M.  Portalis,  dans  un  article  publié  dans 
le  JReper/oire  de  la  nouvelle  Lé(jislation 
(■v°.  Cultes) ,  Ta  professé  de  la  manière  la 
plus  formelle,  et  les  jurisconsultes  les  moins 
suspects  de  trop  de  penchant  à  favoriser 
les  idées  religieuses  ,  l'ont  également  pro- 
clamé. (V.  le  discours  de  M.  Isambert  à 
l'audience  delà  Cour  de  cassation,,  du  3 
août  1826,  dans  le  recueil  de  M.  Sirey, 
année  1826,  p.  558.) 

En  second  lieu  ,  la  Charte  n'accorde  pas 
la  protection  des  lois  à  tous  les  cultes  in- 
distinctement, mais  seulement  à  ceux  qui 
auront  été  reconnus  par  elle.  C'est  ce 
qu'elle  montre  par  ce  mot  dont  elle  se 
sert  :  «  Chacun  obtient  pour  son  culte  la 
même  protection.»  Le  mot  obtenir  suppose 
l'obligation  de  demander-,  il  renferme  l'i- 
dée d'autorisation.  Un  culte  nouveau  ne 
peut  donc  s'établir  sans  qu'il  ait  été  auto- 
risé par  les  pouvoirs  compétens-,  il  n'a 
donc  droit  à  la  protection  que  promet  la 
Charte,  que  quand  il  s'est  fait  légalement 
reconnaître.  (1).  C'est  ce  qui  n'a  guère  é lé 
contesté  jusqu'à  ce  jour  que  par  les  saint- 
simoniens  et  par  les  disciples  de  la  pré- 
tendue église  catholique  française;  sortes 
de  religions  qui  sont  mortes,  il  est  vrai , 
avant  même  qu'aucune  contestation  sé- 
rieuse se  soit  élevée  sur  la  légalité  de  leur 
existence. 

La  liberté  des  cultes  n'est  donc  pas  celle 
d'établir  un  culte  nouveau  sans  l'autorisa- 
tion et  la  reconnaissance  légales-,  elle  est 
soumise  à  la  surveillance  des  pouvoirs  ci- 
vils qui  doivent  nécessairement  avoir  le 


(1)  Vinjcz  les  auloritcs,  citées  phis  bas ,  et  surtout 
un.trrèl  de  la  coui'  royale  de  Ronîeanx ,  du  28  août 
4820,  rapporté  dans  le  Recueil  de  M.  Siiey,  anué 
1828,  2''  [)artie,  p.  00,  et  qui  s'exprime  ainsi  :  «  L'ai- 
»  ticle  5  de  la  Cliarlc  admet  la  libellé  de  conscience, 
»  la  liberté  du  culte  doit  èlie  obtenue,  c'est-à-dire 
»  impétrée,  ce  (pii  renvoie  imi)licilement  aux  dispo- 
»  sitions  du  Code  qui  dclerminenl  ce  mode  prescrit 
«  i)Our  y  parvenir. 


LA    DOMINICALE. 


droit  d'empêchei' que,  soûs  prétexte  d'exêl** 
cer  un  culte,  on  ne  se  livre  à  des  actes 
qui  troubleraient  l'ordre  public  ,  ou  por- 
teraient atteinte  à  la  morale.  La  liberté 
n'existe  et  n'est  protégée  qu'à  la  conditioti 
de  cette  surveillance  et  de  cette  reconnais^ 
sance  des  pouvoirs  civils. 

Avant  ces  dispositions  de  la  Charte,  ce 
droit  de  surveillance  de  l'autorité  avait  été 
constaté  par  les  lois.  Les  art.  291  et  294 
du  Code  pénal  de  1810,  avaient  exigé  l'au- 
torisation du  gouvernement  pour  toutes 
les  associations  de  plus  de  vingt  personnes 
s'occupant  d'affaires  religieuses ,  et  dé- 
fendu à  tous  les  propriétaires  d'accorder 
l'usage  de  leuus  maisons  pour  l'exercice 
d'un  culte,  sans  l'autorisation  du  gouver- 
nement. On  a  demandé  si  l'article  5  de  la 
Charte  avait  abrogé  ces  dispositions  pro- 
tectrices des  principes  que  nous  avons  in- 
diqués plus  haut.  Un  grand  nombre  de  dé- 
cisions judiciaires  ont  déclaré  qu'il  n'y 
avait  aucune  incompatibilité  entre  les  dis- 
positions du  Code  et  la  Charte  -,  mais  ils  ont 
cependant  admis  des  distinctions  qu'il  est 
important  de  noter. 

Dans  l'application  de  l'article  291,  on  a 
distingué  les  cultes  autorisés  et  légalement 
reconnus  de  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  On  a 
déclaré  cet  article  abrogé  en  ce  qui  re- 
garde les  premiers  (arrêt  de  la  Cour  de  cas- 
sation du  23  avril  i83o,  rapporté  par  Si- 
rey, an.  i83o  ,  p.  5oi)  ;  mais  on  a  décidé 
qu'il  ne  l'était  pas  en  ce  qui  regarde  les 
cultes  qui  ne  sont  ni  reconnus,  ni  autori- 
sés. (  Arrêt  de  la  Cour  de  cassation  du  3 
août  1826,  ins.  dans  Sirey  1826  ,  p.  538, 
afïaire  des  plétistes  ou  inspirés ,  arrêts  de 
la  même  Cour  du  17  septembre  1828  ,  Si- 
rey 1828,  p.  558  -,  et  du  19  août  1800  , 
Sirey  1800  p.  3ii.  Un  arrêt  de  la  cour 
royale  de  Grenoble  du  2  mai  1829  ,  Sirey 
1829,  2^  partie  p.  519  ,  a  rendu  une  déci- 
sion pareille  dans  une  affaire  de  gens  qui, 
sous  le  titre  de  Saints  étaient  en  réalité  des 
escrocs.  ) 

L'article  294?  au  contraire,  a  continué 
d'être  appliqué  malgré  l'article  5  du  la 
Sufjplémeni . 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU   \)    MARS. 


385- 


Charte,  et  sans  distinctioa  entre  les  cultes 
autorise's  et  ceux  qui  ne  le  sont  pas,  et  il 
a  été  décidé  qu'aucun  local  ne  pouvait  être 
prêté  pour  l'exercice  d'un  culte  sans  la  per- 
mission de  l'autorité.  (Voyez  la  plupart 
des  arrêts  ci-dessus  cités,  et  de  plus  un  ar- 
rêt de  la  Cour  de  cassation,  important  à 
causedesadatedu  iSseptembre  i83o,posté- 
rieureàlaCharte  nouvelle. Sirey,ann. 1800, 
p.  3o9.)Cette  décision  est  juste;  caria  règle 
contraire  constituerait  un  priviléfije  au  pro- 
fit des  cultes  non-catholiques,  le  culte  ca- 
tholique étant  astreint  à  cette  autorisation 
par  des  décrets  spéciaux  (décret  du  22  dé- 
cembre 1812). 

Voici  donc,  en  résumé,  le  sens  précis  de 
la  disposition  constitutionnelle  de  l'article 
5  des  Chartes  de  1814  et  de  1800.  La  li- 
berté de  conscience ,  c'est-à-dire  la  liberté 
du  culte  intérieur,  sans  rites,  sûns  manifes- 
tations extérieures,   est  entière 5  la  liberté 
de  professer  sa  religion,  de  l'avouer,  de  la 
propager,  de  la  défendre,  est  égale  pour 
chacun ,  c'est-à-dire  qu'elle  n'a  de  limites 
parmi  les  individus  que  le  même  droit  chez 
les  au  très  j  la  liberté  du  culte  extérieur  et 
public  est  soumise  à  dos  restrictions  d'or- 
dre public,  et  à  une  surveillance  spéciale 
de  l'autorité:  elle  n'est  ni  le  droit  de  pro- 
fesser ouvertement  l'irréligion  etl'a théisme, 
ni  celui  de  pratiquer  un  culte  qui  n'aurait 
pas  été  reconnu  et  autorisé.  Tel  est  son  vé- 
ritable sens,  et  il  nous  semble  qu'on  aurait 
du  le  faire  mieux  respecter  dans    ces  der- 
niers temps,  en  nous  dispensant  des  ecan- 
dalesdont  de  prétendues  religions  nouvelles 
nous  ont  rendus  témoins. 

Maintenant  nous  devrions  peut-être  exa- 
miner la  question  de  savoir  quels  sont  les 
cultes  reconnus  par  l'État,  et  dont  l'exercice 
a  reçu  l'autorisation  du  pouvoir-,  mais  cette 
question,  qui  se  résout  avec  les  faits,  est 
sans  intérêt  pour  nos  lecteurs  :  le  catholi- 
cisme et  les  autres  cultes  chrétiens  sont  évi- 
demment reconnus  et  autorisés  par  la  loi 
constitutionnelle  elle-même;  le  culte  israë- 
lite  avait  été  reconnu  depuis  long-temps 
parle  décret  du  17  mars  1808,  qui  autorisait 
des  cotisations  poursubvenir  aux  besoins  de 


son  exercice  et  par  les  lois  des  finances  qui^ 
depuis  1814  î  avaient  régularisé  chaque 
année  ces  cotisations.  Quelques  autres 
sectes  sont  tolérées  plutôt  que  reconnues 
et  autorisées ,  et  le  pouvoir  pourrait  leur 
interdire  l'exercice  de  leur  culte,  sïl  le  ju- 
geait à  propos. 

L'article  6  de  la  Charte  de  1 83o ,  et  7  de  la 
Charte  de  i8i45pontiennent,  relativement 
aux  cultes  ,  une  autre  disposition  impor- 
tante.  Ils  ordonnent  que  «  les    ministres 
de  la  religion  catholique  ,  apostolique  et 
romaine,  et  ceux  des  autres  cultes  chrétiens, 
reçoivent    des   traitemens    du  trésor  pu- 
blic. »   Cette  disposition,  que  la  loi  du  3 
février  i8oi  a  rendu  commune    au  culte 
Israélite,  est-elle  un  règlement  purement 
politique,  ou  bien  a-t-elle  pour  objet  de 
remplacer  l'indemnité  promise  par  la    ré- 
volution de  89,  des  biens  dont  elle  dépouil- 
lait l'Eglise?  C'est  ce  que  nous  ne  voulons 
pas  examiner  pour  le  moment.  Nous  nous 
bornons  à  constater  que  le  traitement  des 
ministres  du  culte  est  placé  sous  la  garan- 
tie de  la  loi  constitutionnelle  ,  et  que  c'est 
en  vertu  de  cette  loi  qu'il  est  réglé  chaque 
année  dans  le  budget.  Jusqu'ici,  il  est  vrai, 
on  s'est  borné  strictement  à  l'observation 
de  la  lettre  de  la  Charte,  en  réglant  les  dé- 
penses du  culte  avec  une  parcimonie  de  plus 
en  plus  restreinte  -,  ce  qui  a  fait  craindre 
qu'on  ne  parvînt  enfin  à  rendre  la  garantie 
delà  Charte  illusoire;   mais   comme   tous 
les  honnêtes  gens  de  tous  les  partis  se  sont 
accordés  pour  réclamer  contre  cet  abus  , 
nous  devons  espérer  qu'on  n'ira  pas   plus 
loin. 

Nous  avons  exposé  le  principe  général 
de  notre  législation  sur  les  matières  reli- 
gieuses et  les  dispositions  de  la  Charte  qui 
les  concernent.  Dans  les  articles  suivans 
nous  ferons  connaître  les  autres  règles  de 
notre  législation  relatives  au  culte,  qui 
peuvent  être  considérées  comme  apparte- 
nant au  droit  public.  Dans  le  prochain  ar-- 
ticle,  après  avoir  considéré  etexamine 
l'état  de  la  législation  antérieure  sur  la 
grande  question  des  libertés  de  l'Eglise  gal- 
licane ,    nous   parlerons   des   dispositions 


58(5  LA    IDÔIMICALE. 

législatives  qui  déterminent  les  rapports 
généraux  de  l'État  avec  Vautorité  ecclé- 
siastique ouïe  culte  public. 


BEAUX -ARTS. 

ÉGLISE  DE  LA  MADELEINE. 


En  vérité,  c'est  effrayant  comme  la 
pensée  de  Dieu  se  retire  des  hommes,  et 
les  laisse  dans  leur  isolement  et  leur  mi- 
sère, à  proportiou  que  la  foi  chancelle,  et 
que  la  raison  faible  et  orgueilleuse  affecte 
une  confiance  et  une  audace_,  que  tant  et 
de  si  diverses  chutes  auraient  bien  dû 
pourtant  réfréner!  A  la  même  époque  où 
l'impiété  moderne  prenait  naissance,  où  la 
découverte  de  l'imprimerie  livrait  subite- 
ment et  sans  transition  à  l'intelligence  des 
alimens  entassés  et  immenses ,  qui  ne  pou- 
vaient pas  manquer  de  gâter  le  tempé- 
rament des  esprits  5  tandis  que  la  raison 
s'avançait  à  travers  les  vieux  systèmes 
philosophiques  renouvelés  et  mis  au  jour  : 
le  sentiment  des  arts,  sentiment  tout  em- 
preintdemysticitéetde  poésie  chrétiennes, 
s'effaçait,  reculait,  disparaissait.  Le  même 
jour  où  l'on  commença  à  imprimer  des 
livres,  fut  en  même  temps  celui  où  l'on 
cessa  de  bâtir  des  cathédrales;  ceci  est 
presque  vrai  dans  le  fait,  et  est  tout-à- 
fait  vrai  dans  l'idée. 

Cet  événement  a  deux  gxandes  causes  -, 
déduisons-les.  D'abord  ,  quand  l'impri- 
merie se  découvrit  ,  elle  fut  immédiate- 
ment employée  à  reproduire  les  livres 
grecs  et  latins,  et  parmi  eux  les  plus  cé- 
lèbres, c'est-à-dire  ceux  qui  précédèrent  le 
Christianisme-,  et  par  conséquent  l'esprit 
humain  fut  natarellément  sollicité  à  re- 
commencer le  cercle  des  opinions  antiques-, 
ensuite,  la  {jrande  facilité  qu'il  y  avait 
désormais  à  traduire  et  à  multiplier  les 
idées,  à  l'aide  de  la  presse,  put  faire  re- 
noncer peu  à  peu  à  la  difficulté  qu'il  y 
avait  eu  jusqu'alors  à  les  sculpter  en 
pierre.  D'un  côté,  les  vieux  systèmes  usur- 
pèrent sur  le  terrain  des  pensers  catho- 
liques;  de  l'autfe,    l'imprimerie  attaqua   ] 


l'architecture;  le  livre  tua   le  monument, 
et  la  philosophie  tua  la  foi. 

Voyez  en  effet  comme  l'antiquité  se  fait 
jour  de  tous  côtés  et  déborde  la  civilisation 
moderne,  dès  que  l'imprimerie  est  mise 
en  œuvre.  A  partir  de  ce  moment,  elle 
fait  trace  dans  la  philosophie  ,  dans  la  lit- 
térature, dans  le  droit,  dans  la  politique, 
dans  l'architecture;  c'est  comme  une  im- 
mense et  eff'royable  résurrection  de  la 
Grèce  et  de  Rome  ;  c'est  comme  si  la 
trompette  avait  sonné  pour  tous  les  grands 
hommes  de  l'Attique,  de  l'Ionie  et  du 
Latium.  La  scolastique  chrétienne  se  voit 
attaquée  par  le  réveil  du  platonisme  et 
des  théories  alexandrines;  la  langue  in- 
digène de  Ville-Hardouin  et  de  Joinville  se 
trouve  assaillie  par  la  périphrase  cicéron- 
nienne  et  la  méthaphore  homérique;  le 
vieux  texte  des  codes  nationaux  et  des  ca- 
pitulaires ,  les  constitutions  féodales  et  les 
établissemens  de  Saint-Louis,  sont  en- 
vahis par  la  glose  des  juristes  et  la  propa- 
gation des  codes  romains;  des  théories 
politiques  ,  chose  inouïe  jusqu'alors ,  s'éla- 
borent et  se  discutent  en  Hollande ,  peu 
après  l'apparition  du  lutbéran'sme;  et 
sur  la  fin  du  seizième  siècle  passent  en 
France ,  dans  les  écrits  de  I  abotéie  et  de 
Bodin;  enfin,  Taichilectuie  chiétienne, 
improprement  apj.elée  gothique  ,  la  belle 
et  merveilleuse  aichi  ecture  du  moyen- 
âge,  celle  dont  l'ogive  est  le  principe  géné- 
rateur, se  voit  tout  d'un  coup  abandonnée 
pour  l'architecture  grecque  et  romaine, 
l'architecture  semi-orientale  et  païenne , 
celle  dont  le  plein-cintre  est  le  caractère 
fondamental.  C'est  l'époque  de  ce  qu'on 
nomme  la  renaissance,  et  qu'on  aurait 
mieux  appelée  la  décroissance  et  la  chute 
de  Tart  indigène ,  c4e  l'art  conçu  et  élaboré 
par  des  inspirations  locales ,  sous  l'in- 
fluence des  idées  chrétiennes  et  du  climat 
de  l'Occident;  époque  de  mort  graduelle 
et  fatale  pour  toutes  les  choses  que  notte 
propre  civilisation  avait  enfantées:  philo- 
sophie, langue,  droit,  politique  et  archi- 
tecture. 

))'an  autiJCcôté,  tandis  que  l'impression 


LA    DOMINICALE. 


587 


et  la  profusion  des  livres  antiques  repro- 
duisaient toutes  les  théories  que  le   Chris- 
tianisme avait  vaincues  et  remplacées  ,  l'i- 
magination des  artistes  dut  être  prodigieu- 
sement frappée  de  l'aptitude  singulière  de 
la  presse  à  revêtir  d'une  façon   prompte  , 
facile,  durable  ,   les  créations  de  Vintelli- 
gence  humaine.   Avant  Timprimerie  ,    au 
moyen-âge  surtout,  époque  où  les  groupes 
de  lasociélé  étaient  isolésles  uns  des  autres, 
le  génie  était  une  sorte  de  don  de  la  Provi- 
dence, d'une  utilité  presque  exclusivement 
personnelle,  flambeau    divin    étouffé  sous 
le  boisseau-,  les  plus  grands  orateurs  ou  phi- 
losophes, St-Bernard,   Abélard,  Guillaume 
deChampeaux,  Pierre  Lombard   avaient 
réuni  à   grand'peine  des  auditoires  de  deux 
ou  trois  mille  personnes  ;   leur  science   et 
leur  parole  avaient  été  chose  perdue,  ou  de 
lointain  renom,  pour  ceux  qui  ne  l'avaient 
pas  pas  directement  recueillie;  et  pour  les 
artistes,   dont   l'imagination  avait  besoin 
d'autres  formes  que  la  langue  parlée  ou  la 
langue  écrite  ,   quelle  difficulté  à  se  pro- 
duire, à  se  répandre,  à  se  faire  rechercher 
et  applaudir  !  il  leur  fallait  ciseler  Pécusson 
des  gentilshommes  ou  le  morion  des  che- 
valiers; il  leur  fallait  s'asseoir  pleins  de  pa- 
tience derrière  le  métier  des  tisserands, 
de  chaussiers  ou  des  foulons  ,  et  faire  briller 
en  mailles  d'or  ou  de  pourpre  ces  admi- 
rables dessins  qui  bariolaient  les  costumes 
de  la  noblesse,  ou  qui  rehaussaient  les  riches 
tentures  déployées  aux  pas  d'armes  et  à  la 
grande  salle  des  châteaux  suzerains  ;  il  leur 
fallait  enfin  incruster  péniblement  et  pro- 
fondément leur  pensée^dans  la  pierre,  passer 
leur  vie  suspendus  aux  pignons  des  demeures 
seigneuriales  ou   aux  trèfles    des    saintes 
églises,  et  réaliser,  le  marteau  à  la  main,  la 
grande  idée  de  leur  tête,  le  pieux  sentiment 
de  leur  cceur.  Et  au  bout  de  ces  longs  tra- 
vaux, de  cette  longue  attente,  de  ces  brû- 
lantes angoisses  de  l'artiste  qui  espère  vivre 
en  son  œuvre,  quel  renom,  quel  hommage, 
quelle  gloire  leur  restait-il?  Rien-,  pas   un 
applaudissement,  pas  un  seul  ne  s'élevait  de 
cette  foule  qui  se  pressait  dans  les  cathé- 
drales achevées  -,  la  gloire  de  Dieu  absorbait 


le  nom  de  l'ouvrier  ,  comme  Pimmense 
Océan  dévore  une  goutte  de  rosée;  et  vous 
pourrez  parcourir  l'église  de  Milan  aux 
mille  statues,  ou  l'église  de  Cologne  aux 
mille  vitraux,  ou  l'église  de  Chartres  aux 
mille  colonnes,  sans  trouver  nulle  part  une 
seule  lettre  du  nom  de  ces  générations 
d'artistes  qui  sont  passées  l'une  après  l'autre, 
gravant,  sculptant,  ciselant  la  pierre  ,  le 
marbre  et  le  bois. 

L'imprimerie,  au  contraire,  recueillait 
l'inspiration  la  plus  légère  et  la  plus  fugi- 
tive; le  ciseleur  avait  besoin  de  cuivre  ou 
de  fer;  le  foulon  de  lin  de  Flandre  ou  de 
laines  d'Espagne;  l'architecte  de  pierres  et 
de  trésors;  l'imprimerie  ne  demandait  à 
la  pensée  que  son  existence  pure  et  abs- 
traite; elle  la  saisissait  au  sortir  des  lèvres 
du  poète  et  du  philosophe,  et  la  repro- 
duisait par  mille  échos  ;  et  puis  chaque  ar- 
tiste réalisait  son  œuvre  à  part  et  en  reti- 
rait sa  gloire  individuelle;  les  cathédrales 
ne  portaient  écrit  dans  leurs  sanctuaires  que 
le  nom  de  Dieu;  les  livres  portaient  écrit  le 
nom  des  hommes. 

Voilà  les  deux  causes  que  nous  avons 
signalées  comme  destructives  de  l'archi- 
tecture chrétienne  du  moyen- âge  :  l'impri- 
merie d'abord,  et  puis  le  réveil  de  l'anti- 
quité, qui  en  fut  la  suite  inévitable.  L'im- 
primerie en  elle-même  n'aurait  causé  que 
la  moitié  du  mal  ,  et  la  moitié  la  moins 
dangereuse  ;  elle  aurait  détourné  à  son 
profit  la  grande  manie  des  artistes,  qui  ex- 
primaient ailleurs  péniblement  leur  pensée; 
elle  aurait  toujours  triomphé  de  Parchitec- 
ture,  comme  instrument  de  l'intelligence 
beaucoup  plus  simple  et  beaucoup  plus 
durable;  mais  l'architecture,  plus  vaste  et 
plus  modeste,  qui  serait  restée,  aurait  tou- 
jours conservé  son  caractère  passé  et  in- 
digène. Ce  fut  la  résurrection  de  la  civili- 
sation païenne  qui  tua  véritablement  l'art 
catholique;  la  renaissance  fut  à  l'architec- 
ture chrétienne  ce  que  Luther  fut  à  l'auto- 
rité de  l'Église. 

Et  de  fait ,  quelle  différence  si  grande  y 
avait-il  entre  la  renaissance  qui  restaurait 
Part  attique,  et  Luther  qui  restaurait  la 


LA    DOMINICALE. 


philosophie  stoïcienne  ,  en  exallant  la  va- 
leur du  témoignage  individuel  et  Tautorité 
de  la  raison?  Tout  cela,  art  et  science, 
sentiment  et  idée,  frontons  grecs  et  hérésies, 
se  donnait  la  mainj  tout  cela,  c'était  le 
triomphe  de  la  civilisation  antique  sur  la 
civilisation  moderne  ,  du  paganisme  sur  le 
christianisme,  de  la  raison  sur  la  foi. 
L'Europe  effaçait  en  un  jour  de  son  his- 
toire quinze  siècles  de  progrès  sociaux  ', 
l'homme  se  retirait  de  Dieu ,  mais  aussi 
Dieu  se  retirait  de  Thomme;  et,  ainsi  que 
nous  le  disions,  ça  été  depuis  chose  affreuse 
et  misérahle  que  l'homme  livré  à  sa  propre 
force. 

Voyez  comme  l'imagination  des  artistes 
s'est  appauvrie,  en  se  privant  du  trésor  des 
inspirations  chrétiennes,  comme  leur  pen- 
sée s'est  rétrécie ,  comme  leur  goût  s'est 
corrompu  !  Voyez  comme  ils  sont  restés 
petits  dans  leurs  cœurs  ,  lorsqu'ils  ont  voulu 
ressaisir  le  manteau  etl'équerre  du  moyen- 
age  !  Où  donc  est  celui  d'entre  eux  qui  a 
élevé  quelque  tour  aux  mille  clochetons  , 
et  ces  vases  aux  figures  dentelées ,  et  ces 
galeries  intérieures ,  suspendues  sur  la  tête 
des  fidèles ,  comme  l'échelle  de  Jacob  qui 
se  dressait  jusqu'au  ciel?  Où  sont  vos  chefs- 
d'œuvre  chrétiens  ,  et  même  on  pourrait 
presque  dire  profanes,  pauvres  proteslans 
de  l'art,  pauvres  mouleurs  de  frontons  et 
de  colonnes  antiques,  qui  avez  fait  servir 
à  la  vierge  Marie  quelque  piédestal  de  Sy- 
hille,  et  qui  avez  placé  les  angles  de  Dieu  , 
aux  ailes  chastement  repliées ,  dans  la 
même  forme  de  niche  où  se  déployait 
Apollon?  Où  est  la  chaîne  qui  unit  vos 
pierres  au  catholicisme,  votre  œuvre  à 
votre  intenliou  ,  vos  temples  à  la  doctrine 
sainte  qui  doit  relcutir  sous  leurs  voûtes? 

Vous  venez  d'élever  sous  nos  yeux  une 
sorte  d'église ,  pour  laquelle  ni  temps  ,  ni 
matériaux,  ni  or,  ni  ouvriers  ne  vous  ont 
manqué-,  voms  en  avez  eu  vingt  millions 
dans  vos  coffres,  quarante  années  devaot 
vous,  des  ouvriers  s  ms  nombre  sous  vos 
ordres,  la  faveur  du  gouvernement,  et 
des  récompenses  flatteuses.  Or,  que  posiez- 
vous  donc   pour  nous  sur  le   sol ,  taudis 


qu'on  plaçait  pour  vous  des  croix  sur  vos 
poitrines? — Vousnousavez  donné  un  grand 
et  long  bâtiment,  dont  la  forme  ridicule 
ne  vous  a  même  pas  coûté  des  frais  d'in- 
vention-, vous  avez  copié  le  rectangle  de 
tous  les  monumens  grecs ,  les  colonnes  de 
tous  les  monumens  grecs  ,  les  chapiteaux 
de  tous  les  monumens  grecs ,  les  frontons 
de  tous  les  monumens  grecs 5  vous  avez 
dressé  de  longs  murs  nus  et  maussades, 
que  les  Grecs  couvraient  de  peintures,  et 
que  vous  laisserez  vides  et  couleur  de 
pierre  ,  parce  que  la  gelée  de  décembre  et 
la  pluie  de  février  emporteraient  vos  chefs- 
d'œuvre;  vous  avez  percé  de  deux  trous 
carrés  cette  grande  tanière  de  moellons , 
parce  que  de  plus  larges  et  do  plus  nom- 
breuses issues  exigeraient  des  vitraux,  à 
cause  de  notre  température  ,  et  que  vous 
avez  reculé  avec  raison  devant  le  spectacle 
grotesque  d'une  rosace  gothique  en  Ire  deux 
acanthes  corinthiens-, vous  avez  sculptésous 
la  corniche  toute  une  ceinture  d'Amours 
tenant  des  guirlandes  de  roses,  idée  char- 
mante et  féconde,  à  laquelle  il  ne  manque 
que  le  dieu  Vertumne  et  la  déesse  Poraone  , 
et  quelques  légions  de  Faunes  et  de  Napées-, 
enfin,  vous  avez  couvert  cette  colonnade 
athénienne  d'une  toiture  presque  plate , 
sur  laquelle  la  neige  s'entassera  comme  en 
pleine  rue ,  et  où  il  faudra  envoyer  des 
balayeurs  tous  les  hivers.  Et  nous  ne  par- 
lons ici  du  monument  que  dans  ses  condi- 
tions artistiques ,  dans  ses  relations  avec 
nos  idées ,  notre  sol  et  notre  climat  -,  nous 
trouvons  la  forme  grecque  ridicule  ,  parce 
qu'il  n'y  a  pas  plus  de  raison  pour  nous' 
bâtir  des  monumens  grecs ,  que  pour  nous 
revêtir  de  la  clamyde  et  nous  chausser  du 
cothurne  ;  nous  trouvons  que  ce  n'est  pas 
assez  de  deux  trous  carrés  pour  entrée, 
parce  qu'une  enceinte  aussi  étendue  est 
destinée  à  contenir  une  foule  immense  ,  et 
qu'avec  de  pareilles  portes,  il  faudra  une 
demi-journée  pour  la  remplir-,  nous  trou- 
vons que  des  Amours  avec  des  guirlandes 
de  fruits  et  de  fleurs,  sont  une  conception 
prodigieusement  burlesque  dans  nos  habi- 
tudes actuelles;  nous  trouvons  enfin  qu'a- 


LA    DOMINICALE. 


589 


vec  notre  ciel  pluvieux,  il  faut  une  toiture 
à  pente  excessivement  raide  ,  pour  l'écou- 
lement des  eaux  et  la  chute  des  neiges  , 
parce  qu'il  nous  semble  que  les  toits  ne 
sont  pas  faits  précisément  pour  être  ba- 
layés. 

C'est  bien  pis  si  l'on   considère   le   mo- 
nument dans  sa  destination  religieuse.  C'est 
une  église  ,  dites-vous  j   mais  où  donc  est 
la  nef?  où  est  le  chœur?  où  sont  les  bas- 
côtés  et  les  chapelles?  où  est  la  sacristie  ? 
où  placerez-vous  les  confessionnaux?    où 
élèverez- vous  la  chaire?  où  est  la  cloche  ? 
avec  quoi  annoncez-vous  les  cérémonies  ? 
avec  un  tambour?  est-ce  que  vous  croyez 
qu'une  église,  c'est  le  premier  monument 
venu  ,  un  théâtre ,  un  bazar,  une  caserne? 
est-ce  que  vous  croyez  que  le  Christianisme 
s'accommodera  de  toutes  les  architectures, 
comme  vous  vous  accommodez  de  toutes  les 
religions  ?  est-ce  que  vous  croyez  que  l'art 
catholique ,   c'est  une   chose  vague ,  flot- 
tante et  misérable,  comme  vos  idées  et  votre 
foi?  Oh!  non,  non,  détrompez-vous-,  l'art 
catholique,  c'est  une  conception  unitaire, 
grandiose  et  magnifique  ,   qui   reproduit 
une  seule  et  même  pensée  par  son  ensemble 
et  par  ses  détails;  qui  sort  tout  entière  de 
Dieu, et  qui  s'y  rapporte  toute  entière;  qui 
n'existerait  pas  sans  Jésus-Christ,  et  qui  ne 
peut  exister  que  pour  Jésus-Christ.  Essayez 
défaire  un  théâtre,  ou  un  bazar  ,    ou  un 
musée  ,  ou  une   caserne  d'une  église    du 
moyen-âge  ;  il  vous  faudra  abattre,  abattre 
sans  cesse,  et  encore  restera- t-il   toujours 
quelque  indice  qui  trahira   l'architecture 
chrétienne  :    ce  sera    quelqu'un     de    ces 
monstres  symboliques  qui  se  dressent  et  se 
hérissent  comme  pour  défendre  le    monu- 
ment-, ce  sera  quelque  apôtre  oublié  sur 
sa    niche,   quelque    dentelure   suspendue 
autour  des  piliers.  Avec    votre  église,   au 
contraire  ,  il   n'y  a    aucune    destination 
forcée  ;  vous  avez  écrit  au  bas  du  fronton  : 

A  DIEU  TRÈS-BON  ET  TRÈS-GR  VISD  ,  SOUS  l'i» 
VOCATION  DE  SAINTE -MARIE-MAUELEINE.  Ef- 

facez  cette  inscription ,  et  mottez-y  : 
Théâtre  national ,  ou  Musée  de  rindustrie , 
ou  Corj)S'de-(jarde ,  liberté,  ordre  public , 


ou  Mairie  du  neuvième  arrondissement, 
et  vous  obtiendrez  des  passans  même  sourire 
et  même  pitié. 

0  artistes,  qui  vous  êtes  retirés  de  Dieu , 
Dieu  vous  l'a  bien  rendu  I 


EPHEMERIDES. 

9  Mars.  —  1661.  Mort  du  cardinal  Mazarin. 

10  —  t6!)5.  IiisliUUion  du  tribunal  révolutionnaire. 
\  760.  R'icepUon  de  Lefranc  de  Pompiçnan  à  l' A- 
cad'jinle  française.  Celte  réceplion  appartient 
non-seiilemenl  à  l'Iiisloire  littéraire  du  temps, 
mais  eucore  à  l'histoire  politique.  Déjà  la  lilléra- 
turt-  ^mmenrail  à  être  inondée  d'ouvrages  con- 
tre !;■  leligion.  JM.  Lefranc  de  Pompig-nan  choisit 
pour  sujet  de  son  discours  de  réception  ,  cette 
proposition  que  le  s«(/e ,  vertueux  el  chréiien  , 
méntitit  seul  le  iiow  de  liMosophe.  Le  déciiaî- 
nement  fut  iniiversei.  1803.  —  Mort  de  Fonlana, 
l'un  des  plus  savans  physiciens  et  naturalistes  du 
dernier  scièle. 

11  —  222.  Mort  de  d'Hélogabale  ,  empereur  ro- 
main. M.  de  Chateaubriand  a  dit  de  lui  :  «  Le 
vice  qui  go.iverna  plus  particu:ièreme:ît  le 
monde  sous  Elégabale,  fut  i'impndicilé  ;  dédai- 
gnant les  dislinclions  sociales  on  les  avantages 
du  génie,  il  plaçait  ia  siaverainelé  politique  dans 
la  puissance  qui  lient  le  plus  de  l'instinct  de  la 
brute  ».  1649.  Fin  de  la  première  guerre  civile, 
sous  la  minorité  de  Louis  XIV. 

12  —  604.  Mort  de  saint  Grégoire ,  surnommé  le 
Grand.  De  tout  les  papes ,  c'est  celui  dont  il  nous 
reste  le  plus  d'écrits. 

13  _  |o69.  Bataille  de  Jarnac.  1o75.  Mort  du 
chancelier  de  l'IIospital.  C'est  une  des  grandes 
gloire  de  la  France  :  il  hilta  seul  contre  son  siè- 
cle en  opposant  la  puissance  de  lois  à  la  déca- 
dence des  mœurs.  —  1604.  î\Iort  du  cardinal 
d'Ossat.  Né  dans  le  diocèse  d'Auch ,  de  parens 
pauvres  et  obscurs ,  el  orphelin  à  l'âge  de  neuf 
ans  ,  il  ne  dut  son  élévation  qu'à  la  force  de  son 
mérite ,  ei  fui  du  nom])i  e  de  ceux  que  Tacite  ap- 
pelle ex  se  nalos.  1634.  Etablissement  de  l'A- 
cadémie française.  169o.  Mort  de  La  FoiUaine. 
171  L  .^lort  de  Boileau -Despréaux.  1778.  Mort 
de  Leheau  ,  aule  ir  de  YHuioire  du  Bas-Empire. 
1781.  Découverte  d'une  huitième  planète  par 
Herse  liel. 

14  —  Bataille  d'Ivry,  gagnée  par  Henri  IV  sur  les 
ligueurs.  1695.  Mort  de  Domat.  Il  est  fort  cé- 
lèbre par  un  ouvrage  intitulé  Les  lois  civiles 
dans  leur  ordre  naturel.  Cet  ouvrage  fit  une 
révolution  dans  l'étude  du  droit.  Il  mourut  pau- 
vre à  Paris,  à  l'âge  de  soixante-dix  ans ,  et  vou- 


590 


LA    DOMINICALE, 


liit  être  enterré  avec  les  pauvres,  dans  le  cînie- 
tière  de  Saint-Benoît  sa  paroisse.  4770.  xMort  de 
l'abbc  Trublet  de  Saint-Màlo,  où  est  resté  le 
vieux  proverbe  :  aussi  fou  qu'un  Trublet.  C'est 
de  lui  que  Yollaire  disait  ûam  pauvre  diable 

L'abbé  Trublet  avait  alors  la  rage 
D'être  à  Paris  un  petit  personnage , 
Au  peu  d'esprit  que  le  bonbomnie  avait 
L'esprit  d'autrui  par  supplément  servait  : 
Il  entassait  adage  sur  adage  ; 
Il  compilait ,  compilait ,  compilait.... 

Au  reste,  l'abbé  Trublet  a  laissé  des  ouvrages 
estimés. 
J5  —  i5Q8.  Mort  de  Panvini ,  religieux  auguslin , 
mort  à  Palerme,  à  trente- neuf  ans,  après  avoir 
fait  preuve  de  la  plus  vaste  édurition. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Parts.  —  Dimanche  dernier,  2  mars,  nous  avons 
été  témoins  d'une  cérémanie  bien  touchante  :  Mon- 
seigneur l'archevêque  de  Paris  est  venu  donner 
les  prix  aux  jeunes  gens  de  l'académie  de  Saint- 
Hyacinthe.  Autour  du  vénérable   prélat    étaient 
groupés  une  foule  de  jeunes  gens  de  12  à  J8  ans, 
appartenant  à  toutes  les  classes  de  la  société.  Ils 
sont  partagés  en  trois  classes  ,  les  aspirans,  les  can- 
didats et  académiciens  titulaires.  Cette  bonne  œuvre 
est  sous  la  présidence  de  IM.  l'abbé  Dupauloup , 
aidé  par  I\IM.  Veissyère ,  Petétot  et  autres  ecclé- 
siastiques de  la  paroisse  de  l'Assomption.  La  séance 
a  commencé  par  un  plaidoyer  entre  quatre  jeunes 
gens  ,  qui  ont  disputé  avec  esprit  sur  les  préémi- 
nences de  l'apostolat,  du  martyr  ,  de  la  vie  apos- 
tolique et  du  doctorat.  Monseigneur  l'archevêque, 
dans  un  résumé  lumineux,  a  conclu  à  la  supériorité 
de  l'apostolat ,  parce  qu'il  réunit  les  prérogatives  de 
tous  les  autres.  Nous  avons  surtout  remarqué  les 
discours  des  jeunes  de  Trogoff  et  de  Resseguier. 
Il  y  a  de  l'àme ,  de  la  vie  et  l'espoir  d'un  beau  ta- 
lent dans  ces  jeiuies  têtes,  parce  qu'il  y  a  de  la  foi. 
M.  de  Trogoff  a  lu  une  pièce  de  vers  que  nous 
aurions  désiré  de  pouvoir  insérer.  M.  Duiianloup 
a  prononcé  un  discours  touchant  sur  la  différence 
par  rapport  au  bonlieur  de  la  vie  entre  l'enfant  de 
Jésus-Christ  et  l'enfant  du  monde.  Il  nous  a  vrai- 
ment émus  ;  et  si  nous  ne  nous  trompons,  son  élo- 
quence  onctueuse,  persuasive,  communicative , 
convient  surtout  à  la  jeunesse.  Parmi  les  élèves 
apf>elés  à  recevoir  des  prix  ,  nous  avons  retenu 
les  noms  de  Trogoff,  de  Jules  Collon,  de  Resse- 
^ier,de  Mérode,de  Ilauterivc,  dclleudicourt,  de 
Jules  Guéru),  tles  deux  frères  de  Grammont,  et 
des  trois  frères  de  Branges  :  ces  jeunes  gens  nés 
au  sein  de  familles  pieuses,  élevés  dans  cette  sainte 


école,    feront  un  jour  l'ornement  de  la  France 
et  la  gloire  de  la  religion. 

—  L'œuvre  des  petits  séminaires  de  Paris  a  tenu 
le  S  sa  séance  trimestrielle  dans  l'église  de  l'As- 
somption. Mgr  l'archevêque  était  présent,  et 
M,  Roy ,  curé  de  Saint-Paul-Saint-Louis  a  prêché. 
La  quête,  faite  à  domicile,  par  des  dames  pieuses, 
s'est  élevée  à  28,000  fr. 

Rome.  Le  7  février,  le  saint- père  visita  le  col- 
lège urbain  de  la  Propagande.  Après  avoir  prié 
dans  l'église  iutérieure  du  collège ,  S.  S  se  rendit 
à  l'imprimerie ,  où  elle  se  plut  à  observer  l'impres- 
sion du  Missel  romain,  dont  on  prépare  en  ce 
moment  une  behe  édition  ;  elle  vit  aussi  travailler 
à   d'autres    ouvrages.  Etant  monté  à  la  biblio- 
thèque, elle  y  entendit  une  composition  en  vers  en 
langue  de  Bunga  et  d'Angola,  qui  fut  récitée  par 
un  petit  nègre  au  nom  de  tous  ses  compagnons. 
Elle  admit  au  baisement  des  pieds  les  supérieurs, 
les  professeurs  ,  les  employés  et  les  élèves  du  col- 
lège. Ceux-ci  sont  venus  des  parties  les  plus  recu- 
lées du  globe,  et  sont  élevés  pour  l'exercice  du 
ministère.   De   la  bibliothèque   S.   S.   passa   au 
musée  Borgia  ,    où  il  y  a  une   belle   collection 
d'antiquités  de  tous  les  pays.  Elle  voulut  examiner 
les  augmentations  faites  au  bâtiment  de  élèves, 
augmentations  devenues  nécessaires  par  le  nom- 
bre croissant  de  ces  jeunes  gens  qui  sont  actuel- 
lement au  nombre  de  cent. 

—  Le  10  février ,  jour  de  la  fête  de  sainte 
Scolastique  ,  le  saint  -  père  alla  en  vénérer  les  re- 
liques dans  l'église  des  religieuses  du  Mont-Cas- 
sin,  au  Champ-de-Marsj  Sa  Sainteté  y  adressa 
des  paroles  de  bonté  à  la  mère  Hélène  Chiara- 
monti ,  nièce  de  Pie  VII ,  et  religieuse  de  cet 
institut.  Elle  se  rendit  ensuite  à  l'église  de  Jésus, 
où  elle  fut  reçue  par  le  père  Roothan  ,  supérieur 
général  des  jésuites ,  et  par  toute  la  communauté. 
Les  élèves  du  collège  germanique  y  furent  pré- 
sentés au  saint  -  père. 

—  On  écrit  de  Bréda  en  Hollande ,  que  l'ad- 
ministrateu.r  apostolique,  M.  Den  Dubbelden,  à 
qui  a  été  conférée  l'administration  des  catholi- 
ques de  IMaëstricht  et  de  Luiksch-Gestel .  autre- 
fois dépendants  de  l'évêché  de  Liège,  vient  de 
nommer  des  ecclésiastiques  pour  aller  desservir 
ces  églises. 

—  Les  évêques  de  la  Belgique  viennent  de  for- 
mer un  vaste  projet  qu'ils  ont  soumis  à  l'appro- 
bation du  saint -siège.  Il  s'agit  de  l'établisse- 
ment d'une  université  catholique  où  il  y  aurait  cinq 
facultés  :  une  de  théologie,  une  de  philosophie  et 
lettres,  une  de  sciences,  luie  de  droit,  une  de  méde- 
cine. 


Portugal.  —  Les  affaires  de  Portugal  tendent  à 
une  solution.  La  marché  de  don  Miguel  sur  Lis- 
bonne n'est  plus  guères  chose  douteuse.  Ce  qu'il 


LA    DOMINICALE. 


591 


y  a  d'absolument  certain  en  tout  ceci,  c'est  q'une 
affaire  chaude  a  eu  lieu  le  18  devant  Sanlarem. 
Le  général  Saldanha  a  fait  un  rapport  dans  lequel 
il  se  vante  d'une  grande  victoire,  remportée  contre 
des  forces  supérieures ,  avec  deux  régiraens  seule- 
ment. D'autre  part,  des  lettres  particulières  nous 
apprennent  que  les  pédristes  ont  été  battus  le  1 8 
par  les  miguélistes  sortis  de  Sanlarem  pour  aller  les 
attaquer  ;  que  plus  de  800  l>lessés  ont  été  transpor- 
tés à  Lisbonne,  et  que  le  géiiéral  royaliste  Paraas 
a  avancé  son  quartier-général  à  Cartaxo.  Dans  les 
journaux  anglais,  rien  qui  contredise  formellement 
ces  dernières  nouvelles. 

Plusieurs  passages  de  ces  journaux  semblent  au 
contraire  les  confirmer.  Le  Glohe,  par  exemple,  dit 
que  les  miguélistes  ont  attaqué  avec  vigueur  les 
troupes  de  don  Pedro,  et  les  ont  forcées  d'abord  à 
se  repiier.  Le  Time  rapporte,  de  son  côté,  que  les 
Portugais  au  service  de  don  Pedro  se  sont  laissé 
battre  avec  la  plus  grande  couardise  ;  le  Cou- 
rier dit  que  la  perte,  du  côté  de  Saldanha  est  de 
47  officiers  tués  ou  blessés,  ce  qui  suppose  800 
hommes  tués  ou  blessés  j' enfin  le  Sun,  journal  ex- 
cessivement libéral,  s'exprime  dans  les  termes  sui- 
vans  : 

«  Le  sujet  de  toutes  les  conversations  ,  dans  la 
cité,  sont  les  nouvelles  de  Portugal,  qu'on  inter- 
prète de  diverses  manières  suivant  l'intérêt  des 
partis.  Des  rapports  annoncent  que  Saldanha  a  été 
obligé  de  se  retirer  à  dix  milles  en  arrière  du 
champ  de  bataille ,  et  que  don  I\liguel  était  forte- 
ment retranché  hors  de  Santarem.  En  résumé , 
il  parait  que  don  Miguel  est  dans  ce  moment  en 
force ,  que  don  Pedro  ne  peut  pas  se  hasarder  à 
attaquer  Santarem,  et  que  son  frère  a  des  res- 
sources suffisantes  pour  tenir  encore  long-temps. 
Une  lettre  annonce  que  les  pédristes  ont  envoyé 
trois  drapeaux  à  Lisbonne ,  et  qu'ils  n'ont  obtenu 
aucun  succès  important.  » 

On  voit  donc  que  les  i>artisans  de  dona  Maria 
n'accordent  aucune  croyance  au  rapport  empha- 
tique du  général  Saldanha.  A  Paris  comme  à  Lon- 
dres, les  fonds  de  la  régence  portugaise  ont 
éprouvé  nue  baisse  considérable. 

Pour  compléter  le  tableau  que  nous  avons  donné 
dans  notre  dernière  livraison ,  de  la  manière  avec 
laquelle  don  Pedro  traite  les  soldats  de  son  armée 
libératrice.  Nous  empruntons  le  passage  suivant 
à  la  correspondance  de  V  huile  aie  ur  : 

Nous  recevons  ,  dit  -  il ,  directement  de  Lis- 
bonne, et  d'un  officier  siq^érieur  au  service  de  don 
Pedro ,  des  détails  qui  feront  naître  d'amères  ré- 
flexions. On  se  demandera  si  nous  n'avons  plus 
a' ambassadeur  français  près  de  dona  Maria,  et  si 
le  gouvernement  de  juillet,  dans  le  cas  contraire, 
devrait  permettre  qu'on  fil  subir  à  nos  soldats  un 
traitement  qu'on  l'ougit  même  d'infliger  en  Russie. 
Yoici  cet  extrait  qui  est  du  1 1   février  : 

«  Les  soldats  français  sont  très-maHieureux  j  ils 


meurent  sous  les  coups  de  bâton ,  et  le  gouverne- 
ment français  reste  dans  l'inaction  et  sans  faire  la 
moindre  réclamation.  Le  colonel  Miranda  est  le 
chef  qui  préside  à  cet  horrible  spectacle ,  et  cepen- 
dant cet  homme  a  reçu  des  secours ,  à  titre  d'é- 
migré ,  de  la  nation  française.  J'ai  vu  des  soldats 
attelés  à  une  lourde  voiture ,  étant  nus  et  attachés 
avec  une  chaîne  qui  ceignait  leur  corps,  cela  pen- 
dant quatre  jours  et  quatre  nuits;  jamais  ma 
plume  ne  pourrait  tracer  toutes  les  Ijorreurs  que 
l'on  fait  subir  à  mes  compatriotes;  le  moindre 
châtiment  est  de  cinq  ou  six  coups  de  bâton  ;  et  si 
les  malheureux  tombent,  l'on  continue  à  les  frap- 
per. Sans  doute,  dans  le  nombre  des  aventuriers 
qui  se  sont  décidés  à  suivre  le  sort  de  don  Pedro ,  il 
y  a  beaucoup  de  mauvaises  tètes;  mais  ne  peut-on 
les  punir  autrement  qu'en  les  assassinant  ?  Avis 
aux  français  qui  viennent  en  Portugal.  » 

Espagne.  —  Les  journaux  libéraux  de  Bayonne 
sont  toujours  dépourvus  de  nouvelles  d'espagne. 
Le  silence  de  ces  feuilles,  qu'on  sait  être  en  cor- 
respondance avec  les  autorités  de  la  régente,  dans 
les  villes  de  la  frontière ,  fait  supposer  qu'on  a  in- 
térêt à  cacher  l'accroissement  que  prend  chaque  jour 
l'insurrection  dans  la  Navarre  et  dans  la  Biscaye. 

Les  correspondances  particulières  sont  égale- 
ment fort  rares.  Yoici  cependant  ce  qu'on  lit  dans 
une  lettre  de  Saint-Jean-Pied-de-Port ,  du  27  fé- 
vrier : 

«  A  Orena ,  les  carlistes  ont  surpris ,  avant- 
hier,  un  détachement  de  432christinos,  et,  après 
un  combat  qui  a  duré  deux  heures  et  demie,  ces 
derniers  furent  faits  prisonniers  au  nombre  de  iOO 
et  quelques  hommes. 

»  Le  voyageur  qui  a  donné  ces  renseignemens, 
arrivant  aujourd'hui  de  l'intérieur  de  l'Espagne , 
s'étonne  de  ce  que  les  insurgés  n'aient  pas  encore 
entièrement  chassé  les  troupes  de  la  leine  de  ces 
provinces  :  car,  dit-il,  ils  sont  maîtres  de  tous  les 
endroits  où  il  est  passé  récemment  :  Alfaro ,  Val- 
tiara,  Comparoso,  Perolta,  OUle,  Falas,  Lerin  , 
Leriaga,  Mendigorria,  Sirauqui,  Magnaru,  et 
tous  tes  environs  de  la  Puenta-la-Reyna. 

»  On  assure  que  Bayona ,  l'ancien  commandant 
d'Orbaïcela ,  vient  d'être  fusillé.  » 

On  mande  pareillement  de  Perpignan ,  le  27 
février  : 

«  Je  puis  aujourd'hui  confirmer  pleinement  ce 
que  je  vous  annonçais,  il  y  a  quelques  jours,  re- 
lativement aux  mouvemens  des  carlistes.  Toxit  le 
campo  de  Tarragona  est  soulevé;  la  garnison 
reste  enfermée  dans  la  place ,  et  l'on  se  préparait 
à  Barcelone  à  envoyer  des  troupes  contre  les 
factien.v.  Mais  les  chefs  des  christinos  sont  fort  in- 
quiets des  suites  d'un  nouveau  souleraent  en  fa- 
veur de  don  Carlos ,  qui  paraît  avoir  éclaté  dans  le 
royaume  de  Valence ,  et  qui  opère  une  diverson 
puissante  en  faveur  des  royalistes  du  district  de 
Tarragonne.  » 


592 


LA    DOMINICALE. 


Nous  apprenons  de  Londres  qu'un  second  envoi 
de  niunilions,  destiné  aux  royalistes  de  Navarre  et 
de  Biscaye ,  vient  de  mettre  à  la  voile. 

—  On  assure  que  le  ministre  Burgos  est  ré- 
voqué j  sa  chu  le  est  attribuée  à  sa  conduite  vio- 
lente contre  l'imprimeur  d'un  pamphlet  dirigé 
contre  lui ,  et  dont  il  aurait  pu  faire  citer  l'auteur 
devant  les  tribunaux;  ce  dernier  s'étant  même  of- 
fert de  se'constituer  prisonnier  pour  se  défendre 
légalement  contre  le  ministre.  M.  Burgos,  ami  de 
M.  Zéa  ,  s'était  fortement  prononcé  contre  la  con- 
vocation des  corlès  ;  l'on  ne  doute  pas  maintenant 
qu'elles  ne  soient  ])romptement  réunies. 

Italie.  —  La  Gazeiie  d' AïKjshourg  du  l""""  mars, 
contient  les  nouvelles  suivantes  ,  sous  la  rubrique 
de  Rome,  en  date  du  18  février  :  «  L'entreprise 
des  polonais  a  fait  ici  peu  de  sensation.  Notre  parti 
révolutionnaire  n'a  pas  été,  quoi  qu'il  en  soit, 
étranger  à  cette  affaire.  Il  attendait  avec  anxiété  les 
nouvelles  de  Piémont.  —  Ncs  relations  avec  l'Es- 
pagne se  compliquent  chaque  jour  d'avantage;  les 
mesures  prises  par  les  corlès  de  1823  seraient  re- 
nouvelées fiar  celles  d'aujourd'hui ,  et  la  cour  pa- 
pale, sait  ce  qu'elle  doit  en  attendre.  Notre  gou- 
vernement a  été  engagé  par  une  puissance  du  Nord 
à  appuyer  la  cause  de  la  reine  ;  mais  alors  M.  Zea 
était  à  la  tête  de  l'administration;  maintenant 
qu'un  notable  changement  est  survenu  ,  tous  les 
efforts  de  la  France  sont  de  faire  reconnaître  Isa- 
belle II.  Ces  efforts  seront  vains. 

L'évacuation  d'Ancône  était  demandée  comme 
une  mesure  p:éliminaire ,  ce  qui  ne  serait  accordé 
qu'en  retour  de  grands  avantages.  Depuis  long- 
temps rien  n'a  excité  ici  autant  d'intérêt  que  les  af- 
faires d'Espagne.  Les  habitans  de  Rome  sont 
remplis  de  craintes  pour  la  religion  dans  ce  pays.  » 


—  On  lit  dans  la  Gazette  du  Lyonnais  : 

«  L'orpheline  de  Prague  ,  S.  A.  R.  Mademoi- 
selle ,  nous  convie  à  venir  avec  elle  au  secours  de 
l'infortune.  A  cet  effet,  un  ouvrage  de  ces  mains, 
un  porte-montre  brodé ,  vient  d'être  mis  en  loterie 
à  Caen  et  de  produire  une  somme  de  I  ,()()0  fr. , 
I)our  être  employée  au  soulagement  des  détenus  du 
mont  Saint-Micliel.  C'est  ainsi  qu'ici-bas  chacun 
accomplit  sa  des! inée.  « 

— S.  A.  II.  Madame  a  souscrit  pour  une  somme 
de  500  francs  à  la  souscription  ouverte  à  la  quo- 
tidienne. 

—  Le  diocèse  de  Bayonne  pleurait  encore  la  perte 
de  son  premier  vicaire  gcuéial,  M.  l'abbé  Royer , 
mort  lc2f»  novembre  IS3.>,  lorscjue,  le  I!)  février, 
la  mort  vient  de  lui  enlev<;r  son  collègue,  M.  l'abbé 
Viviez,  grand-vicaire  et  ;:rcliidiacre  de  Bayonne, 
âgé  de  70  ans.  Ce  trisie  événement  a  jeté  dans 
la  consternation  non -seulement  Ic'Iergéqui  l'a- 
vait en  glande  vénération,  mais  encore  les  simples 


fidèles,  dont  il  s'était  concilié  l'estime  ell' amour 
par  sa  vertu  et  la  bonté  de  son  caractère. 

— L'ardeur  extraordinaire  qui  s'est  emparée  de  la 
jeunesse  studieuse  de  la  capitale  pour  s'instruire 
à  fond  des  vérités  catholiques,  a  déjà  du  retentis- 
sement dans  les  campagnes  et  commence  à  y  pro- 
duire d'heureux  fruits.  Dans  une  paroisse  impor- 
tante du  diocèse  de  Nancy,  à  Favières,  six  jeunes 
gens  des  meilleures  familles  viennent  de  former 
d'eux-mêmes  une  association  catholique  pour  se 
procurer  une  bibliothèque  de  bons  livres.  Leur 
but  est  de  s'instruire  en  commun  et  d'employer 
ainsi  le  temps  que  la  jeunesse  passe  ordinairement 
dans  des  amusemens  dangereux.  Pour  cela  ils  ont 
fait  un  règlement  qu'ils  ont  affiché  publiquement, 
et  dans  lequel  ils  invitent  les  autres  jeunes  gens  de 
la  paroisse  à  s'unir  à  eux. 

M.  le  curé  n'a  pas  plutôt  connu  ce  beau  projet 
qu'il  s'est  empressé  de  le  seconder  de  tout  son  pou- 
voir. Déjà  il  a  fait  mettre  à  la  disposition  du  chef 
de  l'association  un  certain  nombre  de  volumes,  ainsi 
que  quelques  publications  périodiques  propres  à 
éclairer  l'esprit  et  à  former  le  cœur  de  ces  jeunes 
gens. 

Monseigneur  l'évêque  de  Nancy  va  également 
doter  la  Bibliothèque  catholique  de  la  jeunesse  de 
de  Favières  d'une  collection  d'ouvrages  les  plus 
appropriés  aux  besoins  de  cette  intéressante  partie 
de  son  troupeau. 

— Il  paraît  certain  que  Monseigneur  l'évêque  dé 
Versailles  passe  à  l'archevêché  de  Besançon.  Il 
serait  remplacé  par  M.  Olivier,  curé  de  st-Roch, 
à  Paris. 

— M.  Féron,  élu  évêque  de  Clermont ,  sera  sacré 
à  Paris  le  dimanche  16  mars  par  M.  l'archevêque. 
On  croit  que  la  cérémonie  aura  lieu  dans  la  cha- 
pelle des  Filles  de  la  Charité,  rue  du  Bac. 

—  Un  appel  vient  d'être  fait  par  Mgr  l'évêque 
de  Marseille  à  tous  les  fidèles  du  diocèse  pour  le 
maintien  des  écoles  des  Frères.  On  sait  que  l'ad- 
ministration municipale  instituée  après  les  barri- 
cades, s'était  empressé  de  détruire  cinq  de  ces 
écoles;  et ,  par  un  calcul  machiavélique,  elle  avait 
eu  soin  de  choisir  celles  qui  se  trouvaient  dan 
les  quartiers  habités  par  le  peuple.  Saint-Laurent, 
les  Carmes,  la  Cathédrale ,  Saint-Cannat  et  Saint- 
Martin  seraient  restés  privés  d'instruction  pour  les 
enfans  pauvres ,  si  la  charité  des  habitans  ne  fût 
^enue  porter  remède  aux  actes  de  ceux  qui  se 
disaient  leurs  représentans.  Tel  a  été  l'empresse- 
ment du  peuple  à  conduire  ses  enfans  aux  écoles  ' 
ainsi  conservées ,  que  bientôt  la  place  a  tout-à-fait 
maïupié ,  et  qu'à  chaque  classe  il  est  jusqu'à  cin- 
quante à  soixante  postulans ,  qui  attendent  des 
vacances  pour  être  reçus. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SALNT-PRIEST. 


Imp.  (le  Félix  Lorqoiw,  r.  N.-D.-des«Vicloires,  n.  i6. 


)f  o-.^AA^  iS3^ 


LA   DOMINICALE. 


395 


CONFÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 

TROISIÈME    CONFÉRENCE. 
Par  M.   l'aLbé  James  ,  chanoine  honoraire  du  Puy, 

«  Et  seqiiehaiur  eum  magna  mxtltiiudo  ;  quia 
videhat  signa  qnœ  faciebat  super  his  qui  infir- 
mabantur.  » 

«  Une  grande  multitude  le  suivait,  parce 
qu'elle  voyait  les  prodiges  qu'il  opérait  sur  les 
infirmes.  » 

Déjà,  messieurs,  on  vous  a  pi'ésenté  la  doc- 
trine et  la  morale  de  Jésus-Christ  :  vous  avez 
vu  briller  sur  le  Thabor  cette  vive  lumière,qui 
plus  tard  a  éclaté  dans  tout  l'univers  ;  et,  à  ces 
révélations  aussi  pures  qu'élevées,  à  ces  splen- 
deurs qui  ont  éclairé  tout,  dans  le  ciel  comme 
sur  la  terre,  et  qui  ne  laissent  plus  en  quelque 
sorte  de  mystère  ni  dans  le  cœur  de  l'homme, 
ni  dans  le  sein  même  de  Dieu,  vous  n'avez  pu 
méconnaître  la  lumière  divine.  Les  préceptes 
évangéliques  vous  ont  été  développés  j  et,  en 
voyant  avec  quelle  puissance  ils  s'emparent  de 
l'homme,  avec  quelle  autorité  et  quelle  force 
ils  abattent  son  orgueil,  avec  quelle  douce  vio- 
lence ils  le  détachent  des  choses  terrestres, pour 
l'emporter  vers  le  ciel,  vous  avez  dû  vous  dire 
qu'une  loi  si  bien  faite  pour  l'homme  n'a  pu 
lui  être  donnée  que  par  son  créateur;  qu'une 
loi  si  pure,  si  puissante,  qui  convertit  ainsi  les 
hommes,  ne  peut  être  que  la  loi  du  Seigneur. 
Sans  doute,  de  telles  leçons  et  de  tels  comman- 
demens  nous  disent  assez  clairement  qu'il  est 
le  docteur  et  le  précepteur  du  monde  j  et,  pour 
me  servir  ici  des  paroles  du  prophète,  l'ensei- 
gnement de  Jésus-Christ  n'a  pas  besoin  d'autre 
justification  que  celle  qu'il  trouve  dans  sa  per- 
fection même.  Toutefois,  messieurs,  il  ne 
s'est  pas  contenté  de  nous  révéler  sa  divinité 
de  cette  seule  manière  ;  il  ne  lui  a  pas  suffi  de 
l'avoir  manifestée  à  l'esprit  par  la  doctrine  la 
plus  sublime,  ni  d'en  avoir  averti  le  cœur  par 
la  plus  attachante  morale  :  ce  diviA  législateur 
a  voulu  donner  à  sa  loi  une  sanction  plus  irré- 
vocable encore;  il  a  voulu,  si  je  puis  m' expri- 
mer ainsi,  les  marques  d'un  succès  plus  inimi- 
table j  et  quelqu'admirables  que  soient  ses 
paroles,  il  invoque  à  leur  appui  le  témoignage 
encore  plus  frappant  de  ses  œuvres.  Aussi 
bien,  messieurs,  les  grands  raisonnemens  ne 
sont  pas  à  la  portée  de  tous ,  et  quelquefois 
20'  LTVRAISOW. 


même  ils  paraissent  suspects  aiix  plus  habiles. 
Les  faits  sont  plus  convaincaiis  et  dissipent 
plus  facilement  l'incrédulité  :  aussi  est-ce  par 
des  faits  que  Jésus-Christ  a  voulu  se  faire  cou- 
naître  au  monde.  Le  voici  donc,  non  plus  seu- 
lement enseignant,  mais  faisant  les  œuvres  les 
plus  merveilleuses;  il  ne  se  contente  plus  de 
parler,  il  agit,  mais  avec  un  éclat  qui  éclipse 
les  actions  les  plus  illustres  des  hommes,  avec 
une  force  à  laquelle  la  force  même  ne  saurait 
atteindre,  avec  une  puissance  évidemment  di- 
vine :  spectacle  magnifique  de  l'action  d'un 
Dieu  ;  spectacle  auquel  les  hommes  ne  sont  pas 
accoutumés,  bien  digne  de  fixer  vos  regards, 
et  que  je  compte  ,  messieurs,  vous  présenter 
aujourd'hui. 

Ici,  il  ne  s'agit  pas  de  rechercher  avec  une 
minutieuse  critique  si  les  faits  miraculeux  de 
Jésus-Christ  sont  constans,  puisqu'il  n'y  a  rien 
de  plus  éclatant  dans  l'histoire;  il  n'y  a  pas  de 
subtils  raisonnemens  à  faire,  puisque  ces  faits 
sont  extraordinaires  ,  sublimes,  évidemment 
divins.  Essayons  donc,  messieurs,  de  vous 
montrer  Jésus-Christ  tel  qu'il  est,  dominant 
par  ses  miracles  l'histoire  du  monde,  la  nature, 
j  l'humanité  tout  entière,  et,  si  je  puis  ainsi  par- 
ler ,  sa  divinité  même  ;  en  un  mot,  Jésus- 
Christ,  roi  et  dominateur  du  monde  parce 
qu'il  a  dominé  les  noms  les  plus  illustres  dans 
l'histoire  par  la  plus  incontestable  célébrité  et 
une  gloire  incomparable;  roi  et  dominateur, 
parce  qu'il  a  dominé  les  lois  de  la  nature. 
Tel  est,  messieurs,  le  sujet  que  je  présente  à 
votre  bienveillante  attention. 

Si,  dans  les  temps  passés,  il  est  une  époque 
célèbre,  et  qui  nous  soit  bien  connue,  où  des 
hommes  capables  de  bien  dire  n'aient  pas  man- 
qué à  des  hommes  capables  de  bien  faire,  qui 
ont  exercé  une  vaste  influence,  et  dont  l'his- 
toire se  lie  à  toutes  les  histoires  ,  c'est  sans 
doute,  messieurs,  celle  où  la  superbe  Rome 
donnant  au  monde  le  terrible  spectacle  de  ses 
libertés  expirantes  et  de  l'univers  long-temps 
effrayé,  ébranlé  par  ses  brûlantes  fureurs  vit 
enfin  tous  les  noms  s'obscurcir,  tous  les  génies 
s'éteindre,  toutes  les  fortunes  succomber  de- 
vant le  nom,  le  géuia,  et  la  fortune  d'un  seul 
homme,  qui  s'élevait  le  premier  au-dessus  de 
tous  ses  rivaux  sur  le  trône  des  Césars.  Or, 
messieurs,  c'est  dans  cet  éclat  d'un  nom  si  il- 
lustre que  les  chrétiens  adorent  un  nom  plus 
illustre  encore.  L'histoire  des  temps  qui  ont 
suivi  leur  a  montre  dans  toute  leur  majesté 

20 


59i 

ces  mouvemens  des  empires  qu'une  étroite 
politique  voudrait  eu  valu  rapetisser;  et  main- 
tenant il  n'est  plus  possible  d'obscurcir  ce  que 
la  vie  du  Messie  a  si  claii'ement  expliqué.  Cette 
agitation  des  peuples,  prédite  par  les  pro- 
phètes, et  à  laquelle  devait  répondre  un  ébran- 
lement dans  les  cieux,  c'était  Dieu  qui  descen- 
dait sur  la  terre.  L'univ  ers  se  remuait  avec 
effort  pour  l'enfantement  du  désiré  des  nations, 
et  s'empressait  de  faire  paraître  ce  qu'il  avait 
de  plus  glorieux,  pour  que  tout  fût  effacé  par 
une  si  grande  gloire.  O  Bethléem,  autrefois 
inconnue,  tu  n'es  pas  une  de  ces  villes  dont  on 
ne  parle  plus;  c'est  dans  tes  registres  que  le 
censeur  romain  a  inscrit  à  la  suite  des  descen- 
dans  de  David  la  merveilleuse  naissance  d'un 
Dieu;  et  il  t'a  suffi  de  garder  pendant  quelque 
temps  ces  registres,pour  être  célèbre  dans  tout 
l'univers! 

Mais  que  dis-je?  messieflVs  !  trente  ans  d'une 
paix  profonde  ont  déjà  succédé  à  cette  grande 
époque ,  et  l'on  n'aperçoit  encore  nulle  part 
l'objet  de  tant  d'attente.  Il  le  fallait  ainsi;  il 
fallait  que  la  gloire  de  Jésus-Christ  n'eût  riexi 
d'humain  et  d'emprunté  :  il  fallait  que  per- 
sonne ne  pût  ni  y  contribuer,  ni  la  partager; 
il  fallait  qu'il  ne  dût  rien  ni  à  ses  ancêtres ,  ni 
à  ses  contemporains  ,  ni  à  sa  patrie ,  ni  aux 
circonstances  ;  il  fallait  que  toutes  les  ténèbres 
d'ime  famille  ignorée ,  d'une  vie  obscure , 
d'une  province  inconnue ,  d'une  tranquillité 
générale,  fussent  en  quelque  sorte  amoncelées 
sur  cet  homme-Dieu,  pour  qu'on  admii'ât  da- 
vantage sa  force  à  les  dissiper,  et  qu'on  vît 
bien  qu'il  brillait  par  lui-même.  Mais  voilà 
que,  dans  une  partie  reculée  de  la  Judée,  ce 
Jésus-Christ,  qui,  dans  la  retraits  la  plus  pro- 
fonde ,  avait  réussi  à  ne  passer  que  pour  un 
liomme  ordinaire  ,  pour  le  fils  d'un  charpen- 
tier; ce  Jésus  dont  ou  savait  qu'il  n'avait  fré- 
quenté aucune  école,  et  qu'il  n'avait  pas  appris 
les  lettres  ,  abandonne  tout  à  coup  ses  paisibles 
travaux  ,  et  attire  sur  lui  tous  les  regards.  Ce 
n'est  pas  seulement  un  orateur  habile  que 
peuventfairc  quelquefois ,  sans  de  bien  longues 
études,  la  nature  seule  et  un  heureux  génie; 
ce  n'est  pas  seulement  un  docteur  puissant  en 
paroles,  que  l'on  puisse  confondre  avec  ces  har- 
dis réformateurs  qui  n'ayant  de  mission  que 
de  leur  orgueil,  et  qui,  suppléant  au  jugement 
par  l'assurance,  ne  demandent  d'inspirations 
qu'au  fanatisme.  Celui-ci  n'enseigne  qu'après 
avoir  agi  ;  et  sou  nom ,  connu  dans  toute  la 


LA   DOMINICALE. 


contrée,  attire  autour  de  lui  une  foule  d'admi- 
îateurs.  £h  î  messieurs,  qui  n'aurait  été  curieux 
de  voir  un  homme  qui  connîiandait  aux  élé- 
meus  avec  tant  d'autorité  ,  qui ,  par  une  simple 
parole,  changeait  l'eau  en  vin,  arrêtait  les 
vents  furieux,  calmait  la  mer  agitée,  et  qui, 
d'un  petit  nombre  de  pains,  fournissait  une 
nourriture  abondante  pour  une  multitude 
immense?  Mais  surtout  qui  n'aurait  désiré  de 
voir,  d'approcher,  d'implorer  un  homme  qui 
n'étonnait  pas  seulement  par  des  choses  extra- 
ordinaires ,  mais  qui  soulageait  toutes  les  in- 
firmités, et  dont  les  prodiges ,  d'autant  plus 
incontestables  qu'ils  étaient  plus  utiles,  n'é- 
taient pas  seulement  un  spectacle  admirable, 
mais  un  bienfait?  Les  malheureux  le  savaient, 
et  tour  à  tour  on  voyait  à  ses  pieds  ,  ou  le  cen- 
turion qui  l'implorait  pour  son  fils  mourant, 
et  qui  à  son  retour  le  trouvait  plein  de  santé; 
ou  ce  père,  qui ,  lui  amenant  son  enfant  déchiré 
par  le  malin  esprit,  le  ramenait  calme  et  tran-> 
quille.  Sur  son  passage,. une  foule  de  lépreux 
s'avançaient  timidement,  et  ils  se  voyaient  pu- 
rifiés :  l'aveugle  priait  avec  désir  et  espérance, 
et  ses  yeux  s'ouvraient;  l'aveugle  -  né  lui- 
même  obtenait  un  bienfait  dont  il  n'avait 
jamais  joui,  et  le  paralytique  de  trente-huit 
ans  s'étonnait  de  recevoir  d'un  homme  la  force 
qu'il  n'attendait  que  du  ciel;  toutes  les  infir- 
mités humaines,  avec  leurs  diversités  de  carac- 
tères, de  périodes,  de  douleurs,  et  de  dangers, 
cédaient  ou  à  un  simple  attouchement  de  ses 
mains,  ou  à  ses  courtes  et  impérieuses  paroles. 
Prodige  plus  étonnant  encore!  la  mort  elle- 
même,  la  mort,  à  sa  présence,  n'avait  plus  de 
lois  inviolables  ,  soit  que  la  victime  fût  encore 
étendue  sur  le  lit  où  elle  venait  d'expirer,  soit 
que  déjà,  hors  des  portes  de  la  vie,  elle  s'a- 
vançat  vers  la  tombe,  soit  enfin  que  dans  le 
sein  de  la  terre  elle  exhalât  déjà  l'odeur  infecte 
de  la  corruption.  Le  trépas  n'était  pour  lui 
qu'un  sommeil  facile  à  dissiper  ;  et  les  morts 
qu'il  appelait  se  levaient  aussitôt.  Ce  fut, 
messieurs,  par  de  telles  actions  que  Jésus- 
Christ  se  manifesta  au  monde.  Ici  les  faits 
parlent  assez  haut,  et  il  n'est  pas  besoin  de 
réflexions  pour  dire  que  jamais,  avant  Jésus- 
Christ,  les  hommes  n'avaient  fait  de  pareilles 
choses,  et  que  jamais  depuis  ils  n'en  ont  fait 
de  semblables  sans  le  nom  de  Jésus-Christ  :  et 
ce  qu'on  n'avait  jamais  entendu  dire,  ce  dont 
aucun  homme  ne  pouvait  se  vanter,  ce  dont 
les  hommes  pouvaient  désespérer  par  leurs 


LA  DOMINICALE. 


395 


propres  forces ,  ce  qui  est  inexplicable  par  les 
moyens  humains ,  évidemment  impossible  aux 
hommes,  on  l'a  raconté  d'un  seul  :  Jésus- 
Christ  l'a  faitj  on  le  voit  publié,  raconté  par- 
tout. A  ce  spectacle,  où  l'on  ne  savait  ce  qui 
était  le  plus  merveilleux  ou  des  merveilles 
elles-mêmes,  ou  de  la  simplicité  de  leur  au- 
teur, et  de  la  facilité  avec  laquelle  il  les  opé- 
rait, est-il  étonnant  que  la  Judée  se  soit  émue? 
Jésus-Christ  avait  à  peine  laissé  tomber  de 
ses  lèvres  ,  si  je  puis  m' exprimer  ainsi ,  quel- 
ques prodiges,  et  déjà  les  villes  se  dépeu- 
plaientpour  chercher  dans  le  désert  le  nouveau 
prophète.  Il  n'y  a  plus  de  foule  que  là  où  il 
porte  ses  pas;  il  n'y  a  plus  d'empressement 
aux  fêtes  les  plus  belles  que  pour  le  voir,  plus 
de  louanges  que  pour  l'envoyé  céleste.  Il  avait 
a  peine  paru,  et  déjà  l'on  intei'rogeait  les  sou- 
venirs du  passé  ou  les  espérances  de  l'avenir, 
pour  savoir  ce  qu'on  pourrait  penser  de  digne 
de  cet  incomparable  fils  de  David  ;  et,  si  on  ne 
pouvait  élever  sur  un  trône  celui  qui ,  par  sa 
puissance,  plaçait  son  nom  au-dessus  de  tous 
les  noms  les  plus  illustres ,  il  recevait  les  accla- 
mations que  les  siècles  futurs  devaient  répéter. 
Vous  savez  ,  messieurs,  et  tout  l'univers  m'est 
témoin  que  je  ne  raconte  pas  des  choses  incer- 
taines. Mais  s'il  faut  justifier  ici  la  croyance 
universelle ,  il  me  sera  facile  de  vous  montrer 
par  quelle  puissance  de  témoignages  ces  mé- 
morables souvenirs  ont  été  mis  hors  d'atteinte; 
car  Jésus-Christ,  si  supérieur  aux  hommes  les 
plus  illustres  par  le  seul  éclat  de  ses  actions, 
ne  l'est  pas  moins  par  la  solennité  avec  la- 
quelle l'histoire  les  a  recueillies,  et  transmises, 
comme  le  plus  précieux  dépôt,  à  la  postérité  la 
plus  reculée. 

Tels  sont  donc,  Messieurs,  les  faits  racontés 
dans  les  Ecritures,  et,  remarquez-le  bien  ,  ra- 
contés dès  le  commencement  ;  car  depuis  ,  les 
siècles  sont  tellement  liés  l'un  à  l'autre  ,  il  v  a 
une  telle  suite,  un  si  indissoluble  enchaînement 
dans  notre  histoire  ecclésiastique,  une  œuvre 
si  bien  cimentée  entre  elle  et  l'histoire  pro- 
fane, qu'on  ne  peut  contester  l'authenticité  de 
l'Evangile ,  c'est-à-dire  l'époque  des  premiè- 
res prédications,  sans  anéantir  les  monumens 
sacrés ,  et  bouleverser  les  annales  de  tous  les 
peuples.  Ainsi,  quelque  reculés  que  soient  les 
temps  dont  nous  parlons ,  nous  sommes  con- 
duits de  force,  et  parla  main  puissante  de 
l'histoire,  sur  le  théâtre  même,  au  milieu  de 
ces  graves  débats,  pour  voir,  entendre,,  et  ju- 

.  fcj.tj  liu  rit  U 


ger  par  nous-mêmes.  Jugez  donc  à  la  fois  et 
les  faits,  et  les  témoins,  et  les  contradicteurs.  H 
ne  s'agit  pas  de  choses  faites  à  l'improviste,  et 
dans  le  secret ,  mais  de  choses  attendues  ,  de- 
mandées à  grands  cris  ,  consommées  tantôt  en 
pleine  campagne  et  sur  le  bord  de  la  mer; 
tantôt  dans  les  plus  grandes  villes  et  dans  des 
maisons  dont  les  portes  n'étaientpas  ouvertes, 
mais  enlevées;  tantôt  à  la  suite  d'un  convoi 
funèbre  ou  d'une  grande  solennité,  et  toujours 
par  la  présence  de  Jésus-Christ ,  que  le  peuple 
suivait  en  tout  lieu.  Quels  sont  donc  ces  faits? 
ce  sont  des  faits  tout  à  la  fois  les  plus  extraor- 
dinaires et  les  plus  sensibles ,  les  plus  capables 
d'étonner,  et  les  plus  faciles  à  observer;  les 
faits  auxquels  les  hommes  sont  le  moins  ac- 
coutumés ,  et  pour  lesquels  il  faut  seulemen  t 
ce  qui  ne  manque  à  personne ,  des  yeux.  Ce 
sont  des  faits  si  décisifs,  qu'un  seul  bien  con- 
staté suffit  pour  rendre  tous  les  autres  croya- 
bles; si  multipliés  ,  que  leur  nombre  seul  em- 
pêche de  soupçonner  l'erreur  ou  la  fiaude;  ce 
sont  des  faits  si  souvent  répétés  en  tant  de 
lieux,  sur  tant  de  personnes,  devant  une  as- 
sistance si  fréquemment  renouvelée,  que  si  on 
voulait  supposer  les  témoins  ou  trompés  ou 
trompeurs,  il  faudrait  supposer  une  nation 
tout  entière,  ou  privée  des  organes  naturels  et 
du  sens  commun,  ou  complice  d'un  mensonge 
destructeur  de  ce  qu'elle  a  de  plus  cher,  sa  re- 
ligion. Convenez-en,  messieurs,  ou  il  n'est  plus 
parmi  les  hommes  de  signes  auxquels  la  vérité 
soit  reconnaissable,  ou  sur  de  pareils  faits  il 
est  également  impossible  d'être  dupe  ou  im- 
posteur. Tel  est  l'éclat  des  actions  de  Jésus- 
Christ.  Mais  produisons  les  témoins;  et  ici  une 
foule  innombrable  se  présente  ;  car  nous  pou- 
vons citer  à  notre  gré  et  avec  la  même  force , 
ou  les  témoins  presque  tous  oculaires ,  dont 
nous  lisons  les  dépositions  dans  les  Evangiles 
et  les  Epîtres  tics  apôtres,  ou  tout  le  peuple 
juif  qui,  sonantié  par  eux  sur  Téchafaud  ,  les  a 
mis  à  mort  et  n'a  jamais  nié  d'avoir  vu  ,  ou  le 
geni'e  hum.ain  tout  entier,  qui  s'est  soulevé 
contre  eux  ,  et  qui  a  été  forcé  de  croire.  Vou- 
lez-vous isoler  les  évangélistes  et  les  apôtres  ? 
ils  lé  disent  eux-mêmes;  ils  ont  vu,  entendu, 
touché.  Comparez  leui's  dépositions  aussi  uni- 
formes que  détaillées  et  précises;  confrontez- 
les  ave«  des  contradicteurs  :  personne  ne  les 
contrcidit  sur  les  faits.  Les  plus  furieux  et  les 
plus  intéressés  à  le  faire  n'élèvent  aucune  ré- 
clamation,   Youdriez  ■••  vous   vous  prévaloir 


596 

contre  eux  de  la  bassesse  de  leui'  première 
condition?  Mais  y  a-t-ii  pei'sonne  d'assez  sim- 
ple et  d'assez  grossier  pour  n'être  pas  capable 
de  voir  et  de  toucher?  Et  d'ailleurs,  peut-on 
accuser  d'une  telle  stupidité  des  hommes  à 
qui,  après  tout,  il  faut  bien  accorder  au  moins 
assez  de  génie  pour  subjuguer  le  monde.  Es- 
saierez-vous  d'en  faire  des  imposteurs  habiles? 
Mais  quel  est  donc  ce  nouveau  genre  d'habi- 
leté qu'aucuii autre  imposteur,  avant  eux  ni  de- 
puis, n'aurait  employé  :  de  choisir,  pour  trom- 
per, les  choses  mêmes  sur  lesquelles  il  est  le  plus 
facile  d'être  démenti,  d'assurer  non-seulement 
qu'ils  ont  vu ,  mais  que  tout  un  peuple  a  vu 
comme  eux  j  d'affronter  la  notoriété  publique! 
Ecartons  donc  ces  suppositions,  également  in- 
justes, de  simplicité  et  de  ruse;  et  d'ailleurs 
tout  l'univers  le  sait ,  ils  ont  scellé  ce  témoi- 
gnage de  leur  sang.  Auraient  -  ils  donc  été 
d'une  nature  si  différente  du  reste  deshommes? 
capables  de  soutenir  le  mensonge  avec  une 
constance  que  si  peu  de  personnes  ont  pour  la 
vérité;  et  cela  sans  intérêt,  et  évidemment 
contre  tout  intérêt;  leur  maître  le  leur  avait 
prédit;  ils  l'annonçaient  eux  -  mêmes.  Ainsi, 
notre  nature ,  l'expérience  des  hommes  et  la 
conscience  attestent  qu'on  ne  ment  pas  ainsi , 
et  que  nous  devons  croire  des  témoins  qui  se 
font  égorger.  Tels  sont  les  témoins  de  Jésus- 
Christ.  Mais,  messieurs,  les  apôtres  et  les  évan- 
gélistesne  sont  pas  des  témoins  que  l'on  puisse 
isoler.  Avec  eux  il  faut  mettre  en  cause ,  et, 
s'ils  ont  trompé,  accuser  de  complicité  tout  le 
peuple  juif  etle  genre  humain  tout  entier;  car 
n'oublions  jamais  que  ce  fut  5o  j  ours  seulement 
après  la  mort  et  la  résurrection  du  Sauveur , 
sur  les  lieux  mêmes ,  à  Jérusalem ,  que  furent 
vidés  les  immortels  débats  de  ce  grand  pro- 
cès; vous  savez  avec  quelle  solennité,  devant 
toutela  nation  rassemblée  pour  sa  plus  grande 
fête  et  devant  le  Calvaire  encore  ensanglanté  , 
l'instruction  se  poursuivait  en  silence  depuis 
trois  ans,  c'est-à-dire  depuis  le  commencement 
delà  carrière  évangélique  du  Sauveur.  Dès-lors 
la  synagogue,  étonnée  comme  tout  le  monde, 
bientôt  s'alarme  pour  elle-même  :  elle  com- 
prend que  ce  personnage  extraordinaire  me- 
nace non- seulement  sa  considération,  en  atti- 
rant à  lui  toute  la  foule,  mais  encore  son  exi- 
stence, en  proclamant  une  autre  loi  que  celle 
de  Moïse.  Elle  observe  tous  ses  pas ,  cherche  à 
le  surprendre  dans  ses  paroles  ;  elle  le  pour- 
suit; les  prêtres,  les  scribes  et  les  pharisiens, 


LA    DOMINICALE. 


les  hommes  les  plus  graves,  les  plus  éclairés, 
mais  aussi  les  plus  intéressés  à  sa  perte ,  sont 
partout  à  sa  suite,  presque  aussi  assidus 
que  ses  propres  disciples.  Mais  bien  loin  que 
leur  présence  lui  en  impose,  ou  que  la  mal- 
veillance de  l'envie  soit  un  charme  pour  lui , 
il  les  étonne  par  de  nouveaux  prodiges;  il  ar- 
rête sur  eux  ses  regards  pénétrans ,  saisit 
leurs  pensées  ,  et  avant  qu'ils  aient  eu  le  temps 
de  les  manifester  ,  il  réfute  leurs  malignes  in- 
terprétations. 

Confondus  et  réduits  à  expliquer  les  choses 
qu'ils  ne  peuvent  nier,  on  les  voit  alors  cher- 
cher dans  les  enfers  un  secret  qui  ne  pouvait 
être  demandé  qu'au  ciel,  et  attribuer  au  génie 
du  mal  les  bienfaits  du  Sauveur;  supposition 
absurde  et  mensong-ère,  comme  je  le  démon- 
trerai, mais  qui  rend  hommage  à  la  vérité  des 
faits.  De  tels  contradicteurs  sont  des  témoins 
non  suspects.  Aussi  voyez  que  bientôt  ils  n'ont 
rien  à  répondre,  lorsque  l'apôtre  ,  ouvrant  la 
bouche  pour  la  première  fois ,  li'a  besoin  que 
d'une  seule  parole  pour  éclairer  l'opiniâtreté 
judaïque  :  «  Vous  le  savez,  leur  dit-il  ;  ô  peu- 
ple juif!  V entends~liû  on  se  prévaut  contre 
toi  de  ton  propre  témoignage.  L'amour  de  la 
vérité,  naturel  à  tous  les  hommes,  le  zèle  de  ta 
religion  qui  te  distingue  de  tous  les  peuples, 
l'instinct  de  ta  propre  conservation  t'ordon- 
nent et  te  pressent  de  réclamer  hautement;  et 
si  tu  ne  le  fais,  la  postérité  te  condamnera  de 
ton  propre  aveu  :  que  réponds-tu  donc?  » 
Il  se  contente  de  bannir  de  la  synagogue  ceux 
qui  croient  au  Christ,  et  il  reconnaît  les  mer- 
veilles qui  forment  cette  croyance  ;  il  accuse 
Jésus-Christ  de  se  donner  pour  un  Dieu,  et  il 
avoue  les  choses  qui  le  prouvent  ;  il  attribue 
les  miracles  de  Jésus-Christ  au  démon,  et  par 
là  il  les  consacre;  il  condamne  Jésus-Christ  à  la 
mort,  comme  coupable  d'avoir  voulu  usurper 
le  trône  des  Césars,  et,  au  lieu  démotiver  sa 
sentence  sur  des  actions  ,  il  n'allègue  que  des 
intentions;  il  défend  aux  apôtres  déparier,  et 
ne  sait  pas  leur  fermer  la  bouche_,  en  démas- 
quant l'imposture.  Mais  cessons,  messieurs,  de 
poursuivre  par  des  contradictions  si  embar- 
rassantes un  peuple  qui  n'a  eu  d'autre  tort  que 
de  n'être  pas  assez  fort  pour  comprimer  une 
vérité  si  éclatante.  lU'auraitfaits'iU'avaitpu  : 
mais  dépendait-il  d'une  puissance  humaine, 
quelle  qu'elle  fût,  de  retenir  cette  vérité  cap- 
tive ?  Ne  reprochons  pas  au  peuple  juif  de 
n'avoir  pas  assez  fait  :  il  en  a  trop  fait,  puisque 


LA    DOMINICALE. 


597 


ses  efforts  même  contre  les  témoins  de  Jésus- 
Christ  ne  servent  qn'à  fortifier  cetémoif^nagc. 
En  vain  ordonne-t-il  le  supplice  de  ses  apôtres  : 
du  sein  même  du  tombeau  retentit  avec  plus 
d'éclat  leur  voix  toujours  vivante.  Bientôt  la 
Judée  tout  entière  s'étonne  de  se  trouver  im- 
puissante contre  douze   de   ses   enfans  :  alors 
elle  appelle  à  son  secours  les  Césars  :  mais  ces 
vainqueurs  du  monde,  vaincus  à  leur  tour  dans 
une  guerre  d'un  genre  nouveau ,  attestent  la 
force  de  la  vérité  qu'ils  n'ont  pu  étouffer  •  et 
ce  que  les  apôti-es  ont  scellé  de  leur  sang,  ils 
l'attestent   par  leur  impuissance.  Déjà  le  son 
de  la  trompette  évangélique  a  retenti  sur  toutes 
les  nations j    le  genre  humain  l'a  entendu;   il 
s'est  étonné,  s'est  irrité,  et  s'est  soumis  !  et  les 
passions  humaines  ne  se  sont  agitées,  les  inté- 
rêts ne  se  sont  contredits,  que  pour  donner  à 
l'histoire  le  moyen  de  recueillir  en  quelque 
sorte  toutes  ses  forces,  pour  bien  conserver  à 
la  postérité  ces  faits  de  Jésus-Christ,  qu'il  lui 
importait  le  plus  de  n'oublier  jamais.  Quelle 
vie,  messieurs,  quelle  vie  que  celle  de  Jésus- 
Christ  !  quelle  incontestable  célébrité  !  quelle 
gloire  incomparable!  Cherchez  dans  toutes  les 
histoires   si  vous   pourrez  lui  comparer  quel- 
qu'un des  plus   fameux  conquérans.  Conqué- 
rant du  monde,  sans  le  visiter,  il  n'a  eu  besoin 
que  de  se  montrer  à  quelques  hommes,  pour 
être  connu  de  tous;  tandis  que  les  autres  traî- 
naient à  leur  suite  de   grandes  armées,  pro- 
menant de  contrée  en  contrée  leurs  bruyans 
triomphes,    élevant    des   monumens  que    le 
temps  devait  bientôt  détruire,    Jésus-Christ, 
sans   secours  étranger    et   sans   courses  loin- 
taines ,    sans    tumulte  ,     attirait    autour    de 
lui,  par  le  seul  éclat  de  ses  actions  ,  les  spec- 
tateurs  que  les  autres  avaient  besoin  d'aller 
chercher.  La  seule  Judée  a  eu  autant  de  té- 
moins oculaires   que  la   contrée   avait  d'ha- 
bitans,  autant  d'historiens   que    de  chrétiens. 
Je  ne  m'étonne  pas,  messieurs,  que  les  noms 
les  plus  illustres  aient  pâli   devant  celui    de 
Jésus-Christ;  qu'à  la  place  des   fastes  consu- 
laires, et  de  la  date  romaine  effacée,  une  ère 
nouvelle  ait  commencé  pour  les  peuples  civi- 
lisés,  de  la  naissance  de  Jésus-Christ.  Quelle 
vie  a  été  si  éclatante?  Cette  vie,   n'est-ce  pas 
elle  qui  donne  de  l'éclat  à  toutes  les  autres  et 
qui  estlalumière  de  l'histoire  ?  Ainsi,  de  même 
que  le  soleil  préside   aux   cieux,  les  hommes 
verront  dans  tous  les  temps  Jésus-Christ,  père 
<lu  siècle  futur,  présider   à  l'histoire  des  na- 


tionsdontilcstledominateur.  Mais,  messïeur»» 
Jésus-Christ  n'a  pas  seulement  dominé  les 
noms  les  plus  illustres  de  l'histoire  par  la  plus 
incontestable  célébrité  et  une  gloire  incompa- 
rable; il  a  encore  dominé  toute  puissance  créée 
par  sa  puissance  éminemment  divine. 

DEUXIEME    PARTIE. 

Nous  n'habitons  pas,  messieurs,  un  monde 
qui  aille  au  hasard.  Un  Dieu  y  préside,  ami 
de  l'ordre  et  de  la  vérité  :  il  est  des  lois  qui 
ne  peuvent  être  troublées  qu'avec  sa  permis- 
sion. L'homme  lui-même ,  libre  de  violer  tant 
d'autres  lois,  est  obligé,  malgré  qu'il  en  ait,  de 
regarder  comme  inviolable  au  moins  celle  de 
sa  faiblesse  ,  et  les  termes  les  plus  simples  ont 
suffi  pour  lui  rappeler  les  bornes  les  plus  in- 
surmontables de  sa  nature ,  quand  il  lui  a  été 
dit  :  «  Personne  ne  peut  ajouter  une  coudée  à 
sa  taille.  »  Nemo  potest  adjicere  ad  stalararn 
suam  cubitum  unum.  L'orgueil  humain  a  beau 
frémir  comme  une  mer  en  courroux ,  il  a ,  lui 
aussi,  ses  rivages;  il  ne  peut  s'agiter  que  dans 
cette  enceinte.  En  vain  veut-il  s'élancer  jus- 
qu'aux cieux;  sans  y  atteindre  jamais,  et  de 
son  propre  poids  il  retombe  sur  la  terre.  Ordre 
admiralile,  qui,  fixant  tous  êtres  à  leur  place,  et 
qui  nous  laissant  une  assez  vaste  liberté,  nous 
retient  toujours  d'une  main  forte  dans  notre 
humaine  condition.  Mais,  messieurs,  ne  nous 
étonnons  pas  que  l'humanité  ait  des  lois  fixes  ; 
aussi  bien  la  Divinité  en  a  elle-même  ;  et  s'il  est 
impossible  à  l'homme  de  s'élever  à  des  actions 
surhumaines ,  il  n'est  pas  moins  impossible  à 
ll^Diviuité  de  se  dégrader  par  le  mensonge. 
Dieu  ne  peut  pas  plus  sanctionner  l'imposture 
par  sa  puissance,  que  l'homme  ne  peut,  sans 
cette  puissance  supérieure,  sortir  de  sa  nature. 
Eh  !  messieurs  ,  c'est  avec  ce  double  principe 
de  la  véracité  divine  et  de  la  faibiosse  hu- 
maine,  que  je  vous  propose  d'examiner  les 
miracles  de  Jésus-Christ.  Que  Jésus-Christ  ait 
fait  des  actions  véritablement  surhumaines, 
qu'il  se  soit  véritablement  élevé  au-dessus  des 
lois  bien  connues  de  la  nature ,  c'est  une  chose 
qui  ne  peut  paraître  douteuse  et  qu'il  est  inu- 
tile d'examiner  ici.  Je  n'ai  pas  besoin  non 
plus  de  m'arrêter  à  rechercher  si  l'on  peut  attri- 
buer les  miracles  de  Jésus-Christ  à  quelque 
mvstérieuse  influence;  nous  devons  être  ici 
dominés  par  des  considérations  plus  hautes. 
Dans  toutes  les  histoires  du  monde  un  seul 
homme  s'est  trouvé  qui  ait  cru  pouvoir,  sans 


598 

orgueil,  s'égaler  au  Maître  de  l'univers  et  s'ap- 
proprier  la   divinité  sans  usurpation.   Non- 
seulement  il  l'a  dit,  et  il  n'a  pas  été  foudroyé 
comme  le  plus  sacrilège  des  blasphémateurs , 
mais    il  a  entrepris  de  le   prouver   par    ses 
œuvres;  et  la  nature,  oubliant  les  lois  de  son 
créateur,  s'est  souinise  à  ce  maître  nouveau. 
Car,  remarquez  le  bien  ,  au  milieu  de  tous  les 
prodiges   vrais  ou  faux  qu'on  pourrait  nous 
citer  et  que  nous  n'examinons  pas,  le  carac- 
tère particulier,  distinct,  des  miracles  de  Jésus- 
Christ,  est  si  éclatant,  qu'il  faut  ou  nier  qu'il 
y  ait  un  Dieu  au  ciel ,   ou  recounaîti'e  pour 
Dieu  Jésus-Clirist  sur  la  terre.   Mais  quel  est 
donc  ce  caractère?  Jésus-Christ  seul,  pour  faire 
des  miracles,  n'a  invoqué  aucun  nom  étranger; 
qui  plus  est,  il  n'a  fait  ses  miracles  que  pour 
j)iouver  à  tous  qu'il  n'avait  pas  besoin  d'une 
autre  puissance  que  de  la  sienne,  c'est-à-dire 
qu'il  était  Dieu.  L'entendez-vous  ,  messieurs  ? 
tour  à  tour  il  se  donne  pour  le  fils  de  Dieu, 
et  il  appuie  cette  assertion  par  ses  paroles  ;  il 
invoque  le  témoignage  de  ses  œuvres.  Il  re- 
proche aux  juifs  de  ne  pas  croire  en  lui,  s'ils 
ne  voient  des  prodiges  ,  et  il  leur  en  montre 
de  nouveaux  pour  forcer  leur  croyance.  Quel 
est  donc  cet  homme  qui  ne  parle  de  Dieu  que 
comme  de  son  égal ,  qui  se  permet  de  faire  ce 
que  Dieu  peut  seul  faire ,  qui  dit  que  Dieu 
ne  peut  rien  faire  sans  lui,  qu'il  ne  fait  d'œuvre 
que  celles  que  Dieu  avoue ,   qui  se  présente 
toujours  comme  le  mandataire  fidèle  du  Très- 
Haut?  Mais  suilout  voyez-le,  au  milieu  d'une 
nombreuse  assistance,  lorsqu'on  l' implore  pu]dr 
le  paralytique  étendu  à  ses  pieds.   Il  va  le 
guérir.  Mais  veut  -  il  seulement  exercer  uu 
acte  de  bienfaisance?  non,  il  ledit  lui-même, 
il  a  de  plus  hautes  pensées.  Il  veut  prouver 
ici  qu'il  a  un  pouvoir  qui  n'appartient  qu'à 
Dieu,  le  pouvoir  de  pardonner  en  Dieu,  de 
remettre  les  péchés.  Eh  !  messieurs ,  quand  il 
a  rendu  la  vue  àl'aveugle-né,  quelle  reconnais- 
sance eu  exige-t-ii?  11  faut  que  celui  qu'il  a 
guéri  croie  Cn  lui  comme  au  fils  de  Dieu,  et  c'est 
en  cette  qualité  qu'il    ,  <  :it  les  adorations  de 
cet  homme  prostern.;.  Eufin,  remarquez-le  sur 
le  tombeau  de  Lazare.  Au  moment  où  il  va 
rendre  la  vie  à  ce  mort  de  quatre  jours,  on  le 
voit  lever  les  yeux  au  ciel  et  prier  ;  mais  ce 
n'est    pas  avec  la  piété  qui    demande,     d'un 
inhomme  qui  a' besoin,  et  qui  craint  de  n'être 
pas  exaucé,  a  Mon  père,  dit-il ,  je  vous  rends 
glaces  de  ce  que  vous  m'avea  écouté;  mais  je 


LA   DOMINICALE. 


sais  que  Vous  m'écoutez  toujours;  et  j'ai  dit  ces 
choses  pour  ceux  qui  sont  autour  de  moi.  » 
L'entendez-vous?  sa  prière  commence  par  une 
action  de  grâces  :  il  remercie  avant  d'avoir 
prié.  A  la  forme  extraordinaire,  à  l'assurance, 
à  la  solennité  d'une  telle  prièi'e ,  qui  ne  voit 
qu'elle  est  bien  moins  destinée  à  se  rendre  la 
Divinité  propice,  qu'à  révéler  sa  propre  divi- 
nité à  la  foule  qui  l'entoure.  Ainsi ,  vous  le 
voyez ,  il  ne  se  propose  d'autre  fin  dans  ses 
miracles,  ou  n'en  tire  d'autre  conclusion,  sinon 
qu'il  est  Dieu.  S'il  parle  de  ses  œuvres  ,  c'est 
pour  les  présenter  comme  celles  d'un  Dieu; 
s'il  s'adresse  à  Dieu,  c'est  pour  faire  une  pro- 
testation de  sa  divinité.  Ses  intentions  sont 
claires;  les  Juifs  les  comprennent,  et,  révoltés 
de  cette  prétention  qu'ils  disent  sacrilège,  ils 
veulent  lapider  celui  qu'ils  cx'oisnt  un  auda- 
cieux blasphémateur.  Mais  pendant  que  les 
hommes  s'indignent ,  la  divinité  de  Jésus- 
Christ  apparaît  encore  plus  clairement.  A  sa 
jiarole,  les  aveugles  voient,  les  sourds  enten- 
dent, les  lépreux  sont  purifiés. 

Le  Seigneur  aurait-il  donc  cessé  d'être  ja- 
loux de  sa  gloire  ,  et  serait-il  devenu  l'ennemi 
de  la  vérité?  Ce  n'est  pas  ce  qu'atteste  l'exem- 
ple de  l'impie  Antiochus:  il  a  à  peine  levé  sou 
bras  contre  le  temple  de  Jérusalem  ,  qu'il  est 
déchiré  ;  etDieu  souffrirait  qu'un  homme,  non- 
seulement  attentât  à  un  de  ses  temples,  mais 
qu'il  osât  prendre  sa  majesté  avec  une  puis- 
sance toute  divine!  Ce  n'est  pas  ce  qu'atteste 
l'exemple  d'Hérode.  Il  ne  repousse  pas  assez 
promptement  des  adulations  impies;  il  se  livre 
un  instant  au  délire  d'un  oi'gueil  insensé,  et 
il  est  frappé  de  la  main  de  Dieu,  qui  le  fait 
expirer  dans  l'ignominie.  El  Dieu  souffrirait 
qu'un  homme  non-seulement  ne  repoussât  pas 
les  honneurs  divins,  mais  les  exigeât!  Ce  n'est 
pas  ce  qu'atteste  l'exemple  de  tout  l'univers.  Le 
Seigneur  qui  a  renversé  de  ses  mains  puissantes 
les  idoles  muettes  et  non  coupables  des  impiétés 
humaines ,  souffrirait  que  sous  ses  yeux  un 
homme  s'imposât  en  adoration,  non  pas  à 
quelques  hommes  ,  à  quelques  peuples ,  mais 
à  tout  l'univers  !  O  mou  Dieu!  nous  savons  que 
vous  proscrivez  le  mensonge,  et  que  si  vous  le 
permettez  quelquefois,  vous  ne  pouvez  l'au- 
toriser de  votre  propre  puissance.  Et  s'il  en 
était  autrement ,  quelle  ressource  resterait-il 
aux  faibles  mortels  pour  reconnaître  la  vérité? 
Non,  j'ose  le  dire,  jamais  votre  véracité  n'a 
été  aussi  fortemeut  engagée.  Si>  dans  cette  oc- 


LA   DOMINICALE. 


399 


casionnous  étions  trompés,  nous  serions  trom- 
pés par  vous,  et  vous  seriez  vous-même  l'en- 
nemi de  votre  divinité.  Mais,  messieurs  ,  où 
m'emporte  la  crainte  de  l'erreur  dans  une 
chose  aussi  manifeste  I  La  divinité  ne  s'expii- 
cjue-t-elle  pas  assez  hautement  par  des  faits  si 
miraculeux?  Et  que  sont  les  miracles  de  Jésus- 
Christ  ,  sinon  les  actions  et  les  paroles  de  Dieu? 
Quand  sur  le  Thabor  nous  aurions  entendu  la 
majestueuse  voix  de  l'Eternel,  qui  appelait 
Jésus-Christ  son  fils,  et  le  montrait  aux 
hommes  comme  un  maître ,  serions-nous  plus 
assurés,  plus  convaincus,  plus  pénétrés  de  ce 
témoignage  divin,  que  quand  nous  entendons 
les  mille  voix  qui  i-acoutent  ses  bienfaits,  la 
nature  qui  i^econnaît  son  dominateur,  la  Di- 
vinité elle-même  qui  lui  abandonne  sa  puis- 
sance, et  qui  l'avoue  à  la  face  du  genre  humain? 
\ous  avez  entendu,  messieurs,  ce  vaste  concert 
delà  teri'e  et  du  ciel,  célébi-ant  J.-C.  comme  le 
dominateur  du  monde;  vous  l'avez  vu  s' éle- 
vant, par  sa  propre  force  et  son  éclat,  par  ses  ac- 
tions, racontées  par  la  voix  imposante  de  l'his- 
toire et  des  siècles ,  au-dessus  des  hommes  les 
plus  illustres,  se  servant  d'une  nature  obéis- 
sante pour  proclamer  sa  divinité.  Il  a  voulu, 
en  se  faisant  homme  ,  reconquérir  ces  hommes 
qui  lui  appartenaient  par  leur  condition  et 
par  sa  propre  nature.  Il  les  a  reconquis  avec 
éclat  j  et  maintenant  les  titres  de  sa  domination 
brillent  de  toutes  parts;  ils  sont  inscrits  en  ca- 
l'actères  aussi  resplendissans  qu'ineffaçables, 
non-seulement  dans  les  cieux,  mais  encore 
dans  l'admiration  et  la  reconnaissance  du  genre 
humain.  Mais,  messieurs,  ce  roi  si  puissant 
veut  surtout  des  sujets  volontaires.  Et  qui 
"pouiTait  méconnaître  une  puissance  si  bien  at- 
testée ?  Qui  ne  se  soumettrait  volontiers  à  une 
autorité  si  légitime?  Qui  ne  respecterait  des 
lois  si  bien  faites,  si  hautement  promulguées? 
Oui,  ô  roi  et  dominateur  du  monde!  il  faut 
que  tout  genou  fléchisse  à  votre  nom  dans  le 
ciel ,  sur  la  terre  et  dans  les  enfers  ,  oui ,  vous 
êtes  digne  de  recevoir  la  puissance,  l'empire 
et  la  domination  universelle.  Puissions-nous  , 
pour  notre  gloire  et  notre  bonheur,  vous 
obéir,  vous  i*econnaîtrè ,  vous  servir,  vous 
faire  régner ,  par  votre  doctrine,  sur  les  pen- 
sées de  notre  esprit ,  par  votre  morale  sur  les 
affections  de  notre  cœur  et  les  actions  de  notre 
vie,  et,  après  vous  avoir  adoré  ici  bas  comme 
dominateur  du  monde ,  entrer  dans  une  meil- 
•  eure  vie  en  héritage  de  ce  royaume  céleste 
dont  la  morale  est  immortelle  ! 


NOS  CONTRADICTEURS. 

En  géne'ral,  toute  idée  a  sa  critique, 
c'est-à-dire,  son  contrôle  et  son  jugement, 
du  point  de  vue  d'une  autre  idée  •,  ce  qui 
ne  fait  rien  préjuger  d'ailleurs  ni  pour  ni 
contre  elle.  Si  l'idée  est  neuve,  ou,  en 
d'autres  termes,  si  elle  présente  quelque 
chose  d'inusité  dansle  fond  ou  dansla  forme, 
outre  la  critique  et  l'appréciation  aux- 
quelles elle  est  nécessairement  sujette  et  sou- 
mise ,  elle  rencontre  encore  le  préjugé, 
c'est-à-dire  la  manière  déjà  reçue  de  penser 
et  de  juger. 

ZaZ>omîV«/ea/é?  s'est  placée,  ense  fondant, 
dansccsdeuxdernièresconditions:  d'abord, 
d'avoir  une  idée  à  elle ,  et  par  conséquent 
d'être  sujette  à  tous  les  jugemens  compé- 
tens;  ensuite,  d'avoir  une  idée  neuve,  et 
par  conséquentde  courir  les  chances  de  ren- 
contrer des  préjugés  dans  sa  route  j  c'est- 
à-dire,  d'aller  se  heurter  à  des  hommes 
auxquels  cette  idée  n'était  pas  encore  venue, 
et  qui  l'accueilleraient  comme  toute  chose 
imprévue,  avec  réserve,  crainte,  et  défa- 
veur. 

Nous  n'avons  donc ,  et  nous  n'avons  pu 
avoir  ni  étonnement,  ni  regret  de  susciter 
autour  de  nous  quelque  peu  d'opposition; 
c'est  un  accident  qui  n'a  pas  surpris  nos 
calculs,  et  qui  confirme  l'opinion  fonda- 
mentale que  nous  avons  émise,  à  savoir 
qu'il  y  a  une  tactique  neuve  à  employer 
contre  les  ennemis  du  Christianisme  ,  et 
que  cette  sainte  doctrine  est  riche  de  tré- 
sors, ignorés  de  ceux-là  même  qui  se  sont 
faits  ses  gardiens,  ses  disciples,  ses  inter- 
prètes. 

Oui ,  nous  l'avouons ,  c'est  chez  nous  une 
conviction  raisonnée  et  profonde ,  que  le 
Christianisme  peut  encore  donner,  et  don- 
nera lieiu  jusqu'à  la  fin  des  siècles,  à  de  ou- 
veaux  développemens  ;  qu'il  est  poscble 
d'y  trouver  des  inspirations  vierges,  et  des 
lois  non  encore  soupçonnées  et  essayées. 
L'Église  a  tiré  des  principes  de  l'Evangile 
toute  son  adniiralj'.e  co^istitution  et  sa  dis- 
cipline, les  conciles  en  ont  tiré  ce  code 


400 


LA    D0JM1N1CA.LE. 


législatif  qui  a  {i;ouvernc  l'Europe  J)enclant 
douze  siècles  -,  les  arts  s'y  sont  nourris,  et  les 
sciences  s'y  sont  formées;  avec  la  donnée 
psychologique  du  Christianisme  ,  matière 
et  esprit ,  Descartes  a  jeté  les  fondemens 
de  la  philosophie  moderne-,  avec  ses  don- 
nées esthétiques ,  les  peintres  en  ont  fait 
sortir  et  les  types  byzantins  des  vierges  et 
des  anges  ,  et  les  prodigieuses  pages  de 
Eaphaël  et  de  Michel- Ange;  et  les  archi- 
tectes du  moyen-âge ,  qui  étaient  tout  à 
la  fois  diacres  et  artistes,  y  ont  pris  les 
plans  de  ces  milliers  de  cathédrales  que 
la  foi  avait  élevées ,  et  que  l'indifférence 
laisse  tomber  pierre  à  pierre.  Le  Christia- 
nisme ,  principe  le  plus  fécond  que  Dieu 
ait  jamais  semé  dans  les  champs  de  la  terre, 
a  donc  fourni  à  tous  les  besoins  d'ici-bas. 
Avec  ces  quatre  petits  traités  qu'on  appelle 
Evangiles,  avec  ce  récit  simple  et  sublime 
de  la  vie  des  apôtres,  après  l'holocauste  du 
Golgotha;  avec  ces  quelques  lettres  écrites 
par  les  pauvres  pêcheurs  d'hommes  aux 
églises  naissantes  de  l'Italie  et  de  l'Asie- 
IVIineure,  l'Eglise  a  composé  d'innombrables 
volumes;  les  docteurs,  développé  une  ma- 
gnifique jurisprudence  j  les  peintres, couvert 
de  chefs-d'œuvre  des  toiles  immenses  ;  les 
architectes  ,  élevé  des  cathédrales,  toutes 
parfumées  d'une  divine  poésie.  Pourquoi 
cette  source  abondante  serait-elle  tarie  , 
précisément  lorsque  les  peuples  ,  lassés  de 
leurs  propres  folies,  ont  soif  de  la  justice 
et  des  lumières  de  Dieu? 

Quand  les  peuples  ont  eu  besoin  de 
changer  les  bases  delà  famille  antique  ,  le 
Christianisme  a  pourvu  à  ce  besoin;  il  a 
mis  la  main  aux  lois  civiles,  a  augmenté 
les  droits  des  enfans  et  des  mères,  et  a 
diminué  celui  des  pères  ;  il  a  chassé  du 
gynécée  les  honteuses  concubines  ,  et  y  a 
placé  les  chastes  épouses  ;  il  a  donné  volon- 
tairement et  graduellement  à  l'esclave  la 
liberté  qu'il  cherchait  quelquefois  par  la 
révolte,  et  la  dignité  sociale  qu'il  ne  pou- 
vait acquérir  jamais.  Quand  les  populations 
se  sont  amoncelées  dans  l'Occident  ;,  et  que 
J\industrie,  encore  à  naître,  ne  laissait  à  la 
d'autre  voie  ouverte  que  l'ajjricul- 


ture,  le  Christianisme  s'est  courbé  péni- 
blement sur  la  bêche  ;  il  a  extirpé  les  ronces 
et  les  bruyères,  et  a  couvert  de  moissons 
abondantes  des  terrains  sauvages  peuplés 
de  loups  et  de  voleurs.  Quand  l'esprit  eu- 
ropéen ,  un  peu  revenu  des  secousses  de 
l'invasion,  et  commençant  à  se  replier  sur 
lui-même,  a  cherché  un  aliment  pour  se 
fortifier  et  s'étendre  ,  le  Christianisme  s'est 
mis  en  quête  des  vieux  manuscrits;  il  les 
a  lus  ,  copiés  et  enluminés  avec  de  mer- 
veilleuses peintures,  que  l'art  moderne  est 
tout  glorieux  de  copier.  Enfin ,  selon  que 
les  hommes  ont  eu  besoin  de  mœurs  ou 
de  lois,  selon  qu'il  leur  a  fallu  une  famille, 
une  agriculture,  une  instruction  ,  le  Chris- 
tianisme s'est  toujours  présenté  avec  une 
divine  sollicitude;  il  leur  adonné  le  pain 
du  corps  et  le  pain  de  l'âme.  Est-ce  donc 
à  dire  qu'aujourd'hui  nous  soyons  si  riches 
et  Dieu  si  épuisé,  qu'il  ne  reste  plus  rien,  à 
nous,  que  nous  demandions,  à  lui ,  que  sa 
miséricorde  nous  transmette? 

Nous  lui  demandons  ce  qu'il  nous  fau- 
drait tant  aujourd'hui,  des  notioqs  pour 
guider  les  peuples  qui  s'ébranlent ,  et  des 
forces  pour  soutenir  les  rois  qui  chancc- 
lent.  En  cela ,  nous  faisons  ce  que  l'huma- 
nité nécessiteuse  n'a  jamais  cessé  de  faire  : 
nous  implorons  notre  pain  de  chaque  jour; 
et  notre  pain  d'aujourd'hui,  ce  sontles  prin- 
cipes sociaux,  au  nom  desquels  les  gouver- 
nemens  se  constituent.  Esclaves  du  moyen- 
âge  ,  nous  aurions  imploré  la  liberté  indi- 
viduelle ;  serfs  du  douzième  siècle  ,  le 
défrichement  des  bois  ;  écoliers  du  quator- 
zième, l'illustration  des  écoles.  Maintenant 
nous  sommes  mieux  qu'autrefois  libres , 
riches  et  savans;  nous  appelons  le  doigt  de 
Dieu  sur  la  plaie  humaine  qui  saigne  en- 
core ;  nous  demandons  à  sa  sainte  doc- 
trine des  principes  qui  sauvent  les  sociétés, 
comme  nos  aïeux  lui  en  demandèrent 
pour  sauver  les   individus. 

C'est  ici  que  notre  pensée  se  heurte, 
comme  nous  disions  ,  à  des  manières  de 
juger  déjà  répandues.  Comme  la  société  ne 
s'était  encore  jamais  vue  dans  un  péril 
semblable  ,  et  que  jamais  la   pensée  de 


LA    DOMINICALE. 


^Oi 


l'homme  ne  s'était  non  plus  égarée,  comme 
aujourd'hui,  en  de  stériles  et  de  déplo- 
rables théories,  il  n'y  avait  jamais  eu  lieu 
de  faire  voir  que  le  Christianisme  est  une 
chose  si  large ,  si  féconde,  si  divine,  qu'elle 
embrasse  toutes  les  évolutions  possibles  des 
nations,  et  que  l'Evangile  ,  qui  a  fait  la 
civilisation  du  passé ,  peut  faire  encore  la 
civilisation  de  l'avenir.  Si  nous  avions  ainsi 
présenté  notre  idée,  peut-être  n'eùt-elle  pas 
éveillé  de  contradicteurs;  mais  de  notre 
idée,  nous  sommes  passés  à  son  expression 
nette  et  explicite  j  le  mot  a  suivi  la  chose: 
nous  avons  parlé  de  gouvernemens  et  de 
politique  ;  et  nous  avons  entendu  des 
hommes  se  récrier  que ,  «  le  Christianisme 
n'est  pas  de  ce  monde»  et  que  si  les  Jérôme, 
les  Augustin  ,  les  Chrysostôme  eussent 
existé  de  nos  jours ,  ils  se  seraient  embar- 
rassés fort  peu  de  nos  constitutions. 

De  nos  constitutions,  c'est  fort  possible  : 
nous  les  trouvons  assez  misérables  pour 
n'avoir  pas  besoin  d'être  foudroyées  par 
eux  5  mais  des  idées  sur  lesquelles  ces  cons- 
titutions reposent,  mais  de  l'oubli  de  Dieu, 
mais  de  l'exaltation  de  la  raison  humaine, 
nous  croyons  que  c'est  autre  chose.  Nous 
croyons  que  saint  Jérôme  aurait  écrit  la 
plus  austère  de  ses  épîtres  contre  la  ridicule 
exagération  de  la  puissance  attribuée  au- 
jourd'hui à  l'intelligence,  privée  de  la  foi-, 
que  saint  Augustin  aurait  foudroyé  le  pan- 
théisme de  l'Allemagne,  qui  nous  déborde, 
et  sur  lequel  des  têtes  ardentes  veulent  as- 
seoir la  destinée  des  peuples  ,  comme  il 
foudroya  l'individualisme  de  Pelage,  dont 
Luther  a  tiré  la  réforme,  et  Rousseau,  la  ré- 
volution-, et  que  saint  Jean-Chrysostôme 
aurait  parlé  à  l'absolutisme  des  passions 
démocratiques,  comme  il  parla  à  l'abso- 
lutisme de  la  colère  de  Théodose. 

Et  pourquoi  donc,  s'il  vous  plaît,  le 
Christianisme  ne  serait-il  pas  de  ce  monde? 
Le  Christianisme  n'est-il  donc  pas  une  lu- 
mière apportée  aux  hommes?  et  les  hommes 
ne  sont-ils  pas  de  ce  monde?  L'humanité  , 
le  plus  bel  ouvrage  de  Dieu,  serait-elle 
chose  si  vile,  que  la  Providence  fiit  souillée 
par  son  contact?  Mais  nous  ne  trouvons 


pas  que  le  Christianisme  se  soit  jamais 
montré  si  étranger  à  ce  monde  :  il  baptise 
les  hommes  ,  il  les  instruit ,  il  les  marie ,  il 
les  console,  il  les  suit  au  tombeau-,  c'est- 
à-dire,  qu'il  se  mêle  à  toutes  les  pensées  et 
à  tous  les  actes  de  leur  vie.  Demandez  au 
pauvre  et  laborieux  curé  de  campagne  si 
la  religion  qu'il  enseigne  et  qu'il  pratique 
ne  se  mêle  pas  de  ce  monde  :  il  vous  dira 
qu'il  consume  sa  peine  et  sa  journée  à 
élever  chrétiennement  les  petits  enfans,  à 
encourager  leurs  pères  ,  et  à  consoler  leurs 
grands-pères ,  et  qu'il  n'est  pas  joie  ou 
chagrin ,  aisance  ou  misère ,  dont  il  ne 
cherche  à  être  la  cause  ou  le  confident.  Et 
si  la  religion  s'attache  ainsi  aux  petits  in- 
térêts ,  pourquoi  donc  dédaignerait-elle  les 
grands?  Si  elle  prend  soin  des  individus  , 
pourquoi  laisserait-elle  les  nations  dans 
leurs  ténèbres  et  leurs  folies? 

Mais  d'ailleurs  l'histoire  du  Christia- 
nisme est  pleine  d'exemples  qui  prouvent 
clairement  que  l'Église  s'est  associée  aux 
grandes  faces  de  la  civilisation,  comme  aux 
petites  améliorations  journalières.  Sous  la 
première  et  la  seconde  race  de  nos  rois , 
elle  avait  organisé  dans  presque  toutes  les 
cathédrales  des  écoles  gratuites,  où  les  en- 
fans  des  pauvresétaientinstruits^elledonna, 
la  première ,  l'exemple  du  gouvernement 
par  élection,  dans  les  règles  des  ordres  mo- 
nastiques ,  qui  sont  le  point  de  départ  des 
chartes  bourgeoises  du  douzième  siècle  , 
et  le  modèle  sublime  de  toutes  les  ridicules 
constitutions  essayées  depuis  quarante 
ans;  elle  établit,  même  avant  la  royauté  , 
les  dépôts  des  actes  authentiques;  elle  ins- 
titua l'usage  et  la  forme  des  passe-ports  ; 
elle  rédigea,  sur  la  propriété,  des  lois  admi- 
rables, qui  ont  régi  ses  possessions  pen- 
dant plus  de  quinze  cents  ans.  En  un  temps 
où  la  plus  affreuse  barbarie  présidait  aux 
lois  pénales  de  l'Europe,  l'Église  avait  déjà 
rédigé  un  code  que  n'a  pas  encore  dépassé, 
pas  même  atteint  la  douceur  des  lois  mo- 
dernes. Il  faut  lire  dans  le  BuUaire  la  liste 
des  formalités  qu'un  geôlier  devait  remplir 
avant  de  recevoir  un  prisonnier  ;  l'ordre 
de  donner  les  alimens  nécessaires  à   tout 


i02 


LA   DOMINICALE. 


prévenu,  des  le  moment  de  son  arresta-    ^    se  mêler  des  choses  civiles^  et  on  finira 


lion;  celui  de  lui  faire  subir  son  interro- 
gatoire dans  les  premiers  trois  jours-,  la  dé- 
fense de  jamais  emprisonner  des  femmes 
pour  dettes,  et  d'autres  dispositions  sans 
fin ,  qui  montrent  avec  la  même  évidence 
que  le  Christianisme  pourrait  donner  des 
lois  admirables,  comme  il  a  été  la  source 
d'une  morale  sublime. 

Ainsi,  en  tout  temps  ,  en  tout  lieu,  le 
Christianisme  est  venu  au  secours  des 
hommes,  et  il  les  a  aidés  selon  leurs  be- 
soins. Encore  une  fois,  nous  ne  voyons  pas 
pourquoi  il  faudrait  l'isoler  entièrement 
des  choses  humaines,  et  priver  la  société 
des  lumières  qui  viennent  de  lui.  La  doc- 
trine de  Dieu  n'est  pas  de  ce  monde  ,  en  ce 
sens  qu'elle  a  son  origine  et  sa  sanction  dans 
le  ciel  j  elle  ne  ressemble  pas  à  ces  religions 
matérielles  qui ,  ne  voyant  rien  au-delà 
dé  la  vie  présente,  placent  toutes  les  joies 
et  toutes  les  douleurs  de  l'homme  ici-bas  ; 
elle  proclame  qu'il  y  a  une  autre  justice 
que  les  tribunaux  terrestres ,  et  une  autre 
Providence  que  le  hasard.  Mais  Jésus- 
Christ  est  venu  nous  l'apporter ,  pour  que 
nous  en  fissions  notre  profit^  il  l'a  fait  an- 
noncer parmi  les  peuples  pour  que  les 
peuples  s'en  servissent,  et  il  n'envoj-a  pas 
des  langues  de  feu  aux  apôtres ,  pour  qu'ils 
restassent  muets  parmi  les  nations. 

Nous  savons  que  ,  depuis  environ  trois 
siècles,  on  s'est  mis  plus  que  jamais  à  ré- 
pandre dans  le  monde  que  le  Christianisme 
ne  doit  pas  se  mêler  des  choses  des  gou- 
vernemens;  mais  nous  savons  aussi  que 
ceux  qui  voulaient  donner  crédit  à  cette 
doctrineétaient  les  hommes  mêmes  desgou- 
vernemens,  qui  se  trouvaient  plus  à  l'aise 
vis-à-vis  de  leurs  petites  passions,  qu'en 
face  des  grandes  traditions  de  l'Église.  Ils 
commencèrent  à  la  propager  avec  le  souf- 
flet de  Boniface  VIU,  et  leurs  fils  la  ren- 
dirent plus  populaire  encore  en  dépouil- 
lant l'Église',  on  l'a  chassé  successivement, 
au  nom  de  celte  doctrine,  de  son  aulorité, 
de  ses  fonctions  el  de  son  patrimoine; 
après  l'avoir  empêché  de  se  mêler  des 
choses  politiques ,  on  l'a  empêché  aussi  de 


par  "l'empêcher  de  se  mêler  dés  choses  re- 
ligieuses. Les  usurpations  et  les  violences 
se  tiennent  toutes.  On  lui  a  pris  ses  biens, 
on  lui  prend  ses  Eglises  et  ses  évêchés ,  et 
on  veut  lui  prendre  ses  dogmes  :  on  délibère 
maintenant  aux  Chambres  si  l'on  ne  cas- 
sera pas  la  loi  chrétienne  sur  l'indissolubi- 
lité du  lien  conjugal. 

Catholiques,  ne  perdez  pas  courage-,  il 
y  a  dans  l'Evangile,  et  dans  sa  mise  en 
œuvrepar  l'Église,  de  quoi  répondre  à  toutes 
les  nécessités  sociales,  et  de  quoi  confondre 
toutes  les  théories  athées.  Le  Christianisme 
est  aussi  fécond  en  principes  conservateurs 
C]ue  l'esprit  humain  en  désordres.  Ne  crai- 
gnez pas  que  ce  soit  d'aujourd'hui  qu'il 
devienne  stérile  :  il  a  sauvé  l'Europe  dans 
des  circonstances  plus  terribles  encore  -,  il 
l'a  trouvée  sauvage ,  pauvre  ,  ignorante , 
envahie  ,  et  il  l'a  faite  ce  que  vous  voyez,, 
policée,  riche,  éclairée.  Les  bandes 
des  philosophes  actuels  ne  sont  pas  plus 
dangereuses  que  les  bandes  de  Genséric 
et  d'Attila  :  seulement,  comme,  ils  atta- 
quent la  société  d'une  autre  façon  ,  il  faut 
les  repousser  avec  des  armes  nouvelles. 
Ces  armes ,  nous  ne  sommes  pas  si  vains  de 
les  prendre  en  nous  ;  c'est  le  Christianisme 
qui  nous  les  donne ,  et  quoi  que  puissent 
dire  nos  contradicteurs,  nous  ne  cesserons 
pas  de  protester  au  nom  des  principes  chré- 
tiens, contre  les  gâcheurs  de  constitutions 
et  de  lois  politiques.  Ce  n'est  pas  que  nous 
dédaignions  le  conseil;  nous  nous  réservons 
seulement  d'en  être  les  juges. 


INFLUENCE 

DU    CHRISTIANISME    SUR    LA   LITTERATURE 
DU    DIX-NEUVIÈME    SIÈCLE. 

On  s'est  étonné  de  la  gravité  qu'a  revê- 
tue le  caractère  français,  depuis  le  com- 
mencement de  ce  siècle.  L'on  a  demandé 
ce  qu'était  devenue  cette  gaîté  proverbiale 
et  cette  légèreté  si  vantée, de. nptre  esprit 
national.  C'est  en  efiet  l'un  des  traits  les 


LA   DOMINICALE. 


ÂOo 


plus  frappans  de  l'époque,  que  cette  phy- 
sionomie méditative  de  notre  sociélé. 
A  voir  cette  jeunesse  rêveuse,  dont  le 
front  et  les  yeux  révèlent  tant  d'inquié- 
tudes et  de  pensées,  on  ne  sait  si  c'est  un 
peuple  de  philosophes  qui  se  lève,  ou  uneso- 
ciété  découragée  qui  s'en  va.  Nouscrûyons, 
nousj  qu'il  y  a  dans  le  cœur  de  la  géné- 
ration présente  un  douloureux  souve- 
nir du  passé  et  une  profonde  espérance 
d'avenir  -,  et  que  c'est  de  l'alliance  de  ces 
deux  sentimens  que  lui  vient  son  maintien 
triste  et  sévère. 

En  effet,  la  philosophie  matérialiste  du 
dix-huitième  siècle  avait  désolé  le  cœur 
humain  par  son  aridité.  Quand  une  jeu- 
nesse ardente  se  leva  pour  en  recueillir  les 
fruits ,  elle  ne  trouva  sous  ses  mains  que 
cendre  et  poussière,  néant  et  vanité.  Tout 
système  qui  tend  à  isoler  l'individu  de  la 
société  est  un  système  absurde ,  parce  qu'il 
est  contraire  au  développement  de  l'huma- 
nité. Le  matérialisme  est  un  système  d'é- 
goïsme,  d'autant  plus  stupide  qu'il  est  plus 
absolu.  Aucune  société  ne  s'élèvera  jamais 
sur  un  principe  négatif-,  et ,  par  son  alliance 
même,  le  matérialisme  est  de  cette  nature. 
Il  agit  au  détriment  des  intérêts  de  tous, 
pour  le  bénéfice  de  l'égoïsme  privé.  Toute 
doctrine  qui  fait  graviter  les  actions  hu- 
maines vers  le  MOI,  comme  vers  leur  centre, 
est  une  doctrine  sans  poésie  et  sans  fécon- 
dité, parce  qu'elle  est  sans  dévoùment  et 
sans  amour.  Le  dix-huitième  siècle  ne  de- 
vait produire  ni  poésie  ni  philosophie  vé- 
ritables. Nous  l'avons  dit ,  la  Poésie  est 
fille  de  l'Amour  j  ei  la  philosophie ,  comme 
le  Christianisme  comprend  ce  mot,  c'est- 
à-dire,  la  philosophie  active,  bienfaisante, 
progressive,  ne  peut  venir  que  du  dévoù- 
ment. Nous  avons  la  conviction  intime 
qu'il  n'y  a  pas  de  littérature  sociale  possi- 
ble sans  le  spiritualisme  j  nous  croyons  que 
l'art  n'est  durable  qu'autant  qu'il  est  do- 
miné par  une  pensée  féconde  -,  qu'aucune 
pensée  féconde  n'existe  sans  amour  et  sans 
dévoùment ,  et  que  ces  deux  sentimens 
viennent  et  ne  peuvent  venir  que  de  Dieu 
seul. 


C'est  donc  parce  qu'elle  était  matéria- 
liste, que  la  presque  totalité  de  la  littéra- 
ture du  dix-huitième  siècle  a  été  si  stérile , 
si  froidement  compassée, si  mesquine,  etsi 
peu  sociale.  Avec  une  telle  opinion ,  il  nous 
serait  difficile  d'expliquer  son  influence, 
si  l'expérience  historique  ne  nous  avait  pas 
appris  qu'il  y  a  de  ces  vérités  qui  ont  be- 
soin d'une  forte  opposition,  pour  être  mises 
en  relief.  Parmi  ce  tumulte  de  doctrines 
subversives,  quelques  voix  s'élevèrent  pour- 
tant grandes  et  fortes,  qui  proclamèrent  le 
spiritualisme  avec  une  puissance  de  pa- 
roles inouïes  j  mais  elles  ne  suffirent  pas  à 
décider  encore  la  réaction  littéraire  et  phi- 
losophique ,  et  le  7natérialisme  suivit  la 
voie  de  succès. 

Puis  un  jour  l'homme,  en  jetant  les  yeux 
au  ciel  et  autour  de  lui ,  trouva  le  monde 
désert  et  le  ciel  vide.  Son  cœur  se  replia 
amèrement  sur  lui-même^  il  songea  aux 
biens  qu'il  avaitperdus,etsesyeuxse mouil- 
lèrent de  larmes.  Toutes  les  tristesses  de  la 
pensée  enveloppèrent  son  âme,  et  il  se  de- 
manda s'il  était  bien  vrai  que  tout  fût  ren- 
versé dans  ses  croyances  premières ,  et  si 
réquerre  inatérialiste  avait  rasé  le  passé 
religieux  si  près  de  terre,  qu'il  n'en  restât 
plus  aucune  masure. —  C'était  le  doute, — • 
le  doute  qui  commençait  la  réaction  de  la 
philosophie  chrétienne  sur  la  philosophie 
matérialiste.  Nous  la  verrons  se  poursuivre 
par  le  raisonnement  et  le  sentiment,  — 
l'intelligence  et  le  cœur,  —  la  science  et  les 
arts.  — 

Lord  Byron,  qu'il  faut  nommer  dans 
toutes  les  littératures,  parce  qu'il  a  expri- 
mél  époque  avant  d'exprimer  l'Angleterre, 
est  la  traduction  le  plus  ardente  et  la  plus 
passionnée  du  doute,  cette  première  phase 
de  la  réaction.  C'est  déjà  une  chose  bien 
remarquable  que  la  lutte  de  ce  génie  in- 
quiet avec  les  doctrines  d'incrédulité  qui  le 
tourmentent,  et  le  cri  de  sa  conscience  qui 
le  rappelle  à  Dieu.  Bien  des  gens  se  sont 
dit,  en  lisant  ces  pages  brûlantes  et  pleines 
d'enthousiasme,  dedécoura(;,ement,  et  de 
désespoir,  qu'il  valait  mieux  croire  que 
douter,  fût-ce  simplement  pour  le  bonheur 


I^OI 


LA    DOMINICALE. 


de  croire.  — Bien  d'autres,  endormis  dans 
les  plaisirs  et  dans  l'impiété,  se  sont  réveil- 
lés pleins  d'une  douleur  amère,  et  se  sont 
écriés,,  comme  le  prophète:  «  Seigneur! 
voyez  mon  affliction! — Byron  chanta  sous 
l'inspiration  du  Christianisme  et  de  l'in- 
crédulité. Ses  poèmes  sont  pleins  d'enthou- 


siasme   et    de   découragement. 


Mais 


avant  lui ,  une  voix  ,  mélodieuse  comme 
la  sienne,  dominant  tout  à  coup  les  mu- 
gissemens  de  la  tourmente  européenne 
et  le  cri  des  passions  encore  houillon- 
nantes,  avait  su  rendre  l'univers  attentif  à 
ses  chants.  Des  forets  du  Nouveau-Monde, 
après  avoir  vécu  parmi  les  sauvages  et  dans 
les  solitudes ,  un  exilé  nous  revint  le  cœur 
plein  de  mélancolie  et  de  foi ,  de  douce 
tristesse,  et  de  pieuses  espérances.  Il  ap- 
pela toutes  les  consolations  du  Christia- 
nisme à  guérir  ses  souffrances,  toutes  ses 
harmonies  à  bercer  son  âme ,  et  toutes  ses 
croyances  à  nourrir  les  facultés  de  son  in- 
telligence. Le  monde  façonné  aux  accens 
froids  et  sans  vie  de  la  littérature  hétéro- 
gène du  dernier  siècle  ,  fut  merveilleuse- 
ment surpris  des  ineffables  mélodies  de  ce 
nouveau  poète,  et  se  demanda  ce  qu'avait 
donc  cet  homme  dans  la  voix,  quand  on 
sentait  venir  des  larmes  à  sa  paupière,  en 
écoutant  ses  paroles.  —  C'était  le  senti- 
ment chrétien  qui  débordait  de  cette  âme 
passionnée  et  souffrante.  Aucun  écrivain 
n'a  puisé  plus  d'inspirations  dans  le  Chris- 
tianisme que  Châteaubriant,  et  aucun  n'a 
eu  autant  d'influence  sur  la  littérature  con- 
temporaine. 

JVous  avons  dit  que  la  réaction  sur  le 
matérialisme  se  poursuivrait  par  le  senti- 
ment et  le  raisonnement,  par  le  cœur  et 
l'intellijjence,  la  science  et  l-^s  arts. —  Pen- 
dant que  l'auteur  des  Martyrs  et  du  Génie 
passionnait  une  jeunesse  ardente  pour  la 
poésie  chrétienne,  des  intelligences  plus 
austères  relevaient  au-dessus  de  toutes  les 
idoles  de  la  chair  et  do  la  pensée ,  les  hautes 
conceptions  philosophiques  du  Christia- 
nisme. Nous  ne  citerons  ici  qu'un  seul 
homme ,  parce  qu'il  nous  a  semblé  résumer 
Je  plus  complètement  toute  la  puissance 


synthétique  du  Christianisme  ,  et  par  la 
profondeur  de  sa  pensée ,  et  par  la  trans- 
parence desesidées.M.  DeLaMennais,  avec 
sa  dialectique  ardente,  puissamment  rai- 
sonnée,  avec  sa  parole  grande  et  majes- 
tueuse, grave  et  limpide,  sonore  et  sublime, 
quelquefois  mélancolique  et  triste,  avec 
sa  pensée  vaste  et  profonde,  lumineuse, 
quand  elle  descend  dans  le  passé ,  et  pres- 
que prophétique  quand  elle  parle  d'avenir, 
M.  De  La  IMennarts  fut,  parmi  les  penseurs  , 
ce  qu'a  été  M.  Châteaubriant  parmi  les 
écrivains  d'imagination. 

Si  nous  entrons  dans  la  poésie ,  deux 
noms  s'offrent  à  nos  yeux  dès  l'abord  : 
M.  De  Lamartine  et  M.  Hugo.  M.  De  Lamar- 
tine est  si  populaire  en  France,  qu'il  semble 
inutile  d'en  parler.  Ses  admirables  poésies 
ont  tant  de  fois  fait  battre  nos  cœurs  d'a- 
mour et  d'espérance  ,  au  milieu  de  nos 
plus  amers  désenchanfemens -,  elles  se  sont 
levées  sur  nous  si  rayonnantes  de  jeunesse 
et  d'immortalité,  si  belles  d'inspirations 
religieuses  et  si  abondantes  de  consolations; 
elles  ont  réveillé  dans  nos  cœurs  tant  de 
précieuses  étincelles  que  nous  aviocs  crues 
éteintes,  que  nous  nous  demandons  quelque 
fois  s'il  y  a  jamais  eu  de  poète  en  France 
avant  lui,  de  poésie  avant  celle  qu'il  nous 
a  révélée. 

M.  Hugo,  considéré  sous  une  de  ses 
faces,  est  peut-être  jusqu'ici  l'expres- 
sion la  plus  poétique  de  l'art  catholi- 
que •,  sa  poésie  est  comme  le  genre 
d'architecture  qu'il  affectionne^  quelque 
chose  de  bizarre  et  d'original,  mais  auda- 
cieusement  conçu  et  vigoureusement  exé- 
cuté. Vous  retrouvez  dans  ses  poèmes  ces 
mignardises  de  détails ,  ces  ciselures  pres- 
que imperceptibles,  ces  fuseaux  si  déliés, 
ces  dentelures  si  finement  taillées,  et  çà  et 
laces  monstres  dont  la  forme  est  quelquefois 
ridicule  de  près,  mais  qui  sont  toujours  à 
leur  place  dans  l'harmonie  générale  de 
l'édifice-,  puis,  si  vous  entrez  dans  l'ima- 
gination du  poète  par  quelque  ode  majes- 
tueuse et  subfime,  c'est  la  nef  haute  et 
profonde ,  dont  l'aspect  vous  étonne  et  vous 
cocfond.  Vous  suivez  avec   entraînement 


LA    DOMINICALE  i 


m 


les  intonations  éclatantes  et  enthousiastes 
de  l'orgue  et  du  chœur.  La  poésie  de 
M.  Hugo  essaie  de  traduire  pour  nous  la 
pensée  que  nos  aïeux  exprimaient  au 
moyen-âge  par  leurs  miraculeuses  cathé- 
drales. 

JYons  pourrions  citer  indéfiniment;  mais 
nous  nous  arrêtons  à  cette  élite  de  poètes 
et  d'écrivains,  autour  de  qui  gravite  toute 
notre  littérature.  Si  nous  descendons  d'un 
pas,  nous  retrouvons  déjà  l'écho  des  noms 
que  nous  venons  de  citer  :  quelquefois  c'est 
encore  du  scepticisme  byronien ,  ou  même 
une  réminiscence  du  siècle  dernier  j  mais 
plus  souvent  c'est  la  pensée  religieuse,  que 
nous  avons  trouvée  dans  nos  grands  maîtres. 
Celte  concordance  et  cette  tendance  de  la 
littérature  vers  le  Christianisme,  est  très- 
importante  à  constater.  Selon  nous ,  l'E- 
vangile est  une  œuvre  de  progrès  indéfini , 
dont  chaque  siècle  explique  un  verset.  Le 
monde  mettra  tous  ses  siècles  à  le  lire  et  à 
le  développer,  qu'il  aura  encore  en  germe 
plus  de  perfectibilité  que  n'en  pourront  in- 
venter les  intelligences  futures  de  la  fin  des 
temps ,  mûries  par  l'expérience  du  genre 
humain.  Toutes  les  littératures  pourront 
venir  puiser  dans  ce  livre  leur  principe  de 
vie  ,  sans  jamais  se  copier;  car  elles  ne  se- 
ront toute^  et  successivement  qu'un  com- 
mentaire ,  une  longue  analyse  de  chacune 
de  ses  phrases.  Nous  croyons  à  un  bel 
avenir;  car  cet  avenir  sera  fondé  sur  les 
larges  principes  de  liberté  et  d'amour,  qu'a 
proclamés  le  Christ  !  (i) 


(I)  On  nous  a  adressé  cet  article  que  nous  avons 
cru  devoir  reproduire ,  quoique  le  fond  se  rap- 
proche d'une  question  déjà  traitée  dans  la  Domi- 
nicale du  2  mars:  bien  entendu  que  nous  ne  pre- 
nons pas  surnous  la  responsal)ililé  de  tous  les  ju- 
gemens  qui  y  sont  exprimés.  Au  reste  ,  la  grande 
question  de  la  littérature  sera  examinée  sons  peu, 
par  nous,  dans  toutes  ses  ramifications;  plusieurs 
de  nos  collaborateurs  réunis  préparent  un  grand 
travail  sur  cette  matière.        {Note  du  Rédacteur.) 


FONDATION 

d'une  UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE  EN  BELGIQUE. 

Lorsque,  il  y  a  de  cela  dix-huit  siècles , 
ces  paroles  tombèrent  de  la  bouche  du 
Christ  :  y4llez  et  enseignez,  une  étonnante 
révolution  se  fit  dans  le  monde.  Borné  d'a- 
bord à  quelquespauvres  esclaves,  à  quelques 
faibles  femmes,  le  sublime  enseignement 
s'infiltra  bientôt  dans  toutes  les  classes  du 
corps  social  :  le  maître  comme  l'esclave , 
le  patricien  comme  le  plébéien ,  le  séna- 
teur comme  le  chevalier,  vinrent  lour  à 
tour  tomber  devant  la  morale  de  la  croix; 
puis,  quand  le  Christianisme  sorti  vain- 
queur de  tant  de  luttes  atroces,  où  personne 
ne  manqua  au  rendez-vous  de  l'amphi- 
théâtre et  des  chevalets,  rayonna  comme 
le  soleil  sur  toutes  les  faces  de  la  civilisa- 
tion qu'il  avait  créée  ,  dans  le  champ  vaste 
delà  science  et  des  arts,  il  se  dressa  encore 
et  s'écria  :  Cette  terre  est  à  moil  Et  elle  le 
fut  si  bien  en  réalité  ,  que  c'est  vraiment 
merveille  comment  l'histoire  de  l'art,  poé- 
sie ,  peinture  ,  sculture,  architecture,  n'est 
que  l'histoire  de  cette  religion,  sur  laquelle 
le  philosophe  secouait  son  manteau. 

Que  de  noms  augustes  dans  cette  Eglise 
naissante  I  que  de  gloire  I  que  d'enthou- 
siame!  que  d'éloquence!  que  de  viel  que 
de  mouvement  !  C'est  au  moment  où  tout 
croule  que  tout  se  relève;  dans  ce  vaste 
pêle-mêle,  le  génie  chrétien  seul  est  debout, 
et  veille  sur  les  ruines,  soldat  de  la  civili- 
sation. 

Dans  ces  siècles  ,  tout  passionnés  de 
théologie,  tout  brûlés  de  mysticisme  ar- 
dent, vous  avez  sous  vos  yeux  un  monde  si 
vrai ,  si  convaincu ,  que  dans  nos  sociétés 
hébétées  d'égoïsme,  on  est  convenu  d'appe- 
ler cela  fanatisme,  impuissant  qu'on  est  à  le 
comprendre. — Dans  laGrèce,c'est  Athènes, 
la  folle  et  rieuse  Athènes  ,  avec  sa  jeunesse 
bruyante  et  studieuse  ,  où  Grégoire  de  Na- 
zianze  et  Basile  heurtent,  en  suivant  le 
chemin  qui  conduit  à  l'Église,  le  frère  de 
l'un  des  Césars,  jeune  homme  au  regard 


^06 


LA   DOMINICALE. 


brillant,  à  la  face  dédaigneuse ,  se  drapant 
dans  le  manteau  philosophique  ,  et  qui 
s'appelle  Julien,  lecteur  chrétien,. quel'a- 
venir  connaîtra  sous  le  nom  cVafoslnt. 
Dans  l'Asie,  c'est  Anlioche,  la  ville  d'é- 
glises et  de  théâtres,  la  ville  de  bruit,  de 
l'êtes,  la  ville  étourdissante  de  chants  vo- 
luptueux, où  Libanius  donne  des  leçons  à 
Jean-Chrysostôme,  à  Chrysostôme,dontla 
bouche  d'or  laissera  tomber  sur  la  grande 
affliction  de  cette  même  Antioche  l'élégie 
la  plus  sublime  qu'ait  jamais  murmurée 
bouche  humaine.  Que  sais-je  1  C'est  Basile, 
Grégoire,  Ambroise  — une  foule  de  noms 
qui  remplacent  les  noms  antiques,  hommes 
prodigieux,  que  le  paganisme  eût  mis  au 
nombre  des  demi  -  dieux  ,  premiers  an- 
neaux pour  nous  de  cette  longue  chaîne , 
qui  rattache  le  présent  à  un  passé  de  dix- 
huit  siècles. 

Et  toujours  il  en  fut  ainsi  dans  l'Eglise 
du  Christ.  Qu'on  façonne  l'histoire  comme 
on  voudra,  elle  ne  manquera  jamais  de 
vous  jeter  un  nom  catholique  en  tête  de 
toute  œuvre  sociale  ou  artistique.  A  com- 
mencer de  la  croix  jusqu'au  temps  où  le 
lourd  niveau  philosophique  commença  à 
passer  sur  tout  pour  tout  abattre  plus  tard, 
encore  une  fois  l'histoire  du  progrèshumain, 
c'est  l'histoire  du  catholicisme,  l'histoire 
de  ceux  qui  l'enseignent,  l'histoire  de  son 
clergé. 

Dans  ce  siècle,  où  nous  avons  la  pré- 
tention de  la  bonne  foi,  comme  le  dernier 
avait  celle  du  persifflage,  pourquoi  se- 
rions-nous ingrats?  Où  eu  serions-nous  de 
la  science  des  temps  anciens ,  s'il  n'y  avait 
pas  eu  de  monastères?  Où  en  serions-nous 
de  l'éducation,  si,  dès  le  moyen-âge,  des 
chaires  ne  s'étai<!nt  élevées,  sous  l'inspira- 
tion de  la  foi ,  dans  les  universités  catho- 
liques? Tel  savant  aujourd'hui  qui  rit  du 
pauvre  moine,  doit  souvent  toute  sascience 
au  pauvre  moine  dont  il  a  compilé  les 
vieux  manuscrits,  et  rapiécé  les  légendes. 

Pour  notre  part ,  bien  souvent ,  en  fixant 
nos  regards  sur  notre  France  tant  sillonnée 
de  traces  brûlantes,  et  si  desséchée  d'é- 
goïsme ,  le  souvenir  des  temps  anciens  est 


venu  navrer  notre  âme,  et  jeter  bien  d'a- 
mers désenchantemens  dans  notre  cœur. 
Où  allons-nous,  en  effet,  avec  une  jeunesse 
ardente  qui  nous  pousse,  avide  de  savoir  , 
avide  de  croyance,  de  foi,  lorsque  rien, 
dans  les  chaires  autour  desquelles  elle  se 
presse,  ne  répond  à  ce  besoin,  lorsque  nous 
sommes  réduits  à  applaudir  ses  maîtres, 
quand  ils  veulent  bien  n'être  qu'indiffé- 
rens?  A  quelle  sympathie  se  rattache  au- 
jourd'hui ce  corps  pourri  qu'on  appelle 
université,  et  qui  a  parmi  nous  le  mono- 
pole de  l'éducation,  sous  un  pouvoir  qui 
prétendait  déclarer  la  guerre  à  tous  les  mo- 
nopoles, et  jeter  tous  les  privilèges  à  terre? 
Les  catholiques  de  France  n'auraient  pas 
dû  se  lasser  sitôt  de  demander  à  grands  cris 
la  liberté  de  l'enseignement;  car  c'est  là  la 
question  la  plus  vitale  de  l'avenir  :  lors- 
qu'on veut  édifier,  on  commence  par  élever 
des  fondemens. 

JNous  méditions  sur  celte  grande  misère 
de  notre  temps,  et  nous  nous  rappelions  les 
jours  de  l'ancienne  Europe ,  où  la  jeunesse 
était  nourrie  de  doctrines  si  saines  dans  ces 
universités  catholiques ,  où  tant  de  grands 
hommes  enseignaient ,  où  les  leçons  étaient 
si  graves,  si  élevées,  parce  que  la  foi  les 
dominait  toutes.  Et  pendant  que  nous  gé- 
missions du  présent ,  voilà  qu'une  voix 
grave  et  solennelle  partie  des  bords  du 
Rhin,  nous  rapportait  les  joies  du  passé, 
et  l'espérance  si  douce  de  l'avenir  :  l'épis- 
copat  belge  annonçait  la  formation  d'une 
université  catholique.  Que  tout  catholique 
tressaille  et  bénisse  le  ciel,  car  c'est  là  une 
grande,  une  grande  chose.  —  Salut  à  vous, 
évoques  de  la  Belgique  I  les  catholiques 
de  France  vous  félicitent  d'avoir  fait  le 
premier  pas  dans  la  route  de  l'émancipa- 
tion et  de  la  liberté.  Salut  à  vous!  Oh!  que 
ce  premier  cri  d'indépendance  religieuse  a 
vibré  fortement  à  nos  oreilles,  à  nous,  si 
fatigués  des  clameurs  de  la  tyrannie  !  Oh  ! 
que  ce  premier  jour  de  liberté  qui  se  lève 
sur  la  Belgique  catholique  a  doré  de  rayons 
briilans  la  nuit  profonde  de  notre  ciel  ! 
Encore  une  fois ,  salut  à  vous  !  Car  c'est  là 
une  grande,  une  grande  chose  que  vous 


LA   DOMINICALE. 

avez  faite-,  et  tout  ce  qui  sent  battre  son 
âme  au  nom  de  foi  et  de  liberté  applaudit 
à  votre  actior  ! 

—  C'est  bien  :    ainsi  s'est  conduit  tou- 
jours l'ëpiscopat  catholique.    Lorsque   l'i- 
gnorance pesait   sur  l'Europe ,  de  concert 
avec  nos   rois,   il  ouvrait  les   écoles   de 
ses    cathédrales,    où    allaient    s'instruire 
une  foule  de  jeunes  clercs*,   et  plus  tard, 
lorsque  le  mouvement  scientifique  s'opé- 
rait  partout,    c'était    l'épiscopat    encore 
qu'on  voyait  à  la  tête.  Et  les  choses  allèrent 
long-temps   ainsi  ,  et  elles   allaient  bien. 
Puis  vint  le  moment  où  le  catholicisme  et 
la  royauté  se  rencontrèrent ,   et  tout  alla 
mal;   puis  vint  le  moment  où  la  royauté 
et  la  philosophie  se  rencontrèrent  aussi ,  et 
tout  alla  plus  mal  encore.  La  science  fut 
alors  organisée  en  haine  du  catholicisme  5 
l'éducation  fut  le  privilège  de  gens  indif- 
férens   et   hostiles  ;    et  comme   on  avait 
chassé  la  religion  de  toutes  ses  positions  de 
défense,  le  moyen ,  dites-moi,  qu'elle  ne 
succombât  pas  chez  nous.  Et  c'est  ce  qui 
a;"riva  aussi ,   au  grand  détriment  de  la 
France  ,    qui  s'en  alla  par  le  monde  se  dé- 
battant comme  une  folle ,   et  brisant  l'Eu- 
rope. Puis  vint  un  homme  qui,  appuyé 
sur    sa    lourde    épée  •,    dit  :   La   France  , 
c'est  moi  !   La   grande   pensée  de   la    li- 
berté n'entrait  pas  dans  cette  tête  ;    car  il 
savait  qu'il  ne  l'aurait  pas  plutôt  lâchée 
sur  la  France,  qu'elle  reviendrait  au  pas 
de  course  renverser  son    édifice,   qui  ne 
s'étayait    que    sur  lui    et   sur   la    gloire. 
Au  lieu  de  faire  l'éducation  lihre ,  il  la  rat- 
tacha  à  lui ,  comme  tout  le  reste;   et  sous 
lui ,   comme  sous  la  restauration  qui  lui 
succéda ,   l'enseignement  fut  un  métier  et 
un  instrument  dans  les  mains  du  pouvoir. 


40T 

de  protester  :  cela  empêche  toujours  qu'il 
y  ait  prescription  de  scandale. 


,  Plus  heureuse  que  nous,  la  Belgique  a 
reconquis  cette  liberté.  A  quand  notre 
tour?  Hélas I  nous  n'en  savons  rien,  car 
la  liberté  reçoit  chaque  jour  de  nouvelles 
atteintes.  Mais  nous  savons  aussi  qu'il  y  a 
une  mesure  pour  tout ,  que  le  vase  ne  dé- 
borde qu'à  la  dernière  goutte  de  liqueur. 
En  attendant ,  nous  ne  devons  pas  cesser 


A  cette  occasion  M.  deMey  nous  a  adressé 
la  lettre  suivante  ,  que  nous  nous  empres- 
sons d'insérer  dans  nos  colonnes. 

Monsieur  le  directeur  , 

Je  vous  prie  de  vouloir  bien  insérer  dans 
votre  journalla  lettre  que  j'ai  rhonneur  d'a- 
dresser à  mcsscigueurs  les  évéques  et  arche- 
vêques de  Belgique. 

Messeigneurs, 


J'ai  appris  avec  la  plus  grande  satisfaction 
la  belle  entreprise  que,  les  premiers,  vous  avez 
conçue.  Votre  projet  mériterait  les  encourage- 
raens  de  tous  les  véritables  amis  des  sciences, 
quand  il  ne  présenterait  pour  résultat  que  cet 
élan  imprimé  à  l'instruction ,  par  la  lutte  de 
deux  euseignemens  rivaux  ;  mais  les  catho- 
liques applaudiront  bien  plus  encore  à  vos 
travaux^  car  V université  catholique  de  Bel- 
gique, en  prouvant  ce  dont  notre  religion  est 
capable,  quand  on  lui  laisse  la  liberté,  sera  la 
meilleure  réfuta^tion  des  calomnies  dont  nous 
sommes  l'objet.  Elle  prouvera  que,  loin  d'être 
l'ennemie  des  lumières,  notre  sainte  religion 
est  seule  capable  de  donner  un  fondement  à  la 
science,  comme  seule  elle  peut  assurer  aux 
peuples  des  libertés  solides  et  durables;  aussi, 
non-seulement  votre  projet  trouvera-t-ii  des 
partisans  en  France,  en  Angleterre,  et  en  Ir- 
lande, où  la  liberté  de  l'enseignenieat  ren- 
contre déjà  tant  d'illustres  soutiens;  mais 
l'Europe  entière  finira  par  répondre  à  votre 
appel.  Bientôt  nul  gouvernement,  quels  que 
soient  sa  forme  ou  son  drapeau,  ne  pourra  plus, 
sans  bâter  lui-même  sa  chute  ,  priver  les 
peuples  des  deux  libertés  les  plus  précieuses  de 
toutes,  celle  de  la  religion,  et  celle  de  V ensei- 
gnement. 

Je  vous  prie,  illustres  prélats,  de  me  compter 
parmi  vos  souscripteurs  pour  cinquante  actions 
annuelles,  et  de  disposer  de  mon  temps  et  de 
ma  personne  ,  si  vous  croyez  qu'en  qualité  de 
médecin  je  puis  vous  être  utile.  Je  puis  d'ail- 
leurs vous  offrir  des  à  présent  la  coopération 
de  plusieurs  jeunes  médecins  qui  joignent  le 
talent  à  la  piété;  et  qui  s'estimeraient  heureux 


4Ôé  tk    DOMINICALE 

de  seconder  vos  efforts  daus  une*si  noble  cause    I 
et  si  sainte  entreprise. 

Veuillez  agréer  les  respectueux  hommages 
avez  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être , 

Messeigncurs, 
Votre  très-humble  et  très-obéissant 
serviteur, 

Aloysius  de  Mey. 

Paris,  ce  ii  mars  1834. 


BIBLIOGRAPHIE. 

LIVRES    HISTORIQUES.  §.    I. 

Il  y  a  de  bonnes  raisons  pour  que  les 
études  historiques  soient  encore  les  plus 
incomplètes  et  les  plus  arriérées.  Cela 
vient  de  qu'elles  sont  les  plus  compréhen- 
sives,  et  de  ce  qu'elles  enserrent,  pour 
ainsi  parler  ,  toutes  les  autres.  La  phi- 
losophie ,  elle,  n'a  qu'à  s'inquiéter  des  opé- 
rations de  la  raison  humaine-,  la  politique, 
de  la  nature,  de  la  tendance  ,  de  la  force 
des  divers  gouvernemensj  elles  choisissent 
ainsi  un  objet  parmi  Finfinie  variété  des 
choses  humaines  ;  elles  s'attachent  à  lui , 
l'observent,  le  suivent ,  le  dévoilent,  et  leur 
but  est  de  mettre  à  nu  toute  sa  signifi- 
cation. Mais  l'histoire  est  un  réseau  qui 
enveloppe  toutes  les  études  humaines  j  il  y 
a  un  monde  au  bout  de  chacune  de  ses 
mailles.  Comme  elle  se  propose  de  retracer 
la  marche  de  l'homme  à  travers  les  siècles, 
et  que  l'homme  se  mêle  à  toutes  choses  , 
elle  est  forcée  pareillement  de  rendre  compte 
de  toutes  choses  :  de  la  philosophie  ,  parce 
que  c'est  rélude  de  l'intelligence  de  Thom- 
me-,  de  la  politique,  parce  que  c'est  l'étude 
de  la  sociabilité  de  l'homme  j  des  arts, 
parce  que  c'est  l'étude  des  sentimens  de 
l'homme-,  du  commerce,  parce  que  c'est 
l'étude  de  l'industrie  des  hommes 5  enfin, 
elle  est  dans  la  nécessité,  pour  être  vrai- 
ment histoire ,  d'explorer  toutes  les  direc- 
tions dans  lesquelles  se  développe  l'activité 
humaine  ,  c'est-à-dire  d'être  une  et  variée, 
comme  l'âme  qui  est  son  principe,  et  vaste 
comme  le  monde,  qui  est  son  théâtre. 


Or,  le  grand  embarras  qu'a  éprouvé  l'his- 
toire pour  se  constituer,  c'est  l'enfance 
dans  laquelle  se  trouvent  les  autres  études, 
qui  doivent  former  ses  élémens.  Le  monde 
est  jeune,  et  les  hommes  ont  encore  trop 
peu  vécu,  pour  avoir  amassé  grosse  science, 
vu  surtout  que  cette  moisson  a  été  souvent 
interrompue  par  la  chute  des  empires  et  le 
transvasement  des  nations.  Qu'est  encore 
la  philosophie  ,  nous  le  demandons  ,  quoi- 
que ce  soit  peut-être  la  branche  des  con- 
naissances humaines  la  plus  riche  d'expé- 
rience etde  noms  illustresîRien,  ou  presque 
rien  :  le  catalogue  de  trois  ou  quatre  sys- 
tèmes'qui  se  combattent  l'un  l'autre,  et  qui 
luttent  encore  entre  eux  à  l'heure  qu'il  est, 
et  qui  ne  sont  pas  parvenus  ,  non-seule- 
ment à  se  remplacer,  mais  même  à  se  con- 
damner. Et  la  politique,  que  sait-on  sur  sa 
nature ,  sa  source  ,  son  but?  Encore  rien  ; 
elle  est  étude  d'hier,  qui  est  à  peine  com- 
mencée, et  qui  demande  du  temps  pour  être 
approfondie.  L'incertitude  est  la  même  sur 
la  théorie  de  tous  les  arts  -,  il  y  a  partout 
ténèbres  profondes  ou  confusion  d'idées;  la 
foule  ignore  tout  simplement  j  les  hommes 
de  mérite  ont  l'avantage  de  savoir  qu'ils  ne 
savent  rien. 

Il  est  vrai  que  l'histoire  ne  s'est  pas  tou- 
jours mise  en  peine  des  difficultés  que 
nous  développons  ici  :  ceux  qui  l'ont  écrite 
se  sont  fait  une  certaine  idée  beaucoup 
plus  restreinte  de  sa  nature  5  et  ils  l'ont 
réalisée  selon  qu'ils  la  concevaient.  C'est 
de  nos  jours  seulement  que  l'histoire  s'est 
fait  à  elle-même  une  destinée  plus  gran- 
diose, et  c'est  tout  récemment  aussi  qu'elle 
a  eu  conscience  des  obstacles  qui  l'atten- 
daient. Pour  la  critique  actuelle  ,  c'est-à- 
dire  pour  celle  qui  se  place  au  point  de 
vue  des  travaux  faits  depuis  vingt  ans, 
tous  les  livres  historiques  qui  ont  leur  date 
dans  le  dix-huitième  siècle,  et  en  remon- 
tant, sont  incomplets,  inachevés,  ou  mal 
conçus.  Cet  analhème  jeté  ainsi  sur  des 
livres  presque  innombrables ,  et  parmi 
lesquels  il  s'en  trouve  d'un  si  brillant  re- 
nom, mérite  un  commentaire;  mais  il  doit 
être  maintenu  vigoureusement. 

Supplément. 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU    ^  7    MARS. 


.409 


Pour  arriver  à  classer  avec  assez  de  jus- 
tesse les  livres  historiques,  il  faut  chercher 
la  pensée  ou  le  fait  qui  les  domine   :  il    y 
en  a  qui  ont  été  conçus  dans  le  but  de  co- 
ordonner les  événemens  selon  leur  produc- 
tion chronologique  :  tels  sont  les  ouvrages 
de  Varron  ,  d'Eusèbe  ,  de  Cassiodore ,  du 
président  Hénault  et  d'une  foule  d'autres  ; 
il  y  en  a  qui  ont  été  consacrés  à  leur  expo- 
sition pure  et  simple  ,   sans  autre  disposi- 
tion particulière  que  l'ordre  même  de  leur 
production  :  telle  est  la  majorité  des  livres 
d'histoire,  tous  ceux   qui  ont  été  exécutés 
sans  système  à  priori,  et  qui  forment  une 
espèce    d'école  narrative  :  les  livres  d'Hé- 
rodote ,    de    lite-Live  ,    de    Tacite  ,    et 
les  innombrables  mémoires  composés  sur 
notre  propre  nationalité.  Quelques-uns  ont 
été  conçus  dans  la   vue  de  favoriser  cer- 
taines tendances,    et    de  blâmer    des  ten- 
dances contraires.  Ces  travaux  constituent 
l'histoire   critique,  qu'il  est  assez  difficile 
de   caractériser  avec  plus    de   précision , 
mais    dans  laquelle  rentrent  et  prennent 
place    l'école    grecque    d'Evbémère  et  les 
ouvrages    de    Diodore  de   Sicile ,   dirigés 
contre  les  vieilles  croyances  religieuses  et 
nationales-,  ceux  de  Gibbon,  de  Robertson 
et  de   Hume  en    Angleterre,    et   ceux  de 
Voltaire,  de  Mably,  et  de  Raynal  en  France. 
Enfin,  quelques  autres  ont  été  consacrés  à 
expliquer  quelque    grande   et   supérieure 
vérité,  qui  résulte  du  spectacle  et  de  la  gé- 
néralisation  des  événemens  humains.    Ce 
sont,  parmi  tous  les  autres,  les  plus  élevés 
et  les  pi  us  remarquables,  et  ils  datent  de,s 
écrits  de  Vico^  juriste  napolitain,  de  ceuxde 
Bossuet ,  et  de  ceux  de  Herder ,  conseiller 
aulique  près  la  cour  de  Saxe-Weymar. 

Tous  les  écrits  historiques  rentrent  dans 
quelqu'une  des  catégories  que  nous  ve- 
nons de  détailler^  et  c'est  en  les  envisageant 
séparément  l'un  après  l'autre,  que  l'on 
s'aperçoit  plus  aisément  de  leur  vague, 
de  leur  insuffisance  ou  de  leur  fausseté. 
L'école  chronologique ,  bonne  en  un  temps 
où  il  n'y  avait  ni  imprimerie,  ni  corps  de 
savans,  et  où  c'était  une  grande  difficulté 
de  bien  noter   et  de  bien    distinguer    les 


époques,  n'a  plus  aujourd'hui  la  moindre 
valeur.  La  chronologie  n'étant  plus  une 
difficulté,  n'est  plus  une  étude.  Il  est  bien 
convenu  que  ceci  doit  s'entendre  des  livres, 
présens  ou  à  venir;  car  ceux  qui  ont  été 
composés  autrefois  sur  cette  base  demeu- 
rent ce  qu'ils  sont  :  d'excellens  mémoires  à 
consulter  sur  une  foule  de  questions  spé- 
ciales. Nous  croyons  toutefois  qu'il  faut 
excepter  celui  du  président  Hénault ,  au- 
quel on  a  fait  une  réputation  qu'il  ne  vante 
ni  uejusiifie-,  livre  où  la  chronologie  même 
est  fautive  à  chaque  pas  ,  et  qui  ne  se  peut 
comparer  ,  sous  ce  point  de  vue  ,  aux  ad- 
mirables travaux  des  Bénédictins-,  livre 
sans  critique,  sans  connaissance  de  l'es- 
prit des  époques ,  sans  couleur ,  sans  style  j 
œuvre  mesquine  ,  inutile  ,  oubliée. 

L'école  narrative ,  qui  est  la  plus  com- 
pacte, la  plus  compréhensive,  celle  qui  a 
touché  au  plus  grand  nombre  de  faits  et 
d'idées  ,  est  encore  peut-être  celle  dont  il 
faut  le  plus  se  défier.  Nous  demandons 
presque  pardon  à  nos  lecteurs  de  venir 
nous  jeter  ainsi  en  travers  des  opinions 
reçues-,  mais  nous  les  supplions  de  croire 
que  ceci  n'est,  de  notre  part ,  ni  caprice ,  ni 
esprit  de  contradiction  ,  ni  amour  du  pa- 
radoxe ;  nous  arriverons  à  faire  compren- 
dre plus  tard  que  la  grande  masse  de  l'his- 
toire narrative  est  à  refaire  ,  et  nous  indi- 
querons dans  quelle  direction. 

L'école  critique  ,  dans  les  temps  anciens 
surtout ,  si  elle  fut  le  fruit  d'une  idée  fé- 
conde, n'amena  point  de  notables  résul- 
tats. Les  attaques  d'Evhémèreet  de  Diodore 
contre  les  théogonies  grecques  ne  pouvaient 
rien  ou  presque  rien  produire ,  parce 
qu'elles  n'étaient  pas  faites  au  nom  d'une 
foi  plus  ardente  et  d'une  religion  meilleure. 
Pour  critiquer  les  croyances  antiques,  il 
fallait  ne  pas  leur  être  soumis  j  et  tout  ce 
que  pouvait  un  philosophe  païen,  pour 
éc;happer  à  ses  divinités  ridicules  ou  im- 
mondes ,  c'était  de  se  réfugier  ou  dans  1  in- 
dividualisme des  stoïciens^  ou  dans  le 
panthéisme  d'Epicure.  Or,  ces  deux  doc- 
trines n'étant  pas  de  nature  à  devenir  po- 
pulaires, un  système  d'histoire  qui  se  serait 


MO 


LA    DOMINICALE. 


appuyé  sur  elles,  serait  resté  par  cela  même 
hors  de  portée  et  tout-à-fait  sans  influence. 
C'est  1&  même  vice,  c'est-à-dire,  le  dé- 
faut de  base  et  de  point  de  départ ,  qui  a 
ruiné  l'histoire  critique  des  modernes.  Y 
a-t-il  un  seul  homme  sensé  et  de  bonne 
foi  qui  ne  se  soit  trouvé  dans  un  vague  in- 
supportable à  la  lecture  de  Voltaire,  de 
Raynal,  de  Robertson,  de  Gibbon  ou  de 
Hume?  sur  quoi  repose  leur  colère  contre 
certaines  choses  qu'ils  s'efforcent  d'abattre, 
comme  le  Christianisme ,  la  noblesse  et  la 
royauté  ?  Ils  opposent  au  Christianisme  la 
tolérance;  mais  la  tolérance  n'est  pas  une 
doctrine,  et  on  ne  tue  jamais  une  doctrine 
qu'en  la  remplaçant  par  une  autre.  Ils 
opposent  à  la  noblesse  le  droit  de  nature  -, 
mais  qu'est-ce  que  le  droit ,  et  qu'est-ce  que 
la  nature,  et  en  quoi  la  noblesse  du  moyen- 
âge  blessait-elle  si  ostensiblement  ces  deux 
idées,  que  nul  n'a  définies?  Ils  opposent  à 
la  royauté  la  souveraineté  des  nations  ; 
mais  que  signifie  cette  souveraineté  ,  dont 
la  notion  ne  remonte  pas ,  en  France,  au- 
delà  du  dix-septième  siècle,  c'est  -à-dire,  au- 
delà  des  écrits  de  Bodin  ;  et  qui  est-ce  qui 
a  éclairci  sa  nature ,  son  étendue ,  son 
penchant  et  le  mode  naturel  de  son  exer- 
cice ? 

C'est  toujours  environné  de  ces  doutes, 
de  ces  hésitations,  de  cette  obscurité,  que 
l'on  traverse  les  récits  des  historiens  de 
l'école  critique-,  il  y  a  force  déclamations; 
mais  la  science  calme,  exacte,  raisonnée, 
ne  s'y  rencontre  point;  c'est  une  réaction 
perpétuelle,  aveugle,  impitoyable,  et  par 
conséquent  fausse  ,  exclusive,  et  menteuse. 

De  toutes  ces  sortes  d'historiens,  la  qua- 
trième est  sans  contredit  la  plus  remar- 
quable; Vico,  Bossuet  et  Ilerder,  sont  les 
trois  grands  noms  qui  s'élèvent  comme 
trois  pics  au-dessus  de  la  chaîne  des  études 
historiques.  Il  ne  faudrait  pas  se  laisser 
aller  cependant  vis-à-vis  d'eux. à  une  ad- 
miration aveugle;  la  raison  humaine  n'est 
pas  comme  Dieu  ;  même  dans  sa  plus 
haute  valeur,  elle  peut  être  envisagée  et 
étreinte.  Vico,  Bossuet  et  Herder  ont  cela 
de  commun  ,  qu'ils  ont  cherché  tous  trois. 


quelle  était  la  loi  supérieure  selon  laquelle 
se  développaient  les  évenemens  humains^ 
mais  chacun  d'eux  à  suivi  une  voie  parti- 
culière ,  et  est  parvenu  a  des  résultats  dif- 
férens.  Vico  a  un  peu  restreint  la  question; 
il  a  cherché  seulement  la  loi  de  déduction 
des  faits  de  la  propriété,  de  la  famille  et 
des  gouvernemens ,  et  il  est  parvenu  à  un 
résultat  qui  n'est  tant  vanté  depuis  quel- 
ques années  ,  que  parce  qu'il  n'est  pas 
compris  ,  à  savoir  que  les  peuples  se  déve- 
loppent suivant  certains  principes  éternels 
des  fiefs.  Nous  croyons  que  le  livre  de  Vico 
est  une  œuvre  fondamentale  et  admirable  ; 
et  nous  disons  qu'il  a  été  peu  compris , 
parce  que  par  le  dédain  qui  court  pour  les 
époques  féodales,  on  se  serait  peu  accom- 
modé d'une  théorie  qui  les  explique,  les 
réhabilite  et  les  fait  aimer.  Bossuet  a  donné 
à  sa  pensée  un  cadre  plus  large  ;  il  a  envi- 
sagé tous  les  évenemens  humains  comme 
se  déduisant  les  uns  des  autres  suivant  un 
ordre  providentiel  ;  de  telle  sorte  que  selon 
lui,  c'est  toujours  le  souffle  de  Dieu  qui 
pousse  le  monde ,  depuis  que  sa  parole  l'a 
créé.  Herder  n'est  ni  positif  et  savant , 
comme  Vico  ;  ni  théologien  et  inflexible 
comme  Bossuet;  style  et  conception  sont 
chez  lui  choses  presque  flottantes ,  comme 
tous  les  systèmes  de  cette  poétique  et  spi- 
ritualiste  Allemagne. 

Au  premier  coup-d'œil ,  la  théorie  de 
Herder  parait  la  plus  vaste  des  trois,  parce 
qu'elle  semble  les  admettre  tous  deux  et 
les  dépasser  encore.  Herder  remonte  an- 
neau par  anneau  toute  la  chaîne  de  la 
création  ;  il  va  de  l'élément  matériel  à  la 
brute ,  de  la  brute  à  l'homme,  de  l'homme 
à  la  société  et  à  l'histoire ,  et  partout  il 
montre  un  agrandissement  graduel ,  un 
progrès  sensible ,  de  telle  sorte ,  qu'en  ad- 
mettant comme  chose  partielle  la  vue  de 
Vico  et  celle  de  Bossuet ,  il  reste  en  défini- 
tive que  la  loi  supérieure  de  la  production  , 
des  faits  humains,  c'est  la  perfectibilité.  Ces 
trois  systèmes  veulent  être  jugés  longue- 
ment, pour  être  jugés  avec  fruit;  tout  ce 
qu'on  peut  dire,  c'est  que  Vico  est  plus 
instruit,    Bossuet  plus  éloquent,  Herder 


plus  poétique-,  on  apprend  avec  le  premier, 
on  admire  avec  le  second ,  on  rêve  avec  le 
troisième. 

Cependant,  et  c'est  ici  la  conclusion  à 
laquelle  nous  voulions  parvenir,  ces  trois 
grands  systèmes  ,  qui  sont  si  utiles  pour 
l'intelligence  supérieure  de  l'histoire ,  ont 
fait  en  réalité  fort  peu  avancerses  élémens-, 
même  après  Vico,  Bossuet  et  Herder,  les 
grandes  masses  historiques  sont  encore  à 
étudier  ;  ils  ont  parcouru  les  sommets,  et  ne 
se  sont  pas  occupés  des  bases,  ils  ont  for- 
mulé l'élément  général,  et  négligé  l'élément 
individuel.  En  définitive ,  le  dix-neuvième 
siècle  a  trouvé  l'histoire  à  refaire,  ou  à 
compléter  presqu'à  tous  ses  points  de  vue  5 
nous  examinerons  comment  il  a  compris 
et  accepté  sa  mission. 


LA    DOMINrCALE.  Mi 

développa  plus  tard  aux  douzième  et  treizième 
siècles.  Déjà,  l'an  ^54,  c'était  un  idiome  fait  et 
distingué  du  latin.  En  voici  la  preuve  :  Après 
la  translation  du  corps  de  Saint-Germain  de 
Paris,  de  la  chapelle  de  Saint-Symphorien  à 
l'église  de  Saint-Vincent ,  parmi  les  malades 
qui  y  furent  amenés  ,  il  y  avait  un  jeune 
homme  sourd  et  muet  de  naissance ,  qui  fut 
guéri.  Ce  qui  étonna  beaucoup  les  spectatem-s, 
c'est  que  ce  jeune  homme  répétait  aisément 
tout  ce  qu'il  entendait  dire  :  d'où  il  se  fit , 
ajoute  l'historien  coutemporain ,  que  non 
seulement  il  apprit  en  peu  de  temps  à  parler 
la  langue  rustique ,  mais  même  qu'il  fut  en 
état ,  lorsqu'il  eut  embrassé  la  cléricature  à 
Saint  -  Geimain ,  d'y  apprendre  les  lettres 
latines. 


TRADUCTION 

DES    SAINTES   ECRITURES   EN  VULGAIRE  FRANÇAIS. 

Avant  de  passer  à  l'examen  des  traductions 
différentes  qui  ont  été  faites  de  la  Bible  au 
moyen  âge ,  nous  sentons  le  besoin  de  bien 
fixer  la  signification  que  nous  donnons  à  ces 
mots  :  Vulgaire  français. 

Nous  nommons  ainsi  le  langage  du  peuple , 
celui  qu'il  a  parlé  ,  qu'il  a  compris  depuis  le 
commencement  du  Clii'istianisme  dans  les 
Gaules,  jusqu'à  nos  jours j  et  nos  lecteurs 
comprendront  aisément  qu'à  toutes  les  épo- 
ques, surtout  aux  plus  reculées,  les  apôtres 
du  Christianisme  eurent  un  bien  gi-aud  intérêt 
à  faire  entendre  le  saint  Evangile  aux  Bar- 
bares, dans  le  langage  qu'ils  parlaient. 
Ainsi  tout  porte  à  croire  que  l'exemple  d^Ul- 
philas,  évêque  des  Goths  ,  qui  traduisit  l'É- 
vangile en  sa  langue,  fut  imité  par  plusieurs 
prélats  des  nations  germaniques. 

Quant  à  la  France  ,  c'est  aux  premières  an- 
nées du  neuvième  siècle  qu'il  faut  faire  re- 
monter les  traductions  fragmentaires  bien  en- 
tendues du  texte  des  saintes  Ecritures.  Il  est  cer- 
tain que  vers  ce  temps  la  langue  latine  ,  déjà 
bien  corrompue  ,  mais  commune  à  tous  ,  s^ef- 
faça  de  plus  en  plus  ,  et  qu'un  langage  rus- 
ique,  roman,  né  depuis  peu,  forma  les  pre- 
miers éiémens  de  la  romane  française   qui  se 


Ce  passage  est  incontestable  ',  il  se  rapporte 
d'ailleurs  avec  exactitude  au  témoignage  de 
plusieurs  historiens  qui  disent  qu'environ  l'en 
Scj,  Charlemagne  fit  tiaduire  l'Ecriture  sainte 
en  langue  vulgaire  et  principalement  le  Nou- 
veau-Testament. Cette  opinion  est  au  moins 
celle  de  plusieurs  savans  hommes  ,  d'illiricus, 
entre  autres ,  qui  prétend  que  Strabo  ,  Babaa 
et  Haimoin,  furent  chargés  de  ce  travail  qui 
depuis  a  été  perdu. 

Vers  l'année  820  ,  fut  faite  sous  Louis-le- 
Débonnaire  une  version  ou  plutôt  une  con- 
corde ou  harmonie  des  quatre  Evangiles, écrite 
en  vers  thudesques  ou  theutoniques,  par  Ot- 
fride,  moine  bénédictin  de  Wisseimbourg  en 
Alsace  ,  et  disciple  de  Raban.  Cet  ouvrage 
divisé  en  cinq  livres  sous  le  titre  de  volume 
des  Evangiles ,  et  dédié  à  Luitbert,  arche- 
vêque de  Mayence ,  et  à  Louis  roi  de  la 
France  orientale,  existe,  manuscrit,  du  moins 
au  rapport  du  savant  Lambécius  ,  dans  la 
bibliothèque  de  l'empereur  à  Vienne.  Sui- 
vant ce  bibliographe ,  l'exemplaire  est  par- 
fait ,  et  écrit  du  temps  d'Otfride. 

Le  même  Otfride  a  écrit  en  prose  une  para- 
phrase des  psaumes  ,  versio  paraphrastica  , 
comme  dit  Wharton  ,  avec  tous  les  cantiques 
de  l'Ecriture,  les  symboles  des  Apôtres  et  de 
saint  Athanase,  et  l'Oraison  dominicale,  qui  se 
trouvent  dans  la  même  bibliothèque  à  Vienne. 
La  version  des  Évangiles  en  vers  thudesques 
qu'  Usserius  ,  sur  l'autorité  de  Rhenanus  ,  at- 
tribue à  VValdon,  évêque  de  Frinsingue  ,  en- 
viron l'an  890  ,  n'est  autre ,  suivant  le  même 
Wharton,    que   l'harmonie   d'Otfride,   que 


l\^ 


LA    DOMINICALE. 


VValclon  fit  éciire  en  ce  temps-là  par  le  prêtre 
Sigefroy. 

La  préface  d'un  ancien  livre  écrit  en  saxon, 
et  rapportée  par  Duchène,   t.  2,  p.   3^6  de 
ses  Historiens  de  France,  nous  apprend  que  , 
sous  le  règne   et  par  l'ordre  de  l'empereur 
Louis-le-Débonnaire  ,  un  poète,    saxon  d'o- 
rigine,   mit   la    Bible     en    vers    thudesques. 
Voici   les   paroles  de   ce  curieux  document  : 
«  Comme  les  livres  de  la  divine  Ecriture  n'é- 
taient connus  que  des  hommes  savans  et  let- 
trés ,  sous  le  règne  de  noti'e  empereur  (  Louis- 
le-Débonnaire  ),  et  par  ses  soins,   mais  aussi 
avec  la  grâce  de  Dieu  ,   il  fut  décidé  que  tout 
homme  soumis  à  son   empire,  et  parlant  la 
langue  thudesque,  lirait  la  parole  de  Dieu. 
Il  ordonna  à  un  certain  homme  de  la  nation 
saxone  ,    qui ,  parmi  les  siens  ,    était  regardé 
comme  uu  grand  poète  ,  de  traduire  en  vers 
l'Ancien  et  le  NouveauTestament,    afin  que 
savans   et   non  lettrés   puissent   connaître  la 
sainte  Ecriture.   Obéissant  donc  aux  ortîres 
qu'il  avait  reçus,   le  poète,  commençant  à  la 
création  du  monde  ,  prit  ce  que  chacun  des 
chapitres  contenait  de  plus  saillant;    et  n'ou- 
bliant pas  ,    quand  il  le  jugeait  convenable, 
d'ajouter  à  la  lettre  le  sens  mystique ,  il  inter- 
préta, avec  assez  d'éloquence,    et  comme  font 
les  poètes ,  tout  l'Ancien  et  le  Nouveau-Testa- 
ment. 

La  dernière  phrase  de  cette  épître  du  roi 
Louis  nous  fait  connaître  à  quelle  haute 
antiquité  remontait  cet  usage  si  commun  aux 
treizième  et  quatorzième  siècles  ,  de  traduire 
la  Bible  avec  interprétations  et  commentaires. 

Ces  différens  travaux,  entrepris  et  exécutés 
par  ordre  de  Louis-le  Débonnau'e,  pourraient 
faire  croire  que  les  traductions  du  temps  de 
Charlemagne  ,  n'ont  jamais  existé  ;  car  il  est 
impossible  d'admetti'e  que  la  langue  vulgaire , 
parlée  sous  cet  empereur,  ne  fût  plus  com- 
prise sous  le  règne  de  son  fils.  Pour  résoudre 
cette  difficulté  ,  pliisieui's  critiques  prétendent 
que  la  langue  romane  rustique,  parlée  dans 
le  midi  de  la  Gaule  et  dans  la  plus  grande  par- 
tie de  la  France  actuelle,  ne  fut  jamais  la  même 
que  le  thiidesque  ;  et  pour  preuve  ils  rappor- 
tent le  fameux  serment  de  8/1 2.  Ce  raisonne- 
ment est  plausible ,  et  ne  manque  ni  de  sens 
ni  de  raison. 

A  mesure  que  nous  avançons  vers  les  temps 
modernes,  nous  voyons  les  traductions  des 
différentes  parties  de  la  Bible  devenir  plus 


nombreuses  et  se  multiplier.  En  980,  un 
moine  de  Saint-Gai,  Notkeus  Labeo ,  ti'a- 
duisit  le  /ivre  de  Job  et  les  psaumes ,  en  langue 
germanique.  En  1080,  Ilerlcvin ,  abbé  du 
Bec,  exhortait  les  laïcs  à  apprendre  le  psautier. 
Il  est  probable  qu'on  avait  traduit  à  leur 
usage  ,  dans  la  langue  qu'on  parlait  com- 
munément et  qui  n'était  plus  celle  du  temps 
de  Charlemagne  ,  cette  paitie  des  saintes  écri- 
tures. Enfin,  parmi  les  manuscrits  qui  sont 
paivenus  jusqu'à  nous,  ou  trouve  quelques 
textes  français  qui  peuvent  remonter  au  on- 
zième siècle.  Ainsi  l'on  conserve  à  la  biblio- 
thèque du  collège  de  Cambridge  un  manus- 
crit du  onzième  siècle,  dans  lequel,  avec  plu- 
sieurs versions  latines,  et  V Anglo- Saxone 
d'Alfi-ed  ,  on  en  trouve  une  des  psaumes 
écrits  en  français. 

Avec  les  psaumes  et  l'apocalypse,  dont 
nous  citerons  plus  bas  une  traduction  du  dou- 
zième siècle ,  les  parties  de  la  Bible  ,  que~  l'on 
trouve  le  plus  fréquemment  translatées,  sont 
les  livres  histor-iques.  Un  manuscrit,  qui  était 
au  cordelier  de  Paris  ,  et  que  le  père  Lelong, 
dans  sa  bibliothèque  sacrée,  juge  comme  étant 
du  commencement  du  douzième  siècle ,  au 
plus  tard,  ne  contient  que  les  livres  des  rois 
et  des  Machabées. 

Les  disciples  de  Waald  ,  connus  sous  le 
nom  de  T^audois  ,  parurent ,  vers  la  fin  du 
douzième  siècle.  Comme  tous  les  sectaires 
cherchant  à  établir  une  foi  nouvelle ,  ils  ne 
manquèrent  pas  de  traduire  à  leur  usage  et 
d'interpréter  en  leur  sens  les  saintes  Eciitures. 
L'épître  ou  mandementdu  Pape  Innocent  III, 
nous  apprend  que  les  habitans  de  Metz  et  des 
environs ,  «  poussés  par  un  coupable  désir 
d'étudier  la  i.ainte  Ecriture  »  ,  avaient  fait 
translater  en  français  l'Evangile ,  les  Epitres 
de  St. -Paul ,  le  Psautier,  les  morales  de  Job, 
et  encore  plusieurs  autres  parties. 

C'est  en  1 199  que  ces  paroles  ont  été  écrites, 
et  quelques  docteurs  catholiques  nous  rappor- 
tent que  cinquante  années  plus  tard  (vers 
i'i5i  ),  les  Vaudois  avaient  traduit  en  laiigue 
vulgaire  l'x^Lncien  et  le  Nouveau-ïestament  , 
etqu'ils  étaientappris  publiquement  dans  leurs 
écoles. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  l'Apocalypse 
futsouvent  traduite.  Parmi  ces  traduetions 
des  premiers  temps  de  notre  langue  fran- 
çaise ,  il  en  existe  une  ,  conservée  à  la  biblio- 
thèque du  roi  ,  dont  le  texte  français,  chargé 


LA    DOMINICALE. 


de  commentaires,  peut  remonter  au  siècle 
onzième.  Voici  comment  les  versets  1 1  et  17 
du  chapitre  9  ont  été  rendus  : 

Et  quant  il  ot  overt  le  sisime  scel ,  est  ce 
vos  grant  terremote  est  f'ete  et  li  soleil  est 
ennerciz  ausi  corne  sac  deheire  ,  et  la  lune  est 
deueuue  vermcile  conmie  sanc. 

Et  les  esteilies  del  ciel  cîicirent  sor  la  terre 
aussi  cum  li  fier  {Jiguier  )  abat  ses  grosses 
quant  il  est  meu  de  grant  vent. 

Et  le  ciel  se  départi  aussi  cum  livre  envo- 
îopé  ,  et  chascun  munt  et  les  iles  sunt  esmeu 
de  lor  leus. 

Et  li  roi  ,  etli  prince  ,  £t  li  clieveting,  et 
li  riche  ,  et  li  fort,  et  tuit  li  serf  et  li  frauc  se 
mucerent  en  fosses  et  en  roches  de  montai- 
gnes. 

Et  diseient  au  monteignes  et  au  roches  : 
cheez  sur  noz  mucez  de  la  présence  le  Sei- 
gneur qui  siet  sur  la  throne  et  des  ire  de  l'A- 
gniel. 

Kar  le  giant  iur  de  l'irve  est  vcnuz  et  qui 
porra  ester  ? 

—  Certes ,  en  oubliant  un  peu  l'étrangeté 
d'unlangage  bien  éloigné  de  nous,  en  lisantces 
lignes  avec  le  texte  latin  sous  les  yeux,  nous  y 
reconnaîtrons  la  simple  majesté  du  prophète  , 
la  rudesse  de  l'apôtre,  qui  annonçait  au  monde 
les  malheurs  à  venir. 

Nous  trouvons  au  treizième  siècle  plusieurs 
traductions  de  la  Bible:  deux  en  vers,  et  les 
autres  en  prose.  Parmi  ces  dernières  il  faut  sur- 
tout distinguer  celle  qui  fut  faite  en  lagi,  par 
Guiars  des  Moulins ,  prêtre  et  chanoine  de 
Saint-Pierre  d'Aire.-  Cette  traduction  n'a  pas 
été  exécutée,  comme  ou  poui-rait  le  croire, 
sur  le  texte  de  la  Vulgate  ;  mais  c'est  l'ou- 
vrage, mis  en  français  d'un  célèbre  théolo- 
gien du  siècle  précédent,  Pierre  surnommé 
le  Mangeur,  non  à  cause  de  son  appétit  glou- 
ton ,  mais  bien  à  cause  de  son  effrayante  faci- 
lité au  travail.  Ainsi  dans  cette  Bible,  ordinai- 
reinent  renfermée  dans  un  épais  in-folio, 
outre  le  texte  des  saintes  Ecritures,  on  trouve  ' 
des  interprétations  sur  tous  les  passages  de 
quelque  importance.  Précédemment  à  l'ou- 
vrage de  Guiars  ,  Saint-Louis  ,  à  ce  qu'ont 
aTancé  quelques  critiques  ,  avait  fait  traduire 
l'Ancien  et  le  Nouveau  Testament.  Certes  on 
peut  trouver  des  livres  détachés  de  la  Bible  et 
même  des  Evangiles  entiers,  traduits  sous  le 
règne  de  ce  prince;  mais  un  texte  complet 
exécuté  par  son  ordre ,  nous  n'eu  connaissons 


Mo 

pas.  Nous  citerons  entre  autres  traductions 
au  treizième  siècle  un  manuscrit  de  la  divine 
Ecriture,  «abrégée,  que  fit  raaistre  Roger 
dit  d'Argenteuil  ,  clerc  de  l'université  de 
Paris.  »  Un  livre  des  Psaumes ,  translaté 
don  latin  en  français  par  maistre  Pierre  de 
Paris,  as  prières  de  frère  Simon-le-Pvat,  et  une 
autre  encore  dont  l'auteur  ne  s'est  pas  nommé. 
Dans  le  siècle  suivant  (au  xiv  )  ,  nous  trou- 
vons au  contraire  plusieurs  traductioiîs  de  la 
Bible  exécutées  par  l'ordre  ou  sous  les  auspices 
des  princes  de  la  maison  royale.  Ainsi  en  1 336, 
frère  Jehan  de  Bygnay  ou  de  Vigenay  ,  à  la 
requête  de  Madame  la,reyne  deBourgoigne, 
feme  jadis  Philippe  de  Valois  ,  roy  de  France, 
mit  en  prose  les  Épitres  et  Evangiles.  Nous 
lisons  encore  dans  l'inventaire  des  livres  ayant 
appartenu  à  Chai'les  V  :  «  Soisante  cahiers  de 
la  Bible  que  comensa  maistre  Jehan  de  Sy  et  la 
quele  faisait  translater  le  roy  Jehan  dont  Diex 
aitl'arne.  »  Il  est  probable  que  cet  ouvrage  ou 
n'était  pas  achevé,  ou  ne  satisfaisait  pas 
Charles ,  puisqu'on  ne  peut  douter  qu'il 
chargea  Raoul  de  Presles  de  mettre  en  fraa- 
çais  toutes  les  saintes  Ecritures  ;  ce  que  ce 
dernier  exécuta,  comme  le  prouve  un  manus- 
crit de  la  Bible  en  français,  en  tête  duquel  on 
lit  ces  mots  :  «  Je  Raoul  de  Praelles  vosti'c 
petit  serviteur  et  subjet.  Tout  ce  que  je  puis 
faire ,  mon.  très-souverain  et  très-redouté  sei- 
gneur ,  quand  vous  me  commandastc,  à  trans- 
later la  Bible  en  français,  je  mis  en  délibéra- 
tion lequel  seroit  plus  fort  à  moi  ou  du  faire 
ou  du  refuser,  etc.  (1).  » 

Il  est  à  croii'e  que  toutes  ces  traductions 
françaises  exécutées  de  règne  en  règne  et  par 
divers  auteurs ,  différaient  peu  entre  elles  j 
et  qu'on  introduisait  seulement  en  chacune 
d'elles  les  changemens  que  la  langue  avait 
subis,  et  les  commentaires  nouveaux  inspirés 
aux  translateurs.  Ce  qu'a  écrit  Dumoulin,  en 
sa  Monarchie  française,  peut  appuyer  notre 
assertion:  environ  iS-jo,  dit-il,  Charles  V  sur- 
nommé le  Sage,  fit  translater  toute  la  bible  en 
français,  non  seulement  en  Paris,  mais  aussi  en 
Normandie,  Picardie  et  autres  provinces  du 
royaume^  à  ce  quechacun  eût  la  sainte  Ecriture 
en  son  langage  maternel.  — Les  vieilles  trans- 

(I)  Le  manuscrit  de  cette  Bible  était  au  dix-hui- 
tième siècle  la  propriété  d'un  M.  Rousseau,  audi- 
teur des  Comptes.  Nous  ne  savons  pas  où  il  a^passé. 
— Voir  sur  Raoul  de  Prèles  la  Dominicale  du  19 
janvier,  douzième  livraison. 


m 


LA    DOMINICALE. 


lations  ,  ajoute-t-il,  se  trouvent  encore  intitu- 
lées :  «Du  Mandement  duditCharles-le-Quint. 

En  effet,  quand  ou  réfléchit  combien  était 
grand  le  nombre  des  patois  parlés  en  France  , 
on  comprend  que  la  Bible  qui  devait  être  lue 
et  comprise  dans  tous  ,  ait  été  si  souvent  tra- 
duite et  expliquée. 

Et  avant  de  parler  des  Bibles  en  vers,  ^"c 
veux  mentionner  ici  deux  manuscrits  de  la 
bibliothèque  du  roi ,  dont  l'exécution  riche 
et  curieuse  méritt;  de  fixer  les  regards.  Ce 
sont  deux  volumes  in-folio>  dont  chaque  page 
est  divisée  eu  quatre  colonnes,  deux  de  texte, 
deux  de  miniatures.  Dansl'un  d'eux  (n"  68:;>.9), 
ces  miniatures  faites  en  camaieu  ou  à  demi- 
coloriées  ,  sont  au  nombre  de  deux  mille  cinq 
cent  soixante-seize  ,  la  plupart  d'une  parfaite 
exécution. 

Ce  volume  renferme  en  outre,  une  particu- 
larité bien  précieuse  pour  l'histoire  de  l'art: 
c'est  qu'un  nombre  assez  considérable  de  ces 
miniatures  n'ont  pas  été  achevées.  Les  unes  ne 
sont  qu'ébauchées  en  couleur,  les  autres  seu- 
lement préparées  au  trait.  Enfin,  avec  ce 
monument  il  est  facile  de  comprendre  le  tra- 
vail des  miniatures  au  moyen  âge. 

Quant  aux  Bibles  en  vers  des  treizième  et 
quatorzième  siècles  ,  nous  en  trouvons  deux 
traductions  différentes ,  et  dont  les  auteurs 
nous  sont  connus.  Celle  du  quatorzième  est 
écrite  en  vers  de  quatre  syllabes,  et  ainsi  inti- 
tulée :  «  La  Bible  et  le  Nouveau-Testament 
moi'alisez  et  mis  en  vers  par  Mage  ,  de  la 
Charité- sur -Loire  ,  curé  de  Cuignoins  »î 
l'autre,  composée  en  vers  alexandrins  ,  avait 
été  faite  au  milieu  du  treizième  siècle, 
puisque  nous  en  trouvons  une  copie  dans  un 
volume  écrit  eu  1269. 

Voici  quelques  vers  assez  gracieux  que 
l'auteur  a  placé  au  commencement  de  l'histoire 
de  Moïse,  et  dans  lesquels  il  nous  dit  son  état 
et  son  nom  : 

Signer  or  escotes,  entendes  ma  raison  : 

Je  ne  vos  dis  pas  fal)le,  ne  ne  vos  dis  cançon. 

Clers  sni,  povres  de  sens  ,  si  siii  niull  povrehon 

Nés  suide  Valenciennos,  Ilerniaii  m'apele  on 

De  personne  dex  cure  prent,  s'erl  ^^rande  u  non  ; 

On  a  sovent  grant  aise  en  pelile  maison 

De  pelile  fortune  toi  son  saol  l)oil-on. 

Toi  ce  je  dis  por  voir.  Je  sui  nioull  pelit  hon 

Caiiones  suis  el  prestres  par  granl  élection. . 

Cette  traduc  tion  resta  long-temps  ignorée. 
Plusieurs  bibliographes  ayant  mal  Iule  pre- 
mier mot   du  vers    qui  commence  le  livre, 


désignèrent  le  poème  sous   le  nom  de  «  Ro- 
man de  Sapience.  » 

Herman,  sans  être  un  gi'and  clerc,  comme 
il  le  dit,  ne  manquait  cependant  pas  d'un  cer- 
tain goût  poétique  ,  et  l'on  a  pu  en  juger  dans 
les  vers  que  nous  venons  de  citer.  Je  dirai 
plus  :  si  des  légendes  qui  se  ti'ouvcnt  ajoutées 
au  texte  de  la  Bible  iont  plus  haut  nous  avons 
parlé  comme  écrite  en  1 269 ,  étaient  l'œuvre 
d'Herman  ,  il  faudi'ait  le  reconnaître  comme 
un  des  rimeurs  les  plus  gracieux  du  treizième 
siècle.  Son  livre,  au  contraire  semble  ,  avoir 
servi  de  texte  pour  les  y  encadrer ,  comme 
des  parties  nouvelles  de  la  Bible. 


EPHEMERIDES. 

\6  mars  —  1377.  Mort  de  Jean  Hennuyer,  évêqne 
de  Lisieux.  A  l'époque  de  la  Sl-Barthélemy ,  il 
refusa  de  faire  tuer  les  calvinistes  de  Lisieux , 
malgré  les  ordres  qu'il  en  avait  reçus ,  el  donna 
acle  de  sa  résistance  au  lieutenant  du  roi.  — 
1799.  3Iort  de  Dussault,  membre  de  l'académie 
des  inscriptions.  On  a  de  lui  un  Traité  de  la 
2)assion  du  jeu.  auquel  il  avait  été  fort  adonné. 

i7  —  1680.  Mort  du  duc  de  La  Rochefoucaud, 
auteur  du  livre  des  Maximes.  Il  est  également 
célèbre  par  sa  valeur  et  par  son  esprit.  —  1741. 
Mort  de  Jean-Baptiste  Rousseau ,  le  premier  de 
nos  poètes  lyriques. 

18  —  1502.  Ordonnance  da  roi  Philippe-le-Bel , 
qui  fixe  à  Paris  le  parlement,  jusqu'alors  arabu^ 
latoire.  —  1314.  On  brûle  sur  la  place  Dan- 
phine,  Jacques  de  Molay,  grand-maître  des  Tem- 
pliers. 

19  —  1S29.  Les  Lulliériens  tiennent  une  assem- 
blée à  Spire,  en  Allemagne.  C'est  de  ce  jour 
qu'ils  commencèrent  à  s'appeler  protestans,  à 
cause  de  certains  points  qu'ils  protestèrent  de 
défendre ,  conformément  à  la  conléssion  d'Augs- 
bourg. 

20  —  1727  Monde  Newton. 

21  —  1547  L'empereur  Charles-Quint  demande 
à  François  P"",  roi  de  France,  une  somme  d'ar- 
gent en  forme  d'emprunt,  et  sa  troupe  de 
gendarmerie  ,  pour  l'aider  à  repousser  les 
Turcs. 

«  Pour  le  premier  point,  répondit  François  r"", 
je  ne  suis  point  banquier;  pour  l'autre,  comme 
ma  gendarmerie  est  le  bras  qui  porte  mon  scep- 
tre, je  ne  l'exposerai  jamais  au  péril  sans  aller 
chercher  la  gloire  avec  elle.  —  1«53.  Morld'Ds- 
sérius ,  célèbre  par  ses  grands  travaux  dans  la 
chronologie. 

22  —  1594.  La  ville  de  Paris  ouvre  ses  portes  à 
Henri  I V ,  el  le  reconnaît  pour  son  roi.  — 1687, 
Mort  de  LuUi ,  musicien  célèbre. 


LA    DOMINICALE. 


M 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Un  négociant  de  Boston ,  M.  Fncker ,  fait 
constrnireen  ce  momenl  nn  superbe  navire  de  oOO 
tonneanx  ,  auqnel  il  doit  donner  le  nom  de  Soit- 
veraii)  Pontife.  Le  bnsle  de  S.  S.  Grégoire  XVI, 
sera  sculpté  sur  la  proue.  Cette  circonstance  ,  ainsi 
que  le  fait  observer  le  Diario  rfiKoino  auquel  nous 
empruntons  les  détails ,  signale  un  sentiment  de 
réaction  bien  digne  de  remarque  lorsqu'on  se  rap- 
pelle les  outrages  que  la  populace  de  Boston  pro- 
diguait à  l'effigie  du  Pape  poilée  dans  les  rues  de 
cette  ville.  IMais  alors,  nous  en  sommes  convain- 
cus ,  les  bautes  qualités  morales  et  politiques  qui 
distinguent  si  essentiellement  notre  Souverain 
Pontife,  et  qui,  il  y  a  quelques  années,  forcèrent 
l'admiration  des  envoyés  américains  dans  le  traité 
qu'ils  eurent  à  stipuler  avec  le  cardinal  Cappellari, 
et,  dans  d'autres  affaires,  commandèrent  toute  la 
confiance  de  M.  le  comte  de  Celles ,  qui  depuis  s'est 
jeté  dans  une  voie  bien  différente  où  il  est  assuré 
de  ne  plus  rencontrer  de^  sentimens  aussi  élevés  ; 
ces  bautes  qualités ,  disons-nous ,  n'étaient  pas 
alors  assez  généralement  connues  pour  avoir  pu 
déterminer  une  appréciation  universelle. 

—  A  Rouen ,  comme  à  Paris ,  des  jeunes  gens 
ont  demandé  aussi  à  avoir  des  conférences  sur  la 
religion.  Plusieurs  d'entre  eux  se  sont  adressés  à 
M.  l'abbé  Maricé ,  curé  de  St-Vincent.  Les  confé- 
rences ont  lieu  dans  cette  église  depuis  le  mois  de 
novembre  ;  l'auditoire  augmente  de  jour  en  jour. 
Les  jeunes  gens  proposent  quelquefois  leurs  diffi- 
cultés ,  et  l'un  d'eux-mêmes  y  répond.  Cependant 
l'ordre  et  le  recueillementrègnentdansces  réunions; 
le  chant  des  cantiques  termine  ordinairement  les 
instructions.  M.  le  cardinal  archevêque  devait,  dit- 
on  ,  se  rendre  à  un  des  prochains  exercices ,  et  faire 
la  clôture  des  conférences. 

—  M.  l'archevêque  de  Bordeaux  a  bien  voulu  se 
charger  de  faire  lui-même  un  cours  d'instruction 
aux  élèves-maîtres  de  l'école  normale  primaire  de 
la  Gironde.  Le  comité  d'arrondissement  s'est  réuni 
le  9  mai-s  à  l'école  normale  pour  recevoir  le 
prélat. 

—  M.l'évêquedu  Puy  vient  d'adresser  aux  curés 
de  son  diocèse  une  circulaire  relative  à  l'instruction 
primaire.  Son  intention  formelle  est  qu'ils  profitent 
du  droit  que  leur  donne  la  loi  d'entrer  dans  les  co- 
mités cantonnaux. 

—  Les  habitans  de  Bazouges  ont  pris  la  plus 
grande  part  aux  persécutions  qu'on  a  suscitées  à 
leur  curé.  Le  23 février,  jour  du  procès,  ils  assis- 
tèrent en  grand  nombre  à  une  messe  célébrée  par 
M.  le  vicaire  de  Rimou  ,  qui  avait  bien  voulu  rem- 
placer M.  le  curé  et  ses  vicaires  pendant  leur  ab- 
sence. On  attendait  avec  anxiété  des  nouvelles  du 
procès,  on  interrogeait  tous  ceux  qui  arrivaient. 
Enfin,  le  lendemain  à  midi  on  apprit  que  M.  le  curé 


était  acquitté.  Le  soir,  MM.  les  vicaires  arrivèrent. 
Le  Frère  qui  tient  l'école  chrétienne  était  allé  au- 
devant  d'eux  avec  ses  élèves.  Ils  furent  reçus  avec 
de  grandes  marques  de  joie.  On  sonna  les  cloches, 
et  on  se  rendit  à  l'églisepour  chanter  des  cantiques. 
Le  samedi  t*""  mars,  M.  le  curé  arriva;  les  vicaires, 
les  membres  delà  fabrique,  plusieurs  conseillers 
municipaux  et  une  foule  de  fidèles  allèrent  au-de- 
vant du  pasteur,  qui  les  remercia  île  leur  intérêt, 
et  les  exhorta  à  rester  fermement  attachés  à  la  re- 
ligion, à  oublier  tout  ce  qui  s'était  passé  et  à  ne 
témo'gner  que  charité  à  leurs  frères.  Oii  conduisit 
ensuite  ie  curé  à  son  église  au  milieu  des  acclama- 
tions. 


Cette  semaine  a  été,  comme  tontes  le.s  autres 
semaines  ,  bien  basse  dans  ses  détails  ,  grande 
dans  les  résultats  ,  et  peu  féconde  en  faits.  Les 
bandes  d'assommeurs  ont  disparu  des  places  et 
des  boulevards  :  la  police  a  accompli  sa  mis- 
sion ;  celle  du  pouvoir  a  commencé.  Les 
jouruanx  de  province  sont  pleins  de  réflexions 
sur  ces  évcnemens. 

La  Gazette  du  Midi  vient  à  ce  sujet  de 
signaler  un  fait  assez  curieux,  par  lequel  s'é- 
tablit un  rapprochement  fort  étrange  entre  le 
patron  des  assommeurs  et  le  proconsnl  romain 
qui  livra  à  la  fureur  de  ses  ennemis  le  fils  de 
Dieu  par  lui  reconnu  innocent. 

a  Quand  le  chef  des  assommeurs,  du  haut 
de  son  cabriolet  triomphal,  a  fait  bàtonner 
devant  lui  la  sainte  canaille  de  la  grande  se- 
maine, il  a  cru  sans  doute  avoir  ouvert  à  l'art 
gouvernemental  une  voie  jusqu'à  ce  jour  in- 
connue. Le  passage  suivant  des  antiquités  ju- 
daïques  ,  de  Flavius  Josèplie ,  prouvera  que  , 
dans  cette  circonstance  comme  dans  bien 
d'autres  ,  il  n'a  été  qu'un  plagiaire. 

«  Ponce-Pilate  étant  gouverneur  de  Jndée 
»  pour  Tibère,  voulut  s'emparer  du  trésor 
«  sacré  pour  en  employer  l'argent  à  des  aque- 

»   ducs. 

»  Lepeuples'euémuttellementjditJosèphe, 

»     qu'il  s'assembla  de  tous  côlés  en  très  grand 

»  nombre  pour  lui    en   faire    des   plaintes. 

))   Comme   il    n'eut  pas  de  peine  à  prévoir 

»   qu'il  pourrait  venir  à  une  sédition,  il  donna 

,)   ordre  à  ses  soldats  de  quitter  leurs  habits  de 

»   gens  de  guerre  pour  se  vêtir  comme  le  com- 

»  mun ,  se  mêler  ainsi  parmi  le  peuple  et  le 

»   charger  non  pas  à  coups  d'épée,  mais  à  coups 

»   de    bâton,   aussitôt  qu'il   commencerait  à 


Ii6 

V  crier.  Les  choses  étaut  disposées  de  la  sorte, 
»  il  donniUe  signal  de  dessus  son  tribunal  ,  et 
■)■>  ses  soldats  exécutèrent  ce  qu'on  leur  avait 
»  commandé.  Plusieurs] uifs  y  périrent  les  uns 
»  des  coups  qu'ils  reçurent,  et  les  autres  ayant 
»  été  étouffés  dans  la  foule  lorsqu'ils  voulaient 
»  s'enfuir.   » 

Ainsi,  dans  toute  l'histoire,  nos  g^ouvernans 
n'ont  clîoisi  qu'un  modèle  et  c'est  Ponce- 
Pilate  I  seulement  Pouce-Pilatc  n'était  pas  né 
dans  la  Judée,  il  n'avait  pas  traité  de  héros  les 
juifs  qu'il  fit  bâtonncr,  et  son  maître  Tibère  ne 
prétendait  pas  régner  sur  eux  en  vertu  du  vœu 
national. 

Et  maintenant,  après  de  pareils  actes  et  tant 
d'autres  qui  se  succèdent  chaque  jour  ,  on  ne 
sait  ce  qu'on  doit  admirer  le  plus  ou  de 
la  bonne  foi  si  naïve  de  M.  Pages  adres- 
sant du  haut  de  la  tribune  au  gouverne- 
ment de  juillet  le  reproche  de  manquer  à  la 
diariié  et  au  Christianisme  envers  le  peuple, 
sans  remarquer  le  sourire  sardonique  qui  cir- 
cule au  banc  ministériel,  ou  de  l'incroyable 
assurance  avec  laquelle  un  ministre  protestant^ 
.succédant  à  cet  orateur  et  parodiant  les  pa- 
roles deBossuet,  est  venu  déclarer  que  Dieu 
mène  la  France  par  les  mains  ministérielles 
dans  lesquelles  elle  se  trouve  enlacée  comme 
dans  les  serres  d'un  oiseau  de  proie. 


LA    DOMINICALE. 


Portugal.  —  La  baisse  des  fonds  pédristes  à 
Londres  continue.  Ala  bourse  du  9  mars,  ils  ont 
ouvert  à  64  I  /2  et  étaient  cotés  à  deux  heures  à 
65.  Le  Courier,  effrayé  sans  doute  de  cette  dé- 
préciation, a  essayé  del'arrêteren  publiantune 
lettre  de  Falmouth,  d'après  laquelle  le  Pike, 
parti  de  Lisbonne  le  4?  aurait  apporté  la  nou- 
velle d'une  bataille  commencée  le  '>.  au  soii-par 
des  affaires  d'avant-postes,  devenue  générale 
le  lendemain,  et  qui  se  serait  terminée  par  la 
défaite  complète  de  l'armée  royale.  Eu  atten- 
dant, le  Standard^  qui  est  pour  le  moins  aussi 
dipnc  de  foi  que  le  Courier,  dit  : 

«  Le  Pike  est  arrivé  de  Lisbonne  j  nous  ap- 
prenons qu'il  n'apporte  aucune  nouvelle  ;  nous 
vovons  dans  la  Chronique  de  Lisbonne  l'aveu 
forcé  que  rien  ne  peut  vaincrel'opiniàtreté  de 
don  Miguel,  et  que  dans  le  parti  pédriste  on 
est  loin  de  s'entendre.  » 

Espagne. — Peu  de  faits  nouveaux  sont  au- 
jourd'hui à  mentionner  relativement  aux  affai- 
res delà  Péninsule.  Il  est  certain  que  les  insur- 


gés ont  prismaintenantl'offensivesur  beaucoup 
depoints  dans  les  provinces  limitrophes  delà 
frontière  fiançaise.  11  ne  se  passe  guerre  de 
jour  où  un  engagement  n^ait  lieu  entre  les 
troupes  de  la  régente  etles  bandes  de  Charles V. 
Ou  parle  d'une  affaireimportante  qui  aurait 
eu  lieu  dans  la  journée  du  vendredi  7  mars. 
Les  résultats  ne  sont  pas  connus.  Dernière- 
ment trois  mille  Catalans  ont  reçu  la  mission 
de  courir  sus  aux  Navarrais.  Il  paraît  que  ces 
bandes  ne  font  aucune  distinction  d'amis  ou 
d'ennemis,  et  qu'elles  pillent  aussi  volontiers 
christinos  que  les  carlistes. 

La  terrible  loi  des  représailles,  adoptée  par 
les  chefs  insurgés,  a  déjà  eu  pour  résultat 
d'inspirer  un  peu  plus  de  loyauté  et  de  modé- 
ration aux  généraux  de  la  régente.  Le  vice- 
roi  de  la  Niivarre  (Quesada)  a  fait  offrir  une 
amnistie  aux  principaux  chefs  de  l'insurrec- 
tion. Ceux-ci,  comnie  on  le  pense  bien  ,  ont 
refusé  toutes  les  conditions  qu'on  leur  propo- 
sait. Néanmoins  ,  plusieurs  personnes  politi- 
ques ont  été  mises  en  liberté  par  ordre  du 
vice-roi,  entre  autres  l'épouse  de  Zumala-Car- 
reguy.  Cette  dame  est  arrivée  à  Elissondo. 

D'un  autre  côté  ,  Charles  V  a  écrit  de  sa  pro- 
pre main  à  divers  généi*aux  Christinos ,  pour 
leur  rappeler  leur  devoir  et  la  fidélité  qu'ils 
doivent  à  sa  personne.  Voici  le  texte  de  la  lettre 
adressée  au  général  Isidor. 

«  Nicolas  Isidor  I  je  me  rappelle  tes  protes- 
tations réitérées,  protestations  que  tu  m'as 
faites  en  différentes  occasions.  Maintenant  le 
temps  est  venu  où  tu  dois  me  prouver  qu'elles 
étaient  sincères ,  je  suis  le  roi  légitime  et  le  suc- 
cesseur de  mon  frère  bien  aimé  Ferdinand  VII, 
etje  t'ordonne,  aussitôt  que  tu  auras  reçu  cette 
lettre,  de  me  reconnaître  comme  tel ,  et  de  me 
faire  reconnaître  dans  cette  principauté,  et  je 
te  récompenserai  suivant  tes  services. 

MOI    LE    KOI.    » 

Ces  divers  faits  sont  un  indice  de  la  situation 
toute  nouvelle  dans  laquelle  se  trouve  actuel- 
lement la  cause  de  Charles  V. 

A  quoi  croyez-vous  après  cela  que  s'amuse 
la  régente?  Elle  donne  l'ordre  de  la  Toison 
d'Or  à  Louis-Philippe,  et  au  roi  de  la  G-rande- 
Bretague.  Les  petits  présens  entretiennent 
l'amitié. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Iinp.  (3e  Félix  LocQoiN,  r.  N.-D.des-Victoires,  n.  16. 


LA    DOMINICALE. 


^3m'-a-^  i^^ 


^17 


CONFÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 

QUATRIEME    CONFERENCE. 
Par  M.  l'abLe  Aiinat,  chanoine  de    BoJez. 

Apparuit  gratia  Dei  sahaioris  nosirî.,.,  eru- 
diens  nos  Jit  abnegaiites  impietatem  et  secuîaria 
desideria  sohrié ,  juste  et  piè  vivamus  in  hoc 
secuJo. 

La  grâce  de  Dieu  notre  sauveur  s'est  rendue 
visible  au  milieu  de  nous  ,  afin  de  nous  ap- 
prendre à  renoncer  aux  œuvres  impies,  aux 
désirs  corrompus  du  siècle,  pour  vivre  dans 
la  modération,  la  justice  et  la  piété. 


Le  monde  enseveli  presque  tout  entier  dans 
les  ténèbres  du  paganisme,  dominé  par  les 
plus  grossières  erreurs ,  s'était  fait  des  dieux 
d'argile  ou  de  boue,  et  jusqu'aux  pieds  des  plus 
vils  animaux  il  brûlait  un  encens  qui  n'ap- 
partient qu'à  la  divinité. 

Ces  erreurs  n'avaient  pu  qu'amener  les 
désordres  du  cœurj  aussi  rien  n'échappait  à 
la  dépravation  de  l'homme ,  et  le  mal  avait 
poussé  de  si  profondes  racines,  que  pour  le 
détruire  il  fallait  u.n  prodige. 

Piésolu  de  renouveler  la  face  de  la  terre. 
Dieu  pouvait  choisir  entre  mille  moyens  de 
faire  éclater  sa  puissance  et  admirer  sa  sagesse. 
S'il  eut  gravé  sa  doctrine  et  ses  préceptes  en 
caractères  de  feu  sur  la  voûte  céleste ,  ce  signe 
majestueux  dans  les  airs,  éclairant  nos  es- 
prits et  dirigeant  nos  cœurs ,  comme  l'astre 
du  jour  éclaire  nos  yeux  et  dirige  nos"  pas  , 
nous  eût  transportes  d'enthousiasme  et  péné- 
trés de  respect. 

Mais  ,  ô  prodige  plus  étonnant  encore  î  le 
soleil  de  justice  ,  le  fils  de  Dieu  lui-même  a 
paru  parmi  nous  :  lumière  du  monde,  il  est 
venu  dissiper  les  ténèbres  qui  couvraient  l'u- 
nivers; précepteur  du  monde,  il  est  venu 
pour  engager  tous  les  hommes  à  renoncer  à 
leurs  cultes  impies ,  aux  désirs  déréglés  du 
siècle ,  pour  vivre  dans  la  modération ,  la 
justice,  et  la  vraie  piété. 

Et ,  bien  différent  de  ces  prétendus  sages 
que  la  philosophie  préconise  ,  et  dont  la  con- 
duite détruisait  tout  à  coup  ce  que  leur  fas- 
tueuse éloquence  avait  édifié,  Jésus-Christ 
n  a  pas  borné  l'œuvre  de  sa  mission  à  nous  ins- 
truire par  ses  discours;  il  ne  s'est  point  con- 
tertlé  de  nous  indiquer  la  route  ;  il  a  voulu 
nous  la  frayer  lui-même  et  marcher  à  notre 
tête.  Il  fut  non  seulement  la  lumière  ,  le  pré- 
^i  '  LIVRAISON. 


cepteur  et  le  dominateur,  mais  aussi  la  règle 
et  le  modèle  du  monde  par  sa  sainteté  ;  et 
c'est  sous  ce  beau  rapport  que  nous  sommes 
chargés  de  vous  le  présenter  en  ce  jour. 

Pour  déterminer  l'homme  au  bien ,  il  lui 
faut,  messieurs,  quelque  chose  de  plus  que 
des  préceptes  et  des  conseils.  Pour  le  sout>-nir 
dans  les  voies  de  la  vertu  ,  d  est  nécessaire  de 
lui  présenter  des  modèles.  Aussi  Jésus-Chri-,t 
en  nous  donnant  de  sublimés  théories  ,  a  dai-  ' 
gné  nous  en  montrer  la  pratique ,  et  devenir 
lui-môme  la  règle  vivante,  et  le  modèle  du 
monde. 

Jésus-Christ  règle  et  modèle  du  monde  par 
le  magnifique  spectacle  que  toute  sa  vie  nous 
présente  des  vertus  qui  doivent  diriger  nos 
rapport  avec  le  créateur; 

Des  vertus  qui  doivent  diriger  nos  rapports 
avec  la  société  ; 

Des  vertus  qui  forment  le  caractère  et  per- 
fectionnent le  cœur  de  l'homme  en  lui-même. 
Apparuit  erudiens  nos  ut  sobriè,  Juste  et  piè 
vivamus  in  hoc  seculo 

Jésus-Christ,  règle  et  modèle  du  monde 
par  le  magnifique  spectacle  que  toute  sa  vie 
nous  présente  des  vertus  qui  doivent  diriger 
nos  rapports  avec  la  divinité.  En  nous  donnant 
cette  raison  sublime  qui  nous  élève  jusqu'à 
celui  qui  nous  l'a  donnée.  Dieu  ne  pouvait 
ne  pas  nous  faire  vm  crime  de  nous  montrer 
aussi  indifférens  envers  lui  que  la  bi-ute  et 
les  êtres  inanimés  dans  la  nature;  et  dès-lors 
qu'il  daigne  se  manifester  à  notre  âme,  peut- 
il  ne  pas  exiger  d'elle  un  juste  tribut  d'adora- 
tion et  de  reconnaissance  ?  notre  coi-ps  étant 
aussi  l'œuvre  de  Dieu  ,  doit  concourir  avec 
l'esprit  qui  l'anime  à  lui  rendre  ses  hommao-es. 
Il  est  juste  qu'il  s'incline,  qu'il  s'abaisse  avec 
l'intelligence  qui  lui  est  unie;  qu'il  exprime 
l'amour,  la  joie,  le  respect,  toutes  les  affec- 
tions dont  le  cœur  est  pénétré;  et  puisque 
nous  sommes  faits  pour  vivre  en  société  il 
faut  encoi-e  un  cuite  public  qui  nous  excite 
nous  édifie,  et  nous  appelle  à  bénir  ensemble 
notre  père  commun. 

C'est  là  ,  messieurs,  le  précis  du  culte  su- 
prême que  nous  devons  à  l'être  souverain 
et  tel  est  celui  dont  Jésus-Christ  nous  a  donné 
les  plus  admirables  exemples. 

Établir  et  répandre  le  royaume  de  Dieu 
faire  connaître  et  propager  cette  religion  au* 
guste ,  dont  les  divins  enseignemens'tendent 
tous  à  faire  rendre  au  Seigneur  un  culte  qui 


l\S 


LA    DOMINICALE. 


lui  plaise  et  qui  sait  digne  de  lui  ,  ce  fut  l'objet 
constant  de  toutes  les  pensées  de  Jésus- Christ. 
Tout  ce  qu'il  éprouv  e ,  d'espérance  ou  de 
crainte,  de  tristesse  ou  de  joie,  de  douleur 
ou  de  consolation  ,  de  repos  ou  de  fatigue , 
il  le  dirige  vers  cette  noble  fin.  Dans  tout  ce 
qu'il  médite,  dans  tout  ce  qu'il  fait,  c'est 
l'amour  qui  l'enflamme,  c'est  le  zèle  qui  le 
dévore,  c'est  le  dpsir  de  procurer  à  Dieu  la 
soumission  de  toute  la  terre.  Pour  cela  ,  rien 
ne  lui  coûte,  prédications  continuelles,  cour- 
ses évangéliques  ,  épreuves  de  tout  genre. 
Donnant  toujours  à  ses  leçons  la  sanction  de 
ses  œuvres,  il  fait  lui-même  la  volonté  de  son 
f)ère,  dans  tous  les  instans  de  sa  vie  ;  c'est  là 
ce  qu'il  appelait  sa  nourriture  j  et ,  lorsque 
les  plus  rudes  combats  viennent  assaillir  son 
âme  comme  une  tempête,  que  les  eaux  de  la 
tribulation  inondent  son  cœur,  que  le  moment 
approche  de  consommer  son  douloureux  et 
sanglant  sacrifice  ;  «  Mon  père,,  s'écrie-t-il , 
que  votre  volonté  s^accomplisse  et  non  la 
mienne.  »  Il  est  soumisjusqu'à  la  mort,  et  la 
mort  de  la  croix.  Pouvait-il  donner  au  monde 
un  exemple  plus  héroïque,  et  rendre  à  l'être 
souverain  un  culte  plus  parfait  de  soumission 
et  d'amour? 

Jésus-Christ  fut  aussi  le  plus  pur  des  adora- 
teurs :dans  la  maison  Nazareth,  pendant  les  an- 
nées qui  précédèrent  celles  de  son  divin  minis- 
tère ,    il  partage  ses  jours  entre  la  prière  et  le 
travad.  Observateur  fidèle  des  pratiques  de  la 
loi,  avec  quel  zèle  il  allait  daus  le  saint  Temple 
se  soumettre  humblement  aux  cérémonies  lé- 
gales, et  mêler  sa  voix  et  ses  cantiques  à  ceux  de 
l'assemblée  du  peuple  I  plus  tard  ,  on  le  voit 
parcourantles  villes  et  les  campagnes  delà  Ju- 
<lée  pour  instruire  et  soulager  les  hommes;  tou- 
.  jours  il  fait  précéder  ses  prodiges  de  l'action 
de  grâce;  et,   quand  les  ombres    de   la  nuit 
viennent  suspendre  le  cours   des  œuvres  ex- 
térieures de  sa   mission  divine,    c'est    dans 
les  douceurs  dé   la  contemplation  ,  dans  les 
saints   exercices   d'une    fervente  prière  qu'il 
cherche  et  trouve  son  repos.   l'^rai  pernoc- 
tans  in  ornlione. 

Lieu  sacré,  retraite  solitaire,  objet  de  ses 
prédilections,  dites-nous  combien  de  fois  vous 
l'avez  vu  dans  des  extases  d'amour,  ou  dans 
les  saints  abaissemens  de  l'adoration  la  plus 
profonde?  Dites-nous  combien  de  fois  vous 
l'avez  vu  élevant  vers  le  ciel  ses  mains  pures, 
pour  attirer  sur  la  terre  les  précieux  elfets  delà 


miséricorde  du  Seigneur,  et  le  dédommager 
de  l'indifférence  de  tous  ceux  qui  l'oublient 
ou  qui  le  méconnaissent? 

Jésus-Christ  prie  dans  tous  les  temps  de  sa 
vie;  il  semble  redoubler  d'ardeur  alors  qu'il 
voit  arriver  de  plus  près  le  jour  de  la  désola- 
tion; au  milieu  des  plus  vives  douleurs,  dans 
les  angoisses  de  la  plus  cruelle  agonie,  il  se 
prosterne  plus  profondément  encore;  il  adore, 
il  prie,  avec  plus  de  ferveur;  jusque  sur  la  croix 
où  il  expire,  ses  derniers  sentimens  et  ses  der- 
nières paroles  sont  un  hommage  à  la  divinité, 
et  les  accens  d'une  ardente  prière. 

Héroïques  exemples  :  ils  étaient   devenus 
d'autant  plus  nécessaires  que  Dieu,  méconnu 
de  presque  tous  les  hommes,  ne  recevait  de 
ceux  qui  avaient  le  bonheur  de  le  connaître 
que  des  hommages  bien  imparfaits,  un  culte 
superstitieux   ou  hypocrite.  Ils  étaient  néces- 
saires, pour  donner  au  monde  nouveau  un 
modèle  frappant,   une  règle  assurée  de  l'ado- 
ration en  esprit  et  en  vérité  que  Jésus  Christ 
vei  ait  établir.    Ils  étaient  nécessaires,    pour 
faire  abandonner  les  temples  des  nations,  mé- 
priser leurs  idoles  ,  proscrire  leurs  solennités, 
rejeter  leurs  sacrifices  et  leurs  coutumes  tou- 
jours   impies,    et  quelquefois    barbares.   Ils 
étaient  nécessaires,  pour  apprendre  à  tous  les 
siècles   que  si  le  culte   intérieur  est  comme 
l'âme    et   la    vie   de    toute   religion    sur   la 
terre ,   nous  devons  encore  à  Dieu  un  tribut 
extérieur  de  respect  et  de  louanges  :  ils  étaient 
nécessaires  pour  condamner  d'avance  ces  cou- 
pables et  dangereux  systèmes  qui  tendraient  à 
présenter  la   religion    comme   une   croyance 
purement  spéculative  ,  à  la  réduire  à  quelques 
principes  généraux  ,  à  faire  regarder  comme 
inutiles  les  actes  de  piété  par  lesquels  la  foi  se 
manifeste  ,  la  charité  s'enflamme ,  et  sans  les- 
quels la  vertu  ne  marche  qu'en  tremblant ,  et 
ne  peut  que  s'affaiblir  et  s'éteindre.  lis  étaient 
nécessaires  pour  confondre  l'indifférence  ou 
le  dédain  de  ces  hommes  impies,  qui  passent 
les  jours ,  les  semaines ,  les  mois ,  les  années , 
quelquefois  la  vie  presque  toute  entière,  sans 
rendre  à  Dieu  ni  culte,   ni  hommage;  qui 
osent  le    matin  regarder  le  soleil  sans  adorer 
celui  qui  les  fait  jouir  de  sa  lumière;  qui  ne 
craignent  pas  d'entrer  dans   les  sombres  pro- 
fondeurs de  la  nuit,  sans  avoir  béni  celui  qui, 
dans  l'image  de  la  mort,  peut  leur  faire  trou- 
ver la   mort  même.   Ils  étaient  nécessaires, 
pour  nous  servir  de  modèle  dans  les  jours  de 


LA    DOMINICALE. 


420 


l'ajRliction  et  de  la  douleur  ;  pour  nous  ap- 
prendre que  toute  notre  ressource  alors  ,  c'est 
de  mettre  notre  confiance  et  notre  appui  dans 
le  Seigneur,  d'invoquer  son  saint  nom,  et  de 
lui  faire  entendre  souventce  cri,  qu'un  illustre 
docteur  appelle  le  cri  d'une  ame  naturelle- 
ment chrétienne. 

La  vie  de  Jésus-Christ  nous  présente  le  ma- 
gnifique spectacle  des  vertus  qui  dirigent  nos 
rapports  avec  la  divinité  :  mais  parce  que  nous 
ne  sommes  point  nés  pour,  vivre  isolés  sur  la 
terre,  la  vraie  morale  ne  sépare  pas  nos  de- 
voirs envers  Dieu  de  ceux  que  nous  avons  à 
remplir  envers  nos  semblables.  Aussi  Jésus- 
Christ  a  resserré,  consacré  les  liens  de  la  fa- 
mille, de  la  patrie,  de  l'humanité  toute  en- 
tière 'y  c'est  lui  qui  nous  a  tracé  la  règle  des  de- 
voirs qu'il  faut  y  remplir,  et  c'est  lui  qui 
devient  encoi'e  ici  la  règle  et  le  modèle  du 
monde. 

Nul  n'observa  jamais  comme  lui  les  devoirs 
de  la  parenté,  de  l'amitié,  delà  vie  civile. 
Dans  les  jours  de  sa  jeunesse,  il  se  montre  do- 
cile à  Joseph  et  à  Marie.  Qui  ne  sait  comme  il 
aimait  son  auguste  et  sainte  mère?  On  le  vit 
éprouver  la  plus  vive  émotion  et  répandre  des 
pleurs  sur  la  tombe  de  son  ami  Lazare.  Il  s'est 
choisi  douze  apôtres  compagnons  de  ses  voya- 
ges, de  ses  fatigues,  comme  de  son  repos, 
hommes  sans  éducation,  sans  usage,  et  jamais 
il  ne  les  rebute;  il  est  toujours  avec  eux 
comme  un  d'entre  eux  ;  on  ne  voit  jamais  en 
lui  ces  airs  de  hauteur  et  de  domination  si 
ordinaires  dans  le  monde.  Plein  d'amour  pour 
son  pays ,  il  verse  des  lannes  à  la  vue  des  mal- 
heurs qui  menacent  son  ingrate  patrie.  «  Jé- 
rusalem qui  tues  les  prophètes ,  s'écrie-t-il, 
combien  de  fois  ai-je  voulu  rassembler  tes  en- 
fans  comme  l'oiseau  rassemble  ses  petits  sous 
ses  ailes,  et  tu  ne  l'as  pas  voulu?  » 

Il  brûlait  du  désir  de  sauver  cette  ville  cou- 
pable; la  vie  qu'il  a  donnée  pour  tous,  il  l'eût 
livrée  pour  le  salut  d'une  âme.  Aussi  voyez 
comme  il  presse,  comme  il  exhorte,  comme 
il  sollicite  I  II  n'attendait  pas  que  les  pécheurs 
vinssent  à  lui  ;  il  va  lui-même  les  chercher  à 
travers  les  plus  accablantes  fatigues.  11  nous 
découvre  son  cœur  dans  là  touchante  para- 
bole de  l'enfant  prodigue,  dans  la  belle  si- 
militude du  bon  pasteur,  qui  court,  à  travers 
les  montagnes,  pour  chercher  la  brebis  égarée, 
et  qui,  s'il  a  le  bonheur  de  la  retrouver,  la 
prend  sur  ses  épaules,  la  porte  lui-même  dans 


le  bercail,  comme  pour  lui  épargner  les  fati- 
gues du  retour.  Qui  n'admirera  sa  conduite  et 
son  indulgence  envers  la  femme  coupable? 
sa  miséricorde  envers  cette  fameuse  péche- 
I  esse,  qui  n'eut  pas  plutôt  fait  l'aveu  de  ses 
fautes,  auxpieds  du  sauveur,  qu'elle  entendit 
sortir  de  sa  bouche  ces  paroles  de  consolation  : 
Ayez  confiance;  vos  péchés  vous  sont  remis. 

Oh!  le  ravissant  spectacle,  devoir  Jésus- 
Christ  exerçant  partout  un  ministère  de  récon- 
ciliation, de  paix  et  de  miséricorde!  de  le 
voir  répandre ,  partout  où  il  porte  ses  pas , 
les  bienfaits  de  son  inépuisable  charité  !  La 
charité,  messieurs,  nommei"  cette  belle  vertu, 
dont  on  ne  se  lasse  point  d'entendre  raconter 
les  merveilles  ;  cette  belle  vertu  qui,  de  l'aveu 
même  des  païens,  rapproche  le  plus  l'homme 
de  la  Divinité,  puisqu'elle  porte  avec  elle  les 
plus  beaux  traits  de  l'être  Souverain,  bon,  mi- 
séricordieux par  son  essence;  nommer  cette 
vertu  qui  offre  des  preuves  si  frappantes  de 
son  origme  céleste,  que  tandis  qu'on  semble  mé- 
connaître toutes  les  autres,  celle-ci  est  encore 
admirée,  préconisée  même  dans  le  monde 
profane;  nommer  la  charité  n'est-ce  pas  nom- 
mer Jésus-Christ  lui-même?  Avant  lui  elle 
était  à  peine  connue  sur  la  terre;  et  si  quel- 
ques philosophes  avaient  prononcé  le  nom  de 
bienfaisance,  leurs  maximes  furent  à  peine 
suivies  d'un  petit  nombre  d'entre  eux.  S'il  y 
eut  dans  l'antiquité  payenne  quelques  beaux 
exemples  d'humanité  ,  ils  furent  si  rares 
qu'on  ne  sut  comment  les  célébrer;  tandis 
qu'ils  sont  devenus  tellement  habituels  dans 
le  christianisme  que  la  charité  forme  soh  plus 
beau  caractère,  comme  elle  fut  le  caractère 
distinctif  de  son  divin  auteur.  Toutes  ses 
œuvres  furent  une  expression  continuelle* de 
ces  généreux  sentimens  qui  en  Jésus-Christ, 
disait  l'apôtre,  confondent  l'imagination  et 
surpassent  toute  connaissance.  Il  ne  put  jamais 
voir  de  malheureux  sans  souffrir  avec  eux  et 
partager  leurs  peines  ;  au  spectacle  de  leurs 
besoins  ou  de  leurs  misères,  l'on  vit  toujours 
son  cœur  ému,  ses  entrailles  agitées  et  sa  ten- 
dresse chercher  à  les  soulager,  s'il  le  fallait , 
par  des  prodiges.  Jamais  il  ne  fit  servir  à  la 
vengeance  ou  à  la  terreur  l'empire  qu'il  avait 
sur  la  nature  et  sur  les  élémens.  Toutes  les  fois 
qu'il  fit  des  choses  merveilleuses ,  ce  fut  tou- 
jours la  charité  qui  l'inspira;  et  l'un  des  té- 
moins de  sa  vie  a  dit  avec  autant  de  noblesse 
que  de  simplicité,  qu'il  ne  passa  sur  la  terre 


«ne  pour  y  répandre  des  Lienfaits,  y  guérir 
tous  les  maux ,  v  soulager  toutes  les  inforluncs. 
Pcrlvansiit  hencfacit-ndo.  Magnifiques  exem- 
ples, à  qui  le  monde  doit  ces  heureuses  habi- 
tudes qui  ont  renouvelé  les  cœurs  et  régénéré 
la  terre.  Voyez,  messieurs,  quelle  férocité  de 
mœurs  avant  Jésus-Christ,  au  milieu  môme 
des  nations  civilisées,  chez  les  Romains,  par 
exemple,  chez  qui  les  arts,  la  philosophie, 
l'éloquence,  les  lettres,  étaient  si  cultivées,  de 
qui  nous  viennent  de  si  beaux  monumens 
que  nous  admirons  encore ,  et  ches  qui  l'on 
trouvait  cependant  et  les  combats  des  gladia- 
teurs, pour  amuser  le  peuple,  et  l'exposition 
des  condamnés  aux  bêtes  féroces ,  et  l'inhu- 
manité la  plus  révoltante  envers  les  esclaves. 
Admirables  exemples  de  Jésus-Christ  à  qui 
le  monde  doit  ces  précieuses  sociétés ,  où  de 
pénéreux  chrétiens  se  sont  dévoués  avec  tant 
de  persévérance,  de  sacrifices,  de  fatigues  et 
de  zèle ,  les  uns  à  racheter  les  captifs ,  les  autres 
à  procurer  un  asile  aux  voyageurs  égarés; 
ceux  ci  à  recueillir  l'enfance  abandonnée , 
adopter  l'oi-phelin  ,  pi'otéger  la  veuve  déso- 
lée, instrun-e  l'ignorant,  soigner  le  malade  et 
l'infirme;  d'autres  à  porter  dans  des  cliniRts 
lointains ,  à  travers  mille  écucils  ,  les  bienfaits 
de  la  civilisation  à  des  peuples  sauvages ,  en 
leur  faisant  connaître  Jésus-Christ,  sa  doc- 
trine, et  ses  héroïques  exemples. 

Oui,  héroïques  exemples I  à  quile monde, 
incrédule  lui-même,  doit,  sans  y  penser  peut- 
être  ,  tout  ce  qu'il  coimaît  et  pratique  encore 
de  bienfaisance  et  d'humanité.  Si  Jésus-Christ 
n'en  avait  déposé  les  germes  sur  la  terre, 
nous  en  sci'ions  encore  où  en  était  le  monde 
lorsqu'il  fut  habité  par  des  hommes  tels  que 
ceux  dont  nous  parle  l'Ecriture,  hommes 
avides,  avares  ,  injustes ,  cruels  ,  sans  compas- 
sion, sans  miséricorde,  qui  ,  loin  de  soulager 
les  malheureux,  ne  s'occupaient  qu'à  en  faire 
de  nouveaux;  qui,  loin  de  sécher  les  larmes 
du  pupile,  s'enivraient  du  sang  derorphelin, 
et  dévoraient  comme  le  pain  la  substance,  de 
la  veuve.  Et  ne  voyez-vous  pas,  messieurs, 
les  progrès  effrayaiis  du  vil  égoïsme  partout 
où  la  salutaire  influence  des  exemples  de 
Jésus-Christ  perd  de  son  empire?  La  charité, 
cette  vertu  chrétienne ,  si  généreuse ,  si  active 
quand  elle  a  pris  ses  racines  dans  la  vie  même 
de  son  divin  propagateur,ne  perd-elle  pas  toute 
sa  force  et  sa  fécondité,  dès  qu'on  essaie  de  la 
transplanter  danslcsol  aride  de  la  philosophie? 


LA   DOMliNICA.LE. 


Outre  les  vertus  qui  règlent  nos  devoirs 
envers  Dieu ,  et  celles  qui  dirigent  nos  rap- 
ports avec  la  société,  il  en  est  d'autres  qui 
forment  et  perfectionnent  le  cœur  de  l'homme 
en  lui-même;  vertus  morales  qui  sont,  disait 
le  roi  Salomon,  les  choses  du  monde  les  plus 
utiles  dans  cette  vie  même,  et  dont  Jésus- 
Christ  devient  encore  le  plus  parfait  modèle. 

Ne  pai'lons  pas  de  l'intégrité  de  ses  mœurs; 
d'un  témoignage  unanime,  elles  furent  auss^ 
pures  que  sa  doctrine.  Ici  nulle  tradition  q  li 
ne  soit  à  l'honneur  de  sa  mémoire;  nul  soup- 
çon qui  puisse  ternir  en  rien  l'éclat  de  sa 
beauté. 

Avant  qu'il  eut  daigné  se  revêtir  de  notre 
nature,  le  monde  ne  savait  pas  même  rougir 
des  vices  les  plus  honteux;  il  les  voyait  des- 
cendre de  l'olympe,  il  trouvait  sur  les  autels 
et  le  modèle  et  l'excuse  de  ses  dissolutions. 
Mais  telle  est  la  gloire  de  Jésus-Chi'ist  qu'il  ne 
partage  avec  aucun  autre;,  il  a  seul  purifié  la 
terre;  seul  il  a  fait  mener  à  des  hommes  la 
vie  des  anges  dans  des  corps  mortels. 

Nous  ne  parlerons  pas  de  sa  prudence  et  de 
sa  haute  sagesse  ;  dès  Tâge  de  douze  ans,  elle 
ravit  d'admiration  les  docteurs  qui  devant  lui 
n'osaient  plus  faire  entendre  leurs  voix  du 
haut  de  la  chaire  de  Moïse  où  ils  étaient  assis. 
Elle  fut  si  constamment  surhumaine  que  ses 
ennemis,  qui  marchaient  à  sa  suite,  témoins 
de  ses  actions  comme  de  ses  discours,  ne  purent 
jamais  x'éussir  à  le  surprendre  et  parvenir  à  le 
confondre. 

Que  ne  pourrions-nous  pas  dire  de  sa  dou- 
ceur toute  céleste?  on  le  reconnaissait  d'abord 
au  calme  qui  régnait  sur  son  front,  au  son 
pénétrant  de  sa  voix.  Ce  fut  ce  Sauveur,  doux 
et  pacifique  ,  annoncé  par  les  prophètes,  qui 
ne  devait  jamais  ouvrir  sa  bouche  à  la  plainte 
et  au  murmure,  encore  moins  à  la  malédic- 
tion; qui  ne  devait  point  achever  de  x'ompre 
le  roseau  à  demi  brisé,  d'éteindre  la  mèche 
fumant  encore.  Sa  vertu  n'eût  jamais  rien  de 
dur  et  de  sévère  pour  les  autres;  qu'on  aime 
à  le  voir  bénissant  les  enfans  et  les  pauvres  I 
L'ardeur  de  son  zèle  fut  toujours  sans  vio- 
lence, comme  sans  amertume;  et  lorsqu'un 
jour  deux  de  ses  disciples  veulent  appeler  le 
feu  du  ciel  sur  une  ville  qui  refuse  de  les 
recevoir  :  «  Vous  ne  savez  pas,  leur  dit-il,  de 
quel  esprit  vous  êtes;  le  fils  de  l'homme  n'est 
pas  venu  pour  perdrs,  mais  pour  sauver.»  Tout 
souffrir  et  ne  donner  rien  à  souffrir ,  voilà 


LA    DOMINICALE. 


jm 


le  caractère  de  votre  maître.  Caractère  unique, 
que  la  terre  dans  la  succession  des  siècles 
n'a  vu  qu'une  fois  et  qu'elle  ne  reverra  jamais 
plus!  Voulons-nous  en  connaître  davantage  la 
perfection ,  transportons-nous  sur  la  montagne 
du  Calvaire,  fixons  nos  regards  sur  Jésus 
crucifié  j  écoutons  sa  dernière  prière  :  c'est 
un  cri  de  grâce  et  de  miséricorde  pour  ses 
bourreaux  :  Mon  père ,  pardonnez-leur.  Pa- 
ter, dimitte  illis. 

On  l'avait  vu  quelquefois,  il  est  vrai,  sortir 
de  cette  douceur  qui  faisait  comme  l'habitude 
de  toute  sa  vie;  on  l'avait  vu  s'armer  d'une 
>ainte  colère  contre  les  profanations  du  sanc- 
tuaire ,  s'élever  avec  indignation  contre  l'hy- 
pocrisie des  pharisiens  :  mais  c'était  pour  nous 
inspirer  de  l'horreur  pour  ces  désordres  et 
aous  apprendre,  que  ,  si  le  zèle  doit  d'abord 
attirer  par  la  bonté  ,  il  doit  aussi  quelquefois 
réprimer  et  corriger  avec  force.  Aussi  la  dou- 
ceur se  concilia  toujoursen  Jésus-Christ,  avec 
cette  noble  et  constante  fermeté  qui  nous  le 
présente  dans  l'adversité,  comme  dans  la  pros- 
périté ,  dans  les  épreuves  de  la  vie ,  comme 
dans  les  douleurs  de  la  mort,  tellement  au- 
dessus  de  la  faiblesse  humaine  *,  que  c'est  de 
lui  que  l'on  peut  dire  en  toute  véi'ité  :  sa 
grande  âme  fut  un  miracle  qui  seul  suffirait 
pour  prouver  sa  mission.  (  Rousseau.  ) 

Mais  il  est  une  vertu  qui  fait  éclater  davan- 
tage toutes  les  autres  ,  et  qui ,  selon  la  parole 
des  plus  célèbres  docteurs  ,  en  est  comme  le 
fondement  et  la  gardienne.  Cette  vertu,  les 
anciens  philosophes  l'auraient  dédaignée.  Elle 
n'avait  pas  même  de  nom  dans  les  langues, 
d'ailleurs  si  riches  de  Home  et  d'Athènes. 
Cette  vertu' ,  l'humilité ,  qui  nous  fait  porter, 
dans  le  commerce  de  la  vie  ,  une  habitude  de 
prévenances  dont  les  formes  de  la  politesse 
mondaine  ne  sont  qu'une  légère  imitation  , 
l'humilité  qui  semble  si  bien  en  rapport  avec 
notre  faiblesse  et  qui  nous  porte  à  ne  pas  mé- 
priser nos  semblables  ,  jamais  homme  ne  l'a 
pratiquée  comme  Jésus-Christ ,  qui  nous  a  si 
bien  appris  à  la  connaître.  Les  mouvemens 
de  l'orgueil ,  de  l'ambition,  de  la  vaine  gloire 
n'eurent  sur  son  cœur  aucun  empire.  Il  aurait 
pu  mettre  à  profit  les  opinions' répandues  de 
son  temps  ,  parmi  le  peuple,  qui  attendait  un 
puissant  dominateur.  Déjà  frappées  de  l'éclat 
de  ses  œuvres ,  les  multitudes  allaient  au-de- 
vant de  lui  pour  lui  offrir  des  trônes.  Mais 
Jésus-Christ,  soutenant  toujours  son  sublime 


caractère,  se  dérobe  à  l'empressement  et  àl'en- 
thousiasme  du  pcupje  ,  déclare  qu'il  n'est  pas 
venu  pour  exercer  sur  les  hommes  une  domi- 
nation temporelle  j  que  son  royaume  n'est 
pas  de  ce  monde,  et,  quand  le  moment  est  venu 
de  sortir  de  l'obscurité,  s'il  s'annonce  comme 
le  fils  du  Très-Haut,  s'il  montre  alors  ses  let- 
tres de  créance,  ce  n'est  pas  avec  le  faste  d'un 
homme  fier  de  sa  puissance,  avec  l'étalage 
d'un  séducteur  qui  veut  éblouir,  ou  d'un 
foui'be  qui  veut  imposer  par  son  audace  , 
mais  avec  la  modeste  confiance  et  la  noble 
simplicité  d'un  homme,  qui  n'est  étonné  ,  ni 
de  ce  que  la  nature  lui  obéit,  ni  de  ce  qu'il 
réussit  à  convaincre  les  nombreux  témoins  de 
ses  œuvres  ,  de  sa  mission  divine. 

Tel  fut,  messieurs,  le  saint  réparateur  que 
nous  devions  vous  présenter  comme  modèle 
du  monde.  Modèle  de  tous  les  âges  :  l'enfance 
trouverait  dans  la  vie  de  Jésus-Christ  les  plus 
beaux  exemples  de  candeur ,  de  simplicité , 
d'innocence;  la  jeunesse,  des  exemples  de  do- 
cilité, d'affection,  de  respect  pour  les  auteurs 
de  ses  jours  ;  d'amour  pour  la  prière  et  le 
travail,  d'éloignement  des  frivolités  et  des 
plaisirs  dangereux  du  siècle.  Ceux  qui  sont 
plus  avancés  dans  le  chemin  de  la  vie  trouve- 
raient en  Jésus  -  Christ  le  modèle  d'une  vie 
sainte, laborieuse  et  utile.  Pour  la  vieillesse  elle- 
même  ,  quelle  plus  grande  leçon ,  que  cet 
esprit  de  sacrifice  dont  Jésus-Christ  fut  tou- 
jourspénétré,  et  qu'il  manifesta  d'unemanière 
si  frappante,  au  milieu  de  ses  dernières  dou- 
leurs ! 

Modèle  de  tous  les  âges,  Jésus-Christ  le 
serait  aussi  de  toutes  les  conditions. 

Modèle  des  pauvres  :  et  n'est-ce  pas  cette 
portion  chérie,  que  nous  devons  appeler  la 
première,  à  la  suite  de  celui  qui  naquit,  vécut 
et  mourut  pauvre?  Ohl  que  leur  pauvreté 
serait  honorable  s'ils  rapprochaient  leurs 
mœurs  de  ses  exemples ,  leurs  habitudes  de 
ses  vertus  ! 

Modèle  des  riches  :  la  nature  obéissait  à  sa 
voix  ;  mais  s'il  lui  commandait,  c'était  tou- 
jours pour  exercer  sa  bonté  ,  pour  répandre 
des  largesses;  c'était  pour  donner,  pour  don- 
ner, et  pour  donner  encore. 

Modèle  de  tous  :  la  vie  de  Jésus-Christ , 
bien  étudiée,  nous  apprendrait  l'usage  que 
nous  devons  faire  des  honneurs,  quand  il  nous 
sont  déférés ,  des  opprobres,  quand  nous 
sommes  humiliés,    des  peines,   quand  nous 


A22 


sommes  affligés.  Elle  nous  apprendrait  les 
rèples  de  notre  conduite  envers  nos  ennemis 
et  nos  persécuteurs  ;  celles  de  nos  affections, 
de  nos  discours,  de  nos  démarches  j  et,  pom 
tout  d.re  en  nue  parole  du  docteur  samt  Am- 
broise,  la  seule  vie  de  Jésus-Christ  serait  la 
règle  et  le  modèle  de  tous  :  Unùis  ^nta  omnium 

forma. 

Parcourez  maintenant.  Messieurs ,  les  an- 
nales des  nations  et  les  fastes  des  héros  les  plus 
célèbres  ;  de  ceux  qui  après  leur  mort ,  ont  ob- 
tenu les  sacrilèges  honneurs  de  l'apoheose  ; 
ou  plutôt,  parcourez  la  vie  de  ces  hommes 
plus    réellement  vertueux ,  qui ,  après   avou- 
bien  mérité  de  leurs  concitoyens  n'ont  reçu  de 
leur  siècle  que  des  persécutions  ou  des  outra- 
ges; cherchez  des  hommes  d'une,  vertu  plus 
parfaite  encore  si  vous  en  connaissez  ;  et  trou- 
vez quelqu'un  parmi  eux  dont  les  vertus  puis- 
sent seulement  approcher  celles  du  person- 
nage auguste  qui  vient  de  fixer  vos  regards, 
et  j'ose  le  croire ,   votre  admiration,  et  vos 
respects.   On  ne  l'égalerait  point  en    réunis- 
sant tout  ce  qu'il  y   eut   de  grand  dans  les 
hommes  les  plus  sages  qui  parurent  dans  le 
monde;  et  ce  qui  doitajouter  à  notre  étonne- 
ment ,    il  manifeste  toute   la  plénitude  de  la 
perfection  dans  une  vie  très-courte,  à  un  âge 
oii  les  autres  entrent  à  peine  dans  la  carrière 
de  la  sagesse  et  de  la  saine  philosophie  ;  il  se 
présente  sans  avoir  été  formé  par  l'éducation, 
par  les  efforts  de  l'étude ,  par  les  habitudes 
que  donne  la  connaissance  extérieure  du  mon- 
de; du  sein  d'une  nation  ignorante  ,  de  l'ate- 
lier d'un  artisan,  nous  voyons  sortir  un  sage 
qui  laisse  derrière  lui  ,  et  ànne  distance  infi- 
nie, tous  les  autres ,  et  à  la  perfection  duquel , 
l'homme ,  malgré  ses  efforts ,  n'a  rien  ajouté 
depuis  dix-huit  siècles. 

Mais,  diront  peut-être  les  détracteurs  de 
l'Évangile,  ces  traits  admirables  ne  sont-ils 
pas   plus  imaginaires  que  réels  : 

On  a  déjà  répondu  pour  nous.  Messieurs;  et 
de  l'aveu  de  l'incrédulité  même  ,  ce  n'est  pas 
ainsi  qu'on  invente.  Croyez-vous  ,  d'ailleurs  , 
que  cette  foule  de  chrétiens,  qui  composaient 
l'Église  naissante,  n'avaient  ^  appris  que   par 
l'îîvanfile  les  merveilles   de  la   Sainteté   de 
Jésus-Clirist?  La  voix  publique  l'avait  déjà 
proclamé  le  juste  par  excellence;  tant  de  pé- 
cheurs qu'il   avait  convertis,  tant  de  malaises 
qu'il   avait   guéris ,  tant  d'infortunés  dont  il 
avait  essuyé  les  larmes ,  se  plaisaient  à  racon- 


LA    DOMINICALE. 

ter  sa  sagesse ,  sa  douceur ,  sa  bienfaisance ,  sa 
miséricorde.  L'Évangile  a  recueilli  ces  grands 
souvenirs,  et  malgré  les  calomnies  de  la  syna- 
gogue vaincue,  malgré  les  blaspuèmes  du  pa- 
ganisme en  fureur,  le  récit  des  vertus  de 
Jésus-Christ  retentit  dans  tout  l'univers,  qui 
en  a  conservé  la  tradition  et  la  mémoire. 


Oui ,   Messieurs ,  si  les  écrivains  sacrés  ne 
nous  avaient  pas  transmis  les  détails  des  gran- 
des vertus  de  Jésus-Christ,  la  voix  de  la  re- 
connaissance que  les  clameurs  de  l'ingratitude 
ne  peuvent  jamais  étouffer ,  cette  voix  forte 
et  puissante  qui   traverse  les   siècles,  et  qui 
se  fait  encore  entendre  aux  oreilles  des  hommes 
lorsque  les  inscriptions  gravées  sur  le  marbre 
ou  l'airain  ne  frappent  plus  leurs  yeux  ;  la 
voix  de  la    reconnaissance  aurait   suffi  pour 
éterniser  le  nom  de  Jésus-Christ,  et  le  souve- 
nir des  belles  actions  dont   il  nous  a  donné 
l'exemple;  aussi,  que  de  nombreux  témoigna- 
ges s'élèvent  en  sa  faveur  dans  toute  la  suite 
des  siècles  !  Ici   toutes  les  voix  semblent  se 
réunir   :  l'univers  s'émeut  et  proteste,  pour 
garantir  l'authenticité  delà  vie  sainte  et  mer- 
veilleuse  de   Jésus-Christ.   Portons   d'abord 
nos  regards  sur  l'immense  partie  du  globe  qui 
fut  habité   par  les  enfans   de  l'Église  caUio- 
lique  :  nous  les  verrons  tous  remplis  ,  pour 
la  personne  sacrée  de  Jésus-Christ  de  la  véné- 
ration la  plus  profonde.  Parmi  ceuï  qui  vi- 
vaient de  son  temps,  les  uns  ne  se  croyaient 
pas  dîgnesde  le  recevoir  dans  leurs  maisons , 
les  autres  reculaient  devant  lui  par  respect, 
parce  qu'ils   se  reconnaissaient ,  disaient -ils, 
couverts  de  la  souillure  du  péché.  Les  cou- 
pables s'empressaient  d'aller   déposer  à    ses 
pieds    leurs  égaremens  et  leurs    désordres. 
Tous,  à  mesure  qu'ils  voulaient  marcher  à  sa 
suite 'se  crurent  obligés  de  renoncer  au  vice, 
aux  plaisirs  déréglés  ,  pour  vivre  dans  la  mo- 
dération, la  justice,  et  la  vraie  piété.  De  telle 
sorte  que  le  nom  de  saints  fut  le  premier  nom 
que  portèrent  les  disciples  de  Jésus-Christ;  il 
se  confondit  long-temps  avec  celui  de  chré- 
tiens ,  tant  on  était  convaincu  qu'il  f;Ulait  être 
saint  pour  lui  appartenir;  que  la  sainteté  de- 
vait être  le   caractère  des  enfans,  après  avoir 
été  celui  de  leur  père,  et  faire  la  gloire  des 
disciples,  après  avoir  fait  celle  de  leur  maître. 
Glorieux  privilège,  que  Jésus-Christ  voulut 
communiquer  à  la  société  qu'il  a  formée  sur  la 
terre.  Si  quelque  chose  d'impur  ose  la  soud- 
1er,  elle  le  rejette,  elle  le  condamne,  et  reste 


LA   DOMINICALE. 


Â^û 


toujours  incorruptible  ;  et  voilà  ,  Messieurs , 
d'où  sont  venues  presque  toutes  les  hérésies 
qui  ont  désolé  l'Église  et  déchiré  son  sein.  On 
les  vit  attaquer  tour  à  tour  les  plus  solides 
vérités  de  la  religion  de  Jésus-Christ,  dans  la 
morale  comme  dans  les  dogmes.  Mais  chose 
admirable!  la  haute  sagesse  du  sauveur , 
son  éminente  sainteté,  furent  toujours  recon- 
nues ,  proclamées ,  exaltées  par  tous  les  héré- 
tiques. Quelques-uns  même,  étonnés  de  sa  vie 
surhumaine,  ne  purent  se  persuader  que  quel- 
que chose  de  terrestre  y  eût  participé,  et  ne 
voulurent  voir  en  Jésus-Christ  qu'une  seule 
nature,  la  nature  divine  :  leur  enthousiasme, 
rebelle  aux  enseignemens  de  la  foi,  leur  fit  mé- 
connaître en  lui  l'homme-dieu,  le  lîls  de 
Dieu  fait  homme,  et  le  Verbe  fait  chair. 

Il  n'y  eut  pas  jusqu'aux  oracles  de  la  genti- 
lité  qui  ne  lui  rendissent  hommage.  Le  paga- 
nisme s'écria  que  Jésus  avait  été  un  sage.  Ti- 
bère propose  au  sénat  romain  d'accoi^er  à 
Jésus-Christles  honneurs  de  la  divinité.  Adrien 
veut  lui  élever  des  temples.  Alexandre-Sévère 
place  son  image  à  côté  de  celles  qu'il  révère 
et  des  dieux  qu'il  adore.  La  philosophie  pla- 
tonicienne reconnaît  que  Jésus  fut  un  homme 
très-saint.  Le  faux  prophète  des  Arabes  l'ap- 
pelle la  sagesse  de  Dieu  ;  ses  sectateurs  vé- 
nèrent Jésus  Christ  comme  un  envoyé  cé- 
leste. 

Le  judaïsme  ,  lui-même  ,  dans  un  jour  de 
bonne  foi,  et  dans  un  temps  où  il  eût  été  facile 
de  dévoiler  le  mensonge,  laisse  échapper  ce 
victorieux  témoignage  :  en  pai'lant  de  Jésus- 
Christ  ,  il  l'appelle  un  homme  sage  j  si  toute- 
fois ,  ajoute-t  il,  on  peut  l'appeler  homme, 
car  il  faisait  des  œuvres  admirables. 

Les  incrédules  eux-mêmes,  vinrent  souvent 
déposer  aux  pieds  du  Sauveur  le  tribut  de 
leur  admiration  :  ses  exemples  sont  saints.... 

Quelle  ^douceur!  quelle  pureté  dans  ses 
mœurs  !  Oii  est  le  sage  qui  sait  agir  comme 
lui  !  dirent-ils. 

O  vous  donc,  qui  auriez  eu  le  malheur  de 
pei'dre  le  don  précieux  de  la  foi ,  s'il  en  était 
quelqu'un,  hélas  I  dans  cet  auditoire  ,  ne  de- 
vriez-vous  pas  au  moins  révérer  le  nom  de 
Jésus-Christ  comme  le  plus  grand,  le  plus 
auguste,  le  plus  saint  de  tous  les  nom;,  et 
vous  iuclinera\ec  respect,  à  la  vue  de  tous  les 
objets  qui  viennent  vous  en  rappeler  la  mé- 
moire? 

Vous  n'entendez  jamais  avec  indifférence, 


vous  écoutez  ,  vous  lisez,  vous  racontez  avec 
le  plus  touchant  intérêt,  un  trait  qui  décèle 
la  beauté  d'une  âme  ,  la  noble  délicatesse  et 
la  grandeur  de  ses  sentimens;  pour  qu'un 
homme  de  bien,  qui  s'est  montré  la  gloire  de 
son  siècle,  le  bienfaiteur  du  genre  humain, 
l'ami  de  sa  patrie ,  reçoive  vos  hommages  , 
excite  votre  admiration ,  il  n'est  pas  nécessaire 
que  le  même  sol  vous  ait  vus  naître  ;  que  les 
doux  liens  du  sang  ou  de  l'amitié  vous  aient 
unisj  non,  d'un  bout  du  nionde  à  l'autre, a,u 
simple  récit  d'une  action  héroïque,  vous  bé- 
nissez ,  vons  saluez  ,  vous  révérez  l'être  bien- 
faisant ;  vous  aimez  à  orner  l'intérieur  de  vos 
demeures  des  productions  de  l'art  qui  vous 
le  rappellent  j  et  vous  n'auriez  que  de  faibles 
sentimens  pour  Jésut-Christ?  Mille  traits  vous 
peignent  le  ravissant  tableau  de  son  cœur 
magnanime,  uniquement  occupé  de  préparer 
et  d'assurer  le  bonheur  de  la  terre  ,  et  tant  de 
souvenirs  n'atteindraient  pas  votre  âme  insen- 
sible? Et  vous  ne  vous  feriez  point  une  gloire, 
que  dis-je,  vous  rougiriez  peut-être  d'honorer 
les  monumens  qui  vous  le  rappellent?  Les 
peuples  de  la  Judée  ,  à  la  vue  du  seul  prodige 
de  tendresse  qu'il  venait  d'opérer  dans  la 
ville  de  Naïm,  s'écrient  dans  les  transports 
de  leur  admiration  :  Un  grand  prophète  a 
paru  parmi  nous.  Mais,  si,  mieux  éclaii'és,  ils 
eussent  vu  ,  comme  dans  une  immense  pers- 
pective ,  les  actions  de  sa  vie  tout  entière; 
s'ils  avaient  vu ,  comme  nous ,  combien  il  fut 
magnifique  dans  toute  sa  conduite ,  que  n'au- 
raient-ils point  ajouté  à  leur  premier  témoi- 
gnage? A  leurs  yeux,  Jésus- Christ  n'eut  pas 
été  seulement  un  homme  extraordinaire  ,  un 
grand  prophète ,  mais  ce  qu'il  est  eu  effet , 
le  Dieu  des  prophètes,  le  roi  de  gloire  et  le 
Dieu  des  vertus.  Dominus  virtulum  ipse  est 
rex  gloriœ.  Oui ,  le  roi  de  gloire  et  le  Dieu 
des  vertus  :  toutes  ses  actions ,  tous  ses  dis- 
cours ,"  toutes  ses  démarches  tendent  à  le  faire 
adorer  comme  tel  :  et,  s'il  ne  l'était  pas ,  il 
faudrait  dire  que,  dans  le  plus  sublime  carac- 
tère, à  côté  des  sentimens  les  plus  purs  et  les 
plus  héroïques ,  pourraient  se  trouver  ^  et 
toute  l'enflure  de  l'orgueil  et  toute  l'audace 
de  la  présomption,  et  toutes  les  ténèbres  de 
l'aveuglement ,  et  tout  l'excès  du  désordre. 
11  faudrait  dire  que  Jésus-Christ  s'est  rendu 
coupable  de  l'impiété  la  plus  révoltante,  dy. 
plus  énorme  de  tous  les  attentats,  celui  de 
vouloir  usurper  les  droits  imprescriptibles  de 


h^U 


LA   DOMINICALE. 


la  divinité.  Il  faudrait  le  placer  à  côté  de  ces  ? 
princes  orgueilleux  ,  de  ces  monstres  couron- 
nés qui ,  dans  des  jours  oi!i  la  prospérité  les 
éblouissait ,  ou  dans  l'ivi'esse  des  passions, 
deshonorèrent  l'humanité  en  voulant  s'élever 
au-dessus  d'elle  et  la  forcer  de  se  prosterner  à 
leurs  pieds. 

Mais  non,  messieurs,  vous  aimerez  à  l'ado- 
rer j  à  vos  yeux,  comme  à  ceux  de  tout  homme 
vertueux  ,  il  sera  Dieu,le  modèle  de  toutes  les 
vertus  )  il  aura  des  autels,  celui  qui  demande 
avant  tout  d'être  honoré  par  des  vertus. 

Et  c'est  là,  messieurs,  le  plus  bel  hommage 
que  nous   pourrons  lui  offrir.    Le   plus  sûr 
moyen  de  lui  rendre  un  culte  qui  lui  soit  agréa- 
ble, c'est  de  marcher  à  sa  suite.  La  vie  de  Jé- 
sus-Cin-isL  sera  donc  le  grand  tableau   sur  le- 
quel nous  attacherons  nos  yeux,  si  nous  vou- 
lons devenir  essentiellement  justes.  Où  pour- 
rions-nous ailleurs   trouver  un   plus  parfait 
modèle?  Qui  pourrait  mériter,  Seigneur ;,  de 
vous  être  comparé  ?  Domine  Deiis  virlutiwi 
quis  similis  tibi?  Oserait -on    nous  dire:  r:^- 
gardez  autour  de  vous  :  oserait-on  nous  dire? 
portez    vos  regards  en  arrière.  Etudiez  tous 
ces  grands  personnages  que  le  monde  admire. 
Jésus-Christ,   digue  objet  de  notre  culte, 
seul  entre  tous  les  hommes  ,  vivant  au  milieu 
de  ses  ennemis  ,  a  pu  défier  l'œil    curieux  de 
la  haine,  l'œil  toujours  ouvert  de  l'envie,  de 
découvrir  en  lui  la  moindre  souillure. 

Mais ,  faibles  comme  nous  le  sommes,  com- 
ment pourrons-nous  l'imiter  et  le  suivre?  Il  est 
descendu  du  plus  haut  des  cieux-  il  a  paru 
sur  la  terre  comme  un  géant  qui  fournitsa  car- 
rière d'un  pas  ferme  et  d'une  marche  assurée. 
Sans  doute,  messieurs,  malgré  tous  nos 
efforts^  nous  n'atteindrons  jamais  à  la  hauteur 
de  sa  perfection  divine.  La  distance  qui  le  sé- 
pare de  nous  sera  toujours  une  distance  in- 
finie. Ainsi,  le  plus  habile  artiste  ne  pourra 
jamais  donner  à  sou  ouvrage  les  mouvemens 
réels,  les  sentimens  et  la  vie  de  l'intelligence 
qu'il  veut  peinc're.  Mais,  comme  pour  s'ap- 
procher de  plus  près  de  la  réalité,  il  jette  sou- 
vent ses  regards  sur  les  traits  de  celui  c[u'il 
veut  représenter;  ainsi  nous  devons  cons- 
tamment fixer  les  nôtres  sur  Jésus-Christ, 
afin  que  toutes  nos  actions ,  nos  discours,  nos 
sentimens  ,  nos  désirs  foiment  et  expriment 
l^qiie  chose  de  Jésus-Christ  en  nous.  Telle 
Joindre  la  noble  ambition  ,  et  tel  doit  être  < 
iVifUïc  de  toute  lu  vie  du  chrétien  sur  la    i 


terre,  en  attendant  le  bonheur  qui  fait  l'ob- 
jet de  notre  espérance  ,  et  le  glorieux  avène- 
ment de  notre  grand  Dieu  et  notre  Sauveur, 
qui  ne  s'est  livré  que  pour  nous  racheter  de 
nos  iniquités ,  et  se  former  un  peuple  qui 
lui  soit  agréable ,  et  qui  se  distingue  par  la 
pratique  des  bonnes  œuvres,  dont  il  nous  a 
donné  l'exemple. 

Nous  apprenons  que  MM.  les  prédicateurs  de 
Notre-Dame  ont  réclamé  auprès  de  Monseigneur 
l'archevêque ,  contre  la  reproduction  complète  de 
leurs  prédications.  Bien  que  nous  ayons  la  certitude 
que  cette  démarche  n'a  point  été  faite  à  notre 
sujet ,  il  nous  suffit  de  savoir  que  Monseigneur 
ait  pu  concevoir  le  désir  que  les  conférences  fussent 
à  l'avenir  reproduites  par  extraits  seulement,  pour 
que  nous  nous  fassions  un  devoir  de  nous  y  con- 
former. C  est  au  moment  même  oîi  la  Dominicale 
mettait  sous  presse ,  que  nous  avons  connu  cette 
réclamation  ;  sans  quoi  nous  n'aurions  pas  hésité  à 
supprimer  en  partie  celte  dernière  conférence , 
quoique  nous  ayons  pris  un  soin  tout  particulier 
pour  la  mettre  à  l'abri  des  inexactitudes  qui  ont 
l)u  se  glisser  dans  les  premières. 


1022. 


SUPPRESSION 

DES    ÉYÊCHÉS    CRÉÉS    EN 

De  toutes  les  questions  qui  s'agitent 
maintenant ,  la  plus  importante  sans  con- 
tredit, est  celle  de  la  suppression  des  sièges 
épiscopaux  créés  en  1822.  Il  y  a  là  un  in- 
térêt si  vivace  et  si  profond  pour  les  catho- 
liques, que  personne  ne  saurait  être  sur- 
pris des  inquiétudes  cle  l'Eglise  de  France, 
des  mécontentemens  que  soulève  le  projet 
de  loi ,  et  de  l'immense  impopularité  qui. 
l'accueille  dans  l'opinion  publique.  Nous 
avons  abordé  cette  question  fondamen- 
tale sous  le  rapport  légal-,  et,  les  décrets  à 
la  main ,  il  ne  nous  a  pas  été  difficile  de 
prouver  que  la  suppression  des  évêchés 
menacés  serait  la  violation  la  plus  fla- 
grante d'engagemens  solennels ,  et  la  des- 
truction de  la  loi.  Mais  ce  n'était  pas  là 
tout  -,  la  question  qui  s'élève  entre  le 
gouvernement  et  les  catholiques  ne  gît 
pas  seulement  dans  le  texte  de  la  loi ,  et , 
c'est  là  ce  qui  la  rend  la  question  la  plus 
vitale  qui  se  soit  engagée  dans  les  débats 
parlementaires,  depuis  la  révolution  de 
luoo  ,  dans  la  chambre  élective. 


V.-^l' 


>    / 


LA    DOMINICALE. 


425 


Lorsque  la  Charte  de  i83o  déclara  que 
la  religion  catholique  est  la  religion  de  la 
majorité  des  Français,  elle  consacra  un 
fait  évident,  palpable ,  que  personne  ne 
pouvait  nier  5  et  celte  déclaration  solen- 
nelle,, consignée  en  tête  de  nos  droits  poli- 
tiques, imposa  au  gouvernement ,  comme 
aux  Chambres  ,  Tobligation  de  n'y  jamais 
porter  atteinte ,  à  lui ,  expression  de  la 
7naJorité ,  et  son  représentant  parmi  nous. 
Et  maintenant  donc  qu'on  invoque  la 
nécessité  de  faire  des  économies,  et  à  une 
question  toute  sociale,  qu'on  oppose  une 
pâle  question  financière ,  là ,  n'est  pas  le 
terrain  sur  lequel  nous  sommes  appelés  à 
combattre*,  c'est  descendre  de  trop  haut 
pour  ramper  trop  bas. 

Et,    dans    ces    protestations  unanimes 
qui  frappent  le  projet  de  loi  d'une  san- 
glante réprobation,  il  n'y  a  pas  seulement, 
qu'on  le  croie  bien,  l'expression  d'un  dé- 
saveu basé    sur  des  intérêts  locaux,  mais 
bien  le  vœu  de  toute  la  catholicité  fran- 
çaise ,  qui   s'émeut  et  tressaille  ,  comme  à 
l'approche  d'un  grand  danger  pour  sa  foi. 
Interrogeant  les  pages  de  l'histoire,  nous 
n'irons  pas  nous  asseoir  sur  les  vieux  dé- 
bris du   passé,  et  évoquer  de  la  poudre 
des  siècles  la   grande  figure  de  l'épiscopat 
français.  Depuis   le  premier  évêque   qui 
versa  l'eau  baptismale  sur  la  tête  du  pre- 
mier roi  de  France,  jusqu'aux    sublimes 
vieillards  qui ,  dans  le  siècle  dernier ,  s'en 
allèrent  par  le  monde  ,  emportant  les  dé- 
bris de  la  grande  monarchie  de  France, 
assez  de  choses  utiles    et  glorieuses    ont 
surgi  sous  sa  main  protectrice ,  pour  qu'il 
ait  bien    quelques  droits  aux  hommages 
et  à  la  reconnaissance  de  tous.  Mais  non  ; 
les  mêmes  principes  qui  le  poussaient  à 
l'échafaud ,  ou  sur  les  routes  de  l'exil,  il 
y  a  quarante  années ,  sont  les  mêmes  en- 
core qui  le  déciment  à  l'heure  présente. 
Dans  cette  grande  persécution,  il  n'y  a  que 
les  noms  et  la  manière  de  changés  :  hier 
le  bourreau,  aujourd'hui  la  suppression  des 
sièges,    parce  que  derrière  l'épiscopat  il  y 
a  toujours  la  foi  catholique  qui  fait  peur, 
et  qu'on  voudrait  détruire,  — •  Le  pouvoir 


s'associera-t-il  à  cette  grande  iniquité,  et 
comme  le  juge  du  Christ,  lavera-t-il  ses 
mains  ,  en  protestant  de  son  innocence  ? 

JVous  l'avons  dit,  c'est  parce  que  l'inté- 
rêt catholique  tout  entier  se  trouve  en- 
gagé dans  cette  question,  que  d'un  bout 
de  la  France  à  l'autre,  sont  soulevées  tant 
d'amères  inquiétudes.  Que  la  suppression 
des  sièges  menaces  soit  nuisible  ou  non 
aux  populations  religieuses  de  ces  con- 
trées, ce  n'est  pas  là  à  proprement  parler, 
ce  qu'il  faut  examiner  aujourd'hui;  car, 
encore  une  fois,  d'une  haute  question,  ce 
serait  en  faire  une  très-minime.  Mais  ce 
qu'il  faut  soumettre  au  tribunal  de  l'opi- 
nion publique,  c'est  la  question  de  savoir 
si  le  catholicisme  est  chose  en  France  de  si 
mince  importance,  que  la  chambre  ait  le 
droit  sur  la  première  proposition  venue , 
de  remettre  en  litige  ses  droits  incontes- 
tables et  sacrés.  Et  c'est  là  ce  qu'ont  bien 
senti  les  masses  avec  cet  admirable  ins- 
tinct qui  ne  les  trompe  jamais. 

Dans  la  séance  du  i"''  mars,  M.  Sal- 
verte,  tout  en  appuyant  le  renvoi  de  la 
pétition  de  Nevers  au  ministre,  à  cause 
du  grand  nombre  des  signataires ,  préten- 
dait qu'en  admettant  cette  pétition  ,  ce 
serait  ouvrir  la  porte  de  la  chambre  à  une 
foule  d'autres  pétitions  semblables ,  qui  ne 
manqueraient  pas  d'arriver  de  tous  les 
diocèses  menacés.  Ce  qui  nous  surprend 
dans  ce  langage  ,  c'est  que  nos  représentans 
en  soient  arrivés  au  point  de  regarder 
comme  étrange  que  les  catholiques ,  qu'on 
est  venu  troubler  dans  leur  repos ,  se  met- 
tent sur  la  brèche  pour  défendre  leurs 
droits  attaqués.  Où  en  sommes-nous  donc? 
S'imagine-t-on  que  nous  soyons  tellement 
elïacés  dans  la  nation ,  que  notre  voix  ne 
puisse  pénétrer  dans  la  chambre,  pour  rap- 
peler à  leur  devoir  nos  prétendus  manda- 
taires qui  l'oublient?  Non,  non,  l'impul- 
sion est  désormais  donnée ,  et  aux  masses 
accablantes  de  signatures  qui  appuient 
les  protestations  qui  s'élèvent  de  tous  les 
coins  de  la  France,  tout  le  monde  peut 
déjà  juger  ce  qu'il  y  a  d'impolitique  dans 
la  mesure  proposée  ,  tout  ce  qu'il  y  aurait 


426 


LA   DOIMICALE. 


d'injuste,  si  elle  était  sanctionnée  par  le 
YOte  législatif.  On  peut  s'en  faire  idée  par 
les  pétitions  que  vient  de  déposer  sur  le 
bureau  de  la  chambre  la  députation  de 
l'Ardèche ,  pour  la  conservation  de  l'évê- 
ché  de  Viviers.  Le  nombre  des  signataires 
s'élève  à  près  de  treize  mille  ,  et  les  si- 
gnatures des  protestans  se  trouvent  mêlées 
à  celles  des  catholiques.  La  pétition  qui 
circule  dans  le  diocèse  du  Puy  compte 
déjà  quatorze  mille  signatures ,  et  en  tête 
se  trouve  celle  du  pasteur  protestant.  A 
Alby,  à  Chàlons ,  tous,  sans  distinction  de 
religion,  de  partis  politiques,  viennent 
apposer  leurs  noms  au  bas  des  protesta- 
tions qui  circulent.  On  en  fait  une  dans  le 
diocèse  de  Dijon,  quoique  son  siège  épis- 
copal  ne  soit  pas  compris  dans  la  suppres- 
sion proposée ,  tant  les  catholiques  com- 
mencent à  sentir  la  nécessité  de  s'unir 
pour  résister  I 

Et  c'est  qu'en  effet  le  catholicisme  se 
trouve  menacé  tout  entier»  Les  prêtres 
manquent  quand  manque  le  pasteur;  et 
les  pauvres  campagnes  que  n'évangélise 
plus  le  curé  ne  sont  pas  long-temps  étran- 
gères à  la  corruption  du  siècle  qui  pénètre 
partout. 

L'épiscopat  fait  partie  intégrante  du  ca- 
tholicisme parmi  nous.  Lorsque  l'assemblée 
nationale  se  rua  sur  les  biens  du  clergé, 
Mii-abeau,  interprétant  la  loi^  dit  ces  pa- 
roles remarquables  :  IJassemhlée  nationale 
a  du  mettre  à  la  charge  de  la  nation  en- 
tière toutes  les  dépenses  du  cierge  ,  et,  le 
2  novembre  1789,  l'assemblée  nationale 
avait  décrété  que  les  biens  ecclésiastiques 
ne  seraient  propriété  de  la  nation  qu'à  la 
charge  pour  elle ,  de  pourvoir  d'une  ma- 
7iière  convenable  aux  frais  du  culte  et  à 
lentretien  de  ses  ministres. 

On  ne  devrait  pas  oublier  d'après  cela , 
que  la  dotation  actuelle  du  clergé  n'est 
point  une  aumône  du  pouvoir,  mais  une 
dette  ,  et  une  dette  reconnue  par  ceux-là 
mênic  qui  opéraient  la  spoliation.  Et  que 
devient  alors  la  question  financière,  la 
seule  qui  serve  de  prétexte  aux  attaques 
dirigées  contre  les  trente  évcchés?  Elle  ne 


devrait  plus  être,  ce  nous  semble,  dans 
le  domaine  <Ie  la  discussion;  car  elle 
est  jugée  et  décidée  depuis  long-temps  par 
les  trois  pouvoirs,  et  ratifiée  par  un  traité 
avec  le  Saint-Siège. 

Si  une  chose  devait  être  sacrée  parmi 
les  représentans  d'une  nation,  c'est  tout 
ce  qui  a  trait  à  l'organisation  du  culte  de 
la  majorité,  puisque  telle  est  l'expression 
consacrée  aujourd'hui  :  car  c'est  alors  pou- 
voir contre  pouvoir ,  et  à  l'esprit  de  per- 
sonne ne  viendra  l'idée  que  le  pouvoir  ci- 
vil puisse  lutter  sans  secousse  et  notable 
dommage  pour  l'équilibre  social,  contre 
le  pouvoir  religieux.  Or,  c'est  évidemment 
sur  ce  terrain  que  le  projet  de  loi  appelle 
la  lutte  dans  la  chambre  élective  :  car  , 
comme  nous  le  disions  plus  haut,  l'épis- 
copat fait  partie  intégrante  du  catholi- 
cisme parmi  nous.  Porter  la  main  à  ses 
droits  acquis ,  désorganiser  ce  qui  est  or- 
ganisé ,  changer  la  circonscription  des  évê- 
chés ,  qu'est-ce  donc ,  si  ce  n'est  mépriser 
la  loi,  porter  atteinte  à  la  religion  qui  a 
besoin  de  ces  évêchés  exislans  pour  pour- 
suivie sa  carrière  de  paix  et  de  bénédic- 
tion parmi  nous  5  mépriser  le  vœu  des  ca- 
tholiques ;,  qui  tous  protestent  comme  un 
seul  homme-,  attaquer  le  catholicisme  par 
la  tête  de  ceux  qui  ont  mission  d'en  haut 
de  le  défendre  et  de  le  propager? 

C'est  la  première  fois  que  le  catholicisme 
et  les  chambres  se  rencontrent  directe- 
ment sur  la  scène  des  débats  parlemen- 
taires*, et  nous  saurons  enfin  si  elles  auront 
bien  le  courage  de  lancer  contre  lui  un 
verdict  de  condamnation.  Ce  n'est  plus 
seulement  contre  un  principe  de  sa  morale 
qu'elles  auront  à  prononcer,  comme  dans 
la  question  du  divorce,  mais  contre  son 
existence  légale  parmi  nous.  Encore  une 
fois,  ne  rapetissons  pas  la  question.  Que  tous 
les  catholiques  de  France  la  posent  ainsi  : 
((  Nous  sommes  la  France  ,  nous;  car  nous 
en  formons  l'immense  majorité.  Nos  droits 
sont  écrits  dans  la  Charte,  où  chacun 
peut  les  lire.  Nous  voulons  que  pas  un  de 
ces  évêchés  ne  soit  supprimé.  Voici  le  ca- 
tholicisme français  tout  entier  d'un  côté  j 


LA.  DOMINICALE. 


im 


vous  de  l'autre;  prononcez  maintenant  : 
nous  saurons  après  ce  qui  nous  reste  à 
faire.  » 

Il  peut  se  faire  que  beaucoup  de  députe's 
n'entendent  pas  la  question  de  cette 
manière  •,  et  en  ce  cas^  c'est  un  devoir  pour 
la  presse  de  la  leur  faire  comprendre,  et 
de  leur  faire  sentir  toute  la  portée  de  leur 
vote.  Rien  n'est  plus  facile  de  se  laisser  sé- 
duire ,  lorsqu'arrivent  les  questions  de  dé- 
tail et  de  localités.  Tel  siège,  matérielle- 
ment parlant,  peut-il  être  ou  non  adjoint 
à  un  autre?  La  religion  a-t-elle  besoin  si 
grand  qu'il  y  ait  ici  un  évêque  et  non  là? 
Engagée  dans  ce  sens,  la  discussion  devient 
étroite,  les  raisonnemens  de  statistique  se 
croisent,  s'enchevêtrent,  et  les  plus  ha- 
biles n'y  conçoivent  souvent  plus  rien,  et 
le  vote  est  enlevé.  Mais  si  l'on  est  bien 
convaincu  avant  de  poser  le  pied  à  la  tri- 
bune, que  ses  paroles  vont  avoir  du  reten- 
tissement dans  tout  le  monde  catholique  , 
que  la  France  reçoit  chacune  de  ces  pa- 
roles avec  une  anxiété  profonde ,  enfin  , 
que  c'est  réellement  la  religion  qui  est 
en  cause ,  et  non  pas  seulement  une  ques- 
tion de  parti ,  mais  une  question  sociale  , 
alors  au  moins  il  y  aura  connaissance  de 
sa  position.  C'est  cela  que  demandent  les 
catholiques. 

Voilà  l'une  de  ces  occasions  solennelles 
où  chacun  doit  apporter  son  tribut,  et 
prendre  sa  part  de  labeur.  Nous  ne  deman- 
derons pas  compte  au  pouvoir  de  ce  que, 
depuis  trois  années,  il  a  laissé  s'accumuler 
d'outrages  contre  notre  foi  5  mais  nous 
crierons  aux  catholiques  de  s'unir ,  de 
protester  hautement ,  comme  il  nous  con- 
vient de  le  faire,  à  nous  qui  composons  la 
France.  Nous  ignorons  si  le  pouvoir  tien- 
dra compte  de  nos  protestations  ;  mais 
nous  savons  ce  qui  attend  tôt  ou  tard  les 
gouvernemens  qui  méprisent  la  voix  du 
pays. 


M.  de  Bonald  a  trop  bien  résumé 
toute  la  partie  spéciale  et  statistique  de  la 
question  des  évêchés  menacés,  pour  que 
nous  ne  donnions  pas  ici  la  réponse  qu'il 


vient  de  faire  dans  la  Gazette  de  France 
à  M.  Eschassériaux.  Cette  réponse  a  été  dé- 
terminée par  quelques  paroles  prononcées 
dans  la  séance  du  i^'"  mars  par  ce  député. 

Je  dois  des  remercîmens  à  M.  Eschassériaux 
pour  avoir  rappelé  au  public  un  des  actes  les 
plus  honorables  de  ma  vie  politique;  je  veux 
parler  du  rapport  que  je  fis  pour  l'augmen- 
tation des  sièges  épiscopaux,  le  "j  mai  1821, 
au  nom  d'une  commission  composée  de 
MM.  Humbert  deSesmaisons,  d'Hardivilliers, 
de  Causans,  de  Marcellus  ,  Cavrol  ,  Chifflet, 
Maine  de  Biran  et  Sébastiani  :  je  les  nomme  , 
bien  asuré  qu'aucun  ne  désavouera  la  part 
qu'il  a  eue  à  cette  œuvre  si  religieuse  et  si  po- 
litique. 

«  Nous  ne  voulons  pas  faire  de  lois  reli- 
gieuses, t)  dit  M.  Eschassériaux;  mais  est-ce 
une  raison  pour  en  faire  d'anti-rcligieuses,  et 
croit-on  faire  delà  politique  en  faisant  del'ir- 
léligion?  «Jusqu'au  dernier  moment  démon 
existence,  disait  le  lord-cl:ancelier  d'Angle- 
terre, parlant  sur  la  question  de  l'émanci- 
pation des  catholiques  ,  je  soutiendrai  la  né- 
cessité absolue  d'une  religion  constituée,  non 
que  je  veuille  rendre  l'Eglise  politique,  mais 
je  veux  rendre  l'Etat  religieux.»  M.  Eschas- 
sériaux dit  que  ce  fut  avec  le  secours  des 
pétitions  que  je  demandai  la  destruction  du 
concoi-dat  deiSoi.  Ce  fut  sur  le  vœu  des  dépar- 
temens  eu  grand  nombre  ,  qui  demandèrent, 
par  l'organe  de  leurs  conseils -généraux,  et 
plusieurs  à  toutes  leurs  sessions  ,  qu'il  leur  fût 
accordé  un  siège  épiscopal.  La  pUqDart  of- 
fraient d'y  contribuer  par  des  dons  volon- 
taires ,  quelques-uns  d'en  faire  entièrement 
les  frais. 

La  majorité,  dont  je  m'honore  d'avoir  fait 
partie  n'avait,  au  fond,  pas  besoin  d'être  pro' 
voquée,  pour  proposer  ce  qu'elle  jugeait  né- 
cessaire au  bien  de  l'Etat;  et  les  intérêts  pu- 
blics étaient  à  ses  yeux  d'un  autre  poids  que 
des  demandes  de  particuliers  ou  même  de 
conseils-généraux. 

Mais  enfin  quand  fiuira-t-on  de  persécuter 
la  religion  catholique  et  de  tourmenter  le 
Saint-Siège?  On  a  renversé  des  croix,  démoli 
des  églises,  dévasté  des  palais  épiscopaux  et 
des  séminaires  ,  maltraité  des  ministres  de  la 
religion  :  aujourd'hui  on  propose  de  réduire 
le  nombre  des  évêchés.  M.  Eschassériaux  , 
qu'il  soit  protestant ,  ou  qu'il  ne  soit  quel'oi'- 


LA   DOMINICALE. 


jjane  de  ce  parti,  devrait  mettre  dans  ses  pro- 
positions plus  d'équité  et  d'impartialité. 

Il  y  a  en  France  80  cvcchés  pour  32  Hiil- 
lions  d'iiabitans.  C'est  quatre  cent  mille  par 
diocèse.  Il  y  a  1 1 3  cousistoirespour  un  million 
à  peu  près  de  réfoimés  calvinistes  ou  luthé- 
riens :  c'est  neuf  mille  par  consistoire,  et  l'on 
sait  que  les  consistoires  ont ,  dans  le  système 
de  leur  religion  ,  les^pouvoirs  épiscopaux.  Il 
V  a  7  synagogues  pour  5o  ou  Go  mille  Israé- 
lites :  c'est  encore  8  à  9  mille  par  synagogue. 
Les  ministres  réformés  sont  mieux  rétribués 
que  nos  curés  ,  au  moins  de  deuxième  classe, 
et  leurs  vicaires.  M.  Eschassériaux  se  sou- 
vient-il qu'aucune  de  nos  assemblées  légis- 
latives ,  ou  même  que  des  pétitionnaires  ca- 
tholiques aient  demandé  la  réduction  du 
nombre  des  consistoires,  des  synagogues  ou 
du  traitement  de  leurs  ministres? 

Rien  de  plus  impolitique  que  la  réduction 
du  nombre  des  sièges  épiscopaux.  Point  d'é- 
véque,  point  de  roi  ,  disait  Jacques  I*"^  roi 
d'Angleterre;  et  encore  son  épiscopat,  hors  de 
l'unité,  avait-il  perdu  toute  sa  force;  et  l'on 
pourrait  dire  :  moins  d'évêques ,  moins  de 
royauté;  car  l'épiscopat  est  le  plus  puissant  ! 
auxiliaire  delà  royauté,  f'uelle  qu'elle  soit  ;  et 
c'est  précisément  ce  qui  le  rend  odieux  à  ceux 
qui  veulent  de'catholiser  la  France  pour  la 
dc'/n  onarchiser. 

Quand  on  a  voulu  répandi-e  en  France  le 
goût  de  la  littératùi'e  ,  on  a  multiplié  les  éta- 
blisscmens  littéraires.  Voulez-vous  répandre 
le  goût  de  la  religion ,  laissez  les  établisse- 
mens  religieux  se  multiplier.  Tous  les  hom- 
mes sans  doute  ne  seront  pas  religieux  ,  pas 
plus  qu'ils  ne  sont  tous  savans  on  littéra- 
teurs. Mais  une  nation  tout  entière  devient 
une  nation  religieuse  ,  comme  elle  devient 
une  nation  lettrée;  c'est-à-dire  qu'elle  devient 
généreuse  ,  aimable  ,  loyale  ,  hospitalière , 
amie  de  bonnes  œuvres  et  de  bonnes  choses, 
et  n'eùt-elle  que  des  vertus  mondaines,  ces 
vertus  mêmes  auraient  une  teinte  des  vertus 
chrétiennes. 

Ce  qu'il  y  a  de  déplorable  ou  même  de  dé- 
risoire dans  le  projet  de  réduction  des  évô- 
chés ,  c'est  qu'on  en  fuit  une  question  de 
finances  et  un  objet  d'économie.  Comptons 
cependant. 

Le  diocèse  deRodez,  déjà  très-étendu,  avait 
été  réuni  par  le  concordat  de  i  80 1  à  celui  de 
Cahors,  qui  l'est  presque  autant^  et  ils  com- 


posaient ensemble  une  vaste'province,  où  l'ad- 
ministration ecclésiastique,  confiée  à  un  seul 
homme,  et  les  visites  pastorales  devenaient 
impossibles ,  surtout  dans  les  pavs  monta- 
gneux, où  les  communications  sont  difficiles  et 
les  moyens  de  voyager  bien  imparfaits  (i).  Le 
trésor  royal  épargnait  alors  i5,ooo  francs  sur 
le  traitement  del'évêque  de  Rodez,  et  je  crois 
qu'aujourd'hui  il  n'en  épargnerait  que  neuf 
ou  dix.  Eh  bien  !  je  ne  crains  pas  d'évaluer  à 
20  ou  25,000  francs  ce  qu'il  en  coûtait  annuel- 
lement aux  60,000  familles  qui  composent  le 
diocèse  deRodez,  peuple  de  36o,ooohabitans, 
et  déjà  agrandi  de  celui  deVabres,  en  frais 
de  voyages  et  de  correspondances  que  néces- 
sitaient avec  le  chef-lieu  de  l'évêcbé  ,  placé  à 
Cahors ,  et  à  quarante  lieues  de  l'extrémité  de 
cet  immense  diocèse,  les  relations  obligées 
avec  l'autorité  ecclésiastique;  et  si  le  budget 
de  l'Etat  était  soulagé  de  10  ou  i5,ooo|francs, 
la  bourse  des  particuliers  était  grevée  du 
double. 

Les  amis  de  la  religion  déploreront  une  me- 
sure qui  diminue  les  ressources  que  la  re- 
ligion trouve,  pour  les  vocations  et  éducations 
ecclésiastiques,  dans  un  évêque  résidantsur  les 
lieux;  les  amis  des  pauvres  regretteront  les 
secours  que  l'indigent  trouve  dans  les  au- 
mônes que  donne  ou  que  procure  un  évêque 
placé  au  milieu  de  son  peuple;  et  les  amis  des 
arts  plaindront  ces  belles  cathédrales,  monu- 
mens  imposans  du  môyen-âge,  que  Tart  au- 
jourd'hui cherche  à  imiter,  et  dont  l'entretien 
sera  laissé  à  la  pauvreté  d'un  curé  ou  d'une 
succui'sale. 

Veut-on  aussi  centraliser  la  religion  à  Paris, 
et,  en  dépouillant  les  provinces  de  ce  qui  fait 
l'ornement  de  leurs  cités  et  une  ressource 
pour  leurs  campagnes,  les  remplacer  par  des 
bagnes  ou  des  maisons  de  détention? 

La  session  de  i834  va  finir.  MM.  nos  députés 
se  hâteront  de  retourner  auprès  de  leurs  com- 
mettanspour  recevoir  les  témoignages  de  leur 
reconnaissance.  Ils  pourront  leur  dire  :  «  A  la 
»  place  d'une  royauté  de  dix  siècles,  nous  vous 
»  en  avons  donné  une  toute  neuve;  vous  en  avez 
»  recueilli  les  fruits,  vous  en  ressentez  les  effets; 
))  nous  avons  voté  le  divorce,  la  réduction  des 
»  sièges   épiscopaux  ,  maintenu    la  centrali- 

(1)  A  cet  égard,  l'Ardôche  se  trouve  dans  le 
même  cas,  et  ses  comniunicalions  avec  Mende  se- 
raient de  la  plus  grande  difficulté. 

(.\oîe  ch  rédacteur). 


»  sation,  repoussé  la  réforme  parlementaire  , 
»  soldé  ime  armée  de  trois  à  quatre  cent  mille 
»  hommes  pour  maintenir  la  tranquillité  de 
»  l'intérieur.  Nous  vous  laissons  un  budget  de 
w  quatorze  ou  quinze  cents  millions.  INousau- 
»  rions  voulu  faire  davantage;  mais  le  temps 
»  nous  a  manqué;  nos  successeurs  achèveront 
y>  l'ouvrage  que  nous  avons  commencé  I  Ren- 
»  très  dans  la  vie  privée  ,  nous  jouirons,  avec 
»  le  calme  d'une  bonne  conscience,  de  ce  que 
»  nousavonsfait  et  de  ce  que  nous  avons  voulu 
»  faire  ;  nous  en  laisserons  la  meilleure  partie 
»  de  notre  héritage,  et  l'on  dira  de  nous  ce 
»  que  le  poète  dit  d'un  homme  de  bien  qui  , 
»  jetant  un  dernier  regard  sur  la  carrière  qu'il 
»  a  parcourue,  n'y  voit  que  des  sujets  de  satis- 
»  faction  et  de  sécurité. 

Prcetentosque  dies  et  tutos  respicit  annos. 
De  Bonald. 


LA  SEMAINE  SAINTE. 

Voici  la  grande^  la  mystérieuse  semaine, 
la  semaine  des  douleurs  de  l'Homme-Dieu! 
Oh  !  qui  lira  froidement  ces  pages  de  l'E- 
vangile où  des  choses  si  sublimes  sont  ra- 
contées d'une  manière  si  simple  !  C'est  une 
histoire  bien  triste,  que  cette  histoire  des 
souffrances  et  de  la  mort  du  fils  de  Dieu! 
Dites-moi,  ce  dernier  repas  delà  nuit,  où 
Jésus,  qui  va  mourir,  repose  si  tendrement 
la  tête  sur  l'épaule  de  son  jeune  disciple  ; 
ce  jardin  de  l'agonie  sanglante,  où  les  forces 
de  l'homme  défaillent,  ce  jugement  inique, 
cette  promenade  par  les  rues  de  Jérusalem , 
cette  foule  qui  se  rue  autour  de  lui,  ces  in- 
sultes, ces  moqueries,  et  puis  cette  croix, 
et,  au  pied  de  cette  croix,  cette  mère  qui 
le  regarde  mourir  ,  toute  couverte  du  sang 
de  son  fils*,  dites  encore  une  fois,  que  trou- 
vez-vous qui  vaille  cette  histoire ,  qui  vous 
fasse  pleurer ,  quand  vous  n'avez  pas  pleuré 
en  lisant  ce  drame-là? 

—  Entrez,  qui  que  vous  soyez,  dans  les 
temples  catholiques ,  à  ces  jours  où  l'Eglise 
rappelle  toutes  ces  choses.  Voyez  !  les  taber- 
nacles sont  vides,  les  cloches  se  taisent,  le 
prêtre  est  revêtu  d'ornemens lugubres,  les 
paroles  du  prophète,  graves  et  solennelles, 


LA   DOMINICALE.  ^.gQ 

montent  autour  des  vieuxpilierset  retentis- 
sent dans  les  profondeurs  de  la  basilique;  la 
foule  est  là ,  silencieuse ,  prosternée  sur  la 
pierre  !... — Entrez!  surtout,  vous,  qui  avez 
conservélafoiaumilieu  desorages  et  de  l'im- 
piété de  ces  temps,  et  osez  regarder  en  face 
cet  Homme-Dieu ,  que  vous  voyez  là-bas, 
au-dessus  du  sanctuaire  ,  étendu  sur  cctle 
croix  :  car,  c'est  pour  vous  que  toutes  ces 
douleurs  ont  été  souffertes ,  que  cette  croix 
a  été  élevée  ,  et  que  tout  ce  sang  a  été 
versé  sur  le  Calvaire  I 

La  croix  !  Ne  sentez-vous  pas  qu'il  fal- 
lait cette  croix  entre  le  ciel  et  la  terre, 
pour  que  le  bras  de  Dieus'arrêtâtlà,  qu'il  fal- 
lait cette  souffrance  pour  notre  gloire  ?  Que 
sommes -nous  de  nous-mêmes?  Hélas! 
écoutez  ce  lamentable  cri  de  détresse  qu'un 
siècle  apporte  à  l'autre  siècle.  C'est  le  cri 
de  notre  folie  et  de  notre  impuissance,  de 
notre  orgueil  et  de  notre  faiblesse  :  Jésus- 
Christ  est  venu  sur  la  terre ,  il  a  souffert  , 
il  est  mort ,  et  nous  avons  été  sauvés.  En- 
trez donc!  et  venez  la  baiser  amoureuse- 
ment, cette  croix,  qui  a  sauvé  le  monde, 
cette  croix  divine  où  le  sang  de  l'Homme- 
Dieu  a  coulé  ! 

Oui,  c'est  bien  là  la  grande,  la  grande 
semaine  de  l'Eglise  catholique,  car  elle 
rappelle  à  elle  seule,  dans  ses  cérémonies 
touchantes  ,  Téconomie  du  Christianisme 
tout  entier;  elle  raconte  des  événemens  si 
sublimes  que  l'homme  a  hâte  de  se  réfup^ier 
pour  y  croire  sous  l'aile  et  à  l'abri  de  la 
foi.  Ne  me  parlez  plus  de  tout  ce  qui  a 
précédé  cette  crois  :  c'est  là ,  au  pied  de  ce 
Calvaire,  que  commence  l'histoire  de  l'hu- 
manité; le  reste,  c'est  l'homme  maudit, 
qui  s'en  va  ,  roulant  d'erreurs  en  erreurs, 
à  travers  des  voies  stériles, toutes  semées  de 
lamentables  douleurs.  Mais  de  ce  jour  une 
nouvelle  vie  commence,  un  large  horizon 
s'ouvre,  et  la  voix  du  centurion  qui  pro- 
clame la  mort  du  crucifié  de  Jérusalem  est 
la  voix  qui  annonce  que  le  vieux  monde 
est  fini. 

Ne  rapetissons  pas  les  grandes  cérémo  - 
nies  de  notre  culte;  c'est  avec  ces  idées-là 
qu'il  faut  poser  le  pied  dans  nos  basiliques. 


450 


LA    DOMINICALE. 


le  vendredi  de  la  sainte  semaine  ,  quand 
l'Eglise  est  couverte  de  son  deuil,  et  que 
de  la  bouche  de  ses  prêtres  ne  sortent  que 
des  paroles  graves,  comme  les  lamen- 
tations du  dernier  juif  qui  pleura  sur  les 
noirs  déhriS;,  dans  la  solitude  des  rues  de 
Jérusalem. 

Oui ,  encore  une  fois ,  c'est  là  la  grande, 
la  grande  semaine  de  l'Eglise  catholique, 
la  semaine  où  tout  chrétien  doit  se  couvrir 
de  cendre  et  prier;  la  semaine  sublime, 
où  Jésus-Christ  meurt  pour  nous  donner  la 
vie;  la  semaine  de  ce  sacrement  touchant, 
qui  nous  donne  la  force  quand  nous  sommes 
défaillaus ,  l'amour  quand  notre  cœur  est 
glacé ,  pain  céleste  descendu  du  ciel , 
manne  de  la  vie,  banquet  sacré  où  s'assied 
le  vieillard  comme  le  petit  enfant-,  la  se- 
maine de  l'Eucharistie ,  la  semaine  de  la 
mort ,  la  semaine  de  la  résurrection  du 
Christ.  —  Qui  que  vous  soyez,  entrez  donc 
dans  nos  temples,  et  prosternez-vous  avec 
la  foule  qui  se  prosterne*,  adorez  avec  la 
foule  qui  adore.  Bien  des  douleurs ,  allez , 
sont  venues,  avant  vous,  mourir  au 
pied  de  cette  croix-,  bien  des  larmes  se 
sont  séchées  devant  celte  grande  afiQiction, 
depuis  que  le  Golgotha  répéta  :  Tout  est 
consommé. 

Kous  avons  été  témoins  de  cela,  — 
quand  le  fracas  des  révolutions  n'avait  pas 
une  seconde  fois  retenti  parmi  nous. — C'é- 
tait une  pauvre  église,  desservie  par  un 
pauvre  pasteur  qui  n'avait  pour  brebis  que 
de  pauvres  laboureurs.  C'était  le  Jeudi- 
Saint-,  l'Eglise  était  parée,  l'encens  fumait 
à  l'autel,  et  l'hostie  sainte  était  dans  les 
mains  du  prêtre,  et,  rangés  deux  à  deux, 
les  fidèles  allaient  recevoir  le  pain  du  ciel. 
Ces  jeunes  adolescens  essayant  la  vie ,  et 
ces  vieillards  qui  en  avaient  atteint  le 
terme  ;  ce  silence  mystérieux ,  ce  prêtre  , 
cette  hostie,  cette  foi  naïve  qui  faisait  que 
tout  cœur  battait  du  même  amour,  oh! 
il  y  avait  là  quelque  chose  de  divin,  que 
nulle  langue  n'exprime  -,  et  reportés  par  la 
pensée  à  dix-huit  siècles  de  distance,  nous 
pensions  au  dernier  repas  que  Jésus-Christ 
fit  sur  la  terre  ;  nous  pensions  aux  agapes 


chrétiennes  qui ,  bien  souvent  aussi  dans 
ce  temps-là,  n'étaient  que  la  veille  du  sup- 
plice ,  et  nous  nous  disions  que  celte  scène 
des  premiers  âges  se  répétait  là-bas ,  à  quel- 
ques mille  lieues  de  nous,  dans  quelque 
forêt  du  Nouveau-Monde ,  avec  toute  la 
ferveur  et  la  sirnplicité  des  premiers  temps, 
Hélas!  qui  prie  aujourd'hui  comme  il 
devraitprierîqui  vabaiser  la  croix,  comme 
il  devrait  la  baiser?  La  foule,  fatiguée  du 
doute ,  revient  bien ,  il  est  vrai ,  se  re- 
tremper peu  à  peu  à  la  source  des  eaux 
qui  jaillissent  dans  la  vie;  mais  une  in- 
différence mortelle  n'en  pèse  pas  moins 
sur  ce  peuple  engourdi.  Catholiques!  n'est- 
ce  pas  à  nous  d'aller  crier  grâce  pour  ce 
peuple  au  pied  de  la  croix  de  Jésus-Christ? 
Les  temps  sont  bien  mauvais,  et  qui  sait 
la  veille ,  ce  qu'amènera  le  lendemain  1 
Poar  être  prêts  à  tout ,  il  faut  être  prêts 
avec  Dieu.  La  croix  de  Jésus-Christ  !  nous 
n'avons  pas  d'autre  étendard  :  elle  a 
survécu  à  bien  d'autres  attaques  que 
celles-là. 


CORRESPONDANCE. 

Nous  avons  reçu  de  nos  lecteurs  plu- 
sieurs lettres  relatives  à  la  suppression 
de  certairis  sièges  épiscopaux,  nous  ne  les 
reproduisons  pas,  parce  que  toutes  justes 
qu'elles  sont  dans  les  idées  qu'elles  émet- 
tent_,  elles  rentrent  dans  les  considérations 
que  nous  avons  déjà   émises  à  cet  égard. 

Nous  faisons  exception  pour  une  seule , 
qui  nous  a  frappés,  en  ce  sens  qu'elle  sou- 
lève des  questions  neuves,  et  qui  peuvent 
devenir  d'un  haut  intérêt  pour  la  catholi- 
cité. Nouspublions  aujourd'hui  cette  lettre 
sans  commentaire-, nous  réservons  d'expri- 
mer plus  lard  notre  opinion  sur  les  ma- 
tières qu'elle  traite. 

A  M.  Directeur  de  la  Dominicale. 

Monsieur , 
L'attention  que  tout  homme  est  nécessaire- 
ment entraîné  à  porter  aux  grandes  choses  qui 
le  touchent,  pour  suivre  la  génération  des  lois 
sous  lesquelles  il  est  appelé  à  vivre,  et  qui 
doivent  agir  de  près  ou  de  loin  sur  ses  affec- 


lions  matérielles ,  morales  et  même  religieuses, 
m'a  révélé  ,  à  moi  et  à  quelques  amis  ,  un  fait 
qui  nous  semble  très- frappant  dans  la  situa- 
tion actuelle  des  esprits  en  France ,  et  que 
nous  venons  naïvement  et  naturellement  vous 
faJre  remarquer ,  parce  que  nous  nous  sommes 
associés  à  l'ordre  d'idées  que  vous  vous  effor- 
cez de  faire  prévaloir,  et  qui  ne  peut  pas  man- 
quer de  continuer  à  réveiller  la  sympathie  qui 
s'attache  aux  doctrines  sages  ,  fermes  et  con- 
servatrices. 

Ce  fait,  à  vrai  dii'e,  neparaît  pas  vous  avoir 
échappé  à  vous-même,  car  vous  l'avez  touché 
presque  de  tous  côtés  dans  plusieurs  articles 
de  votre  journal  ;  et,  si  je  vous  propose  de 
l'aborder  d'unefaçon  plus  directeet  plus  nette, 
c'est  qu'il  a  paru  à  mes  amis  et  à  moi  j)ouvoir 
être  la  cause  de  quelques  considérations  qui 
forment  plus  spécialement  l'objet  de  cette 
lettre,  et  que  je  déduirai  en  leur  lieu. 

N'est-il  pas  vrai  que  dans  l'attention  qu'ob- 
tiennent à  différens  titres,  et  selon  diverses  con- 
ditions, des  députés  de  la  France,  les  intérêts 
que  la  législature  s'occupe  de  régler,  il  y  a 
une  défaveur  marquée,  plus  que  cela  encore, 
un  oubli  complet  pour  les  intérêts  catholiques? 
ISÎ' est-il  pas  vrai  que  s'il  s'agit  de  l'armée ,  des 
colonies  agricoles,  des  douanes,  des  sucres  in- 
digènes, des  beaux-arts,  enfin  de  toutes  les 
choses  positives,  et  qui  peuvent  toucher  ou 
quelque  commettant,  ou  quelque  député,  il 
y  a  toujours  à  la  chambre  ou  un  accueil,  ou 
une  discussion?  N'est-il  pas  vrai  encore  que 
les  mandataires  des  départemens  mettent  leur 
gloire  à  représenter,  c'est-à-dire,  à  expliquer 
et  à  défendre  ce  qu'ils  nomment  lesbesoins  lo- 
caux et  les  nécessités  générales  ,  et  que  cha- 
cun d'eux  se  considère  comme  d'autant  plus 
quitte  envers  sa  conscience,  et  plus  méritoire 
vis-îi-vis  de  ses  commettans  ,  qu'il  a  moins 
négligé  de  prêter  le  secours  de  son  vote  et  de 
sa  parole  à  un  intérêt  quelconque  ,  pourvu 
qu'il  soit  réel ,  légitime  et  respectable? 

Oi',  cela  étant,  comment  se  fait-il  que  pas 
un  seul  député  ne  songe  et  nç  s'applique  à  re- 
présenter, c'est-à-dire  à  expliquer  et  à  dé- 
fendre les  intérêts  catholiques?  Est-ce  que  le 
catholicisme  ne  serait  pas  un  intérêt  réel  ?  Mais 
je  ne  pense  pas  que  cela  puisse  venir  à  la  pen- 
sée de  personne.  Le  catholicisme  est  la  re- 
ligion de  la  grande,''de  l'iminense  majorité  du 
pays  ;  chaque  député  compte  un  très-grand 
nombre  de  catholiques  dans  ses  commettans,  et 


LA    DOMINICALE. 
1 


45^ 


il  est  nécessairement  de  l'intérêt  de  ces  commet- 
tans que  leurs  croyances  religieuses  ne  soient 
pasmoquées,  attaquées,  proscrites;  en  un  mot, 
il  doit  importer  considérablement  à  un  honmae 
qui  se  fait  représenter,  d'être  représenté  tel 
qu'il  est,  c'est-à-dire,  par  exemple,  comme 
catholique,  s'il  est  catholique.  Si  un  départe- 
ment industriel  avait  un  député  qui  s'efforçât 
de  porter  en  première  ligne  les  intérêts  agri- 
coles, ce  département  le  réprimanderait  ou  le 
changerait  :  pourquoi  des  localités  catholiques 
souffriraient-elles,  sans  mot  dire,  un  député 
qui  attaquerait  ou  laisserait  attaquer  le  catho- 
licisme ? 

Il  y  a  évidemment  une  monstruosité  en 
ceci  :  il  est  du  devoir  de  tout  député  probe  et 
loyal  de  défendre  les  intérêts  de  la  France; 
pourquoi  donc  pas  un  d'entre  eux  ne  défend- 
il  pas  le  catholicisme ,  qui  est  Tintérêt  de  la 
majorité   des  Français? 

Il  me  semble  que  cet  oubli  des  devoirs,  dans 
lequel  tombent  les  députés  ne  peut  venir  que 
de  deux  causes  :  ou  les  députés  ignorent  que 
le  catholicisme  soit  un  intérêt,  ou  ils  ne  savent 
pas  comment  il  faut  le  défendi-e. 

Or,  il  est  impossible  qu'un  homme  de  quel- 
que valeur  intellectuelle  ne  s'aperçoive  pas 
que  le  catholicisme  est  nécessairement  une 
doctrine  chère  et  sacrée  à  ceux  qui  la  profes- 
sent; que  sur  elle  repose  l'éducation  de  leurs 
enfani;  qu'elle  est  le  lien  même  de  la  famille 
et  la  sanction  du  mariage;  que,  dans  les  mal- 
heurs et  les  inquiétudes  sans  fin  qui  traversent 
cette  pauvre  vie.  elle  sert  à  l'âme  de  conso- 
lation et  de  refuge,  et  qu'elle  influe  sensible- 
ment sur  les  actions  d'ici-bas  ,  par  l'assurance 
qu'elle  donne  d'un  sort  meilleur  dans  un  autre 
monde.  Il  ne  se  peut  pas,  disons-nous ,  qu'un 
homme  sensé  ne  voie  toutes  ces  choses,  et  qu'il 
aille  ensuite  s'imaginer  qu'on  se  dépouille 
sans  violence  d'une  religion  intimement  unie 
à  la  pensée  de  ceux  qui  la  pratiquent  ,  et  que 
qui  que  ce  soit  souffre  avec  calme  qu'on  in- 
sulte à  ses  plus  profondes  ,  à  ses  plus  hautes 
convictions. 

Puisque  les  députés  savent  que  le  catholi- 
cisme est  évidemment  un  intérêt,  et  un  grand 
intéiêt,  et  que  par  conséquent  leur  conscience 
doit  les  conduire  à  le  respecter ,  aie  protéger 
et  à  lui  fiiire  sa  part  digne  de  lui  ,  il  faut  con- 
clure évidemment  de  ce  qu'ils  ne  le  font  pas 
ou  qu'ils  ne  savent  comment  s'y  prendre ,  ou 


^52  LA    DOMINICALE. 

peut-être  encore  que  le  cœur  ieur  manque 
autant  qi\e  la  tête. 

>  Est-ce  ignorance?  est-ce  peur?  est-ce  igno- 
rance et  peur  à  la  fois?  cela  se  peut;  mais  nous 
ne  décidons  rien,  tout  en  pensant  néanmoins 
qu'il  faut  bien  que  ce  soit  l'un  ou  l'autre. 

Quelle  que  soit  la  cause,  l'effet  existe;  il  est 
dc'plorable;etlapenséesc  surprend  malgré  elle, 
à  chercher  les  moyens  de  le  contrebalancer. 
C'est  ici,  M.  le  directeur  ,  que  va  commencer 
à  se  montrer  la  véritable  intention  de  cette 
lettre.  Je  vous  supplie  deVy  trouver  que  ce 
que  mon  intention  y  dépose,  à  savoir  des  pro- 
positions craintives  ,  incertaines  ,  inefficaces 
peut-être  et  inapplicables ,  mais  à  coup  sur 
enp-endrées  par  le  désir  du  bien. 

Si  les  intérêts  agricoles  ,  commerciaux , 
industriels  sont  expliqués  et  soutenus  à  la 
Chambre,  par  qui  le  sont-ils  ?  Evidemmment 
c'est  toujours  et  ce  doit  être  par  ceux  à  qui  ces 
intérêts  sont  familiers,  qui  les  comprennent, 
qui  les  aiment,  qui  trouvent  leur  propre  avan- 
tage, en  même  temps  que  celui  du  pays,  à  les 
faire  prévaloir.  Si  les  intérêts  catholiques,  si 
les  vérités  religieuses  pouvaient  jam.ais  être 
liautement  et  sciemment  proclamées ,  com- 
mentées et  défendues,  par  qui  serait-ce  donc? 
Apparemment  par  ceux  qui  ont  étudie  ces 
vérités  ;  par  ceux  qui  ont  appliqué  leur  vie  à 
les  connaître,  qui  les  prisent  à  l'égal  de  leur 
valeur  et  qui  auraient  à  la  fois  et  assez  de 
lumières  pour  les  rendre  évidentes,  et  assez 
de  résolution  pour  les  annoncer. 

Je  sens  que  les  objections  arrivent  en  foule  j 
mais  comme  je  n'ai  en  vue  d'imposer  mes 
idées  à  personne,  comme  je  ne  vous  adresse 
cette  lettre  qu'à  titre  de  questions  que  je  sou- 
lève ,  et  que  la  sagesse  de  vos  lecteurs  de- 
meure libre  et  maîtresse  de  résoudre  à  son 
gré,  veuillez,  je  vous  j)rie,  m'écouter  jus- 
qu'au bout.  Ne  vous  mettez  pas  en  garde 
contre  des  sophismes;  je  suis  tout  disposé  d'a- 
vance à  vous  sacrifier  même  ma  propre  opi- 
nion. Songez  bien  que  j'interroge,  et  que  je 
n'affirme  pas. 

Depuis  quelque  temps,  des  prélats  pleins  de 
piété  et  de  lumières  ont  engagé  les  prêtres  de 
leur  diocèse  à  participer,  dans  toute  l'étendue 
de  leurs  droits,  à  la  surveillance  et  à  la  dii-ec- 
tioH  de  l'instruction  primaire.  Puisque  de  vé- 
nérables évêques  ont  jugé  que  le  christianisme 
pouiTait  être  utile  à  form.er  l'instruction  des 
individus,  pourquoi  ce  même  Christianisme 


serait-il  jugé  incapable  d'être  utile  à  l'instruc- 
tion des  royaumes  ?  Qu'est-ce  que  les  curés 
apprendront  aux  enfans ,  qu'ils  ne  pussent 
aussi  bien  enseigner  aux  hommes?  Si  le  clergé 
accepte  la  part ,  toute  faible  qu'elle  soit,  que 
la  loi  lui  fait  dans  la  masse  des  idées  à  répan- 
dre, pourquoi  refuserait-il  d'intervenir  dans 
la  formation  de  la  loi ,  pour  que  cette  portion 
de  bien  à  faire  lui  échût  plus  grande  et  plus 
efficace? 

N'y  aurait-il  pas  un  peu  de  confusion  dans 
cette  idée ,  que  la  religion  doit  se  tenir  éloi- 
gnée des  choses  civiles?  Oui,  le  clergé  ferait 
très-bien  de  ne  point  se  sôùiTler  au  contact 
des  partis  politiques,  si  la  politique  ne  repo- 
sait pas  en  grande  partie  sur  des  idées  reli- 
gieuses; mais  si  le  civil  empiète  ou  s'appuie 
sur  lei-eligieux,  pourquoi  le  clergé  répugnerait- 
il  à  défendre  le  Christianisme  ?  Croyez-vous 
qu'un  prêtre  instruit,  ferme,  probe,  éloquent, 
n'eût  pas  été  de  quelque  poids  dans  la  discus- 
sion sur  le  divorce,  et  qu'il  n'eût  pas  élevé  la 
question  à  toute  sa  hauteur  chrétienne?  Croyez- 
vous  enfin  que  le  Christianisme  répandant  ses 
vérités  du  haut  de  la  tribune  nationale ,  ne 
ferait  pas  trouver  petites  et  misérables  ces  ran- 
cunes et  ces  coteries  qui  rabaissent  la  représen- 
tation d'un  grand  peuple? 

Je  n'ose  pas,  monsieur  le  directeur,  avoir  sur 
ce  sujet  des  idées  bien  résolues  et  bien  fixes  ; 
mais  il  me  semble  que  pour  pouvoir  noble- 
ment et  convenablement  défendre  tous  les  in- 
térêts de  la  Finance ,  il  faudrait  appeler  ceux 
qui  les  sentent ,  qui  les  comprennent  et  qui  les 
chérissent  le  mieux.  Or,  certainement  on  con- 
viendra sans  peine  que  le  clergé  entre  plus 
profondément  que  qui  que  ce  soit  dans  la  si- 
gnification du  Christianisme;  et  lui  seul  le 
pratique  et  le  vénère  assez  hautement ,  pour 
le  confessera  la  tribune  comme  à  la  chaire. 

Permettez -moi  de  vous  rappeler  que  sous 
l'empire  d'un  homme  dont  Dieu  nous  garde, 
mais  qui  avait  au  moins  le  don  de  compren- 
dre toujours  et  de  faire  quelquefois  de  grandes 
choses,  le  clergé  avait  été  jugé  digne  d'appor- 
ter des  lumières  utiles  aux  discussions  des  lois 
politiques.  En  1809,  le  département  du  Ti- 
bre, déterminé  par  Bonaparte,  nomma  dé- 
puté au  corps -législatif  l'abbé  Scarpellini , 
savant  astronome  romain.  La  seule  difficul- 
té qui  frappa  d'abord  l'esprit  de  l'empe- 
reur, ce  fut  le  costume  avec  lequel  le  député 
ecclésiastique   se  présenterait  à  l'assemblée. 

Suvplérneni, 


SUPPLÉMENT    A    LA    DOMINICALE    DU    25    MARS. 


>i53 


Quel  habit  prendrez-vous  pour  assister  aux 
délibérations?  lui  demanda  Bonaparte.  Le 
mien,  sire  j  répondit  l'abbé.  L'empereur  lui 
serra  la  main  :  il  avait  compris  que  l'habit 
brodé  de  ses  maréchaux,  qui  avait  conquis 
l'Europe ,  ne  serait  pas  déshonoré  par  la 
soutane  qui  avait  conquis  le  monde. 

Il  faut  convenir  que  c'est  un  assez  étrange 
effet  del' esprit  du  siècle,  que  la  timidité  que 
je  mets  à  suivre  mes  idées  sur  le  sujet  qui 
nous  occupe ,  et  l'embarras  véritable  que  j'é- 
prouve avons  les  développer  nettement.  On 
dirait  que  je  soulève  ici  une  proposition  inouïe 
et  prodigieuse ,  jetée  pour  la  première  fois 
dans  la  société  ,  et  dont  les  nations  n'auraient 
jamais  eu  d'exemple.  Or,  ce  qui  me  semble 
aujourd'hui  mériter  tant  de  réserve  ,  non  pas 
seulement  à  être  réalisé  ,  mais  à  être  proposé  , 
c'est-à-dire  l'initiation  du  clergé  aux  discus- 
sions politiques ,  pour  la  part  des  lois  qui  tou- 
chent visiblement  aux  intérêts  catholiques  , 
c'est  une  chose  qui  s'est  toujours  faite  en 
France,  excepté  depuis  quarante  ans,  c'est-à- 
dire, excepté  depuis  que  le  philosophisme  réa- 
git hostilement  contre  les  idées  chrétiennes. 
Tout  le  monde  convient  maintenant  que  la  so- 
ciété est  plus  calme  et  plus  tolérante;  pourquoi 
ne  pas  profiter  de  ce  silence  des  passions  mau 
vaises  ponr  rendre  à  la  religion  sa  part  natu- 
relle d'influence?  Il  y  a  à  la  Chambre  des  mi- 
nistres protestans  j  pourquoi  n'y  aurait-il  pas 
des  ministres  catholiques? 

Si  on  avait  dit ,  en  i  ■jBq  ,  à  l'abbé^Maury  et 
aux  autres  éloquens  défenseurs  des  idées  catho- 
liques ,  qui  firent  resplendir  d'un  éclat  si  bril- 
lant la  parole  chrétienne  à  l'Assemblée  consti- 
tuante, qu'avant  cinquante  ans^  on  n'oserait  *' 
plus  proposer  qu'en  tremblant,  et  sous  forme 
de  doute,  la  possibilité  de  donner  au  clergé 
une  place  dans  la  représentation  du  pays, certes 
leur  étonnement  aurait  été  grand  et  légitime. 

C'est  qu'en  effet  il  faut  être  sorti ,  comme 
nous  le  sommes ,  de  tous  les  usages ,  de  toutes 
les  bonnes  et  saintes  coutumes  de  la  vieille 
France,  pour  trouver  surprenante  une  chose, 
dont  le  contraire  aurait  été  trouvé  absurde  et 
impie  par  nos  aïeux  ;  c'est  qu'il  faut  avoir  mis 
en  oubli  la  loi  religieuse,  comme  on  y  a  mis 
la  loi  monarchique;  c'est  qu'aulieu  d'un  grand 
et  beau  royaur^e,  tout  parsemé  de  municipali- 
tés florissantes,  de  communautés  éjudites,  de 
seigneuries  agricoles,  il  faut  avoir  fabriqué  une 
nation  oij  tout  est  factice,  où  rien  n'appuie  sur 


le  sol,  où  la  loi  de  papier  prend  la  place  de  1^ 
tradition  de  granit,  pour  oublier  qu'on  ne  gou- 
verne un  pays  qu'en  tenant  compte  des  élé- 
mens  sociaux  qu'il  renferme;  qu'à  une  natioa 
athée  il  faut  peut-être  des  lois  athées;  mais 
qu'à  une  nation  catholique,  il  faut  à  coup  sûr  , 
des  lois  catholiques. 

Toute  réflexion  faite,  il  me  paraît,  monsieur 
le  directeur,  que  l'idée  de  faire  arriver  le 
clergé  à  la  discussion  des  lois  politiques,  n'est 
pas  une  conception  si  folle  et  si  téméraire.  Le 
clergé  français  a  participé  au  gouvernement  de 
la  France  pendant  quatorze  siècles;  et  il  faut 
convenir  que  la  civilisation  n'en  allait  pas  plus 
mal. 

Parmi  les  réclamations  qui  surgissent  de 
toutes  parts  en  faveur  de  la  réforme  parlemen- 
taire, il  en  est  une  qui  est  maintenant  admise 
môme  par  les  adversaires  de  cette  réforme;  et 
la  presse  s'en  rend  chaque  jour  l'écho,  en  se 
plaignant  de  ce  que  les  capacités  ne  sont  pas 
admises  purement  et  simplement  à  la  jouis- 
sance des  droits  politiques.  Or,  l'on  convien- 
dra sans  peine  qu'en  fait  de  capacité,  celle  du 
clergé  est  une  des  mieux  constatées;  et  dès-lors 
nous  ne  voyons  pas  trop  comment,  à  ce  titre 
seul,  la  pensée  publique  ne  se  tournerait  pas 
vers  lui.  D'ailleurs,  il  estvisible  que  le  carac- 
tère d'un  prêtre  convient  admirablement  au 
calme  et  à  la  gravité  des  grandes  assemblées  ; 
et  je  suis  convaincu  qu'il  y  aurait  moins  d'apo  - 
strophes  inconvenantes,  et  surtout  moins  de 
duels  pailementaires  ,  si  le  clergé  venait  à  s'as- 
seoir sur  les  bancs  des  représentans   du  pays. 

D'ailleurs,  l'histoire  peut  témoigner  de  l'ad- 
mirable aptitude  du  clergéicatholique  à  l'ordre 
et  à  la  majesté  des  assemblées  délibérantes. 
Pendant  douze  siècles  de  gouvernement  re- 
présentatif, lÉglise  a  vu  se  réunir  dans  les 
conciles  des  hommes  de  tous  les  pays ,  de  tous 
les  âges,  de  toutes  les  langues  ,  qui  ne  s'étaient, 
pour  la  plupart,  jamais  rencontrés  ailleurs,  et 
qui  ne  devaient  plus  se  rencontrer  en  ce 
monde.  Eh  bien!  pourtant,  quelle  harmonie 
unissait  ces  étrangers!  quelle  déférence  de 
personne  à  personne!  quelle  homogénéité 
dans  l'assemblée!  Quelquefois  un  évêque  du 
Sinaï  prenait  la  parole  après  un  moine  d  Ir- 
lande :  ces  deux  pensées ,  inconnues  l'une  de 
l'autre,  en  venaient  aux  prises,  et  elles  s  e- 
treignaient  comme  deux  nobles  athlètes,  pleins 
l'un  pour  l'autre  d'estime  et  de  respect.  Nous 
avons  eu  en  France  quarante  années  d'assem- 


^5i 


LA    DOMIISICALE 


bléeslcgislatives régulières.  Compte  qui  pourra 
les  scandales  de  toutes  sortes  qui  ont  troublé 
ou  suspendu  leurs  délibérations. 

Je  vois  que  ma  lettre  se  développe  ,  et  que 
ma  pensée  s'enhardit  malgré  moi.  N'y  voyez 
pas  moins  ,  monsieur  le  directeur ,  une  propo- 
sition sans  prix  par  elle-même,  et  qui  n'en 
pourrait  acquérir  que  par  l'estime  de  vos  lec- 
teurs. Je  touche  au  dernier  aperçu,  qui  est 
amené  parles  autres ,  pardonnez-le  moi;  je 
n'ajouterai  plus  rien  : 

S'il  était  bon  ,  corameje  le  crois  ,  et  comme 
cela  doit  être  votre  opinion  à  vous-même,  que 
les  intérêts  catholiques  fussent  spécialement 
représentés  à  la  Chambre  ,  et  s'il  est  vrai  que 
le  clergé  seul  fût  capable  de  les  y  développer 
et  de  les  y  défendre  convenablement,  il  est  vrai 
aussi  par  cela  même,  que  l'état  actuel  des  lois 
politiques  est  complètement  contraire  aux 
idées  comme  aux  intérêts  catholiques,  puisque 
le  clergé  est  exclu  de  la  représentation. 
S'il  eût  conservé  ses  propriétés  ,  un  grand 
nombre  de  ses  membres  pourraient  remplir  les 
conditions  légales  ;  mais  depuis  que  l'Etat  s'est 
fait  la  part  du  lion  sur  les  anciennes  dotations 
territoriales,  la  presque  totalité  du  clergé  ne 
possède  que  sa  foi ,  son  zèle  et  sa  parole.  Il 
faudrait  donc,  pour  apporter  à  la  spoliation, 
ou  plutôt  à  ses  conséquences  ,  la  seule  répara- 
tion possible ,  que  le  clergé  fut  reconnu  comme 
ordre,  et  représenté  comme  tel,  selon  les  an- 
ciennes constitutions  de  la  France  ,  ou  bien 
que  le  cens  d'éligibilité  fut  aboli,  et  la  faculté 
d'élire  accordée  à  tout  le  monde. 

Si  cela  était,  monsieur  le  directeur,  la 
Chambre  perdrait  quelques  voltairiens  et  ga- 
gnerait quelques  catholiques;  et  je  crois  que 
tout  serait  pour  le  mieux.  Les  classes  infé- 
rieures, celles  que  n'a  point  infestées  une  édu- 
cation athée,  celles  qui  écoutent  le  prône, 
et  qui  ne  lisent  pas  le  Constitudonncl ,  se- 
raient enfin  représentées  ,  et  nous  saurions 
s'il  est  vrai  que  la  France  charge  ses  manda- 
taires d'insulter  à  la  foi  chrétienne. 

Je  m'arrête  à  un  point  où  mes  idées  viennent 
se  l'encontrer  avec  celles  que  la  Gazette  de 
France  a  si  remarquablement  développées 
dans  son  livre  de  la  Restauration  de  la  société 
française  y  je  ne  me  sens  capable  ,  ni  de  faire 
mieux  ,  ni  de  faire  davantage.  Si  vous  trouvez 
que  ma  lettre  puisse  devenir  un  objet  de  sym- 
pathie pour  vos  lecteurs,  je  serai  chaimé  de 
vous  voir  en  faire  usage. . 

Agréez,  etc.,  etc. 


BEAUX-ARTS.  — (sALO.y  de  i834.) 

LETTRE  A  l'aBBÉ***. 

J'interromps  ici  mon  histoire  littéraire 
à  peine  commencée.  Paris,  ce  monstre 
mobile ,  qui  s'en  va  çà  et  là ,  au  hasard , 
ne  sait  pas  regarder  long-temps  la  même 
chose.  Aujourd'hui  politique,  demain  lit- 
téraire, philosophe  après  demain.  Tour  à 
tour  passionné  pour  une  danseuse ,  pour 
un  chanteur ,  pour  un  homme  qui  parle  à 
la  tribune ,  pour  un  homme  qui  écrit  dans 
un  journal ,  voilà  Paris.  Ville  sans  foi  et 
sans  croyance  qui  ne  sait  p.^s  même  se  fixer 
dans  son  doute.  Elle  va  ,  elle  va  sans  s'ar- 
rêter du  livre  à  l'auteur ,  de  l'envie  à  la 
haine ,  de  la  louange  au  blâme.  Il  y  a  des 
jours  où  Paris  dévore  les  petits  vers  remplis 
de  mélancolie  et  de  tristesse;  quelquefois  il 
se  rue  au  théâtre  où  on  ne  lui  laisse  manquer 
ni  de  vols ,  ni  d'incestes ,  ni  de  trahison  ,, 
ni  de  blasphèmes.  Vous  me  demandez  que 
je  vous  fasse  cette  histoire  de  chaque  jour. 
Mais  quand  j'aurais  cent  voix  ,  je  n'y  pour- 
rais suffire.  Il  n'y  a  pas  deux  heures  qui  se 
ressemblent  dans  celte  vie  galvanique .  Ainsi 
l'autre  jour,  lorsque  nous  croyions,  vous 
et  moi,  que  Paris  était  occupé  de  vers  et 
de  prose,  eh  bien!  vous  et  moi  nous  étions 
dans  l'erreur  :  Paris  n'était  occupé  que  de 
tableaux. 

C'est  que  nous  ne  pensions  pas  que  le 
Louvre  ouvrait  ses  portes  à  l'exposition  de 
peinture.  L'exposition  de  peinture  est,  cha- 
que année ,  un  de  ces  grands  événemens  de 
vingt-quatre  heures  ,  qui  absorbent  toute 
l'attention  parisienne;  On  dirait  que  le 
temple  de  Janus  vient  de  s'ouvrir,  à  voir 
cette  foule  qui  se  presse  devant  ces  portes. 
Moi ,  mon  ami ,  j'ai  fait  comme  les  autres-, 
je  me  suis  porté  comme  la  foule  à  cette  ex- 
position, pour  moi  d'abord,  pour  vous 
ensuite,  pour  vous  qui  n'avez  guère  plus 
le  temps  de  vous  occuper  de  peinture  que 
de  littérature  ,  et  qui  vous  reposez  en  moi 
pour  être  au  fait  de  cette  superfluité  char- 
mante qu'on  appelle  les  beaux-arts. 


LA    DOMINICALE. 


>435 


Voici  ce  que  je  pense  sur  le  salon  de  cette 
année. 

C'est  un  grand  amas  de  toiles  rouges  et 
bleues  et  de  toutes  couleurs,  qui  d'abord 
vous  frappent  désajjréablement  la  vue.  A 
peine  êtes- vous  entré  dans  ces  vastes  ga- 
leries que  vous  ne  savez  de  quel  côté  arrê- 
ter vos  regards.  De  haut  en  bas  ce  sont  des 
peintures  plus  grotesques  que  plaisantes, 
plus  repoussantes  qu'agréables  ;  ce  sont 
beaucoup  de  portraits  de  femmes,  ce  sont 
des  portraits  d'homme  en  habii  de  garde 
national  et  tous  décorés  pour  la  plupart; 
car  vous  ne  sauriez;  croire  combien  la  croix 
d'honneur   a   été  profitable  à  la  peinture. 

Tel  qui  n'avait  jamais  songé  à  se  faire 
peindre ,  se  voyant  décoré ,  s'est  décidé 
tout  de  suite  à  faire  faire  la  peinture  de  sa 
décoration  d'abord,  et  de  sa  ligure  par-des- 
sus le  marché. 

Mais  après  le  premier  étonnement ,  et 
quand  enfin,  après  cette  synthèse  fatigante, 
vous  êtes  parvenu  à  pouvoir  faire  l'analyse 
de  tous  ces  chefs-d'œuvre,  vous  trouvez 
à  votre  grande  admiration  que.  dans  cette 
immense  quantité  de  deux  mille  sept  cents 
tableaux ,  il  y  a  deux  ou  trois  belles  toiles 
dignes  de  votre  admiration  et  de  vos 
éloges.  Si  vous  voulez  bien  ,  nous  allons 
mettre  de  côté  ces  deux  mille  sept  cents  ta- 
bleaux, pour  nous  occuper  de  deux  ou 
trois  belles  choses. 

Le  premier  tableau  qui  frappe  vos  re- 
gards en  entrant  dans  le  grand  salon  ,  c'est 
la  mort  de  Jeanne  Grey,  par  M.  Delaroche. 
Vous  savez  le  sujet  de  ce  tableau,  et  com- 
ment cette  reine  jeune  et  belle  fut  juridi- 
quement assassiné<i  sur  l'échafaud  dans  la 
tour  de  Londres.  Avec  cette  femme  et  cet 
échafaud,  M.  Delaroche  a  composé  un 
tableau  d'une  grande  beauté.  La  scène  se. 
passe  sur  l'échafaud.  L'échafaud  Cbt  placé 
dans  une  salle  basse.  Sur  cet  affreux  théâtre, 
éclairé  par  \\n  sombre  rayon  du  soleil ,  se 
tient  une  pauvre  jeune  femme  de  dix-sept 
ans  :  c'est  Jeanne  Grey.  Elle  a  les  yeux . 
bandés,  ses  deux  petites  mains  indécises 
cherchentla  place  où ellesdoivents'appuyer 
pour  recevoir  le  coup  fatal.  Un  vieillard, 


courbé  sur  la  victime,  va  placer  ces  deux 
mains  sur  le  billot.  Au-dessous  du  billot , 
on  voit  de  la  paille  étendue  pour  recevoir 
le  sang  qui  va  couler.  Dans  le  fond,  deux 
femmes  de  la  reine,  l'une  évanouie ,  l'autre 
qui  prête  l'oreille,  iaapatiente  d'entendre 
le  bruit  de  la  hache,  et,  sur  le  côté  opposé, 
le  bourreau,  homme  de  haute  taille,  dont 
la  figure  est  empreinte  de  pitié  et  de  res- 
pect. Le  geste  de  cet  homme  est  terrible. 
Il  porte  la  main  à  sa  hache  ,  sans  détourner 
la  tête.  Tout  l'ensemble  de  cette  conjposi- 
tion  est  admirable.  La  figure  principale 
fait  verser  des  larmes.  Il  ne  manque  à  tout 
ce  tableau  ,  pour  être  parfait ,  qu'une  idée 
religieuse. 

Cette  femme  qui  va  mourir  n'est  occupée 
qu'à  s'arranger  en  tremblant,  pour  bien 
mourir-,  ses  femmes  pleurent  et  ne  prient 
pasj  le  peuple  ému  à  ce  tableau,  et  toujours 
obéissant  à  ses  premières  impressions,  qui 
ne  le  trompent  pas,  a  prétendu  que  le 
vieillard  qui  assiste  Jeanne  Grey  était  un 
prêtre.  C'est  bien  là  le  jugement  du  peuple! 
Un  secret  instinct  lui  a  dit  que  cette  femme 
ne  pouvait  pas  mourir  ainsi  toute  seule  ;, 
il  a  voulu  voir  à  toute  force  une  idée  reli- 
gieuse dans  le  tableau  de  M.  Delaroche, 
une  idée  que  le  peintre  n'y  a  pas  mise.  Je 
crois  que  cette  observation  vous  fera  plaisir 
à  vous ,  qui  de  tous  les  ouvrages  des  hom- 
mes ,  n'aimez  rien  de  mieux  que  l'homme 
lui-même,  qui  ne  connaissez  pas  de  plus 
beau  portrait  c^u'une  tête  vivante  ,  et  qui 
donneriez  tous  les  tableaux  de  Raphaël  lui- 
même  pour  une  foule  de  chrétiens  assem- 
blés qui  prient  le  ciel  ! 

Du  tableau  de  M.  Delaroche  les  regards 
ou  plutôt  l'attention  se  portent  vers  un 
grand  tableau  de  M.  Ingres  ,  intitulé  le 
Martyr  de  St.  Symphorien.  Mou  Dieu  ! 
que  vous  seriez  désagréablement  affecté  si 
vous  voyiez  cette  peinture!  Imaginez,  mon 
ami  ,  que  de  ce  martyr  qui  va  simplement 
à  la  mort ,  comme  s'il  allait  à  la  prière  , 
le  peintre  a, fait  une  espèce  de  comédien 
qui  porte  ses  deux  bras  d'un  côté  vers  le 
ciel ,  de  l'autre  côté  vers  le  martyre  , 
comme  si,  dans  sa  pensée,  le  martyre  et  le 


436 


LA    DOMINICALE, 


ciel  n'étaient  pas  même  chose!  comme  s'il 
y  avait  deux  pensées  dans  l'âme  de  ce  chré- 
tien qui  va  mourir  pour  consacrer  la  reli- 
jrion  de  Jésus-Christ!  Hélas!  on  ne  sait 
plus  de  nos  jours  ce  que  c'est  qu'un  mar- 
tyr. On  en  fait  une  eépc^ce  de  fanfaron  qui 
joue  le  drame  dans  les  rues.  Le  St.  Sym- 
phorien  de  M.  Ingres  est  entouré  d'une 
foule  immobile  et  hurlante;  mais  c'est  une 
foule  qu'on  ne  voit  pas,  qu'on  n'entend 
pas,  compacte  et  pressée,  que  rien  n'é- 
claire. Les  vieux  maîtres  entendaient  au- 
trement les  scènes  de  la  foi  chrétienne  : 
leurs  martyrs  ;,  marchant  au  supplice  , 
étaient  déjà  transportés  de  la  gloire  venue 
d'en  haut  ;  à  les  voir  ,  on  devinait  déjà 
leurs  destinées  immortelles  :  s'ils  étaient 
des  hommes  pour  le  supplice ,  ils  étaient 
des  saints  par  l'auréole  qui  brillait  sur  leur 
front  inspiré.  Voilà  ce  que  c'étaient  que 
des  martyrs.  Ils  marchaient  au  supplice 
d'un  pas  ferme  et  simple  ,  instruisant  le 
peuple  sur  leur  passage,  et  souvent  opérant 
de  subites  conversions;  d'où  a  été  tirée 
cette  admirable  définition  de  l'orateur 
chrétien  :  J^ir  eloquentiâ  poUens  et,mar-' 
tyrio. 

Tout  au  rebours  le  martyr  de  M.  Ingres. 
M.  Ingres  en  a  fait  un  fanatique,  un 
homme  emporté  qui  obéit  encore  plus  à  sa 
passion  qu'à  sa  croyance. 

Voyez-vous,  la  grande  école  italienne, 
la  grande  école  florentine,  l'admirable 
école  espagnole,  sont  les  filles  de  la  reli- 
gion chrétienne.  C'est  la  foi  de  Jésus-Christ 
qui  a  élevé  tant  de  monumens  dans  les 
airs,  qui  a  fondé  tant  de  statues,  qui  a 
donné  la  vie  à  tant  d'admirables  peintures 
qui  vivent  encore,  éternelle  désolation  de 
nos  artistes.  Quelle  religion ,  celle  qui  a 
donné  au  monde  autant  de  génie  que  de 
vertus!  A  l'heure  qu'il  est,  nos  artistes  se 
fatiguent  à  la  poursuite  de  ce  beau  idéal 
qui  a  fait  la  gloire  et  qui  fait  encore  l'or- 
gueil de  la  Rome  chrétienne.  M.  Ingres 
se  fatigue  et  perd  sa  renommée  à  imiter, 
à  copier  Raphaël;  et  quand  il  a  tout  copié, 
le  style,  le  dessin,  le  coloris,  la  confusion 
des  personnages ,  les  vieux  cartons  perdus 


et  les  vieilles  gravures  oubliées ,  le  peintre 
est  tout  étonné  de  ne  pas  ressembler  à 
Raphaël!  C'est  que  le  peintre  ne  voit  pas 
qu'il  a  tout  emprunté  à  Raphaël,  excepté 
sa  croyance.  Or,  c'est  là  surtout,  c'est  dans 
ce  dévouement  à  la  fois  catholique,  que  se 
trouve  une  grande  partie  de  la  puissance 
de  Raphaël. 

Ces  deux  tableaux  ôtés ,  Jeanne  Grey  et 
et  saint  Symphorien,  M.  Ingres  et  M.  De» 
laroche  ,  W  n'y  a  guère  plus  de  tableaux 
qui  vous  conviennent.  Arrêtez-vous  ce- 
pendant  devant  un  admirable  tableau  de 
M.  Granet,  la  mort  du  Poussin  !...  C'est 
cela  qui  est  fini ,  qui  est  doux ,  qui  est  bien 
senti ,  et  bien  composé  !  Poussin  va  ex- 
pirer. Le  cardinal,  son  protecteur,  est  au 
chevet  de  son  lit  et  le  contemple;  les 
sœurs  de  la  charité  qui  ont  servi  de  garde- 
malade  au  mourant,  paraissent  abattuesj 
et  à  les  voir  ainsi  mornes  et  accablées  ,  on 
comprend  qu'il  n'y  a  plus  d'espoir.  Der- 
rière le  lit,  le  peintre  a  placé  le  tableau  du 
Poussin  sur  Virgile,  dont  vous  avez  la  gra- 
vure dans  votre  chambre,  et  in  Arcadia 
Egal...  Je  ferais  bien  un  pari,  si  l'hiver 
prochain  n'estpas  trop  rude,  si  vos  pauvres 
vous  laissent  quelque  peu  d'argent,  que 
vous  aurez  aussi  la  gravure  du  tableau  de 
M.  Granet. 

Qu'y  a-t-il  encore?  De  jolis  tableaux 
de  Tony  et  d'Alfred  Johannot,  ces  deux 
frères  rivaux  d'une  gloire  égale;  de  jolies 
marines:  vous  croiriez  entendre  la  mer  j 
des  fleurs,  des  roses  cueillies  par  M.  Re- 
douté et  par  ses  élèves;  de  beaux  chiens 
qui  aboient;  des  chevaux  qui  hennissent; 
de  petits  enfansinnocens  comme  les  fleurs  : 
mais  voilà  tout. 

Du  salon  de  peinture  ,  si  vous  descendez 
à  l'expositionde  sculpture,  vous  trouverez 
encore  moins  à  satisfaire  les  grandes  et 
nobles  idées  que  vous  vous  êtes  faites  de  ce 
qui  est  beau  et  bien  ;  la  sculpture  plus  en- 
core que  la  peinture  est  la  passion  des 
grandes  fortunes.  Il  n'y  a  plus  de  grandes 
fortunes  aujourd'hui.  Toute  la  sculpture 
exposée  cette  année  vaut  à  peine  qu'on  la 
regarde.    Des   blocs  informes,  de  hautes 


LA    DOMINICALE. 


Statues  mal  faites  et  mal  comprises ,  des 
bas-reliefs  sans  expression,  et  autant  de 
bustes  qu'il  y  a  de  portraits  dans  les  sa- 
lons de  peinture,  voilà  tout  re qu'on  peut 
y  voir.  Ce  n'est  pas  vous  qui  irez  perdre 
là   votre  temps,  mon  ami. 

Et  à   propos  de  la    sculpture,  je  veux 
vous  raconter  une  histoire^  qui  déjà  fait 
rumeur  à  Paris.  Il  s'agit  d'un  chef-d'œuvre 
et  du  plus  grand  statuaire  de  nos  jours  :  le 
baron  Bosio  et  son  groupe  de  Louis  XVI , 
en  marbre.  M.  Bosio  est  comme  vous  savez 
le  restaurateur  de  la  sculpture  en  France  5 
nous  lui  devons  les  plus  beaux  monumens 
dont  Paris  est  si  fier.  Le  Louis  XIV  sur  la 
place  des    Victoires ,    le   quadrige  sur  le 
Carrousel ,  le  Monthyon   à  PHôtel-Dieu  : 
il  travaillait  depuis  tantôt  dix   ans  à  son 
groupe  de  Louis  XVI.  J'ai  vu   ce  groupe  , 
il  est  admirable.  C'est  la  plus  magnifique 
traduction  en  marbre  qu'on   ait  pu  faire 
de  ce   mot  sublime  et  touchant  :    Fils  de 
Saint- Louis ,  montez  au  ciell    Le  grand 
maître  représente  le  roi  martyr  au  moment 
où  il  expire  j  derrière  lui,  un  ange  venu  du 
ciel ,  les  ailes   étendues,   à   peine    appuyé 
d'un  pied  sur  la  torre ,  soutient  le  roi  mar- 
tyr, et  du  d'oigt  lui    montre  le  ciel.    Vous 
dire  la  sérénité  de  ce  visage  royal  ;    vous 
dire  l'enchantement   et  la  mélancolie    de 
cet  ange  qui  va  emporter  au  ciel  les   des- 
tinées delà  terre;  vous  dire  tout  l'ensemble 
de  cette    histoire  de    marbre ,  les  paroles 
me   manquent.    C'est    un    monument  de 
seize  pieds  de    hauteur;  que  dis-jC;,  seize 
pieds!    vingt  coudées,    comme  les    héros 
d'Homère!    Toute    cette   scène  se    passe, 
comme  le  tableau  de  M.  Delaroche  ,    sur 
l'échafaud:  on  en  voit  les  degrés,  on  peut 
les  compter.    Mais  quelle  différence  entre 
la  peinture  et  le  marbre  !    la  peinture   re- 
présentation toute  matérielle,  où  l'on  voit 
le  bourrc^au,    la  hache    et  la    paille;  le 
marbre,  peinture  idéale,  où  l'échafaud  dis- 
paraît   comme   le  bourreau;    où  l'on   ne 
voit  plus  que  l'ange,  et  le  martyr,  et  le  ciel 
ouvert!    M.    Delaroche  tout    au  positif; 
M.  Bosio   tout  à  l'idéal.  Mais  je   ne  veux 
pas  pousser  plus  loin  la  comparaison  ;  je 


À37 

ne  veux  pas  faire  tort  à  M.  Delaroche. 
Eh  bien  !  ce  groupe  de  Louis  XVI ,  ce 
grand  sujet  d'histoire ,  cette  sanglante  ca- 
tastrophe du  21  janvier,  qui  pèse  sur  le 
monde  encore,  et  dont  le  monde  ne  s'est 
pas  relevé  ;  ce  marbre  consacré  double- 
ment, par  le  génie  de  l'artiste,  et  par  le  sa- 
crifice funèbre,  il  s'est  trouvé  à  la  cour 
nouvelle  de  malheureux  flatteurs  qui  en 
ont  eu  peur;  ils  ont  reculé  épouvantés  de- 
vant le  muet  monument,  se  souvenant 
que  Philippe  Égalité  n'avait  pas  reculé  de- 
vant le  régicide.  A  ces  causes,  le  monu- 
ment de  Louis  XVI  n'a  pas  été  admis  à 
l'exposition  du  Louvre  !  Cela  est  à  peine 
croyable;  mais  c'est  une  raison  de  plus 
pour  que  cela  soit  vrai  de  nos  jours. 

Je  m'arrête  ici,  mon  ami;  de  quoi  vous 
parler  encore,  quand  les  faits  parlent  si 
haut?  Et  comment  nous  occuper  de 
quelques  morceaux  de  marbre  quand 
Louis  XVI  est  chassé  du  Louvre  pour  la 
seconde  fois  ? 

Je  reprendrai  à  ma  prochaine  lettre 
Phisloire  de  notre  littérature  et  de  nos 
beaux-arts. 


Nous  nous  proposions  de  donner  à  nos 
abonnés  le  portrait  de  monseigneur  l'arche- 
vêque de  Paris;  nous  l'avons  remis  au  numéro 
suivant,  à  cause  de  la  perfection  que  nous 
voulons  faire  apporter  à  cette  gravure,  dans 
laquelle  nous  espérons  qu'on  reconnaîtra  la 
ressemblance  la  plus  frappante  de  monsei- 
gneur. Nous  ne  pouvions  choisir,  du  reste, 
de  circonstance  plus  opportune  pour  cette 
publication  que  le  temps  où  lés  conférences 
de  Notre-Dame  vont  finir.  Le  portrait  du 
bienfaiteur  n'arrive  jamais  plus  à  propos 
qu'au  moment  où  la  reconnaissance  du  bien- 
fait parle  le  plus  à  tous  les  cœurs. 


EPHÉMÉRIDES. 

25  mars  <580.  —  Les  premières  bombes  sont  je- 
tées sur  la  ville  de  Wacklendouck  en  Gueldre. 
L'usage  en  passa  bientôt  en  France.  On  en  at- 
tribue l'invention  à  Galen  ,  évêque  de  Munster. 
1630.  Mort  de  Vaugelas ,  grammairien  célèbre. 
Lorsque  Ricbelieu  rétablit  sa  pension  qu'on  avait 


338 


LA    DOMINICALE. 


cessé  de  payer  :  «  Vous  n'oublierez  pas  du 
moins,  lui  dit-il  en  riant,  dans  votre  diction- 
naire, le  mol  de  pension.  »  Non,  monseigneur, 
répondit  Vaugelas ,  et  encore  moins  celui  de 
reconnaissance.  «  1682.  Louis  XIV  confirme 
par  édit  la  déclaration  du  clergé  de  France. 

24  — U55.  Mort  du  pape  Nicolas  V.  Ce  fut  sous 
son  pontificat  que  la  prise  de  Consîantinople  par 
lés  Turcs  mil  fin  à  l'empire  d'Orient.  Le  clia- 
»i'in  qu'eut  Nicolas  de  ce  malheur  le  conduisit 
au  tombeau  deux  ans  après. 

2o  —  Charles  V,  dit  le  Sage,  fait  placer  par 
Henri  de  Vie  ,  allemand ,  la  grosse  horloge  du 
palais ,  la  première  de  celle  espèce  qui  ait  été  fa- 
briquée en  France.  4383.  Première  procession 
des  flagellans  à  Paris. 

26  —  n72.  Monde  Duclos,  membre  de  l'Aca- 
démie française.  On  a  de  lui  plusieurs  ouvrages. 
Peu  d'hommes  sont  nés  avec  autanl  d'esprit. 

2T  —  1675.  IMort  de  Desbarreaux.  Connu  d'a- 
bord par  sa  réputation  de  libertinage  et  d'irréli- 
gion, il  se  convertit.  Tout  le  monde  sait  son 
fameux  sonnet.  1713.  Mort  de  Burnet ,  histo- 
rien de  parti.  Il  a  publié  une  histoire  de  la 
JXéformalion. 

28.  —  i  757 ,  Supplice  de  Damiens ,  assassin  de 
Louis  XV.  — 1380,  Premier  usage  de  la  poudre 
à  canon ,  par  les  Vénitiens  contre  les  Génois. 
L'invention  en  fut  due  au  hasard.  Berlhold 
Schwarl? ,  moine  allemand  ,  assez  bon  chimiste 
pour  son  temps ,  ayant  fait  une  composition  de 
salpêtre ,  de  soufre  et  de  c'.iarbon ,  el  couvert 
d'une  pierre  le  mortier  où  elle  était,  il  lui  arriva 
de  battre  le  briquet  tout  auprès ,  pour  allumer 
sa  chandelle.  Une  étincelle  y  tomba,  le  feu  y 
prit,  et  fit  sauter  la  pierre. 

29.  —  1349.  Traité  par  lequel  Humbert  cède  le 
Dauphiné  à  la  France,  sous  la  condition  que 
l'ainé  des  enfans  de  France  prendrait  le  nom  de 
Dauphin.  —  1 794.  Condorcet  s'empoisonne  dans 
son  cachot  à  Bourg-la-Reine. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Dimanche  dernier,  16  mars,  a  eu  lieu  ,  dans  la 
chapelle  des  filles  de  la  Charité ,  une  de  ces  céré- 
monies augustes  et  touchantes,  comme  la  religion 
catholique  pCTit  seule  en  offrir, nous  voulons  parler 
du  sacre  de  M.  l'abbé  Férou,  élu  évoque  de  Clei- 
mont. 

Professeur  distingué  de  théologie,  docteur,  ainsi 
que  son  divin  modèle,  à  l'àu^e  où  l'on  reçoit  encore 
des  leçons;  devenu  plus  ta:d  curé  et  archiprèlre 
de  la  cathédrale  d'Evreux  ,  où  il  laisse  les  plus  vifs 
regrets,  et  dont  il  eût  voulu  rester  toujours  le  mo- 
deste pasteur ,  il  arrivait  aux  houneurs  de  l'épisco- 
pat,  après  avoir  passé  par  les  deux  épreuves  de 
Dieu  :  la  science  et  le  travail.  Aussi,  à  voir  la 


pieuse  satisfaction  des  fidèles  nombreux  que  cette 
solonnité  avait  attirés,  à  entendre  ce  qu'on  racon- 
tait tout  bas  des  austères  vertus  du  jeune  prêtre, 
que  le  ciel  appelait  à  continuer  l'œuvre  antique  des 
apôtres ,  on  ne  pouvait  s'empêcher  de  reconnaître 
dans  la  voix  du  peuple  la  voix  de  Dieu. 

Rien,  d'ailleurs,  n'a  manqué  de  ce  qui  pouvait 
contribuer  à  la  pompe  et  à  l'intérêt  de  celle  céré- 
monie ,  qui  a  duré  plus  de  deux  heures.  ÏNIonsei- 
•gneur  l'aréhevêque  de  Paris,  assisté  de  deux 
évêques ,  et  avec  cette  dignité  évangélique  qu'il 
porte  dans  l'exercice  de  toutes  ses  fonctions  ,  rem- 
plissait celles  de  consécrateur.  Le  grand  nombre 
des  ecclcsiasti(]ues,  les  amis  el  les  parens  du  nouvel 
évêque ,  la  présence  de  quelques  généraux ,  les 
prières  surtout  des  saintes  filles  de  la  Charité  qui 
remplissaient  les  tribunes,  venaient  ajouter  encore, 
par  l'unanimité  des  sentimens,  à  l'aspect  touchant 
de  cette  consécration. 

Heureux  l'évêque  qui ,  comme  celui  que  Cler- 
monl  va  posséder ,  sait  réunir  tant  de  vœux  el  tant 
de  suffrages  divers,  el  qui  peut  voir  dans  le  passé 
la  marche  qu'il  a  à  suivre  pour  l'avenir.  Riche  des 
bénédictions  divines  que  ses  vertus  modestes  ont 
attirées  sur  lui ,  il  les  répandra  sur  les  peuples 
nouveaux  qui  sont  confiés  à  ses  soins. 

—  Depuis  quelques  années ,  le  village  de  Contay, 
canton  de  Villers-Bocage ,  diocèse  d'Amiens ,  a 
vu  plusieurs  abjurations  de  proteslans.  Tout  récem- 
ment encore,  un  protestant,  après  avoir  renoncé  à 
ses  erreurs  ,  est  mort  dans  les  sentimens  de  la  foi 
la  plus  vive  et  a  reçu  les  sacremens  des  mains  d'un 
prêtre  catholique. 


PorhiçiaJ.  —  Le  Pi^c  est  enfin  arrivé  à  Falmouth 
et  a  apporté  des  lettres  de  Lisbonne ,  du  2  mars , 
qui  ne  confirment  aucune  des  nouvelles  que  les 
spéculateurs  de  Londres  avaient  répandues  ces 
jours  derniers.  La  bataille  d'Almatter,  suivant  les 
correspondances  du  (îfo&e,n'aeu  aucun  des  ré- 
sultats que  le  bulletin  du  général  Saldanha  avait 
annoncés.  Les  troupes  de  don  Miguel  ont  conservé 
la  position  offensive  qu'elles  avaient  prises  le  18  fé- 
vrier ,  el  continuant  à  camper  en  avant  de  Sauta- 
rem,  à  l'exception  dune  division  qui  est  en  mar- 
che pour  l'Alenlujo,  sous  les  ordres  d'un  fils  de 
maréchal  Bourmont. 

Le  capitaine  Robiiîson ,  un  des  agens  de  don  Mi- 
guel à  Londres ,  est  entré  heureusement  à  Figuiera, 
apportant  des  munitions  el  de  l'argent. 

D'un  autre  côlé,  les  miguélistes  ont  opéré  une 
attaque  le  10  février  contre  la  place  de  Faro,  et  le 
15  ,une  autre  contre  Lagos.  Toute  communication 
entre  Lisbonne  el  l'Alentejo  est  interromjïue. 

Ces  nouvelles,  extraites  des  correspondances  li- 
bérales, prouvent  que  la  situation  de  don  Miguel 
devient  de  jour  en  jour  plus  favorable,  qu'il  re- 
prend l'ofiensive  sur  tous  les  points,  et  que  don 


LA    DOMINICALE. 


-439 


Pedro  perd  chaque  jour  le  terrain  que  l'appui  de 
l'Aiiglelerre  lui  avait  fait  gagner. 

Des  lettres  publiées  par  la  Standard  et  V Albion 
sont  encore  plus  favorables  à  la  cause  de  don  Mi- 
guel; l'y!  fciou  assure  que  les  troupes  royales  sont 
dans  la  partie  du  sud  ,  à  dix  milles  de  Lisbonne  , 
et  que  l'année  de  Santarem  se  prépare  à  une  nouvelle 
attaque  contre  les  lignes  des  pédistres. 

Les  fonds  de  la  régence  sont  tombés  à  61 ,  et  ceux 
de  don  Miguel  montés  à  60. 

Espagne.  —  Nous  n'avons  pasrpçu  de  nouvelles 
d'Espagne.  Selon  les  on-dit ,  don  Carlos  serait  dé- 
barqué à  Civiia  Vechia.  Voici  ce  que  rapporte  le 
Mémorial  des  Pijrennées  : 

«  Les  nouvelles  qu'on  reçoit  de  l'intérieur  et  des 
ports  de  l'Espagne ,  annoncent  que  les  insurgés 
se  préparent  de  tous  côtés  pour  un  mouvement 
général. 

Il  est  certain  que  des  armes  et  des  munitions  de 
guerre  leurs  sont  onvoyées  en  assez  grande  quan- 
tité. Ce  sont ,  en  général ,  les  bàlimens  du  com- 
merce anglais  qui  sont  chargés  de  ces  transports. 
La  surveillance  de  la  police  espagnole  ne  peut 
percer  tout  le  mystère  de  ces  préparatifs ,  ni  les  dé- 
jouer ,  parce  que  ce  sont  les  moines  qui  dirigent 
l'entreprise,  et  que  le  respect  qu'ils  inspirent, 
l'autorité  morale  dont  ils  jouissent ,  leur  influence 
sur  l'esprit  de  la  population ,  ne  permettent  d'ar- 
river jusqu'à  eux  qu'avec  de  grands  ménagemens, 
et  leur  donnent  d'ailleurs  de  grandes  facilités  pour 
conduire  à  bien  leurs  projets  d'insurrection. 

L'embari  as  du  ministère  va  toujours  croissant. 
Contenu  par  la  cour ,  excité  par  les  hommes  les 
plus  ardens,  il  voudrait  marcher  plus  vile,  et  il 
craint  tout  à  la  fois  de  ne  pas  arriver  à  son  but  ou 
de  le  dépassser.  C'est  dans  cet  état  de  frayeur , 
c'est  ainsi  qu'incertain  entre  deux  opinions  enne- 
mies ,  il  va  diriger  -  les  élections  générales  aux 
cortès.  » 


La  ville  de  Beauvais  vient  d'adresser  à  la  Cham- 
bre ,  une  pétition  sur  la  suppression  de  son  siège 
épiscopal.  Cette  pétition  est  signée  par  400  per- 
sonnes de  la  ville. 

Lorsque  Louis-Philippe  y  passa  l'année  dernière , 
une  pétition  pour  le  même  objet  lui  fut  présentée  , 
et  il  fut  répondu  par  le  roi  et  M.  Tliiers ,  que  le 
vœu  des  habitans  était  le  vœu  du  gouvernement. 

Nous  verrons  si  le  vœu  du  pouvoir  en  1 854 ,  sera 
le  même  qu'il  était  en  4853. 

—  Il  vient  de  se  passer  à  Lyon  une  scène  scanda- 
leuse, dont  se  plaint  M.  Nicod,  curé  de  la  Croix- 
Rousse,  dans  une  lettre  au  préfet,  (pie  les  journaux 
de  Lyon  viennent  de  rendre  publique.  Le  10  mars, 
deux  individus  se  présentèrent  à  la  sacrislje  pour 
demander  un  enterrement.  Il  s'agissait  d'une 
femme,  Elisa  Rodrigue.  On  leur  demande  si  cette 
femme  est  catholique,  et  on  ne  reçoit  que  des  ré- 


ponses évasives.  Le  sacristain  va  prendre  des  infor- 
mations dans  la  maison  de  la  défunte  ;  on  ne  lui 
répond  que  par  des  railleries.  Enfin ,  le  1 1  au  ma- 
tin, le  convoi  arrive,  ayant  à  sa  tête  l'inspecteur  des 
convois  et  le  commissaire  de  police  en  écliarpe.  Le 
vicaire  de  la  paroisse  renouvelle  les  demandes 
faites  la  veille,  et  on  ne  lui  répond  que  par  des  in- 
sultes. On  se  mit  alors  à  chanter,  à  singer  les  céré- 
monies de  l'Eglise ,  de  telle  façon  que  les  fidèles 
épouvantés  quitièrent  l'église.  Le  commissaire  de 
police  n'a  pas  interposé  son  autorité.  On  le  dit  Juif, 
Une  plainte  a  été  portée  au  chef  de  l'administra- 
tion. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  à  Lyon ,  à 
Toulouse,  une  commission,  nommée  par  le  conseil 
municipal,  proposait  qu'il  fût  établi  au  nouveau  ci- 
metière un  aumôniei'  pour  recevoir  les  corps  qu'on 
présentererait  sans  esrorle  religieuse,  pour  faire  les 
inhumations  gratuitement,  et  dire  deux  messes  par 
semaine.  Apparemment  alors  que  ce  serait  quelque 
prêtre  à  la  façon  de  Chàlel  ou  d'Auzou  qu'on  éta- 
blirait là. 

Violaiion  de  tombeaux.  —  On  voyait  autrefois 
à  Nevers ,  dans  la  rue  Saint-Martin ,  une  belle 
Eglise  paroissiale  consacrée  par  d'anciens  et  dignes 
souvenirs.  Celt  Eglise ,  comme  tant  d'autres  ,  fut 
dévastée  par  le  vandalisme  lévolutionnaire.  Depuis, 
sous  la  restauration  comme  sous  l'empire ,  ce  vieux 
sanctuaire  dépouillé  servit  d'écurie  aux  chevaux 
des  gendarmes.  Aujourd'hui,  la  profanation  s'a- 
chève ;  le  temps  ne  démolissait  pas  assez  vite  ces 
pieuses  ruines,  les  hommes  sont  venus  à  son  aide. 
Maintenant,  les  voûtes  sont  tombées,  la  nef  est 
détruite  ,  et,  de  cet  édifice  sacré,  où  priaient  nos 
pères,  il  ne  reste  plus  pierre  sur  pierre. 

Ce  spectacle ,  si  triste  qu'il  soit  en  lui-même,  ne 
touche  plus  personne.  Qu'une  église  devieune  une 
écurie ,  ou  qu'on  la  métaraoïphose  en  des  habita- 
tions profanes ,  c'est  là  un  de  ces  changemens  sa- 
crilèges auxquels  on  à  suffisamment  accoutunip  nos 
yeux  depuis  un  demi-siècle.  Mais  ce  que  nous  n'a- 
vions pas  encore  vu  ,  c'est  l'horrible  mépris  qu'on 
a  montré  dans  cette  circonstance  pour  les  cendres 
des  morts.  De  nombreusss  générations  étaient  ve- 
nues dormir  leur  sommeil  dans  cet  asile  inviolable, 
sous  la  protection  de  Dieu  ;  il  n'y  a  guère  que  40 
ans  encore  qu'on  y  déposa  les  derniers  cercueils. 
Ceux  qui  s'y  choisissaient  alors  leur  sépulture, 
espéraient  sans  doute  en  jouir  paisiblement;  mais 
ils  se  trompèreut ,  car  voici  qu'aujourd'hui  leurs 
fils  les  .chassent  de  leurs  tombeaux. 

Et  comment  ?  Allez  le  voir  dans  la  rue  Saint- 
Martin.  Les  voûtes  funèbres  des  caveaux  de  la 
mort  ont  été  brisées  ,  les  cercueils  mis  en  pièces,  la 
poussière  des  tombeaux  jetée  auvent,  les  ossemens 
semés  sous  les  pieds  dans  une  promenade  publique, 
et  personne  n'a  réclamé  !  L'âme  toute  entière  fré- 
mit en  voyant,  au  bout  de  40  années,  des  enfans 


ÀiO 


LA    DOMINICALE. 


violer  aussi  froidemenl  les  sépulcres  de  leurs  pères. 
Il  n'esl  peut-être  pas  une  seule  famille  à  Nevers 
qui  n'ait  vu  déposer  en  ce  lieu  les  restes  de  quelque 
parent  chéri;  et  ces  restes,  que  la  religion,  la 
conscience,  toutes  les  lois  divines  et  humaines 
obligent  de  respecter ,  allez ,  vous  les  trouverez 
épars  an  milieu  des  nouvelles  constructions ,  sous 
les  pieds  des  travailleurs ,  à  moins  que  déjà  on  ne 
les  ait  enlevés  avec  les  débris  du  sanctuaire  ,  pour 
combler  quelque  part  une  carrière  abandonnée. 

Dans  l'antiquité  ,  quand  un  peuple  émigrait  , 
toujours  il  emportait  avec  lui  les  cendres  de  ses 
aïeux  ;  mais  nous ,  à  la  première  révolution  qui 
survient ,  nous  jetons  les  dépouilles  des  nôtres  pêle- 
mêle  avec  les  immondices  des  rues .  Désespérons 
donc  dès-lors  de  posséder  en  paix  notre  cercueil , 
seulement  quelques  années.  En  vérité,  il  vaudrait 
mieux  mourir  chez  les  sauvages ,  que  parmi  nos 
parleurs  de  civilisation  :  là,  du  moins,  nous  pour- 
rions reposer  sans  crainte  auprès  de  leurs  pauvres 
hutlesjilsne  viendraient  pas  d'une  main  impie 
fouiller  nos  tombes,  pour  en  disperser  les  osse- 
mens. 

— Le  fondateur  d'une  maison  d'éducation  dont  la 
renommée  a  toujours  été  grande ,  M.  l'abbé  Liau- 
tard ,  vient  de  recevoir  de  ses  anciens  élèves  un 
de  ces  témoignages  de  reconnaissance  et  d'estime 
qui  honorent  à  la  fois  celui  auquel  ils  s'adressent  et 
ceux  qui  le  donnent. 

Une  souscription  a  été  ouverte  et  à  l'instant 
remplie,  pour  perpétuer  à  l'aide  du  burin  d'un  de 
nos  plus  habiles  artistes ,  M.  Maurin ,  les  traits  de 
l'instituteur  chrétien  qui,  le  4  août  1803,  ouvrit  à 
la  jeunesse  le  premier  asile  où  elle  pût  trouver,  à 
l'issue  de  la  tourmente  révolutionnaire,  le  bien- 
fait d'un  enseignement  religieux  et  d'une  éduca- 
tion morale  et  intellectuelle,  propre  à  façonner  à  la 
fois  l'esprit  et  le  cœur. 

Il  y  a  quelque  chose  de  touchant  dans  ce  sou- 
yenir  filial  qui ,  réunissant  des  honmies  mainte- 
nant éparpillés  sur  toutes  les  positions  sociales ,  les 
groupe  encore  une  fois  dans  ime  commune  re- 
connaissance, autour  du  maître  respecté,  sous  les 
auspices  duquel  ils  ont  essayé  leurs  premiers  pas 
dans  la  vie.  La  jeunesse  et  la  virilité  payant  la 
dette  de  l'adolescence ,  tous  ces  souscripteurs , 
maintenant  ecclésiastiques,  magistrats,  militaires, 
administrateurs ,  avocats ,  venant  remercier  leur 
ancien  instituteur  de  la  ligne  honorable  qu'ils  ont 
suivie  dans  la  vie ,  des  talcns  qui  la  distinguent  et 
surtout  des  vertus  qui  les  honorent  :  c'est  là  un  de 
ces  enseignemens  irrésistibles  qui  prouvent  mieux 
que  toutes  les  [)aroles  les  heureux  résultats  d'une 
éducation  chrétienne. 

Dans  un  prospectus  rédigé  avec  une  simplicité 
louchante ,  la  personne  qui  a  eu  l'heureuse  idée 
de  cette  souscription  annonce  que  ,  sur  l'invitation 
de  M.  Liautard ,  le  nombre  des  exem|)laires  a  été 
porté  à  deux  cents  pour  satisfaire  aux  désirs    ^ui 


pourraient  être  exprimés  pir  les  anciens  élèves  qui 
habitent  dans  les  départemens.  «  La  pierre  lilogra- 
phique,  ajoute-t-on,  ayant  été  brisée,  cette  sous- 
cription est  devenue  une  affaire  de  famille.  » 

Ce  mot-là  est  d'autant  plus  vrai ,  que  l'excédant 
des  recettes  a  été  consacré  aux  pauvres,  cette 
grande  famille  chrétienne  que  les  élèves  de  M.  l'abbé 
Liautard  ne  pouvaient  oublier,  en  se  rappelant  le 
maître  (pii  leur  a  si  bien  enseigné  par  précepte  et 
par  exemple  les  vertus  de  bienfaisance  et  de  cha- 
rité. 

— La  discussion  de  la  loi  sur  les  associations  conti- 
nue à  la  Chambre  des  députés.  La  Gazrtle  de 
France  a  parfaitement  résumé  dans  quelques  li- 
gnes la  situation  des  deux  fractions  de  la  révolution 
dans  ces  débats. 

«  Les  hommes  de  la  révolution'se  divisent  en  deux 
fractions.  La  première  ne  peut  défendre  l'ordre  ma- 
tériel sans  qu'on  lui  jette  à  la  tête  tout  ce  qu'elle  a 
fait  et  dit  sous  la  restauration  pour  détruire  le  i)ou- 
voir  et  produire  le  désordre.  MM.  Guizot  et  Barthe,. 
qui  vieiment  demander  une  loi  contre  les  associa- 
tions, ont  présidé,  l'un  la  Société  Aide-toi,  le  ciel 
t'aidera,  devenue  républicaine,  l'autre  la  grande 
conspiration  des  carbonari,  et  l'éloquence  de  M.  Ber- 
ryer  a  fait  ressortir  le  cynisme  de  leur  apostasie. 

La  seconde  fraction ,  dominée  par  l'esprit  de 
parti ,  a  violé  sous  la  restauration  le  droit  d'asso- 
ciation pour  atteindre  les  congrégations  religieuses, 
et  M.  ïhiers  a  pu  citer  les  paroles  de  M.  Mérilhou^ 
qui  invoquait  l'art.  291  contre  les  jésuites.  Ainsi  les 
révolutions  qui  veulent  faire  du  pouvoir  et  ceux  qui 
défendent  la  liberté  sont  également  embarrassés  de 
de  leurs  précédens.  La  révolution  ne  peut  rien  pour 
la  France.  Son  action  se  trouve  renfermée  dans  ces 
deux  termes  :  la  tyrannie  et  l'anarchie.  C'est  donc 
hors  de  la  révolution ,  c'est-à-dire  hors  du  mono- 
pole ,  que  la  France  doit  chercher  les  conditions 
véritables  de  sa  déliviance  et  de  son  repos.  La  de- 
vise de  la  garde  nationale ,  l'ordre  el  la  liberté  , 
n'est  point  une  devise  révolutionnaire;  lamojiar- 
chie  représenialive  peut  seule  laréahser 

Il  y  aura,  lundi  prochain,  24  mars ,  à  2  heures, 
en  l'église  St-Sulpice ,  une  assemblée  de  charité 
pour  l'établissement  des  enfans  délaissés,  fondé  pai- 
madame  la  comtesse  de  Carcado.  M.  l'abbé  Du- 
panloup,  chanoine  honoraire  de  Besançon,  premier 
vicaire  de  l'Assomption,  fera  le  discours.  Mgr.  l'ar- 
chevêque donnera  le  salut  du  Saint-Sacrement. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 

Inip.  de  Félix  LocQnisf,  r.  N.-D.- iles>TictoIres ,  o.  i6.' 


.:50  '>**^^    '*•->' 


LA    DOMINICALE. 


441 


Avis. —  Ceux  de  nos  ahomiés  dont 
V abonnement  expire  le  \  *'''  avril,  sont 
priés  de  le  renouveler ,  s'ils  neveu- 
lent  pas  éprouver  d' interruption  dans 
V envoi  du  Journal. 


CONFERENCES  DE  LA  METROPOLE. 

CINQUIÈME    CONFERENCE. 
Par  M.  l'abLd  'VeissyÈhe,  chauoine   de  Versailles. 

Turha  corum  qt(i  aderant  ad  spectaculum  isUtd 
et  videhant  quœ  fichant ,  percuiientes  pectora  sua 
revertebantur. 

a  II  y  a  dix-huit  siècles ,  à  peu  près  à  pareil 
jour ,  une  ville  dont  le  nom  est  marqué  d'une 
tache  de  sang  dans   l'histoire,  ébranlée   par 
une  commotion  violente,  s'agitait,  se  pressait 
en  tumulte  dans  les  rues  et  sur  les  places  pu- 
bliques. Un  bruit  sinistre   de   voix  confuses 
succédait  à  un  silence  de  teri'eui'  et  d'angois- 
ses ,  comme  une  vive  et  soudaine  explosion 
de  tous  les  sentimens  contraires  qu'une  force 
surnaturelle  avait  tenus  quelque  temps  com- 
primés dans  les   cœurs.  Ici   des  larmes,   des 
sanglots,    et   toutes  les  marques   extérieures 
d'une  douleur  inconsolable;  là,  les   impréca- 
tions et  les  blasphèmes  ,  et  la  joie  mal  assurée 
d'une  vengeance  pourtant  satisfaite.   Quelle 
était  donc  la  cause  de  cette  universelle  agita- 
tion? Quel  événement  si  extraordinaire  avait 
donc  ainsi   remué  les  entrailles   de  cette  im- 
mense multitude?  Messieurs,   une   exécution 
sanglante  avait  eu  lieu  aux  portes  de  cette 
ville  :   un  homme  condamné  par  le  conseil 
suprême  de  la  nation  ,  venait  d'expirer  dans 
les  tortures  du  dernier  supplice  ;  mais  des  si- 
gnes étranges  avaient   accompagné  sa  mort. 
La  terre  avait  tremblé  sous  les  pieds  des  bour- 
reaux ,  le  dernier  cri  de  la  victime  avait  ébranlé 
la  nature  ;  les  pierres  des  sépulcres  s'étaient 
brisées  ;  le  jour  avait  pâli ,  et  les  ténèbres 
d'une  nuit  anticipée  s'étaient  abaissées  comme 
un  voile  de  sombre  douleur  sur  cette  scène 
lamentable  :  la  foule  accourue  h  ce  triste  spec- 
tacle, saisie  d'un  effroi  rehgieux,   s'éloignait 
et  se  frappait  la  poiti'ine  ,  comme  si  le  cour- 
roux du  ciel  eût  déjà  grondé  sur  elle  j  comme 
si,   des  profondeurs  du  Calvaire,  .une  voix 
?2^  LIVBAISGN. 


terrible  eût  déjà  fait  retentir  dans  tous  Ics 
cœurs  cette  terrible  menace  prophétique  : 
Malheur  au  temple  ,  malheur  à  Jerusaleml 
Percntientes  pectora  sua,reverlebaiilur.  » 

Depuis  que  le  spectacle  inouï  d'une  pa- 
reille mort  a  été  donné  au  monde ,  chaque 
génération  qui  passe  sur  la  terre  s'arrête  aussi 
devant  cette  croix  ,  toujours  immobile  au  rai- 
lieu  du  mouvement  universel,  qui  emporte 
les  hommes  et  les  siècles.  Les  uns  se  proster- 
nent, méditent  et  adorent;  d'autres  passent 
en  courant,  s'inclinent  à  peine,  blasphèment 
quelquefois  ce  qu'ils  ont  toujours  ignoré.  Les 
Juifs  ne  trouvent  dans  cette  croix  qu'un  fu- 
neste scandale;  l'esprit  frivole  et  superbe  des 
Grecs  n'y  voit  qu'une  folie  ;  mais  la  force  et 
la  sagesse  de  Dieu  s'y  révèlent,  ajoute  saint 
Paul ,  à  ceux  qui  sont  appelés  ,  soit  d'entre 
les  Juifs,  soit  d'entre  les  nations  païennes. 

Ce  qui  an  ive  de  nos  jours  ,  ce  besoin  de  vé- 
rité qui  tourmente  les  plus  jeunes  intelligen- 
ces ,  les  grandes  préoccupations  des  esprits  en 
apparence  tes  plus  frivoles  ,  cette  activité  dé- 
vorante, qui  veut  approfondir  enfin  le  mys- 
tère trop  ignoré  du  Christianisme:  tout ,  dans 
cette  société  qui  s'agite  autour  de  nous ,  ne 
montre-t-11  pas  que,  si  la  foi  de  Jésus-Christ 
n'a  pas  reconquis  sur  tous  les  cœurs  son  anti- 
que et  légitime  empire ,  du  moins  ils  sont 
isolés  et  perdus  au  milieu  de  notre  époque , 
les  débris  des  prétendus  esprits  forts  qui  osent 
encore  secouer  la  tête  en  présence  de  la  croix  ? 
Tout  ne  nous  indique-t-U  pas  que  si,  dans  l'ef- 
fervescence des  passions  populaires,  de  grands 
scandales  accusent  encore  quelquefois  les  lâ- 
ches calculs  d'une  sagesse  impie  ,  ce  n'est 
plus  laque  l'impuissant  effort  de  l'incrédulité 
philosophique  du  dernier  siècle,  qui  achève 
d'expirer  parmi  nous ,  sous  l'immense  répro- 
bation des  générations  nouvelles. 

Je  n'ai  donc  pas  à  craindre  de  rencontrer 
les  préventions  d'un  philosophisme  vulgaire, 
en  fixant  aujourd'hui  vos  regards  sur  Jésus 
Christ ,  victiiue  et  sauveur  du  monde. 

Dans  l'immolation  sur  le  Calvaire,  nous 
trouvons  ce  qu'il  y  a  de  plus  sublime 
en  dévouement  :  le  magnifique  spectacle 
de  la  grandeur  la  plus  haute,  de  l'inno- 
cence la  plus  parfaite,  condamne'e  au  mal- 
heur le  plus  extrême,  et  souffrant  les  excès 
d'infortune  avec  la  résignation  la  plus 
parfaite. 


hk^ 


LA    DOMIiS'IGALE. 


I/liistniifiii  lepliis  profond  et  le  plus  élo- 
quent des  temps  uioderncs  domine  toiile 
l'histoire  du  genre  humriia,  du  point  !c  plus 
éicvé  où  le  génie,  soutenu  par  la  révélation, 
puisse  jamais  atteindre.  Assis  au  milieu  des 
ruines  des  empires,  tristes  matériaux  dcThis- 
toirej  méditant  sur  les  débris  confus  de  pa- 
lais, de  villes,  de  sceptres  et  de  couronnes; 
en  présence  de  ces  vastes  solitudes  où  dor- 
ment du  même  sommeil  tant  de  rois  et  de 
peuples  autrefois  illustres  ,  où  de  tant  de 
grandeurs ,  il  reste  à  peine  sur  quelques  tom- 
beaux un  souvenir,  un  nom  pi-esque  effacé, 
Bossuet,  ne  trouvant  sur  la  terre  que  la  mort 
ou  la  douleur,  élève  vers  le  cjel  sa  grande 
âme  et  ses  regards  attristés j  il  découvre,  il 
comprend  alors  le  sublime  secret  de  ces  rui- 
nes; la  main  de  Dieu  lui  montre  dans  les 
révolutions  de  l'univers  ,  non  plus  seulement 
lui  jeu  cruel  des  passions  humaines ,  mais  une 
cause  intelligente  et  divine,  qui,  à  travers 
quarante  siècles,  faisait  concourir  à  ses  des- 
seins éternels  l'élévation  et  la  chute  des  em- 
pires ,  la  marche  des  nations  et  les  projets 
mêmes  des  lois  qui  les  gouvernent ,  prépare  , 
révèle,  et  accomplit  le  grand  œuvre  de  la 
Rédemption  des  hommes. 

Cette  profonde  conception  du  plus  beau 
génie  dont  l'église  de  France  s'honore  n'est 
quele  point  de  vue  véritable  d'oùles  livres  sa- 
crés nous  avaient  déjà  révélé  la  grandeur  de 
l'illustre  victime  qui  a  sauvé  le  genre  humain. 
Son  nom  brille  comme  un  rayon  d'espérance 
à  la  première  page  des  annales  du  monde;  il 
se  mêle  comme  nue  consolation  céleste  aux 
premières  douleurs  de  l'homme  dépouillé  de 
son  bonheur  et  de  son  innocence;  le  Créateur 
outragé  par  la  créature  rebelle  à  sa  loi ,  laisse 
tomber  ce  nom  divin ,  comme  une  parole  de 
grâce ,  parmi  les  éclats  de  sa  juste  colère. 
Chaque  peuple  qui  se  forrae  des  débris  dis- 
persés des  premières  familles  empoi'te  avecle 
triste  héritage  delà  douleur  et  du  crime  l'es- 
poir et  la  promesse  de  ce  Rédempteur. 

L'oralour  continue  à  montrer  l'origine 
et  la  puissance  de  Jésus-Christ. 

Non  ,  dit-il ,  tant  de  grandeur  n'appartient 
pas  à  la  terre,  je  cherchais  une  victime  il- 
lustre ,  et  c'est  Dieu  que  je  découvre.  O  Christ! 
Sauveur  du  monde,  votre  trône  est  élevé 
dans  les  siècles  des  siècles  ,  au  sein  de  l'cter- 
nifé  ;"la  verg-c  de  la  justice  est  votre  sceptre. 


Dieu  a  réj^andu  sur  votre  tête  l'huile  d'une 
immortelle  consécration.  Allez  prendre  votre 
place  à  la  droite  du  Seigneur,  allez  I  que  vos 
ennemis  vaincus  vous  servent  de  marche- 
pied pour  monter  sur  son  trône! 

Qu'ai-je  dit!  montez  au  trône  de  l'éter- 
nité! Ah!  pi  itôt  il  vous  faudra  descendre  de  ces 
hauteurs  inaccessibles,  pour  répondre  à  l'inso- 
lente audace  de  vos  ennemis.  Quittez  ces  ré- 
gions élevées  où  les  puissances  du  ciel  vous 
entourent  de  leurs  hommages;  les  passions 
humaines  vous  citent  à  leur  tribunal.  Juste  par 
excellence,  victime  illustre  ,  fils  de  Dieu,  tom- 
bez des  splendeurs  de  la  gloire  ;  allez  vous 
asseoir  sur  les  bancs  du  crime  et  de  l'infamie , 
Verbe  éternel,  vous  êtes  accusé!.,.. 

2°.  Innocence. 

Ce  ne  sont  plus  quelques  partis  ja- 
loux, quelques  docteurs  obscurs ,lquelques  pha- 
risiens humiliés  qui  accusent  Jésus-Chi-ist  de 
crimes  imaginaires  ;  toutes  les  puissances  du 
mal ,  toutes  les  passions  de  l'homme  se  sont 
liguées,  et  forment  ce  vaste  complot  contre  le 
Seigneur  et  contre  son  Christ;  c'est  la  cause 
du  genre  humain  tout  entier;  c'est  le  crime 
qui  poursuit  la  vertu ,  qui  voudrait  effacer  son 
nom  de  la  terre.  Une  pareille  cause  est  trop 
grande  pour  être  plaidée  dans  le  prétoire 
d'un  consul  romain.  C'esten  présence  de  l'uni- 
vers assemblé  que  doivent  s'ouvrir  ces  débats 
solennels.  Silence!  ô  vous  dont  le  sang  géné- 
reux a  bouillonné  d'indignation  à  la  vue  de 
la  vertu  traînée  sur  le  banc  des  criminels  ; 
levez-vous ,  saluez  un  accusé  plus  illustre  qui 
s'avance  chargé  de  fers,  déjà  couvert  d'op- 
probres ,  comme  s'il  était  coupable.  La  voilà 
devant  vous,  cette  noble,  cette  grande  vic- 
time !  Accusateurs,  parlez  :  dites-nous  quel  est 
sou  crime 

Il  instruit  le  peuple ,  il  s'est  fait  le  divin  pré- 
cepteur de  cette  multitude  de  malheureux  et  de 
pauvres,  si  méprisés  jusque-là  par  tous  les 
sages;  il  a  révélé  à  ce  peuple  abandonné  les 
nobles  prérogatives  de  la  misère;  il  lui  a  mon- 
tré le  ciel  et  ses  espérances  immortelles  :  de  tels 
enseignemens  ne  sont-ils  pas  un  crime? 

3°.  Malheur. 

Les  annales  des  révolutions  humaines  ren- 
ferment de  tristes  pages  sur  lesquelles  chaque 
génération  qui  passe  dépose,  comme  sur  un 
monument  de  deuil,  un  tribut  sacré  d'admi- 
ration, de  regrets  et  de  larmes.  Mais  les 


LA    DOMINICALE. 


Uo 


grandes  infortunes^  doiU l'histoire,  même  après 
tles  siècles  écoulés,  remue  si  profondément  nos 
âmes,  présentent  souvent  dans  le  même  ta- 
bleau ,  à  c/>té  des  plus  sombres  images  ,  des 
traits  qui ,  par  un  heureux  coutraitc  ,  en  adou- 
cissent la  douloureuse  impression 

Mais  de  quelque  côté  que  j'envisage  les  mal- 
heurs de  la  grande  victime  du  monde,  mon 
cœur  se  ti'ouble  j  dans  cette  nuit  profonde  de 
tristesses,  d'angoisses,  de  douleurs  infinies  où 
je  la  vois  plongée,  mon  âme  éperdue  ne  dé- 
couvre que  de  vastes  abîmes  sans  fonds  et 
sans  rivages.  Une  fois  Dieu  l'a  montrée,  cette 
vision  terrible ,  à  l'un  de  ses  prophètes  ;  et  le 
prophète,  saisi  d'épouvante,  dit  à  Dieu  : 
«  J'ai  vu  votre  ouvrage,  et  j'ai  frissonné  d'hor- 


reur 


L'orateur  raconte  toutes  les  douleurs  de 
Jésus-Christ ,  dans  la  passion;  puis  il  s'é- 
crie : 

a  Un  trait  rapide  est  suivi  d'un  nouveau 
trait  plus  rapide;  une  blessure  est  suivie  d'une 
blessure  plus  profonde;  Ja  douleur  vole  après 
la  douleur.  Le  cœur  de  la  victime  n'est  plus 
qu'une  plaie  toute  saignante;  il  n'y  a  plus  de 
place  pour  une  seule  des  flèches  divines.  Atten- 
dez... les  hommes  ne  savent  pas  faii'e  souffrir; 
malheur  à  celui  qui  tombe  entre  les  mains  du 
Dieu  vivant!  Voyez-vous  cette  femme,  debout 
au  pied  de  la  croix;  c'est  sa  mère!  Dans  le 
cœur  du  fils  il  n'y  a  plus  de  place  pour  la 
douleur;  Dieu  en  trouvera  dans  le  cœur  de  la 
mère. . .  Oh  î  grâce ,  grâce  !  la  loi  n'est  pas  si 
impitoyable;  elle  défend  de  sacrifier  la  brebis 
avec  l'agneau.  Isaac  voit  briller  le  glaive  dans 
les  mains  de  son  père;  mais  il  ne  voit  pas 
sa  mère  se  mourir  près  du  bûcher  fatal  ;  il 
ne  craint  pas  de  la  couvrir  du  sang  de  son  fils. 
Tsaac  n'était  que  la  figure  du  sacrifice  réel  :  il 
faut  d'autres  douleurs  à  une  victime  divine; 
il  faut  que  son  père  l'immole;  il  faut  que  sa 
mère  soit  immolée  sous  le  même  coup.  » 

Nous  laissons  de  côté  le  tableau  si  tou- 
chant qu'a  tracé  l'orateur  de  la  résignation 
sublime  de  Jésus-Christ,  pour  arriver  à  la 
péroraison. 

Vous  vous  êtes  immolé ,  Seigneur, 

et  votre  sang  a  racheté  tous  les  hommes ,  à 
qiielque  pays  ,  à  quelque  langue  ,  à  quelque 
nation  qu'ils  appartiennent;  trois  ans  de  votre 
vie,  remplis  de  bienfaits  et  de  merveilles,  con- 


tenaient des  titres  assez  brillans  de  votre  cé- 
leste origine.  Vous  avez  voqlu  qu'tm  prodigp 
de  force ,  d'amour  et  de  vertu,  imprimât  dans 
nos  cœurs  une  dernière  preuve  de  votre  divi- 
nité. Mourir  volontairement  dans  l'opprobre 
et  la  douleur  du  plus  cruel  et  du  plus  hon- 
teux supplice;  mourir  et  sauver  le  monde, 
vous  a  paru  la  gloire  la  plus  belle ,  la  plus 
pure,  la  plus  digne  d'un  Dieu,  et  vous  êtes 
mort,  et  vous  nous  avez  sauvés.  Ce  titre  glo- 
rieux de  votre  divinité,  l'univers  l'a  connu, 
l'univers  poun'a  le  lire  jusqu'au  dernier  des 
jours;  car  il  est  écrit  en  lettres  de  sang  sur  la 
croix,  et  le  sang  ne  s'efface  pas!...  Gloire 
immortelle  ,  honneurs  divins  soient  rendus  à 
l'agneau  qui  s'est  immolé!  Mais  dans  le  jour 
qui  nous  rappelle  l'impérissable  souvenir  du 
sacrifice  qui  a  sauvé  le  monde  ,  ne  rendi-ez- 
vous  que  l'hommage  stérile  d'une  froide  admi- 
ration ? 

Dans  cette  grande  assemblée,  où  sont  eu 
quelque  sorte  représentés  tous  les  pays, 
tous  les  rangs,  tous  les  âges;  parmi  tant 
d'âmes  si  nobles  ,  si  généi'euses,  si  jeunes 
pour  la  plupart ,  n'y  aura-t-il  pas  une  âme , 
une  seule  âme  qui  aura  senti  enfin  à  quel  prix 
vous  l'avez  rachetée  !  Votre  parole  dans  la 
bouche  de  vos  prêtres  ne  seiait  -  elle  plus 
qu'une  parole  sans  vie?  Votre  sang  lui-même 
sera-t-il  sans  vertu?  Ah  !  je  ne  sais  quelle  pen- 
sée me  saisit  le  cœur  et  me  fait  tressaillir.  Il 
me  semble  que  de  votre  croix  il  coule  aujour- 
d'hui du  sang  pour  quelques  âmes  que  voug 
vous  êtes  choisies  dans  cette  immense  multi- 
tude. Allez  ,  Seigneur,  les  remuer,  les  attirer 
vous-mêmes  ;  elles  n'attendent  peut-être  qu'un 
dernier  rayon  de  votre  grâce  :  victime  du 
monde ,  soyez-leur  Sauveur  ! 


PAQUES. 


Quel  tableau  que  celui  que  l'Église  nous 
a  montré  depuis  quelques  semaines  !  C'est 
la  foule  rieuse,  couronnée  de  fleurs,  s'achar- 
nant  à  l'orgie,  promenant  par  les  rues  de 
nos  cités  ses  folies,  et  puis  c'est  sur  les 
inarches  du  sanctuaire  le  prêtre  de  Jésus- 
Christ,  qui  parle  de  la  mort,  qui  place  le 
cercueil, quand  les  derniers  chants  du  plaisir 
viennent  mourir  dans"  la  solitude-d^Mi3 
rues  !  Jours  de  débauche  et  de^rQfanalFDJ^V^ 

..'-    {••:  /    '^     .:     . 


v^ 


de  volupté  et  d'ivresse,  jours  de  pénitence 
et  de  deuil ,  où  les  uns  vont  frapper  de  leurs 
têtes  le  marbre  de  nos.temples,  et  les  autres 
passent   muets  et   indifférens  devant    les 
temples ,  qui  leur  sont  ouverts  à  toute 
heure!  Jours  de  salut  et  de  grâces,  où  les 
prières  obtiennent  le  pardon,  où  plus  d'une 
Madeleine  repentante  va  crier  grâce  à  Jésus- 
Christ!  Et  puis  c'est  la  grande  semaine  !  les 
prêtres  en  deuil ,  les   Églises  couvertes  de 
leur  deuil  comme  d'un  linceul ,  l'orgue  aux 
mystérieuses  harmonies ,  les  lamentations 
de  Jérémie  pleurant  par  les  voies  solitaires 
de  Jérusalem,  sur  la  solitude  de  Jérusalem^ 
les  autels  vides ,  la  foule  se  pressant  au- 
tour du  saint  sépulcre ,  les  pontifes  lavant 
les  pieds  des  pauvres*,   un  Dieu  qui,  seul 
innocent  se  trouve  seul  coupable  -,  des  tor- 
tures qui   font    frémir ,  des  insultes ,   des 
moqueries-,  une  croix  qui  s'élève  sanglante, 
et  au  pied  de  cette  croix,  une  mère,  et  la 
foule  dont  le  sarcasme  vient  se  mêler  à  l'a- 
gonie ;  et  puis  du  milieu  de  cette  désolation 
profonde,  un  cri  qui  part  éclatant,   im- 
mense ,  qui  va  retentir   d'un  bout  de  la 
terre  à  l'autre  ,   et  répété  dans  les  cieux  : 
Jésus- Christ  est  ressuscité [  la  mort  de  la 
mort,  le  ciel  qui  s'ouvre  ,  le  juste  des  justes 
qui  secoue  ses  linceuls ,  le  monde  sauvé,  la 
■voie  marquée  pour  aller  au  ciel ,  et  sur  la 
terre  d'ineflables  joies,  et  de  magnifiques 
espérances  :  quelle  semaine  que  cette  se- 
maine !  quels  jours  que  ces  jours  !  Et  c'est 
qu'en  cela  tout  est  vrai,  tout  est  admirable, 
tout  est  divin! 

«  La  victime  était  morte ,  le  tombeau 
s'était  fermésurelle;  etla Synagogue  triom- 
phait, et  les  soldats  veillaient,  etles  apôtres 
attendaient  avec  anxiété  ce  qui  allait  ar- 
river. —  Il  commençait  à  fairejour  ,  et 
sur  la  route  qui  conduisait  au  tombeau,  se 
trouvaient  déjà  de  pauvres  femmes  •,  elles 
avaient  acheté  des  parfums,  et  sur  la  route 
elles  se  disaient  :  Qui  nous  ôtera  la  pierre 
qui  le  couvre? —  Or,  un  jeune  homme  se 
tenait  assis  sur  cette  pierre  ,  qui  leur  dit  : 
Celui  que  vous  cherchez  n'est  pas  ici  -,  il  est 

r  ^^  _„,„^ 

fondement  de  notre   foi,   à 


LA    DOMINrCA.LE. 


nous;  voilà  la  grande  œuvre  consommée.' 
Résurrection  de  Jésus-Christ!  Oh!  que  de 
choses  contenues  dans  cette  chose  !  Il  était 
donc  Dieu ,  ce  crucifié  de  Jérusalem  :  car 
l'homme  ne  commande  pas  à  la  tombe  5  il 
lui  dit  :  tu  es  ma  sœur',  et  aux  vers,  vous 
êtes  mes  frères\  La  résurrection  du  Christ , 
c'est  la  mort  vaincue ,  le  mal  réparé  •,  c'est 
la  première  pierre  de  ce  grand  édifice   de 
l'Eglise ,    qui  reste    debout   quand    tout 
tombe ,  devant  lequel  chaque   siècle  vient 
se  courber  et  qui  ne  se  courbe  devant  aucun 
siècle;  c'est  le  règne  du   Christ  qui   com- 
mence; c'est-à-dire,  c'est  la  croix  qui  do- 
mine  le  monde;     c'est    l'humanité  dont 
l'histoire  commence,   toute  nouvelle  his- 
toire, dont  chaque  page  est  une  interpréta- 
tion des  livres  sacrés  du   Christ.  Dites  en- 
core ,  qu'y  a-t-il  de  plus  sublime  que  tout 
cela? 

C'était  un  beau  jour  que  ce  jour,  dans 
les  vieilles  coutumes  de  nos  pères,  quand 
tout  se  tenait,  le  trône  et  l'autel,  quand 
l'autel  appuyait  le  trône  ,  et  que  les  révo- 
lutions ne  venaient  pas  hurler  dans  le  pa- 
lais des  rois,  et  jeter  parles  rues  les  statues 
des  saints,  et  danser  sur  les  croix  !  Comme 
au  jour  de  Noël  la  pâque  était  un  jour  d'al- 
légresse et  de  fête.  On  avait  mangé  ensem- 
ble le  pain  sacré,  on  avait  bu  à  la  même 
coupe  le  même  sang ,  on  avait  pleuré  en- 
semble, on  se  réjouissait  ensemble;  la  fête 
de  l'Eglise  était  la  fête  du  peuple  ;  peuple 
et  église,  foi  et  joie,  tout  cela  ne  faisait 
qu'un.  Et  cjuand  la  foi  est  venue  à  s'étein- 
dre, quand  on  a  passé,  le  chapeau  sur  la  tête, 
devant  la  grande  figure  du  Christ,  qu'a- 
t-on  donné  à  ce  peuple  pour  lui  rem- 
placer ces  joies  chrétiennes  et  ces  plaisir; 
que  sanctifiait  l'Eglise? 

Or  donc,  voici  le  jour  des  consolations el 
de  l'allégresse,  le  jour  où  le  front  doit  s'é- 
panouir. Voyez!  dans  nos  basiliques,  plu! 
de  ténèbres,  plus  d'autels  dépouillés,  plu; 
de  croix  couvertes,  plus  de  chants  lugubres 
Mais  l'orgue  a  repris  son  enivrante  har- 
monie; dans  toute  la  catholicité ,  c'est  h 
joie  universelle  qui  a  fait  vibrer^toutes  le; 
âmes,    et  le    glorieux   Alléluia   retenti' 


LA    DOMINICALE. 


Wô 


comme  un  soupir  d'araour  ,  ccmme  un 
chant  du  Ciel ,  d'un  bout  de  la  terre  à 
l'autre.  Jésus-Christ  est  ressuscité  ,  il  nous 
a  ouvert  le  Ciel!  quelle  bonne  nouvelle!  quel 
consolant  espoir!  quelle  harmonie  divine  ! 
Quand  Israël  revit  les  murs  de  sa  chère 
Jérusalem,  les  harpes^  si  long-temps  muet- 
tes ,  redirent  de  touchans  accords.  Et 
nous  aussi,  nous  avions  une  patrie,  et  nous 
revoyons  la  patrie  j  chantons  ,  comme 
chantait  Israël! 

Hélas  !  bien  des  frères  encore  manque- 
ront à  notre  fête ,  comme  ils  manquèrent 
à  notre  douleur  j  et  voilà  pourquoi  notre 
pâque  est  amère ,  et  voilà  pourquoi  notre 
joie  n'est  pas  pure.  Mais  notre  foi,  nous  la 
voyons  rebondir  immortelle  du  sein  de  la 
société  qui  n'a  pu  du  doute  se  faire  un 
lit  de  repos;  et  voilà  pourquoi  aussi  notre 
bouche  murmure  des  cantiques  de  béné- 
diction, et  que  nos  lèvresy  mêlent  des  pa- 
roles d'espérance,  et  des  vœux,  d'avenir. 


DISCOURS 

DE  M.  JOUFRKOV  A  LA  CHAMBRE  DES  DEPUTES. 

Un  député,  qui  est  beaucoup  plus  que 
cela ,  un  grave  professeur  de  la  Sorbonne, 
un  homme  de  savoir,  de  sens  et  d'esprit, 
s'est  fait  l'écho ,  en  pleine  chambre  législa- 
tive ,  c'est-à-dire  d'une  façon  solennelle  et 
en  quelque  sorte  officielle ,  d'une  des  accu- 
sations que  l'impiété  moderne  soulève  le 
plus  volontiers  contre  le  Christianisme,  et 
que  nous  trouvons,  nous,  légère  et  fausse  de 
tout  point.  Le  19  mars,  au  milieu  de  la 
discussion  du  projet  de  loi  contre  les  asso- 
ciations ,  et  tandis  que  pleuvaient  du 
côté  gauche  ces  déclamations  vieillies ,  ces 
syllogismes  édentés  des  patriarches  du  libé- 
ralisme ,  M.  Jouffroy,  penseur  qui  ne  va 
guère  à  la  lourdeur  de  l'assemblée  actuelle, 
prononça  un  discours  peu  compris  et  peu 
écouté,  et  qui  a  retenti  beaucoup  plus  au- 
dehors  qu'au-dedans  du  palais  Bourbon. 
Cherchant  à  rendre  compte  des  causes  qui 
précipitent  une  foule  d'individus  dans  les 


associations  secrètes,  M.  Jouffroy  plaça  au 
premier  rang   l'absence  de   toute   grande 
doctrine  sociale ,  de  tout  lien  moral  et  reli- 
gieux qui  unit  fortement  les  hommes,  au 
lieu  de  les  livrer  à  cet  individualisme ,  à 
cet  isolement ,  à  ce  défaut  de  cohésion  qui 
les  laisse  flotter  deçà ,  delà ,  et  les  abandonne 
au  vent  des  mauvaises  doctrines.  La  philo- 
sophie des  trois  derniers  siècles,  continuait 
M.  Jouffroy,  a  aboli  le  Christianisme  ;  l'en- 
semble des  vérités ,  qu'il  avait  rendues  fixes 
et  coriime  plantées  en  terre ,  est  maintenant 
disloqué   et    déraciné;   et  la  société  sans 
boussole  est  en  quête  d'une  morale ,  d'une 
politique,  d'une  philosophie,  n'importe  les- 
quelles ,  qui  lui  rendent  ce  qu'elle  a  perdu, 
c'est-à-dire  son  ensemble  ,  son  harmonie  y. 
sa  cohésion.  En  attendant,  l'ignorance,  les 
passions ,  qui  sont  mauvaises  conseillères , 
poussent  les  mutins  et  les  oisifs  dans  toutes 
sortes  de  tentatives  extrà-légales-,  et  voila 
comment,  d'un  côté,  l'insuffisance  actuelle 
du  Christianisme,  de  l'autre,  l'insuffisance 
au  moins  aussi  flagrante  des  institutions 
politiques,  sont  la  cause  première  et  déter- 
minante   des    associations   et   des    clubs. 
L'homme  a  besoin  de  bonheur  ;  vos  prêtres 
et  vos  magistrats,  c'est-à-dire  la  loi  chré- 
tienne et  la  loi  civile  ne  le  lui  donnent  pas; 
il  le  cherche. 

Jusqu'ici  il  n'y  avait  que  des  hommes 
sans  grande  portée  philosophique ,  des  moi- 
tiés de  savans  et  de  moralistes,  des  fonda- 
teurs de  religions  nouvelles,  qui  eussent 
hautement  accusé  le  Christianisme  d'être 
une  doctrine  usée.  Les  premiers  avaient 
peu  de  poids,  parce  que  demi-science  est 
pire  qu'ignorance;  les  seconds  n'en  avaient 
pas  davantage  ,  parce  qu'ils  étaient  intéres- 
sés dans  la  question  ,  et  qu'ils  avaient  trop 
grand  besoin  de  la  chute  des  idées  chré- 
tiennes pour  ne  pas  y  croire  et  la  prêcher. 
Mais  voici  un  homme  ,  nous  ne  dirons  pas 
de  génie,  mais  enfin  d'un  talent  honorable  et 
reconnu;  un  homme  qui  a  assez  manié  les 
travaux  philosophiques  des  t^pis -derniers 
siècles,  pour  savoir  à  peu  près-  ce,,,qu^s 
valent;  un  homme  qui  n'a  m  mçrde/ iiV. 
religion  nouvelle  à  proposer,  ef  qui,  paï' 


U6 


LA   DOIMICALE. 


conséquent ,  ne  peut  être  mu  que  par  le 
besoin  d'exprimer  une  conviction  réelle  et 
de  jeter  dans  la  circulation  des  idées  qu'il 
croit  être  utiles  ;  ainsi ,  non-seulement  ce 
que  la  France  compte  de  frivole,  de  fou, 
de  corrompu ,  mais  encore  certains  de  ceux 
qu'elle  compte  parmi  les  intelligences  gra- 
Tes,  calmes  et  désintéressées  s'élèvent  contre 
le  Christianisme,  déclarent  que  la  philoso- 
phie de  ces  trois  derniers  siècles  l'a  détrôné, 
et  pour  dernière  conséquence  le  proclament 
aboli. 

A'^ous  avouons  que  nous  ne  sommes  pas 
aussi  effrayés  que  M.  Jouffroy  pourrait  le 
croire  de  cet  état  d'inanition  dans  lequel  il 
se  représente  le  Christianisme-,  non  que  la 
parole  de  Dieu  ne  nous  paraisse  le  plus 
précieu^  de  tous  les  biens  •,  mais  nous  ne 
trouvons  pas  le  moins  du  monde,  non- 
seulement  que  le  Christianisme  soit  aboli, 
mais  encore  que  la  philosophie  des  trois 
derniers  siècles  et  de  tous  les  siècles  lui  ait 
enlevé  quelque  chose  de  sa  sublimité  et  de 
son  éternité. 

M.  Jouffroy  a  fait ,  à  Paris ,  sur  la  reli- 
gion, le  même  raisonnement  que  d'autres 
ont  fait  sur  la  politique.  Des  publicistes 
qui   étudient   les   nations  sur   la  mappe- 
monde ,   et  qui  organisent  les  gouverne- 
mens  au  coin  du  feu  ,  se  sont  imaginé  que 
parce  qu'il  y  a  dans  les  rues  de  Paris  quel- 
ques centaines  de  mille  hommes ,  ouvriers, 
étrangers,  jeunes  gens;  nécessiteux,  ambi- 
tieux, obérés,  corrompus,  population  qui 
va  et  vient ,  qui  n'est  ni  d'ici  ni  d'ailleurs; 
ccume  qui  flotte  au  souffle  de  toutes lesfac- 
tions;  tourbe  qui   s'attcle  au  char  de  toug 
les  héros  du  moment ,  quels  qu'ils  soient-, 
qui  va  au-devant  des  rois  ou  qui  les  chasse, 
selon  qu'elle  espère  que  le  pain  lui  viendra 
d'en  haut  ou  d'en  bas;  race  infâme  et  mau- 
dite, qui  n'appartient  à  aucun  sentiment,  à 
aucune  idée ,  et  qui  ne  se  possède  pas  elle- 
même;  parce  que  cotte  population  parasite» 
sans  origine,  sans  but ,  sans  nom,  s'inquiète 
des  troubles  qui  peuvent  naître,  recherche 
les   discussions  politiques  et  lit  des  jour- 
naux ;  tes  publicistes  dont  nous  parlions  se 
sont  persuadé  que  toute  la  France  est  tra- 


vaillée du  besoin   d'être   souveraine  ,    de 
s'assembler,  de  disputer, de  voter. De  même, 
parce  que  la  jeunesse  au  milieu  de  laquelle 
se  meut  M.  Jouffroy,  la  jeunesse  du  com- 
mencement de  ce   siècle  ,    née    au    plus 
beau  de   l'apothéose  des  encyclopédistes  , 
quand  Volney,  Cabanis  et  Destutt  de  Tracy 
faisaient  en    petit   ce    que   Voltaire,    La 
Mettrie  et  Condillac  avaient  déjà  fait  en 
grand;   parce   que  cette  jeunesse,  venue 
de    tous    les    points  de  la    France  ,    dé- 
barrassée de  toute  influence   de  famille, 
livrée  à  elle-même,  c'est-à-dire  à  l'inexpé- 
rience ,  à  la  fougue  de  la  tête  et  des  sens , 
court  plutôt  à  ses  plaisirs   qu'à  ses  de- 
voirs; parce  que  la  population  ouvrière, 
courbée  toute  la  semaine  sur  son  ouvrage, 
aime  mieux,  les  dimanches,  s'enivrer  à  la 
barrière  que  s'édifier  à  l'église ,  M.  Jouffroy 
en  conclut  que  la  philosophie  des  trois  der- 
niers siècles  a  détrôné  les  croyances  reli- 
gieuses, et  que  le  Christianisme  est  aboli. 
Erreur!  erreur  que  tout  cela!  Il  ne  faut 
pas  comparer,  sous  le  rapport  moral  et  re- 
ligieux ,   la  population  des  grandes  villes 
avec  celle  des  campagnes.   La  population 
des  grandes  villes  est  en  général  une  grande 
masse  factice ,  c'est-à-dire  composée  d'in- 
dividus jetés,  par  une  cause  qiielconquC;, 
hors  delà  sphère  de  l'association  naturelle, 
qui  est  la  famille  et  hors  de  l'association  reli- 
ligieuse,qui  estla paroisse;  cesontdesenfans 
qui  ont  laissé  dans  la  province  leurs  père  et 
mère  :  les  uns  pour  un  métier,  les  autres 
pour  des  études;  beaucoup  pour  la  dissipa- 
tion et  le  crime  ;  ce  sont  des  maris  momen- 
tanément  séparés  de   leurs  femmes ,    des 
femmes  séparées  de  leurs  maris,  des  filles 
échappées  à  leurs  mères;  et  c'est  une  chose 
affreuse  et  épouvantable  comme  l'âme  se 
gâte  et  se  déprave,  toutes  les  fois  qu'elle 
se  développe  en  dehors  de  [ses  conditions 
naturelles.  Laissez  tous  les  membres  de  la 
famille  ensemble  ,  ils  seront  le  gardien  l'un 
de  l'autre  :  le  père  est  retenu  par  le  respect 
dû  à  sa  femme  et  à  ses  enfans;  la  mère  par 
le  sentiment  de  ses  devoirs ,  que  la  vue  des 
enfans  et  du  mari  lui  rappelle  sans  cesse; 
les  enfans  grandissent  remplis  de  crainte  et 


LA    DOMINICALE. 


hkl 


de  déférence  pour  les  chefs  de  la  famille. 
Mais  brisez  cette  association  et  dispersez- 
en  les  membres,  supposez  la  famille  pauvre 
et  forcée  de  se  séparer  chaque  matin  pour 
chercher  le  pain  de  chaque  soir;  à  l'ins- 
tant même  les  mœurs  sont  perdues;  la 
femme  ne  se  trouve  plus  en  face  de  son 
mari,lemarien  face  de  sa  femme,  les  enfans 
en  face  de  leurs  pareus;  la  femme  s'entasse 
avec  d'autres  femmes ,  l'homme  avec  d'au- 
tres hommes  ,  l'enfant  avec  d'autres  enfans; 
le  sentiment  de  la  famille  s'éteint;  la  sauve- 
garde mutuelle  des  membres  entre  eus  est 
disparue;  plus  de  respect  d'un  côté  ,  plus  de 
déférence  et  de  crainte  de  l'autre;  la  femme 
n'a  plus  rien  à  aimer,  l'homme  plus  rien  à 
défendre ,  l'enfant  plus  rien  à  vénérer  :  ce 
sont  d'autres  rapports  qui  s'établissent , 
d'autres  liens  qui  se  forment ^  d'autres  idées 
qui  cherchent  incessamment  à  prévaloir; 
les  sentimens  honteux  se  produisent,  les 
passions  coupables  éclatent  faute  de  con- 
trôle et  de  vengeur,  et  tout  cela,  c'est-à- 
dire  toute  cette  dissolution,  toute  cette 
corruption,  tout  ce  crime,  parce  que  l'as- 
sociation naturelle  ,  la  famille  a  été  brisée. 

Ajoutez  à  cela  le  malquivientdu  dehors, 
les  sollicitations  et  l'exemple;  vous  ne  cor- 
romprez ni  le  père;,  ni  la  mère,  ni  les  en- 
fans  dans  le  sein  même  de  la  famille  :  réunis, 
ils  sont  forts;  séparés,  ils  sont  faibles.  Loin 
de  sa  femme  et  de  ses  enfans,  qui  sont  ses 
gardiens,  le  mari  prend  l'habitude  des  mau- 
vaises mœurs  et  de  l'impiété;  il  n'y  a  pas 
de  père  qui  raille  la  religion  en  présence  de 
sa  jeune  fille  ;  loin  de  son  mari  la  femme  est 
assaillie ,  sollicitée  et  vaincue  ;  loin  de  leur 
mère  les  petits  enfans  sont  livrés  au  vent 
de  l'insubordination  et  du  vice  ;  élevés  dans 
leur  famille ,  les  jeunes  garçons  arrivent  à 
douze  ans  parfaitement  purs  et  candides; 
élevés  à  l'école,  ils  sont  gâtés  à  huit. 

Telles  ne  sont  pas  les  mœurs  dans  la  cam- 
pagne et  dans  les  petites  villes,  parce  que 
la  famille  n'y  est  pas  ainsi  brisée,  et  que 
les  populations,  quoique  groupées  en  com- 
mune ,  ont  effectivement  la  paroisse  pour 
point  de  ralliement  et  d'unité  :  famille, 
paroisse,  deux  associations  qui  sesuperpo- 


sent,et  qui  reposent  toutes  deux  sur  des  idées 
chrétiennes.Ilyauraitunlivrebien  effrayant 
à  faire  de  l'influence  de  l'industrie  sur  les 
mœurs;  car  ce  sont  les  travaux  industriels 
qui  brisent  la  famille,  et  qui  lui  substi- 
tuent d'autres  associations  monstrueuses , 
où  la  femme  est  avec  des  femmes ,  l'homme 
avec  des  hommes,  l'enfant  avec  des  en- 
fans. Tyr  était  une  ville  d'industrie,  elle 
fut  ruinée  par  les  pâtres  macédoniens; 
Carthage  était  une  ville  d'industrie,  elle  fut 
brûlée  et  démolie  par  les  pâtres  des  Abruzzcs. 
L'industrie  est  un  principe  qui  dissout;  la 
famille,  un  principe  qui  conserve.  La  fa- 
mille se  développant  par  l'agriculture, 
est  le  lien  le  plus  fort  et  le  plus  durable  des 
sociétés. 

La  famille  vivant  par  l'industrie  est  l'é- 
lément de  la  population  des  grandes  villes; 
la  famille  vivant  par  l'agriculture  est  l'élé- 
ment de  la  population  des  campagnes: 
voilà  d'où  vient  la  différence  de  leurs 
mœurs,  et  cette  différence  est  grande.  A 
cinquante  lieues  de  Paris,  surtout  vers 
l'Ouest  et  vers  le  Midi ,  pays  plus  spéciale- 
ment agricoles,  tout  est  changé,  tout  est 
métamorphosé,  au  point  de  croire  qu'on 
est  sorti  de  France.  Cette  frénésie  poli- 
tique ,  qui  domine  les  oisifs  et  les  mé  • 
contens  des  grandes  villes,  est  entière- 
ment évanouie  ;  hors  les  deux  ou  trois 
personnes  qui  dirigent  la  municipalité, 
nul  ne  se  mêle  de  journaux,  ni  de  cham- 
bre, ni  de  gouvernement;  et  les  choses 
n'en  sont  pas  plus  mal  menées.  Chacun  est 
à  son  travail  et  à  son  devoir;  chacun  a  sa 
famille,  née  dans  le  pays,  attachée  à  sa 
localité,  parlant  sa  langue,  et  nullement 
nomade  et  aventureuse ,  comme  les  familles 
industrielles  qui  s'accommodent  de  tous  les 
climats.  Toutes  ces  choses  sont  autant  de 
garanties  de  moralité  intérieure  et  d'hon- 
nêteté publique.  Un  ménage  qui  arrive  à 
Paris  y  disparaît  entièrement ,  et  se  soustrait 
à  toute  responsabilité  morale.  Quelle  est  son 
origine?  sa  croyance?  nul  ne  s'en  enquiert. 
En  province,  et  dans  les  campagnes,  c'est 
une  surveillance  mutuelle  et  incessante; 
on  est  tenu  de  rendre  un  compte  journalier 


LA    DOMIINICALE. 


à  l'opinion.  De  là  vient  que  les  Inœurs  s'y 
conservent  et  que  la  religion  n'y  périt  pas. 
Les  membres  de  la  famille  y  sont  sans  cesse 
en  présence  les  uns  des  autres ,  et  la  morale 
domestique  vient  en  quelque  sorte  se  re- 
tremper aux  grandes  réunions  de  la  pa- 
roisse. 

C'est  donc  une  grande  erreur  de  croire 
que  le  Christianisme  n'est  pas  fort  et  vivace 
eu  Trance-,  il  y  est  aussi  puissant,  aussi 
profondément  senti  et  aimé  que  jamais. 
Les  populations  de  l'Ouest  et  du  Midi  sont 
aussi  sincèrement  religieuses  qu'avant  le 
seizième  siècle-,  quiconque  ira  parcourir, 
dans  un  mois,  toute  l'ancienne  xVquitaine, 
le  tiers  de  la  France ,  de  la  Gironde  aux 
Pyrénées,  se  heurtera  aux  processions  sur 
tous  les  chemins.  Ce  sont  des  paroisses  en- 
tières, hommes  ,  enfans  et  femmes,  chan- 
tant dévotement  avec  leur  curé ,  et  allant 
faire  des  stations  aux  croix  de  bois  qui 
bornent  le  territoire.  Quand  la  cloche  de 
midi  sonne,  quelle  que  soit  l'occupation 
des  travailleurs,  vous  les  verrez  se  dresser 
partout  dans  les  champs,  se  signer  et  ré- 
citer leur  prière  en  silence.  \JyJ?igelas  du 
soir,  qui  est  en  toute  saison  le  signal  de  la 
cessation  du  travail,  réunit  encore  menta- 
lement en  Dieu  toute  la  population  de  cet 
immense  territoire  -,  et  c'est  un  usage  établi 
généralement  dans  toutes  les  familles  du 
Midi,  de  ne  jamais  s'asseoir  à  table, sans  le 
signe  de  la  croix  et  une  courte  oraison. 

L'impiété  est  une  chose  inouïe  dans  les 
campagnes  5  on  y  rencontre  quelquefois 
deux  ou  trois  hommes  par  paroisse ,  non 
pas  ennemis  de  la  religion ,  mais  vernissés 
d'une  sorte  d'indiflerence  superbe  et  philo- 
sophique, qu'ils  doivent  à  la  lecture  du 
Constitutionnel i'A  de  Pi(>ault-Lebrun.  C'est 
la  seule  opposition  religieuse  des  provinces, 
opposition  plus  ridicule  que  dangereuse, 
et  qui  se  borne  à  quelques  sottes  préten- 
tions d'esprit- fort.  Yoilà  comment  il  se  fait 
que  les  députés  des  départemens  donnent 
une  idée  très-fausse  de  l'esprit  catholique 
des  localités;  ils  appartiennent  à  ces 
hommes  très-probes  et  assez  religieux  au 
fond,  qui  ont  ouï  dire  tant  de   merveilles    | 


de  Voltaire  en  leur  vie,  qu'ils  ont  cru  qu'ils 
se  rapprochaient  de  lui,  en  affectant  une 
sorte  de  dédain  encyclopédique,  dont  pas 
un  ne  possède  la  cause  dans  son  propre  es- 
prit, et  cjue  tous  abjurent  dans  leurs  fa- 
milles. Ce  sont  des  hommes  auxquels  Paris 
fait  peur ,  et  que  le  respect  humain  rend 
impies. 

Ainsi,  hors  des  vastes  cités ,  où  le  senti- 
ment de  la  famille  s'éteint  et  où  le  contrôle 
du  public  s'efface  ,  la  morale  chrétienne  et 
les  dogmes  qui  lui  servent  de  base  sont  en 
parfaite  vénération  et  en  pleine  vigueur. 
Parmi  les  grandes  masses  de  population  où 
les  travaux  industriels  brisent  l'association 
de  la  famille,  la  religion  et  les  mœurs 
sont  en  souffrance  •,  mais  ce  ne  sont  pas  les 
principes  philosophiques  qui  ont  gagné  ce 
que  les  principes  chrétiens  ont  perdu. 
Dans  les  villes ,  la  partie  saine  est  en  haut  ; 
dans  les  campagnes,  elle  est  en  bas.  Si  l'ou- 
vrier est  religieux  et  moral  dans  la  cam- 
pagne ,  et  immoral  et  irréligieux  dans  les 
villes ,  ce  n'est  ni  au  déisme ,  ni  au  pan- 
théisme, ni  à  l'athéisme  qu'il  faut  s'en 
prendre  :  ce  sont  là  des  maladies  qui  ne 
tuent  que  les  gens  d'esprit,  et  que  lespau- 
vies  ignorent.  Il  faut  chercher  la  cause  de 
la  perversion  des  classes  inférieures  des 
cités,  dans  l'aftaiblissement  que  les  travaux 
d'atelier  apportent  aux  liens  de  famille. 

D'ailleurs,  la  jeunessedes  grandes  villes, 
qui  a  assez  de  fortune  et  de  loisir  pour  étu- 
dier les  choses  morales,  revient  au  contraire 
tous  les  jours  davantage  aux  idées  reli- 
gieuses, précisément  par  dégoût  des  idées 
philosophiques.  Elle  a  frappé  durant  quel- 
ques années  à  la  porte  de  Voltaire  et  à  la 
porte  des  clubs-,  et  comme  aucune  voix 
consolante  n'a  répondu  à  sou  appel ,  elle 
s'est  souvenue  que  Jésus-Christ  a  recom- 
mandé de  frapper  à  la  porte   de  PÉvan- 


SUPPLKME^T    A    LA    DOMIISICALE    DU   50    MARS. 


U9 


A  M.   L'ABBE  *** 

M.  DE  CHATEAUBRIAND  ET  M.   DE  LAMARTINE. 

Cette  fois,  j'ai  de  bonnes  nouvelles  à  vous 
donner  j  j'ai  à  vous  parler  d'honnête  et  loyale 
îittératurc.  de  bonne  et  honorable  poésie.  O 
mon  ami ,  je  suis  bien  honteux ,  souvent 
obligé  que  je  suis  de  vous  parler  de  toutes  mes 
misères  :  heureusement ,  il  y  a  quelquefois 
d'honorables  compensations  à  cette  horible 
charge.  Voici,  par  exemple,  qu'aujourd'hui 
j'ai  à  vous  parler  de  deux  poètes  royalistes  et 
chrétiens,  de  M.  de  Chateaubriand  et  de 
M.  de  Lamartine.  Ils  occupent  toute  l'atten- 
tion publique  à  l'heure  qu'il  est ,  ces  deux 
grands  génies;  le  passé  et  l'avenir  delà  poésie 
en  France  sont  en  présence  j  car  notez  bien 
qu'ils  n'ont  eu  qu'à  se  montrer  pour  tout  écra- 
ser autour  d'eux.  Voilà  ce  qui  est  arrivé.  La 
semaine  passée,  dans  les  ombres  moitié  pro- 
fanes, moitié  saintes,  de  l'Abbaye-au-Bois, 
M.  de  Chateaubriand  a  réuni  ses  amis  pour 
leur  lire  le  dernier  ouvrage  de  sa  vie,  son 
testament  littéraire  et  politique  ,  ses  3Ié- 
moires  d' outrc-tonihe ,  comme  il  dit  lui-même. 
Vous  jugez  de  l'émotion  profonde  que  cette 
lecture  a  produite!  Vous  pensez  s'ils  ont  été 
intéressés  et  attentifs,  les  élus  de  la  foule,  ap- 
pelés à  assister  les  premiers  à  l'histoire  de  cette 
grande  vie!  M.  de  Chateaubriand  s'est  mon- 
tré à  eux  tel  qu'il  est ,  tel  qu'il  a  été  :  jeune 
enfant  au  riant  avenir,  admirant  le  ciel  bleu, 
prêtant  l'oreille  au  bruit  du  vent,  se  cachant 
dans  la  forêt  ombragée ,  admirant  la  mer 
qui  battait  sans  cesse  au  pied  du  château 
paternel.  Puis  l'enfant  grandit;  il  devient  vm 
jeune  homme;  son  père  en  fait  un  militaire, 
comme  c'est  son  djoit  de  gentilhomme.  A 
peine  a-t-il  l'uniforme,  que  son  père  l'envoie 
à  Paris.  A  Paris  ,  il  est  perdu  dans  cette  so- 
ciété qui  s'agite ,  et  qui  machinalement ,  et 
par  tous  les  sentiers  ,  par  tous  les  vices  et 
par  toutes  les  eri'eurs,  court  à  la  révolution 
française.  Dans  cette  société  ainsi  perdue  ,  le 
jeune  officier  rencontra  quelques  âmes  d'élite, 
M.  de  Malesherbes ,  par  exemple.  Dans  la 
société  de  ce  digne  vieillard,  le  jeune  François 
de  Chateaubriand  ouvrit  son  âme  à  toutes  les 
impressions  heureuses  :  il  sentit  qu'il  était  un 
homme  plein  de  vertu ,  en  voyant  la  vertu 
de  M.  deMalsherbes. 

Bientôt  arrivent  les  prémices  de  89.    Cha- 


teaubriand assista  de  loin  à  la  prise  de  la  Bas- 
tille. Il  vit  un  jour  arriver  de  Versailles  le 
roi ,  la  reine  et  le  dauphin  ,  précédés  de  têtes 
sanglantes  et  poussés  dans  l'abîme  par  un 
peuple  en  fureur.  Quel  désenchantement  pour 
ce  jeune  homme  !jll  était  venu  à  Paris, croyant 
y  trouver  la  cour  de  Louis  XIV  et  le  dix-sep- 
tième siècle:  il  y  trouve  Mirabeau  et  89  !  Il 
y  trouve  des  têtes  coupées  que  l'on  promène 
au  bout  d'une  pique.  Vous  sentez  qu'il  recula 
d'épouvante.  Heureusement  M.  de  Males- 
herbes en  eut  pitié.  Le  digne  vieillard  envoya 
le  jeune  homme  en  Amérique  :  il  lui  avait 
persuadé  d'aller  à  la  recherche  de  je  ne  sais 
quel  passage  par  le  nord. 

Donc  il  part  pour  l'Amérique.  Vous  ne 
sauriez  croire  comment,  dans  ses  mémoires, 
notre  grand  écrivain  raconte  l'enthousiasme 
de  ses  premiers  pas  dans  cette  Amérique  toute 
neuve  encore,  dans  les  forêts  vierges,  au  bord 
de  ces  lacs  sans  rivages  ,  parmi  ces  animaux 
sans  nom.  Ici  ses  mémoires  s'élèvent  à  une 
hauteur  toute  lyrique.  On  retrouve  dans  ces 
pages  tous  les  rêves  delà  jeunesse,  la  croyance 
delà  jeunesse,  les  espérances  de  la  jeunesse; 
beaux  jours  de  foi  et  de  charité!  notre  voya- 
geur s'abandonne  ainsi  tout  entier  à  ces  ad- 
mirables impressions  d'une  nature  nouvelle. 
Il  va  ,  il  vient,  il  marche,  il  court,  il  s'arrête, 
il  regarde;  il  admire,  il  se  tait,  il  dort,  il  fume 
le  calumet  de  paix  h  côté  des  guerriers  :  c'est 
admirable.  Et  toujours,  dans  le  fond  de  son 
cœur,  ce  sentiment  d'un  Etre  suprême  et  une 
profonde  reconnaissance,  pour  le  Dieu  qui 
veille  là-haut  et  qui  le  rend.si  heureux.  Ce  mo^- 
ment  de  calme,  d'enthousiasme  ,  d'admiration 
et  de  bonheur,  ne  dura  pas  long-temps. 

Un  jour,  ou  plutôt  un  soir,  dans  la  hutte 
d'un  sauvage,  il  attendait  le  repas  du  soir, 
accroupi  au  foyer  de  son  hôtesse,  quand  par 
hasard  il  rencontra  un  fragment  de  journal 
anglais. Il  prend  ce  journal, et  le  lit,  O  douleur! 
ce  journal  contenait  le  récit  delà  fuite  du  roi 
Louis  XVI  à  Varennes  :  Fuite  du  Roil  Aussitôt 
voilà  François  de  Chateaubriand  qui  se  sou- 
vient qu'il  est  gentilhomme,  qu'il  estmilitaire, 
qu'il  a  promià  d'être  fidèle  à  sou  Roi  jusqu'à 
la  mort.  Aussitôt  il  dit  adieu  aux  vieilles  forêts, 
aux  grands  fleuves  ,  aux  bons  habitans  de 
l'Amérique,  il  part,  il  revient  en  France.  Il 
est  assailli  par  une  tempête  en  vue  du  port  de 
St.-Malo;  enfin  il  arrive,  et  arrive  à  Paris, 
I    dans  le  Paris  de  92 ,   le  Paris  de  Danton,  de 


^50 


LA    DOMINICALE. 


Marat  et  de  Robespierre.  Il  voit  les  clubs  ;  il 
entend  les  cris  de  san^jj  il  assiste  aux  séances 
de  ces  législateurs  en  bonnet  rouge  et  à  car- 
magnoles. Quelle  épouvante  encore  !  Et  au- 
cun moyen  de  sauver  le  Roi  !  et  le  Roi  est 
captif!  et  les  courtisans  sont  partis!  et  les 
princes  forment  une  armée  au-dchors  !  Que 
fera  notre  jeune  capitaine?  Il  se  fera. soldat  de 
l'arnice  des  princes  •  et  le  voilà  en  route  de 
nouveau  à  travers  mille  périls.  Enfin,  il  arrive 
à  Bruxelles:  à  Bruxelles,  il  ne  trouve  pas  de 
place  dans  Tarmée  des  princes.  11  part  de 
Bruxelles;  il  va  au  siège,  à  quel  siège?  de 
Thionville.  Il  y  commence  Atala;  il  y  est  blessé; 
il  y  prend  la  rougeole  ;  il  est  attaqué  en  même 
temps  delà  maladie  des  Prussiens.  On  le  rap- 
porte mourant  à  Bruxelles;  mais  Dieu  ne  vou- 
lait pas  que  le  grand  historien  qui  avait  dans 
la  tête  et  dans  le  cœur  le  Gc'm'e  du  Christia- 
nisme mourût  aussi  misérable  et  inconnu  aux 
portes  d'une  ville  ennemie.  Dieu  sauve  du 
même  coup  Chateaubriand,  le  Génie  du  Chris- 
tianisme, et  les  Martyrs. 

Ici  s'arrête  la  première  partie  des  mémoires 
de  M.  de  Chateaubriand.  Par  cette  incomplète 
et  sèche  analyse,  vous  pouvez  juger  ,  mon 
ami,  de  l'intérêt  qui  se  rattache  à  la  lecture  de 
ces  Mémoires.  En  effet ,  quel  est  l'intérêt  plus 
puissant?  Il  s'agit  ici  du  plus  grand  écrivain, 
du  cœur  le  plus  loyal ,  de  la  constance  la  plus 
généreuse,  de  l'intelligence  la  plus  dévouée 
de  notre  temps  ! 

Venons,  à  présent,  à  M.  de  Lamartine. 
Pour  M.  de  Lamartine,  ma  tâche  sera  moins 
pénible.  J'ai  à  vous  donner  mieux  qu'une  ana. 
lyse  incomplète.  J'ai  mis  en  réserve  pour  vous, 
et  faut-il  vous  le  dire?  j'ai  volé,  oui,  volé 
pour  vous  deux  admirables  fragmens 
d'une  admirable  préface  encore  inédite , 
que  M.  de  Lamartine  vient  d'écrire 
tout  exprès  pour  la  nouvelle  édition  de  ses 
œuvres  complètes  que  prépare  le  libraire 
Charles  Gossclin.  Dans  cette  préface  nouvelle, 
M.  de  Lamartine  parle  d'a])ord  de  sa  jeunesse, 
de  ses  premières  admirations ,  de  son  enthou- 
siasme pour  tous  les  hommes  qui  parlaient  à 
son  âme ,  à  ses  croyances,  à  son  cœur.  Le  pre- 
mier de  ces  hommes  fut  justement  celui  dont 
nous  venons  déparier,  M.  de  Chateaubriand 
lui-même  !  avec  quelle  reconnaissance  M.  de 
Lamartine  parle  de  M.  de  Châtcaubtiaud! 

La  seconde  partie  de  cette  préface  est  toute 
remplie  de  détails  sur  le  dernier  voyage  que 


vient  de  faire  M.  de  Lamartine  à  cette  terre 
de  l'Orient,  cette  patrie  de  toute  poésie.  Ce 
voyage  en  Orient  tant  et  si  impatiemment 
attendu,  ne  tardera  pas  long-temps  à  paraître. 
Je  suis  heureux  mon  a\ni,  de  pouvoir  détacher 
de  ce  récitées  deux  ou  trois  belles  pages.  "Vous 
verrez  que  je  ne  suis  pas  toujours  aussi  en- 
nuyeux, aussi  misérable  que  je  vous  l'ai 
promis. 

«  Un  jour,  j'avais  planté  ma  tente  dans  un 
champ  rocailleux,  où  croissaient  quelques 
troncs  d'oliviers  noueux  et  rabougris,  sous  les 
murs  de  Jérusalem ,  à  quelques  centaines  de 
pas  de  la  tour  de  David,  un  peu  au-dessus  de 
la  fontaine  de  Siloé  ,  qui  coule  encore  sur  les 
dalles  usées  de  sa  grotte,  non  loin  du  tombeau 
du  poète-roi ,  qui  l'a  si  souvent  chantée.  Les 
hautes  et  noires  terrasses  qui  portaient  jadis  le 
temple  de  Salomon  s'élevaient  à  ma  gauche, 
couronnées  par  les  trois  coupoles  bleues  et  par 
les  colonnettes  légères  et  aériennes  de  la  mos- 
quée d'Omar,  qui  plane  aujourd'hui  sur  les 
ruines  de  la  juaison  de  Jéhovah;  la  ville  de  Jé- 
rusalem, que  la  peste  ravageait  alors,  était  tout 
inondée  des  rayons  d'un  soleil  éblouissant  ré- 
percutés sur  ses  mille  dômes ,  sur  ses  marbres 
blancs ,  sur  ses  tours  de  pierre  dorée ,  sur  ses 
murailles  polies  par  les  siècles  et  par  les  vents 
salins  du  lac  Asphaltite  ;  aucun  bruit  ne  mon- 
tait de  son  enceinte  muette  et  morne  comme 
la  couche  d'un  agonisant;  ses  larges  portes 
étaient  ouvertes,  et  l'on  apercevait  de  temps  en 
temps  le  turban  blanc  et  le  manteau  rouge  du 
soldat  ai'abe,  gardien  inutile  de  ces  portes  aban- 
données ;  rien  ne  venait,  rien  ne  sortait;  le  vent 
du  matin  soulevait  seul  la  poudre  ondoyante 
des  chemins,  et  faisait  un  moment  l'illusion 
d'une  caravane  ;  mais  quand  la  bouffée  de  vent 
avait  passé ,  quand  elle  était  venue  mourir  eu 
sifflant  sur  les  créneaux  de  la  tour  des  Pisans 
ou  sur  les  trois  palmiers  de  la  maison  de  Caïphe, 
la  poussière  l'etombait,  le  désert  apparaissait  de 
nouveau,  et  le  pas  d'aucun  chameau,  d'aucun 
mulet,  ne  retentissait  sur  les  pavés  de  la  route. 
Seulement  de  quart  d'heuie  en  quart  d'heure 
les  deux  battans  ferrés  de  toutes  les  portes  de 
Jérusalem  s'ouvraient ,  et  nous  voyions  passer 
les  morts  que  la  peste  venait  d'achever,  et  que 
deux  esclaves  nus  portaient  sur  un  brancard, 
aux  tombes  répandues  tout  autour  de  nous. 
Quelquefois  un  long  cortège  de  Turcs  ,  d'Ara- 
bes, d'Arméniens,  de  Juifs,  accompagnaient  le 
mort  et  défilaient  en  chantant  entre  les  troncs 


LA    DOMINICALE. 


l^i 


d'oliviers,  puis  rentraient  à  pas  lents  et  silen- 
cieusement dans  la  ville;  plus  souvent  les  morts 
étaientseuls ,  et  quand  les  deux  esclaves  avaient 
creusé  de  quelques  palmes  le  sable  ou  la  terre 
de  la  colline,  et  couché  le  pestiféré  dans  son 
dernier  lit,  ils  s'asseyaient  sur  la  teire  même 
qu'ils  venaient  d'élever ,  se  partageaient  les 
vêtcmens  du  mort,  et  allumant  leurs  longues 
pipes  ,   ils  fumaient  en  silence  et  regardaient 
la  fumée  de  leurs  cliibouks  monter  en  légère 
colonne  bleue,  et  se  pei  drc  gracieusement  dans 
l'air  limpide, vif,  et  transparent  de  ces  journées 
d'automne.  A  mes  pieds ,  la  vallée  de  Josaphat 
s'étendait  comme  un  vaste  sépulcre;  le  Cédron 
tari  la  sillonnait  d'une  déchirure  blanchâtre, 
toute  semée  de  gros  cailloux,  et  les  flancs  des 
deux  collines  qui  la  cernent  étaient  tout  blancs 
de  tombes  et  de  turbans  sculptés,  monumens 
banal  des  Osmanlis  ;  un  peu  sur  la  droite,  la 
colline  des  Oliviers  s'affaissait,  et  laissait  entre 
les  chaînes  éparses  des  cônes  volcaniques  des 
montagnes  nues  de  Jéricho  et  deSaint-Sabba, 
l'horizon  s'étendre  et  se  prolonger  comme  une 
avenue  lumineuse  entre  des  cimes  de  cyprès 
inégaux j  le  regard  s'y  jetait  de  lui-même,  at- 
tiré par  l'éclat  azuré  et  plombé   de  la   mer 
Morte,  qui  luisait  au  pied  des  degrés  de  ces 
montagnes,  etderrièrela  chaîne  bleue  des  mon- 
tagnes de  l'Arabie  pétrée ,  bornait  l'horizon  ; 
mais  borner  n'est  pas  le  mot,  car  ces  monta- 
gnes semblaient  ti'ausparentes  comme  le  criîtal 
et  l'on  voyait  ou  l'on  croyait  voir  au-delà  un 
horizon  vague  et  indéfini  s'étendre  encore,  et 
nager  dans  les   vapeurs  ambiantes  d'un   air 
teint  de  pourpre  et  de  céruse. 

C'était  l'heui'e  de  midi,  l'heure  où  lemuezlin 
épie  le  soleil  sur  la  plus  haute  galerie  du  mina- 
ret, et  chante  l'heure  et  la  prière  à  toutes  les 
heures.  Voix  vivante,  animée,  qui  sait  ce 
qu'elle  dit  et  ce  qu'elle  chante ,  bien  supé- 
rieure ,  à  mon  avis,  à  la  voix  stupide  et  sanS 
conscience  de  la  cloche  de  nos  cathédrales. 
Mes  Arabes  avaient  donné  l'orge  dans  le  sac 
de  poil  de  chèvre  âmes  chevaux  attachés  çàet 
làjautour  de  ma  tente;  les  pieds  enchaînés  à  des 
anneaux  de  fer,  ces  beaux  et  doux  animaux 
étaient  immobiles  ,  leur  tête  penchée  et  om- 
bragée par  leur  longue  crinière  éparse,  leur 
poil  gris  luisant  et  fumant  sous  les  rayons 
d'un  soleil  de  plomb.  Les  hommes  s'étaient 
rassemblés  à  l'ombre  du  plus  large  des  oliviers; 
ils  avaient  étendu  sur  la  terre  leur  natte  de 
damas,  et  ils  fumaient  en  se  contant  des  his- 


toires du  désert  ou  en  chantant  des  vers  d'An- 
tar.  Antar  ce  type  de  l'xVrabe  errant ,  à  la  fois 
pasteur,  guerrier  et  poète,  qui  a  écrit  le  désert 
tout  entier  dans  ses  poésies  nationales,  épique 
comme  Homère ,  plaintif  comme  Job ,  amou- 
reux  comme  Théocrite,  philosophe  comme 
Salomon  ;  ses  vers  qui  endorment  ou  exaltent 
l'imagination  de  l'Arabe  autant  que  la  fumée 
du  tombach  dans  le  narguilé  (i)  retentissaient 
en  sons  gutturaux  dans  le  groupe  animé  de 
mes  sais  ,  et  quand  le  poète  avait  touché  plus 
juste  ou  plus  fort  la  corde  sensible   de   ces 
hommes  sauvages ,  mais  impressionables ,  on 
entendait  un  léger  mm-mure  de  leurs  lèvres  j 
ils  joignaient  leurs  mains ,  les  élevaient  au- 
dessus  de  leurs  oreilles,   et  inclinant  la  tête, 
ils  s'écriaient  tour  à  tour  :    Allah!  Ailahî 
Allah!  A  quelques  pas  de  moi,  une  jeune 
femme  turque  pleurait  son  mari  sur  un  de  ces 
petits  monumens  de  pierre  blanche  dont  toutes 
les  collines  autour  de  Jérusalem  sont  parse- 
mées :  elle  paraissait  à  peine  avoir  dix-huit  ou 
vingt  ans,  et  je  ne  vis  jamais  une  si  ravissante 
image  de  la  douleur;    son  profil,    que  son 
voile  rejeté  en  arrière  me  laissait  entrevoir, 
avait  la  pureté  de  lignes  des  plus  belles  têtes 
du  Parthénon ,  mais  en  même  temps  la  mol- 
lesse, la  suavité  et  la  gracieuse  langueur  des 
femmes  de  l'Asie,  beauté  bien  plus  féminine, 
bien  plus   amoureuse,    bien   plus    fascinante 
pour  le  cœur  que  la  beauté  sévère  et  mâle  des 
statues  grecques.   Ses  cheveux,    d'un  blond 
bronzé  et  doré,  comme'  le  cuivre  des  statues 
antiques ,  couleur  très-estimée  dans  ce  pays  du 
soleil ,  dont  elle  est  comme  un  reflet  perma- 
nent; ses  cheveux,   détachés  de  sa  tête,  tom- 
baient autour  d'elle  et  balayaient  littéralement 
le  sol.  Elle  avait  jonché  de  toutes  sortes  de 
fleurs  le   tombeau    et   la   terre   à   l'en  tour; 
un  beau  tapis  de  damas  était   étendu    sous 
ses  genoux  ;  sur  le  tapis,  il  y  avait  quelques 
vases   de   fleurs  et   une   corbeille   pleine  de 
figues  et  de  galettes  d'orge ,  car  cette  femme 
devait   passer  la  journée   entière   à   pleurer 
ainsi.  Un  trou  creusé  dans  la  terre  et  qui  était 
censé  correspondre  à  l'oreille  du  mort,    lu 
servait  de  porte-voix  vers  cet  autre  monde  oii 
dormait  celui  qu'elle  venait  visiter  :  elle  se 
penchait  de  momens  en  momens   vers  cette 
étroite  ouverture  ;  elle  v  chantait  des  choses 


(1)  Pipe  où  le  tabac  passe  dans  l'eau  avant  d'ar- 
river à  la  bouche. 


LA    DOMlNrCALE. 


entremêlées  de  sanglots }  elle  y  collait  ensuite 
l'oreille,  comme  si  elle  eût  entendu  la  réponsej 
puis  elle  se  remettait  à  chanter  en  pleurant 
encore  !  J'essayais  de  comprendre  les  paroles 
qu'elle  murmurait  ainsi,  et  qui  venaient  jusqu'à 
moi  ;  mais  mon  drognian  arabe  ne  put  les 
saisir  ou  les  rendre.  Combien  je  les  regrette! 
que  de  secrets  de  l'amour  et  de  la  douleur  ! 
que  de  soupirs  animés  de  toute  la  vie  de  deux 
âmes  arrachées  l'une  à  l'autre  ,  ces  paroles  con- 
fuses et  noyées  de  larmes  devaient  contenir! 
Oh!  si  quelque  chose  pouvait  jamais  réveil- 
ler un  mort,  c'étaient  de  pareilles  paroles, 
murmurées  par  une  pareille  bouche  ! 

A  deux  pas  de  cette  femme ,  sous  un  mor- 
ceau de  toile  noire  soutenue  par  deux  roseaux 
fichés  en  terre  pour  servir  de  parasol ,  ses  deux 
petits  enfans  jouaient  avec  trois  esclaves  noires 
d'Abyssinie,  accroupies  comme  leur  maîtresse 
sur  un  tapis  étendu  surle'sable.  Ces  trois  fem- 
mes ,  toutes  les  trois  jeunes  et  belles  aussi ,  aux 
formes  sveltes  et  au  profil  aquilin  des  nègres 
de  l'Abyssinic  ,  étaient  groupées  dans  des  atti- 
tudes diverses  comme  trois  statues  tirées  d'un 
seul  bloc.  L'une  avait  un  genou  en  terre,  et  te- 
nait sur  l'autre  genou  un  des  enfans^  qui  ten- 
dait ses  bi-as  du  côté  où  pleurait  sa  mère^ 
l'autre  avait  ses  deux  jambes  repliées  sous  elle 
et  ses  deux  mains  jointes  sur  son  tablier  de 
toile  bleue,  comme  la  Madeleine  de  Canova* 
la  troisième  était  debout,  vin  peu  penchée  sur 
ses  deux  compagnes,  et,  se  balançant  à  droite 
et  à  gauche,  berçait  contre  son  sein  à  peine 
dessiné  le  plus  petit  des  enfans  qu'elle  essayait 
en  vain  d'endormir.  Quand  les  sanglots  de  la 
jeune  veuve  arrivaient  jusqu'aux  enfans,  ceux- 
ci  se  prenaient  à  pleurer,  et  les  trois  esclaves 
noires,  après  avoir  répondu  par  un  sanglot  à 
celui  de  leur  maîtresse ,  se  mettaient  à  chanter 
des  airs  assoupissans  et  des  paroles  enfantines 
de  leur  pays,  pour  apaiser  les  deux  enfans. 

C'était  lin  dimanche;  à  deux  cents  pas  de 
moi,  derrière  les  murailles  épaisses  et  hautes 
de  Jérusalem  ,  j'entendais  sortir  par  bouffées, 
de  la  noire  coupole  du  couvent  grec  les  échos 
éloignés  et  affaiblis  de  l'office  des  vêpres  ;  \e» 
hymnes  et  les  psaumes  de  David  s'élevaient 
après  deux  mille  ans,  rapportés  par  des  voix 
étrangères  et  dans  une  langue  nouvelle  sur  ces 
mêmes  collines  qui  les  avaient  inspirés  ;  et  je 
voyais  sur  les  terrasses  du  couvent  quelques 
figures  de  vieux  moines  de  terre-sainte  aller 


rant  ces  prières  murmurés  déjà  par  tant  d^ 
siècles,  dans  des  langues  et  dans  des  rhythmes 
divers!  ^i  .  .'■'!!•; 

Et  moi,  j'étais  là  aussi  pour  cîiàntêr  toutes 
ces  choses,  pour  étudier  les  siècles  à  leur  ber- 
ceau; pour  remonter  jusqu'à  sa  source  le  cours 
inconnu  d'une  civilisation ,  d'une  religion 
pour  m'inspirer  de  l'esprit  des  lieux  et  du  sens 
caché  des  histoires  et  des  moimmens,  sur  ces 
bords  qui  furent  le  point  de  départ  du  monde 
moderne,  et  pour  nourrir  d'une  sagesse  plus 
réelle  et  d'une  philosophie  plus  vraie,  la  poé- 
sie grave  et  pensée  de  l'époque  avancée  où 
nous  vivons  I 

Cette  scène  jetée  par  hasard  sous  mes  yeux 
et  recueillie  dans  un  de  mes  mille  souvenirs 
de  voyage,  me  présenta  les  destinées  et  les 
phases  presque  complètes  de  toutes  poésies  : 
les  trois  esclaves  noiresberçant  les  enfans  avec 
les  chansons  naïves  et  sans  pensée  de  leur 
pays,  la  poésie  pastorale  et  instinctive  de  Fcn- 
fance  des  nations;  la  jeune  veuve  turque,-, 
pleurant  son  mari,  en  chantant  ses  sanglots  à  ! 
la  terre  ,  la  poésie  élégiaque  et  Ipassionnée,  la 
poésie  du  cœur  ;  les  soldats  et  les  mukres 
arabes,  récitant  des  fragmens  belliqueux  et 
amoureux  et  merveilleux  d''Antar,  la  poésie 
épique  et  guei'rière  des  peuples  nomades  ou 
conquérans  ;  les  moines  grecs  chantant  \cs 
psaumes  sur  leurs  terrasses  solitaires  ,  la  poé- 
sie sacrée  et  lyrique  des  âges  d'en-housiasme 
et  de  rénovation  religieuse.  Et  moi,  méditant 
sous  ma  tente,  et  recueillant  des  vérités  his- 
toriques ou  des  pensées  sur  toute  la  terre,  la 
poésie  de  philosophie  et  de  méditation ,  fille 
d'une  époque  où  l'humanité  s'étudie  et  se  ré- 
sume elle-même  jusque  dans  les  chants  dont 
elle  amuse  ses  loisirs. 

Voilà  la  poésie  tout  entière  dans  le  passé f 
mais  dans  l'avenir  que  sera-t-elle  ? 

Un  autre  jour,  deux  mois  plus  tard,  j'avais 
traversé  les  sommets  du  Sannim,  couverts  de 
neiges  éternelles,  et  j'étais  redescendu  du  Li- 
ban couronné  de  son  diadème  de  cèdre  dan* 
le  désert  nu  et  stérile  d'Héliopolis.  A  la  fin 
d'une  tournée  de  route  pénible  et  longue,  à 
l'horizon  encore  éloigne  devant  nous,  sur  les 
derniers  degrés  des  montagnes  noires  de  l'An- 
ti-Liban,  un  groupe  immense  de  ruinesjaunes, 
dorées  par  le  soleil  couchant,se  détachaient  de 
l'ombre  des  montagnes  et  répercutaient  les 
rayons  du  soir  !  Nos  guides   nous  les  mon- 


et  venir,  leur  bréviaire  à  la  main ,  et  murmu-    |    traient  du  doigt ,  et  criaient  :  Balbek  !  Balbekl 


LA    DOMINICALE. 


C'était  en  effet  la  merveille  du  désert,  la  fa- 
buleuse Balbck  qui  sortait  tout  éclatante  de 
son  sépulcre  inconnu,  pour  nous  raconter  des 
âges  dont  l'histoire  a  perdu  la  mémoire.  Nous 
avancions  lentement  aux  pas  de  nos  chevaux 
fatigués  ,  les  yeux  attachés  sur  les  murs  gi- 
gantesques, sur  les  colonnes  éblouissantes  et 
colossales  qui  semblaient  s'étendre,  grandir, 
s'alonger  à  mesure  que  nous  approchions; 
un  profond  silence  régnait  dans  toute  notre 
caravane;  chacun  aurait  craint  de  perdre  une 
impression  de  cette  scène  en  communiquant 
celle  qu'il  venait  d'avoir;  les  Arabes  même 
se  taisaient,  et  semblaient  recevoir  aussi  une, 
forte  et  grave  pensée  de  ce  spectacle  qui  ni- 
velle toutes  les  pensées.  Enfin ,  nous  tou- 
châmes aux  premiers  blocs  de  marbre,  aux 
premiers  tronçons  de  colonnes,  que  les  trem- 
blemens  de  terre  ont  secoués  jusqu'à  plus 
d'un  mille  des  monumens  mômes,  comme  les 
feuilles  sèches  jetées  et  roulées  loin  de  l'arbre 
après  l'ouragan  ;  les  profondes  et  larges  car- 
rières qui  déchii'ent  comme  des  gorges  de  val- 
lées, les  flancs  noirs  de  l'Anti -Liban  ouvraient 
déjà  leurs  abîmes  sous  les  pas  de  nos  chevaux; 
ces  vastes  bassins  de  pieri'e  dont  les  parois 
gardent  encore  les  traces  profondes  du  ciseau 
qui  les  a  creusés  pour  en  tirer  d'autres  col- 
lines de  pierre,  montraient  encore  quelques 
blocs  gigantesques  à  demi  détachés  de  leur 
base,  et  d'autres  entièrement  taillés  sur  leurs 
quatres  faces,  et  qui  semblent  n'attendre  que 
les  chars  ou  les  bras  de  générations  de  géans 
pour  les  mouvoir.  Un  seul  de  ces  moellons  de 
Balbek  avait  soixante-deux  pieds  de  long  sur 
vingt-quatre  pieds  de  largeur,  et  seize  pieds 
d'épaisseur.  Un  de  nos  Arabes,  descendant  de 
cheval ,  se  laissa  glisser  dans  la  carrière,  et 
ginmpant  sur  cette  pierre,  en  s'accrochant  aux 
entailluresdu  ciseau  et  aux  mousses  qui  y  ont 
pris  racine,  il  monta  sur  ce  piédestal ,  ^t  cou- 
rut çà  et  là  sur  cette  plate  forme,  en  poussant 
des  cris  sauvages;  mais  le  piédestal  écrasait  par 
sa  masse  l'homme  de  nos  jours  ;  l'homme  dis- 
paraissait devant  son  œuvre  :  il  faudrait  la 
force  réunie  de  soixante  mille  hommes  de  notre 
tempspour  soulever  seulement  cette  pierre.  Et 
les  plates-formes  des  temples  de  Balbek  en 
montrent  de  plus  colossales  encore  ,  élevées  à 
vingt-cinq  ou  trente  pieds  du  sol,  pour  porter 
des  colonnades  proportionnées  à  ces  bases  ! 
Nous  suivîmes  notre  route  entre  le  désert  à 
gauche  et  les  ondulations  de  l'Anti-Liban  à 


^55 

droite,  en  longeant  quelques  petits   champ 
cultivés  par  les  Arabes  pasteurs,  et  le  lit  d'un 
large  torrent  qui  serpente  entre  les  ruines,  et 
aux  bords  duquel  s'élèvent   quelques  beaux 
noyers.  L'acropolis,  ou  la  colline  artificielle 
qui  porte  tous  les  grands  monumens  d'Hélio- 
polis,  nous   apparaissait  çà  et  la  entre  les  ra- 
meaux et  au-dessusdela  tête  des  grands  arbres- 
enfin,   nous   la  découvrîmes  tcut  entière,   et 
toute  la  caravane  s'arrêta,  comme  par  un  ins- 
tinct électrique.  Aucune  plume,  aucun  pinceau 
ne  pourrait  décrire  l'impression  que  ce  seul- 
regard  donne  à  l'œil  et  à  l'âme  ;  sous  nos  pas  , 
dans  le  lit  du  toi'rent,  au  milieu  des  champs,, 
autour  de  tous  les  troncs  d'arbres ,  des  blocs 
immenses  de  granit  rouge  ou  gris  deporphire 
sanguin ,  de  marbre  blanc ,    de  pierre  jaune 
aussi  éclatante  que  le  marbre  de  Paros,  tron- 
çons de  colonnes,  chapiteaux  ciselés,  architra- 
ves, volutes,  corniches,  entablemens,  piédes- 
taux, membres  épars  et  qui  semblent  palpitans 
des  statues  tombées  la  face  contre  teri'e;  tout 
cela  épars ,  confus  ,  groupé  en  monceaux,  dis- 
séminé en  raille  fragmens,    et  ruisselant   de 
toutes  parts  comme  les  laves  d'un  volcan  qui 
vomirait  les  débris  d'un  grand  empire!  A  peine 
un  sentier  pour  seglisser  à  travers  ces  balayures 
des  arts  qui  couvrent  toute  la  terre,  et  le  fer  ■ 
de  nos  chevaux  glissant  et  se  brisant  à  chaque 
pas  sur  l'acanthe  polie  des  corniches  ,  ou  sur  ~ 
le  sein  de  neige  d'un  torse  de  feraime,    l'eau  î 
seule  de  la  rivière  de  Balbek  se  faisant  jour  • 
parmi  ces  lits  de  fragmjens ,   et  lavant  de  son  ■ 
écume  murmurante  les  brisures  de  ces  marbres  • 
qui  font  obstacle  à  son  cours! 

Au-delà  de  ces  écumes  de  débris  qui  forment' 
de  véritables  dunes  de  marbre  ,  la  colline  de 
Balbek ,  plate-forme  de  mille  pas  de  long,  de 
sept  centspieds  de  large  toutes  bâties  de  mains 
d'hommes,  en  pierres  de.  taille,  dont  quelques- 
unes  ont  cinquante  ou  soixante  pieds  de  lon- 
gueur sur  vingt  à  vingt-deux  d'élévation;  mais 
la  plupart  de  quinze  à  trente;  cette  colline  de 
granit  taillé  se  présentait  à  nous^  par  son  ex- 
trémité orientale,  avec  ses  bases  profondes  et 
ses  revêtemens  incommensurables ,  où  trois 
morceaux  de  granit  forment  cent  quatre-vingt 
pieds  de  développement ,  et  près  de  quatre 
mille  pieds  de  surface,  avec  les  larges  embou- 
chures de  ses  voûtes  souterraines  où  l'eau  de 
la  rivière  s'engouffrait  en  bondissant,  où  le 
vent  jetait  avec  l'eau  des  murmures  semblables 
aux  volées  lointaines  des  grandes  clqchcs  de 


45^ 


LA   DOMINICALE, 


nos  cathédrales.  Sur  cette  immense  plate-for- 
me ,  l'extrémité  des  grands  temples  se  mon- 
trait à  nous  détachée  de  l'horizon  bleu  et  rosé 
en  couleur  d'or.  Quelques  uns  de  ces  monu- 
mens  déserts  semblaient  intacts  et  sortis  d'hier 
des  mainsîdel'ouvrier;  d'autres  ne  présentaient 
plus  que  des  restes  encoi-e  debout,  des  co- 
lonnes isolées ,  des  pans  de  murailles  inclinés, 
et  des  frontons  démantelés  ;  l'œd  se  perdait 
dans  les  avenues  étincelantes  des  colonnades 
de  ces  divers  temples;  et  l'horizon  trop  élevé 
nous  empêchait  de  voir  où  finissait  ce  peuple 
de  pierre.  Les  sept  colonnes  gigantesques  du 
grand  temple  ,  portant  encore  majestueuse- 
ment leur  riche  et  colossal  entablement  , 
dominaient  toute  cette  scène,  et  se  perdaient 
dans  le  ciel  bleu  du  désert ,  comme  un  autel 
aérien  pour  les  sacrifices  des  géans. 

Nous  ne  nous  arrêtâmes  que  quelques  mi- 
nutes pour  reconnaître  seulement  ce  que  nous 
venions  visiter  à  travers  tant  de  périls  et  tant 
de  distances  ;  et  surs  enfin  de  posséder  pour  le 
lendemain  ce  spectacle  que  les  rêves  même  ne 
pourraient  nous  rendre ,  nous  nous  remîmes 
en  marche.  Le  jour  baissait ,  il  fallait  trouver 
un  asile ,  ou  sous  la  tente ,  ou  sous  quelque 
voûte  de  ces  x'uines,  pour  passer  l'a  nuit  et  nous 
reposer  d'une  marche  de  quatorze  heures. 
Nous  laissâmes  à  gauche  la  montagne  de  ruines, 
et  une  vaste  plage  toute  blanche  de  débris ,  et 
traversant  quelques  champs  de  gazon  brouté 
par  les  chèvres  et  les  chameaux,  nous  nous 
dirigeâmes  vers  une  fumée  qui  s'élevait  à 
quelques  cent  pas  de  nous  d'un  groupe  de 
ruines  entremêlées  de  masures  arabes.  Le  sol 
était  inégal  et  montueux  et  retentissait  sous 
les  fers  de  nos  chevaux ,  comme  si  les  soutei*- 
rains  que  nous  foulions  allaient  s'ci7tr'ouvnr 
sous  leurs  pas.  Nous  arrivâmes  à  la  porte  d'une 
cabane  basse  et  à  demi  cachée  par  des  pans 
de  marbre  dégradés ,  et  dont  la  porte  et  les 
étroites  fenêtres  sans  v  itres  et  sans  volets  étaient 
construites  dedébris  de  marbre  et  de  porphyre, 
mal  collés  ensemble  avec  un  peu  de  ciment; 
une  petite  ogive  de  pierre  s'élevait  d'un  ou 
deux  pieds  au  dessus  de  la  plate-forme  qui  ser- 
vait/le toit  à  cette  masure,  et  une  petite  cloche 
semblable  à  celle  que  l'on  peint  sur  la  grotte 
des  ermites  y  tremblait  aux  bouffées  du  vent. 
C'était  le  palais  épiscopal  de  l'évêque  arabe 
de  Balbekquisui'veille  dans  ce  désert  un  petit 
troupeau  de  douze  ou  quinze  familles  chré- 
tiennes de  la  communion  grecque  ,  perdues 


au  milieu  de  ces  déserts  et  de  la  tribu  féroce 
des  Arabes  indépendans  de  Bekàa,  Jusque 
là  nous  n'avions  vu  aucun  être  vivant  que  les 
Schakals  qui  couraient  entre  les  colonnes 
du  grand  temple,  et  les  petites  hirondelles 
au  collier  de  soie  rose  qui  bordaient  comme 
un  ornement  d'architecture  orientale,  les  cor- 
niches de  la  plate-forme. 

L'évêque,  averti  par  le  bruit  de  notre  cara- 
vane, arrivabientôt,  et,  s'inclinantsur  sa  porte, 
m'offrit  l'hospitalité.  C'était  un  beau  vieillard 
aux  cheveux  et  à  la  barbe  d'argent ,  à  la  phy- 
sionomie grave  et  douce,  à  la  parole  noble, 
suave  et  cadencée,  tout-à-fait  semblable  à  l'i- 
dée du  prêtre  dans  le  poème  ou  dans  le  roman, 
et  digne  eu  tout  de  montrer  sa  figure  de  paix, 
de  résignation,  et  de  chanté  dans  cette  scène 
solennelle  de  ruines  et  de  méditation .  Il  nous 
fit  entrer  dans  une  petite  cour  intérieure, 
pavée  aussi  d'éclats  de  statues  et  de  morceaux 
de  mosaïque,  de  vases  antiques,  et  nous  livrant 
sa  .maison,  c'est-à-dire  deux  petites  chambres 
basses  sans  meubles  et  sans  poiles  ,  il  se  retira 
et  nous  laissa  suivant  la  coutume  orientale , 
maîtres  absojlus  de  sa  demeure.  Pendant  que 
nos  A.rabes  plantaient  en  terre,  autour  de  la 
maison  lei  chevilles  de  fer,  pour  y  attacher 
par  des  anneaux  les  jambes  de  nos  chevaux,  et 
que  d'autres  allumaient  un  feu  dans  la  cour, 
pour  nous  préparer  lepilanetcuireles  galettes 
d'orge,  nous  sortîmes  pour  jeter  un  second 
regard  sur  les  monumens  qui  nous  environ- 
naient.Les  grands  temples  étaient  devant  nous 
comme  des  statues  sur  leur  piédestal;  le  soleil 
les  frappait  d'un  dernier  rayon  qui  se  retirait 
lentement  d'une  colonne  à  l'autre,  comme  les 
lueurs  d'une  lampe  que  le  prêtre  emporte  au 
fond  du  sanctuaire ,  et  les  mille  ombres  des 
portiques,  des  piliers,  des  colonnades,  des  au- 
tels ,  se  répandaient  mouvantes  sous  la  vaste 
forêt  de  pieri-e,  et  remplaçaient  peu  à  peu  sur 
l'acropolis  les  éclatantes  lueurs  du  marbre  et 
du  travertin.  Plus  loin,  dans  la  plaine,  c'était 
un  océan  de  ruines  qui  ne  se  perdait  qu'à 
riiorizon  ;  on  eût  dit  des  vagues  de  pierres  bri- 
sées contre  un  écueil,  et  couvrant  une  immense 
plage  de  leur  blancheur  et  de  leur  écume.  Rien 
ne  s'élevait  au-dessus  de  cette  mer  de  débris, 
et  la  nuit  qui  tombait  des  hauteurs  déjà  grises 
d'une  chaîne  de  montagnes,  les  ensevelissait 
successivement  dans  son  ombre.  Nous  restâmes 
quelques  momcns  assis,  silencieux  et  pensifs  , 
devant  ce  spectacle,  sans  paroles,  et  nous  ren- 


LA    DOMINICALE. 


trames  à  pas  lents  dans  la  petite  cour  de  l'é- 
vêque^  éclairée  par  le  foyer  des  Arabes. 

Assis  sur  quelques  fragmeus  de  corniches 
et  de  chapiteaux  qui  servaient  de  bancs  dans 
la  cour,  nous  laangeâraes  rapidement  le  sobre 
repas  du  voyageur  dans  le  désert,  et  nous  res- 
tâmes quelque  temps  à  nous  entretenir,  avant 
le  sommeil ,  de  ce  qui  remplissaitnos  pensées. 
Le  foyer  s'éteignait,  mais  lalune  selevait  pleine 
et  éclatante  dans  le  ciel  limpide,  et  passant  à 
travers  les  crénelures  d'un  grand  mur  de  pierres 
blanches  et  les  dentelures  d'une  fenêtre  en  ara- 
besque ,  qui  bornaient  la  cour  du  côté  du  dé- 
sert, elle  éclairait  l'enceinte  d'une  clarté  qui 
rejaillissait  sur  toutes  les  pierres.  Le  silence  et 
la  rêverie  nous  gagnèrent.  Ce  que  nous  pen- 
sions à  cette  heure,  à  cette  place,  si  loin  du 
monde  vivant ,  dans  ce  monde  mort ,  en  pré- 
sence de  tant  de  témoins  muets  ,  d'un  passé 
inconnu,  mais  qui  bouleverse  toutes  nos  petites 
théories  d'histoire  etdephilosophie  de  l'huma- 
nité; ce  qui  se  remuait  dansnosesprits  ou  dans 
nos  cœurs ,  de  nos  systèmes ,  de  nos  idéesj  hé- 
las !  et  peut-être  aussi  de  nos  souvenirs  et  de 
nos  sentimens  individuels.  Dieu  seul  lésait,  et 
nos  langues  n'essayaient  pas  de  le  dire  ;  elles 
auraient  craint  de  profaner  la  solennité  de 
cette  heure,  de  cet  astre,  de  ces  pensées  même  ; 
nous  nous  taisions.  Tout  à  coup,  comme  une 
plainte  douce  et  amoureuse,  un  murmure 
grave  et  accentué  par  la  passion ,  sortit 
des  ruines,  derrière  ce  grandi  mur  percé  d'o- 
gives arabesques,  et  dont  le  toit  nous  avait 
pai'u  écroulé  sur  lui-même.  Ce  murmure 
vague  et  confus  s'enfla  ,  se  prolongea  ,  s'éleva 
plus  fort  et  plus  haut ,  et  nous  distinguâmes 
un  chant  nourri  de  plusieurs  voix  en  chœur, 
un  cliant  monotone,  mélancolique  et  tendre, 
qui  montait  ,  qui  baissait,  qui  mourait,  qui 
renaissait  alternativement,  et  qui  se  répondait 
à  lui-même  :  c'était  la  prière  du  soir  que  l'é- 
vêque  arabe  faisait  avec  son  petit  troupeau  , 
dans  l'enceinte  éboulée  de  ce  qui  avait  été  son 
Eglise  ,  monceaux  de  ruines  entassées  récem- 
ment par  une  tribu  d'Ai-abes  idolâtres.  Rien 
ne  nous  avait  préparés  à  cette  musique  de 
l'âme ,  dont  chaque  note  est  un  sentiment  ou 
un  soupir  du  cœur  humain  ,  dans  cette  soli- 
tude ,  au  fond  des  déserts,  sortant  ainsi  dos 
pierres  muettes,  accumulées  par  les  tremble- 
mens  de  terre,  par  les  Barbares  et  par  le  temps. 
Nous  fûmes  frappés  de  saisissement  et  nous  ac- 
compagnâmes des  élans  de  notre  pensée,  de 


455 

notre  prière  et  de  toute  notre  poésie  intérieure, 
les  accens  de  cette  poésie  sainte  ,  jusqu'à  ce 
que  les  litanies  chantées  eussent  accompli  leur 
refrain  monotone,  et  que  le  dernier  soupir  de 
ces  voix  pieuses  se  fût  assoupi  dans  le  silence 
accoutumé  de  ces  vieux  débris. 

Voilà,  nous  disions-nous  en  nous  levant,  ce 
que  sera  sans  doute  la  poésie  des  derniersâges: 
soupir  et  prière  sur  des  tombeaux  ,  aspiration 
plaintive  vers  un  monde  qui  ne  connaîtra  ni 
mort,  ni  ruines  !» 

Quel  admirable  style!  Quelle  prose  à 
côté  de  quelle  poésie  !  Quel  homme  que 
cet  homme  qui  est  allé  eu  Orient ,  le  plus 
grand  poète  du  monde  ,  poète  et  chrétien 
et  puis,  qui,  après  avoir  perdu  dans  les  sables 
sa  fille  unique  ,  son  amour  ,  son  bonheur,  son 
espoir,  revient  des  sables  plus  chrétien  et 
plus  poète  !  Mais  j'ai  bien  tort  de  vous  parler 
encore,  vous  êtes  tout  entier  à  ces  pages  su- 
blimes ,  n'est-ce  pas  qu'à  l'heure  qu'il  est , 
vous  ne  m' écoutez  plus ,  mon  ami  ? 


JURISPRUDENCE. 

Section   première. 

Du  droit  public  français  sur  les  matières  ec- 
clesiastiques. 

§  3.  Des  libertés  de  l'Eglise  gallicane. 

Nous  avons  dit  souvent  que  le  moment  ne 
nous  paraissait  pas  venu  de  soulever  parmi  les 
catholiques  la  grande  question  des  libertés  de 
l'Église  gallicane.  L'époque  actuelle  nous  sem- 
ble destinée  à  une  autre  œuvre.  Au  milieu  de 
l'anarchie  des  mœurs  et  des  idées,  l'esprit  an- 
ti-religieux de  la  prétendue  philosophie   du 
dernier  siècle  tend  à  s'éteindre,  et  les  désap- 
pointemens  des  passions  politiques  et  des  joies 
mondaines  ramènent  les  esprits  vers  la  source 
unique  de  tous  les  biens  publics  ou  privés  ,  la 
foi  chrétienne.   Notre  devoir,  à  nous,  est  de 
favoriser  cette  réaction  salutaire.  Occupons- 
nous  ,  puisque  cela  nous  est  permis ,  de  rele- 
ver les  murs  du  temple;  nous  discuterons  en- 
suite les  petites  dissidences  qui  peuvent  exis- 
ter entre  nous.  Aujourd'hui  toutes  nos  forces 
doivent    être    réunies    contre    l'ennemi     du 
dehors.  * 

Mais  de  ce  qu'il  nous  paraîtrait  dangereux 


i56 


LA   DOMINICALE. 


de  nous  livrer,  dans  le  moment  actuel,  aune  1 
discussion  théorique  sur  les  libertés  de  l'Eglise 
gallicane,  il  ne  s'ensuit  pas  que  nous  ne  de- 
vions nous  efforcer  de  connaître  tout  ce  qui  se 
rattache  à  cette  matière  importante.  C'est  une 
étude  qui  est  également  nécessaire  à  toutes  les 
opinions  sur  ce  sujet  ^  et  d'ailleurs,  notre  ex- 
posé des  principes  de  la  législation  actuelle 
sur  les  matières  religieuses,  manquerait  de 
base  ,  si  nous  omettions  de  faire  connaître 
les  règles  fondamentales  des  rapports  de  l'au- 
torité ecclésiastique  avec  l'Etat.  Nous  ne  dirons 
pas  aujourd'hui  en  quoi  consistent  ces  règles, 
et  ce  que  comprend  au  fond  la  collection  de 
maximes  et  de  principes  que  l'on  désigne  par 
les  mots  de  liberté  de  l'Eglise  gallicane.  Dans 
un  précédent  article  sur  les  anciennes  lois  re- 
latives à  ce  sujet,  nous  nous  sommes  arrêtés  à 
la  célèbre  déclaration  de  i68a.  Nous  allons 
continuer  l'histoire  des  diverses  législations 
qui  sont  successivement  intervenues  sur  cette 
matière.  Ce  coup  d'œil  préliminaire  sur  la  ju- 
risprudence dont  nous  nous  occupons  ,  est  in- 
dispensable pour  que  nous  en  saisissions  bien 
l'ensemble  et  l'esprit. 

Ce  qui  frappe  d'abord  en  parcourant  l'his- 
toire de  la  législation  relative  à  l'Eglise  galli- 
cane ,  c'est  le  peu  de  clarté,  dejfixité,  et  de 
précision  de  ses  principes.  Ce  que  sont  les  li- 
bertés de  l'Eglise  gallicane  n'a  jamais  été  bien 
déterminé,  ni  par  les  lois ,  ni  par  les  conven- 
tions des  deux  puissances  ecclésiastique  et  sé- 
culière. La  Pragmatique  de  saint  Louis,  celle 
de  Charles  VII,  le  concordat  de  Léon  X  lui- 
xnême,  ne  furent  pas  toujours  exécutés  sans 
entraves,  et  sans  contestations.  Ils  excitèrent 
bientôt,  aucoritraire^  les  réclamations  diverses 
de  l'une  et  l'autre  puissances,  et  trouvèrent 
jusque  dans  l'Eglise  de  France  elle-même  des 
oppositions  contraditoires  tour  à  tour.  Le  con- 
cordat de  Bologne  conserva  cependant  une 
auloi'ité  immense  pendant  plus  d'un  siècle; 
anais  les  dissidences  éclatèrent  plus  vives,  et 
plus  tranchées  dans  le  siècle  suivant. 

Si,  à  partir  du  dix-septième  siècle,  nous 
parcourons  la  série  d'actes  législatifs,  et  diplo- 
matiques, intervenus  en  cette  matière,  nous  y 
voyons  régner  la  même  incertitude,  le  même 
défaut  d'accord,  entre  les  deux  puissances, 
que  nous  signalions  tout  à  l'heure.  En  1689, 
fut  publié  un  recueil ,  devenu  célèbre  par  les 
discussions  auxquelles  il  n'a  cessé  de  donner 
naissance,  et  dans  lequel  Pithou,  son  auteur, 


avait  recueilli  en  quatre-vingt-trois  articles  les 
maximes  et  libertés  fondamentales  de  l'Eglise 
gallicane.  A  son  apparition,  ce  livre  fit  éclater 
les  dissenlimens  qui  existaient  à  ce  sujet.  Les 
prélats  de  l'Eglise  de  Erance  qui  se  trouvaient 
réunis  à  Paris ,  réclamèrent  et  signalèrent  le 
livre  des  Libertés  comme  contenant,  parmi 
quelques  maximes  véritables,  des  propositions 
qui  n'étaient  pas  orthodoxes.  La  publication 
du  livre  fut  interdite;  mais  en  iG5i ,  Louis  XIV 
en  ordonna  une  édition  nouvelle  ,  et  les  récla- 
mations qu'il  reçut  à  ce  sujet  de  la  cour  de 
Rome,  lui  firent  convoquer,  en  i6G3,  lafaculté 
de  théologie,  qui  se  prononça  en  sa  faveur; 
et  plus  tard  solliciter  la  fameuse  déclaration 
du  19  mars  1682,  dont  nous  allons  parler. 

Historiens  fidèles,  nous  devons  dire  que 
la  puissance  séculière  continua  d'accorder  la 
plus  grande  autorité  au  recueil  de  Pithon.  Le 
préambule  de  l'édit  de  novembre  17 19,  le 
cita  counne  obligatoire  pour  les  cours  de  jus- 
tice; un  arrêt  de  règlement  du  parlement  du 
Dauphiné,en  date  du  ai  avril  1768,  enjoignit 
l'exécution  d'un  de  ses  articles,  et  les  juriscon- 
sultes l'adoptèrent.  «  Cet  ouvrage,  ditd'Agues- 
seau,  est  si  estimé,  et  en  effet  si  estimable 
qu'on  l'a  regardé  comme  le  palladium  de  la 
Fiance,  et  qu'il  y  a  acquis  une  autorité  plus 
flatteuse  pour  son  auteur  que  celle  des  lois 
mêmes ,  puisqu'elle  n'est  fondée  que  sur  le 
mérite  de  son  ouvrage.  1)  [Oeuvres  de  d'^gues- 
seau,  tom.  i  p.  4^7)  >  et  le  président  Héuault 
ajoutait  :  «  Les  maximes  de  Pithou  ont  en 
quelque  sorte  force  de  loi,  quoiqu'elles  n'en 
aient  pas  l'authenticité.  »  (  Ahrég.  chronol. 
ann.  i594  ). 

Les  dissidences  qui  s'élevèrent  à  l'occasion 
du  livre  de  Pithou,  entre  les  deux  puissances, 
et  même  entre  les  deux  nuances  du  clergé  de 
France  ,  se  renouvelèrent  plus  tard  à  l'occa- 
sion de  la  fameuse  déclaration  de  1682.  La 
déclaration,  etl'éditqui  en  ordonnait  la  publi- 
cation et  l'exécution  dans  le  royaume,  exci- 
tèrent les  réclamations  du  saint-siége  qui  vit 
ou  crut  voir  que  le  clergé  de  France  avait 
voulu  établir  une  règle  générale  de  foi,  et 
porter  atteinte  aux  droits  du  siège  apostoli- 
que. Ces  différends  ne  furent  terminés  que 
sous  le  pontificat  d'Innocent  XII,  et  à  l'aide 
des  concessions  que  Louis  XIV  et  ce  pontife 
se  firent  rauiucllement.  Le  saint-siége,  qui 
avait  refusé  jusque-là  d'instituer  les  évo- 
ques  qui  avaient  souscrit  ou  défendu  la  dé- 


LA   DOMINICALE. 


457 


claration ,  consentit  à  le  faire ,  à  condition 
qu'ils  écriraient  une  lettre  portant  assurance 
qu'ils  n  avaient  pas  eu  l'intention  de  rien 
définir  ni  régler  qui  pût  déplaire  au  saint- 
siége.  La  lettre  fut  écrite  le  4  octobre  iGqS. 
Nous  n'examinerons  pas  ici  si  elle  fut  ou  noiî  , 
comme  on  l'a  prétendu  ,  une  négation  de  la 
déclaration  primitive.  Louis  XIV  promit,  de 
son  côté  ,  qu'il  n'exigerait  pas  l'enseignement 
public  des  quatre  articles;  et  depuis  lors,  les 
papes  nommèrent  des  évêques  qui  avaient 
soutenu  les  principes  de  la  déclaration  ,  mais 
cène  fut  pas  toujours  sans  opposi(ion  et  sans 
contestations  :  de  sorte  que ,  malgré  l'accord 
apparent  résultant  de  la  convention  mal  ob- 
sei'véepar  la  puissance  séculière,  la  même  in- 
certitude, la  même  indétermination  des  prin- 
cipes de  l'Eglise  gallicane  contiuua  d'exister 
jusqu  a  1709. 

Nous  sommes  forcé  de  revenir  encore  une 
fois  sur  cette  mémorable  époque,  dont  il 
n'est  pas  inutile,  au  l'este  ,  de  rappeler  le  sou- 
venir aux  gouvernemens  et  aux  peuples  qui 
seraient  tentés  'de  méconnaître  de  nouveau 
la  puissance  nécessaire  des  idées  religieuses. 
La  révolution  fit  cesser  les  doutes  qui  exis- 
taient sur  l'église  gallicane.  Sous  prétexte  de 
la  refondre  et  de  la  constituer ,  elle  l'anéan- 
tit. Bientôt  on  poursuivit  le  culte  catholi- 
que au  profit  du  culte  constitutionnel ,  le 
culte  constitutionnel  au  profit  de  l'athéisme. 
Plus  tard  ,  nous  eûmes  l'église  des  tbéophilan- 
tiopcs  ;  puis  des  lois  sur  une  prétendue  liberté 
des  cultes,  qui  toléraient  la  religion  comme 
un  mal  quJelles  ne  pouvaient  entièrement 
proscrire j  puis  enfin  la  législation  un  peu 
plus  sage  des  consuls  et  le  concordat  de  l'an  9* 

La  convention  du  i5  juillet  1801  parut  des- 
tinée à  l'endre  la  paix  à  l'Eglise,  et  elle  fut  un 
immense  bienfait  pour  les  peuples  ;  mais  ,  si 
nous  continuons  à  parcourir  les  dispositions 
législatives  et  les  actes  diplomatiques ,  ayant 
pour  objet  de  régler  les  rapports  généraux  des 
deux  puissances  ,  nous  nous  convaincrons  que 
cette  convention  ne  dissipa  point  les  an- 
ciennes  incertitudes  sur  les  principes  de  l'E- 
glise gallicane.  La  lutte  recommença  bientôt 
plus  opiniâtre.  La  loi  du  18  germinal  (  8  avril 
t8o2),  sous  prétexte  d'organiser  les  principes 
fondamentaux  du  concordat,  fit  ce  que  l'on 
avait  i-eproché  aulivredePithou  :  elle  mêla  les 
maximes  sages  contenues  dans  les  anciens  édits, 
à  d'autres  dispositions  anciennes  et  nouvelles, 


contraires  aux  droits  et  aux  intérêts  de  la 
puissance  ecclésiastique.  Le  pape ,  dans  uue 
allocution  du  24  mai ,  déclara  qu'il  n'avait 
pris  aucune  part  à  la  rédaction  de  ces  articles. 
La  cour  de  Rome  réclama,  et  demanda  au 
gouvernement  la  modification  ou  le  retran- 
chement de  quelques-unes  de  leurs  disposi- 
tions. Le  conseil  ecclésiastique  ,  établi  à  Paris 
en  1809,  fit  observer  que  parmi  ces  disposi- 
tions il  y  en  avait  qui  seraient  funestes  à  la  re- 
ligion. Un  décret  de  février  1810  et  la  loi  du 
8  avril  satisfirentunepartie  de  ces  réclamations. 
En  même  temps  le  chef  de  l'État  repro- 
mulguait comme  loi  de  l'Empire  la  déclara- 
tion de  i68.i  (décret  du  2  5  février  1810). 
Mais  vinrent  bientôt  les  discussions  sur  les  af- 
faires temporelles  entre  le  pape  et  Bonaparte; 
puis  le  prétendu  concordat  de  Fontainebleau 
arraché  par  la  violence  j  puis  le  décret  du  aS 
mars  i8i3,  qui  en  ordonna  l'exécution;  puis 
enfin ,  au  milieu  de  ce  chaos ,  la  restaura- 
tion. 

La  restauration  ne  pouvait  manquer  de  se 
montrer  favorable  au  rétablissement  de  l'or- 
dre religieux  en  France  :  ce  fut  un  de  ses  pre- 
miers soins.  Des  négociations  furent  im- 
médiatement entamées  sur  des  bases  qui 
éprouvèrent  des  oppositions  contradictoires. 
Lesuns  voulaient  abolir  le  concordat;  d'autres 
pensèrent  qu'il  était  plus  sage  de  respecter  ses 
effets  accomplis ,  de  détruii'e  seulement  les  ar- 
ticles organiques  qui  touchaient  à  la  puissance 
spirituelle,  et  de  créer  de  nouveaux  diocèses. 
Le  1 1  juin  i8i7,une  convention  fut  signée 
portant  rétablissement ,  pour  l'avenir ,  du  con- 
cordat de  Léon  X.  Uue  nouvelle  circonscrip- 
tion de  quarante-quatre  nouveaux  diocèses  fut 
convenue  en  conséquence,  et  un  projet  de  loi 
fut  présenté  aux  Chambres.  Plusieurs  causes, 
qui  ne  peuvent  être  énumérées  ici ,  nécessi- 
tèrent le  retrait  de  ce  projet  et  l'interruption 
des  plans  arrêtés.  Mais  de  nouvelles  négocia- 
tions ayant  été  reprises  ,  un  arrangement 
provisoire,  dont  le  résultat  fut  rendu  public 
par  une  allocution  tenue  par  le  pape  dans  le 
consistoire  du  ^3  août  1819,  eut  lieu  en  con- 
séquence. Le  gouvernement  promit  la  créa- 
tion des  nouveaux  diocèses ,  promesse  qui 
a  été  remplie  par  la  loi  du  4  juillet  1821  ^ 
dont  nous  avons  naguères  combattu  la  vio- 
lation; et  l'exécution  des  autres  dispositions 
delà  convention  du  11  juin  181 7  restèrent 
suspendues  ,  pour  n'avoir  pas  été  corifinnées 
dans  les  formes  constitutionnelles. 


458 

Depuis  lors  aucun  acte  législatif,  diploma- 
tique ou  autre ,   si  ce  n'est  la  déclaration  des 
évèques  de  France,  en  date  du  3  avril  18-26, 
sur  la  puissance  temporelle  ,  n'est  venu  s'ajou- 
ter aux  documens  relatifs  à  i'Ëglisc  gallicane. 
Mais  évidemment  la  question  n'est  pas  encore 
complètement  résolue.  La  loi  du  8  germinal , 
les  décrets  de  1810,  les  conventions  de    1817 
et  de  18 19,  l'ont  laissée  dans  une  situation  pro- 
visoire. Telle  qu'elle  est,  cette  situation,  nous 
l'acceptons  provisoirement ,  au  nom  de  tous 
les  catholiques   de  France ,    à  condition  que 
l'esprit  irréligieux  qui  semble  inspirer  la  Cham- 
bre élective  ne  la  portera  pas  à  violer  les  con- 
ventions exécutées  en  vertu  des  lois  existantes. 
Ce  n'est  pas  nous   qui  provoquerons   jamais 
des  queielles  religieuses.  Nous  ne  pouvons 
dissimuler  cependant  que  l'état  de  l'église  de 
Fiance  ne  nous  paraît  pas  définitivement  et 
irrévocablement  fixé.  Tôt  ou  tard  la  question 
des    rapports   des    deux  puissances   ne  peut 
manquer  de  renaître.  Et  c'est  alors  que  s'élè- 
vera la  grande  question  des  maximes  et  li- 
bertés   de    l'Eglise    gallicane  :  libertés    que 
Louis  XVIII ,    dans    le    discours  prononcé  à 
l'ouverture  de  la   session   de  1817,  appelait 
un  «  précieux  héi'itiige  de    nos  pères ,   dont 
»  saint  Louis    et  tous  ses   successeurs  se  sont 
»  montrés  aussi  jaloux  que  du  bonheur  de  ses 
»  sujets    »  {Moniteur  du  6  novembre  1817); 
libertés  que  d'autres  regardent  comme  con 
traires  à  la  dignité,  à  l'indépendance  néces. 
Saire  de  l'Église  catholique.  Au  jour  delà  dis- 
cussion de  cette  importante   question,  notre 
parole  ne  fera  pas   défaut  ;  mais  il  serait  im- 
prudent et  sans  fruit  de  la   soulever  aujour- 
d'hui. 

En  résumé,  la  question  des  libertés  de 
l'Église  {gallicane  n'a  jamais  été  complète- 
ment éclaircie  et  déterminée,  ni  par  les  con- 
ventions, ni  par  les  lois.  Un  seul  principe 
paraît  n'avoir  pas  subi  beaucoup  de  contra- 
dictions :  c'est  celui  de  la  complète  indépen- 
dance  du  pouvoir  temporel.  C'est  seulement 
sur  les  derniers  articles  de  la  déclaration  de 
Bossuet,  sur  ceux  qui  s'occupent  de  l'auto- 
rité du  saint-siége  dans  les  afi^aires  [spirituelles , 
que  de  grandes  difficultés  se  sont  élevées.  Le 
premier  ai  ticle  a  peu  trouvé  de  contradic- 
teurs. La  mênie  remarque  peut  être  f  litc  à  l'oc- 
casion des  dissidences  que  la  loi  du  8  avril 
i8o'.i  a  fait  naître  ;  et  la  déclaration  des  évè- 
ques, en  i8.iG,  proclame  également  i'indépen- 


LA    DOMINICALE. 


dance  pleine  et  absolue  des  princes  dans  l'or- 
dre temporel.  Ce  n'est  pas  sur  ce  point  que 
les  difficultés  subsistent,  mais  elles  pei'sistent 
réelles  en  ce  qui  regarde  l'indépendance  de 
l'autorité  ecclésiastique  dans  l'ordre  spirituel. 
Nous  verrons  si  la  législation  actuelle  a  tou- 
jours respecté,  autant  qu'elle  le  devait,  cett 
indépendance. 

Ainsi,  le  concordat  et  la  loi  du  18  germinal, 
les  décrets  de  1810,  la  déclaration  de  1682,  qu'ils 
ont  remise  en  vigueur,  la  convention  de  1817 
et  la  loi  du  4  juillet  i8.ii ,  tels  sont  les  do- 
cumens législatifs  et  diplomatiques  qui  règlent 
les  rapports  de  TEtat  avec  l'autorité  religieuse. 
Dans  un  prochain  article  ,  nous  passerons  en 
revue  leurs  principales  dispositions. 


La  Gazette  de  France  a  consacré,  dans 
son  numéro  du  vendredi  28  mars  un  article 
plein  d'intérêt  et  de  vues  élevées  à  la 
réaction  qui  s'opère  actuellement  dans  les 
esprits  en  faveur  des  idées  religieuses.  Après 
avoir  signalé  le  vide  et  l'insuffisance  des 
doctrines  philosophiques  du  dernier  siècle, 
comme  l'une  des  principales  causes  de  ce 
retour  aux  dogmes  et  aux  pratiques  chré- 
tiennes ^  la  Gazette  passe  en  revue  les  or- 
ganes divers  de  la  restauration  religieuse^ 
et  elle  place  la  Dominicale  au  premier 
rang  de  ces  iraportantespublications.  Nous 
sommes  loin  d'accepter  dans  toute  leur 
étendue  les  éloges  que  nous  donne  la  Ga- 
zette ,  et  dont  nous  la  remercions  néan- 
moinsj  il  ne  nous  appartient  pas  de  décider 
jusqu'à  quel  point  nous  éclairons  et  nous 
instruisons  ,  lorsque  nous  exploitons  les 
faces  sérieuses  du  Christianisme,  les  dogmes, 
les  doctrines  ,  le  droit  et  l'histoire ,  qui 
constituent  en  effet  une  partie  du  domaine 
catholique  que  nous  nous  consacrons  à  fé- 
conder-, mais  cela  prouve  au  moins  que 
les  esprits  graves  ont  pris  en  considération 
nos  tentatives  j  et  c'est  surtout  aux  esprits 
graves  que  nous  voulons  nous  adresser, 
parce  que  ceux-là  entraînent  et  propagent. 

Mais  quelle  que  soit  du  reste  la  déférence 
que  doive  nous  inspirer  la  bienveillance 
de  la  Gazette,  et  cette  déférence  est  grande 
assurément,  elle  ne  peut  pas  aller  jusqu'à 


LA    EOMTNICALE. 


partager  l'idée  d'un  conseil  qu'elle  nous 
donne,  et  que  yoici  :  «  Nous  croyons  devoir 
»  donner  à  la  Dominicale  un  conseil  qui 
»  nous  est  inspiré  par  l'intérêt  que  nous 
»  prenons  à  ses  succès.  Dans  la  situation 
))  des  affaires  et  des  esprits ,  le  clergé  doit 
))  lever  les  mains  au  ciel  pendant  la  lutte  , 
»  et  prier  comme  Moïse.  Le  siècle  viendra 
»  à  luij  quand  l'ordre  sera  rétabli  dans 
»  les  intelligences  et  les  opinions.   » 

Nous  interprétons  ce  conseil  dans  toute 
sa  portée  sérieuse  et  désintéressée,  et  nous 
nous  demandons  comment  il  se  fait  que 
des  esprits  aussi  supérieurs  que  ceux  qui 
dirigent  la  mission  de  la  Gazelle^  en  aient 
pu  venir  à  nous  l'adresser. 

Le  clergé  doit  lever  les  mains  au  ciel 
pendant  la  lutte,  dites- vous-,  oui,  sans 
doute,  si  dans  ce  chaos  de  la  société  ac- 
tuelle, où  tant  de  principes  contra  ires  se  dis- 
putent le  monde,  il  y  en  avait  qui  prissent 
en  souci  les  intérêts  du  Christianisme;  oui, 
sans  doute,  si  nous  vivions  encore  sous  la 
vieille  monarchie  de  saint  Louis  et  de 
Louis  XIV,  où  le  clergé  avait  pour  boule- 
vard la  majesté  du  trône ,  et  où  le  roi  de 
France  était  très-chrétien  et  fils  aîné  de 
l'Eglise:  oui,  sans  doute ,  si  les  députés  qui 
sont  les  élus  d'une  majorité  catholique  , 
n'abjuraient  pas  chaque  jour,  en  pleine 
chambre ,  la  même  foi  pour  laquelle  on 
marchait  autrefois  au  martyre.  Mais  ne 
voyez-vous  donc  pas  que  le  clergé  est  mis 
en  suspicion  légale;  qu'il  est  chassé  de  par- 
tout ,  où  il  pouvait  faire  éclater  sa  grande 
voix  civilisatrice;  qu'il  est  raillé  dans  la 
égislature  par  les  voltairiens  émérites  de 
1789,  et  attaqué  dans  les  paroisses  par  les 
conseils  municipaux,  échos  fidèles  de  toutes 
les  niaiseries  parisiennes;  et  qu'il  y  a  une 
défaveur  politique  si  grande  à  Thabit  dont 
se  revêt  l'homme  clérical,  qu'il  le  méta- 
morphose à  l'instant  même ,  et  le  rend  in- 
capable, lui  instruit,  d'entrer  dans  les 
corporations  instruites ,  lui  propriétaire  et 
conservateur,  de  participer  aux  délibéra- 
tions où  se  règlent  les  intérêts  de  propriété 
et  de  conservation.  Non  certes  ,  le  clergé 
ne  doit  pas  seulement  lever  les  mains  au 


ciel  ;  ce  n'est  pas  pour  rien  qu'il  est  dépo- 
sitaire des  intérêts  catholiques;  Dieu  ,  qui 
verrait  sa  vigne  abandonnée,  dirait  un  jour 
aux  travailleurs  :  Je  paie  selon  les  œuvres. 
Et  puis  avec  quoi  et  au  nom  de  quoi, 
s'il  vous  plaît,  espérez-vous  ramener  l'or- 
dre dans  les  intelligences,  si  ce  n'est  avec 
le  Christianisme  et  au  nom  de  ses  grandes 
vérités  civilisatrices?  Quelle  doctrine  avez- 
vous  donc  en  réserve ,  qui  puisse  inonder 
de  ses  clartés  la  nuit  profonde  des  systèmes 
auxquels  est  laissé  le  monde?  Vous  le 
voyez;  depuis  quelques  années  les  intelli- 
gences sont  dans  une  déplorable  anarchie  ; 
on  s'est  tourné  de  tous  côtés  pour  voir  ve- 
nir le  jour,  et  de  tous  côtés  ont  régné  les 
ténèbres  ;  les  encyclopédistes  ont  jeté  leur 
venin  ;  les  éclectiques  sont  venus,  qui  ont 
voulu  éclairer  et  concilier,  et  qui  n'ont  ni 
concilié ,  ni  éclairé.  Maintenant  les  pan- 
théistes de  l'Allemagne  nous  arrivent  ; 
voyez-les  poindre  dans  les  deux  ou  trois 
recueils  philosophiques  et  littéraires  qui  se 
publient  :  ce  sont  peut-être  de  nouvelles 
tentatives  et  de  nouvelles  erreurs.  Et  vous 
nous  dites  d'attendre ,  pour  nous  présenter, 
que  l'ordre  soit  rétabli  dans  les  intelli- 
gences. Vous  devriez  bien  nous  dire  plutôt 
d'arriver  pour  tuer  le  désordre,  et  pour 
taire  et  dissiper  devant  le  souffle  des  vérités 
chrétiennes  les  nuages  dont  cette  pauvre 
raison  humaine,  follement  et  insolemment 
révoltée  contre  Dieu,  a  couvert  le  chemin 
où  elle  tâtonne,  où  elle  erre  çà  et  là,  sans 
pouvoir  retrouver  son  Ithaque. 


UN  CONVOI. 

C'était  par  un  Jjeau  soir  des  derniers  jours  J'aulomno  j 
Uu  prêtre  modulait  d'une  voix  monotone 
Les  hymnes  de  la  mort,  si  tristes  pour  le  cœur  ; 
Un  Ijlanc  cercueil  suivait,  environne  de  cierges, 
El  le  prclre  chantait  un  psaume  à  d'humhles  vierges, 
Qui  toutes  répondaient  en  cliœur  : 

«  Vous  avez  rappelé  votre  brebis  fiJcIe  , 
Vous  qui  tenez,  mon  Dieu,  nos  jours  dins  voire  main; 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle, 
Et  qu'elle  a  laisse's  eu  chemin.  » 


^60 

Le  prêtre  réprenait  avec  mélancolie  : 
((  Malheureux  est  celui  que  le  Seigneur  ouWie  ! 
11  vit  dans  les  splendeurs  et  dans  la  vanile  ; 
Sa  vie  est  un  torrent  qui  roule  de  la  fange  : 
11  est  beureux  selon  les  hommes;  mais  votre  ange, 
Seigneur,  ne  l'a  pas  visite!   » 


«  Vous  avez  rappelé  votre  brehis  fidèle, 
Vous  qui  tenez,  mon  Dieu,  nos  jours  dansvoire   main  i 
Trenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle, 
Et  qu'elle  a  laissés  en  chemin  !  » 


))  L'impie  est  orgueilleux  !  11  vit  dans  l'opulence, 
Il  n'a  jamais  versé  de  larmes  en  silence  , 
Jamais  ouvert  It  Dieu  son  cœur  désenchanté; 
11  donne  aux  voluptés  ses  heures  de  folie  ; 
Malheureux  est  celui  que  le  Seigneur  oublie 
Dans  sa  propre  félicité  ! 


Vous  avez  rappelé  votre  brebis  fidèle, 
Vous  qui  tenez,  Seigneur,  nos  jours  dans  votre  main. 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle. 
Et  qu'elle  a  laissés  en  chemin  t 


Celui  que  vous  aimez,  mon  Dieu,  bénit  et  pleure  ; 
Sa  tète  sur  son  cœur  se  replie  avant  l'heure; 
Du  fond  de  sa  misëre  il  demande  pitié; 
Le   monde  vers  lui  passe,  et  tourne  comme  une  ombre, 
Et  sa  douleur  n'obtient  de  ses  amis  sans  nombre 
Pas  même  un  regard  d'amitié! 

a  Vous  avez  rappelé  votre  brebis  fidèle, 
Vous  qui  tenez,  Seigneur,  nos  jours  dans  votre  main. 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle. 
Et  qu'elle  a  laissés  en  chemin  !  » 

Mais  vous  veillez  sur  lui!  La  fleur  de  la  vallée 
Au  pied  du  pèlcriu  ne  sera  pas  foule'e , 
Et  vous  la  cueillerez,  pure,  dans  votre  amour, 
Avant  l'heure  où  le  pître  errant  par  la  prairie. 
Eut  broyé  sous  ses  pas  sa  corole  flétrie. 

Comme  l'Lcrbe  d'un  carrefour! 


«  Vous  avez  rappelez  votre  breliis  Cdcle, 
Vous  qui  tenez,  Seigneur,  nos  jours  dans  votre  main, 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle. 
Et  qu'elle  a  laisiés  en  cbemi  ?   n 


LA   DOMINICALE. 


Hélas!  la  vie  humaine  est  le  flot  qui  soupire; 
C'est  le  souffle  léger  de  l'enfant  qui  respire  , 
L'ombre  du  voyageur  sur  le  flanc  d'un  rocher  ! 
L'homme  naît,   souffre  et  meurt!  Et  quand  la  mort  entière 
A  pressé  dans  ses  bras  sa  dépouille  dernière  , 
Dites ,  où  faut-il  le  chercher  ? 

M  Vous  avez  rappelé  votre  brebis  fidèle. 
Vous  qui  tenez.  Seigneur,   nos  jours  dans  votre  main  , 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle'. 
Et  qu'elle  a  laissés  en  chemin  !  » 


Et  moi  seul,  emporté  sur  le  vent  qui  décline. 
J'ai  levé  mes  regards  vers  la  haute  colline  ; 
J'ai  demandé  mon  Dieu  pleurant  par  les  vallons: 
Son  esprit   est  venu  me  couvrir  de  son  aile. 
Et  j'ai  pu  m'endormir  dans  sa  paix  éternelle , 
Loin  du  souffle  des  aquilons  ! 


Vous  avez  rappelé  votre  brebis  fidèle. 
Vous  qui  tenez.  Seigneur,  nos  jours  dans  votre  main  , 
Prenez  pitié  de  ceux  qui  se  souviennent  d'elle. 
Et  qu'elle  a  laissés  en  chemin  ! 


Et  le  soleil  jetait  ses  pâles  étincelles 

Au  cercueil  festonné  de  soie  et  d'imortelles  ; 

Son  triste  rayon  d'or  sur  le  suaire  blanc 

Comme  un  regard  d'adieu  descendait  en  tremblant. 

Je  ne  sais  quels  parfums  de  jasmin  et  d'orange 

Se  répandaient  dans  l'air  sur  une  brise  étrange; 

Une  vague  harmonie  aux  sons  mystérieux  , 

Allait  comme  un  concert  de  notre  terre  aux  cieux. 

La  nature  semblait  dans  sa  pompe  muette. 

Donner  en  ce  beau  jour  son  dernier  jour  de  fête! 

Et  l'on  n'entendait  rien  que  la  voix  du  torrent 

Troublant  l'hymne  des  morts  de'son  flot  murmurant 

Quand  le  prêtre  eut  fini  le  verset  de  l'aulicnne 

Par  ces  trois  mots  d'adieu  :  Hepose ,  ame  chrétienne  , 

Il  se  voila  les  yeuxdu  bord  de  son  manteau,* 

Hélas!  et  pour  toujours  se  ferma  le  tombeau  ! 

A  cette  heure,  le  vent  sifflait  par  la  campagne. 

Le  soleil  se  couchait  derrière  la  montagne; 

Sur  le  bord  de  la  fosse  ,  une  vierge  pleurait, 

El  puis,  plus  rien!  C'était  Blanche  qu'on  enterrait!... 


LA   t)OMINICALE 
2 


Àôi 


f  La  Dominicale  a  déj  à  eu  l'honneur  d'exciter 
la  sollicitude  du  parquet.  Son  directeur,  forcé 
de  quitter  Paris  inopinément  pour  aller  rem- 
plir aux  assises  de  Rheims  les  fonctions  de 
juré,  n'avait  pu,  avant  son  départ,  remplir 
certaines  formalités  de  librairie.  La  Domini- 
cale a  donc  été  traduite  en  police  con-ection- 
nelle  ,  pour  justifier  de  son  cautionneinent, 
et  comme  ce  cautionnement  était  déposé  de- 
puis plusieurs  mois,  la  décision  du  tribunal 
n'a  pas  été  un  instant  douteuse,  malgré  les 
conclusions  plus  que  rigoureuses  du  parquet. 
Nous  n'aurions  pas  entretenu  nos  abonnés 
de  ces  désagrémens,  si  quelques  journaux  n'en 
avaient  pas  parlé  les  premiers.  Au  reste,  ces 
embarras  ne  sont. pas  les  seuls  qui  nous  arri- 
vent, et  les  exigeances  du  fisc  deviennent  de 
jour  en  jour  si  dures  et  si  onéreuses  pour  |lcs 
publications  hebdomadaires ,  qu'elles  nous 
contraignent ,  pour  y  échapper ,  à  prendre 
de  nouvelles  mesures  à  partir  de  la  livraison 
prochaine. 


EPHÉMÉRIDES. 

30  mars.  —  4282.  Vêpres  Siciliennes.  —  1707. 
Mort  du  maréchal  deVauban,  un  des  plus  grands 
capitaines,  et  le  pi-emier  preneur  de  villes  du 
siècle  de  Louis  XIV. 

S\ .  —  1347.  Mort  de  François  I" ,  roi  de  France. 

i"^  avril.  —  1076.  Concile  tenu  à  Winchester  , 
sous  la  présidence  du  célèbre  Lanfranc ,  arche- 
vêque de  Cantorbéry.  Au  milieu  des  guerres  qui 
avaient  suivi  l'invasion  de  Guillaume-le-Conqué- 
rant ,  l'Église  multiplia  ses  efforts  pour  le  main- 
tien de  la  discipline  et  la  cessation  des  massacres. 
Le  Concile  rappela  les  anciennes  règles  pour  le 
célibat  ecclésiastique ,  et  prit  des  mesures  aussi 
fermes  que  modérées  pour  faire  respecter  les  an- 
ciens canons.  Il  voulut  que,  hors  le  cas  de  né- 
cessité, le  baptême  ne  fût  administré  solennelle- 
ment qu'aux  fêtes  de  PaquesetdelaPentecote.il 
prononça  des  peines  canoniques  contre  ceux  qui 
auraient  donné  la  mort ,  même  à  la  guerre,  s' ap- 
puyant sur  les  réglemens  des  évêques  de  Nor- 
mandie et  sur  l'autorité  des  souverains  pontifes. 
—  1529.  D'après  les  prédications  de  Jean  jEco- 
lampade,  disciple  de  Zuingle,  le  grand-conseil 
de  Bâle  abolit  la  messe,  fait  brûler  les  images,  et 
interdit  tout  exercice  de  la  religion  catholique. 


—  881 .  Au  Concile  de  Fîmes,  diocèse  de  Reims, 
Hincmar,  cet  homme  qui  savait  montrer  tout 
à  la  fois  et  la  dignité  d'un  archevêque,  et  la 
fermeté  d'un  abbé ,  et  la  modération  d'un  chré- 
tien ,  quoique  certaines  circonstances  de  sa  vie 
aient  été  marquées  par  des  excès  d'impétuosité  ; 
Hincmar  consacrait  la  doctrine  de  l'Église  sur  la 
distinction  entre  la  puissance  temporelle  et  l'au- 
torité spirituelle.  Si  certains  déclamateurs  vou- 
laient lire  ce  que  les  évêques  de  ce  temps  décré- 
taient pour  réprimer  les  désordres ,  pour  recom- 
mander la  soumission  aux  magistrats  et  aux 
souverains,  pour  engager  les  princes  à  ménager, 
à  rendre  heureux  les  peuples,  ils  rougiraient 
peut-être  de  leurs  calomnies  ou  de  leur  igno- 
rance. Les  évêques  proposaient  au  roi  de  France 
l'exemple  de  Charlemagne ,  que  Napoléon  vou- 
lait aussi  prendre  pour  modèle.  C'était  dans  l'é- 
glise d'une  simple  vierge ,  sainte  Macre  ;  c'était 
au  neuvième  siècle  que  ces  rapprochemens  se 
préparaient. 

3.  —  L'an  635,  selon  la  plus  commune  opinion, 
mais,  suivant  toutes  les  opinions,  le  3  avril, 
mourut  une  des  femmes  les  plus  remarquables 
du  septième  siècle.  Sainte  Fare  avait  pour  père 
un  des  premiers  seigneurs  de  la  cour  de  Théo- 
debertII,roi  d'Aiistrasie ,  et  son  avenir  était, 
aux  yeux  du  monde,  aussi  brillant  qne  facile  à 
préparer.  Mais  à  ses  yeux ,  la  retraite  et  les  ver- 
tus chrétiennes  avaient  plus  de  charmes  que  tout 
l'éclatdes  grandeurs  et  les  hommages  qui  suivent 
la  beauté.  Agneric ,  son  père ,  veut  qu'elle  se 
marie;  elle  persiste ,  et  il  lui  promet  de  seconder 
ses  vues.  Son  second  frère  vit  au  milieu  du  siècle 
et  des  plaisirs  ;  elle  lui  parle ,  et  il  se  consacre  à 
Dieu ,  qui  le  place  ensuite  sur  le  siège  de  jMeaux. 
Le  célèbre  monastère  de  Faremoutier  s'élève; 
elle  veut  s'y  cacher ,  jeune  encore  ;  mais  on  la 
force  à  prendre  le  litre  et  les  fonctions  d'ab- 
besse.  Sa  réputation  va  au  loin ,  et  des  prin- 
cesses même  viennent  servir  Dieu  sous  sa  con- 
duite. Elle  meurt,  et  mille  ans  après,  ses  reliques 
opèrent  encore  des  miracles,  comme  on  l'a  cons- 
taté en  1622.  Voilà  les  femmes  que  nos  sages 
regardent  comme  de  petits  esprits. 

4.  —  1062.  Célébration  à  Angers,  dans  la  cha- 
pelle de  Saint  Sauveur,  d'un  concile  qui  con- 
damne les  erreurs  du  fameux  Bérenger.  Né  à 
Tours ,  il  était  devenu  archidiacre  d'Angers.  Le 
désir  de  concilier  avec  les  lumières  de  la  raison  le 
dogme  delà  présence  réelle  de  Jésus-Christ  dans 
l'Eucharistie,  l'avait  porté  à  croire  et  à  enseigner 
qne  le  Verbe  s'unissait  au  pain  et  au  vin,  dont 
il  conservait  la  substance.  Ainsi,  selon  lui,  le 
corps  et  le  sang  du  Seigneur  n'étaient  pas  les 
mêmes  qu'il  avait  sur  la  terre ,  quand  il  y  parnt 

-  sous  la  forme  humaine.  C'est  cette  erreur,  qui, 
produite  par  les  disputes  de  l'époque,  a  depuis 
produit  tant  d'autres  erreurs ,  et  fini  par  amener 


4C2 


LA    DOMINICALE 


Calvin  à  nier  la  présence  réelle.  Bérenger,  jugé 
d'abord  à  Paris   eu   1050,  en  présence  du   roi 
Henri  F'',  se  rétracta  à  Tours  en   1054,  puis  à 
Rome  en  lOSOj  mais  il  dogmatisait  toujours,  et 
son  amour-pi'opre  essayait  de  justifier  la  doctrine 
qu'il  avait  imaginée.  En  1002,  la  ville  d'Angers, 
où  Bérenger,  par  son  titre ,  pouvait  exercer  plus 
d'influence  encore,  eut  la  satisfaction  de  voir  son 
évêque ,  secondé  par  l'archevêque  de  Besançon 
et  deux  autres  évoques  ,  consacrer  la  saine  doc- 
trine ,  que  l'archidiacre  professa  enfin,  du  moins 
au  lit  de  mort,  en  1088. 
,">,  —  i2T.  —  Saint  Téiesphore,  placé  sur  le  siège 
pontifical  le  5  avril,  gouverna  l'Eglise  pendant 
plus  de  onze  ans ,  et  finit  sa  vie,  le  2  janvier  439, 
par  un  glorieux  martyre.  Il  était  né  en  Grèce, 
et  il  put  voir  saint  Jean  l'Evangéliste,  qui  ne 
mourut  qu'à  la  fin  du  premier  siècle.  Il  vécut 
sous  Trajan ,  sous  Adrien  et  sous  Antonin-le- 
Pieux,  qui  persécutaient  les  chrétiens,  malgré 
les  contradictions  que  Pline-le-Jeune  signalait  à 
Trajan ,  malgré  les  injustices  que  saint  Justin 
signalait  à  Anfonin.  Le  pape  saint  Syxte  étant 
mort,  on  lui  donna  pour  successeur  le  sage  et 
savant  Téiesphore ,  à  qui  l'on  attribue  la  compo- 
sition du  Gloria  in  excehix  ,  l'établissement  de 
la  messe  de  minuit  pour  No "1,  et  la  prejnière 
institution  du  carême,  que  la  tradition  fait  ainsi 
remonter  jusqu'au  temps  des  apôtres.  Il  est  bon 
de  donner  à  cette  occasion  l'exposé  de  la  succes- 
sion des  premiers  papes  ,   depuis  saint  Pierre. 
Nous  le  tirons  du  fameux  ouvrage  de  saint  Iré- 
née ,  sur  les  hérésies.  «  Les  bienheureux  apôtres 
M  Pierre  et  Paul ,  après  avoir  fondé  et  établi  l'E- 
»  glise ,  en  donnèrent  à  Lin  la  surveillance  et 
»  l'administration.  C'est  de  lui  que  Paul  parle 
»  dans  ses  épîtres  à  Tin;!Ofbée.  Il  eut  pour  suc- 
»  cesseur  Anaclet,  après  lequel  l'épiscopat  fut 
»  confié  à  Clément,  qui  avait  aussi  vu  les  apôtres 
»  et  conféré  avec  eux ,  ayant  sous  les  yeux  leurs 
»  travaux,  leurs  prédications,  la  tradition  toute 
»  vivante;  et  il  n'était  pas  seul,  car  alors  vi- 
))  vaient  encore  en  grand  nombre  des  disciples 
»  des  apôtres...  A  Clément  succéda  Evariste,  et 
»  à  Evariste  Alexandre; ensuite ,  et  par  consé- 
»  quent  le  sixième  après  les  apôtres,  Syxte  fut 
»  placé  sur  le  siège  pontifical.  Après  lui,  vint 
»  Téiesphore,  qui  rendit  aussi  à  la  foi  nn  glo- 
w  rieux  témoignage.  »  Saint  Irénée  compte  en- 
core cinq  auli'es  papes  jusqu'à  son  temps  ,  et  il 
conclut  que  la  foi  vivifiante  des  apôtres  a  passé 
pure  et  puissante  à  travers  les  persécutions  et 
les  hérésies.  Voilà  plus  de  4600  ans  (pi'il  consa- 
crait ainsi  les  traditions,  et  notre  foi  les  a  con- 
servées. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Le  saint-père  a  confié  à  un  sculpteur  bolonais, 
Adam  Tadolini,  l'exécution  de  la  statue  colossale 
de  saint  Paul ,  qui  doit  être  placée  dans  la  basilique 
nouvellement  reconstruite.  Cette  statue  aura  vingt' 
cinq  palmes  de  hauteur,  et  sera  égale  aux  colosses 
du  Monte- CavciUo.  Le  bloc  de  marbre,  dans  son 
état  actuel ,  à  2,200  palmes  cubes,  et  pèse  20,400 
livres. 

—  Le  48  février  dernier  a  eu  lieu ,  dans  l'église 
Saint-Laurent,  à  Rome,  l'inauguration  de  la  statue 
de  saint  François  Caracciolo ,  fondateur  de  Tordre 
régulier  des  C  lercs  mineurs ,  et  l'un  des  personnages 
canonisés  par  Pie  VII  le  24  mai  4  807.  Cette  statue, 
élevée  par  la  pieuse  reconnaissance  de  l'ordre ,  est 
l'ouvrage  de  MM.  Laboureur  et  Innocent  Facca- 
roli. 

—  Le  sacre  de  M.  Bouvier  a  eu  lieu  le  24  mars. 
Cette  solennité  avait  attiré  une  foule  considérable, 
non-seulement  du  diocèse  du  Mans ,  mais  des  dio- 
cèses voisins.  La  Gazette  du  Maine  rapporte  que 
jamais  la  ville  du  Mans  n'avait  réuni  une  affluence 
aussi  considérable.  Dès  le  matin,  un  grand  nombre 
de  prêtres ,  la  plupart  élèves  du  prélat ,  et  tous  les 
élèves  du  séminaire  ont  conduit  processionnellement 
l'évêque  élu  à  la  cathédrale.  Sur  une  estrade  dres- 
sée à  l'entrée  du  cliœur ,  ou  voyait  M.  l'archevêque 
de  Tours,  et  MM.  les  évêques  d'Angers  et  de 
Rennes.  La  cérémonie  a  été  terminée  par  le  Te 
Deum  ,  pendant  lequel  tous  les  prêtres  sont  allés 
rendre  hommage  à  leur  nouvel  évêque.  Le  prélat  a 
prononcé  un  discours  qui  restera  long-temps  gravé 
dans  la  mémoire  des  assistans.  Le  défaut  d'espace 
nous  empêche  de  le  reproduire  ici ,  ainsi  que  la 
lettre  pastorale  pour  la  prise  de  possession . 

—  Les  conférences  religieuses  établies  par  la 
pieuse  sollicitude  de  Mgr.  l'évêque  de  Nùnes  vien- 
nent de  se  terminer.  La  Gazette  du  Bas-Languedoc 
donne  quelques  détails  sur  le  zèle  de  M.  i'abbé 
Vermot ,  qui  en  avait  été  chargé ,  et  sur  l'empres- 
sement exemplaire  des  fidèles  à  y  assister.  Les  ins- 
tructions de  la  dernière  semaine  étaient  exclusive- 
ment destinées  aux  hommes. 

«  Ça  été  pendant  ces  huit  jours ,  dit  le  journal 
que  nous  venons  de  citer ,  un  admirable  spectacle 
que  l'intérieur  de  cette  vieille  basilique  où  se  pres- 
saient, depuis  les  marches  de  l'autel,  jusqu'au 
seuil  de  la  porte  principale,  des  milliers  d'hommes 
de  tout  âge ,  de  toute  condition.  Le  prédicateur 
du  carême  a  obtenu  un  beau  succès  ;  mais  aussi , 
les  catholiques  de  Nîmes  ont  dignement  soutenu 
leur  réputation  de  piété.  » 

—  A  Nantes ,  M.  l'abbé  Cœur  attire  aussi  de 
plus  en  plus ,  dans  la  cathédrale  de  cette  ville  une 
affluence  considérable. 

—  Les  élèves  du  séminaire  de  Metz  s'occupent 


LA    DOMINICALE. 


Â(JÙ 


depuis  quelque  temps  de  donner  des  instruclions 
religieuses  à  de  jeunes  savoyards  abandonnés  ,  qui 
ont  fait  leur  première  communion  le  16  de  ce 
mois.  Ces  enfans  ont  été  habilles  aux  frais  des  scmi- 
narisles,  et  continuent  à  recevoir  d'eux,  chaque 
jour,  des  leçons  de  lecture  et  d'écriture. 

—  Bruxelles  a  eu  des  désordres  et  des  [cha- 
rivaris à  l'occasion  ou  sous  le  prétexte  de  l'univer- 
sité catholique.  Le  J8  au  soir,  quelques  jeunes 
gens  ont  parcouru  divers  quartiers  de  la  ville  pour 
donner  des  charivaris  au  collège  dit  de  l'Union,  rue 
des  Douze-Apôtres,  ainsi  qu'aux  bureaux  des  rédac- 
teurs de  Y Ëmancipation  et  de  V Union.  Ces  jeunes 
gens  proféraient  les  mêmes  cris  qu'on  avait  entendus 
àGand,  à  Louvain  et  à  Liège  :  A  bas  la  calotte  !  à 
bas  laprétraille!  Il  était  près  de  minuit  lorsque  le 
bourgmestre  ,  accompagné  d'une  forte  patrouille, 
est  parvenu  à  disperser  le  rassemblement ,  au  mo- 
ment où  on  donnait  un  charivari  à  l'école  des 
Frères,  rue  du  Chêne:  cinq  ou  six  tapageurs  ont 
été  arrêtés.  On  dit  qu'on  a  cassé  des  vitres  chez  un 
vicaire  de  Sainte-Gudule. 

Le  clergé  de  Belgique  s'efforce  de  consoler  ses 
premiers  pasteurs  des  outrages  qui  leur  ont  été  si 
indignement  prodigués.  Tous  les  ecclésiastiques  du 
canton  de  Mechelen  viennent  de  souscrire  sponta- 
nément en  faveur  de  Tuniversité  catholique  pour 
le  double  du  taux  fixé. 

—  Le  séminaire  des  Missions-Etrangères  vient 
de  faire  partir  successivement  huit  missionnaires 
pour  l'Orient.  Le  m.ois  dernierj,  deux  prêtres, 
M.  Massey,  de  Troyes  ,  et  Pacreau  ,  du  diocèse  de 
Poitiers ,  se  sont  embarqués  à  Bordeaux  pour  Pon- 
dichéry  3  ils  sont  deslinés  pour  les  missions  de 
l'Inde.  Le  23  mars,  six  autres  missionnaires  se 
sont  embarqués  au  Havre  pour  des  pays  plus  éloi- 
gnés encore  :  ce  sont  MM.  Papin ,  du  diocèse  de 
Chartres j  Jeamie,du  Puy  ;  Jurine,  de  Bayeux; 
Simonin ,  de  Besançon  3  Favand ,  de  Viviers ,  et 
Tisserand,  de  Dijon.  Ils  sont  destinés  pour  la 
Chine  et  les  pays  voisins,  à  l'exception  de  MM.  Ju- 
rine et  Tisserand,  qui  s'arrêteront  à  Singapour  ou 
à  Batavia ,  et  iront  probablement  au  collège  de 
Poulo-Pinang. 

—  Nous  apprenons  qu'une  pétition  adressée  aux 
Chambres  pour  demander  le  maintien  de  l'évêché 
de  Marseille ,  a  déjà  reçu  une  foule  de  signatures. 

Il  a  été  fait  un  rapport  samedi  à  la  Chambre  des 
pairs ,  sur  des  pétitions  relatives  au  maintien  des 
sièges.  Ces  pétitions  étaient  de  Pamiers,  de  Beaune 
et  du  diocèse  de  Beauvais.  Le  renvoi  au  ministre 
de  l'intérieur  et  des  cultes  a  été  appuyé  par  M.  le 
duc  de  Crillon  et  prononcé. 

—  Une  chapelle  destinée  à  l'usage  du  culte 
catholique  romain  s'élève  en  ce  moment  à  l'extré- 
mité supérieure  deRegent'sPark  à  Londres.  Deux 
dames  pieuses  se  sont  chargées  seules  de  toutes  les 
dépenses  de  cette  construction. 

—  Les  églises  de  Paris  n'ont  pas  cessé  d'être 


pleines  pendant  la  semaine  qui  vient  de  s'écouler. 
Nous  reviendrons  sur  cet  élan  religieux  que  nous 
avons  eu  la  joie  de  signaler  dans  la  capitale.  Ob- 
servons seulement  aujourd'hui  que,  loin  d'imiter 
l'exemple  des  populations,  nos  reprèsentans  s'en 
éloignent  de  plus  en  plus.  Ainsi ,  taudis  que  les 
églises  de  Paris  étaient  remplies  de  fidèles ,  les 
débats  de  la  Chambre  des  députés  avaient  lieu  , 
le  Vendredi-Saint  conîme  aux  jours  ordinaires» 
Ce  fait  en  dit  plus  que  toutes  les  réflexions  que 
nous  pourrions  faire.  Nous  n'avons  pas  lieu  d'être 
surplis,  après  tout  cela  ,  d'avoir  vu  ces  jours  der- 
niers les  ingénieurs  du  gouvernement  faire  des 
levées  de  plans  dans  la  rue  Saint  -  Antoine  pour 
le  percement  de  la  nouvelle  rue  qu'on  a  le  des- 
sein d'ouvrir  depuis  le  Louvre  jusqu'à  la  place  de 
la  Bastille.  Ainsi  se  consonmiera,  par  ordre  du 
gouvernement,  la  mine  de  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois,  que  le  gouvernement  prétendait  avoir  fermé 
avec  tant  de  répugnance. 


Angleterre.  —  La  seule  nouvelle  qu'aient  ap- 
porté les  journaux  anglais  du  24  mars,  est  celle  de 
la  retraite  probable  de  lord  Grey.  V Albion  assure 
que'  ce  ministre  est  décidé  à  donner  sa  démission 
pendant  l«s  vacances  de  Pâques ,  et  que  sa  place  à 
la  tète  du  ministère  sera  donnée  ou  au  duc  de 
Richmond  ou  à  M.  Stanley. 

Belgique. — Tous  les  journaux  belges  semblent 
croire  à  une  prochaine  attaque  de  la  part  de  la 
Hollande.  Le  Journal  des  Flandres  parle  de  mou- 
vemens  de  troupes  qui  ont  été  remarqués  par  les 
habitaus  de  Philippine.  VIndrpendant  annonce 
que ,  du  côté  du  Bral)ant  septentrional ,  les  troupes 
hollandaises  semblent  n'attendre  qu'un  ordre  pour 
se  mettre  en  marche.  Les  bruits  sont  donc  tout-à- 
fait  a  la  guerre  j  la  Belgique  s'y  attend ,  et  des 
interpellations  ont  dû  être  ftiites  au  ministre  dans 
la  séance  d'hier.  On  dit  que  Léopold  a  déjà  ré- 
clamé les  secours  de  la  France. 

Es2Jff(/)ic.— Des  nouvelles  de  Madrid  du  17  rap- 
portent que  le  bruit  courait  qu'un  comité  composé 
des  anciens  ministres  Zea  Bermudez  ,  Crux  et 
autres  personnages  ,  s'occupe  des  moyens  de  placer 
I3  fils  de  don  Carlos  sur  le  trône. 

L'enrôlement  de  la  milice  urbaine  'continue  , 
mais  on  manifeste  tout  haut  du  mécontentement 
contre  l'organisationde  cette  milice.  On  avait  craint 
pour  la  soirée  du  16  des  troubles  sérieux;  des  pa- 
trouilles nombreuses  ont  parcouru  la  ville  dans 
tous  les  sens. 

Le  décret  pour  la  convocation  des  cortès  devait 
paraître  le  mardi  dans  la  Gazette  de  Madrid. 

Des  nouvelles  de  Tolède  du  \5  annoncent  que 
l'on  a  remarqué  dans  cette  ville  une  grande  fer- 
mentation dans  les  journées  du  3  et  du  4.  Aucun 


soulèvement  n'avait  eu  lieu  cependant  jusqu'à  la 
date  des  nouvelles. 

«  Des  lettres  de  Viltoria ,  arrivées  hier  à  Bor- 
deaux ,  annocnent  que  les  carlistes  sont  entrés 
dans  cette  ville  au  nombre  de  6,000  hommes  ? 
qu'ils  ont  fait  prisonniers  une  troupe  de  miliciens 
de  la  reine  ,  appelés  pèseiros ,  et  qu'après  les  avoir 
dépouillés  de  leurs  vctemens ,  ils  les  ont  fusillés 
sur  la  grand'place.  »  La  manière  dont  ce  fait  est 
raconté  par  ce  journal  en  atteste  l'importance. 

Le  Journal  de  la  Giiienne  publie  la  lettre  sui- 
vante de  Bayonne  en  date  du  20  : 

Je  vous  transmets  aujourd'hui  le  bulletin  offi- 
ciel de  l'affaire  de  Vittoria ,  dont  je  vous  ai  parlé 
liier.  Inutile  de  rien  ajouter  à  ces  détails. 

Je  vous  dirai  seulement  que  tous  les  conscrits 
aragonais  ont  déserté  en  Navarre.  Ils  viennent 
s'enrôler  sous  les  drapeaux  de  Zumalacarreguy, 
qui  en  a  formé  un  bataillon  ,  et  qui  ,  en  ce  mo- 
ment ,  en  organise  un  autre. 

On  assure  que  le  curé  Mérino  est  arrivé  à  Pozo 
avec  des  troupes  assez  nombreuses ,  et  que  son 
parti  s'augmente  chaque  jour. 


LA   DOMINICALE. 


—  La  ville  de  Versailles  vient  d'être  témoin 
d'une  nouvelle  scène ,  suite  déplorable  de  ce  pro- 
fond oubli  de  la  religion  qu'on  a  introduit  dans 
la  jeunesse.  Deux  jeunes  gens,  âgés  de  vingt, 
deux  et  de  vingt-quatre  ans,  l'un  étudiant  en  droit^ 
l'autre  négociant,  ont  pris  la  résolution,  par  dégoût 
de  la  vie  et  du  monde ,  de  mettre  en  même  temps 
fm  à  leurs  jours.  Après  avoir  écrit  quelques  lignes, 
ils  se  sont  asphyxiés  avec  du  charbon.  Une  femme 
de  ménage,  étant  entrée  le  matin  dans  la  chambre 
trouva  ces  malheureux;  l'un  était  mort  depuis  plu- 
sieurs heures,  l'autre  respirait  encore. 

—  La  police  fait  courir  le  bruit  qu'elle  vient  de 
découvrir  une  grande  conspiration.  Il  ne  s'agissait 
de  rien  moins  pour  les  conjurés  que  de  s'emparer 
à  la  fois ,  dans  la  journée  de  mardi ,  des  ministres, 
du  château  ,  du  Palais  de  Justice  et  des  deux  cham- 
bres. C'est  dans  une  maison  de  la  rue  des  Moi- 
neaux, on  dit  même  le  numéro  14,  que  la  grande 
junte  insurrectionnelle  s'est  tenue,  pour  ainsi  dire, 
en  permanence  pendant  cinq  jours. 

Et  c'est  là  (pie  les  dupes  de  celte  nouvelle  mysti" 
fication  ont  été  arrêtées  . 

—  Les  différens  membres  des  sociétés  républi  •• 
caines  continuent  à  protester  de  tous  côtés  contre 
la  loi  de  M.  Barthe,  et  à  déclarer  qu'ils  ne  s'y  sou- 
mettront pas.  [Le  Précurseur  publiait  ces  jours 
derniers  la  protestation  des  sociétaires  de  la  ville  de 
Lyon. 


PUBLICATION  NOUVELLE. 
VIELLE  FRANCE     , 

ET 

JEUNE  FRANCE. 

Par  MM.  Ailincourt  (vicomte  d'  ) ,  Beauchesno  (A  de), 
Beiryer,  Blosseville  (vicomte  de),  BonalJ  (comte  de), 
Chambray  (marquisde),  Coiiny  (vicomtede),  Uelmas(Edm), 
Descepeauï,  Deschamps  (Em.),  Dugahe  ,  Dumcge  ,  Saiat- 
Félix  (J.  de),  Flavoi,  Guirand  (Al.),  Heanequiii,  Jouffioy 
(marquis  de),  Julve'court  (P.  de),  Lapasse  (vicomte  de), 
Laurentie,  Micbaud  ,  Morean  ,  Pasloret  (  comte  A.m.  de), 
Poujolat,  Resseguier  (comte  J.  de)  Suleau  (comte  de), 
YauLIanc  comte  de). 

Extrait  du  Prospectus. 

Nous  voulons  parler  à  la  jeune  France  de  la 
vieille  France.  La  vieille  France  tombe  en  ou- 
bli; c'est  grand  signe  delà  décadence  du  pa- 
triotisme. Nous  voulons,  nous  qui  sommes 
jeunes,  nous  qui  appartenons  aux  idées  con- 
temporaines et  qui  marchons  librement  à  un 
avenir  tout  nouveau,  nous  voulons  raviver 
dans  le  cœur  de  la  nation  française  des  senti- 
mens  qui  ne  doivent  jamais  périr. 

Après  tout,  qu'est-ce  que  la  vieille  France? 

C'est  la  vieille  religion;  c'est  la  vieille  pa- 
trie; c'est  la  vieille  foi;  c'est  le  vieux  hon- 
neur; c'est  le  vieux  courage;  c'est  la  vieille 
liberté;  c'est  la  vieille  gloire. 

Les  temps  ont  changé  les  institutions  et 
les  mœurs  ,  il  est  vrai  ;  mais  ce  qui  est  beau 
n'est  point  changé.  C'est  ce  que  nous  vou- 
lons dire. 

La  France  se  renouvelle;  la  société  se  refait. 
Nous  allons  à  des  destinées  inconnues.  Mais  ce 
serait  uu  délire  et  un  malheur  d'imaginer 
qu'une  France  toute  neuve  va  commencer, 
une  France  sans  rapport  avec  la  France  an- 
cienne, une  France  sans  souvenir,  sans  his- 
toire, sans  héros,  sans  littérature,  sans  anti- 
quités. Il  n'est  donné  à  aucun  peuple  de  se  re- 
faire de  la  sorte.  Un  tel  renouvellement,  ce 
serait  la  mort  ou  la  barbarie. 

Il  faut  donc  lier  les  temps.  La  jeune  France 
tient  à  la  vieille  France;  la  société  nouvelle 
ne  peut  se  former  sans  conserver  quelques  élé- 
mens  de  la  société  ancienne.  C'est  ce  que  nous 
voulons  faire  voir. 

On  souscrit  au  bureau  de  Vieille  France  et 
Jeune  France,  rue  Louvois,  n"  lo. 

prix  :  5  fr.  pour  six  mois,  un  beau  volume 
in-8°  avec  vignettes,  et  lo  fr.  pour  un  an. 
Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST^ 

Inip.  de  Félix  Locquih  ,  r.  N.-D.-des-Vlctoires ,  n,  i6 


LA    DOMINICALE. 


ioùjo^jt  /^^ 


^65 


A  NOS  LECTEURS. 

PARIS,   6  AVRIL. 

Des  obstacles  que  nous  déplorons  assu- 
rément, puisqu'ils  viennent  s'opposer  à  la 
réalisation  d'une  partie  de  nos  promesses , 
n'ont  cessé  de  nous  assaillir  depuis  le  dé- 
but de  notre  publication.  Les  changemens 
matériels  que  nos  lecteurs  remarqueront 
dans  la  livraison  d'aujourd'hui,  rendent 
entre  eux  et  nous  une  explication  indis- 
pensable. 

Les  exigences  du  fisc  se  multiplient 
chaque  jour  à  l'égard  des  publications  pé- 
riodiques, et,  plus  qu'aucune  autre  feuille, 
la  Dominicale  en  a  subi  l'atteinte  dans 
ses  intérêts  matériels.  Exclusivement  con- 
sacrée, dans  le  principe,  aux  doctrines  re- 
ligieuses, quelques  mots  détournés  de  leur 
véritable  portée  furent  interprétés  par  le 
pouvoir  comme  rentrant  dans  le  domaine 
de  la  politique,  et  un  cautionnement  fut 
demandé.  JNous  crûmes  devoir  nous  sou- 
mettre sans  contestation  à  celte  première 
exigence. 

Puis  est  venu  le  fisc  réclamant  le  timbre 
ot  pour  la  couverture  et  pour  le  supplé- 
ment, nonobstan  tle  double  port  prélevé 
déjà  depuis  deux  nfois  par  l'administration 
des  postes.  Cela  n'a  pas  suffi  encore  j  au- 
jourd'hui on  veut  faire  timbrer  chacune 
de  nos  gravures  au  taux  de  trois  cen- 
times. 

Kos  lecteurs  comprendront  sans  peine 
qu'un  pareil  système  fiscal  nécessitait  pour 
nous  des  mesures  nouvelles,  afin  d'échap- 
per aux  frais  nouveaux  imposés  par  des 
exigences  aussi  multipliées. 

A  l'avenir,  la  Dominicale  paraîtra  donc 
telle  qu'elle  est  aujourd'hui,  et  nous 
sommes  contraints  de  renoncer  à  donner 
des  gravures,  au  moins  jusqu'à  nouvel 
ordre.  Outre  le  désagrément  de  voir  ces 
gravures  défigurées  par  l'empreinte  du 
timbre,  les  doubles  frais  seraient  trop 
lourds  à  supporter  pour  une  publication 
d'un  prix  aussi  modique  qu'est  la  nôtre. 


9 


J    LIVEAISOW. 


Voulant  toutefois  oifrir  une  compensa- 
tion ,  nous  avons  fait  choix  de  caractères 
typographiques  qui  nous  permettront  de 
donner  plus  de  matières  dans  nos  colonnes. 
Nous  ferons  plus  encore  :  à  dater  du  mois 
de  juillet,  époque  à  laquelle  commencera 
notre  second  volume  ,  nous  donnerons  au 
moins  un  numéro  avec  double  feuille  , 
dans  chaque  mois  qui  ne  contiendra  que 
quatre  dimanches. 

Après  ces  explications,  ceux  de  nos 
abonnés  qui  éprouveraient  quelque  désap- 
pointement, sauront  à  qui  s'en  prendre; 
et  tous,  nous  l'espérons^  verront  dans  les 
mesures  nouvelles  que  nous  adoptons  un 
gage  de  plus  du  désir  bien  sincère  que  nous 
éprouvons  de  ne  pas  rester  au-dessous  des 
engagemens  que  nous  avons  pris. 

Il  est  inutile  de  dire  que  ce  sont  ces  in- 
croyables interprétations  légales^  qui  nous 
ont    déjà    fait   ajourner    deux  gravures , 
celle   de    monseigneur  l'archevêque  ,  que 
nous   donnons   aujourd'hui,     et  celle    de 
l'abbaye  de  Marnioutier ,  que  nous  donne- 
rons incessamment.  Nous  ne  désespérons  pas 
pourtant  d'eu  adresser  encore  quelquefois  à 
no^Q\:tonnQs,;m?as\xnenrja(iementpublic(i\xQ 
nous  prendrions  à  cet  effet  nous  priverait 
par  cela  même  des  moyens   d'y  satisfaire. 
Nous    profitons    de    cette    circonstance 
pour  annoncer  qu'à  dater  de  ce  jour  les 
abonnemens  à  la  Dominicale  ne  se  feront 
plus   qu'à  partir  du  i^""  janvier ,   du   i° 
avril ,  du  i'^'"  juillet  ,    et  du   i*""   octobre. 
Ceux  de  nos  abonnés  qui  n'auraient  pas 
souscrit  pour  ces  époques    sont   priés  de 
vouloir    bien  ,    quand  ils  renouvelleront, 
ajouter  à  la  durée  qu'ils  avaient  intention 
de  donner  à  leur  abonnement,   celle   du 
mois    ou   des  deux  mois  qui  leur  man- 
querait  pour  atteindre  un  trimestre,    en 
ajoutant  aussi  2  francs  pour  chaque  mois. 
Les    deux    volumes    formant   la  col- 
lection annuelle   commenceront   toujours 
'désormais     au     i*''^    janvier     et    au     i"""^ 
juillet^  contenant  ainsi  chacun   six  mois 
et  vingt-six  livraisons ,  excepté  le  premier 
qui  contiendra  huit  mois  et  trente-cinq 
livraisons. 


466 


LA    DOMINICALE. 


CONFÉRENCES  DE  LA  MÉTROPOLE. 


SIXIEME    CONFERENCE. 


Par  M.  Dass.VNCE,  chanoine  honoraiie  de  Monlauliac, 


Resurrexii  sinttdixii. 
Il  est  ressiiscilé  connue  il  l'avait  dit. 


«  Jésus-Christ  avait  annoncé  hautement  qu'il 
ressusciterait  d'enlre  les  morts  le  troisième  jour^  et 
tous  les  efforts  de  ses  ennemis  ,  pour  démentir  sa 
prédiclion,  ne  servirent  qu'à  donner  plus  d'éclat  à 
la  vérité  de  son  triomphe.  En  vain  le  sépulcre  est-il 
protégé  par  une  garde  choisie,  et  par  le  sceau  pu- 
blic qu'on  y  appose  ;  que  peuvent  les  précautions 
des  hommes  contre  les  desseins  de  l'éternel? 
Jésus-Christ  brise  ses  liens  comme  il  l'avait  dit  ;  du 
sein  des  oml)re3  de  la  mort,  il  commande  à  la  mort 
elle-même,  s'élance  à  la  vie  pour  ne  plus  mourir , 
et,  dans  l'excès  de  l'abaissement ,  fait  éclater  une 
gloire  immortelle. 

»  Que  l'Église  quitte  donc  ses  habits  de  deuil,  et 
se  pare  de  ses  vèlemens  de  joiej  que  le  chant  d'hon- 
neur et  de  triomphe  retentisse  dans  le  tabernacle 
des  justes,  et  célèbre  les  merveilles  de  la  droite  du 
Très-Haut  .  en  ce  jour ,  le  salut  est  donné  au 
monde  ;  les  principautés  et  les  puissances  sont  dé- 
pouillées ,  l'arrêt  fatal  de  notre  condamnation  atta- 
ché à  la  croix,  les  hommes  nés  de  la  terre  trans- 
portés dans  le  ciel,  et  la  mort  ensevelie  dans  sa  vic- 
toire. 

»  Messieurs,  au  jour  de  sa  passion,  Jésus-Christ, 
adjuré  par  le  grand-prêlre,  au  nom  du  Dieu  vivant, 
de  lui  dire  s'il  était  le  Christ  lils  de  Dieu  ,  confesse 
sa  propre  divinité  ;  et  pour  mieux  convaincre  ces 
juges  iniques  qui  ne  veulent  pas  le  reconnaître 
dans  l'infirmité  de  sa  chair  ,  il  leur  proteste  qu'ils 
verront  un  jour  le  fils  de  l'homme,  assis  à  la  droite 
de  la  majesté  de  Dieu,  venir  dans  les  nuées  du  ciel. 
Certes,  ce  sera  bien  alors  le  véritable  triomphe  de 
Jésus-Christ,  lorsque  brisant  les  montagnes  et  abais- 
sant les  collines  sous  les  pas  de  son  éternité  ,  il  pa- 
raîtra seul  grand,  paissant,  immortel,  sur  les  débris 
du  monde.  Mais  n'est-il  pas  vrai  qu'aujourd'hui 
même  il  justifie  ses  promesses,  confirme  sa  mission, 
manifeste    sa  gloire  ;    qu'aujourd'hui    même    il 
triomphe  de  ses  ennemis,  et  que  leur  incrédulité 
vient  s'arrêter  contre  la  pierre  de  son  tombeau.  1' 

»  C'est  donc  en  vain  (|ue  les  chefs  de  la  syna- 
gogue se  débattent  contre  l'évidence  du  prodige  : 
les  apôtres  publient  haulemcnt  la  résurrection  du 
Sauveur  devant  ceux  même  «jui  l'ont  mis  à  mort  ; 
bientôt  ils  l'amioncent  aux  infidèles,  et  les  hommes 


qu'ils  amènent  aux  pieds  de  Jésus-Christ  ressuscité, 
malgré  le  frémissement  des  nations  et  le  complot 
des  rois  et  des  princes  de  la  terre,  disent  assez  que 
Jésus-Christ  a  triomphé  du  monde  et  de  sa  puis- 
sance. 

Mais  c'est  peu  pour  notre  divin  maître  de  vaincre 
les  tlieux  des  nations  et  de  faire  fléchir  à  son  seul 
nom  tout  genou  dans  le  ciel,  sur  la  terre,  et  aux  en- 
fers ;  en  sortant  glorieux  du  tombeau,  il  s'est  mé- 
nagé un  triomphe  bien  plus  cher  et  plus  doux  à  son 
cœur,  puisqu'il  veut  le  partager  avec  nous.  Car 
nous  avons  appris  de  l'apôtre  que  si  Jésus-Christ  a 
été  livré  à  la  mort  pour  nos  péchés,  il  est  ressuscité 
pour  notre  justification,  et  pour  nous  faire  régner 
avec  lui  dans  la  gloire.  Oui,  messieurs,  Jésus-Christ 
est  ressuscité,  et  nos  cœurs,  au  lieu  de  ramper  sur 
la  terre,  prennent  leur  essor  vers  le  ciel,  et,  guidés 
par  l'espérance,  ils  vont  se  reposer  avec  amour  dans 
le  sein  de  la  Divinité  ;  et  Jésus-Christ  ressuscité 
triomphe  du  monde  et  de  ses  illusions. 

»  C'est,  messieurs,  à  célébrer  ces  divers  triomphes 
de  Jésus-Christ  que  nous  consacrons  ce  discours. 
Enfans  d'un  Dieu  glorifié,"nous  aussi  nous  aimerons 
à  nous  associer  à  la  joie  du  monde  chrétien,  et  à 
saluer  de  nos  vœux  et  de  nos  acclamations  ce  roi 
immortel  des  siècles,  vainqueur,  par  sa  résurrection, 
du  monde  et  de  son  incrédulité  ,  vainqueur  du 
monde  et  de  sa  puissance,  vainqueur  du  monde  et 
de  ses  illusions. 

Nous  ne  pouvons  qu'indiquer  les  preuves  sur 
lesquelles  l'orateur  a  établi  le  triomphe  de  Jésus- 
Christ  sur  le  monde  et  son  incrédulité.  «  Jésus- 
Christ  a  prédit  qu'il  ressusciterait,  donc  il  est  res- 
suscité. Les  apôtres  ont  publié  que  Jésus-Christ  est 
ressuscité,  donc  il  est  ressuscité.  Les  Juifs  n'ont  pas 
voulu  croire  à  la  vérité  de  la  résurreclion ,  donc  il 
est  ressuscité. 

Après  une  argumentation  vive  et  pressante, 
l'orateur  s'est  arrêté  sur  l'incrédulité  des  juifs 
qu'il  a  présentes  comme  des  témoins  irrécu- 
sables de  la  vérité  de  la  Résurrection,  puisque 
leur  obstination  porte  des  marques  si  évi- 
dentes de  mauvaise  foi  qu'elle  équivaut  à  un 
'  aveu  formel,  et  il  a  fini  sa  deuxième  partie 
en  ces  termes  : 

«  Et  maintenant  serons-nous  étonnés  de  leur 
aveuglement  et  de  l'endurcissement  de  leur  cœur  ■ 
et  n'est-il  pas  vrai  qu'ils  ont  renié  Jésus-Christ, 
parce  (fu'ils  n'ont  pas  voulu  d'un  sauveur  qui  a  dû 
souffrir  pour  entrer  dans  sa  gloire,  et  qu'ils  ont  mé- 
coinui  l'honmiede  douleur  frappé  pour  leurs  péchés 
et  défiguré  comme  un  lépreux,  ainsi  (jue  parle  le  pro- 
phète ?  Mais  le  prodige  de  leur  incrédulité  n'a  rien 
(jui  doive  nous  surprendre,  depuis  que  nous  voyons 
au  sein  même  du  Christianisme  des  hommes,  or- 


LA    DOMINICALE. 


ÀGT 


giieilleiix'crun  faux  savoir,  blasphémer  la  foi  de  leurs 
pères  parce  qu'elle  fait  profession  de  ne  savoir  et  de 
n'adorer  que  Jésus  crucifié.  Et  cependant,  mes- 
sieurs, c'est  ici  son  plus  beau  triomphe;  c'est  ici  que 
la  sagesse  du  monde  est  convaincue  de  folie,  et 
l'œuvre  de  Dieu  j  ustifiée  par  elle-même.  Oui,  Jésus 
ressuscité  d'entre  les  morts,  nous  vous  reconnais- 
sons pour  notre  Dieu  et  notre  roi;  mais  c'est  parce 
que  vous  portez  encore  l'empreinte  des  clous  et  de 
la  lance.  Eh  !  pourquoi  ,  ô  mon  Dieu  !  cacheriez- 
vous  ces  nobles  blessures  ?  le  guerrier,  après  la  vic- 
toire, les  étale  avec  complaisance  comme  étant  plus 
glorieuses  que  les  couronnes  même  qui  parent  son 
front.  Que  je  voie  encore  ces  mains  percées  de  clous 
qui  vous  attachaient  à  la  croix  !  que  je  mette  ma 
main  dans  ce  côté  d'où  a  jailli  la  source  vivifiante 
de  vos  mystères  !  Montrez-les  toujours,  Seigneur, 
ces  plaies  sacrées  et  au  chrétien  fidèle  qui  confesse 
que  vous  êtes  dans  la  gloire  de  votre  père ,  et  à 
l'incrédule,  s  il  en  est  encore  parmi  nous  qui  doutent 
de  la  vérité  de  votre  résurrection  et  de  votre 
triomphe  sur  l'incrédulité  du  monde  ;  montrez-les 
surtout,  grand  Dieu  !  pour  attester  aux  superbes 
contempteurs  de  votre  sagesse  que  par,  votre  résur- 
rection, vous  avez  triomphé  du  monde  et  de  sa 
puissance.  » 

L'orateur  était  naturellement  conduit  à  re- 
tracer le  triomphe  de  Jésus-Christ  ressuscité, 
sur  le  monde  et  sa  puissance.  Il  a  montré  les 
apôtres  prêchant  sa  résurrection  glorieuse  de- 
vant les  Juifs  qui  l'ont  crucifié ,  saint  Pierre 
revendiquanteii  l'honneur  de  son  divin  maître 
les  paroles  prophétiques  qu'avait  chantées  le 
roiDavid,  etles  Juifs  pénétrés  de  componction,, 
demandant  à  être  baptisés,  et  à  recevoir  la  ré- 
mission de   leurs  pécliés. 

a  Sans  doute  ,  a  dit  l'orateur ,  tous  ne  se 
rendent  pas  à  la  voix  de  la  vérité  qui  relenfit 
à  leurs  oreilles  avec  t;uit  de  force  et  de  magni- 
ficence. Mais  les  Ecritures  devaient  avoir  leur 
accomplissement  touchant  le  Messie.  Ils  ont  fait 
mourir  l'auteur  de  la  vie,  et  ils  ne  veulent  pas  con- 
fesser que  la  droite  de  Dieu  l'a  élevé  par  sa  résur- 
rection, qu'elle  a  fait  de  son  sépulcre  son  Irop'aée 
de  gloire,  pour  donner  la  pénitence  et  la  rémission 
des  péchés.  Aussi  quel  châtiment  épouvantable  ! 
Jérusalem  est  ruinée  de  fond  en  comble,  le  temple 
est  la  proie  des  flanmies,  et  Israël  errant  parmi  les 
nations.  La  vengeance  divine,  dit  saint  Jean-Chry- 
soslôme,  le  promène  à  travers  tous  les  peuples  du 
monde;  il  va  étalant  ça  et  là  les  restes  de  son  ca- 
davre mutilé,  semblable  à  ces  grands  criminels  que 
la  justice  humaine  attache  au  gibet,  et  place  le  long 
des  cliemins,pour  annoncer  aux  passans,  par  la^gran- 
deur  du  supplice,  la  grandeur  du  crime  qu'ils  ont 
commis.  Tous  les  peuples  l'ont  vu  traverser  les 
siècles,  et  tous  ont  été  saisis  d'effroi  :  il  semblait 


dire  à  ceux  qui  le  contemplaient  :  Le  sang  du  juste 
est  sur  moi  et  sur  mi^s  enftuis;  Saïujuis  ejus  super 
nos  et  super  filios  vestros. 

,n  Les  apôtres  se  retournent-ils  vers  les  nations 
pour  rendre  témoignage  à  la  résurrection  de  Jésus- 
Christ?  aussitôt  une  lumière  divine  jaillit  de  son 
tombeau,  pour  éclairer  les  peuples  assis  dans  l'om- 
bre de  la  mort;  les  vertus  les  plus  pures  naissent' au 
sein  d'une  corruption  profonde  ,  et  la  résistance  du 
Juif  fait  la  richesse  du  Gentil.  Dieu  n'est  plus  in- 
connu à  Athènes  ;  l'aréopage  retentit  des  triom- 
phes de  Jésus-Christ  ressuscité  ;  Corinthe  apprend 
à  établir  le  fondement  de  sa  foi  sur  la  vérité  de  la 
résurrection  glorieuse;  et  celui  qui  se  vantait  d'être 
le  peuple-roi ,  abaisse  devant  lui  la  majesté  de  ses 
faisceaux,  et  tient  à  honneur  de  baiser  la  poussière 
de  ses  pieds.  » 

L'orateur  a  répondu  à  cette  objection  ,  sans 
cesse  répétée  par  nos  incrédules  :  comment 
peut-on  célébrer  les  triomphes  de  Jésus-Christ, 
lorsque  les  peuples  et  les  rois  s'élèvent  contre 
le  Seigneur  et  son  Christ  ? 

«  Il  est  cependa:U  des  épor|ues  de  vertige  et  d'er- 
reur ,  où  les  nations,  livrées  à  l'esprit  de  malice  , 
méconnaissent  l'auguste  caractère  de  ces  divins  en- 
voyés, et  où  ils  les  poursuivent  de  leurs  outrages  et 
de  leurs  dérisions.  Mais  si  les  villes  et  les  maisons  se 
ferment  devant  eux ,  ils  se  contentent  de  secouer  la 
poussière  de  leurs  pieds ,  et  d'emporter  avec  eux  la 
vérité  dédaignée  ,  qui  éclaire  de  ses  vives  lumières 
d'autres  peuples  plus  dociles  et  plus  heureux.  Alors, 
Messieurs,  la  société  ébranlée  s'agite  dans  ses  fon- 
demens;  des  symptômes  effrayans  annoncent  que 
les  empires  touchent  à  leur  fin;  roniurbatœ  siint 
(jenies  et  incUnaia  suid  rcrjna.  Le  Seigneur  or- 
donne à  ses  prophètes  de  parcourir  les  cités  impies, 
et  de  leur  prédire  qu'il  s'apprête  à  les  visiter  dans  sa 
colère,  et  à  les  brider  comme  un  vase  d'argile.  Oh  I 
que  CCS  menaces  sontiu'opresà  nous  faire  trembler, 
non  pour  la  religion  ,  mais  pour  nous-mêmes  !  car, 
la  religion  ne  périra  point:  protégée  par  la  main  du 
Très-Haut  qui  lui  a  promis  l'immortalilé  au  jour 
de  sa  résurrection,  elle  s'avance  vers  l'éternité,  ac- 
cueillant ceux  qui  veulent  la  suivre.  Que  si  des  en- 
fans  ingrats  l'abandonnent,  elle  ne  soufi're  pas  de 
leur  défection  et  n'en  continue  pas  moins  sa  marche 
majestueuse,  abattant  toute  hauteur  qui  s'élève  con- 
tre la  science  de  Dieu.  Depuis  dix-huit  cents  ans, 
elle  a  vu  les  rois  tomber  dans  la  poussière,  des  peu- 
ples nouveaux  paraître  sur  la  scène  du  monde ,  et 
l)ientôt  disparaître  sans  retour.  Eh  bien  !  sur  les 
ruines  des  empires,  elle  a  pu  piauler  la  croix  de  Jé- 
sus-Christ, et  s'écrier  avec  vérité  :  Jésus -Christ 
règne  toujours  !  il  était  hier ,  il  est  aujourd'hui  et  il 
sera  dans  tous  les  siècles  :  Chrisius  heri,  hodie  > 
ipse  ci  in  sœcida.  » 

II 


468 

Nous  nous  bornons  à  indiquer  le  sujet  de  la 
seconde  partie.  L'orateur  nous  a  montré  Jésus- 
Christ  s'arrachant  à  l'ignominie  du  tombeau 
pour  nous  rendre  la  liberté  et  la  vie  que  nous 
avionsperdues,  nous  faisant  triompher  avec  lui 
dumonde  et  de  ses  ilkisions,  c'est-à-dire  de  ses 
promesses  et  de  ses  terreurs.  Il  a  tiré  un  heu- 
reux parti  de  ces  paroles  de  l'Ecriture,  omnes 
resurgemusy  et  il  s'est  écrié  dans  sa  péroraison 
qui  a  été  écouté  avec  beaucoup  d'intérêt  et 
de  recueillement. 

((  Et  quel  jour  plus  beau ,  pins  propre  à  raffermir 
en  nous  ces  senlimens ,  que  ce  jour  d'alliance  el  de 
réconciliation,  où  Dieu  nous  a  arrachés  à  lapuls- 
sance  des  icnchres  pour  nous  faire  passer  dans  le 
royaume  dii,  Fils  de  sa  dilection!  Nous  n'avons  pas 
pris  part  au  combat ,  dit  un  père  de  l'Eglise,  nous  n'a- 
vons pas  été  témoins  de  la  hUle  sanglante  de  l'en- 
fer contre  le  ciel ,  et  cependant ,  nous  aussi ,  nous 
avons  remporté  la  victoire  ;  les  efforts  de  notre  Dieu 
sont  devenus  notre  couronne ,  et  il  nous  est  permis 
de  faire  retentir  de  toutes  parts  nos  cantiques  d'al- 
légresse el  nos  clianls  de  triomphe. 

))  Oh  !  qui  de  vous ,  IMessieurs ,  refusera  de  pren- 
dre en  main  la  cause  du  Seigneur ,  et  de  rendre  à 
sou  saint  nom  la  gloire  et  les  hommages  que  des 
méchans  voudraienlhii  ravirPIl  n'est  pas  d'uuliomme 
généreux  de  chanceler ,  de  retourner  en  arrière , 
quand  là  voix  de  l'honneur  l'appelle  à  résister  en 
face  aux  ennemis  de  sa  patrie.  Le  soldat  qui  déserte 
ses  rangs  au  moment  du  combat  est  à  jamais  flétri 
dans  l'opinion  publique  :  il  devait  périr  enveloppé 
de  son  drapeau ,  plulôlque  de  se  dérober  au  danger 
par  une  fuite  honteuse.  Eh  bien  !  voici  que  la  reli- 
gion, environnée  d'ennemis  nombreux  et  puissans, 
réclame  votre  secours  et  invoque  votre  fidélité.  Re- 
fuserez-vous  ,  Messieurs,  de  vous  rallier  autour  de 
Jésus-Christ  ressuscité ,  pour  marcher  avec  ses  fi- 
dèles serviteurs  à  de  nouveaux  combats  et  à  de 
nouveaux  triomphes  ?  Tous  les  saints  qui  vous  ont 
précédés  dans  la  foi  applaudissent  à  vos  généreux  ef- 
forts ;  et  s'il  le  faut ,  un  apôlre  vous  crie  du  sein  de 
la  gloire  :  Souvenez-vous  que  Jésus-Christ  est  res- 
suscité d'entre  les  morts  :  Mcmor  esta  Dominum 
Jésum-ChriaUim  resxirrc.risse  ex  morluis. 

Souvenez-vous  que  ce  Dieu  glorifié  veille  sur  vous 
du  haut  des  cieux  ,  qu'il  dirige  vos  pas  ,  sanctifie 
Tos  mains  au  combat,  el  vous  oidonne  d'espérer 
contre  l'espérance  même  :  Memor  esto  ,  etc. 

»  Pouriez-vous  oublier  (jue  cette  pensée  rendait 
autrefois  les  martyrs  intrépides  devant  les  tyrans  , 
qu'elle  donnait  à  vos  ancctres  la  force  de  confesser 
Jésus-Chrisl ,  au  milieu  des  glaives  et  sur  les  écha- 
faudsPEt  maintenant  que  vous  n'avez  plus  à  résister 
jus(ju'au  sang ,  vous  n'oseriez  célébrer  les  bienfaits 
de  sa  résiureclion  !  Mais  si  la  race  de  Jacob  ,  les  vé- 
ritables enfans  d'Abraham,  craignent  de  glorifie 


LA   DOMINICALE 


Jésus-Christ ,  qui  donc  racontera  son  nom  à  vos 
frères ,  et  qui  publiera  ses  louanges  dans  l'assem- 
blée des  fidèles?  Ah  !  plutôt  souvenez-vous  que  Jé- 
sus-Christ est  ressuscité  d'entie  les  morts  :  memor 
esto ,  etc. 

»  Si  vos  forces  se  lassent  dans  les  combats  du 
Siigneur,  si  vous  êtes  lentes  d'abandonner  celui 
qui  seul  a  les  paroles  de  la  vie  éternelle,  souvenez- 
vous  que  Jésus-Christ  est  ressuscité  d'entre  les  morts 
et  vous  veillerez  encore  avec  plus  d'ardeur  autour 
des  remparts  de  la  cité  sainte ,  et  il  vous  sera  donné 
d'en  écarter  les  partisans  du  mensonge  et  de  la  va- 
nité :  Memor  esio  Dominum  Jesitm-Chrisium  re- 
surrexisse  ex  moriiiis. 

Enfin,  Messieurs,  qu'il  me  soit  permis  de  vous  le 
dire  en  finissant  ce  discours,  votre  élan  généreux  vers 
Jésus-Christ,  voire  noble  constance  à  venir  écouter 
les  titres  augustes  qu'il  a  présentés  à  votre  amour 
elà  vos  adorations  ont  réjoui  Dieu,  les  anges  et  les 
hommes.  Conservez,  nous  vous  en  conjurons,  pour 
fiuit  des  vérités  que  vous  avez  entendues ,  le  sou- 
venir de  sa  glorieuse  résurrection  -  emportez-le  ce 
souvenir,  au  sein  de  vos  familles ,  et  vous  saurez 
vous  montrer  dignes  de  la  haute  vocation  à  laquelle 
vous  avez  été  appelés  ;  ne  l'oubliez  pas  au  milieu 
des  soins  du  monde ,  et  il  vous  empêchera  de  né- 
gliger l'unique  affaire  qui  doit  vous  occuper  ici-bas; 
qu'il  ne  vous  abandonne  pas  même  au  sein  de  vos 
plaisirs ,  el  vous  pourrez  avec  modestie  vous  réjouir 
dans  le  Seigneur.  Ce  souvenir,  Messieurs,  vous  con- 
soleraau  sein  de  vos  afflictions,  et  si  vous  semez 
dans  les  larmes,  vous  recueillerez  dans  la  joie;  enfin 
au  milieu  des  ombres  de  la  mort  aous  ne  craindrez 
pas,  parce  que  Jésus-Christ  ressuscité  sera  avec 
vous  pour  vous  faire  triompher  dans  les  splendeurs 
de  l'élernité.  » 


I\îOUVEMENT  RELIGIEUX. 

Depuis  qu'à  la  triliune  nationale  iiu  dé- 
puté, revêtu  du  mandat  de  populations 
catholiques,  a  proclamé  la  mort  du  ca- 
tholicisme en  France ,  les  faits  sont  accou- 
rus ,  on  dirait  d'une  façon  providentielle, 
opposer  leur  logique  toute -puissante  ù 
cette  assertion  voitairienne  ,  qui  a  surpris 
à  bon  droit  dans  la  bouche  d'un  grave  pro- 
fesseur de  la  Sorbonne.  Il  fut  un  temps  où 
une  parole  semblable ,  tombant  au  milieu 
des  débats  parlemeulairei,  eût  excité  dans 
le  pays  une  rumeur  inouïe.  Colportée  et 
commentée  par  les  mille  et  un  organes  de 
la  presse  irréligieuse,  elle  eût  apporté  sa 
part  d'amertume  dans  le  cœur  des  catbo- 


LA    DOMTNICALE. 


169 


liques,  sa  part  de  joie  dans  le  monde  phi- 
losophique, et  servi  de  texte  à  des  décla- 
mations furibondes  contre  la  religion  du 
Christ.  Aujourd'hui ,  si  les  singulières  pa- 
roles de  M.  Joufïroy  ont  [retenti  en  dehors 
du  Palais  Bourbon  ,  c'est  particulièrement 
au  sein  des  populations  catholiques,  dont 
elles  ont  blessé  les  affections  et  insulté  les 
croyances  :  de  telle  sorte  que  le  scandale 
de  ces  paroles  reste  tout  entier  à  M.  Jouf- 
froy  qui  les  a  prononcées,  et  à  la  Chambre 
qui  a  eu  le  triste  courage  de  les  entendre, 
sans  protester,  sans  que,  dans  toute  cette 
assemblée,  il  se  soit  trouve  un  seul  homme 
qui,  au  nom  de  Dieu,  ait  osé  rappeler  l'o- 
rateur à  l'ordre. 

Tout  ceci  vient,  nous  ne  cessons  de  le  dire, 
de  ce  que  le  catholicisme  est  ignoré,  de  ce 
qu'on  n'a  pprécie  point  tout  ce  qu'il  renferme 
degrand,  denoble,et  surtout  de  profondé- 
ment social.  Si  M.  Jouffroy  et  d'autres  es- 
prits sérieux  et  méditatifs,  dont  il  n'a  été 
que  récho,  avaient  dirigé  leurs  études  dans 
ce  sens,  au  lieu  de  jeter  au  catholicisme 
«ne  sentence  de  mort ,  évoquant  de  leurs 
souvenirs  le  grand  drame  des  destinées 
humaines,  ils  le  proclameraient  impéris- 
sable, parce  que,  dans  nos  sociétés  mo- 
dernes toutes  imprégnées  de  foi,  il  est  la 
grande  loi  sociale,  et  que  dans  l'humanité 
tout  ne  s'accomplit  que  par  lui  et  avec  lui. 

Qui  ne  doit  voir,  en  effet,  que  la  société 
ne  saurait  vivre,  en  politique  sans  un  prin- 
cipe d'où  découlent  l'ordre  et  ialibertésous 
une  autorité  protectrice  et  conserva- 
trice; dans  la  famille,  sans  un  prin- 
cipe moralqui  en  réunisse  tous  les  membres, 
sous  la  dépendance  d'un  même  pouvoir  et 
dans  les  liens  d'une  commune  affection  ; 
dans  les  sciences ,  sans  un  centre  et  un  point 
de  ralliement  j  dans  les  beaux-arts,  sans 
un  principe  inspirateur-,  dans  l'industrie^ 
sans  un  frein  qui  substitue  à  l'intérêt  privé 
l'intérêt  général? 

Or,  ce  principe  multiple,'qu'est-il  autre, 
sinon  le  principe  unitaire  du  catholicisme, 
qui  étreint  l'humanité  par  tous  les  modes 
de  son  existence?  N'est-il  pas  celui  qui  le 
premier  a  rayonné  sur  toutes  les  faces  du 


monde ,  affermissant  le  pouvoir  et  sanc- 
tifiant   l'obéissance ,    élevant    l'esclave   à 
l'égal  du  maître  ;  affranchissant  la  femme 
et  constituant  la  famille;  appelant  à  lui 
tous  les  tiavaux  intellectuels;  se  mêlant  à 
toutes  les  harmonies    humaines,  et  mar- 
quant de  son  empreinte  jusqu'à  ces  super- 
fluités  délicieuses  qui  charment  les  loisirs 
de  l'homme  et  endorment  ses  chagrins?  Au 
lieu  de  proclamer  la  mort  du  catholicisme, 
M.  Jouffroy  [eût  été  plus  vrai,  en  disant, 
comme  nous^  qu'on  ne  tue  pa^  le  catho- 
licisme;, parce  qu'on  ne  tue  pas  l'humanité, 
Fn  est-il  de  preuve  plus  frappante  que 
cet  immense  retour  vers  lesidées religieuses 
dont  le  spectacle,  se  déroule  chaque  jour, 
sous  nos  yeux?  L'impiété  a  disparu-,  cà  et 
là  se  rencontrent  encore  quelques  rares  vol- 
tairiens,   traînards   oubliés  de   la  grande 
armée  ,  dont  la  voix  chevrotante  et  cassée 
se  perd  dans  la  solitude  que  les  populations 
ieur  ont  faite-,  les  éditions  de  Voltaire,  de 
Rousseau  et  autres  ,    sont  presque    toutes 
encore  dans  les  recoins  obscurs  des  magasins 
de  librairie.  LVcole  encyclo^)édiste  a   donc 
visiblement  fait  son  temps;  elle  s'en  va,  la 
grande  coupable  ,    toute   chargée   qu'elle 
est  des  malédictions  universelles_,  vers  l'a- 
bîme de  réprobation  où  la  clouera  de  plus 
en  plus  le  mépris  de?  générations  futures. 
Et  ce  qu'il  y   a  de  plus  remarquable  en 
tout  ceci,   c'est  que  ce  mouvement  reli- 
gieux a  reçu   et  reçoit    encore  son    im- 
pulsion principale  de  ceux-là  même  qui 
s'efforcent  de  le  nier.  Jamais  l'homme  ne 
se  contente  de  détruire  :  à  la  place  de  ce 
qu'il  ôte  ,  il  faut  qu'il  mette  quelque  chose. 
Et    c'est    vraiment    merveilleux   que    de 
voir  avec  quelle  peine  la  philosophie  ac- 
tuelle cherche  inutilement  à  se  poser  dans 
un  ordre  de  choses ,  sans  trouver  la  place 
occupée  par  le  Christianisme  !  Ce  qu'elle  a  * 
de  bien ,   elle  le  lui  vole  ;  ce  qu'elle  a  de 
mal ,  elle  l'outre  ou  le  défigure.  C'est  ainsi 
que  tous  ses  principes  de  morale,  elle  les 
dérobe  à  l'Evangile ,  que  la  base  de  toutes 
ses  lois,  elles  la  prend  dans  les  codes  épurés 
par  l'Évangile,  qu'elle  dénature  la  liberté, 
d'origine  chrétienne,  en  la  poussant  jus- 


^70 


LA   rOlMICALE. 


qu'à  la  licence,  comme  les  Saints-Simo- 
niens  ,  outrant  la  valeur  de  la  femme  et  la 
charité,  vont  se  perdre  dans  les  absurdes 
rêveries  de  la  femme-Messie ,  et  les  théories 
immorales  de  l'amour. 

En  lançant  les  intelligences  dans  cette 
voie  de  recherches,  la  philosophie  concourt 
donc  puissamment  à  les  ramener  vers  les 
belles  doctrines  catholiques ,  et  reconstruit 
ainsi  pierre  à  pierre  les  murs  du  temple 
qu'elle  avait  dévasté.  Que  ce  mouvement 
intellectuel  vers  les  idées  religieuses  soit  une 
conception  artistique,  et  non  la  foi  encore, 
nous  le  voulons  bien;  peu  importe  que  ce 
soit  par  l'imagination  ou  par  le  cœur ,  par- 
ici,  plutôt  que  par-là,  que  Dieu  rentre  dans 
la  société.  L'essentiel  est  qu'il  y  rentre;  et 
c'est  ce  qui  se  fait  visiblement  aujourd'hui. 
Admirable  et  profond  efiét  de  la  Provi- 
dence !  Elle  nous  mène  à  nos  destinées  par 
des  voies  qui  nous  sont  inconnues,  fait  ser- 
vir le  désordre  même  au  rétablissement  de 
l'ordre  ;  et  c'est  au  moment  souvent  que 
l'humanité  paraît  le  plus  près  de  sa  chute , 
qu'elle  se  relève  plus  glorieuse,  pour  nous 
montrer  que  de  nous-mêmes  nous  ne  pou- 
vons rien,  et  que  sous  sa  main  puissante, 
les  hommes  ne  sont  que  de  faibles  instru- 
mens  de  la  volonté  divine. 

C'est  un  fait  remarquable  que  la  religion 
se  ravive  à  mesure  que  la  société,  poussée 
hors  des  limites  naturelles  ,  s'engage  de  plus 
en  plus  dans  les  âpres  sentiers  des  révolu- 
tions, et  s'en  va  cheminant  de  ruines  en 
ruines.  Quand  le  salon  lançait  la  boue,  et 
que  la  corruption  morale  préparait  la  cor- 
ruption intellectuelle  ,  il  y  eut  un  moment 
aussi  où  les  roués  de  la  Régence,  regardant 
autour  d'eux ,  ne  trouvèrent  pas  de  place 
pour  une  religion  si  pure,  dans  l'effroyable 
vide  moral  qu'ils  avaient  créé.  Puis  de  cette 
vaste  corruption  sortit  une  nuée  de  sophis- 
tes, comme  les  vers  sortent  d'un  cadavre, 
et  ce  fut  bientôt  une  désolation  amère  et 
un  bouleversement  inouï  :  la  royauté  étouf- 
fée dans  les  bras  du  bourreau  sur  la  place 
Louis  XV,  toutes  les  institutions  abattues, 
les  temples  profanés  ou  détruits,  les  prê- 
tres égorgés,  les  rives  étrangères  couvertes 


de  proscrits,  l'Europe  se  heurtant  comme 
arrachée  de  ses  fondemens.  Et  pendant  cette 
épouvantable  tourmente ,  la  société  s'émon- 
dait  de  ce  qu'elle  avait  d'impur  ;  la  foi  des 
premiers  âges  se  ranimait  avec  le  martyre; 
sur  le  front  du  clergé ,  l'auréole  de  la  per- 
sécution commandait  le  respect  des  peu- 
ples; le  salon  expiait  ses  erreurs,  tombait 
des  bras  des  courtisannes  dans  les  bras  du 
bourreau,  ou,  dans  sa  vie  vagabonde,  mois- 
sonnait la  foi  en  recueillant  la  misère; 
le  peuple  fatigué  de  doctrines  désolantes , 
croyait  à  la  gloire  ,  faute  de  mieux ,  et  plus 
tard  ,  sous  les  pas  d'un  soldat  qui  avait  tro- 
qué sa  casaque  contre  le  manteau  royal, 
se  précipitait  dans  les  églises  toutes  pleines, 
encore  de  sa  fureur  et  des  traces  de  ses  sa- 
crilèges. 

Comme  sa  devancière,  la  révolution  de 
juillet  s'est  attaquée  aussi  à  la  religion  ; 
et  nous  avons  eu  des  églises  dévastées , 
des  croix  abattues ,  des  prêtres  insultés  ou 
persécutés,  la  sainte  liberté  religieuse  in- 
dignement violée.  Certes,  il  n'a  pas  tenu  à 
elle  que  la  Croix  ne  disparût  de  nos  cités; 
et  si ,  sur  cette  nation  avilie ,  ne  s'est  pas 
étendu  l'athéisme  comme  un  A^oile  funè- 
bre ,  c'est  que  la  voix  impie  a  retenti  vide 
et  sans  écho. 

Privée  de  l'appui  du  pouvoir,  abandon- 
née à  ses  propres  forces,  la  religion  a  trouvé 
en  elle-même  de  quoi  se  soutenir;  et  de  fait, 
qu'a-t-elle  donc  besoin  de  la  main  de 
l'homme?  De  faveurs,  elle  n'en  a  point  de- 
mandé; ses  droits,  elle  ne  les  a  réclamés 
que  lorsque  l'injustice  a  été  trop  criante, 
et  l'empiétement  trop  visible.  Méconnue 
du  pouvoir  ,  sans  loi  qui  la  protège  ,  sans 
droits  politiques,  sans  défenseurs  dans  les 
Chambres,  la  voilà  telle  qu'elle  s'est  pré- 
sentée aux  peuples ,  pauvre  et  nue  comme 
aux  jours  de  ses  premiers  apôtres;  et  la 
voyant  si  belle,  si  libre,  si  peu  envieuse 
des  faveurs  et  de  la  protection  des  palais  , 
les  masses  se  sont  demandées  si  ces  hommes 
de  paix  et  de  bénédiction  étaient  bien  ceux 
qu'on  leur  avait  montrés  du  doigt  pour  la 
persécution?  Et  les  temples  se  sont  remplis 


LA     DOMINICALE. 


Â7i 


de  nouveau ,  et  la  religion  a  ouvert  ses  bras 
à  ses  enfans  égarés. 

Oh  I  notre  vie  est  asssez  pleine ,  à  nous  -, 
car  ici  ,sous  nos  yeux,  dans  celte  Babylonc 
de  la  France  ,  où  tant  d'erreurs  se  joignent 
à  tant  de  vices,  nous  avons  vu  la  multitude 
inonder  nos  portiques  sur!  la  place  où,    il 
n'y  a  pas  quatre  années  encore,  nous  inon- 
dions de  nos  larmes  la  croix  outragée,  nous 
avons  vu  le  peuple  se  presser  au  pied  de  la 
croix  ;  où  hurlaient  les  blasphèmes  ,  nous 
avons  entendu  des  cantiques  d'amour  et  des 
soupirs  ardens  poussés  vers  le  ciel.  Et  la 
grande  voix  de  la  France  est  venue  se  mêler 
à  cette  voix  de  la  capitale,  comme  un  pre- 
mier chant  d'avenir,  comme  un  bel  hymne 
de  la  terre  au  ciel.  Oh  !  oui,  notre  cœur  a 
tressailli  ,  nos  yeux  se    sont   mouillés  de 
larmes,  dans  cette  grande  semaine  ,  quand 
nous  allions  méditer  dans  les  basiliques  sur 
ces    inénarrables  douleurs  -,   car  les  basi- 
liques étaient  pleines;  car  c'est  à  peine  si 
les  paroles  de  la  chair£  pouvaient  parvenir 
jusqu'à  nos  oreilles,    tant  les  rangs  étaient 
serrés  autour  d'elle,  tant  les  temples  étaient 
petits  pour  contenir  cette  foule  !  Et  qu'im- 
portait, je  vous  le  demande,  quand  nous 
étions  là,   le  jeudi  de  la  sainte  semaine, 
dans  la  vieille  cathédrale  auprès  de  laquelle, 
hélas  !   le   pauvre   cherche  vainement  au- 
jourd'hui l'asile  à  la  porte  duquel  jamais  il 
ne  frappait  sans  recueillir  l'obole  de  la  cha- 
rité ,  qu'un  arrêt  tout  récent  forçât  l'auguste 
prélat  de  payer  lui-même  les  sommes  qu'on 
lui  a  prises.  De  l'or  !    et  quel  est  donc  l'or 
qui  vaille   pour  lui  le  spectacle  qui  se  dé- 
roulait à  ses  regards?  L'amour  des  peuples, 
le  respect  après  l'insulte,  la  louange  après 
la  calomnie,  la  foi  après  le  sacrilège,  voilà 
ce  qui  vaut  mieux  que   tout  l'or   de  la 
terre. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  la  capi- 
tale qu'a  lieu  cet  élan  religieux  ;  dans  la 
province,  ce  sont  aussi  les  masses  qui  se 
précipitent  dans  les  églises.  Partout  le 
même  enthousiasme,  la  même  foi,  la  même 
ardeur  d'écouter  la  parole  divine.  Toutes 
nos  correspondances  sont  unanimes  sur  ce 
point  :  à  Clermont ,  à  Piennes  ,  à  Lyon,  à 


Toulouse,  à  Bordeaux Eucore  une  fois, 

c'est  un  vaste  mouvement  imprimé  à  la 
société  française,  et  qui  désormais  ne  s'ar- 
rêtera plus. 

Nous  ne  saurions    finir   cet   article    où 
nous  avons  redit  aux  catholiques  toutes  les 
joies  de  notre  âme,  et  confié  toutes  nos  espé- 
rances d'avenir,  sans  déposer  aux  pieds  de 
tous  les  membres  du  clergé  l'hommage  de 
notre  vive  sympathie  pour  le  zèle  et  le  ta- 
lent remarquables  avec  lesquels  ils  ont  dé- 
veloppé devant  nous  les  grandes  doctrines 
catholiques  pendant  la  sainte  quarantaine. 
Le  clergé,  aujourd'hui  surtout  ,  doit  mar- 
cher à  la  tête   du  siècle  par  l'intelligence, 
comme  ily  marche  par  ses  vertus.  Et  par 
le  fait,  nous  devons  rendre  le  témoignage 
aux  prédicateurs  que    nous   avons  eu   le 
bonheur  d'entendre,  qu'ils  ont  dignement" 
répondu  à  l'attente  universelle.  Les  résul- 
tats sont  ici  les  meilleures  preuves  ,  et  ja- 
mais peut-être  tant  de  conversions  ne  se 
sont  opérées,  et  tant  de  foule   ne  s'est  ras- 
semblée autour  de  la   chaire  évangelique. 
Outre  les  prédicateurs    de    Notre-Dame  , 
dont  nous  avons  donné   les  conférences, 
nous  aurions  pu  remplir  nos  colonnes  des 
discours  de  M.   l'abbé  Combalot ,    et  d« 
M.  l'abbé  Lacordaire,  qui  réunit  dans  c« 
moment  une  si  grande  affluence  d'auditeurs 
au   collège   Stanislas  ,   qu'on   vient  d'être 
obligé   d'agrandir  l'église.    Tous    o^t   fait 
leur  devoir,  clergé  et  peuple,    et  nous  ne 
trouvons  dans  notre  cœur  que  de  vives  es- 
pérances ,    et    dans    notre    bouche ,    que 
des  paroles  de  reconnaissance  et  de   bé- 
nédiction- 
Catholiques  !  reprenez  donc  courage  ,  et 
quand  des  voix  impies  viendront  insultera 
vos  croyances  et  se  moquer  de  votre  avenir, 
montrez-leur  donc  le   vide  de  leurs  doc- 
trines, et  les  populations  qui  accourent  vers 
vous.  Finissons  en  répétant  ces  paroles  du. 
grand  poète ,  qui  sont  la   mesure  de  nos 
espérances,  et  la  joie  de  notre  cœur  : 

Jérusalem  renaît  plus  charmante  et  plus  belle  ! 


kit 


LA    DOMINICALE. 


PRINCIPES 

A  V occasion  de  la  question  du  nonihre  et 
du  mode  de  création  des  succursales. 

Le  rapport  de  la  commission  chargée  de 
l'examen  du  budget  du  ministère  des  cultes 
a  été  présenté  à  la  Chambre  ,    et  sera  mis 
très-prochainement  en  discussion.  Le  mi- 
nistre s'étast  soumis  aux  réductions   con- 
sidérables opérées  dans  la  session  de  i8d  i , 
la   Commission  n'a  pas  trouvé    celte  fois 
qu'il  y  eût  lieu  d'en  demander  de  nouvelles. 
Le  budget  de  i835  sera  donc  semblable  à 
celui  de  i834i  sauf  une  augmentation  de 
200,000  fr.  au  chapitre  des  traitemens  du 
clergé  paroissial  ,    augmentation    inévi- 
table par  suite  du   décès  des  titulaires  de 
cures  ou  de  succursales  pensionnés,  etde  la 
cessation  tle  quelques  vacances.  Le  budget 
des  cultes  peut  donc  défier  cette  année  la 
vigilante  sévérité  des    économanes   de   la 
Chambre,  et  le  rapporteur  delà  commission 
en  a  pris  acte  pour  nous  rassurer  contre 
les  craintes  que  la  session  de  1 85 1  avait  fait 
naître.  Toutefois,  pour  partager  la  con- 
fiance qu'il  veut  nous  inspirer,   nous  at- 
tendrons que  la  question  capitale  des  dio- 
cèses de  1822   ait  été   enfin  résolue   con- 
formément aux  vœux  et  aux  intérêts  de 
l'Église.  Ce  n'est  pas  assez  que  le  gouver- 
nement et  la  commission  manifestent  l'in- 
tention de  revenir  sur  le  vote  de  la  dernière 
session,  il  faut  cpie  ce  vote  aitété  rapporté 
par  une  décision  solennelle,  et  que  les  vrais 
principes  du  droit  de  l'Église  aient  été  pro- 
clamés et  reconnus  par  une  majorité  ras- 
surante. Il  faut  avouer  que  ce  qui  s'est 
passé  depuis  quelque  temps  dans  la  Cham- 
bre à  l'occasion  des  pétitions  relatives  aux 
évéchés,  estpeude  nature  à  nous  confirmer 
cet  espoir. 

L'examen  du  budget  des  cultes  serait 
une  mine  féconde  d'observations  curieuses 
et  importantes.  Nous  aurons  peut-être  l'oc- 
casion d'y  revenir  (i).  Dans  ce  moment, 


(i)  Nous  ne  pouvons  cependant  nous  dispenser  de 
faire  une  observation,  dont  les  conséquences  mo- 


nous  ne  voulons  nous  occuper  que  d'une 
question  soulevée  par  le  rapporteur  de  la 
commission,  et  qui  sera  sans  doute ,  dans 
la  Chambre,  le  sujet  d'une  grave  discussion: 
c'est  celle  du  nombre  et  du  mode  de  création 
des  succursales,  celle  de  savoir  s'il  appar- 
tient au  gouvernement  de  les  créer  à  sa 
volonté  ,  ou  s'il  est  nécessaire  qu'un  acte 
législatif  précède  leur  établissement.  La 
commissionareconnuquecesontlàdesques- . 
tions  très-délicates,  et  qui  ne  peuvent  être-, 
tranchées  sans  mur  examen.  Aussi  n'est-ce 
que  timidement  qu'elle  conteste  au  gou- 
vernement le  droit  dont  il  a  usé  depuis  le 
Concordat  de  1801,  de  créer  des  succur- 
sales nouvelles  sans  l'intervention  du  pou- 
voir législatif,  arbitre  indispensable  de 
toutes  les  questions  qui  touchent  directe- 
ment ou  indirectement  aux  finances.  Nous 
croyons ,  nous,  que  le  doute  manifesté  par 
la  commission  vient  de  ce  qiielle  ne  s'est 
pas  assez  pénétrée  des  principes  relatifs  aux 
traitemens  ecclésiastiques  j  et  ces  principes 
trop  souvent  et  trop  généralement  mé- 
connus ,  nous  croyons  qu'il  est  bon  de  les 
rappeler. 

Qu'on  y  songe  bien-,  l'état  régulier,  l'état, 
constitutionnel  des  établissemens  ecclé- 
siastiques, c'est  que  leurs  titulaires  soient 
salariés  par  la  nation.  Ainsi  l'ont  voulu, 
depuis  le  rétablissement  du  Christianisme 
en  France,  toutes  les  organisations  cons- 
titutives qui  se  sont  succédé,  soit  par  un 
sentiment  de  justice  et  comme  compen- 
sation de  la  grande  spoliation  de  1789,  soit, 
par  des  considérations  purementpolitiqueSé 
Ainsi  Ta  voulu  la  nouvelle  Charte  dei85o, 
endéclarant  dans  son  article  6,  quelesminis- 
tres  de  la  religion  catholique  sont  salariés  par 
l'Etat.  Les  traitemens  du  clergé  catholique 
ne  sont  donc  pas  une  faveur,  un  pur  don  j 
ils  sont  une  dette  de  l'État ,  dette  sacrée,  et 


raies  seront  facilement  saisies  par  nos  lecteurs  :  c'est 
que  sur  les  titulaires  des 26,000  succursales,  4,000 
ont  dépassé  l'âge  de  soixante-dix  ans,  et  touchent,  en 
conséquence,  le  traitement  de  1 ,000.  3,000  de  60  à 
70  ans  reçoivent  900  fr.  de  traitement.  A  qui  est 
due  cette  prodigieuse  longévité,  beaucoup  au-des- 
sus de  toutes  les  proportions  liabituelies  ? 


LA   DOMmiCALE. 


Â7o 


placée  sous  la  garantie  de  la  constitution 
elle-même.  Mais  cette  dette  ,  quelle  en  est 
l'étendue,  la  portée  ?  jusqu'à  quel  point 
dépend-il  des  pouvoirs  publics  de  l'étendre 
ou  de  la  restreindre?  C'est  là  la  seule  question 
controversable ,  et  elle  appelle  toute  notre 
attention. 

La  dotation  du  clergé  catholique  n'est 
pas  pour  l'État  une  dette  entièrement  po- 
cestative-,  elle  n'est  pas  non  plus  sans  li- 
mites. Il  ne  dépend  pas  des  pouvoirs  de 
l'Etat  de  la  restreindre  à  leur  gré  ;  il  ne  dé- 
pend pas  également  du  clergé  catholique 
de  l'étendre  à  l'infini.  Quelles  sont  donc  à 
cet  égard  les  bornes  des  deux  puissances  ? 
Il  y  en  a  deux,  selon  nous,  dontla  première 
est,  à  nos  yeux,  à  l'abri  de  toute  contes- 
tation. 

L'Eglise  catholique  n'est  pas  une  chose 
irrégulière ,  et  qui  n'ait  d'autres  règles  que 
les  circonstances  et  les  hasards  :  elle  a  son 
organisation  complète,  dont  toutes  les  par- 
ties se  tiennent  et  s'enchaînent  j  elle  a  sa 
hiérarchie  et  ses  établissemens  nécessaires. 
L'État  n'a  pu  l'adopter  que  dans  son  en- 
semble, la  salarier  que  dans  son  ensemble. 
Il  n'a  pu  dire  :  Je  soutiendrai  telle  ou  telle 
pierre  de  l'édifice,  et  j'abandonnerai  les 
autres  à  leurs  propres  forces.  Ce  qu'il  n'a 
pas  dû  faire ,  il  ne  l'a  pas  fait.  L'Église , 
qu'il  avait  reconnue ,  a  été  dotée  par  lui 
avec  plus  ou  moins  de  justice  et  de  magni- 
ficence; mais  enfin ,  jusqu'ici  du  moins,  il 
l'a  dotée  telle  qu"il  l'avait  reconnue  ,  et  ce 
n'est  que  depuis  trois  ans  qu'une  partie  de 
sa  dotation  légale  a  été  mise  en  question. 

La  conséquence  de  ces  principes  est  fa- 
cile à  saisir ,  et  elle  s'étend  à  la  question 
de  suppression  des  diocèses,  comme  à  celle 
qui  nous  occupe.  Toutes  les  fois  qu'un  éta- 
blissement ecclésiastique  a  été  institué  lé- 
galement, c'est  une  obligation  constitu- 
tionnelle pour  les  pouvoirs  de  l'État  d'attri- 
buer un  traitement  à  ses  titulaires.  Ni  le 
gouvernement ,  ni  les  Chambres ,  ne  peu- 
vent se  dispenser  de  doter  une  seule  des 
cures  ou  succursales  existantes,  chaque  fois 
que  l'Église  leur  fournit  un  sujet  pour  les 
remplir.  Leur  pouvoir  ne  s'étend  que  sur 


la  quotité  des  dotations  ;,:  et  la  force  des 
choses  impose  des  bornes  nécessaires  à  ce 
pouvoir.  Mais  l'existence  même  des  dota- 
tions est  garantie  par  la  Charte ,  et  ne  peut 
être  compromise,  sans  que  la  Charte  ne  le 
soit  en  même  temps. 

Ainsi,  des  traitemens  sont  dus  à  toutes 
les  cures  et  succursales  existantes ,  à  me- 
sure que  l'Église  les  pourvoit  d'un  titulaire, 
jYous  appliquerons  plus  tard  ces  principes, 
qui  paraissent  avoir  été  reconnus  par  la 
commission  de  la  Chambre,  à  la  question 
des  évêchés.  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  à  nos 
yeux,  ce  n'est  pas  seulement  aux  établisse- 
mens religieux  existans,  institués,  qu'une 
dotation  est  due-,  c'est  à  tous  ceux  dont  le 
besoin  deviendra  évident.  Pour  qu'on  sai- 
sisse bien  notre  pensée,  nous  devons  entrer; 
ici  dans  quelques  développemens. 

Aux  termes  de  l'article  60  de  la  loi  du 
18  germinal  an  10  :  «  Il  y  aura  au  moins 
»  une  paroisse  par  justice  de  paix.  Il  sera, 
»  en  outre ,  élahli  autant  de  succursales 
»  que  le  besoin  pourra  rexicjer.  »  Voyons 
si  le  vœu  de  cet  article ,  dont  on  ne  con- 
testera pas  sans  doute  l'autorité,  aujour- 
d'hui que  l'on  demande  à  grands  cris  le 
retour  à  la  législation  de  l'an  1  o ,  se  trou^re 
rempli  par  la  constitution  actuelle  de  l'É- 
glise. 

D'après  les  calculs  du  dernier  budget ,  il 
y  a  en  ce  moment,  en  France,  00,078 
cures  et  succursales,  dont  plus  de  2,000 
ne  sont  desservies  que  par  le  moyen  du 
binage.  Or,  comme  le  nombre  des  com- 
munes est  de  plus  de  07,000-,  comme,  de 
plus ,  toutes  les  communes  importantes 
renferment  plusieursparoisses,  ilenrésulte, 
d'après  les  calculs  de  la  commission,  que 
10,000  communes  sonten  ce  moment  pri- 
vées de  tout  droitlégal  à  une  église  et  à  un  des- 
servant. Nous  ne  prétendons  pas  que  toutes 
soient  fondées  à  réclamer  ce  droit,  et  à  exiger 
qu'il  leur  soit  accordé  une  église  et  un  des- 
servant, au  moins  par  le  binage.  Beaucoup 
sont  trop  peu  importantes ,  trop  pauvres  , 
trop  restreintes,  et  manquent  d'ailleurs  des 
édifices  nécessaires.  Mais  parmi  elles,  com- 
bien ne  s'en  trouve-t-il  pas  qui  peuvent 


llk 


LA    DOMINICALE. 


prétendre  à  la  jouissance  da  culte,  aux 
mêmes  titres  que  la  plupart  de  celles  aux- 
quelles elle  est  accordée  j  qui,  comme  elles, 
paient  leur  part  de  l'impôt  destiné  à  sala- 
rier les  ministres  du  culte?  Deux  mille  de- 
mandes existent  dans  les  bureaux  du  mi- 
nistère ,  et  beaucoup  d'autres  se  présente- 
raient encore.  Il  y  a  injustice  de  refuser  de 
les  satisfaire;  il  y  a  à  leur  égard  violation 
des  lois  sur  l'organisation  du  culte  et  des 
principes  constitutionnels. 

Pour  que  le  but  de  l'article  60  de  la  loi 
du  18  germinal  soit  rempli,  il  faut  qu'il 
soit  établi  des  succursales  partout  où  le 
besoin  l'exige-,  il  faut  donc,  dès  qu'une 
commune  justifie  de  ce  besoin  par  son  éten- 
due et  son  importance,  qu'une  succursale 
lui  soit  accordée.  En  l'instituant,  ce  n'est 
pas  une  faveur  que  l'on  accorde  à  cette 
commune ,  c'est  une  dette  légale  que  l'on 
acquitte  ;  en  la  dotant  autant  que  possible, 
c'est  une  dette  constitutionnelle  que  l'on 
paie.  Le  droit,  c'est  que  la  où  le  hesoin 
exige  une  succursale ,  cette  succursale 
soit  créée;  que  là  où  elle  est  créée,  elle  soit 
dotée. 

Eh  bien  !  ce  droit,  à  nos  yeux,  change  la 
position  du  gouvernement  par  rapport  à 
la  question  financière.  Sans  doute,  en  thèse 
générale,  le  gouvernement  ne  peut,  sans 
l'intervention  des  Chambres,  faire  coutrac- 
'eràrÉtatdesen^àgemenspécuniaires,  qu'il 
faudra  plus  tard  accomplir.  Mais  ici,  il  ne 
s'agit  pas  de  contracter  des  engagemens 
nouveaux  ,  mais  d'accomplir  des  engage- 
mens existansen  vertu  de  la  loi  de  germi- 
nal et  de  laCharte.  Dans  nos  principes,  que 
BOUS  croyons  incontestables  ,  Térection  et 
la  dotation  de  succursales  là  où  le  besoin 
l'exige,  est  une  dette  à  laquelle  les  Chambres 
ne  peuvent  se  soustraire  pas  plus  que  le 
gouvernement.  Que  serait  donc  l'interven- 
tion des  Chambres  dans  le  vote  préalable 
d'une  dépense  qu'elles  ne  pourra  ien  t  refuser? 
Eien  évidemment.  La  commission  a  donc 
tort  de  contester  au  gouvernement  le  droit 
de  créer  de  nouvelles  succursales  sans  le 
concours  des  Chambres  ;  et  rien  n'était  plus 
sage  et  plus  légal,  à  notre  avis,  que  ce  pro- 


jet d'ordonnance,  dont  le  rapport  de  la 
commission  nous  a  révélé  l'existence ,  et 
qui  autorisait  le  ministre  à  créer  des  suc- 
cursales qui  seraient  desservies  par  le  bi- 
nage dans  toutes  les  communes  où  le  besoin 
s'en  ferait  sentir.  Ce  projet  était  conforme 
à  la  justice,  à  la  raison ,  à  la  loi  ;  et  nous 
regrettons  que  le  gouvernement  ait  fléchi 
en  cette  circonstance,  comme  il  l'a  fait  mal- 
heureusement trop  souvent  depuis  trois  ans, 
devant  les  réclamations  anti -religieuses 
dont  il  a  été  l'objet.  Deux  ou  trois  mille 
communes  de  moins  seraient  en  ce  moment 
privées  de  tous  les  bienfaits  du  culte  reli- 
gieux. 

Tels  sont,  à  notre  avis,  les  principes  par 
lesquels  doit  être  résolue  cette  grande  ques- 
tion du  mode  de  création  des  succursales. 
Le  texte  des  lois  et  les  précédens  administra- 
tifs sont  conformes  à  ces  principes.  L'ar- 
ticle 61  de  la  loi  du  18  germinal  attribue  au. 
gouvernement  le  droit  de  régler  ,  de  con- 
cert avec  les  évêques,  le  noqibre  et  l'étendue 
des  succursales.  C'est  en  vertu  de  ce  droit 
que  les  décrets  des  5  nivôse  an  i5  et  3o 
septembre  1807  instituèrent  les  succursales 
de  l'empire.  C'est  en  vertu  de  ce  même 
droit  que  la  restauration  ,  qui  se  trouvait 
soumise^  comme  le  régime  actuel ,  au  con- 
trôle des  Chambres  législatives  pour  les  ques- 
tions financières,  établit  5oo  succursales^ 
nouvelles  par  l'ordonnance  du  5  août  1819, 
et  en  créa  plus  tard  six  autres  par  des  déci- 
sions particulières  et  successives.  Jusqu'à 
ce  jour,  ce  droit  du  gouvernement  n'avait 
pas  été  contesté,  et  nous  avons  prouvé  que 
c'est  sans  fondement  qu'on  le  conteste  au- 
jourd'hui. 

Quoiqu'il  en  soit,  et  quelque  solution 
que  cette  question  reçoive  dans  la  Cham- 
bre, nous  nous  félicitons  qu'elle  ait  été  sou- 
levée, car  il  sortira  toujours  de  cette  discus- 
sion la  reconnaissance  de  ce  principe,  que 
toutes  les  fois  qu'un  établissement  religieux 
existe  légalement,  la  Chambre  ne  peut  ni  le 
détruire,  ni  refuser  les  fonds  nécessaires  à 
sa  dotation.  Ce  n'est  qu'en  vertu  de  cette 
règle  que  la  commission  conteste  au  gou- 
vernement le  droit  de  créer  des  succursales; 


LA    DOMINICALE. 


iO 


nouvelles.  Eh  bien I  que  devient,  en  face 
de  ce  principe,  la  distinction  que  dans 
la  discussion  sur  les  diocèses  ,  certains 
membres  de  l'opposition  ont  -Toulu  éta- 
blir entre  la  question  diplomatique  et  la 
question  financière?  Comment  peut -on 
accorder  à  la  Chambre  le  droit  de  refu- 
ser la  dotation  des  évêchés,  en]  recon- 
naissant qu'elle  n'a  aucun  pouvoir  sur 
l'existence  même  de  ces  évêchés?  Ici,  il  n'y 
apas  deux  questions  j  il  n'y  en  a  qu'une. 
Du  moment  que  vous  accordez  que  les  dio- 
cèses de  1822  existent  légalement ,  vous  ne 
pouvez  leur  refuser  une  dotation  que  la 
Charte  leur  attribue.  Et  c'est  pour  cela  que 
la  décision  de  la  dernière  session  était  con- 
traire à  la  Charte,  et  que  la  Chambre  ne 
peut  se  dispenser  de  la  rapporter. 

Au  reste,,  cette  question  des  diocèses  sera 
bientôt ,  et,  nous  l'espérons  cette  fois ,  so- 
lennellement  débattue  dans  la  Chambre. 
JVous  sonunes  moins  effrayés  que  quelques- 
uns  de  nos  amis  par  les  dernières  décisions 
qui  ont  eu  lieu  à  l'occasion  des  pétitions. 
JVous  croyons  que  beaucoup  des  membres 
de  la  majorité  qui  ont  rejeté  le  renvoi  aux 
ministres,  ne  l'ont  fait  que  pour  laisser  la 
question  intacte  et  sans  préjugés^  pour  le 
jour  de  la  discussion  solennelle  qu'elle  sou- 
lèveralors  de  la  délibération  du  budget.  Nous 
faisons  à  leur  justice  et  à  leur  raison  l'hon- 
neur de  croire  qu'ils  n'ont  pas  voulu,  en  pas- 
sant à  l'ordre  du  jour,  mépriser  à  la  fois  le 
bon  droit  et  les  vœux  des  populations.  Nous 
avons  prouvé  la  parfaite  légalité  de  l'or- 
ganisation actuelle  de  l'église  de  France  et 
des  diocèses    créés  en  1822.    Nous  avons 
prouvé  l'identité  de  la  question  diploma- 
tique et  de  la  question   financière.   Il  ne 
restait  qu'une  chose  à  faire  :  c'était  de  dé- 
montrer c[ue  les  besoins  et  les   vœux  des 
peuples  étaient  d'accord  avec  le  droit.  Eh 
bien  !    les  pétitions  sont  venues  en   foule 
apporter    cette     démonstration.    Et    peu 
importe    au    fond    l'accueil    qui    leur    a 
été   fait!  Elles  resteront  cependant  comme 
un  élément  puissant  de  la  discussion  qui  va 
s'ouvrir.  Jamais  cette  question  n'avait  été 
discutée  d'une  manière  profonde  et  com- 


plète. Elle  le  sera  cette  fois,  etrien  neman- 
quera  pour  lui  assurer  une  solution  con- 
forme aux  intérêts  des  peuples  ,  de  l'Église 
et  du  droit. 


BIBLIOGRAPHIE. 

LIVRES  HISTORIQUES.  M.  DE  SISMO^DI. 

Nous  avons  tâché  précédemment  de  rap- 
porter tous  les  grands  ouvrages  historiques 
à  quatre  sortes  d'écoles ,  chacune  caracté- 
risée et  constituée  parla  manière  dont  elle 
entend  mettre  en  œuvre  les  faits  humains; 
nous   avons  ainsi  nommé  et  distingué  la 
méthode  chronologique,  qui  se  rapporte  à 
Varron  ;  la  méthode  narrative ,  qui  se  rat- 
tache à   Hérodote-,  la    méthode  critique, 
qui  a  pour  chef  Evhémèrechez  lesanciens,. 
Gibbon    et  Voltaire   chez  les  modernes  ', 
enfin  la   méthode    philosophique ,  qui   a 
commencé  à  Vico  et  fini  à   llerder.  Nous 
avons  formulé   une   opinion    générale   et 
sommaire  sur  les  travaux  qui  ont  été  exé- 
cutés dans  ces  quatre  directions ,   et  main- 
tenant nous  sommes  arrivés    à  appliquer 
notre  grande  division  aux  livres  historiquesi^ 
publiés  depuis  trente  ans ,   et  à  examiner 
jusqu'à  quel  point  ils  ont  fait  avancer  les 
études.  Nous  aurons  égard  plus  spéciale- 
ment aux  ouvrages  qui  traitent  des  annales 
de  notre  pays.  Il  y  a  une  foule  de  questions 
historiques  qui  sont  les  mêmes  chez  tous  les 
peuples,  et  que  nouséclaircirons  avec  beau- 
coup  moins  de   peine  sur   le  terrain  des 
documens  nationaux. 

Nous  commençons  par  le  livre,  aujour- 
d'hui en  meilleure  renommée  sur  l'his- 
toire de  France,  par  celui  de  M.  Sismonde 
de  Sismondi.  V Histoire  des  Français  , 
dont  le  premier  volume  parut  en  1821, 
et  qui  n'est  encore  parvenue  qu'à  la  fin  du 
seizième  siècle ,  formera ,  quand  elle  sera 
complète,  à  peu  près  vingt  ou  vingt-deux 
volumes.  La  chute  presque  totale  des 
études  historiques,  à  l'époque  où  M.  de  Sis- 
mondi commençait  à  publier  les  siennes, 
attira  vivement  sur  elles  l'attention  du 
public.  La  presse  libérale  s'en  aida  surtout 


116 


LA    DOMINICALE. 


pour  donner  à  ses  idées  d'opposition  une 
sorte  de  base  positive  et  scientifique.  C'est 
ainsi  qu'on  a  fait  en  son  temps  une  fijrande 
réputation  au  méchant  livre  de  M-  Re- 
nouard  sur  le  droit  municipal  en  France. 
Les 'écrivains  sérieux  allaientaux  idées  poli- 
tiques ,  et  la  propagande  allait  pareillement 
à  leur  secours.  Que  de  noms  qui  resteraient 
aujourd'hui  en  portefeuille,  et quela presse 
de  l'opposition  a  vernissés,  fourbis  et  en- 
luminés ! 

M.  de  Sismondi  serait  certainement  du 
nombre.  Ce  n'est  pas  qu'il  ne  possède  une 
fort  grande  érudition  j  qu'il  n'ait  presque 
remis  en  honneur  nos  chroniques  natio- 
nales ;  qu'il  n'ait  introduit  en  histoire  une 
critique  fort  supérieure  à  celle  d'Anquetil, 
de  3Iillot,  et  même  des  écrivains  notables 
du  dix-huitième  siècle  ;  mais  il  n'en  est 
pas  moins  certain  qu'il  a  mal  posé  ou  mal 
résolu  la  plupart  des  grandes  questions  de 
notre  nationalité.  En  face  des  travaux  exé- 
cutés depuis  cl  ix  ans  par  31 .  AugustinThierry, 
par  31.  IMichelet,  et  surtout  par  31.  Guizot, 
et  que  nous  examinerons  successivement , 
ceux  de  M.  de  Sismondi  ont  perdu  presque 
la  totalité  de  leur  valeur;  et  puis,  en  vérité, 
qu'est-ce  qu'un  écrivain  sansstyle?  qu'est- 
ce  que  vingt  gros  volumes  écrits  sans  cha- 
leur, sans  élan  ,  sans  poésie  ,  qui  ne  por- 
tent l'empreinte  d'aucune  grande  idée  su- 
périeure, qui  vont  jusqu'au  bout  page  à 
page ,  avec  une  langue  plate ,  incolore , 
insipide,  une  véritable  prose  de  procès- 
Terbal,  saupoudrée  de  temps  à  autre  de 
quelque  maxime  voltairienne?  Ce  n'est  pas 
ainsi  que  se  font  les  ouvrages  destinés  à 
vivre:  il  ne  reste  jamais  dans  les  littéra- 
tures que  les  livres  bien  écrits. 

Ce  ne  fat  pas  sans  une  intention  réelle 
et  marquée  que  M.  de  Sismondi  appela  sou 
livre  Histoire  des  Français,  au  lieu  de 
la  vieille  et  commune  désignation  de 
Histoire  de  France,  Ce  fut  absolument 
parla  même  raison  qui  a  fait  donner  à 
Louis-Philippe  le  titre  de  roi  des  Français, 
au  lieu  de  roi  de  France  et  de  Navarre.  Les 
Libéraux  de  182 1  s'imaginaient  que  c'était 
plus  noble  et  plus  beau-,  et  ainsi  ont  pensé 


ceux  de  i83o.  Titre  pour  titre  ,  nous  ai- 
mons mieux  ceux  de  Histoire  de  France  et 
de  roi  de  France;  ils  sont  plus  anciens  et  plus 
vrais.  La  France  est  le  nom  qu'a  porté  dès 
le  sixième  siècle  une  partie  du  territoire 
d'entre  Somme  et  Loire,  lequel  s'est  trouvé 
devenir  par  la  suite  comme  un  centre  d'as- 
similation pour  tout  le  pays  qui  va  de 
l'Océan  au  Khône  et  du  Rhin  aux  Pj^rénées. 
Français,  au  contraire,  est  un  mot  qui 
ne  date  que  de  la  fin  du  douzième  siècle  , 
lorsque  la  langue  commençait  à  se  former. 
Jusqu'alors  les  habitans  de  la  France  se 
nommaient  Francs.  Et  puis  l'espèce  de  nou- 
veauté qu'il  y  a  dans  un  titre  comme  celui 
de  Histoire  des  Français  peut  dérouter  le 
lecteur,  et  le  porter  à  croire  qu'il  ne  s'agit 
nullement  des  Normands,  des  Rretons,  des 
Bourguignons,  des  Aquitains,  toutes  races 
aussi  anciennes  que  la  racefranque,etqui  se 
sont  développées  à  peu  près  sans  mélange 
jusqu'aux  temps  actuels.  Enfin,  et  c'est  la 
dernière  remarque  que  nous  fassions  sur 
cette  matière,  annoncer  l'histoire  des  Fran- 
çais plutôt  que  l'histoire  de  France  ,  c'est, 
à  notre  avis,  préjuger  une  grande  question, 
celle  de  savoir  si  le  principe  personnel  a 
dominé  le  principe  territorial,  et  si  dans  le 
cours  de  notre  civilisation  ,  le  progrès  est 
sorti  des  lois  sur  les  hommes  ou  des  lois  sur 
la  propriété.  Nous  allons  au-devant  de  l'ob- 
jection tirée  des  chroniques  latines  ,  qui 
donnent  à  chaque  prince  le  nom  de  rex 
Francorum.  Outre  que  cette  construction 
tient  au  génie  de  la  langue  latine,  et  qu'on 
a  toujours  dit  d'Octave  qu'il  était  impera- 
tor  romaniis  ou  Fiomanorum,  et  non  pas 
imperator  lloniœ,  il  faut^'emarquer  encore 
(\\xerex,  dans  ces  mêmes  clnoniques,  et  dans 
les  textes  descodes  salique,  saxon,  visigoth 
ou  ripuaire,  où  la  tradition  est  plus  pure  , 
signifie  général,  et  non  pas  roi  ,  comme 
l'ont  entendu  les  modernes,  et  que  dès-lors 
il  était  fort  naturel  que  Philippe-Auguste j 
par  exemple  ,  s'appelât  rca^  Francorum 
plutôt  que  7'ex  Franciœ.  Mais  iî  est  un 
fait  incontestable  et  immense  ,  qui  donne 
le  dernier  mot  sur  tout  ceci  -,  l'unité  féo- 
dale, c'est-à-dire  la  superposition  des  vas- 


LA    DOMINICALE. 


ira 


saux,'  depuis  le  plus  petit  tenancier  jusqu'à 
la  famille  la  plus  puissante  ;,  a  amené  et 
produit  Tunité  royale.  Or,  dans  la  féodalité, 
les  personnes  n'étaient  hiérarchisées  qu'à 
cause  et  en  raison  de  l'hiérarchie  même  des 
terres  :  c'est  donc  par  la  terre ,  et  non  par 
l'homme,  qne  s'est  établie  la  suprématie  du 
dcché  de  France  sur  tout  le  reste  du  terri- 
toire actuel  ;  et  par  toutes  ces  raisons  , 
parmi  lesquelles  la  dernière  suffit  à  elle 
seule,  il  nous  semble  que  le  développement 
de  notre  nationalité  se  résume  beaucoup 
mieux  dans  une  histoire  de  France  que 
dans  une  histoire  des  Français. 

Le  premier  volume  de  M.  de  Sismondi 
est  à  peu  près  consacré  à  un  examen  des 
races  qui  ont  occupé  la  Gaule  par  la  con- 
quête. Ce  travail  est  incomplet ,  superfi- 
ciel et  mal  digéré.  Les  peuples  y  sont  jetés 
et  appréciés  en  bloc  ,  au  lieu  d'être  soi- 
gneusement examinés  dans  leur  constitu- 
tion même,  c'est-à-dire  dans  leur  mode  d'as- 
sociation intérieure  ,  la  tribu  et  la  famille. 
Nous  aurons  l'occasion  d'adresser  plus  tard 
le  même  reproche  à  M.  i\îichelet,  historien, 
poète  et  philosophe,  qui  a  également  écrit 
dans  un  volume  séparé  tout  ce  qui  con- 
cerne les  populations  envahissantes  du  cin- 
quième siècle,  et  dans  le  travail  duquel  il 
est  resté  beaucoup  de  vague  et  d'indéci- 
sion, faute  d'un  point  de  vue  pris  dans  les 
entrailles  mêmes  de  sa  matière,  et  qui  lui 
servît  à  coordonner  tous  ses  détails.  Sous 
ces  termes  si  généraux  de  nation,  de  peuple, 
de  race,  il  y  a  des  choses  plus  spéciales  et 
plus  réelles,  comme  la  tribu  et  la  famille  ; 
ce  sont  ces  élémens  qu'il  fallait  étudier  de 
préférence  :  ils  sont  la  source  de  tout  et  le 
centre  de  tout. 

Dès  le  second  volume,  M.  de  Sismotidi 
entre  réellement  en  matière;  il  groupe,  il 
raconte,  il  juge.  Nous  avons  dit  qu'il  ra- 
contait sans  naïveté,  sans  force,  sans  grâce, 
enfin  sans  aucune  des  qualités  qu'exige  un 
récit,  et  surtout  un  récit  de  vingt  volumes. 
Son  début  à  travers  toutes  nos  annales 
manque  de  grandeur  et  de  majesté.  Il  re- 
prend cette  éternelle  narration  de  Clovis  et 
de  ses  batailles,  du  roi  de  Cambrai  et  du  roi 


des  Movfns.  Il  nous  semble  qu'avant  de 
faire  ainsi  promener  le  lecteur  sur  cet  in>- 
mense  territoire ,  il  fallait  dire  quelque 
chose  de  sa  division,  de  sa  culture,  de  soa- 
aspect  physique  ,  qui  a  tant  et  si  souvent 
varié.  Puisque  M.  de  Sismondi  a  reconnu 
qu'il  était  nécessaire  d'écrire  l'histoire  des 
races,  pourquoi  n'a-t-il  pas  écrit  pareille- 
ment l'histoire  du  sol  sur  lequel  ces  races  se 
sont  développées  ?  c'était  logique  et  natu- 
rel. M.  Michelet  ne  l'a  pas  oublié.  Et  puis 
ces  villes  que  Clovis  assiège  et  dévaste^ 
quel  était  leur  régime  intérieur?  par  quelles 
classes  d'hommes  étaient-elles  habitées  ? 
quelles  en  étaient  les  lois?  quels  en  étaient 
les  chefs?  M.  de  Sismondi  vous  nomme  ra- 
pidement Paris,  Cambrai ,  Orléans  ,  Tou- 
louse, et  puis  il  passe  outre  ,  comme  s'il 
avait  tout  dit-,  de  telle  sorte  que  ceux  qui 
veulent  étudier  le  régime  des  villes  de  la 
Gaule  au  cinquième  et  au  sixième  siècles, 
sont  obligés  de  faire  tout  le  travail.  Alors 
à  quoi  bon  les  historiens? 

M.  de  Sismondi  vous  lance  donc  comme 
un  écolier  dans  ses  histoires  de  Clovis,  de 
Clotilde  et  de  Tolbiac,  choses  qui  sont  par- 
tout, et  il  vous  entraîne  sans  vous  donner 
la  moindre  notion  sur  le  régime  des  villes, 
sur  la  constitution  des  peuplades,  sur  les 
lois  territoriales  ,  sur  la  géographie  de  la 
Gaule ,  sur  les  établissemens  chrétiens  , 
choses  qui  ne  sont  nulle  part.  C'est  ainsi 
que  son  histoire  faite,  l'histoire  sera  encore 
à  faire.  Non-seulement  l'historien  a  laissé 
de  grands  vides,  mais  il  a  semé  d'innom- 
brables causes  d'erreurs.  S'ilavait  bien  étu- 
dié et  bien  dessiné  le  système  municipal  du 
sixième  siècle,  qui  était  d'origine  et  d'or- 
ganisation romaines ,  il  aurait  compris  les 
communes  du  onzième  et  du  douzième 
siècles  ,  qui  sont  un  commencement  de 
municipalité  indigène. M.  Renouard a  com- 
mis l'iocroyable  erreur  de  confondre  le  ré- 
gime municipal  romain  ,  qui  meurt  vers 
l'année  5oo,  avec  le  régime  municipal  in- 
digène, qui  naît  vers  l'année  looo  \  deux 
systèmes  qui  sont  séparés,  comme  on  voit, 
par  un  interrègne  de  cinq  cents  ans ,  outre 
qu'ils  reposaient  sur  des  bases  essentielle- 


LA   DOMINICALE. 


ment  dififérentes  ,  la  municipalité  romaine 
étant  1^-mée  de  grands  propriétaires,  la 
municipalité  nationale  étant  formée  d'es- 
claves affranchis. 

Parmi  les  grandes  questions  que  M.  de 
Sismondi  laisse  de  côté,  et  qui  demandent 
pourtant  d'être  traitées  et  éclaircies  ,  pour 
que  notre  histoire  signifie  quelque  chose  , 
il  faut  placer  la  question  domestique,  c'est- 
à-dire  l'organisation  de  la  famille,  et  les 
rapports  dans  lesquels  les  membres  étaient 
entre  eux.  Quelle  part  les  enfans  avaient- 
ils  dans  la  succession?  à  quel  âge  étaient- 
ils  majeurs?  quel  était  le  mode  de  partage 
entre  les  frères  et  les  sœurs  dans  les  héri- 
tages ah  intestat?  quelle  était  la  situation 
et  le  nombre  des  esclaves?  y  en  avait-il  un 
plus  grand  nombre  d'un  sexe  que  de  l'autre? 
à  quels  travaux  les  hommes  étaient-ils  em- 
ployés ?  quelles  étaient  les  occupations  des 
femmes?  comment  vivaient-ils  dans  la  fa- 
mille ?  à  quelle  époque  commença-t  -ou  à 
leur  donner  des  carrés  de  terre  à  cultiver? 
comment  l'église  traîtait-elle  les  esclaves  ? 
à  quel  siècle  correspond  la  disparition  de 
l'esclavage?  et  une  foule  d'autres  questions 
aussi  importantes,  aussi  fécondes,  aussi 
dignes  d'intérêt,  que  M.  de  Sismondi  n'a 
même  pas  soulevées.  Mais  alors,  encore 
une  fois,  à  quoi  servent  donc  les  histo- 
riens ? 

JVous  avons  dit  que  V Histoire  des  Fran- 
çais causa  tout  d'abord  une  assez  chaude 
émotion  dans  la  presse,  et  que  le  parti  li- 
béral s'en  empara,  comme  d'une  espèce  de 
témoignage  scientifique  rendu  à  la  vérité 
de  ses  théories.  En  effet ,  M.  de  Sismondi  y 
établit ,  ou  du  moins  cherche  à  y  établir 
que  des  trois  principaux  élémens  de  la 
nation,  le  clergé,  la  noblesse  et  le  peuple  , 
c'était  ce  dernier  qui  était  l'élément  pri- 
mitif j  qu'il  avait  été  victime  autrefois  de 
diverses  spoliations  successives ;,  et  que  son 
réveil  dans  les  états-généraux  du  moyen- 
âge  ,  et  sa  persévérance  actuelle  dans  le 
recouvrement  de  ses  anciens  droits,  étaient 
par  conséquent  chose  naturelle  ,  chose 
sainte,  et  qui  devait  être  respectée.  Ce  fut 
cette  théorie  que  M.  de  Sismondidonna  sur 


le  peuple  ,  qui  le  recommanda  aux  amis 
du  peuple. 

Or,  cette  théorie  du  peuple  était  fausse 
et  ridicule.  Des  trois  élémens  dont  s'est 
formée  la  nation  française ,  loin  d'être  le 
premier,  le  peuple  a  été  le  dernier  j  le  peuple 
ne  date  en  France  que  de  la  fin  du  onzième 
et  du  commencement  du  douzième  siècle; 
c'est  à  cette  époque  que  les  racos  esclaves  se 
trouvèrentassezgénéralementaffranchies,et 
formèrent ,  sous  le  bon  plaisir  des  évêques, 
des  communautés  religieuses  et  des  sei- 
gneurs, auxquels  elles  avaient  jusqu'alors 
appartenu ,  des  aggrégations  administra- 
tives régulières,  sous  le  nom  de  communes 
ou  bourgeoisies. 

L'erreur  de  M.  de  Sismondi,  qui  trouve 
le  peuple  existant  sous  la  première  race , 
a  néanmoins  un  certain  fondement.  Toutes 
les  chroniques  relatives  à  l'histoire  de 
France  sont  écrites  en  latin  jusqu'à  la  fin 
du  douzième  siècle,  c'est-à-dire  jusqu'à 
celle  de  Ville  Ilardoinn,  qui  est  la  première 
qui  ait  été  composée  en  langue  d'entre 
Somme  et  Loire,  ou  en  français.  Or,  ces 
chroniques  latines  portent  fréquemment 
le  mot  populus ,  que  M.  de  Sismondi 
a  tout  simplement  traduit  par  le  mot 
peuflc ,  comme  ferait  un  écolier.  Les 
chroniques  françaises  ,  à  commencer  par 
celle  de  Ville  Hardouin,  portent  aussi  le 
mot puep le  ,  peuple^  et  autres  équivalens 
de  peuple  et  de  populus-,  mais  avant  de 
donner  à  ces  expressions  le  sens  qu'elles  ont 
aujourd'hui,  il  fallait  y  regarder  à  deux 
fois.  Il  résulte  des  passages  mêmes  des 
chroniques  latines  et  françaises  où  se  trou- 
vent les  mots  populus  et  peuple ,  que  ces 
termes  désignent  la  noblesse ,  les  grands 
terriens,  les  propriétaires  d'esclaves,  jusqu'à 
la  fin  du  treizième  siècle  à  peu  près.  Il  y  a 
mille  exemples  à  citer ,  et  qui  grossiraient" 
inutilement  cet  article.  Vers  la  fin  du  trei- 
zième siècle,  les  races  esclaves  se  trouvèrent* 
affranchies  en  grand  nombre,  comme  nous 
l'avons  dit,  et  formèrent  des  communes, 
des  bourgeoisies  ,  un  tiers-état,  à  côté  des 
nobles  et  des  ecclésiastiques;  ce  fut  cette 
tierce-nation,  cette  tierce-gent,  d'origine 


LA    DOMINICALE. 


lld 


esclave ,  qui  prit  alors  peu  à  peu  le  nom  de 
peuple,  avec  les  dénominations  spéciales 
de  manans  ,  de  vilains  ,  de  croquans  ; 
bourgeois  avait  une  autre  signification  plus 
précise;  il  indiquait  les  membres  de  la 
confrérie  municipale ,  ou  de  la  commune  , 
dans  laquelle  n'entrait  pas  qui  voulait.  La 
commune  était  une  sorte  d'aristocratie  par- 
mi les  hommes  de  race  esclave.  Le  roi 
Louis  XI  se  fit  recevoir  bourgeois  à  la  com- 
mune d'Unterwalden.  Le  roi  Charles  V 
avait  annobli  tous  les  membres  de  la  com- 
mune de  Paris.  Ainsi  le  même  mot  de 
peuple,  qui  avait  désigné  les  gentilshommes, 
c'est-à-dire  les  hommes  de  race  libre,  jus- 
qu'à la  fin  du  treizième  siècle,  commença 
dès-lors  à  désigner  les  bourgeois,  c'est-à- 
dire  les  hommes  de  race  esclave.  Ce  n'est 
qu'en  1789  que  le  mot  se  généralisa,  et  qu'il 
désigna  indifféremment,  comme  il  Te  fait 
encore,  les  descendans  des  nobles  et  les 
descendans  des  affranchis.  Du  reste  les 
anciennes  races  libres  ont  presque  entière- 
ment disparu  de  la  France-,  la  Bretagne, 
l'Auvergne,  le  Berry,  l'Anjou, la  Norman- 
die, la  Gascogne  sont  peut-être  encore  les 
pays  où  il  en  reste  le  plus,  à  cause  de  leur 
immobilité  et  de  leur  vieille  fidélité  aux 
usages  de  leurs  ancêtres.  Il  y  avait  sous 
Louis  XIV  à  peu  près  quatre  cent  mille 
nobles  inscrits  sur  les  registres  provinciaux 
des  hérauts-d'armes-,  plus  des  trois  quarts 
étaient  des  nobles  créés  par  les  rois  de 
France ,  et  par  conséquent  des  descendans 
d'affranchis. 

Nousne  finirions  pasavec  M.  de  Sismondi, 
si  nous  voulions  signaler  toutes  les  lacunes 
de  son  livre  -,  la  partie  relative  aux  arts,  à 
la  langue,  à  l'architecture,  au  blason,  aux 
sciences,  y  est  nulle.  C'est  un  livre  manqué 
aux  fondemens ,  et  qu'il  est  presque  inutile 
de  poursuivre.  A  la  place  de  son  auteur, 
nous  ne  l'achèverions  pas. 


Nous  nous  estimons  heureux  et  nous  som- 
mes fiers  d'offrir  aujourd'hui  au  clergé  de 
France  qui  l'entoure  de  son  admiration  et  de 
ses  respects,  à  la  jeunesse  française  qui  l'a  re- 


connu comme  son  guide  le  plus  dévoue  et  le 
plus  sûr,  aux  pauvres  de  son  diocèse  dont  il 
est  la  Providence  visible,  aux  fidèles  dont  il 
est  le  pasteur  ,  et  même  aux  ingrats  à  qui  il  a 
pardonné  ,  le  portrait  de  monseigneur  l'arche- 
vêque de  Paris.  Beaucoup  de  portraits  de 
monseigneur  l'archevêque  ont  été  entrepris  j 
on  les  retrouve  partout ,  chez  le  riche  et  chez 
le  pauvre ,  dans  le  palais  et  dans  la  mansarde. 
C'est  un  portrait  populaire  en  un  mot  5  mais 
jusqu'à  présent  nous  avons  eu  des  images  peu 
ressemblantes.  Plus  d'une  fois  ceux  qui  appro- 
chent monseigneur  de  plus  près  ont  eu  peine 
à  le  reconnaître  dans  ces  traits  reproduits  au 
hasard  sur  d'autres  portraits  ,  et  d'après  un 
confus  souvenir.  Espérons  qu'aujovu'd'hui  le 
portrait  de  notre  prélat,  que  nous  devons  au 
cravon  facile  et  plein  de  verve  de  notre  habile 
graveur,  M.  Montant,  d'Oléron,  remplira 
toutes  les  conditions  voulues  pour  un  pareil 
travail.  Au  reste,  nous  le  livrons  comme  il  a 
été  fait,  avec  zèle  ,  avec  amour,  avec  respect. 
A  présent,  c'est  au  clergé  de  France  à  nous  dire 
si  en  effet  nous  avons  atteint  notre  but. 

Nous  ne  savons  pas,  depuis  que  l'Eglise  de 
France  est  constituée,  que  Paris  ait  en  jamais 
un  archevêque  qui  se  soit  trouvé  dans  des  cir- 
constancesplus  difficiles  que  monseigneur  Hya- 
cinthe-Louis deQuélen.  Sans  doute,  de  hautes 
vertus  et  de  grands  courages  ont  illustré  le 
siège  de  Paris. Lisez  l'histoire  de  cette  Eglise,  et 
des  saints  prélats  qui  ont  marché  à  sa  tête.  Que 
d'efforts,  que  de  charité  ardente,  que  de  piété, 
que  de  zèle,  que  d'intelligence!  Les  uns  ré- 
sistent à  l'ennemi  qui  veut  tout  envahir  à  main 
année j  les  autres  s'opposent  à  l'hérésie,  un 
autre  genre  d'invasion  non  moins  à  craindre; 
un  archevêque  soutient  tout  seul  les  efforts 
sans  cesse  renouvelés  du  dix-huitième  siècle 
contre  l'Eglise;  attaques  furibondes,  déclama- 
tions féroces,  hurlcmens  d'hommes  de  génie 
déshérités  de  la  foi!  Après  quoi  l'autel  est 
brisé  comme  le  trône,  jusqu'à  ce  que  repa- 
raissent le  trône  et  l'autel ,  vainqueurs  de  tant 
d'orages. 

Eh  bien!  nous  le  répétons,  nous  ne  croyons 
pas  que,  même  dans  cette  histoire  à  part,  un 
prélat  se  soit  rencontré  plus  grand  dans  l'ad- 
versité, plus  patient  et  pi  is  intelligent  dans  le 
combat,  plus  merveilleusement  disposé  à 
comprendre  son  époque,  plus  universelle- 
ment adopté  par  tous  les  hommes  de  cœur  et 
de  foi,  plus  respecté  par  l'Eglise,  à  laquelle 


il  a  servi  de  sauve-garde,  supportant  lui  seul 
tout  le  malheur  des  temps.  Avec  quel  admi- 
rable sang-froid  ,  vous  le  savez  I 

La  biographie  de  notre  .archevêque  sera  un 
des  plus  beaux  textes  à  l'éloquente  simplicité 
de  l'histoire,   quand  l'histoire ,  ce  jugement 
suprême  de  la  postérité ,   pourra  s'emparer 
librement  de  cette  vie  déjà  si  remplie.  Mais 
aujourd'hui,   parler,   même    au    clergé,    de 
monseigneur  l'archevêque  ,   c'(a»;  tenter  uuc 
tache  bien  difficile.    Comment  aborder,  sans 
déplaire  au  prélat,  le  récit  de  tant  d'actions 
qu'il  ci'oit  avoir  si  bien  cachées  que  nul  ne  les 
sait,  excepté  Dieu  et  sa   conscience?   Com- 
ment,   avec   la  plus  gi-ande  retenue  de  soi- 
même,  ne  pas  blesser  cette  nlodestie  si   in- 
quiète? Comment  le  tirer  malgré  lui  de  l'obs- 
curité qu'il   aime  tant,   cet  homme  qui  ne 
s'est  montré  qu'aux  jours  du  péril  ?  Plus  le 
peuple  fut  injuste  envers  lui ,  et  moins  il  per- 
mettra qu'on  parle  au  peuple   de  ses  vei  tus 
et  de  sou  courage.  Peuple  ingrat,  en  effet, 
et  qui  a  été  bien  malheureux  lorsqu'il  a  connu 
celui  qu'il  avait  outragé!  Vous  vous  rappelez 
ces  jours  d'affreuse  m.émoire,  quand  le  peuple, 
oubliant  les  bienfaits  de  cet  archevêque  na- 
guère si  populaire,  un  des  héros  de  la  cham- 
bre des  pairs  ,  éloquent  et  intelligent  orateur, 
qui  n'avait  pas  séparé  la  cause  du  peuple  de 
la  cause  de  l'Église^i)  s'abandonna  comme  par 
vertige  aux  plus  incroyables  fureurs.  Tout  a 
coup   on  assiège  l'église    de   Saint-Germain- 
l'AuxeiTois  ,  on  enfonce  les  portes.  O  pi'ola- 
nationl   les  saints  sont  brisés  et  renversés  de 
leurs  niches  ,  les  autels-  sont  détruits,  les  tom- 
beaux des  moris  sont  ouverts;  tout  cède;  la 
rue  tiiomphc  de  l'Eglise.    Mais  le  triomphe 
de  la  rue  n'est  pas  complet  encore;  l'Eglise 
n'est  pas  assez  défaite,   tant  que  l'archevêché 
reste  debout.  Aussitôt  la  foule  se  précipite  en 
criant.  La  foule  entraîne  la  foule.  L'archevê- 
ché est  renversé.  La  maison  du  prélat  est  dé- 
vastée; il  n'y  reste  pas  pierre  sur  pierre.  Sa 

(i)Les  rentes  îïp.lOO  ctaient  pour  la  ville  de  Paris 
elle  seule  de  1)0,000,000.  Le  5%  dont  on  demandait 
la  réduction,  s'élevait  à  48,000,000  par  an.  C'est 
donc,  depuis  iO  ans,  de  i82i  à  1854  inclusive 
ment,  une  somme  de  480,000,000  que  les  rentiers 
auront  fin  I834,et  dont  ils  auraient  été  privés,  ainsi 
que  le  conrimerce  et  l'industrie.  Voilà  ce  que  la 
ville  de  Paris  doit  à  son  archevêque,  et  cependant 
c'est  le  même  homme  qu'elle  laisse  aujourd'hui 
sans  asile. 


LA    DOMINICALE. 


maison  des  champs  est  livrée  au  même  stu- 
pide  pillage.  Ses  livres,  ses  tableaux,  sa  cas- 
sette, ou  plutôt  la  cassette  des  pauvres  ,  tout 
est  enlevé,  brisé,  anéanti;  le  peuple  ue  se 
r«»posc  que  le  soir,  et  il  rentre  chez  lui,  san» 
songer  que  son  archevêque  n'a  pas  un  abri 
où  reposer  sa  tête.  Ce  jour-là,  le  peuple  avait 
tout-à-fait  traité  l'archevêque  comme  un  roi. 
Dans  cette  désolation  universelle  del'Eglisz* 
parmi  ces  ruines  fumantes  ,  ne  voyez-vous  piS 
un  homme  qui  sort  pour  proclamer  le  pai> 
don  des  offenses?  n'cntendez-vous  pas  une 
voix  qui  s'écrie  :  Pardouncz-Ieur,  mon  Dieu! 
En  effet ,  dans  ces  déplorables  circonstances  I 
en  quelque  sorte  parmi  les  ruines  de  l'arche- 
vêché,  le  prélat  se  montra  toujours  calme, 
le  front  serein ,  le  cœur  tranquille.  Il  étaif» 
heureux  de  voir  que  lui  seul  dans  ce  tumulte, 
avait  été  atteint.  Que  lui  importent  que  l'ar- 
chcvêché  soit  par  terre!  que  lui  importent  ses 
tableaux  et  ses  livres ,  puisque  le  clergé  de 
France  est  encore  debout.  Pour  lui  il  n'a 
rien  perdu  ,  il  a  passé  sa  main  sur  son  visage, 
et  il  ne  s'est  pas  senti  blessé  ;  personne  ne 
s'est  aperçu  qu'il  était  sans  asile ,  pas  même 
les  pauvres  ! 

Aussi ,  grâce  à  son  prélat  ,  l'Eglise  de 
France  s'est  rassurée.  Le  peuple ,  quand  il  a 
vu,  le  lendemain,  les  débris  amoncelés  par  ses 
fureurs  ,  s'est  pris  à  être  honteux  et  à  rougir. 
Depuis  ce  temps,  pas  un  cantique  n'a  été  in- 
terrompu dans  l'église  ,  pas  une  plainte  ne 
s'est  fait  entendre;  l'Église  s'est  serrée  plus 
que  jamais  autour  du  pontife,  et  plus  que 
jamais  ils  ont  marché,  elle  et  lui  dans  la  voie 
de  cette  admirable  unité  catholique  qui  fait  la 
force  et  la  gloire  de  l'Église  de  Jésus-Christ. 

De  cette  émeute  de  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois  ,  l'archevêque  qui  s'est  défendu  tout  seul, 
l'P^glise  qui  s'est  protégée  par  elle-même,  sont 
sortis  l'un  et  l'autre  plus  forts  et  plus  grands 
que  si  le  pouvoir  fût  venu  avec  toutes  ses  foi^ 
ces  à  leur  secours. 

Vous  dire  comment  l'archevêque  de  Paris 
s'est  vengé  du  peuple  de  Paris  ,  c'est  chose 
inutile.  Comment  pouvait-il  se  venger,  sinon 
par  des  bienfaits?  Il  nous  souvient  encore  de 
ces  jours  d'effroi  où  la  peste  tomba  sur  la 
ville  consternée:  ce  fut  un  an,  jour  pour 
jour,  après  le  sac  de  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois.  Tout  tremblait  :  les  hôpitaux  se  rem- 
plissaieut  d'heure  en  heure;  les  pauvres  mou- 
raient, eu  attendant  que  vînt  le  tour  des  n- 


LA.    DOMIÎSICAXE. 


ÂM 


ches  ;  chacun  se  regardait  avec  effroi  ;  ce  n'é- 
taient qu'histoires  lamentables  et  funèbres. 
Tout  à  coup  au  milieu  de  la  ville ,  au  milieu 
des  plus  pauvres,  au  milieu  des  mourans  et 
des  morts  ,  partout  où  tombait  le  fléau,  arrive 
l'archevêque  de  Paris.  C'est  bien  lui  I  Les 
pauvres  le  reconnaissent  et  tombent  à  genoux 
devant  sa  bénédiction  puissante;  les  hôpitaux 
s'ouvrent  à  sa  voix  ,  et  la  désolation  fait  si- 
lence pour  entendre  des  paroles  d'espérance 
et  de  charité.  Les  plus  intrépides  s'étonnent 
•du  courage  du  prélat.  Les  médecins  veuleiit 
l'arracher  au  lit  dos  malades  ;  mais  il  ne  quitte 
le  chevet  du  moribond  qu'après  lui  avoir  ou- 
vert le  Ciel.  Il  se  mulliplie  ainsi  la  nuit,  le 
jour,  à  toute  heure;  il  encourage,  il  exhorte; 
il  appelle  à  lui  tout  son  diocèse;  il  a  de  l'or  et 
des  prières  pour  tons.  Oh!  s'il  pouvait,  parmi 
ceux  qui  meurent,  reconnaître  un  des  dévas- 
tateurs ,  avec  quel  bonheur  il  lui  dirait  :  Je 
vous  pardonne ,' mon  Jîls  !  Voilà  le  spectacle 
que  nous  avons  eu  sous  les  yeux,  tant  que 
Paris  fut  saisi  par  la  peste  et  par  la  terreur. 
Quand  le  fléau  fut  apaisé  ,  on  chercha  vaine- 
ment l'archevêque  dans  les  rues  assainies,  dans 
les  hôpitaux  déserts  ;  l'archevêque  se  cachait  à 
présent;  il  se  dérobait  à  notre  reconnaissance, 
il  remerciait  pour  nous  le  Ciel  qui  avait  dit  au 
fléau  :  —  Reviens  à  moi! 

Ce  sont  là  des  faits  qui  seraient  tous  récens 
pour  un  autre  que  pour  l'archevêque  de  Pa- 
ris ;   mais  pour  lui  ce  sont  déjà  de  belles  ac- 
tions   de  bien  vieille  date.  Que  de  combats 
îi'a-t-il  pas  livi'és  depuis  pour  défendre  les 
doctrines  attaquées  ,  pour  réveiller  dans  les 
âmes  le  feu  des  saintes  doctrines!  Tantôt  c'é- 
tait le  schisme  ingrat  et  stupide  ;  tantôt  c'était 
un  homme  de  génie  simple  de  cœur ,  grand 
écrivain   que  son   zèle   emportait   trop  loin. 
Notre  archevêque  a  été   sans  pitié  contre  le 
schisme  voltririen  ;  il  a  pleuré  sur  l'homme 
de  génie  qui  s'égarait;  il  a  prié  pour  lui;  il 
n'a  été  heureux  que  lorsque  l'homme  de  foi 
et  de  cœur  s'est  montré  le  plus  soumis  des 
chrétiens,   comme  il    en  était  le  plus  grand 
par  l'éloquence  et  le  génie.   Ce  sont  là  des 
combats  sans  nombre ,   ce  sont  là  des  inquié- 
tudes sans  fin  I  Et  en  même  temps  que  le  pré- 
lat se  livrait  à  cette  double  lutte  ,  il  n'oubliait 
aucun  des  détails  de  son  vaste  sacerdoce.  Par 
lui  l'enseignement  religieux  a  marché  à  des 
■destinées  nouvelles.  C'est  l'archevêque  de  Pa- 
ris qui  a  donné  à  toute  la  jeunesse  de  France 


le  premier  signal  de  ce  retour  inespéré  aux 
saines  doctrines  religieuses.  Chaque  jour  est 
témoin  d'une  nouvelle  tentative  dirigée  par 
le  prélat  en  faveur  de  cette  révolution  mo- 
rale. Naguères  encore  il   a  rétabli  les  confé- 
rences religieuses,   appelant  ainsi   à  lui  tous 
chrétiens,   ceux  qui  enseignent  et  ceux  qui 
sont  enseignés;  ceux  qui  parlent  et  ceux  qui 
écoutent ,  afin  que  les  uns  et  les  autres  mar- 
chent ensemble  à  la  vérité  chrétienne ,  afin 
que  les  uns  et  les  autres  marchent  d'nn  pas 
égal  dans  la  voie  catholique.  Ce  sont  là  des 
succès    prodigieux ,     incontestables ,    et    qui 
viennent  à  l'église  de  son  archevêque.  Voilà 
comment  l'archevêché  est  sorti  de  ses  ruines. 
Le  peuple  a   renvei'sé  des  pierres;   l'arche- 
vêque a  mis  des  doctrines  à  la  place  des  ces 
vieilles  pierres.  Le  peuple  a  anéanti  des  ta- 
bleaux et  des  livres;  l'archevêque  a  remplacé 
par  l'enseignement  religieux  ces  tableaux  et 
ces  livres  ;  le  peuple  a  crié  :  Mort  à  Varclie- 
véquel  et  l'a  chassé  de  sa  maison;  l'archevê- 
que a  dit  au  peuple  :  Vivez!  et  lui  a  fait  en- 
seigner la  vérité  ,   et  il  l'a  visité  dans  ses  hô- 
pitaux,  moribond  qu'il    était;   le  peuple  a 
crié  :  Il  n'y  a  plus  de  religion  chrétienne ,  et 
l'archevêque  a  répondu  au  peuple  en  appe- 
lant à  lui  toute  la  jeunesse   de  France   :   la 
jeunesse  de  France  est  venue  à  l'archevêque , 
ardente,    enthousiaste,   convaincue;  la  jeu- 
nesse bénie  par  son  archevêque  l'a  entouré  de 
son  dévouement  et  de  ses  respects,  et  lui,  il 
a  pris  pour  devise  ces  trois  mots  qui  disent 
tout  :  A  nous  l'avenir! 

Nous  arrêtons  ici  cette  louange  involon- 
taire ,  et  qui  nous  est  échappée  comme  vous 
échappe  un  cri  parti  du  canir.  En  commen- 
çant cet  article,  nous  voulions  simplement  an- 
noncer à  nos  lecteurs  cette  bonne  nouvelle , 
que  nous  leur  offrions  l'image  la  moins  im- 
parfaite et  la  plus  authentique  qui  ait  été  pro- 
duite de  l'archevêque  de  Paris.  Mais  nous 
avons  eu  bientôt  oublié  son  portrait  pour 
parler  du  prélat  que  révère  la  France.  Puisse 
cet  hommage  que  la  reconnaissance  nous  eut 
commandé  ,  si  l'admiration  la  plus  sincère  ne 
nous  l'avait  dicté,  nous  être  pardonné  par 
Mgr.  l'archevêque  de  Paris;"  il  est  le  seul 
homme  dans  le  monde  à  qui  nous  soyons 
obligés  d'en  demander  pai'don. 


>i8â 


LA    DOJMINICALE. 


.    CORRESPONDANCE. 

Reims  leSi  mars  1834. 

Monsieur  le  Directeur , 
Reims  vient  aussi  de  jeter  son  cri  d'alarme ,  et 
de  joindre  sa  voix  à  tant  d'antres  qui  réclament 
contre  la  mesureqni  tendrait  à  priver  le  catLolicisme 
de  France  de  trente  évèchés;  je  vous  envoie  copie 
de  la  pétition  qui  se  signe  actuellement  à  Reims, 
et  qui  le  sera  liienlôt  dans  toutes  les  paroisses  du 
diocèse. 

Messiem-s  les  Députés , 

Convaincus  que  votre  premier  désir  est  de  prendre 
l'intérêt  et  de  suivre  le  vœu  du  pays  que  vous  repré- 
sentez, nous  nous  empressons  de  vous  les  faire 
connaître,  et  d'appeler  votre  attention  sur  une 
mesure  qni  les  blesserait  l'un  et  l'autre  de  la  ma- 
nière la  pUis  pénible. 

Nous  voulons  parler  de  la  suppression  du  siège 
de  Reims,  que  fait  craindre  la  proposition  faite  à 
la  Chandjre. 

Le  vote  qni  demandait  cette  sn[)pression  n'a  pas 
été  plutôt  connu  dans  nos  contrées  ,  qu'il  y  a  ré- 
pandu une  al'irme  générale. 

Pour  l'expliquer,  il  suffira.  Messieurs,  de  vous 
donner  une  idée  de  l'état  déplorai)le  où  se  trouvait 
réduit ,  pendant  sa  réunion  aux  évèchés  de  Metz  et 
de  ]Meaux ,  le  pays  qui  compose  le  diocèse  actuel. 

L'éloignement  des  évèques  ne  leur  permettant 
pas  d'étendre  leur  vigilance,  ni  d'exercer  leurs  mi- 
nistère sur  cette  partie  de  leur  diocèse,  nous  avons 
été  privés  pendant  près  de  vingt  ans  de  la  visite 
épiscopale  et  du  sacrement  de  la  Confirmation. 

Les  vocations  ne  pouvant  être  efficacement  en- 
couragées, le  plus  grand  nombre  des  paroisses  se 
sont  vues  sans  pasteurs  ;  les  penples  sont  restés  sans 
instruction,  et  combien  de  fidèles  n'ont-ils  pas  été 
condamnés  à  mourir,  sans  avoir  reçu  les  secours  les 
plus  indis  pensables  de  la  religion? 

Nous  ne  pouvons  croire,  Messieurs,  que  vous 
consentiez  à  faire  revivre  un  pareil  état  de  choses, 
ni  ànousreplongerdansun  dénuementaussi  affreux, 
en  laissant  supprimer  un  siège,  dont  la  conservation 
est  d'ailleurs  réclamée  par  les  considérations  les  phis 
jiuissantes. 
■  A".  Le  siège  de  Reims  est  un  des  plus  anciens 
des  Ganles ,  et  sou  origine  remonte  au  berceau  du 
Ciirislianisme  dans  le  royaume. 

2".  En  supprimant  l'archevêché  de  Reims,  on 
laisserait  veuve  une  des  plus  belles  cathédrales  de 
France,  et  l'on  exposerait  à  périr,  faute  d'entretien, 
un  des  monumeus  d'architecture  les  plus  rares  et 
les  plus  précieux. 

5".  La  ville  de  Rheims  est  la  plus  importante  du 
département  de  la  Marne  et  des  départemens  cir- 
convoisins  ;  on  ne  peut  sans  blesser  les  convenances 


et  la  juste  susceptibilité  de  ses  nombreux  habitans, 
lui  donner  pour  chef-lieu  une  petite  ville  éloignée. 

4'\  Le  diocèse  actuel  renferme  tant  en  cures 
qu'en  succursales,  plus  de  cinq  cent  paroisses,  et 
plus  de  deux  cents  annexes  :  il  est  donc  un  des  plus, 
populeux  et  exige  exclusivement  les  soins  et  la 
présence  d'un  évêque. 

S".  L'existence  du  diocèse  de  Reims  n'impose 
que  de  très-faibles  charges  au  gouvernement  et  à  la 
ville  ,  car  celte  dernière  renferme  dans  ses  murs 
tous  les  établissemens  nécessaires  à  un  évèché  ;  et 
si  le  palais  a  été  restauré  et  embelli  aux  frais  du 
gouvernement,  le  graïul  séminaire  a  été  acquis  aux 
dépens  du  département  des  Ardenneset  de  la  Marne, 
et  le  petit  séminaire  est  lé  produit  des  dons  des 
fidèles. 

Nous  passons  sous  silence  une  foule  d'autres  con- 
sidérations que  iiOus  pourrions  puiser  dans  les  nom- 
breux avantages  qui  résultent  en  faveur  de  la  ville 
de  Reims ,  de  la  présence  dans  son  sçin  de  ces^ 
établissemens,  avantage  que  ferait  disparaître  la  sup-  , 
pression  du  diocèse.  ; 

Vous  ne  le  voudrez  pas.  Messieurs,  et  nous  avons 
la  confiance  que,  d'après  tous  ces  motifs ,  vous  vous 
opposerez  au  projet  contre  lequel  nous  réclamons 
aujourd'hui  votre  intervention ,  et  que  vous  nous 
préserverez  du  désastre  dont  nous  sommes  menacés. 

Suivent  les  signatures. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

L'abondance  des  matières  ne  nous  permet  pas 
d'insérer  aujourd'hui  une  notice  que  nous  avons  re- 
çue de  Bayonne,  sur  M.  Viviez,  grand-vicaire,  qui 
vient  de  mourir,  nous  la  renvoyons  au  numéro  pro- 
chain. 

—  Mgr  Charvaz,  évêque  de  Pignerol  (Piémont), 
a  été  sacré  le  9  mars  à  Chambéry.  MM.  Rey,  évê- 
que d'Annecy,  Billiet,  évêque  de  Maurienne,  Ro- 
chaix ,  évêque  de  Tarenlaire ,  et  Jourdain  ,  évêque 
d'Aoste ,  assistaient  à  la  cérémonie.  Le  \  I  mars  ,  le 
prélat  s'est  rendu  à  Annecy  avec  Mgr  Rey,  son  pré- 
décesseur à  Pignerol ,  pour  y  yisiter  le  tombeau  de 
saint  François  de  Sales. 

—  Le  docteur  Fleming ,  évêque  de  Carparie ,  et 
vicaire  apostolique  à  Terreneuve ,  s'est  embarqué 
l'année  dernière  à  Walerford  en  Irlande,  après 
avoir  fait  partir  six  prêtres  irlandais  qu'il  destine 
pour  sa  mission.  Lui-même  a  emmené  quatre  reli- 
gieuses du  couvent  de  la  Présentation  de  Gallway. 
Il  se  rend  à  Saint-Jean,  île  de  ïerreneuve ,  et  l'on 
ne  doute  pas  que  l'arrivée  des  missionnaires  et  des 
religieuses  ne  soient  un  grand  sujet  de  joie  pour  les 
catholiques  du  pays. 

—  A  la  fin  de  novembre  dernier ,  sont  arrivés  à 
New-York  deux  ecclésiastiques  belges  ,  M.  Van- 


LA    DOMINICALE. 


^85 


derpool ,  directeur  de  l'école  des  orphelins  à  Bru- 
ges, et  M.  Lebrun,  professeur  de  belles-letti  es  dans 
cette  ville.  Ils  étaient  accompagnés  d'ouvriers  de 
différens  étals ,  et  se  proposent  d'établir  une  mis- 
sion parmi  les  Indiens.  Ils  ont  pris  la  route  du  Dé- 
troit, d'où  ils  doivent  se  rendre  plus  loin  dans  l'ou- 
est. M.  Portier ,  évêque  de  Mobile,  qui  était  venu  à 
New-York  ,  en  est  parti  vers  le  même  temps  avec 
dnq  religieuses  de  la  Visitation  de  Georgetown  , 
qu'il  emmène  pour  former  un  établissement  dans 
son  diocèse. 

«  Trois  missionnaires  français,  débarqués  en  1827 
aux  îles  Sandwich  par  un  brick  de  l'Etat,  devaient 
contrebalancer  sur  cette  terre  nouvellement  livrée 
à  une  active  civilisation,  l'influence  des  missionnai- 
res anglais  et  américains.  C'était  de  la  part  de  la  res- 
tauration un  acte  de  haute  prévoyance  ;  mais  des^ 
intrigues  et  bientôt  des  persécutions  en  ont  contra- 
rié le  succès.  Une  lettre  datée  de  Waahoo  nous  ap- 
prend que  les  missionnaires  américains  ont  fait  en- 
lever de  force  les  missionnaires  français ,  et  que  ces 
«lalheureux,  entraînés  à  bord  d'un  navire  de  Sand- 
wich ,  ont  été  jetés  sur  la  côte  de  la  Californie  dans 
la  baie  de  San-Pedro,  avec  deux  bouleillps  d'eau 
seulement ,  à  30  milles  de  tout  endroit  habité.  » 

C'est  au  moment  que  le  cabinet  français  récla- 
«lait  avec  tant  de  sollicitude  la  ratification  de  l'oc- 
troi de  23  millions  fait  à  sa  bonne  alliée,  la  répu- 
blique de  Washington,  que  celle-ci  lui  préparait  de 
pareils  témoignages  de  reconnaissance.  IMais  sans 
doute  que  l'indigne  traitement  exercé  sur  des  ci- 
toyens français  par  des  sujets  américains,  dans  une 
île  où  se  trouve  un  i-ésident  américain ,  ne  pouvait 
émouvoir  nos  gouvernans,  quand  on  songe  que 
ces  citoyens  français  ont  le  malheur  de  n'être  rien 
de  plus  que  d'humbles  missionnaires ,  des  apôtres 
de  vérité,  des  hommes  sublimes,  qui  propagent 
aux  extrémités  du  monde  les  principes  d'une  reli- 
gion essentiellement  civilisatrice,  et  l'influence  du 
nom  français. 

—  Les  catholiques  de  Vévay,  sur  les  bords  du  lac 
de  Genève,  ont ,  comme  ceux  de  Lauzanne,  obtenu 
du  conseil  d'État  du  canton  de  Berne  l'autorisation 
d'élever  une  cliapelle  ponr  y  célébrer  l'office  divin. 
Ils  ont  commencé  leur  entreprise  comme  ceux  de 
Lauzanne ,  sans  autre  ressource  que  la  providence. 
Déjà  le  Piémont,  la  Savoie  et  la  Suisse,  ont  apporté 
leur  tribut  pour  cette  bonne  œuvre.  M.  Giobbe  et 
sa  fille  ont  été  autorisés  par  monsieur  l'évêque  de 
Lauzanne  à  recueillir  les  dons  de  ces  pays.  Ils  sont 
dans  ce  moment  à  Besançon  pour  le  même  olijet  ; 
messieurs  les  grands -vicaires  ont  aulorisé  la  quête 
et  engagent  les  fidèles  à  y  concourir. 


PorliKjal.  —  Le  Courrier  anglais  publie  une  let- 
tre de  Lisbonne  en  date  du  \b.  Elle  ne  contient 


guère  que  des  détails  sur  la  querelle  engagée  entre 
des  of/iciers  anglais,  et  le  corps  des  volontaires 
portugais  chargés  du  maintien  de  l'ordre  dans  la  ca- 
pitale. Piien  de  nouveau  n'est  survenu  entre  les 
deux  armées.  Don  Miguel  vient  d'envoyer  dans 
l'Alentejo  un  corps  de  troupes  tiré  de  Santarem, 
pour  s'opposer  à  la  marche  de  Bernardo  de  Sa.  A 
Opporto  ,  une  espèce  d'anarchie  s'est  manifestée  ; 
les  autorités  municipales ,  entièrement  opposées  à 
don  Pedro,  paralysent  l'acion  des  tribunaux,  et  uu 
grand  mécontentement  règne  au  milieu  de  la  popu- 
lation. Saldanha  est  plus  que  jamais  en  mésintelli- 
gence avec  les  ministres.  Il  a  demandé  dernière- 
ment qu'on  lui  envoyât  tous  les  renforts  dont  ou 
pourrait  disposer.  Dans  sa  dépêche,  il  exposait  que 
don  Miguel  avait  18,000  hommes  dans  les  lignes 
hors  de  Santarem,  indépendamment  de  12,000  au- 
tres répartis  dans  différens  dépôts. 

Espagne.  —  Rien  de  nouveau  qui  soit  counn, 
hormis  les  dissentions  inles/ines  que  soulève  dans  le 
parti  de  la  reine  la  convocation  des  Corlès.  Lès 
carlistes  se  maintiennent  avec  avantage  dans  la  Bis- 
caye, le  Guipuscoa ,  l'A  lava  et  la  Navarre.  Les  Na- 
varrais  ont  à  lutter  contre  des  forces  supérieures  ; 
mais  ils  ne  se  laissent  point  décourager.  Il  esv  im- 
possible de  montrer  \Ms  d'enthousiasme ,  plus  de 
dévoûment ,  plus  de  constance.  INi  les  fatigues  ,  ni 
les  combats  ne  les  rebutent  ;  Quessada  leur  fait  une 
giicrre  d'extermination.  Il  exécute  de  la  manière  la 
plus  impitoyable  l'ordonnance  qu'il  a  promulguée 
contre  les  partisans  de  Charles  V ,  et  dont  nous 
avons  donné  un  extrait  dans  un  de  nos  derni-ers  nu  - 
mépos.  Un  trait  entre  mille.  Un  officier  de  l'armée 
de  la  régente  avait  été  fait  prisonnier  par  le  corps 
de  Zumalacarreguy.  La  femme  de  ce  malheureux 
jeune  homme  vint  supplier  Qussada  de  permettre 
que  l'échange  en  fût  fait  contre  un  ofiicier  carliste 
que  ce  général  avait  ordonné  de  fusiller.  Non ,  ma- 
dame, lui  répondit  il ,  c'est  une  guerre  à  mort  que 
nous  faisons.  Ces  deux  ofliciers  ont  été  mis  à  mort  ; 
car  les  carlistes  paraissent  déterminés  à  user  de  re- 
présailles contre  leurs  enneuiis.  Celte  politique  bar- 
bare n'a  pas  réussi  jusqu'ici  au  général  révolution- 
naire. Malgré  la  facilité  que  lui  donne  le  libre  pas- 
sage sur  le  territoire  français  pour  poursuivre  les 
carlistes ,  il  n'a  pu  encore  obtenir  sur  eux  aucun 
avantage  marqué.  On  assure  même  qu'il  a  déclaré 
à  la  régence  qu'il  lui  est  impossible  d'en  finir  sans 
l'inlervenlion  française. 

La  junte  de  Navarre  s'occupe  des  moyens  de  se 
mettre  en  rapport  avec  quatre  bandes  qui  se  sont 
foi-mées  dans  le  Bas-Arragon.  C'est  un  projet  qui  a 
été  présenté  par  M.  le  comte  de  Frenne  de  Viller- 
met,  son  président,  et  dont  elle  a  confié  l'exécution 
à  sa  prudence  et  à  son  énergie.  On  se  rappelle  que 
ce  vieux  général  devait  commander  le  mouvement 
(pii  a  échoué  dans  l'Arragon.  Tout  porte  à  croire 


qu'il  rencontrera  de  grandes  facilités  pour  ranimer 
ce  foyer  mal  éteint. 

Le  bruit  s'était  répandu  de  la  prochaine  entrée 
de  Charles  Y  dans  la  province  de  Léon 


LA    DOMINICALE. 


—  La  discussion  de  la  loi  sur  le  traité  conclu 
avec  les  États-Unis,  et  qui  stipulait  un  paiement 
de  vingt  cinq  millions  par  la  France,  s'est  terminée 
le  i"  avril.  Le  premier  article,  et  parconséqneut 
la  loi  toute  ontiôre  ,  a  été  rejeté  à  une  majorité  de 
8  voix.  MM.  de  Broglie  et  Sébastiani  ont  offert  leur 
démission  qui  a  élé  acceptée,  par  suite  de  cet  échec. 

D'après  ces  démissions ,  le  cabinet  a  subi  les 
modifications  suivantes  : 
MM.  Persil,  garde-des-sceaux ; 

Thiers,  ministre  de  l'intérieur; 
Duchàtel ,  ministre  du  commerce  ; 
De  Piiguy, ministre  des  affaires  étrangères; 
Roussin ,  ministre  de  la  marine  et  des  co- 
lonies ; 
M.  d'Argout  a   été  nomme  gouverneur  de  la 
banque  de  France;  M.  Barthe  ,  pair  de  France  et 
président  de  la  Cour  des  comptes. 

—  Une  commission  a  été  formée  par  les  ministres 
de  la  guerre  et  du  commerce ,  pour  examiner  la 
question  des  routes  stratégiques  dans  l'Ouest,  et 
en  général  celle  des  travaux  publics  que  l'on  croi- 
rait devoir  confier  aux  troupes.  Cette  commission 
s'est  réunie  plusieurs  fois  au  ministère  de  la  guerre, 
sous  la  [irésidence  du  général  Pelet. 

— On  écrit  d'Alger,  en  date  du  12  mars: 
«  Je  m'enqiresse  de  vous  annoncer  qu'un  traité 
assurant  la  pacilioation  de  nos  provinces  d'Alger 
et  d'Oran,  ainsi  que  la  soumission  à  la  France 
d'Abdebader ,  chez  des  tribus  arabes  .  vient  d'être 
signé.  M.  Desmichels,  gouverneur  d'Oran,  a  chargé 
de  cette  mission  délicate  M.  Busnacli,  qui  a  habité 
long-temps  Paris.  M.  Busnach  a  fiùt  preuve  de  ta- 
lent en  cette  circonstance ,  il  était  à  la  vériité  bien 
placé  pour  mener  à  bonne  fin  une  semblable  né- 
gociation ;  son  nom  est  très  connu  parmi  les  tribus 
arabes ,  ses  ancêtres  ayant  élé  ministres  sous  les 
deys.  Cinquante-deux  prisonniers  français  ont  été 
ramenés  par  lui  à  Oran. 

M.  le  baron  Desmichels  a  montré  dans  la  direc- 
tion de  celle  affaire  un  grand  tact  et  une  haute  ca- 
pacité. Il  n'a  fait  que  suivre  du  reste  les  idées  et  le 
plan  de  M.  de  Bourmont. 

—  On  écrit  de  Dijon  ,  51  mars  : 

Le  bruit  se  répand  qu'une  assemblée  républi- 
caine doit  avoir  lieu  aujourd'hui  à  la  fontaine  de 
l'Aiguë,  près  Bauue.  Neuf  cents  personnes  de 
Seurre  et  des  environs  oui  dû  s'y  rendre.  La  force 
armée,  de  son  côté,  a  envoyé  ses  représentans  : 
un  escadron  de  dragons  a  quitté  notre  ville  pour 
aller  surveiller  la  réunion. 


—  La  loi  sur  les  associations  continue  de  soule- 
ver à  Paris  et  dans  les  provinces  beaucoup  de  mé- 
contentemens ,  et  des  protestations  énergiques  sont 
faites  de  toutes  parts. 


Le  procédé  que  nous  avons  employé  jus- 
qu'ici, pour  la  reproduction  de  nos  gravures, 
ne  nous  ayant  point  satisfait,  nous  préférons 
remettre  au  prochain  numéro  l'envoi  du  por- 
trait de  monseigneur  l'archevêque.  Nos  abon- 
nés ne  pourront  qu'y  gagner. 


EPIIÉMÉRIDES. 

6  avril  an  1216.  Première  publication  par  un  con- 
cile provincial ,  celui  de  Gênes ,  des  décrets  du 
fameux  concile  écumenique  de  Lalran  tenu  à 
Pvomeen  1213,  jjar  412  évêques,  800  abbés  ou 
prieurs  et  un  grand  nombro  de  procureurs  pour 
les  absens ,  en  présence  des  ambassadeurs  de 
l'empereur,  des  rois  et  de  presque  tous  les  princes 
catholiques.  Le  plus  remarquable  des  points  de 
dogme  qui  y  lurent  arrêtés ,  est  la  décision  qui 
consacre  le  mot  de  transsuhstaniiaiion  ,  pour 
exprimer  le  changement  qui  se  fait  dans  l'eucha- 
ristie, où  la  substance  du  pain  est  remplacée  par 
celle  du  corps  de  Jésus-Christ,  et  la  substance  du 
vin  par  celle  de  son  sang.  Le  plus  remarquable 
des  canons  de  discipline  est  le  double  comman- 
dement de  la  confession  annuelle  et  de  la  com- 
munion pascale,  sraictionné  par  la  peine  de  l'ex- 
communication. Dans  cette  circonstance  solen- 
nelle, l'Église,  toujours  ennemie  de  la  supersti- 
tion conmie  de  l'incrédulité  ,  condamna  les 
épreuves  connues  sous  le  nom  de  jugement  de 
Dieu  ,  où  la  folie,  des  hommes  prétendait  mon- 
trer le  bon  droit ,  par  l'application  du  fer  ardent , 
de  l'eau  bouillante,  de  la  glace,  etc.;  où  la  fu- 
reur des  hommes  voulait  triompher,  par  le  duel, 
d'un  ennemi  qu'on  prétendait  ainsi  convaincre 
de  perfidie  ou  d'injus<ice.  Le  concile  de  Gênes 
eut  l'honneur  de  contribuer  par  la  promulgation 
de  ces  sages  décrets  à  la  destruction  de  la  Barba- 
rie ,  et  à  la  propagation  des  lumières. 

Le  7  avril  !  1 4 1 .  —  La  princesse  IMalhilde  est  pro- 
clamée reine  d'Angleterre.  C'est  le  premier  exem- 
ple de  la  suprême  autorité  placée  par  les  Anglais 
entre  les  main  d'une  femme.  Mais  la  dynastie  de 
Guillaume-lc-Couquérant  avait  besoin  de  se  con- 
solider Jsur  le  trône.  Aussi  Henri  l" ,  son  troi- 
sième fils,  qui  avait  succédé  à  Guillaume II ,  le 
second;,  et  qui  n'avait  point  d'enfons  màleS;  avait- 


il  obtenu  de  ses  barons  la  promesse  de  reconnaî- 
tre après  lui  sa  fille  Mathilde,  laquelle  était  veuve 
de  l'empereur  d'Allemagne ,  Henri  IV.  A  la  mori 
du  roi ,  Etienne ,  son  neveu,  fils  d'Adèle,  sa  sœur, 
profita  de  l'éloignenient  de  Mathilde  ,  alors  com- 
tesse d'Anjou ,  pour  s'emparer  du  pouvoir.  Mais 
en  H4I,  Mathilde  soutenue  par  David ,  roi  d'E- 
cosse, réussit  à  faire  triompher  ses  prétentions  et 
à  s'emparer  de  la  personne  même  d'Etienne.  Alors 
on  assemble  un  synode  à  Winchester ,  et  là ,  en 
présence  des  trois  ordres  ,  les  évèques ,  les  abbés 
et  les  archidiacres ,  Henri ,  légat  du  pape ,  évêqiie 
de  Winchester  et  fière  du  roi  Etienne ,  rappela 
les  droits  de  Jlalhilde  et  la  soumission  due  à  la 
Providence  qui  avait  fait  succomber  Etienne.  Ce- 
lui-ci ,  au  reste ,  ne  larda  pas  à  recouvrer  et  sa 
liberté  et  le  trône ,  et  la  première  reine  d'Angle- 
terre n'est  point  comptée  parmi  les  souverains. 
Les  actes  de  l'assemblée  où  elleavait  été  reconnue 
portent  qu'elle  se  réunit  le  lundi  après  l'octave  de 
Pâques ,  qui  cette  année ,  comme  en  \  854 ,  était 
le  7  avril.  C'est  donc  une  erreur,  dans  le  docteur 
Lingard  ,  que  la  date  du  8  avril. 

Le  8  -1 255.  —  Les  évèques  d'Espagne ,  réunis  à  Tar- 
ragone,  font  de  sages  réglemens  relatifs  aux  ex- 
eomraunicalions.  C'était  l'époque  des  fameux  dé- 
bats entre  le  pape  Innocent  IV  et  l'empereur 
Conrad  IV,  qui  avait  été  excommunié.  Pour  cal- 
mer les  esprits  et  fixer  la  discipline  en  Espagne  , 
il  fui  arrêté  que  les  évèques  pourraient  absoudre 
les  excommuniés  dans  lenr  diocèse,  et  les  arche- 
vêques ,  tous  ceux  de  leur  province  ;  ce  qui  n'em- 
pêchait pasque  ces  prélats  ne  réservassent  au  pape 
les  excommunications  majeures ,  sur  lesquelles 
du  moins  ils  se  concertaient  avec  lui. 

Le  9  i  278.  —  Le  concile  provincial  tenu  à  Com- 
piégne  par  l'arcli.  de  Reims  et  ses  suffragans, 
fournit  un  moyen  de  savoir  quelle  était  à  cette 
époque  l'étendue  de  la  province  ecclésiastique  de 
Reims.  L'assemblée  était  composée,  outre  l'ar- 
chevêque, des  évèques  de  Soisson,  de  Beauvais, 
de  Noyon ,  de  Ciiàlon-sur-Marne ,  de  Cambrai , 
de  Tournai ,  de  Térouane  et  de  Senlis.  Les  prélats 
convinrent  de  se  réunir  ensuite  toiîs  les  ans ,  en 
personne ,  pour  veiller  au  maintien  de  leurs  dé- 
crets et  de  l'autorité  épiscopale.  Alors  tout  le 
monde  sentait  la  nécessité  de  ces  réunions  qui 
sont  maintenant  si  rares  ;  mais  la  puissance  ci- 
vile ne  s'en  effrayait  pas. 

Le  ÎO  235.  ~  (  Non  234,  comme  le  dit  Lenglet- 
Dufresnoy),  le  saint  pape  Etienne,  1"  du  mm, 
prend  possession  du  souverain  pontifical.  Il  y 
montra  la  sagesse  et  la  fermeté  qui  conviennent 
au  vicaire  de  Jésus-Christ.  Il  sut  défendre  la  tra- 
dition de  l'Église  contre  la  respectable ,  mais  ex- 
cessive sévérité  du  savant  et  éloquent  saint  Cy- 
jprien,  qui  voulait  obliger  les  hérétiques  convertis 
à  recevoir  de  nouveau  le  baptême.  Le  pape  ré- 
pondit qu'i/  ne  fallait  point  innover ,  défendant 


de  rebaptiser  ceux  qui  rentraient  dans  le  sein  de 
l'Eglise ,  pourvu  qu'ils  eussent  reçu  le  baptême 
avec  l'eau  ,  au  nom  du  Père  et  du  Fils  et  du  St- 
Esprit. 

Le  M  \  802,  —  Jour  des  Rameaux ,  la  cathédrale  da 
Paris  est  rendue  au  culte  catholique  après  les  pro- 
fanations du  vandalisme  révolutionnaire  et  les 
scandales  du  schisme  constitutionnel.  Le  cardi- 
nal Caprara ,  légat  du  Saint  Siège ,  y  installa  le 
cardinal  de  Belloy,  qui ,  d'après  le  concordat  de 
-1 80 1  ,  avait  été  nonnné  par  Bonaparte  ,  premier 
consul ,  et  institué  par  le  pape.  Il  était ,  dès  1 732, 
évêque  de  Glandeves ,  puis  lientôt  de  Marseille, 
où  sa  douceur  et  sa  prudence  rendirent  de  si 
grands  services.  IMais  c'était  surtout  à  Paris  qu'il 
devait  faire  admirer  son  zèle  et  sa  charité.  Il  con- 
tribua beaucoup  à  fermer  les  plaies  de  l'Eglise  de 
France. 

Le -12  1258. —  L'archevêque  de  Bordeaux  réunit 
à  Cograc  ses  suffrages ,  et  dans  29  sermons  de 
discipline ,  on  assure  et  perfectionne  la  constitu- 
tion des  paroisses ,  que  certaines  chappelles  par- 
ticulières ,  certaines  confréries ,  certaines  maisons 
religieuses  même  troublaient  et  menaçaient  d'al- 
térer par  des  prétentions  et  des  usages  plus  ou 
moins  singuliers.  Le  concile  défend  aux  moines 
de  se  charger  du  soin  des  âmes ,  au-x  laïcs  d'éta- 
blir des  confréries  sans  l'autorisation  des  évèques, 
aux  prêtres  de  remplir  les  fonctions  d'avocat  oa 
de  procureur.  Il  ordonne  qtic  chaque  paroisse 
ait  un  [sceau  portant  son  nom ,  et  "que  tous  les 
actes  d'administration  en  reçoivent  l'empreinte. 


Dans  notre  numéro  du  2  février  dernie.t 
nous  avons  annoncé,  comme  devant  paraître 
prochainement,  un  ouvrage  ayant  pour  titre  : 
Médecine  pratùpie  ]wpulaire ,  et  secours  à 
donner  aux  eaipoisonnés,  aux  noyés  et  asphy- 
xiés de  tout  genre;  enfin,  nouveau  Traité 
d'embryologie  sacrcc(i  vol.  in- 8°  :  Prix 6 fr., 
et  par  la  poste  7  fr.  5o  c.  )  :  Nous  recomman- 
dons de  nouveau  cet  ouvrage  à  nos  abonnés 
etsurtoufcà  MM.  les  ecclésiastiques  auxquels  il 
est  principalement  destiné. 

L'auteur,  M.  le  docteur  Rosiau,  prie  les 
souscripteurs  de  vouloir  bien  affranchir  leurs 
demandes  :  il  les  prévient  en  m'me  temps 
que  les  lettres  non  affi-anchies  seront  refusées. 

Le  Directeur-  Gérant , 
Ai\GE  DE   SAINÏ-PRIEST. 

Imp.  de  Féiis  Loc<2uis  ,  r.  N.-D.-des.Victo'res,  n.  16 


CONDITIONS  DE  LA  SOUSCRIPTION. 


LA  DOMÎMC AL E,  JOURNAL    DES   PAROISSES. 


Pour  Paris  et  les  provinces 


Un  an. 

10  fr 

Six  mois. 

II 

Trois  mois. 

G 

Pour  l'étranger  : 

Un  au. 

24  fr 

Six  mois. 

i3 

Les  bureaux ,  établis  rue  Gucnégaud  ,  n.  7, 
sont  ouverts  tous  les  jours  de  g  à  5  heures. 

Les  lettres  et  envois  adressés  au  directeur 
«t  non  affranchis  ne  sont  pas  reçus. 

La  Dominicale  ,  paraît  à  Paris  le  diman- 
che ,  et  part  le  samedi  pour  les  départeracns 
et  l'étranpar. 


Les  cinquante-deux  livraisons  de  .l'année  , 
seront  divisées  en  deux  volumes ,  ayant  cha- 
cun une  table  analytique  des  matières  et  re- 
présentant, par  leur  étendue,  environ  six 
volumes  de  l'in-S"  ordinaire. 

Les  demandes  d' abonnemens ,  faites  direC" 
tement  au  bureau  ,  doivent  être  accompa- 
gnées d'une  adresse  très-lisiblement  écrite, 
et  d\m  mandat  sur  le  Trésor  ,  sur  Vadnùnis- 
Iralion  des  postes ,  ou  sur  une  maison  de  Paris, 
passé  à  l'ordre  du  Directeur. 

Nous  prions  les  personnes ,  qui,  nous  ont 
in\ité5  à  tirer  sur  elles,  de  vouloir  bien 
adopter  la  voie  que  nous  indiquons. 


ON  S'ABONNE  A  PARIS, 

Au   Bureau    de   la   Dominica.le. 

A  MARSEILLE, 

Au  Bureau  de  la  Gazette  du  Midi. 

A  ROUEN, 
Au  Bureau  de  la  Gazette  de  Normandie. 

A  BRUXELLES , 
Chez  Le'pine  ,  à  la  Librairie  universellt. 

A  ROME , 
Chez  M.  David,  employé  à  l'administration  générale  des  postes. 

ET    GENERALEMENT 

Chez  tous  les  Libraires ,  et  dans  les  Cabinets  de  Lecture. 


---    imprimerie   de    FLLIX    LOCQUIN  j    HUE    NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES  ;    ^•''  iG. 


f3aw^/â*3f 


LA    DOMTNICALB. 


^85 


L'abondance  des  matières  'ne  nons  permet- 
tant pas  d'insérer  aujourd'hui  la  dernière 
:onférence  de  M.  l'abbé  Thibault,  chanoine 
3e  Paris,  nous  la  renvoyons  au  numéro 
Drochain. 


SITUATION 

)U     CLERGÉ    EN    FRANCE,    DEPUIS  I789  JUSQu'a 
CE  JOUR. 

L'histoire  du  clergé  en  France  depuis  qua- 
ante-cinq  ans ,  est  aussi  mémorable  par  les 
dcissitudes  qu'elle  renferme,  que  par  les  gran- 
les  vertus  qu'elle  offre  en  exemple. —  A.  une 
laute  prospérité  succèdent  des  infortunes 
nouïes;  à  la  puissance,  la  persécution  et  des 
laines  inexorables. 

L'histoire  de  ces  quarante-cinq  ans  serait  le 
ilus  beau  livre  et  le  plus  important  qu'on 
lourrait  écrire  aujourd'hui  eti  l'honneur  du 
atholicisme.  C'est  un  ouvrage  qui  nous 
aanque,  et  dont  l'utilité  serait  incontestable. 
]ar,  pour  connaître,  depuis  1789,  la  vie 
u  clergé,  qui  a  été  si  orageuse  et  si  troublée, 
l  faut  parcourir  vme  foule  d'ouvrages ,  et  se 
erdre  dans  des  recherches  longues  et  péni- 
les.  Il  est,  du  reste  ,  facile  de  comprendre 
intérêt  d'une  pareille  histoire,  en  racontant 
es  haines  implacables  qui  poursuivent  le 
lergé  dans  ses  prérogatives,  dans  ses  proprié- 
îs,  dans  son  unité  et  dans  sa  foi. 

Quant  au  travail  que  nous  publions,  il  est 
3écialement  statistique  j  c'est  un  aperçu  qui 
ffre  un  résumé  de  chiffres  peu  connus  et 
pars  çà  et  là. 

Cette  statistique  historique  doit  en  quelque 
wte  servir  de  préliminaire  à  d'autres  articles 
tU"  les  propriétés  du  clergé  et  sur  la  législation 
ui  le  concerne.  On  pourra  voir  combien 
etle  législation  avarié,  par  les  différentes 
inventions  qui  ont  l'églé  le  sort  du  clergé, 
lette  instabilité  tient  à  celle  de  nos  affaires 
olitiqucs  et  aux  variations  qu'elles  ont  subies 
lies -mêmes.  Lorsque  l'assemblée  nationale 
écréta  une  nouvelle  circonscription  des  dio- 
3ses',  on  comptait  en  France  dix-huit  arche- 
êchés  et  cent  dix-huit  évêchés ,  non  compris 
2UX  de  l'île  de  Corse.  En  voici  le  tableau 
ar  provinces  ecclésiastiques ,  avec  le  revenu 
es  titulaires. 

W  LIVRAISON. 


Province  de  Pans. 


Paris,  archevêché,  revenu. . .  200.000  liv% 

Chartres ,  évêché aS.ooo 

Meaux 22.000 

Orléans 5o.ooo 

Blois ^ a4.ooo 

Total   pour   la  province  de  -■ 

Paris 32I.OOO 

Province  de  Lyon, 

Lyon ,  archevêché,  revenu. .  So.ooo  liv. 

Autun ,  évêché 22.000 

Langres 52. 000 

Mâcon 24.000 

Châlons-sur-Saône 14.000 

St. -Claude 27.000 

Dijon 40.000  liv. 

Total  pour    la  province  de  .. 

Lyon 229.000 

Province  de  Rouen. 

Rouen ,  archevêché,  revenu .  100.000  liv- 

Bayeux ,  évêché 90.000 

Avranches 20.000 

Evreux So.ooo 

Séez iG.ooo 

Lizieux So.ooo 

Coutances 44.000  liv. 

Total  pour  la   province  de  •—— — ^i_ 

Rouen 35o.ooo 

Province  de  Sens. 

Sens,  archevêché,  revenu. . .  70.000  liv. 

Troyes,  évêché 14.000 

Auxerre 5o.ooo 

Nevers 20.000 

Total  pour   la    province    de  — «— ^»i_ 

Sens 154.000  liv. 

Province  de  Reims. 

Reims,  archevêché,  revenu. .  So.ooo  Uv. 

Soissons,  évêché..., 28.000  ■ 

Châlons-sur-Marne 27.000 

Laon So.ooo 

Senlis 18.000 

Beauvais 9G.000 

Amiens So.ooo 

T^oyon S7.000 

Boulogne 20.000  liv. 

Total  pour   la   province   de  1 

Reims 33 1 .000 


i8C 


LA   DOMINICALE. 


Province  de  Tours. 


Tours,  archevêché,  revenu 
Le  Mans  ,  cveché ..::.... 

Angers. i 

Rennes 

Nantes •  •  •  • 

'"Quimper. 

Vàniies 


83.000  hv. 

So.ooo 

oS.ooo 

32.000 

44-000 

i5.ooo 

39.000 


iU'J-ii 


St.-PoldeLéon ï5.ooo 

„   ,     .  30.000 

Treguier..  . 

iSt.-Brieux.i 

St.-Malo  . . . 

Dol 

T^ital    pour 


12.000 
35.000 
30.000  hv. 


la  province    de  — — — 
■Tours • 369.000 


Province  de  Bourges. 

Bourges,  archevêché,  revenu. 
Clernionl-Ferrand ,  évêché. . 

Limoges 

LePuv-en-Yelav,- 35. 000 

Tulle  .' ^^•««^ 

Sàint^Flour,  .• /^-"Q" 

Total   pour  la  province '    | 

de  Bourges.... 147.000  liv. 

Province  d' A  Ihy. 

Albv,  archevêché,  revenu:      lao.oooliv. 

Bhodez  ,  évêché ...... 5o.  000 

Castr* 


5o.ooo  liv 

i5.ooo 

30.000 


Go. 000 


Cahors.... Co.ooo 

Vabres, -m.ooo 

Monde......... 40-000 

Total  pour  la   province  »-=--»— 

d'Albv 341.000 


Province  de  Bordeaux. 


55.000  liv 
So.ooo 
30.000 
20.000 


Bordeaux,  archev..  revenu 

Agcn ,  évêché 

Angoulême 

Saintes 

Poitiers 3o.ooo 

Périgucux 34.000 

Condom 70-000 

g^,.]jjt 3o.ooo 

La  Bothellc 64.000 

Luçon  ....:.:...:..-..-•  35,ooo 

Total  poui- Il  province  de  — — 

"'         Bordeaux •  •  SqS.ooo  liv 


Province  de  Narbonne. 


Narbonne,  archev.,  revenu:  160.000  liv. 

Béziers,  évêché 54.000 

Agde 40.000 

Carcassonne 3j.ooo 

Nulles ^^^-000 

Montpellier  . 44.000 

Lodêve 29.000 

Uzès 25-000 

Saint-Pons-de-Tomières  . . .  3 5. 000 

Alet ^5.000 

^j^Ij. 16.000 

Perpignan 18.000 

Total  pour  la  province  de  .— — — — 

Narbonne So-; .000  liv. 

Province  d'Auch. 

Auch,  archevêché,   revenu:  120.000  hv. 

Acqs,  évêché 24-ooo 

Lectoure 18.000 

Coniminges 60.000 

Conserans 34.000 

Aire 30.000 

Bazas i^-ooo 

Tarbes 

Oléron 

Lescare 

Bayonue 3o.ooo 

Total  pour  la  province  — — — — 

d'Auch 404.000  liv. 

Province  de  Toulouse. 

Toulouse,  archev. ,  revenu  :  90,000  liv. 

Montauban,  évêché 5o.ooo 

Mirepoix 3o.ooo 

Lavaur 64.000 


JO.OOO 

I 3.000 

S'i.OOO 


Rieux 

Lonibcz .... 
Saint-Papoul 

Pamiers 

Total  pour  la  province  de 


45.000 

45.000 

45.000 

,a5,ooo 


Toulouse 394.000  liv. 

Province  d'Arles. 


Arles ,  archevêché  ,  revenu  : 

Marseille,  évêché 

Saint-Paul-trois-Châteaux  .  . 

Toulon 

Orange 

Total    pour  la  province 

d'Arles •  • 


43,000  liv. 

3o.ooo 

10.000 

i5,ooo 

18.000 

Il  5.000  liv. 


LA    DOMINICALE. 


i87 


Province  cVAix. 

Âiï,    archevêché,   revenu:  87.400  liv, 

Apt,évèché 9000 

Riez 19.000 

Fréjus 28.000 

Gap 11.000 

Sisteron i5.ooo 

Total  pour  la   province  - 

d'Ais 1 19.400  liv. 

Province  de  tienne. 

Vienne,  archcv.  ,   revenu  : .  .  35.000  liv. 

Grenoble,  évéché 38. 800 

Viviers * . .  3o.ooo 

Valence i4-ooo 

Die 1 5.000 

Total  pour  la  province  de  — .^— ^— 

Vienne i3'2.8oo  liv. 

Province  d'Emhnin. 

Embrun ,  archev.  revenu  : .  .  23.000  liv. 

Digne  ,  cvèché 7.000 

Grasse 10.000 

Vence 7.000 

Glandève 10.000 

Senez 10.700 

Total  pour   la  province  1 


d'Embrun 

Province  d^ Avignoti. 


66.700  liv 


Avignon,    aixhev.    revenu  :  56. 000  liv. 

Carpentras  ,  évêché 4'^'-ooo 

Cavaillon 1 5. 000 

Vaison 1 5. 000 

Total   pour  la    province  ■H-a-iMi_i_iM 

d'Avignon 128.000  liv. 

Province  de  Besancon. 

Besançon  ,  arcli.,  revenu  : . .  36. 000  liv. 

Bellcy,  évêché 10.000 

Total  pour  la  province  de  ■  '  ■              1 

Besançon 46.ooo  liv. 

Province  de  Camhray. 

Cambray,  arch.  ,  revenu  : . .  200.000  liv. 

Arras,  évêché 80.000 

Saint-Omer So.ooo 

Total  pour  la  province  de  — 

Cambray 33o.ooo  liv. 


Evéches  suffragans  d'arclievcques  étrangers. 

Strasbourg,  revenu  : 400,000  liv. 

Metz 1 20,000 

Toul 37.000 

Verdun 74.5o3 

Saint-Diez 00.000 

Nancv 5o,ooo 


Total 711.  5oo  liv. 

Total  général  du  revenu  des  évêchés  , 
tel  c[u'il  existait  au  niomeut  de  la  révo- 
lution :  6,614,400  livres. 

Les  évêques,  lors  de  leur  présentation  en 
cour  de  Rome,  étaient  soumis  à  une  taxe  pro- 
portionnée au  revenu  de  leurs  diocèses. 
Sous  le  titre  de  don  gratin t ,  le  clergé  de 
France  payait  réellement  au  roi  un  impôt. 
Ces  dons  gratuits  se  renouvelaient  plus  ou 
moins  souvent ,  et  leur  quotité  dépendait  des 
circonstances  politiques  et  du  besoin  d'argent 
que  l'Etat  pouvait  avoir.  Il  y  avait  dix-huit 
diocèses  qui  ne  prenaient  aucune  part  au  gou- 
vernement temporel  du  clergé  de  France:  ils 
faisaient  leur  don  gratuit  séparément  ou  avec 
les  états  de  leur  province.  Cette  exclusion 
leur  venait  sans  doute  de  ce  cpi'ils  étaient  si- 
tués eii  pays  conquis.  —  Ou  comptait  trois  ar- 
chevêchés ,  Besançon  ,  Avignon  et  Cambray  j 
et  quinze  évêchés  ,  Arras,  St. -Orner,  Stras- 
bourg, Metz,  Toul,  Verdun,  Nancy,  St.-Diez, 
St. -Claude,  Belley,  Orange,  Carpentras,  Ca- 
vaillon, Vaison  et  Perpignan. 

Six  évêchés  se  trouvaient  suffragans  d'ar- 
chevêques étrangers. — L'é vôché  de  Strasbourg 
était  suffragant  de  l'archevêché  de  Malincs,  et 
les  évêchés  de  Metz,  Toul,  Verdun,  Nancy  et 
St.-Dicz  étaient  suffragans  de  l'archevêché  de 
Trêves. 

Il  y  avait  six  cvêchés-pairies. —  Le  titre  de 
pair  était  attaché  au  siège  et  non  à  la  personne 
du  titulaire.  —  Ces  six  sièges  étaient  l'arche- 
vêché de  Reims,  l'évêché  deLaon,  l'évêché  de 
Langres ,  celui  de  Châlons-sur-Marne ,  celui 
de  Beauvais  et  celui  de  Noyon. 

Les  cent  trente-six  diocèses  de  France  ren- 
fermaient cinquante-trois  mille  quatre-vingt- 
une  paroisses.  —  Après  celui  de  Rouen,  qui  eu 
contenait  ti-eize  cent  quatre-vingt-huit,  ve- 
naient Ijimoges  avec  huit  cent  soixante-hui*  / 
Besançon  avec  huit  cent  douze  ,  Chartres  avec 
huit  cent  dix,  Amiens  avec  huit  cents,  Cler- 
mont  avec  huit  cents,  Bourges  avec  sept  cea 


ISS 


LA    DOMINICALE. 


quatre-vingt-douze,  et  Sens  avec  sept  cent 
soixante-quatorze.  —  Le  plus  petit  diocèse 
était  celui  de  Cavaillon ,  qui  n'avait  que  dix- 
sept  paroisses.  —  Les  évêclics  les  plus  pauvres 
se  trouvaient  dans  la  province  d'Embrun:  c'é 
taieut  les  sièges  de  Digne  et  de  Vence,  qui 
n'avaient  chacun  que  sept  inille  livres. —  Ce 
dernier  n'existe  plus ,  et  Vence ,  petite  ville 
du  départeujent  du  Var,  est  du  diocèse  de 
Fréjus.  — L'évêché  de  Cavaillon  a  été  égale- 
naeut  supprimé.  —  Cavaillon  appartient  au 
département  de  A^aucluse  et  au  diocèse  d'A- 
vignon. 

L'évêché  le  plus  richement  doté  était  celui 
de  Strasbourg  ,  qui  avait  un  revenu  de 
400,000  liv. 

Il  y  avait  en  France  huit  cent  soixante-onze 
abbaves  commandataires  d'hommes  et  de  fem- 
mes ,  qui  donnaient  aux  titulaires  un  revenu 
de  sept  millions  six  cent  quarante-huit  mille 
sept  cent  trente-quatre  livres. 

Les  abbayes  d'hommes  étaient  au  nombre 
de  six  cent  cinquante-deux,  ainsi  réparties: — 
les  Bénédictins  possédaient  deux  cent  soixante- 
quatorze  abbayes,  et  le  revenu  des  abbés  était 
de  2,88o,5i4  liv. 

La  plus  riche  abbaye  était,  sans  parler  de 
celle  de  St. -Denis  unie  à  la  maison  de  St.-Cvr, 
celle  de  Fécamp ,  au  diocèse  de  Rouen ,  qui 
rappoitait  80,000  liv.  a  l'abbé  commanda- 
taire.  —  L'abbaye  de  Moreaux,  au  diocèse  de 
Poitiers,  avait  le  revenu  le  plus  faible,  i,ooo  1. 

L'ordre  de  Cîteaux  avait  cent  quatre-vingt- 
sept  abbayes ,  et  le  revenu  des  abbés  se  mon- 
tait à  1,302,700  liv. — Les  plus  riches  abbayes 
étaient  celle  de  Chablis,  au  diocèse  de  Senlis  , 
et  celle  de  Trois-Fontaiues ,  au  diocèse  de 
Châlons-sur-Marne.  —  Le  revenu  des  abbés 
était  de  5o,ooo  liv.  —  Les  deux  derniers  ti- 
tulaires étaient  l'archevêque  d'Aix ,  M.  de 
Boisgelin,  et  le  cardinal  de  Bernis.  —  La  plus 
pauvre  abbaye  de  cet  ordre  était  celle  de 
Mégemont,  au  diocèse  de  Clermont-Fcrrand, 
le  revenu  de  l'abbé  n'étant  que  de  700  liv. 

L'ordre  de  Saint-Augustin  comptait  en 
France  cent  quatorze  abbayes  commandatai- 
res, qui  formaient  aux  titulaires  un  revenu  de 
637,500  liv.  —  L'abbaye  d'Aubrac,  au  dio- 
cèse de  Rhodez,  avait  le  revenu  le  plus  élevé, 
40,000  liv.;  et  l'abbaye  de  Cellefrouïn,  au 
uiocèsed'Angoulême,lepkis modique,  i  lool. 

L'ordre  de  Prémoulré  avait  soixante  mai- 
sons   et    ua    revenu  pour  les  titulaires  de 


298,620  liv.—  L'abbaye  de  St. -Jean,  au  dio  ' 
cèse  d'Amiens,  et  celle  de  St. -Paul,  au  diocèse 
de  Verdun ,  rapportaient  à  leurs  abbés  un 
revenu  de  3o,ooo  liv.  —  Les  derniers  titu- 
laires furent  l'évêque  de  Noyon,  M.  de  Gri- 
maldi,  et  l'évêque  du  Puy,  M.  de  Galard  de 
Terraube,  oncle  du  député  de  ce  nom  sous  la 
restauration.  —  Il  y  avait  dix-sept  abbayes  de 
séculiers,  qui  donnaient  aux  titulaires  un  re- 
venu de  260,200  liv.  —  La  plus  riche  était 
l'abbaye  de  Gorze,  au  diocèse  de  Metz, 
45,000  liv.  :  elle  eut  pour  dernier  abbé  le  car- 
dinal Pamphili  Doria.  —  L'abbaye  de  Saint- 
Sjiire  de  Corbeil,  au  diocèse  de  Paris,  avait  le 
revenu  le  plus  modique,  r  ,000  liv. 

On  comptait  deux  cent  dix-neuf  abbayes 
commandataires  de  femmes,  qui  l'apportaient 
aux  titulaires  2,269,200  liv. 

Les  Bénédictines  avaient  cent  dix  maisons, 
et  le  revenu  des  abbesses  était  de  i.366.5oo. 
— La  célèbre  abbaye  de  Fontevrault,  au  dio- 
cèse de  Poitiers,  donnait  à-l'abbesse  un  re- 
venu de  80.000  livres. 

Les  Bernai'dines,  ordre  de  Cîteaux,  avaient 
quatre-vingt-treize  maisons  ,  dont  le  revenu 
pour  les  titulaires  était  de  747.700  livres.  Le 
revenu  le  plus  élevé,  5o.ooo  livres,  était 
fourni  par  l'abbaye  de  Flénes  au  diocèse 
d'Arras. 

L'ordre  de  Saint- Augustin  ne  possédait  que 
onze  maisons;  le  revenu  des  abbesses  était  de 
96.500  livres. — Il  y  avait  cinq  abbayes  de  sé- 
culières ,  parmi  lesquelles  on  voyait  l'abbaye 
de  Remiremont,  au  diocèse  de  Saint-Diez.- — 
L'abbesse  avait  3o.ooo  livres  de  revenu  :  la 
dernière  était  la  princesse  Louise  de  Coudé, 
qui  est  morte  au  Temple  sous  la  restauration. 

Ainsi,  des  871  abbayes  commandataires,  les 
plus  riches  étaient  les  abbayes  de  Fécamp  et 
de  Fontevrault,  et  la  plus  pauvre  l'abbaye  de 
Mégemont. 

Dans  le  nombre  des  diocèses  ,  iLy  en  avait 
vingt  qui  manquaient  d'abbayes  conimanda- 
taires  d'hommes;  c'étaient  les  diocèses  de  Con- 
dom,Lectoure,  Mende,  Rayonne,  Uzès,  Alet, 
Lombez,  Saint-Papoul,  Toulon,  Aix,  Stras- 
bourg, Riez  ,  Grenoble  ,  Digne,  Vence,  Cdan- 
dève,  Senez  ,  Orange ,  Carpentras  et  Vaison. 
C'est  une  singularité  assez  remarquable,  et 
qu'il  est  difficile  aujourd'hui  de  pouvoir  s' ex* 
pliquer. 

Le  diocèse  de  Bourges,  un  des  plus  étendus, 
puisqu'il  comprenait  792  paroisses,  avait  2^ 


LA   DOMINICALE. 


-J89 


abbayes  commandataii'es,  dont  12  de  l'ordre 
de  Cîteaux  :  c'était  celui  qui  en  avait  le  plus. 
—Le  diocèse  de  Rouen  en  avait  26 ,  dont  14 
de  l^ordre  de  Saint-Benoît  j  celui  de  Poitiers 
26 ,  dont  t4  également  de  l'ordre  de  Saint- 
Benoît^  celui  de  Besançon  24,  dont  i4  de 
l'ordre  de  Cîteaux  j  celui  de  Clermont-Fer- 
rand  22,  dont  n  de  l'ordre  de  Saint-Benoît- 
celui  du  Mans  22,  dont  1 1  du  même  ordre. 
— A  l'exception  du  diocèse  du  Mans,  qui  ne 
renfermait  que  187  paroisses,  les  cinq  autres 
étaient  presque  les  plus  vastes  du  royaume. 

On  n'a  pas  encore  fait  remarquer,  il  nous 
semble,  de  quelle  utilité  ces  abbayes  ont  été 
au  gouvernement,  aux  villes  et  aux  particu- 
liers. —  On  en  a  fait  des  casernes,  des  prisons, 
des  hôtels-de- ville;  on  y  a  établi  des  fabriques 
et  des  manufactures.  —  S'il  avait  fallu  bâtir 
tous  ces  édifices,  comment  aurait-on  fait?  Com- 
ment élever  en  un  jour  l'œuvre  de  plusieurs 
siècles  ?  —  Si  leur  possession  devenait  aussi 
avantageuse  à  l'Etat ,  aux  municipalités  et  à 
à  l'industrie,  leur  démolition,  d'un  autre 
côté  ,  enrichissait  les  particuliers. — On  se  mit 
à  vendre  leur  charpente  et  leur  plomb.  —  Ce 
déplorable  commerce  «slevint  une  véritable 
fureur.  On  alla  courir  les  provinces  à  la  re- 
cherche des  abbayes  j  c'était  à  qui  en  trou- 
verait pour  les  acheter  vite,  et  les  démolir  en- 
core plus  vite. — On  ne  parlait  plus  que  de 
bois,  de  plomb  et  de  fer. — On  remuait  ces 
ruines  avec  jouissance,  on  s'y  complaisait;  on 
croyait  sa  fortune  derrière  ces  gros  murs  ,  on 
avait  hâte  de  l'atteindre,  on  fouillait  dans 
les  tombeaux  avec  une  inquiète  cupidité,  pour 
voir  si  on  ne  l'y  trouverait  pas  •  on  n'avait 
nul  souci  de  la  cendre  des  morts,  qu'onmêlait 
à  la  poussière  des  démolitions. — Nous  avons 
vu  cette  fureur  revenir  sous  la  restauration  ; 
et  quelques  ruines  qui  par  hasard  avaient 
échappé  aux  recherches  de  la  révolution,  fu- 
rent exploitées  de  nouveau;  on  s'empressa 
de  démolir  des  démolitions  ;  on  redemanda 
de  nouveau  à  ces  magnifiques  débris  du 
moyen-âge  du  fer  et  du  plomb.  —  C'est  alors 
que  disparurent  les  titres  imposans  et  solen- 
nels d'une  époque  que  nous  n'avons  pas  en- 
core comprise. — C'est  l'ordre  de  Saint-Benoît 
qui  a  enrichi  le  plus  les  spéculateurs,  et  qui 
a  offert  à  leurs  calculs  les  monumens  qui 
avaient  le  plus  de  valeur. 

Lorsque  Louis  XVI,  en  1789,  publia  la 
convocation  des  états-généraux  ,  la  fortune 


politique  des  trois  ordres  était  diverse,  et  leurs 
forces  inégales.  L'accmssement  du  tiers-état 
tenait  du  pi'odige  ;  il  avait  profité  de  tout 
ce  que  la  couronne  et  les  deux  autres  ordres 
avaient  perdu.  Comme  les  états-généraux  n'a- 
vaient pas  été  réunis  depuis  plus  d'un  siècle 
et  demi ,  ce  déplacement  dans  l'équilibre  de 
la  constitution  n'avait  pu  être  constaté.  Au 
milieu  d'un  tel  état  de  choses  ,  la  convo- 
cation des  états- généraux  était,  qu'on  nous 
permette  l'expression,  une  sorte  de  guet-à- 
pens  pour  les  deux  premiers  ordres.  Il  de- 
venait évident  pour  les  hommes  politiques 
que  le  tiers-état  absorberait  tout  et  dirait  comme 
Louis  XIV  :  «  L'État ,  c'est  moi ,  »  si  la  cou- 
ronne ne  soutenait  les  deux  premiers  ordres 
conformément  à  la  constitution  du  l'oyaurae. 
Or,  la  couronne,  loin  de  les  soutenir,  se  ren- 
dit elle-même  à  discrétion.  Dès  ce  moment,  la 
question  fut  résolue. 

Pour  ne  parler  que  du  clergé  qiii  occupait 
la  première  place  aux  états-généraux ,  nous  di^ 
rons  que  sa  position  était  des  plus  difficiles. 
En  regardant  dans  le  passé ,  on  demeurait  ef- 
frayé du  terrain  qu'il  avait  perdu  depuis 
Louis  XIV.  Quand  il  entra  dans  la  salle  des 
états-généraux ,  il  se  trouva  face  à  face  avec 
les  théories  haineuses  des  économistes,  les  pré- 
jugés elles  ressentimens  jansénistes  delà  bour- 
geoisie ,  les  passions  implacables  de  la  philo- 
sophie, et  enfin,  avec  la  faiblesse  légèi'e  et 
étourdie  de  la  cour  :  il  y  eut  k  l'instant  même 
une  coalition  formidable  contre  lui,  et  avant 
qu'il  eût  parlé,  avant  qu'il  eut  pi'is  place,  il 
était  déjà,  non  jugé,  mais  condamné  à  mort; 
et  cependant  on  peut  aujourd'hui  affirmer 
sans  témérité  ,  que  les  cahiers  qu'il  apportait 
à  l'assemblée  formaient  un  oiivrage  de  haute 
poKtique,  un  code  de  législation,  Un  livre  de 
véritable  économie  politique. 

En  supprimant  les  prérogatives  du  clergé, 
en  lui  enlevant  ses  droits  et  ses  biens  ,  l'assem- 
semblée  constituante  prétondit  faire  mei'- 
veille,  et  poser  en  fait  la  liberté  la  plus  grande 
possible.  Cela  a  été  dit  avec  autorité ,  rappor- 
té par  l'histoire  comme  chose  admirable,  et  il 
n'est  pas  rare  aujourd'hui  de  rencontrer  des 
gens  qui  vous  assurent  avec  une  imperturba- 
ble gravité  que  la  conduite  de  l'assemblée 
constituante  envers  le  clergé  était  en  harmo- 
nie parfaite  avec  les  principes  de  la  liberté. 
Eh  bien!  cette  croyance  est  une  ei'reur  et 
une  erreur  absurde.  Aucun  corps  politique 


>i90 


LA   DOMiNICALE. 


jpeot-étre  n'a  plus   violé  la  liberté  que  l'as- 
3  sembléo.  constituante  ;   c'est-à-diie  qu'elle  en 
2  a  ignoré  les  premiers  élémens.  Il  entrait  dans 
£  sa  pensée  d'établir  une  religion  politique,  une 
,;religion  d'état  :  ce  projet  se  prouve  par  ses 
£  actes.  Elle  commence  par  défendre  les  vœux, 
j  comme  si  ce  n'était  pas  l'action  du  monde  la 
j  plus  naturelle,  que  de  disposer  de  sa  volonté  à 
.-sou  plaisir!  Elle  s'empare  de  toutes  les  pro- 
-  priétés  du  clergé,  qui  appartiennent,  dit-elle, 
à  la  nation;  elle  lui   enjoint,  sous  les  peines 
les  plus  graves,  de  n'avoir  rien  de  commun 
.  avec  Rome;  enfin,  elle  formule  par  articles  et 
r,jpar  paragi'aplies  ce  despotisme  bas  et  hon- 
.^teux,  counu  sous  le  nom  de  Constiliition  ci- 
;  vile  du   cierge ,  qu'elle  décl:u-e  loi  politique 
,  du  royaume.  Il  faut  reconnaître  cette  consti- 
tution,  non  comme    code    religieux ,   mais 
comme  loi;  et  ceux  qui  ne  s'y  soumettent  pas 
commettent  un  délit  politique  ,  et  sont  poui*- 
suivis  comme  factieux. 

Il  y  a  ici ,  du  reste,   une  grande  habileté; 
car  on  trompait  le  peuple:  on  se  gardait  bien 
de  lui  dire  que  le  clergé  résistait  pour  sauver 
;  :sa  conscience  et  sa  foi  de  l'hérésie  et  du  schis- 
me; mais  on  lui  disait  :  «  Le  clergé  ne  veut 
»  pas  reconnaître  la  loi  que  nous  avons  faite 
»  en  vertu  de  notre  mission;  il  résiste,  et  toute 
_.  »  résistance,  dans  les  circonstances  actuelles, 
^ .»  devient  im  crime  ,  parce  qu'elle  favorise  les 
»  projets  des  ennemis  de  la  nation.  »  Le  peu- 
ple le  croyait,  et  la  résistance  du  clergé  ne  lui 
paraissait  plus  qu'une  révolte  ouverte. 

k  Justifier  la  conduite  de  l'assemblée  cons- 
:  tituante  nous  a  toujours  paru  la  chose  du 
monde  la  plus  difficile.  Tous  ces  faiseurs  de 
théories  systématiques,  tous  ces  arrangeurs 
d'idée,  fausses,  se  perdaient  dans  des  contra- 
dictions choquantes  et  absui'des.  Ainsi,  la  Cons- 
titution civile  du  clei  gé  n'admettait  pas  les 
vœux  n:onastiques,  et  la  Constitution  de  91 
dit,  aux  articles  i'""  et '-i,  que  les  hommes 
naissent  et  demeurent  libres;  que  les  droits 
de  l'homme  sont  la  libei  té ,  etc.  —  L'article  4 
dit  que  la  liberté  consiste  à  pouvoir  faire  tout 
ce  qui  ne  nuit  pas  à  autrui.  —  Or,  comment 
les  vœux  monastiques  pouvaient-ils  nuire  à 
autrui  ?  —  L'article  1 1  porte  que  la  libre 
communication  des  pensées  et  des  opinions 
est  un  des  droitslesplus  précieux  de  l'homme, 
et  l'article  10  déclare  que  personne  ne  doit 
être  inquiété  pour  ses  opinions,  même  reli- 
gieuseS|'; — et  dans  le  môme  moment,  l'As- 


semblée mettait  hors  la  loi  tous  les  membres 
du  clergé  qui  voulaient  conserver  leurs  opi- 
nions; elle  refusait  même  d'entendre  à  la  tri- 
bune les  honorables  explications  qu'on  lui 
voulait  donner. 

On  venait  des'emparer  des  biens  du  clergé, 
on  en  décrétait  la  vente  sans  une  indemnité 
préalable  ,  et  à  l'article  17,  on  pi-oclamait  la 
propriété  un  droit  inviolable  et  sacré  i  II  est 
difficile  de  rencontrer  dans  l'histoire  plus  d'in- 
conséquence ou  de  mauvaise  foi.  La  consti- 
tution civile  du  clergé  était  mauvaise,  non- 
seulement  parce  qu'elle  établissait  une  nou- 
velle circonscription  des  diocèses  sans  le  con- 
cours de  l'autorité  spirituelle,  seule  compé- 
tente en  pareille  matière,  mais  parce  qu'elle 
s'immisçait  dans  la  discipline  de  l'Eglise ,  en 
réglait  les  détails  et  la  forme,  et  encore  parce 
qu'elle  en  brisait  l'unité.  Pie  VII,  dans  son 
Bref  du  i*""  mai  1791  ,  était"  surtout 
frappé  de  cette  grande  et  importante  con- 
sidération. — Pie  VII,  dans  ses  lettres  apos- 
toliques pour  la  ratification  de  la  convention 
du  i5  juillet  1801,  commençant  par  ces  mots  : 
a  Ecclesia  Chrisd,  »  et  dans  celles  qui  com- 
mencent ainsi  :  «  Qji  CliristiDomini  vices  ,y> 
insiste  particulièrement  sur  l'unité  de  l'église, 
et  déclare  que  c'est  surtout  pour  la  conserver 
et  la  sauver  du  péril  imminent  011  l'avait 
placée  la  constitution  civile  du  clergé  qu'il 
s'empresse  de  sanctionner  la  convention  faite 
avec  le  gouvernement  français. 

L'abbé  de  Périgord, agent-général  du  clergé, 
cvêque  d'Autun, nommé  par  lebailliage  de  cette 
ville,  se  rendit  à  l'assemblée  constituante  d'une 
extrême  utilité  pour  la  réalisation  des  projets 
hostiles  au  clergé. 

Lors  des  conférences  qui  eurent  lieu  pour 
la  vérification  des  pouvoirs  ,  l'évêque  d'Autun 
opina  pour  la  réunion  des  trois  ordres,  et  fit 
partager  son  opinion  à  l'archevêque  de  Vienne, 
M.  de  Pompignan.  L'évêque  d'Autun  fit  par- 
tie du  comité  de  constitution,  et  il  y  exerça 
une  influence  désastreuse.  Il  appuya  le  pre- 
mier la  motion  du  marquis  de  Lacoste  et  du 
député  Chasset,  motion  qui  consistait  à  mettre 
à  la  disposition  de  la  nation  les  biens  du  clergé, 
de  quelque  nature  qu'ils  fussent.  Mais  il  alla 
plus  loin  encore:  il  fit,  par  son  influence,  déci- 
der l'importante  question  de  l'aliénation  des 
biens  du  clergé;  il  fournit  même  à  l'assemblée 
tous  les  documens  nécessaires  ;  il  indiqua  le 
chiffre  de  quatre-vingts  millions  comme  for- 


LA    DOMINICALE. 


49; 


niant  le  revenu  des  dîmes,  et  celui  de  soixante- 
dix  millions  comme  formant  le  revenu  des 
biens-fonds,  sans  y  comprendre  les  maisons, 
enclos,  etc.,  et  le  tiers  des  bois  qui  était  affecté 
à  Tentretien  dcsbatiraens.  Le  décret  du  'î  no- 
vembre 17H9,  qui  décidait  que  les  biens  du 
clergé  seraient  aliénés,  ne  suffisait  pas.  Malgré 
l'opposition  de  Cazalès  et  de  l'abbé  Maury , 
l'évêque  d'Autun  obtint  que  le  déci'et  l'ece- 
vrait  immédiatement  son  exécuticm  ,  c'est-à- 
dire  que  la  spoliation  serait  effectuée  sans  délai. 
Maisjeter  dans  la  circulation  cette  grande  masse 
de  propriétés  n'était  pas  chose  facile  dans  les 
circonstances  alarmantes  où  l'on  se  trouvait  : 
il  fallait  des  acquéreurs  et  de  l'argent.  Or, 
l'effroi  commençait  à  se  répandre  dans  toutes 
les  classes;  les  personnes  riches  quittaient  la 
France,  les  capitalistes  cherchaient  à  se  faire 
oublier,  le  numéraire  circulait  avec  peine. 
L'évêque  d'Autan  comprit  qu'il  ne  suffit  pas 
toujours  de  proclamer  une  mesure  quelcon- 
que, mais  qu'il  faut  que  cette  mesure  soit  pos- 
sible; il  proposa  donc  à  l'assemblée  et  fil  dé- 
créter la  création  d'assignats  portant  cinq  pour 
cent  d'intérêts,  qui  devaient  être  admis  connue 
écus  dans  toutes  les  transactions  l'ésultant  de 
la  vente  des  propriétés  du  clergé.  Ceci  une 
fois  posé ,  la  spoliation  fut  consommée.  On 
connaît  tous  les  désastres  occasionnés  par  ce 
papier-monnaie. 


REFLEXIONS 

A    l'occasion    d'une    PETITION    PRISE    EN    CONSI- 
DERATION   PAR    LA    CHAMBRE    DES    DEPUXe's. 

Quand  nous  disons  tous  les  jours  que 
la  chambre  actuelle  va  développant ,  à 
rencontre  des  vœux  de  la  France ,  ses 
théories  encyclopédiques ,  nous  ne  fai- 
sons que  constater  un  fait  malheureu- 
sement trop  vrai ,  et  dont  il  se  présente 
incessamment  d'irrécusables  témoignages. 
On  a  vu  des  populations  catholiques  ap- 
porter leurs  signatures  par  milliers  ,  et 
solliciter  avec  instance  qu'on  ne  leur  en- 
levât point  leurs  évoques  :  ces  protestations 
solennelles  de  foi  chrétienne  n'ont  trouvé 
dans  l'enceinte  législative  qu'indifférence 
et  opposition  ;  quelques  voix,  plus  fidèles 
au  culte  de  la  vieille  France,  se  sont  élevées 


pour  le  défendre;  mais  elles  ont  été  perdues 
dans  la  foule,  et  les  catholiques  ont  été  re- 
poussés. 

A  quelques  jours  de  là,  il  survient  uue 
pélition  honteuse,  à  peine  avouée  de  qui;l- 
ques  noms,  et  qui  demande   qu'on  se  hùie 
de  sauver  les  curés  du  despotisme  des  évè- 
ques.  Il  se  fait  aussitôt  une  grande  rumeur 
dans  la  chambre  -,  on  se  demande  s'il  con- 
vient de  laisser  opprimer  si  violemment  la 
majorité  du  clergé  par  un  petit  nombre  dit 
supérieurs  hiérarchiques;  et  avec  cet  arse- 
nal de  grands  mots,  dans  lequel  les  philo- 
sophes de  la  chambre  puisent  sans  cesse,  au 
nom  de  régalilé  chrétienne,  de  laprimilive 
église,  du  despotisme  pontifical ,  on  décide 
qu'il  sera  fait  bon  et  favorable  accueil  à  la 
pétition  ,  et    qu'on  n'aura  de  cesse  que  la 
Chambre  n'ait  garanti  les  curés  de  l'intolé- 
rable oppression  dans  laquelle  les  font  gé- 
mir les  évêques. 

Vous  figurez-vous  la  Chambre  des  dépu- 
tés en  train  de  réaliser  sa  grotesque  entre- 
prise, intervenant  par  assis  et  levé  dans  la 
discipline  ecclésiastique,  admonestant  les 
évêques  et  les  révoquant  peut-être  !  car 
enfin,  si  la  Chambre  prétend  qu'il  y  a  ty- 
rannie ,  et  si  les  évêques  répondent  qu'il 
n'y  en  a  pas,  la  Chambre  sera  bien  forcée,, 
pour  avoir  raison,  de  recourir  à  quelque 
mesure  extrême.  Il  fera  beau  voir,  qu;'nd 
ce  jour  sera  venu,  le  parti  que  prendront  les 
docteurs  en  droit  canon  de  rassemblée^  lé- 
gislative, si  docteurs  il  y  a  au  palais  Bour- 
bon. 

Comment  se  fait-il  qu'il  ne  soit  pas  venu 
à  l'esprit  des  hommes  sensés  de  la  Chambre, 
qu'ils  se  mêlaient,  à  l'égard  de  cette  péti- 
tion, d'affaires  qui  ne  sont  pas  de  leur  com- 
pétence, et  qu'après  tout,  la  plainte  pré- 
tendue qu'ils  s'empressaient  d'accueillir  n'a- 
vait pas  le  moindre  fondement?  Comment 
pouvait-on  songer  à  trouver  de  la  tyrannie 
dans  une  religion  qui  a  introduit  dans  les 
langues  humaines  les  mots  de  charité  et  de 
fraternité  ?  De  la  tyrannie  dans  le  Christia- 
nisme qui  a  créé  l'abnégation  de  soi-mêmel 
de  la  tyrannie  dans  les  évêques,  les  pre- 
miers ministres   d'une  doctrine  de  paix , 


492 


LA  DOMINICALE. 


d'humilité  et  d'amour!  delà  tyrannie  dans 
des  hommes  qui  dépendent  eux-mêmes  de 
supérieurs,  et  qui  ne  nossèdent  rien  en  pro- 
pre, pas  même  leur  volonté ,  qui  est  celle 
du  chef  de  l'Église!  Mais  c'est  fou,  à  force 
d'être  impossible. 

Est-ce  qu'il  y  a  donc  dans  le  clergé  ca- 
tholique deux  sortes  d'hommes  de  nature 
et  de  destination  diverses,  dont  l'une  écrase 
et  dévore  l'autre,  et  qu'il  faille  arrêter  dans 
ses  usurpations?  Mais  non;  il  n'y  a  que 
des  prêtres,  tous  égaux  en  valeur  indivi- 
duelle, qui  se  graduent  et  s'hiérarchisent 
selon  leurs  lumières  ,  leurs  vertus ,  leurs 
services;  dételle  sorte  que  tel  est  vicaire 
aujourd'hui,  qui  peut  être  archevêque  plus 
tard.  L'ordre  des  évêques  ne  se  compose 
pas  d'ecclésiastiques  d'origine  spéciale  ;  ce 
n'est  pas  une  association  fixe ,  toujours 
composée  des  mêmes  hommes ,  qui  puisse 
aspirer  à  la  tyrannie  et  mettre  de  l'esprit 
de  suite  dans  ses  persécutions;  à  chaque 
instant,  les  rangs  éclaircis  des  vénérables 
évêques  se  remplissent  de  ces  ciirés  tant 
opprimés;  et  à  moins  de  supposer  que  le 
camail  inspire  naturellement  et  forcément 
Î3  despotisme,  on  est  forcé  de  conclure  que 
la  calamité  qui  pèse  sur  les  curés  doit  di- 
minuer peu  à  peu  ,  à  proportion  que  des 
curés  deviennent  évêques. 

En  vérité,  il  est  déplorable  d'avoir  à  dire 
ces  choses  si  simples,  si  faciles ,  si  vraies. 
Tout  le  monde  sait  que  rien  n'est  fraternel 
au  monde  comme  les  rapports  qui  unissent 
tous  les  membres  du  Clergé,  depuis  le  sous- 
diacre  jusqu'au  saint-père.  Aujourd'hui 
surtout^  il  y  a  dans  l'administration  ecclé- 
siastique, en  France,  un  surcroît  de  bien- 
veillance et  de  douceur.  Avant  la  révolu- 
tion ,  quand  bon  nombre  d'évêques  ,  ap- 
partenant à  des  familles  puissantes,  ne 
résidaient  guère,  il  se  pouvait  que  ,  dans 
des  circonstances  extraordinaires,  lesmem- 
bres  intérieurs  du  clergé  fussent  peut-être 
exposés  à  être  moins  considérés;  mais  au- 
jourd'hui que  l'épiscopat  est  au  pauvre 
comme  au  riche;  aujourd'hui  que  chaque 
évêque  connaît  personnellement  tous  les 
curés  de  son  diocèse;  aujourd'hui  qu'il  vit, 


administre  et  meurt  au  milieu  d'eux,  il  y  a 
naturellement  effusion  et  paternité  dans 
l'autorité  de  l'évêque.  S'il  y  avait,  non  pas 
tyrannie,  cela  ne  se  peut  pas,  mais  sévérité 
et  ligueur,  ce  ne  pourrait  être  que  dans  un 
cas  exceptionnel,  vis-à-vis  d'un  prêtre  cou- 
pable ;  et  ceux-là,  qui  est-ce  qui  voudrait 
les  soutenir  ?  qui  est-ce  qui  se  ferait ,  de 
sang-froid,  l'avocat  de  l'égarement  et  de 
l'insubordination,  contre  la  régularité  et 
l'hiérarchie  ? 

Il  est  propre  aux  institutions  chrétiennes 
d'être  plus  morales  et  plus  nobles  que  les 
institutions  humaines  :  c'est  ainsi  que  les 
relations  d'inférieur  à  supérieur  y  sont  en- 
vironnées de  plus  de  garanties,  de  plus  de 
justice,  de  plus  de  charité.  On  sait  que  s'il 
parvient  à  l'évêque  quelque  plainte  sur  un 
subordonné ,  cette  plainte  est  d'abord  ac- 
cueillie avec  une  réserve  sans  égale;  on 
s'informe  scrupuleusement  aux  sources  res- 
pectables; on  appelle  le  subordonné  lui- 
même,  et  il  lui  est  donné  tous  moyens  et 
toute  latitude  de  s'expliquer  et  de  se  justi- 
fier. Est-il  condamné ,  la  condamnation 
n'est  jamais  arbitraire;  elle  est  prévue  et 
précisée  par  les  réglemens  ecclésiastiques; 
et  puis  il  reste  comme  une  sorte  de  révi- 
sion, la  juridiction  archiépiscopale,  et  la 
justice  du  saint-père  lui-même.  Ainsi,  s'il 
y  avait  besoin  en  ceci  d'une  réfutation  sé- 
rieuse à  l'espèce  de  reproche  de  tyrannie 
qu'on  n'a  pas  craint  d'élever  contre  les  évê- 
ques de  France,  il  y  aurait  à  répondre  une 
chose  bien  simple  :  c'est  que  ceux-là  ne 
peuvent  pas  être  despotes,  qui  ont  eux- 
mêmes  des  supérieurs. 

La  seule  chose  qui  afflige  dans  l'accueil 
fait  par  la  Chambre  à  cette  incroyable  pé- 
tition, c'est  que  des  hommes  graves  aient 
paru  approuverune  démarche  qui  ne  pour- 
rait avoir  pour  résultat  que  d'introduire 
des  désordres  dans  le  Clergé  de  France  :  les 
curés  dont  on  a  l'air  de  prendre  la  cause  en 
main,  ne  seront  pas  dupes  de  cette  protec- 
tion grossière.  Ils  ont  assez  du  patronage 
de  leur  sagesse  et  de  leurs  vertus. 


LA  DOMINICALE. 


-493 


LE    GOUVERNEMENT    PHILOSOPHIQUE     ET     LE 
GOUVERNEMENT    RELIGIEUX. 

(Premier  article.) 

La  société  actuelle,  œuvre  des  philoso- 
plies,  nous  donne  un  frappant  spectacle  de 
la  vanité  de  la  philosophie  :  on  dirait  que 
DieUj  prenant  en  pitié  l'orjjueil  de  la  rai- 
son humaine ,  a  permis  qu'elle  se  mît  à 
l'œuvre,  selon  son  envie,  afin  qu'elle  restât 
convaincue  de  son  impuissance  ,  et  toute 
honteuse  de  ses  misérables  prétcutions. 
Alphonse  X,  roi  de  Castille,  se  plaignait  de 
n'avoir  pas  été  admis  au  conseil  de  Dieu^ 
le  jour  où  il  créa  les  astres,  pour  lui  don- 
ner quelques  bons  avis  sur  l'ordre  dans  le- 
quel il  convenait  de  les  distribuer  dans  les 
cieux.  Semblables  en  cela  à  Alphonse  l'as- 
tronome ,  les  encyclopédistes  se  lamen- 
taient sur  l'injustice  de  la  Providence  qui 
ne  leur  avait  pas  donné  le  monde  à  gou- 
verner. Si  les  philosophes  devenaient  rois, 
s'écriaient-ils  ^  alors  commencerait  vrai- 
ment le  bonheur  des  nations.  Ils  se  com- 
plaisaient dans  ces  rêves  de  royauté,  et  ils 
préparaient  les  chartes  de  leurs  peuples.  Il 
y,en  avait  qui  disaient  qu'une  nation  d^a- 
thées  serait  la  plus  heureuse  du  monde  5 
d'autres ,  qui  poussaient  les  choses  moins 
loiuj  se  contentaient  du  témoignage  de  la 
conscience  et  du  culte  d'un  Être  suprême, 
que  chacun  resterait  maître  de  reconoaitre 
et  d'adorer  à  son  gré.  En  attendant  que  le 
siècle  leur  apportât  leurs  sceptres,  ils  célé- 
braient les  rois  assez  faibles  ou  assez  igno- 
rans  pour  accepter  leurs  folies-,  ils  chan- 
taient en  mauvais  vers  le  prussien  Frédéric, 
qui  les  remerciait  en  vers  plus  mauvais 
encore,  et  puis  ils  appelaient  Sémiramis  du 
Nord  cette  honteuse  et  impudique  Cathe- 
rine, qui  ne  leur  envoyait  pas  des  vers,  elle, 
mais  de  l'argent. 

Eh  bien!  cette  Providence  qu'ils  accu- 
saient d'être  injuste,  en  les  éloignan^;  du 
gouvernement  des  hommes,  n'a  pas  voulu 
que  leurs  doctrines  pussent  marcher  la 
tête  haute,  en  se  proclamant  les  sauveurs 


des  peuples  5  elle  a  donné  aux  philosophes 
le  trône,  le  sceptre  et  la  main  de  justice, 
comme  s'ils  avaient  été  les  plus  dignes,  et 
elle  les  a  élevés  au-dessus  de  ces  races  an- 
tiques dont  les  aïeux  se  perdaient  dans  la 
royauté.  Ainsi,  Dieu,  qui  a  voulu  punir  les 
philosophes ,  et  punir  en  même  temps  la 
France  de  sa  stupide  admiration  pour  eux, 
a  livré  le  monde  aux  disputations  de  la 
philosophie.  Vous  savez  tous  ce  qui  en  est 
d'abord  advenu.  Dès  que  la*  vieille  monar- 
chie a  été  enlevée  de  ses  gonds  ,  les  philo- 
sophes, qui  n'avaient  jamais  vu  de  si  près 
le  gouvernement  d'un  grand  peuple,  et  qui 
n'étaient  point,  par  expérience,  dans  le  se- 
cret de  la  tendance  naturelle  des  hommes 
et  des  choses,  se  sont  mis  à  tourmenter 
leurs  théories  morales  et  politiques  ,  et  ils 
en  ont  fait  s'envoler  l'une  après  l'autre  des 
lois  bien  philosophiques  et  bien  absurdes, 
comme  les  enfans  qui  chassent  du  fond 
d'un  vase  leurs  légères  bulles  de  savon.  Les 
encyclopédistes  étaient  en  extase  devant 
leurs  bulles  législatives,  lorsque  lèvent  des 
passions  populaires  vint  à  souffler  et  les  dis- 
persa. Dès-lors  commença  la  grande  dé- 
bâcle de  ces  doctrines  enflées  et  creuses 
de  1789,  puisées  à  la  source  encyclo- 
pédique; mais  alors  commença  aussi  le 
châtiment  de  cette  génération  coupable 
d'avoir  admiré  ses  propres  œuvres,  à  l'ex- 
clusion de  celles  de  Dieu.  Voyez  toutes  ces 
familles  illustres  qui  furent  forcées  de 
quitter  si  vite  la  France  en  révolution  :  c'é- 
taient les  mêmes  qui  avaient  recherché  et 
honoré  les  philosophes ,  et  qui  les  avaient 
soutenus  contre  l'oubli  et  le  mépris  de  leur 
roi. 

Quand  les  encyclopédistes  dressaient  leurs 
théories  gouvernementales,  ils  s'étaient 
imaginés  que  le  monde  était  composé  de 
lettrés  et  de  savans  ;  ils  avaient  proclamé 
que  la  voix  de  la  conscience  était  la  meil- 
leure et  la  plus  nécessaire  de  toutes  les  lois, 
et  ils  avaient  cru  que  s'il  y  avait  jamais 
quelque  scission  dans  leur  gouvernement , 
cela  tournerait  absolumeot  comme  une 
querelle  d'académie ,  et  qu'on  en  serait 
quitte   pour  quelques   vers    et    quelques 


;9^ 


LA    DOMINICALE 


pamp'ilcls;  mais  quand  l'émeute  vint  as- 
sister à  leurs  thèses,    quand  la   pique  du 
faubourf^  vint  couper  leur  syllogisme  ,  ils 
se  drapèrent  à  l'antique,   et  se   voilèrent 
hypoerîtement  comme  César,  pour  tomber 
rappés  avec  majesté.   Ainsi  ,  Condorcetle 
philosophe  se  suicide  comme  Caton-,  ainsi 
les  sophistes' de  la  Gironde  discutent  à  leur 
dernier  banquet,  comme  Socrate,  sur  la  na- 
ture de  l'homme  et  l'immortalité  de  l'âme  ; 
ainsi  madame  Roland,  ce  demi-philosophe, 
qui  n'avait  plus  les  vertus  de  la  femme,  et 
qui  n'avait  pas  encore  celles  de  l'homme, 
salue,  en  allant  à  guillotine,  la  statue  delà 
Liberté,  et  gémit  des  crimes  qui  se  com- 
mettent en  son  nom.  Mais  tout  cela,  c'était 
t^omédie  et  mensonge  ;   les  encyclopédistes 
se  donnaient  des  airs  de  martyrs,  et  ils  ne 
Tétaient  pas;  c'était  en  leur   propre  nom 
que  se   commettaient  tous  les  crimes  ,  et 
non   point  au  nom    de   la  liberté  :    Con- 
dorcet  avait  péri  parles  doctrines  de  Con- 
dorcet-,  les  Girondins,  par  les  doctrines  de 
la  Gironde-,   car  qu'avaient  posé  en  prin- 
cipes les  encyclopédistes  de  1789,  et  que 
réalisait  la  populace  de  179^?  absolument 
la  même  chose;  les  philosophes  avaient  dé- 
claré la  souveraineté  du  peuple,  le  peuple 
s'en  emparait;  l'égalité  politique  et  civile, 
le  peuple  l'établissait  et   se  prenait  pour 
point  de  comparaison ,   comme  de  juste; 
l'existence  d'un  Etre  suprême,  le  peuple  le 
reconnaissait  par  un  décret  de   la  conven- 
tion, manière  de  procéder  du  peuple  ;  il  lui 
élevait  des  autels  en  plein  air,  et  déclarait 
Kobespierre  grand-pontife;  le  critérium  de 
la  conscience,  le  peuple  suivait  la   sienne 
et  faisait  ses  lois,  ses  mœurs  et  sa  vie  selon 
son  témoignage.  Ainsi,  les  philosophes,  at- 
teints par  la  révolution,  avaient  tort  de  se 
plaindre  des  désordres  que  d'autres  y  au- 
raientinlroduiis;  ces  désordres  étaient  leur 
œuvre  :    pourquoi    ces    fameux    logiciens 
«n'avaient-ils  pas  pressenti  les  conséquences 
des  principes  qu'ils  établissaient? 

Mais  enfin  l'ordre  revint  en  France,  et 
certes,  à  rencontre  de  toutes  les  doctrines 
cncyclopédiqueset  idéologiques,  que  Bona- 
parte avait  en  juste  elsouverainmépris;  l'or- 


dre,la  paix, la  prospérité, la  gloire,  tout  cela 
revint  par  la  simple  mais  inflexible  négation 
des  principes  de  1789  ;  les  grenadiers  qui 
entraient  par  la  porte  de  l'orangerie  de 
St-Cloud,  le  19  brumaire,  c'étaient  le  bon 
sens  des  nations  et  le  cours  naturel  de  l'his- 
toire; les  représentans  qui  sautaient  parla 
fenêtre,  c'étaient  les  théories  des  philoso- 
phes et  l'encyclopédie.  Merveilleuse  leçon 
de  la  Providence,  qui  montrait  que  la  rai- 
son humaine,  si  orgueilleuse,  a  tort  quel- 
quefois devant  la  brutalité  de  la  force  î 
Et  en  effet,  cette  cohue  de  rhéteurs  avait 
tort;  la  civilisation  était  en  ce  moment 
dans  la  giberne  du  soldat.  La  suite  des  temps 
nous  l'a  bien  prouvé. 

Cependant  la  philosophie, bien  convain- 
cue au  fond  de  stérilité  et  d'impuiesance  , 
dissimulait  les  blessures  mortelles  que  notre 
liistoire  lui  avait  portées  ,  et  faisait  retom- 
ber sur  d'autres  l'insuffisance  de  ses  plans  et 
de  ses  doctrines;  elle  se  plaignait    qu'on 
ne  l'avait  jamais  laissée  faire;  que  la  popu- 
lace l'avait  arrêtée  en  1790  ,  et  le  despotis- 
me militaire  en  1799;  et  justifiée  ainsi  à 
moitié  ,  surtout  aux  yeux  des  simples,  elle 
proclamait  hautement  que  le  mal  ne  ve- 
nait pas  d'elle.  La  mauvaise  fortune  de  la 
France  voulut  que  l'empire  tombât  avant 
d'avoir  consommé  cette  génération  de  rhé- 
teurs à  tête  creuse  ,  qui  avaient  assisté  aux 
débuts  de  la  révolution ,  et  qui  avaient  con- 
servé fidèlement  les  traditions  encyclopédi- 
ques. En  vérité,  nous  penchons  à  croire 
que  les  deux  tiers  du  mal  présent  nous  vien- 
nent de  là.  Supposez ,  en  effet ,  que  l'empire 
tombât  aujourd'hui, quelle  différence  dansle 
cours  des  idées  et  des  événemens   qui  en 
sont  la  suite!   Aujourd'hui    ces  misérables 
conceptions   du  dix-huitième  siècle    sont 
repousséos  par  toute  la  jeunesse  instruite, 
qui  les  a  pesées  et  les  a  trouvées  de  mau- 
vais aloi  ;    aujourd'hui  les  questions  politi- 
ques sont  agrandies  de   toute   l'immensité 
des  vérités  religieuses ,  auxquelles  on   les 
rattache;  aujourd'hui,  il  y  a  dans  toutes 
les  âmes   bien    nées  un  mépris  souverain 
pour  toute  cette  littérature  fétide  que  nous 
a  léguée  l'école  encyclopédique;  il  ne  se 


LA    DOMINICALE. 


>i95 


voit  plus  que  quelques  vieillards  qui  ont 
la  tète  infirme  comme  le  corps,  et  dont  les 
idées  se  sont  ossifiées,  qui  prêchent  encore 
les  dogmes  de  1789-,  que  cfuelques  esprits 
médiocres  qui  ont  pris  les  doctrines  toutes 
faites  delà  constituante,  plutôt  que  de  n'en 
pas  avoir;  et  enfin,  que  quelques  niais,  for- 
més par  la  presse  libérale ,  et  qu'il  est  aussi 
indifiérent  d'avoir  pour  que  contre  soi. 

Mais  l'empire  s'écroula  lorsque  les  dé- 
bris de  la  révolution  étaient  encore  pleins 
de  vie  et  de  force;  lorsque  toute  l'idéologie, 
que  Bonaparte  avait  fait  taire  et  repoussée 
.du  pied  ,  souhaitait  plus  que  jamais  de  re- 
prendre le  développement  de  ses  doctrines; 
lorsqu'une  génération,  qui  allait  être  ap- 
pelée» diriger  les  destinées  de  laFrance, avait 
sucé  les  principes  du  dix-huitième  siècle, 
et  avait  grandi  dans  les  ?rmées ,  dépourvue 
de  ces  paisibles  et  graves  études  ,  qui  scm  - 
blent  nécessaires  pour  la  conduite  des  em- 
pires ,  et  qui  sont  indispensables  même 
pour  la  culture  de  ses  propres  idées. 

La  restauration  se  trouva  donc  livrée  en 
réalité,  auxmêmeshommesqui  avaientfait 
la  première  révolution,  ou  qui  l'avaient 
applaudie ,  ou  qui  avaient  conservé  ses 
principes  ;  et  voilà  qu'ils  se  mettent  de  nou- 
veau à  l'œuvre,  eux  qui  s'ét^iient  plaints 
qu'on  ne  les  avait  pas  laissés  faire.  L^ency- 
clopédie,  qu'on  aurait  pu  croire  épuisée, 
leur  fut  d'un  immense  secours.  Ses  doctri- 
nes étaient  jusqu'alors  restées  dans  les  li- 
vres; mais  le  dix-neuvième  siècle  se  trou- 
vait avoir  conquis  la  presse  périodique, 
instrument  inconnu  au  dix-huitième;  et 
toute  la  philosophie  des  déistes  s'écoula 
dans  les  journaux.  Ainsi  les  simples,  les 
illétrés,  tous  ceux  qui  avaient  manqué,  ou 
de  l'occasion,  ou  de  la  pensée  de  feuilleter 
les  iMbliothèques,  se  trouvèrent  visités  fi- 
dèlement chaque  jour  par  leur  journal , 
commentaire  perpétuel  du  Contrat  social 
ou  du  Dictionnaire  philosophique.  C'est 
prodigieux  et  eôrayant ,  que  la  masse  d'i- 
dées encyclopédiques  qui  s'est  répandue 
pendant  les  quinze  années  de  la  restaura- 
tion !  C'est  alors  que  se  sont  faites  ces  ré- 
impressions innombrables ,  de  Voltaire,  de 


Rousseau,  de  Diderot  et  d'ITelvétius,  qui 
affluent  maintenant  sur  les  quais  ,  et  dont 
la  catastrophe  de  juillet  a  surpris  plus  de 
cent  mille  exemplaires  qui  encombraient 
encore  la  librairie. 

C'est  avec  la  masse  de  ces  idées  du  dix- 
huitième  siècle  ,  exploitées  par  la  presse 
périodique,  et  appliquées  aux  matières  po- 
litiques et  religieuses  ,  que  les  hommes  de 
l'ancienne  révolution  ont  fait  la  nouvelle; 
c'est  la  même  cause  qui  a  produit  deux  ef- 
fets identiques;  seulement,  le  dernier  a  été 
moindre  :  preuve  évidente  que  la  cause 
s'affaiblit. 

Enfin,  nous  sommes  arrivés  à  cette  épo- 
que dorée,  tant  appelées  par  les  rhéteurs  de 
l'encyclopédie,  où  les  philosophes  seraient 
rois  I  Les  philosophes  régnent  ;  les  philo- 
sophes proposent  et  discutent  les  lois;  les 
philosophes  pèsent  les  nécessités  de  la 
France,  et  écoutent  les  cris  du  peuple.  De 
son  temps,  saintLouisIui  donnait  audience 
à  la  porte  de  son  château  royal  de  Vin- 
cennes,  sous  quelque  chêne  de  ses  allées;, 
les  philosophes  se  font  rendre  compte  de 
ses  réclamations  dans  un  palais  d'or  et  de 
marbre;  et  ces  jours  derniers,  à  une  se- 
maine d'intervalle,  ils  ont  renvoyé  les  ca- 
tholiques de  quatre  ou  cinq  diocèses ,  qui 
venaient  demander  qu'on  leur  conservât 
leurs  évêques.  Nos  rois,  dont  les  philo- 
sophes ont  exilé  et  décapité  lesdescendans, 
avaient  montré  plus  de  tolérance  ,  qui  est 
pourtant  une  vertu  philosophique;  Henri  II 
avait  autorisé  le  culte  public  des  juifs  en 
France  ;  et  Louis  XV  avait  créé  des  offices 
pour  les  actes  civils  des  protestans. 

Mais  une  chose  merveilleuse,  et  sur  la- 
quelle nous  prions  que  l'onporteson  atten- 
tion, c'est  que  les  philosophes, que  l'on  a  bien 
laissé  faire  cette  fois,  qui  n'ont  plus  à  se  plain- 
dre d'avoir  été  arrêtés  ou  par  le  peuple  , 
comme  en  T^gS;  ou  parle  despotisme  mili- 
taire ,  comme  en  1799  ;  qui  ont  eu  le  temps- 
de  bien  mûrir  et  de  bien  rectifier  leurs  théo- 
ries ,  en  sont  venus  à  ne  plus  s'entendre  sur 
leurs  doctrines  fondamentales,  et  à  les  in- 
terprêter différemment.  Pour  d'autres  que 
pour  eux,  ce,résultat  était  facile  àpré voir: 


^96 


LA   DOMINICALE. 


les  idées  encyclope'diques  ne  constituaient 
nullement  un  corps  de  croyances  sur  lequel 
on  put  asseoir  quelque  chose  ,  et  sur- 
tout un  gouvernement.  Il  est  bien  vrai  que 
la  Chambre  actuelle,  gagnée  généralement, 
et  sans  grande  raison  aux  maximes  vol- 
tairiennes  ,  ne  forme  pas  un  conclave 
philosophique  ,  capable  de  mettre  beau- 
coup de  profondeur  et  de  suite  dans  ses 
délibérations  -,  nous  savons  qu'elle  se  com- 
pose en  très-grande  partie  d'avocats  sans 
études ,  autres  que  celle  de  leurs  articles  et 
de  leurs  arrêts  \  de  militaires  exceilens  en 
rang  de  bataille,  mais  fort  ridicules  sur 
les  matières  sociales-,  de  propriétaires  et 
d'industriels  ,  dont  l'intelligence  est  ce 
qu'elle  doit  être,  toute  tournée  aux  opé- 
rations spéciales  et  positives.  Mais  il  y  a 
aussi  des  hommes  qui  font  profession  haute 
et  expresse  de  doctrine  -,  qui  se  disent  et 
se  portent  héritiers  du  dix-huitième  siècle, 
et  qui,  en  effet,  le  prouvent  par  leurs  prin- 
cipes et  leurs  opinions.  Ce  ne  sont  plus  ,  il 
est  vrai,  les  grands  représentans  du  dix- 
Luitième  siècle  -,  ceux-là  sont  morts  à  la 
peine  et  au  triomphe-,  ceux-ci^  tout  ce  qui 
reste  de  l'encyclopédie,  sont  plus  humbles 
de  nom  et  de  talent.  Encore  quelques  an- 
nées, l'encyclopédie  sera  morte.  On  peut 
dire  d'ici  quel  immense  cortège  de  mépris 
environnera  son  cercueil. 


ETAT  DE  L'EGLISE  EN  IRLANDE. 

(Troisième  article.) 

Plus  d'une  fois ,  pendant  les  quinze  an  - 
nées  de  la  restauration,  nous  avons  enten- 
du reprocher  à  la  France,  comme  une  abo- 
minable tyrannie,  la  nécessité  que  son 
budget  impose  à  tous  les  citoj^ens,  quelle 
que  soit  leur  croyance,  de  contribuer  ù 
l'entretien  du  culte  catholique.  Si  les  hom- 
mes qui  naguère  exploitaient  ce  grief 
au  profit  d'un  parti ,  avaient  réellement 
senti  au  fond  de  leur  àme  cette  horreur 
de  l'intolérance  qui  respirait  dans  tous 
leurs  discours  j   s'ils  n'avaient  obéi   qu'au 


généreux  besoin  de  pousser  l'humanité 
dans  les  voies  de  la  liberté  religieuse,  leurs 
regards  ne  se  seraient  pas  arrêtés  sur  notre 
patrie,  mais  sur  le  noble  et  malheureux 
pays  dont  nous  avons  déjà  raconté  les  in- 
fortunes passées.  Parmi  nous,  en  effet,  c'est 
une  très-faible  minorité  qui  repousse  la  foi 
de  l'Eglise  romaine,  et  cette  foi  a  été  pro- 
clamée nationale  par  une  chambre  révolu- 
tionnaire ,  alors  même  que ,  dans  l'ivresse 
de  la  victoire,  des  passions  brûlantes  et  an- 
ti-cai-hoîiques  rugissaient  en  armes  sur  des 
barricades  ensanglantées.  Puis,  quand  il 
n'en  serait  pas  ainsi,  l'impôt  voté  chaque 
année  pour  les  frais  de  notre  culte,  est-il 
donc  autre  chose  que  le  paiement  d'une 
dette  sacrée  ,  dont  le  pays  a  été  grevé  par 
la  spoliation  des  propriétés  ecclésiastiques, 
dette  reconnue  par  l'assemblée  même  dont 
les  décrets  consommèrent  cette  grande  ini- 
quité? En  Irlande,  au  contraire,  il  s'agit 
d'un  peuple  entier,  qui,  pour  le  bon  plai- 
sir d'un  petit  nombre  d'individus  étrangers, 
se  voit  contraint,  malgré  la  misère  sous  le 
poids  de  laquelle  il  gémit  écrasé,  de  gorger 
d'or  un  clergé  par  lequel  il  a  été  dépouillé 
jadis,  qui  le  persécute  encore,  et  dont  il 
repousse  toujours  avec  horreur  les  ensei- 
gnemens. 

Mais  laissons  les  généralités,  et  parlons 
un  langage  plus  positif.  La  population  ir- 
landaise, qui  forme  un  total  de  sept  mil- 
lions d'àmes,  peut  être  partagée  en  trois 
classes  :  elle  se  compose  de  catholiques, 
d'anglicans  et  de  protestans  dissidens.  On 
n'est  pas  parfaitement  d'accord  sur  leur 
nombre  respectif,  qui  a  été  tantôt  exagéré, 
ettantôtdissimulé,  suivant  l'intérêt  de  cha- 
cun. Toutefois,  la  différence  qui  existe  en- 
ti-e  les  divers  calculs  faits  à  cet  égard  est 
assez  légère,  et,  en  prenant  un  terme 
moyen,  on  peut,  sans  crainte  de  se  trom- 
per, porter  le  nombre  des  catholiques  à 
cinq  millions  et  demi,  celui  des  protestans 
non-oonformisles  à  un  million,  et  celui  des 
anglicans  à  cinq  cent  mille.  Ces  derniers 
forment  donc  à  peu  près  le  quatorzième  de 
la  population.  Néanmoins,  c'est  à  eux  qu'on 
a  sacrifié  les  droits  de  tous  j  c'est  unique- 


LA   DOMINICALE. 


49: 


ment  en  vue  de  leur  intérêt  que  les  législa- 
teurs anglais  ont  jugé  à  propos  de  violer 
les  principes  de  la  justice,  et  les  maximes 
de  liberté  et  de  souveraineté  populaire 
qu'ils  ont  tenté  de  propager  ailleurs  avec 
un  zèle  si  édifiant.  Le  culte  anglican  a  reçu 
d'eux  une  existence  légale  en  Irlande , 
et  la  nation,  aux  yeux  de  laquelle  ce  culte 
est  une  impiété,  a  été  chargée  d'en  faire  les 
frais.  On  lui  a  dit  :  Non-seulement  ta  foi 
sera  bannie  des  lois,  mais  tous  les  moyens 
seront  mis  en  usage  pour  l'anéantir-,  à  la 
persécution,  nous  ajouterons  l'établisse- 
ment d'une  église  ennemie,  et,  pour  le  bon 
plaisir  de  quelques  milliers  d'apostats  ,  dé- 
pouillée, opprimée,  réduite  à  la  misère,  tu 
paieras  toi-même  les  hommes  qui  auront 
mission  de  te  ravir  tes  croyances.  Puis  on 
s'est  mis  à  l'œuvre.  Les  catholiques  ont  été 
chassés  des  templesbâtis  par  la  piété  de  leurs 
aïeux,etmaintenantl'hérésie  se  prélasse  avec 
orgueil  dans  leur  enceinte.Ils  possédaient  de 
nombreuses  fondations  ,  dont  le  produit 
servait  à  entretenir  les  églises,  les  commu- 
nautés religieuses,  les  maisons  d'éducation 
et  les  établissemens  de  charité  :  on  s'en  est 
emparé  pour  doter  le  clergé  anglican,  et, 
en  réunissant  à  ces  possessions  tous  les  biens 
des  chefs  insurgés,  confisqués  par  la  suite, 
on  a  mis  entre  ses  mains  le  neuvième  du 
territoire  irlandais.  Les  propriétés  fon- 
cières dont  il  dispose  ont  en  superficie  en- 
viron quatorze  cent  mille  arpens. 

Certes,  il  y  avait  là  de  quoi  assouvir 
une  rapacité  ordinaire.  S'ils  eussent  été 
doués  de  quelque  pudeur,  les  envahisseurs 
se  seraient  abstenus  d'exactions  nouvelles. 
Mais  non!  Au  risque  d'aigrir  sans  cesse, 
dans  le  cœur  du  peuple,  le  souvenir  cruel 
de  leurs  premières  rapines;  on  a  mis,  pour 
doubler  leurs  profils,  le  pillage  en  perma- 
nence. La  dîme  leur  a  été  assignée  sur 
toutes  les  productions-,  impôt  onéreux  et 
vexatoire,  supporté  par  tous,  sans  distinc- 
tion de  culte,  et  perçu  avec  une  rigueur  im- 
pitoyable. Au  nom  d'un  homme  qu'ilregarde 
comme  un  corrupteur,  et  aux  yeux  du- 
quel il  n'est  lui-même  qu'un  idolâtre,  cha- 
que année,  le  paysan  se  voit  ravir,  par  un 


agent  sans  entrailles,  le  dixième  des  fruits 
grossiers  qui  font  toute  sa  richesse ,  et  qui 
suffisent  à  peine  pour  le  faire  subsister.  On 
conçoit  aisémentunsacrifice pénible,  quand 
celui  qui  le  fait  reçoit  en  échange  l'immense 
bieiifait  des  consolations  religieuses.  Mais 
ici  aucun  sentiment  ne  rend  supportable 
celui  qui  grève  la  population  catholique  , 
puisque  c'est  contre  sa  foi  qu'on  l'exige,  et 
qu'il  la  réduit  souvent  à  l'impossibilité  de 
nourrir  ses  propres  prêtres.  Il  n'est  donc 
pas  étonnant  que  l'Irlandais  considère  la 
dîme  comme  une  oppression  intolérable, 
et  demande  avec  impatience  la  fin  de  ce 
régime  de  servitude.  Fatigué  de  l'attendre 
en  vain,  il  arrive  souvent  que  son  indi- 
gnation se  formule  en  actes  d'unerésistance 
positive:  alors  on  le  ruine  par  des  procès. 
Dans  l'espace  de  six  ans,  sept  mille  ac- 
tions ont  été  intentées  en  justice  pour  le 
non-paiement  de  la  dîme.  Aussi  lord  Car- 
nanou,  frappé  de  cette  masse  de  protesta- 
tions, disait  naguère  à  la  chambre-haute: 
«  De  deux  choses  l'une  :  ou  nous  devons 
»  renoncer  à  la  dîme  en  Irlande,  ou  bien 
«  à  la  possession  de  cette  île.  »  Le  gouver- 
nement anglais  a  méprisé  ces  sages  avis,  et, 
au  lieu  de  couper  le  mal  dans  sa  racine,  il 
a  mieux  aimé  le  voiler.  Les  tempéramens 
dont  il  s'est  servi  sont  complètement  illu- 
soires. Qu'importe,  en  effet,  que  la  dîme 
soit  perçue  immédiatement  sur  le  fermier, 
ou  qu'elle  ne  frappe  que  le  propriétaire 
d'une  manière  directe,  si  celui-ci  augmente 
d'autant  le  prix  du  fermage?  Le  résultat 
n'est-il  pas  toujours  le  même,  à  savoir,  la 
ruine  du  pauvre  tenancier,  qui  ne  paie  pas 
une  obole  de  moins? 

A  cette  charge  écrasante,  il  faut  encore 
en  ajouter  une  autre.  L'entretien,  la  répa- 
ration, et  même  la  construction  des  églises, 
et  toutes  les  dépenses  du  culte  anglican 
se  font  aux  frais  des  catholiques.  Si  lespro- 
testans  se  trouvent  gênés  dans  les  temples 
qu'ils  ont  ravis-,  si  le  temps ,  aidé  par  leur 
insouciance,  les  a  ruinés-,  si  les  ornemens 
se  sont  détériorés,  aussitôt  un  impôt  extra- 
ordinaire, fixé  par  le  curé  et  les  marguil- 
liers  protestans,  est  prélevé  sur  tous  les  ha- 


>t98 


LA    DOMINICALE. 


bilans  Je  la  paroisse  indistinctemeut.  En 
1820,  cette  contribution  se  montait  à  six 
pour  (;ent  du  reveau.  Il  est  vrai  qu'on  l'a 
diminuée  depuis;  mais ;,  malgré  quelques 
adouci&semens,il  existe  encore  sur  ce  point 
des  exactions  inouïes.  On  découvrit,  il  y  a 
quelques  années,  qu'un  curé  faisait  payer 
â  ses  paroissiens  870  francs  par  an  pour 
l'entretien  de  son  orgue.  Un  autre,  qui  déjà 
toucbait  28,000  francs  de  dîme,  arrondis- 
sait cette  somme  par  16,000  fr.  de  vcslri/- 
tax.  A^otez  que  dans  la  paroisse  de  ce 
dernier,  il  n'y  avait  qu'un  seul  anglican, 
lequel  encore  s'était  récemment  fait  catho- 
lique. 

Au  total,  l'église  établie  absorbe  annuel- 
lement,  en  Irlande,  la  somme  énorme  de 
soixante  millions  de  francs,  et  les  calculs 
les  plus  modérés  évaluent  à  treize  cents  mil- 
lions le  capital  dont  cette  rente  est  le  pro- 
duit. Ces  immenses  richesses  sont  le  par- 
tage de  deux  mille  individus;  en  sorte  que 
si  les  soixante  millions  dont  nous  venons 
déparier  et  les  cinq  cent  mille  fidèles  tlont 
se  compose  le  bercail  étaient  également  ré- 
partis, chaque  ministre  aurait  trente  mille 
livres  de  rente  pour  régir  cinq  cents  âmes. 
Mais  une  division  si  régulière  n'existe  pas 
en  fait.  L'Irlande  est  divisée  en  vingt-deux 
diocèses  anglicans.  L'archevêque  d'Armagh, 
qui  en  est  le  primat^  jouit  d'un  revenu  de 
six  cent  mille  francs;  et  il  lui  serait  facile 
de  le  quadrupler^  s'il  pouvait  casser  les 
baux  actuels,  et  faire  subir  au  fermage  une 
augmentation  proportionnée  à  la  valeur  du 
fonds.  Le  moins  rétribué  des  vingt-deux  évo- 
ques est  celui  deKillaloe, qui  reçoit  cent  mille 
francs  par  an.  Le  nombre  des  cures  sou- 
mises à  leur  juridiction  est  de  douze  cent 
soixante -trois  :  le  produit  de  chacune 
d'elles  doit  être  porté  à  vingt  mille  francs^ 
terme  moyen. 

Il  ne  faut  pas  croire  qu'à  force  de  tra- 
vail les  vénérables  pasteurs  aient  la  res- 
source de  dire  comme  tant  d'autres,  qu'au 
moins  ils  gapient  bien  leur  argent.  Â^on: 
c'est  en  menant  une  vie  oisive  qu'ils  s'en- 
graissent de  la  substance  d'une  nation  ap- 
pauvrie, dont  ils  n'ont  jamais  recueilli  que 


le  mépris  et  la  haine.  Le  faible  troupeau 
qu'ils  sont  chargés  de  guider  est  pres- 
que tout  entier  concentré  dans  les  princi- 
pales villes  de  l'est  et  du  nord.  Dans  les 
campagnes  on  ne  voit  le  plus  souvent  que 
trois  ou  quatre  familles  anglicanes  par  pa- 
roisse-,  quelquefois  tous  les  habitans,  sans 
exception,  sont  catholiques  .Les  œuvres  du 
ministère  dérobent  donc  une  bien  petite 
partie  des  momens  que  les  dignes  ecclé- 
siastiques consacrent  au  soin  du  ménage,  à 
l'exploitation  de  leurs  propriétés,  ou  plu- 
tôt aux  plaisirs  de  fjrand  seigneur  dont 
leur  positionleur  assure  la  jouissance. Pour 
tout  service  religieux,  chaque  dimanche  ils 
se  rendent  à  leur  église  ,  où  ils  récitent  les 
prières  et  prononcent  un  discours.  Ils  sont 
même  parfois  dispensés  de  ce  sOin  faute 
d'auditeurs.  A  ce  sujet,  lord  llolland  a  ra- 
conté à  la  chambre  des  lords,  en  rSaS,  une 
anecdote  assez  plaisante  :  «  Un  de  mes 
»  amis,  dit-il,  m'a  assuré  qu'un  pasteur 
»  anglican  reçut  un  dimanche,  du  clerc 
»  de  sa  paroisse,  un  billet  conçu  en  ces  ter- 
»  mes  :  £fle  est  indisposée  aujourd'hui', 
»  vous  n'avez  donc  pas  besoin  de  vous  ren- 
»  dre  à  l'église.  De  qui  était-il  question? 
»  Toute  la  paroisse  était  elle  indisposée? 
))  Oui,  car  toute  la  paroisse  n'avait  d'autre 
»  paroissien  que  la  femme  du  marguillier 
»  subalterne.   » 

On  conçoit  que  ceux  qui  jouissent  desi-^ 
nécures  aussi  productives,  s'efforcent  d'en 
perpétuer  la  possession  dans  leur  famille. 
Les  distributeurs  de  ces  emplois  ont  soin 
d'en  gratifier  leurs  parens  à  tous  les  degrés 
connus,  et  de  prendre  toutes  les  mesures 
en  leur  pouvoir  pour  les  rendre  héréditai- 
res. Elles  passent  du  père  au  fils,  et  servent 
même  à  composer  la  dot  de  la  fille.  L'évê- 
que  de  Corck  a  six  enfans,  quatre  fils  et 
deux  filles.  Les  premiers  sont  en  possession 
des  cures  les  plus  lucratives  du  diocèse,  et 
les  deux  filles  du  vénérable  prélat  ont  ap- 
porté de  gros  bénéfices  en  dot  aux  deux 
ecclésiastiques  leurs  époux. 

Nous  pensons  que  les  documens  qui  pré- 
cèdent suffisent  pour  faire  apprécier  tout 
ce  qu'il  y  a  d'oppressif  et  de  scandaleux 


LA    DOMIÎNICALE. 


^99 


dans  le  maintien  de  l'e'glise  établie  en  Ir- 
lande. C'est  là  le  mal  auquel  l'Angleterre 
doit  se  hâter  de  porter  un  remède  efficace; 
tant  qu'il  subsistera  ;,  le  pays  qu'il  dévore 
ne  saurait  jouir  que  d'une  paix  factice  et 
momentanée. 


A  M.  L'ABBE  **** 

Où  en  étions-nous  l'autre  jour?  Nous  en 
étions  à  M.  de  Chateaubriand  et  à  M.  de 
Lamartine.  Ils  étaient  debout  devant  nous  , 
ces  deux  infatigables  champions  de  la  pen- 
sée chrétienne  ,  que  la  pensée  chrétienne 
a  dignement  recompensés  en  les  mettant  à  la 
tête  détentes  les  intelligences  de  leur  époque. 
Aujourd'hui  voici  que  l'attention  publique  est 
autre  part.  Ni  les  mémoires  de  M.  de  Cha- 
teaubriand,  ni  le  nouveau  volume  de  M.  de 
Lamartine  n'ont  pu  nous  intéresser  plus  de 
huit  jours.  Je  vous  l'ai  dit ,  nous  sommes  un 
peuple  misérable  ;  nous  sommes  de  vrais 
Athéniens  qui  ne  pouvons  être  attentifs  plus 
d'une  heure  à  la  iz^ême  chose  :  nous  étions 
littéraires  il  y  a  huit  jours,  nous  sommes  des 
hommes  politiques  aujourd'hui.  Aujourd'hui 
M.  de  Lamartine  et  M.  de  Chateaubriand  vien- 
draient en  personne,  l'un  pour  nous  lire  ses 
vers,  l'autre  pour  nous  lire  sa  prose,  que 
nous  n'écouterions  ni  M.  de  Chateaubriand , 
ni  M.  de  Lamartine.  C'est  bien  de  cela  qu'il 
s'agit!  Il  s^agit  de  M.  Thiers  ,  il  s'agit  de 
M.  Barthe ,  il  s'agit  de  tous  ceux  qui  gouver- 
nent. On  n'y  faisait  pas  attention  hierj  aujour- 
d'hui on  ne  s'occupe  que  d'eux  seuls.  On  re- 
garde M.  Thiers  du  haut  en  bas,  on  le  mesure, 
on  le  calcule,  on  le  suppute  ;  c'est  le  colosse  de 
la  semaine.  Où  est-il?  que  fait-il?  que  devient- 
il?  M.  Thiers  est  le  roi  de  ce  monde.  Il  vient 
d'assister  à  la  démolition  d'un  ministère,  et  a 
englouti  dans  le  nouveau  portefeuille  qu'il 
s'est  donné ,  tous  les  débris  qui  ont  surnagé 
dans  le  r.aufrage  des  autres  ministères  :  il  n'y 
a  plus  d'affaires  que  pour  lui  ;  n'est-ce  pas  là 
un  beau  sujet  d'intérêt  et  d'admiration  ! 

Tout  ceci  est  bien  misérable,  mon  ami; 
eh  bien  !  à  l'heure  même  où  je  vous  parle , 
M.  Thiers  lui-même  vient  d'être  démoli.  Il 
était  quelque  chose  il  y  a  une  heure ,  il  n'est 
plus  rien  à  présent.  Voici  venir  de  Bruxelles 
des  nouvelles  qui  vont  occuper  tout  Paris ,  et 


lui  faire  oublier  M.  Thiers.  Ces  nouvelles  de 
Bruxelles  sont  inquiétantes.  Vous  savez  peut- 
être  qu'une  société  d'orangistcs  s'était  foi'méc 
pour  acheter  les  chevaux  du  prince,  et  les  lui 
renvoyer  :  celte  association  viciit  d'èlre  le  si- 
gnal d'une  révolution  à  Bruxelles.  La  ville 
s'est  soulevée,  le  peuple  est  entré  en  fureur, 
et  ses  fureurs,  il  ks  a  signalées  comme  les  si- 
gnale le  peuple,  par  la  dévastation  et  le  pillage. 
Au  premier  instant  de  colère,  le  peuple  s'est 
porté  sur  les  hôtels  des  principaux  citoyens: 
il  a  pillé  ces  hôtels,  il  a  renversé  les  maisons 
de  fond  en  comble.  Le  palais  du  duc  d'Urzcl, 
un  des  plus  grands  seigneuis  de  l'Europe, 
magnifique  maison,  une  des  plus  belles  mai- 
sons connues,  a  été  dévasté  de  fond  en  comble. 
A  l'heure  qu'il  est,  le  peuple  est  soulevé;  la 
ville  est  tout  en  émoi;  le  roi  des  Belges  a  eu 
beau  se  montrer,  sa  présence  n'a  calmé  per- 
sonne :  voyez  comme  toutes  les  émeutes  se 
tiennent!  La  révolte  de  Bruxelles  ressemble 
tout-à-fait  à  l'émeute  de  Saint  -  Gcrmain- 
l'Auxerrois.  Comment  voulez-vous  que  des 
gouvernemens  nés  de  l'émeute  suffisent  à 
réprimer  l'émeute?  Le  souveau  pillage  de 
Bruxelles  est  encore,  comme  M.  Thiers,  une 
des  conséquences  de  la  révolution  de  juillet. 

.  Vous  croyez  que  tout  est  fini  :  vous  croyez 
que  M.  Thiers  et  l'émeute  de  Bruxelles  vont 
nous  suffire!  Oh  que  non  pas!  à  peine  ces 
nouvelles  de  Bruxelles  nous  sont-elles  arri- 
vées ,  que  d'autres  nouvelles  arrivent  de 
Lyon.  On  dit  que  Lyon  est  un  peu  calme  : 
que  ne  dit-on  pas!  et  comme  c'est  là  une  ville 
qui  a  fait  ses  preuves  en  fait  d'émeutes;  comme 
elle  est  au  courant  de  ces  violences  presque 
légales,  Lyon  fait  peur.  Vous  saurez  peut- 
être  toutes  ces  nouvelles  aussi  bien  que  moi 
quand  vous  lirez  ceci. 

Autre  nouvelle.  Le  duc  d'Orléans  a  eu  bien 
peur  l'autre  jour  à  Meudon.  Meudon  est  une 
maison  royale  au  milieu  des  bois,  et  quels 
bois!  sur  une  admirable  hauteur;  la  Seine 
est  tout  au  pied  qui  coule  lentement  ;  c'est 
un  admirable  paysage.  Le  duc  d'Orléans  est 
allé  passer  quinze  jours  à  Meudon.  A  Meu- 
don ,  en  même  temps  que  le  duc  d'Or- 
léans, sont  arrivés  des  soldats,  des  gardes  na- 
tionaux et  des  agens  de  la  police.  Jusque-là 
tout  est  bien.  Le  château  était  tranquille;  les 
bois  retentissaient  du  cri  des  chiens  et  des  sons 
du  cor.  Tout  à  coup  les  sentinelles  donnent 
l'alarme;  on  crie  :  aux  armes!  on  a  vu  quel- 


500  5LA   rOIMICALE. 

que  chose  là-bas  dans  le  bois  touffu.  Sans 
doute  les  républicains  de  Paris  viennent  pour 
enlever  le  prince-royal ,  l'héritier  du  trôner 
l'espoir  de  la  France I  vous  jugez  de  la  ter- 
reur. 

Donc  toute  la  garnison  est  sous  les  armes  _ 
les  plus  fidèles  restent  dans  les  murs,  les  plu^ 
hardis  sortent  des  murs.  On  s'approche  ave^ 
toutes  précautions.  O  désappointement!  cette 
armée  de  républicains  n'était  pas  autre  chose 
qu'une  société  d'honnêtes  jeunes   gens  qui, 
depuis  le  matin  ,  herborisaient  dans  la  forêt; 
les  armes  qu'ils  avaient  à  la  main  étaient  de 
simples  bâtons  blancs.  La  garnison  deMeudon 
en  a  été  quitte  pour  la  peur.  Cette  aventure  du 
prince' royal  est  arrivée  justement  deux  jours 
après  une  aventure  qui  n'est  pas  moins  extra" 
ordinaire.  Lundi  passé  ,  le  prince-royal  a  fai 
courir  un  de  ses  chevaux  dans  une  course  au 
clocher.  Voici  ce  que  c'est  qu'une  course  au 
clocher  :  On  se  rend  dans  un  vallon  près  de 
Paris,   dans   la  belle   et  poétique  vallée   de 
Bièvre,  par  exemple,  non  loin  de  Port-Ptoyal- 
des-Champs.  Les  chevaux  sont  réunis.  On  in- 
dique à  tous  les  coureurs  un  but  éloigné;  un 
arbre,  un  fossé,  un  clocher.  Le  prix  est  à  ce- 
lui qui  arrivera  aubut  le  preiiaier  j  pour  ai'ri- 
ver  à  ce  but,  il  faut  aller  tout  droit  son  chemin. 
Kien  ne  doit  arrêter  le  cavalier,  ni  le  fossé 
bourbeux,  ni  la  haie  touffue,  ni  le  mur  élevé, 
ni  la  rivière  qni  coule,  ni  aucun  obstacle;  il 
faut  que  le  cheval  marche,  marche,  marche» 
marche  !  On  a  donc  fait  une  course  au  clocher. 
La    course    commence;  les  chevaux  partent 
comme  l'éclair;  ou  va,  on  va,  on  saute,  on 
court,  on  se  précipite;  il  fallait  les  voir  cou- 
rir! Les  chemins  sont  franchis,  les  fossés  sont 
comblés  ,  les  murs  disparaissent;  tous  les  che_ 
vaux  ont  été  admirables,  tous,  excepté  le  che- 
val du  prince-royal  :  ce  cheval  s'appelle  Gui- 
tare, il  est  resté  en  chemin  ,  il  a  été  hué.  Vous 
sentez  quel  échec  pour  son  noble  maître!  Je 
vous  raconte  ces  petites  anecdotes,  mon  ami, 
afin  que  vous  ayez  une  juste  idée  des  pauvre- 
tés qui  nous  occupent.    Au  moins,   vous,   si 
simple  et  si  bon ,  vous  si  utile ,  vous  si  occupé, 
vous  qui  regardez  l'humanité  sous  le  point  de 
vue    du   Christianisme  ,    comprendrez  -  vous 
combien  c'est  une  chose  misérable  ce  qu'on 
appelle  le  monde  et  les  puissans  du  monde 
aujourd'hui. 

Oh  I  le  grand  mot  de  Salomon  !  ce  mot  qui 
résume  à  la  fois  le  passé ,  le  présent  et  l'ave- 


nir;   Vanité J  vanité!    et    tout  'est    vanité'' 

Comprenez-vous  à  présent  comment  il  se 
fait  que  la  littérature ,  ce  noble  et  ingénieux 
délassement  des  esprits  honnêtes ,  est  tombée 
dans  cette   langueur  qui  lui  sera  mortelle? 
Comprenez-vous  pourquoi  les  poètes  se  tai- 
sent, pourquoi  l'ode  est  muette,  pourquoi  le 
poème   épique   se  cache   dans   son     ombre, 
pourquoi  les  beaux  arts  sont  couverts  d'oubli 
et  de  dédain?  Concevez-vous  pourquoi  ces  dé- 
tails littéraires  que  je  vous  ai  promis ,  et  au>.- 
quels  vous  avez  la  bonté  de  tenir  si  fort,  m'c. 
chappent  souvent   de  temps  à  autre?  Hélas  ' 
cela  n'est  que  trop  vrai  :  nous  vivons  dans  utj 
époque   perdue.  Nous  sommes  en  deçà   c  • 
toute  poésie.   Nous  n'avons   que  des  lueur 
de  poésie  :  nous  avons  des  enthousiasmes  d'u 
instant,  des  croyances  d'une  heure,  des  ps^  - 
sions  qui  durent  le  temps  d'un  prote.   No^j^ 
sommes  un  malheureux  peupleblasé  sur  toute*, 
choses. 

Voilà  où.  les  systèmes  conduisent  les  peu- 
ples ;  voilà  comment  tous  les  esprits  s'é- 
garent. Voilà  comment  pour  avoir  quitté  les 
routes  connues  ,  les  sentiers  frayés ,  l'esprit 
humain  hésite ,  demandr»  sa  route ,  et  cherche 
en  vain  dans  le  ciei  l'histoire  du  voyageur. 
Cet  état  de  la  nation  française  est  déplorable, 
n'est-ce  pas  ?  Jamais  nation  plus  intelligente 
n'a  été  éclairée  par  le  soleil,  jamais  plus  d'es- 
prit, jamais  plus  de  grâces,  jamais  plus  de 
loyauté  ,  jamais  plus  de  spontanéité  et  d'aban- 
don ,  jamais  plus  d'étincelles  poétiques 
n'avaient  été  données  en  partage  à  un  grand 
peuple.  Et  quel  était  ce  passé  de  la  France! 
que  de  gloires  amoncelées  dans  un  coin  de  la 
terre!  que  de  magnificence  et  de  valeur  !  n'au- 
rait-on  pas  dit  que  c'était  là  un  peuple  que  le 
Dieu  tout-puissant  avait  pris  dans  un  man- 
teau et  qu'il  avait  apporté  au  beau  milieu  de 
l'Europe  avec  la  sollicitude  d'un  père?  Vous 
voyez  cependant  ce  qu'ils  sont  devenus  tous 
CCS  dons  de  la  nature  française  ,  une  fois  qu'ils 
ont  été  privés  de  lafoi.  Le  dix-septième  siècle 
les  avait  portés  au  plus  haut  degré  de  puissance 
et  d'énergie.  Tant  que  l'esprit  français  n'eut 
pas  répudié  la  foi  chrétienne  ,  il  fut  le  maître 
du  monde.  Mais  une  fois  qu'il  voulut  aller  plus 
avant ,  uue  fois  que  le  dix-huitième  siècle  eut 
refusé  de  s'arrêter  dans  les  limites  que  lui 
avait  tracées  Bossuet,  ce  dernier  homme  tout- 
puissant  par  la  pensée,  vous  savez  quelle  con- 
fusion pénétra   toutes  les   âmes!  on   dirait 


LA    DOMINICALE. 


SOI 


que  l'esprit  humain  est  retombé  dans  l'en- 
fance. Il  a  beau  se  perdre  en  efforts  de 
toute  sorte ,  il  a  beau  tenter  mille  essais  in- 
croyables, il  reste  égai'é,  il  a  perdu  sa  bous- 
sole et  son  nord.  Voyez  comme  il  s'agite  :  il 
brise  tout  ce  qu'il  rencontre  sur  son  passage; 
il  entasse  ruines  sur  ruines ,  révolutions  sur 
révolutions,  misères  sur  misères,  trône,  au- 
tels, tombeaux ,  tout  disparaît ,  tout  s'en  va  ; 
l'esprit  de  l'abîme  déborde  de  toutes  parts. 
Le  vieux  passé  est  englouti  dans  cet  océan  sans 
rivages.  Vains  efforts!  l'esprit  humain  déli- 
vré de  son  joug  ,  marche  au  hasard.  Il  a 
entassé  des  ruines  qui  sont  restées  des  ruines. 
Il  a  élevé  des  monumens  qui  ne  sont  plus  que 
des  ruines.  Il  a  fait  des  révolutions  qui  ont 
vécu  quelques  jours,  ce  que  vivent  les  révo- 
lutions. Le  sophisme  a  ruiné  l'esprit  français: 
Il  nous  a  rendus  défians  de  nous-mêmes;  il 
nous  a  fait  douter  de  nous-mêmes  ;  |il  nous 
a  rendus  les  plus  malheureux  et  les  moins 
poétiques  des  hommes;  il  nous  a  poussés 
d'abîmes  en  abîmes,  de  chutes  en  chutes,  de 
malheurs  en  malheurs  II  a  fini  par  ôter  même 
aux  révolutions  cette  espèce  de  grandeur  fac- 
tice, cette  majesté  mensongère^  cette  grande 
terreur  qui  en  faisaient  quelque  chose  vues  de 
loin.  Vous-même,  que  pensez-vous  d'une  révo- 
lution qui  fait  de  M.  Thiers  un  Richelieu,  de 
M.  Barthe  un  Mole,  et  de  M.  le  duc  d'Orléans 
un  Bonaparte  qu'on  veut  enlever,  et  de  sa 
jument  Guitare  une  héroïne  de  grands  che- 
mins ?  O  mon  ami ,  que  vous  avez  raison  de 
veiller  vos  pauvres,  de  consoler  vos  malades, 
deprierpourvospères  sous  l'ombrage  des  vieux 
hêtres  que  vous  aimez  tant ,  et  dont  l'ombre 
va  revenir  avec  les  tièdes  zéphirs  du  prin, 
temps! 

Comme  j'ai  pour  but ,  dans  les  lettres  que 
je  vous  écris  ,  devons  mettre  au  fait  du  mou- 
vement intellectuel  de  notre  époque,  je  suis 
bien  forcé,  comme  je  le  fais,  de  vous  tenir  au 
courant  de  toutes  les  puérilités  qui  nous  occu- 
pent. II  faut  que  vousjugiezpar  vous-même  de 
la  valeur  de  notre  intérêt  de  chaque  jour.  Cela 
jugé,  vouspourrezcomprendrepar  vous-même 
quel  cas  peut  faire  un  homme  de  talent  qui 
juge  par  lui-même  de  ce  que  valent  l'attention 
€t  l'admiration  du  public.  Le  public  est  dis- 
trait, il  est  mal  à  l'aise,  il  est  honteux  de  lui- 
même;  il  s'en  va  sur  la  place  publique,  comme 
les  Athéniens  de  Démosthènes ,  demandant  : 
Qu'y  a-t-il  de  nouveau?  Le  moyen,  après 


cela ,  de  vouloir  attirer  l'attention  de  ce  mal- 
heureux public!  Vous  aurez  beau  être  un 
grand  orateur,  le  premier  charlatan  venu,  du 
son  de  sa  trompette,  vous  enlèvera  votre  pu- 
blic; Voilà  pourquoi  nous  sommes  bien  plus 
dans  un  siècle  de  charlatans  que  dans  un  siècle 
d'orateurs. 

Donc  prenez  patience  ,  mon  ami.  Par- 
donnez-moi ces  digressions  qui  entrent  parfai- 
tement dans  mon  sujet;  étudiez  avec  moi 
Thorrible  malaise  qui  pèse  sur  nos  esprits  et 
sur  nos  âmes.  Heuieux  celui  qui  saura  le 
tirer  de  sa  torpeur,  ce  malheureux  dix-neu- 
vième siècle,  si  ébloui,  si  éblouissant,  si 
rempli  de  gloire  guerrière  et  mondaine ,  et 
pourtant  si  vide  !  heureux  celui  qui  aura  la 
voix  assez  haute  pour  faire  entendre  à  cette 
foule  ébahie  les  paroles  de  la  vraie  liberté  et 
de  la  vraie  croyance!  heureux  celui  qui  la 
ramènera  sous  la  sainte  loi  de  l'Evangile, 
cette  société  perdue  et  abusée  qui  demande  si 
fort  à  revenir  à  son  vieux  et  chaste  passé. 
Armez-vous  donc  de  patience  et  de  courage  , 
ceignez  vos  reins  ,  allumez  <vos  lampes  et 
soyez  prêt! 

Voici  un  admirable  et  touchant  spectacle 
auquel  j'ai  assisté  dimanche  passé  et  qui  m'a 
pénétré  d'enthousiasme  et  de  respect.  C'était 
au  sermon  de  ce  jeune  apôtre  que  vous  aimez 
tant,  jeune  homme  dont  l'éloquence  s'est 
frottée  au  génie  de  M.  de  Lamennais,  M.  de 
Lacordaire.  Vous  savez  qu'il  est  un  jeune 
homme  mélancolique  et  rêveur,  tout  rempli 
d'enthousiasme  et  de  croyances;  jeune  homme 
qui  a  traversé  le  monde  et  qui  en  est  sorti 
plus  fervent  et  plus  enthousiaste.  Je  l'ai  vu, 
je  l'ai  entendu.  Il  est  admirable  ,  sa  parole  est 
simple,  énergique,  concise,  puissante. 

J'ai  senti  ce  jour-là  qu'un  des  plus  beaux 
spectacles  qui  ^:)uissent  attirer  les  hommes  est 
en  effet  le  spectacle  d'un  homme  qui  a  la  foi 
et  qui  proclame  sa  croyance  à  la  face  du 
monde.  Tout  l'auditoire  a  partagé  mon  en- 
thousisasme.  Or  c'était-là  un  auditoire  choisi. 
Toutes  les  illustrations  de  la  littérature  pari- 
sienne étaient-là;  ils  étaient  là  tous,  poètes, 
historiens,  critiques,  tous  les  jeunes  gens  qui  , 
croient  à  l'avenir,  tous  les  hommes  qui  ont 
cru. 

Vous  dire  comment  l'orateur  chrétien  a  été 
écouté ,  vous  dire  comment  il  a  parlé  lui- 
même,  vous  dire  l'effet  tout-puissant  produit 
par  ces  paroles  tombées  du  haut  de  la  chaire 


562 


LA    DOMINICALE, 


clans  une  église  catholique;  je  ne  saurais,  vous 
pouvez  vous  fier  à  moi,  mon  ami ,  et  à  tout 
ceux  qui  étaient  là ,  l'Evangile  a  une  grande 
mission,  puisqu'il  fait  encore  de  pareils  ora- 
teurs de  notre  temps. 


NÉCROLOGIE. 

Le  diocèse  de  Bayonne  s'appauvrit  d'une  ma- 
mère  effraijanle.  Depuis  trois  ans  il  a  perdu  le  vé- 
nérable et  saint  prélat ,  dont  le  diocèse  de  Toulouse 
admire  aujourd'hui  les  hautes  et  douces  vertus.  En 
arrivant  dans  ce  diocèse  en   1831,  monseUjneur 
d'ArhoK  eut  du  moins  h  to)i  esprit  de  conserver 
tes  deux  grands-vieuires  titulaires,   dont  mon- 
seigneur d'Astros  avait  su  apprécier  le  mérite.  Le 
diocèse  poitvait  encore  en  retirer  les  plus  grands 
services  :  malheureusement  ils  ne  purent  opérer 
tout  le  bien  qui  était  dans  leur  cœur,  et  ils  vien- 
nent de  nous  être  enlevés  par  la  mort  dans  l'es- 
pace de  trois  mois.  Ils  emportent  les  regrets  les 
plus  vifs  du  clergé  et  de  tous  les  habilans,  sans 
exception  d'opinion.  A  un  savoir  peu  commun,  et 
à  des  connaissances  variées ,  ]MM.  Boyer  et  Viviez 
joignaient  les  qualités  morales  les  plus  estimables. 
I\I.  l'abbé  Viviez,  qui  vient  de  succomber  à  une 
longue  maladie,  était  né  à  Bayonne,  le  \4  février 
^704.  Il  fil  son  cours  de  théologie  avec  un  succès 
bien  marqué,  à  Toulouse,  et  jeune  encore,  il  de- 
vint professeur  de  dogme  dans  le  séminaire  de 
Larressore ,  d'oîi  sont  sortis  grand  nombre  de  prê- 
tres aussi  recommandables  par  leurs  lumières  que 
par  leurs  vertus.  A  la  révolution,  inébranlable  dans 
ses  principes ,  M.  ra!)bé  Viviez  chercha  un  asile  en 
Espagne,  comme  tant  d'autres  prêtres  du  diocèse  ; 
mais  là,  comme  dans  le  pays  qui  l'avait  vu  naître, 
il  se  fit  remarquer  par  son  talent  et  par  sa  conduite 
exemplaire,  et  monseigneur  de  Tavira,  évêquede 
Salamanque ,  en  lit  son  conunensal ,  et  lui  confia 
l'éducation  de  ses  neveux,  qu'il  ne  quitta  qu'au 
moment  de  sa  rentrée  en  France,  en  18(17.  M.  l'abbé 
Viviez^ut  accueilli  avec  tout  l'intérêt  dû  à  son  mé- 
i-ite  par  ses  coniftatriotes ,  cl  les  plus  distingués 
d'enlr'eux  s'estimèrent  heureux  de  le  voir  partager 
les  soins  que  donnait  à  leurs  enfans  un  prêtre  éga- 
lement estimable,  et  dont  les  familles  les  plus  ho- 
norables de  Bayonne  rapjiellent  encore  le  nom  avec 
la  plus  attendrissante  reconnaissance. 

Appelé,  en  181  i,  au  grand  séminaire,  en  qualité 
de  direcîem',  par  monseigneur  Loison,  M.  l'abbé 
Viviez  s'y  montra  ce  (lu'il  fut  toujours  et  partout, 
nu  ecclésiastique  d'une  régularité  exemplaire.  Il 
continua  à  édifier  cette  mriison  par  ses  vertus  et  ses 
lumières,  jusipi'à  ce  que  le  vénérable  monseigneur 
d'Astros,  qni  sait  si  bien  apprécier  les  hommes , 
CJi  lit;  eu  1820,  son  grand-vicaire,  son  confident 


le 2)his  iniimp.  Eux  seuls  ont  pu  sentir  tout  ce 
qu'eut  de  pénible  leur  séparation.  Une  correspon- 
dmu.e  tout  amicale  de  la  part  de  monseignetir 
d'Astros ,  que  son  mérite  avait  appelé  à  l'archevê-' 
ché  de  Toulouse,  put  en  adoucir  l'amertume. 
M.  l'ahhé  Vivier  continua  à  prendre  part  aux  af- 
faires du  diocèse,  autant  que  sa  nouvelle  posHion 
pouvait  le  lui  2iermeitre.  Dans  les  trois  dernières 
années ,  il  vécvt  plus  retiré  :  sa  piété  parut  pren- 
dre de  nouveaux  accroissemens ,  et  jusqu'à  son  der- 
nier moment  il  eût  pu  servir  de  modèle  aux  plus 
fervens  sémina  istes.  Tout  ce  qui  peut  contribuer  à 
nourrir  et  à  fortifier  l'esprit  ecclésiastique  et  la 
piété  sacerdotale,  lui  était,  dès  sa  première  jeu- 
nesse, devenu  familier.  Méditations,  visites  au 
Saint-Sacrement,  étude  journalière  de  l'Ecriture 
sainte  et  de  la  théologie,  étaient  pour  lui  des  de- 
voirs sacrés,  et  rien  ne  pouvait  le  porter  à  les 
omettre.  Ses  obsèques  ont  prouvé  à  quel  point  il 
était  vénéré  :  l'aftluence  a  été  très  considérable,  et 
l'on  a  vu  toutes  les  classes  se  confondre  pour  ren- 
dre un  dernier  hommage  à  sa  vertu.  Généreux 
sans  ostentation,  sa  main  gauche  ignorait  ce  que 
sa  droite  donnait  aux  pauvres  :  aussi  n'a-t-il  pu  leur 
laisser  que  bien  peu  à  sa  mort,  parce  qu'il  leur  dis- 
tribuait ses  modiques  revenus  pendant  sa  vie. 
Puisse  un  si  digue  et  si  vénérable  ecclésiastique 
avoir  de  nombreux  imitateurs  ! 

{Article  communiqué.) 
—  Nous  apprenons  à  l'instant  la  mort  d'un  des 
proscritslégilimistes  lesplus  recommandables  du  dé- 
parlement delà  Mayenne.  M.  Arsène  de  Pignerolles 
était  un  de  ces  hommes  au  caractère  doux  et  bien- 
veillant que  de  profondes  convictions  religieuses  et 
politiques  n'empêchent  pas  de  se  concilier  l'estime  et 
même  l'affection  de  ceux  qui  marchent  dans  des 
voies  contraires.  Après  avoir  pris  une  part  active 
au  mouvement  royaliste  de  l'Ouest,  en  1813,  il 
fut  chargé  sous  la  restauration  de  représenter  ses 
concitoyens  à  la  Chambre  des  députés ,  et  nommé 
maire  de  la  ville  de  Laval.  La  révolution  de  1830 
l'a  trouvé  fidèle  aux  principes  de  toute  sa  vie.  Il 
fut  un  de  ceux  qui,  deux  ans  plus  tard,  répondi- 
rent à  l'appel  de  la  duchesse  de  Berry,  en  prenant 
les  armes  pour  la  cause  qu'elle  venait  défendre. 
Condamné  à  mort  par  contumace ,  il  expiait  à  l'é- 
tranger cet  acte  de  dévouemenr.  Depuis  long-temps 
sa  santé  donnait  les  craintes  les  plus  vives  à  ses 
nombreux  amis.  Il  vient  enfin  de  succomber,  à 
Prague,  le  \"'  avril,  aux  chagrins  de  l'exH  et  aux 
sojffrances  d'une  longue  maladie. 


EPHÉMÉIUDES. 

Le  \5  avril  1039.  —  L'élection  des  papes  est  réser- 
vée aux  cardinaux.  Auparavant,  elle  était  faite 
par  le  peuple  et  le  (^lerg('  de  Rome,  et  les  prêtres 
et  diacres  cardinaux  des  diverses  églises  y  avaient 


LA     DOMINICALE . 


50: 


seulement  une  grande  influence,  à  cause  de  leurs 
places  et  de  leur  crédit.  Mais  tant  de  fois  ,  à  la 
mort  des  papes,  des  troubles  avaient  accompagné 
l'élection ,  et  tout  récemment  ils  avaient  été  si 
violens,  qu'une  scission  s'était  déclarée  et  avait 
fait  déclarer  l'antipape  Benoît,  que  le  pape  Nico- 
las II,  ayant  réuni  113  évèques ,  fit  arrêter  et 
publia  le  décret  qui  défend  de  placer  sui-|!e  siège 
apostolique  quiconque  n'aura  point  été  nommé 
par  l'élection  libre  et  canonique  des  cardinaux , 
avec  le  consentement  des  ordres  inférieurs,  reli- 
gieux, clercs  et  laïcs.  Voilà  l'origine  du  conclave. 

Le  i  4  1790.  —  L'assemblée  constituante  qui  s'était 
mise  à  gouverner  la  France,  fait  une  loi  pour  fixer 
le  traitement  des  membres  du  clergé.  Elle  avait, 
en  novembre  précédent,  mis  tous  les  biens  ecclé- 
siastiques à  la  disposition  de  la  nation,  sauf  le  soin 
de  pourvoir  à  la  subsistance  des  niinislres  ,  etc. 

Le  15  157-i.  —  L'arclievèque  de  Narbonne,  pro- 
fitant du  voisinage  d'Avignon  ,  où  le  pape  rési- 
dait, réunit  en  concile ,  non-seulement  les  évè- 
ques de  la  province,  mais  encore  les  abbés  exempts 
de  sa  juridiction,  et  propose  à  leur  délibération 
28  réglemens,  dont  l'exécution  devait  seconder 
puissamment  le  mouvement  de  renaissance  et  de 
civilisation  qui  se  manifestait  à  celte  époque. 

Le  16  144!).  —  Le  schisme  qui  avait  séparé  pen- 
dant plusieurs  années  le  pape  Eugène  IV  et  le 
concile  de  Baie  ,  se  termine  tout-à-fait  par  la 
confirmation  que  les  pères  du  concile ,  réunis  à 
Lausanne,  donnent  à  l'acte  de  renonciation  d'A- 
médée,  ancien  duc  de  Savoie ,  qu'ils  avaient  élu 
pape,  sous  le  nom  de  Félix  V.  Nicolas  V ,  suc- 
cesseur d'Eugène,  le  créa  premier  cardinal  de 
l'église  romaine ,  évèque  de  Sabine  et  légat  du 
Saint-Siège.  Le  bienheureux  Amédée  est  honoré 
le  5t>mars. 

Le  i7  1803.  —  L'ordre  de  Saint-Jean-de- Jérusa- 
lem, chassé  de  l'ile  de  Malte,  et  dispersé  en  Eu- 
rope, est  consolé  par  le  i>aj)e  Pie  VII,  qui  lui 
nomme  un  grand-maiJre  dans  la  personne  du 
chevalieiKie  ïiiomasi. 

Le  18  1243.  —  Raimond,  comte  de  Toulouse,  pré- 
sente aux  évèques  réunis  à  Béziers  avec  les  ar- 
chevêques d'Arles  et  de  Narbonne,  son  appel  de 
la  sentence  d'excommunication  prononcée  contre 
lui  par  deux  inquisiteurs;  preuAC ,  parmi  tant 
d'autres,  que  les  évèques  n'étaient  pas  esclaves 
de  l'inquisition,  ni  les  fidèles  privés  de  la  juridic- 
tion ordinaire. 

Le  19  1802.—  L'induit  du  cardinal  Caprara,  poiu- 
la  réduction  des  fêtes  en  France ,  est  publié  à 
Paris.  Il  suffit  de  lire  le  préambule  de  cet  acte 
poxu-  se  convaincre  de  la  sagesse  des  mesures 
prises  en  celte  circonstances  par  le  représentant 
«.lu  souverain  pontife  :  «  Le  devoir  du  siège  apos- 
))  tolique  qui  a  été  charge  par  N.-S.  L-C.  du 
»  soin  de  toutes  les  églises,  est  de  modérer  l'ob- 
»  servance  de  la  discipline  ecclésiastique,  de  ma- 


»  nière  qu'elle  puisse  convenir  aux  différentes 
»  circonstances  des  temps  et  des  lieux.  »  Puis 
il  développe  les  idus  justes  considérations  sur 
l'état  de  la  religion  en  France ,  après  la  tour- 
mente révolutionnaire,  et  montre  la  nécessité  de 
rendre  les  pratiques  de  religion  moins  multi- 
pliées. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

Le  budget  des  cultes  a  été  adopté  sans  réclama- 
tion dans  la  séance  du  10.  Le  chapitre  relatif  aux 
évêchés  a  été  voté  tel  qu'il  avait  été  proposé.  Ainsi, 
la  disposition  de  l'année  dernière  s'est  trouvée  rap- 
portée ,  sans  que  ses  partisans  aient  même  osé  la 
soutenir.  Ce  résultat  étonnant  et  inespéré  est  dû, 
nous  n'en  saurions  douter,  aux  pétitions ,  et  à  la 
discui-sion  approfondie  dans  laquelle  sont  entrées 
les  feuilles  religieuses. 

Le  8  de  ce  mois,  nous  avons  été  témoins,  à  l'hos- 
pice de  Marie-Thérèse,  de  la  solennité  qui  a  lieu 
d'ordinaire  le  jour  de  l'Annonciation.  A  cette  j-éu- 
nion  se  pressent  cliacpie  année  les  personnes  pieuses 
les  plus  distinguées  de  la  capitale  ,  qui  ne  veulent 
pas  laisser  échapper  cette  occasion  de  prendre  part 
à  l'œuvre  de  charité,  qui  seule  soutient  cetétablisse- 
ment  unique  en  France  e;  peut-être  en  Europe. 

L'abbé  Combalot  a  prononcé  un  discours  ,  où  , 
comme  à  l'ordinaire,  il  s'est  montré  à  la  hauteur 
de  son  sujet  et  de  la  circonstance;  et  pour  donner 
à  cette  noble  solennité  tout  le  lustre  dont  elle  était 
susceptible,  monseigneur  l'archevêque  a  officié  au 
salut  et  donné  la  bénédiclion. 

Onsait  que  l'hospic&de  Rïarie -Thérèse  est  sur- 
tout consacré  aux  vieux  prêtres  infirmes  et  sans 
moyens  d'existence.  Nobles  et  resnecîables  misères, 
dont  on  peut  dire  que  les  besoins  sont  des  droits, 
que  les  titres  sont  sacrés,  et  que  c'est  le  Ciel  lui- 
même  qui  les  recommande  à  la  terre;  espèce  de 
pauvres  envers  qui  on  s'ac(juitte  en  donnant,  vé- 
ritables créanciers  dé  tous  ceux  qui  ont  le  bonheur 
de  les  secourir.  Il  était  l)ien  qu'une  illustre  entre- 
mise ennoblît  encore  ces  offrandes  destinées  à  ces 
mains  si  pures,  (fui  se  sont  tant  de  fois  ouvertes 
pour  donner  et  bénir.  Aussi ,  comme  l'a  dit  fort 
éloquemraent  l'orateur  chrétien  :  «  C'est  le  génie, 
))  la  gloire  et  la  vertu,  qui  ont  fondé  et  qui  admi- 
»  nistrent  Marie-Tliérèse.  » 

M.  l'abbé  Combalot  a  vivement  ému  son  audi- 
toire en  faisant  allusion  à  une  circonstance  pénible 
qui  préoccupait  tous  les  esprils.  M'-'''  de  Chateau- 
briand est  gravement  indisposée,  et  les  regards  de 
tant  de  religieuses  et  nobles  personnes ,  tous  les  ans 
dociles  à  sa  voix,  la  cherchaient  vainement  dans 
la  pieuse  enceinte  sacrée.  Depuis  près  d'un  mois , 
cette  vie ,  usée  par  la  Charité,  en  proie  à  de  cruelles 
douleurs,  languit  à  côté  de  ce  temple,  !a demeure 


ml 


LA    DOMINICALE. 


de  ses  pauvres  ;  et  sa  plus  grande  souffrance  est  de 
ne  pouvoir,  selon  sa  coutume ,  venir  sans  cesse , 
presque  à  toute  heure ,  pour  veiller  à  tout,  pour 
Lien  faire,  pour  bien  dire,  pour  consoler  ex  pour 
secourir.  On  sait  que ,  dès  le  principe  de  sa  mala- 
die ,  la  seule  inquiétude  de  celle  dont  l'existence 
est  une  longue  résignation  à  tous  les  maux  qui  lui 
sont  personnels ,  était  la  pensée  qu'elle  ne  pourrait 
assister  à  cette  fête  de  la  bienfaisance ,  qu'elle  ne 
pourrait  se  livrer  à  toutes  les  sollicitudes  qui  la 
rendent  plus  fructueuse. 

—  Le  jubilé ,  qui  avait  été  retardé  par  la  mort 
de  monseigneur  de  Brauet,  vient  de  se  terminer 
dans  le  diocèse  d'Alby.  Les  résultats  en  ont  été 
bien  consolans  pour  la  foi.  Les  fidèles  se  sont  em- 
pressés de  profiler  des  jours  de  grâce  qui  leur 
étaient  offerts.  On  cite  une  paroisse  de  4200  araes, 
dans  laquelle  on  ne  compte  pas  trente  individus  qui 
aient  négligé  de  s'approcher  des  sacremens. 

i—  On  écrit  de  Tulle  :  —  Le  samedi  saint,  nous 
avons  été  témoins  d'une  cérémonie  bien  tou- 
chante, qui  a  eu  lieu  dans  la  chapelle  des  sœurs  de 
la  congrégation  de  Nevers.  Un  jeune  suisse,  nommé 
Campemenu,  élevé  dans  le  protestantisme,  y  a  fait 
son  abjuration.  Un  défaut  de  régularité  dans  ses 
papiers  avait  porté  l'autorité  aie  faire  arrêter  et  dé- 
'  tenir  dans  la  prison  de  la  ville.  Il  eut  occasion  d'as- 
sister à  une  messe  célébrée  par  M.  l'abbé  de  la 
Farge,  chanoine  de  la  ville.  Touché  de  la  grâce  d'en 
haut,  il  demanda  bientôt  à  se  faire  catholique. 
M.  l'abbé  delà  Farge  se  chargea  de  l'instruire  et  de 
le  préparer.  Un  compagnon  de  captivité  partagea 
le  travail  de  ce  digne  ecclésiastique ,  et  le  bonheur 
de  donner  à  l'église  un  fidèle  de  plus.  Le  parrain 
du  jeune  converti  a  été  M.  Jorrige  de  la  Mazorie. 
Après  la  cérémonie  de  l'abjuration,  M.  de  la  Farge 
ayant  été  appelé  auprès  d'un  malade ,  pour  lui  ad- 
ministrer le  Saint-Viatique,  Campemenu  et  son 
parrain  ont  escorté  le  Saint-Sacrement.  Le  lende- 
main ,  le  nouveau  catholique  a  fait  sa  première 
communion. 


Portugal.  —  Les  nouvelles  de  la  Péninsule  sont 
sans  intérêt  en  ce  qui  concerne  la  position  respective 
des  troupes  <pii  sont  aux  prises.  Mais  une  mesure 
importante  dont  on  avait  déjà  parlé,  et  qu'un  jour- 
nal anglais  confirme  aujourd'hui ,  pourra ,  si  elle  a 
réellement  lieu  ,  déterminer  de  graves  événemens. 
Il  s'agit  de  l'expédition  en  Portugal  [trojetée  pa-r  la 
reine  régente  d'Espagne.  Il  est  certain ,  en  effet , 
que ,  d'un  côté ,  ce  renfort  considérable  donné  au 
parti  de  dona  IMaria ,  rendrait  fort  critique  la  situa- 
tion! de  don  ]\Iiguel ,  et  de  l'autre ,  la  reine  pourrait 
se  repentir  d'avoir  envoyé  loin  d'elle  des  troupes 
dont  le  secours  ne  lui  serait  pas  inutile  pour  main- 
tenir le  parti  révolutionnaire,  .s'ii  venait  à  pousser 
de  plus  en  plus  des  exigences  qui  lui  sont  déjà  trop 
onéreuses. 


Belgique.  —  Bruxelles.  —  Une  souscription  ou 
verte  à  Bruxelles ,  par  les  orangistes ,  pour  acheter 
et  offrir  au  prince  d'Orange  les  chevaux  qui  lui 
appartenaient  avant  la  révolution  belge,  et  que 
l'administration  des  domaines  avait  mis  aux  en- 
chères publiques,  a  été  l'occasion  de  troubles  et  de 
dévastations  que  l'autorité  n'a  pas  voulu  ou  n'a  pas 
su  empêcher.  Le  S  de  ce  mois ,  la  populace  s'est 
portée  après  le  spectacle  autour  de  l'arbre  de  la  li- 
berté ,  et  de  là  dans  la  rue  de  l'Evêque ,  où  elle  a 
dévasté  une  maison ,  où  des  partisans  de  l'ancien 
gouvernement  se  rassemblaient  quelquefois.  Le  len- 
demain ,  6 ,  le  pillage  a  continué.  Les  bureaux  du 
Lynx  ont  été  envahis  et  saccagés.  En  moins  de 
douze   heures,    seize  maisons,   appartenant  aux 
principaux  orangistes ,  ont  subi  le  même  sort  ;  sa- 
voir :  l'hôtel  du  duc  d'Ursel,  l'hôtel  du  prince  de 
Ligne,  l'hôtel  du  marquis  de  Trasegnies,  la  mai- 
son de  M.  Dewasme-Pletinckx ,  l'hôtel  du  comte 
d'Oultremont ,  la  maison  de  M.  Joues ,  la  maison 
de  M.  Tilmont ,  la  maison  de  M.  Weemaels ,  l'esta- 
minet des  Quatre-Vents ,  la  maison  de  M.  Hoo- 
rickx,  l'habitation  du  comte  d'Overchies,  l'hôtel 
du  comte  de  Bcthune ,  les  bureaux  du  Lynx  ,  la 
maison  de  M.  Vinck  de  Westwezel ,  le  local  de  la 
société  de  la  rue  l'Evêque,  l'hôtel  du  comte  de 
Marnix. 

Il  n'y  avait  pas  en  tout  300  pillards  au  commen- 
cement. La  plupart  des  maisons  pillées  ont  com- 
mencé par  être  attaquées  par  des  enfans. 

On  reproche  à  l'autorité  une  négligence  coupa- 
ble ,  quelques  journaux  l'accusent  même  de  com- 
plicité. Ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'est  qu'avec  un 
peu  de  vigueur,  on  eût  facilement  dispersé  les  ras- 
semblemens  de  misérables  qui ,  là  comme  partout, 
ont  seuls  figuré  dans  ces  scènes  de  vandalisme.  Le 
roi  Léopold  a  parcouru  quelques  rues  à  cheval  y 
sans  donner  aucun  ordre  énergique.  On  l'a  salué 
des  cris  de  Dire  le  roi!  Quelques  émeutiers  ajou- 
taient :  vive  le  roi,  qiù  nous  laisse  faire!  On  as- 
sure qu'en  face  de  l'hôtel  de  Frazegniai";  ce  prince 
a  dit  en  poussant  un  soupir  :  cela  va  faire  bien  du, 
mal  à  la  reine.  Quand  on  méconnaît  les  devoirs  de 
la  royauté ,  c'est  toujours  une  consolation  que  de 
pouvoir  réclamer  leXitre  d'époux  sensible.  Le  con- 
tre-coup de  cette  émeute  s'est  fait  l'essentir  à  An- 
vers ,  à  Gand  et  à  Liège. 


S'il  faut  en  croire  le  Temps,  la  proposition  immo- 
rale qui  a  pour  objet  de  rétalilir  le  divorce ,  languit 
depuis  deux  mois  au  Luxembourg ,  sans  que  la 
commission  chargée  de  l'examiner  se  soit  réunie 
une  seule  fois.  On  dit  môme  que  plusieurs  mem- 
bres de  la  Chambre  haute  ont  positivement  déclaré 
qu'ils  se  refiiseraient  opiniPtrémcnt  à  examiner 
celte  proposition. 


La  ville  de  Lyon  est  le  théâtre  de  troubles  dont 
le  caractère  moral  est  très  grave.  Le  5 ,  le  tribunal 
avait  à  juger  l'affaire  des  chefs  mutuellistes  accusés 
de  coalition.  La  foule  s'est  portée  sur  la  place  et 
dans  la  cour  du  tribunal.  A  la  suite  d'un  incident 
qui  avait  provoqué  les  rumeurs  de  la  multitude, 
l'afEaire  fut  renvoyée  au  mercredi.  Des  cris  de  mé- 
contentement se  firent  bientôt  entendre ,  et  un  in- 
dividu ,  signalé  comme  faux  témoin,  fut  maltraité, 
malgré  les  efforts  du  procureur  du  roi,  qui  a  coura 
a  son  secours.  Le  tumulte  ayant  augmenté ,  on  a 
eu  recours  à  la  force,  mais  inutilement.  Partout  la 
troupe  a  i-eçu  et  exécuté  les  ordres  de  la  foule ,  qui 
lui  a  commandé ,  ici ,  d'ôler  la  baïonnette ,  là ,  de 
porter  en  l'air  la  crosse  du  fusil ,  ailleurs.,  de  boire 
et  de  choquer  les  verres  avec  elle.  Quelques  ofliciers 
eux  mêmes  ont  poussé  l'obéissance  aussi  loin  que 
leurs  soldats.  Les  désordres  ont  continué  depuis  ce 
temps,  et  prennent  un  caractère  très-grave. 

—  Perpignan,  2  avril  : 

Uu  scandale  honteux,  donné  par  quelques  jeunes 
gens  dans  l'église  Saint-Jean,  pendant  les  offices 
du  jeudi-saint  et  aux  vêpres  du  second  jour  de  Pâ- 
ques, est  venu  attrister  tous  les  fidèles  qui,  pen- 
dant ce  carême,  avaient  donné  tant  d'exemples 
d'une  piété  édifiante.  L'église  a  vu  avec  douleur  ces 
jeunes  gens,  foulant  aux  pieds  le  respect  qu'inspire 
le  temple  de  Dieu,  s'emporter  en  propos  infâmes, 
et  passant bieulôt  à  la  violence,  insulter  et  frapper 
les  individus  en  prière,  et  briser,  même  dans  la  main 
du  Suisse,  la  pique  dont  il  est  armé.  Cette  conduite 
si  criminelle ,  ces  blasphèmes  sacrilèges  resteront 
sans  doute  impunis,  et  la  population  entière  d'une 
ville  si  éminemment  chrétienne,  le  prélat  le  plus 
vertueux ,  le  clergé  le  plus  exemplaire ,  devront 
himiblement  courber  la  tête  devant  l'impudente 
audace  de  quelques  impies. 

—  Toujours  à  la  recherche  des  passions  révolu- 
tionnaires à  soulever,  la  Tribune  avait  dénoncé  aux 
frères  et  amis  une  quête  faite  à  Toulouse ,  par  les 
légitimistes,  au  profit  des  détenus  de  leur  opinion 
renfermés  au  Mont  Saint-Michel.  Selon  le  récit  de 
son  correspondant,  ce  joiu'ual  affirmait  que  la  quête 
avait  eu  lieu  dans  les  églises ,  et  paraissait  la  con- 
sidérer comme  une  manifestation  politique  à  la- 
quelle le  clergé  aurait  pris  un  part  active.  Nous  pos- 
sédons des  renseignemens  précis  qui  nous  permet- 
tent de  démentir  ces  détails.  La  quête ,  dont  le 
produit  s'est  élevé  à  plus  de  mille  francs,  a  été  faite 
hors  des  églises,  et  par  les  élèves  de  l'école  de  droit. 


Le  papier  dont  nous  nous  sommes  servis  pour  la 
Domiriicale  étant  fabriqué  exprès  pour  nous,  nous 
avons  dû  supporter  tous  les  désagrémens  qu'ont 
occasionnés  sur  la  qualité  de  ce  papier  ko  intempé- 
ries de  l'hiver.  A  partir  du  mois  proclM,in ,  cet  in- 
convénient aura  disparu,  et  nous  espérons  que  nos 
abonnés  seront  satisfaits. 


PUBLICATION  NOUVELLE. 

La     religion     CONSTATEE    UNIVERSELLEMENT 

à  Vaide  des  sciences  et  de  P érudition  mo- 
dernes, ou  Traite' des  preuves  de  la  religion, 
mis  au  niveau  de  Vëtat  actuel  des  connais- 
sances humaines;  par  M.  de  la  Marne.  — 
1  vol. ^8°  Prix  :  8.  fr. — A  Paris,  chez  Delassy, 
rnede  Tournon,  n°  i  ;  à  Lyon,  chezRusand, 
et  à  Genève,  chez  Cherbulier. 

Voici  un  sommaire  des  matières  traitée* 
dans  cet  ouvrage. —  Chapitre  i  ,  état  actuel 
des  esprits  ù  l'égard  de  la  religion.  —  Ch.  à, 
nécessité  capitale  d'étudier  la  religion.  — 
Ch.  3,  traité  de  l'existence  et  de  la  nature  de 
Dieu,  des  hommes,  des  corps;  et  dissertation 
sur  la  certitude,  —  Ch.  4,  examen  critique 
des  systèmes  de  morale  naturelle ,  et  preuve» 
de  la  non-existence  de  toute  morale  hors  de 
la  religion.  —  Ch.  5,  l'unité  et  l'universalité 
perpétuelles  d'une  religion  révélée,  établies 
par  les  témoignages  de  tous  les  peuples.  — 
Ch.  6,  rationnalité  des  enseignemens  de  cette 
religion.  —  Ch.  -y  ,  ratification  de  ces  ensei- 
gnemens par  les  sciences  humaines  :  par  la 
niétaphysiqne,  les  mathématiques,  l'astrono- 
mie ,  la  physique,  la  géologie,  l'histoire  natu- 
relle, etc.  —  Ch.  '6,  probabilité  scientifique 
delà  religion,  abstraction  faite  des  miracles j 
et  démontration  mathématique  (  par  le  calcul 
infinétésimal  et  le  calcul  des  probabilités  )  de 
la  démence  qu'il  y  a  toujours  à  vivre  irréli- 
gieusement.  —  Ch.  g  ,  possibilité  des  phéno- 
mènes surnaturels  et  moyens  de  les  constater. 
—  Ch.  lo,  date,  authenticité,  intégrité  et 
crédulité  des  principaux  livi'es  de  la  Bible. — 
Ch.  1 1  ,  traité  philosophique  et  géologique 
sur  les  phénomènes  du  somnambulisme  ma- 
gnétique. —  Ch.  12,  traité  semblable  sur  les 
phénomènes  extraordinaires  des  convulsions 
du jansénisine.  —  Ch.  i3,  dissertation  sur  la 
croix  aérienne  de  Migné.  —  Qh.  i4,  prophé- 
tie de  Daniel  relativeaux  destinées  du  Christ. — 
Ch.  i5  ,  preuves  explicites  des  miracles  de  la 
vie  du  Christ.  —  Ch.  i6,  histoire  sommaire 
et  raisonnée  de  la  i-eligion.  —  Ch.  17  ,  réca- 
pitulation et  conclusion. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  Locquiîr,  r.  N.-D.-des-YictoIres,  n.  16' 


COÎSDITIONS  DJL  LA  SOUSCRIPTION. 


LA  B03IIMCALE,  JOCHNAL   DES   PAllOISSES. 


Pour  Paris  et  les  provinces  : 
Un  an.  20  fr. 

Six  mois.  1 1 

Trois  îuois.  G 

Pour  i/t'i rangea  : 
Un  au.  7./^£i\ 

Six  mois.  «      i3 

Les  bureaux  ,  établis  rue  Gucnégaud  , 
n.  T,  sont  ouverts  tcas  les  jours  de  9  à  5  h. 

Les  lettres  et  envois  adressés  au  Jiiec- 
tcuiet  non  affranchis  ne  sont  pas  reçus. 

La  Dominicale  ,  paraît  à  Paris  le  di- 
manche ,  et  part  le  samedi  pour  les  dé- 
partemcnsct  l'ctranfpr. 


Les  cinquante-deux  livraisons  de  l'an- 
née ,  seront  divisées  en  ^cux  volumes  , 
ayant  chacun  mie  table  analvtique  des 
matières  et  représentant,  parleur  étendue, 
environ  six  volumes  de  l'in-S"  ordinaire. 

Les  demandes  d' ahonnemens ,  faites 
directement  au  hiireau  ,  doivent  être  ac- 
CGnipas^nécs  d'une  adresse  trèo-lisiblemcnt 
écrite  et  d'un  mandat  sur  le  Trésor  ,  sur 
r  administrait  on  des\p  os  tes,  ou  fur  une  mai- 
son de  Paris,  passé  à  l'ordre  du  Directeur. 

Nous  prions  les  personnes,  qui,  lious 
ontin\itC5  à  tirer  sur  clies  ,  de  vouloir 
bien  adoptej"  la  voie  qae  nous  indiquons. 


ON  S'ABONNE  A  PARIS, 

Au   Bureau    de   la  Dominicile. 

A  MARSEILLE, 

Au  Bureau  de  la  Gazette  du  Midi. 

A  ROUEN, 

Au  Bui'cau  de  la  Gazette  de  Normandie. 

jA  BRUXELLES , 

Chez  Lepine  ,  à  la  Librairie  imiverselle. 

A  ROME, 

Chez  M.  David,  employé  à  radniinistration  (générale  des  postes. 
et  gene'ralement 
Chez  tous  les  Libraires,  et  dans  les  Cabinets  de  Lecture. 

On  s'abonne  éfjalement  aux  bureaux  des  messafçerics  et  chez  tous  ies  directeurs 
de  la  poste  ,  mais  auprès  de  ces  derniers,  la  remise  de  0  pour  100  est  imputable  sur 
le  prix  de  l'abounemcut,  et  les  souscripteurs  , n'ont  à  payer  que  les  frais  d'afti-anchisse- 
mcnt  de  la  lettre d'  moi,  et  les  7^  centimes  de  timbre  si  l'abonnement  est  de  plus 
de  trois  mois. 


IMPRÎMERIE    de    tiîlAS.    ï  OCQUIN  ,    F.UE    KOTRE-DAME-DES-VICTOIRES ,    N°  iG.    — 


.:(.) 


^M'-^Ji.   l'**^   i 


LA    DOMINICALE. 


S05 


PARIS,  20  AVRIL. 

ÉVËNEMENS  DE  PARIS. 

Des  ëvénemens  graves  ont  eu  lieu  dans 
la  capitale  au  commencement  de  cette  se- 
maine. Nous  devons  à  nos  lecteurs  l'histo- 
rique de  cesjournées  déplorables, — puisque 
le  sang  français  a  été  versé  par  des  mains 
françaises  dans  defatalescollisions,  —  nous 
réservant  le  droit  d'en  déduire  après  les 
conséquences  naturelles.  Les  détails  que 
nous  donnons  sont  d'une  exactitude  ri- 
goureuse. 

Dimanche,  vers  cinq  heures  du  soir ,  des 
barricades  furent  commencées  dans  les 
rues  Beaubourg  et  Transnonain.  Ces  rues 
fort  étroites  sont  parallèles  aux  rues  Saint- 
Martin  et  du  Temple. 

A  six  heures,  un  détachement  de  garde  na- 
tionale'qui  s'a  vançaitrue  Michel-le-Comte, 
reçut  le  feu  d'une  barricade  et  riposta.  Un 
jeune  homme  fut  tué.  La  garde  nationale  se 
replia  :  dès-lors  les  barricades  furent  conti- 
nuées sans  obstacle  dans  la  rue  Saint-Mar- 
tin et  dans  la  vieille  rue  du  Temple. 

Le  rappel  battait  dans  tous  les  quartiers. 

A  huit  heures ,  les  réverbères  étaient  bri- 
sés ,  et  la  circulation  interrompue  dans  les 
deux  rues  de  Saint-Martin  et  du  Temple, 
et  dans  tout  le  carré  qu'elles  forment  avec 
les  rues  de  la  Verrerie  et  le  marché  Saint- 
Martin. 

Les  barricades  étaient  peu  nombreuses, 
peu  élevées.  Les  défenseurs  étaient  en  petit 
nombre  ,  la  plupart  très-jeunes.  Ils  parais- 
saient appartenir  à  la  basse  classe  de  la  po- 
pulation parisienne. 

Les  préparatifs  de  défense  étaient  formi- 
dables. Les  boulevards  se  couvraient  de 
troupes.  Des  masses  épaisses  se  concentrant 
à  la  Halle ,  à  la  place  du  Châtelet ,  à  la 
Grève,  au  marché  Saint-Jean  et  à  celui 
des  Innocens,  entouraient  l'insurrection 
comme  dans  un  vaste  réseau  de  fer,  tandis 
que  d'autres  corps  de  troupes  stationnaient 

S3'  LIVRAISOiN. 


aux  Champs-Elysées  et  sur  le  Carr  »  i 
avec  de  l'artillerie. 

Il  y  avait  une  affluence  considérable  de 
curieux,  mais  point  d'exaltation  dans  les 
groupes.  Il  était  dès-lors  facile  de  juger 
que  l'insurrection  serait  promptement 
étouffée. 

A  dix  heures,  les  troupes  entrèrent  dans 
les  rues  Saint-Martin  et  du  Temple ,  et  y 
détruisirent  les  barricades  sans  trop  de  dif- 
ficultés-, mais  elles  ne  s'engagèrent  pas  dans 
les  petites  rues  adjacentes,  qui  restèrent 
toute  la  nuit  au  'pouvoir  des  insurgés.  La 
fusillade  continua  faiblement  jusqu'à  mi- 
nuit. L'insurrection  fut  concentrée  dans -ce 
quartier,  d'où  elle  n'essaya  pas  de  sortir. 

Lundi,  à  la  pointe  du  jour ,  l'ordre  d'at- 
taquer fut  donné  aux  troupes.  Le  combat 
ne  fut  pas  long  :  en  moins  de  deux  heures 
les  barricades  furent  enlevées-,  quelques 
coups  de  fusil  seulement  furent  tirés  des 
maisons  du  voisinage  ,  et  cela  fut  bien 
fatal  à  une  de  ces  maisons  de  la  rue  Trans- 
nonain, car  il  s'y  passa  après  des  choses 
horribles.  Cette  maison  n'a  pas  été  prise  , 
les  portes  n'ont  pas  été  brisées  ,  elle  a  été. 
ouverte  volontairement.  Le.  portier,  la  por- 
tière et  leur  fils  se  présentent  et  parlemen- 
tent à  travers  la  grille;  on  leur  parle  avec 
douceur ,  on  les  invite  à  ouvr'.r  :  à  peine  le 
fils  a-t-il  ouvert  la  porte ,  qu'il  tombe 
percé  de  coups  de  baïonnettes  aux  pieds  de 
son  père  et  de  sa  mère  -,  la  mère  se  jette  en 
arrière  dans  sa  loge  et  se  cache ,  le  père 
grimpe  les  escalierset  court  avertir  M.  Lamy 
et  sa  femme ,  propriétaires  de  la  maison. 
Les  furieux  passent  sur  le  corps  du  fils  ; 
ils  frappent  à  droite,  à  la  porte  de  M.  Hue; 
il  vient  leur  ouvrir  ,  tenant  entre  ses  bras 
son  jeune  fils  de  quatre  ans  ;  il  esi  tué  à 
coups  de  baïonnettes,  et  avec  lui ,  un 
de  ses  amis,  M.  Guettard,  que  sa  mauvaise 
étoile  avait  conduit  chez  son  malheureux 
voisin. 

A  gauche,  M.,  d'Aubigny ,  paralysé  des 
jambes,  gisait  dans  son  lit;  sa  femme  et  sa 
fille  étaient  auprès  de  lui.  On  frappe;  sa 
femme  ouvre  :  une  balle  blesse  le  mari  dans 
son  lit;  sa  femme,  sa  fiile ,  sont  frappées  p. 

25 


506 


blessées,  renversées -,  le  mari,  le  père  in- 
firme crie:  Tuez-moi,  épargnez  ma  femme, 
ma  fille  !  On  l'achève  dans  son  lit,  et  les 
deux  femmes  sont  laissées  pour  mortes. 

Au  premier,  M.  Bréfort ,  paisible  mar- 
chand de  papiers  peints,  avait  ouvert  sa 
porter  il  est  massacré,  ainsi  que  M.  Robi- 
chet.  M.  Bouton,  légionnaire,  est  tué  sous 
une  table.  Sept  autres  locataires,  dont  nous 
n  avons  pas  retenu  les  noms ,  éprouvèrent 
le  même  sort  aux  divers  étages. 

Sous  les  toits,  dans  une 'mansarde  sur 
le  derrière,  n'ayant  pas  vue  sur  la  rue^  de- 
meurait un  vieil  ouvrier,  nommé  Thiéry -, 
il  se  lève  en  chemise,  ouvre  sa  porte ,  et  il 
est  massacré  dans  sa  chambre,  sur  son  lit. 

Le  portier,  en  montant,  avait  averti  M. 
Lamy  et  sa  femme  et  deux  autres  loca- 
taires. Il  les  conduit  sur  les  toits-,  ils  y 
sont  poursuivis,  et  ils  ne  parviennent  à  se 
sauver  qu'en  escaladant  les  toits  de  la  mai- 
son voisine^,  au  risque  de  leur  vie. 

Un  enfant  de  treize  ans  fut  retrouvé 
blotti  sous  son  lit. 

Tous  les  autres  ont  été  tués  ou  blessés. 
Lundi,  la  maison  était  tendue  de  noir,  il  y 
avait  foule  devant  la  porte ,  où  étaient  dé- 
posés quatorze  cercueils.  'jTrois  blessés  res- 
taient encore. 

Le  nombre  des  victimes ,  dans  cette  mal- 
heureuse collision  ,  varie  selon  les  rap- 
ports. A  sept  heures  du  matin,  il  ne  res- 
tait déjà  plus  que  quelques  traces  du  sang 
français;  mais  on  faisait  queue  pour  en- 
trer à  la  ]\Iorgue.  Peu  de  prisonniers  ont 
été  faits,  mais  beaucoup  d'arrestations  pré- 
ventives avaient  eu  lieu. 

Lundi ,  Louis-Philippe  passa  une  revue 
et  reçut  une  députation  de  la  chambre  des 
députés,  ([ui  venait  Passurer  de  son  con- 
cours, et  le  féliciter  du  rétablissement  de 
l'ordre. 

Vers  quatre  heures  de  Paprès  -  midi , 
les  troupes  s'étaient  retirées  de  toutes  leurs 
positions. 

Le  gouveruement  a  proposé  mardi ,  par 
^'organe  de  M.  Persil,  le  projet  de  loi  sui- 
vant : 


LA    DOMINICALE 
I 


Art.  ^•''■.  Tcnt  détenteur  on  dt'pjsitaire  d'armes 
ou  de  munilions  de  guerre  dont  la  possession  n'est 
pas  légalement  autorisée,  sera  traduit  devant  les  tri- 
bunaux de  police  correclionnelle  et  puni  d'un  mois 
à  deux  ans  d'emprisonnement  et  d'une  amende  de 
10  fr.  à  l,000fr. 

Les  objets  saisis  seront  confisqués. 

Les  condamnés  pourront  en  outre  être  placés 
sous  la  surveillance  de  la  haute-police  pendant  un 
temps  qui  ne  pourra  excéder  le  maximum  de  la 
peine  d'emprisonnement  déterminé  par  le  présent 
arlicle. 

En  cas  de  récidive,  les  peines  pourront  être  éle- 
vées jusqu'au  double, 

Arl.  2,  Les  individus  qui ,  dans  un  mouvement 
insurrectionnel ,  ayant  pour  résultat  l'un  ou  plu- 
sieurs des  crimes  prévus  par  les  art.  86  et  suivans 
du  Code  pénal,  jnsques  et  y  compris  l'art.  90,  se- 
ront pris  les  armes  à  la  main,  quoiqu'ils  n'en  aient 
pas  fait  usage,  seront  condamnés  aux  travaux  forcés 
f)endant  cinq  ans  au  moins  et  dix  ans  au  plus. 

S'ils  ont  fait  usage  desdites  armes,  ils  seront  con- 
damnés à  la  peine  de  mort. 

Art.  3.  Ceux  qui ,  saiis  être  porteurs  d'armes , 
auront  fait  ou  aidé  à  faire  des  barricades ,  des  re- 
tranchemens  ou  tous  autres  travaux  ayant  pour  but 
d'enlraver  ou  d'arrêter  l'exercice  de  la  force  publi- 
que, seront  condamnés  à  la  peine  de  la  déportation 
pendant  cinq  ans  au  moins  et  dix  ans  au  plus. 

Art.  A.  Dans  tous  les  cas  ci-dessus,  s'il  existe 
des  circonstances  atténuantes,  il  sera  fait  applica- 
tion de  l'art  4(33  du  Code  pénal. 

A  qui  donc  a  profité  le  mouvement  de 
celle  semaine?  Au  pouvoir  seul  qui  s'est 
montré  le  défenseur  de  l'ordre  contre  le 
désordre  représenté  par  la  république,  à 
Paris  comme  à  Lyon.  Il  y  a  gagné  en  in- 
fluence morale  ce  qu'il  perdait  chaquejour 
tn  popularité. Voilààquoi ontabouti toutes 
ces  folles  tentatives,  où  du  sang  français  a  *'* 
été  inutilement  versé  par  des  mains  fran- 
çaises; et  il  en  sera  toujours  ainsi.  Ce  n'est 
pas  avec  des  baïonnettes  ni  avec  des  pavés 
qu'on  implante  une  idée  dans  une  nation. 
L'insurrection  est  un  mauvais  précédent  ; 
le  temps  n'a  jamais  sanctionné  les  pouvoirs 
nés  de  la  force  brutale.  Ces  pouvoirs  font 
injure  aupaysqa'ils  ont  violenté,  elle  pays 
s'en  souvient  tut  ou  tard.  La  république 
est  une  combinaison  gouvernementale 
comme  une  autre,  bonne  chez  certains 
peuples,  mauvaise  chez  d'autres;  comme 
toute  idée  ,  elle  peut  avoir  ses  partisans  et 
ses  défenseurs.  En  France,  elle  n'a  pas  de 


sens,  car  elle  est  en  opposition  avec  l'ini- 
mense  majorité  de  la  nation,  qui  ne  sau- 
rait oublier  les  horreurs  de  95,  ni  séparer, 
dans  sa  pensée,  le  retour  de  la  république 
du  retour  de  ces  effroyables  excès. 

Des  barricades  ensanglantées  de  la  rue, 
la  république  ne  ferait  qu'un  bond  pour 
trôner  sur  l'échafaud,  et  y  convierait  la 
propriété.  Voilà  ce  que  se  dit  la  partie 
saine  des  populations,  et  peut-être  n'a- 
t-elle  pas  si  grand  tort.  Les  masses  à  qui 
l'on  a  lâché  la  bride  sont  difficiles  à  retenir, 
il  faut  pour  cela  une  main  de  fer  ou  un 
peuple  jeune ,  ou  bien  un  peuple  que  les 
idées  morales  ont  retrempé  et  régénéré. 
Où  est  cette  main  assez  puissante?  Où  est 
surtout  ce  peuple? 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  demeure  bien 
prouvé;  pour  nous  que  la  république  ne 
peut  rien  par  la  force.  Elle  n'a  pas  été 
vaincue  cette  fois  ù  Paris  ,  parce  qu'à  vrai 
dire  elle  ne  s'est  pas  mise  en  ligne;  mais 
son  absence  a  démontré  qu'elle  était  im- 
puissante :  autrement  elle  serait  descendue 
dans  la  rue,  où  le  pouvoir  lui  offrait  la  ba- 
taille. La  population  s'est  constamment 
montrée  indifférente  j  il  n'y  avait  aucune 
trace  de  sympathie  chez  elle;  le  nom  de 
république  retentissait  vide  et  sans  écho, 
comuie  un  cri  du  passé  qui  ne  fait  que 
glisser  sur  les  générations  présentes. 

La  république  est  donc  morte  comme 
parti  conspirateur.  Son  symbole  rentre  par 
le  fait  dans  la  catégorie  des  idées  sociales , 
et  c'est  alors  une  question  de  temps  et  de 
discussion. 

Le  terrain  se  déblaie  d'autant  pour  la 
grande  question  de  l'avenir  de  la  société 
française.  C'est  là  un  débat  grave  et  solen- 
nel, où  chaque  parti  doit  arriver  peu  à 
peu,  avec  des  idées  nettement  formulées 
et  des  théories  dégagées  des  passions  pri- 
vées. L'opinion  publique  a  fait  en  ce  sens 
im  grand  pas  depuis  quatre  ans  ,  et  c'est  un 
bon  préjugé  d'avenir.  Jadis  les  questions 
semblables  se  décidaient  à  coups  de  canon; 
une  partie  de  la  société  se  ruait  sur  l'autre, 
jusqu'à  ce  qu'une  des  deux  fût  écrasée.  Au- 
jourd'hui, c'est  par  la  libre  discussion  des 


LA    DOMINICALE.  507 

intérêts  moraux  et  matériels  qu'elles  doi- 
vent se  traiter.  Le  pouvoir  alors  qui  se 
trouvera  en  désaccord  complet  avec  le 
pays ,  tombera  de  lui-même  et  sans  effbrl, 
comme  les  planches  vermoulues  d'une  ca- 
bane (|ue  le  vent  emporte  au  premier  orage. 
Que  la  jeune  génération  qui  s'éiève  aille 
puiser  ses  théories  à  la  source  abondante 
et  pure  des  doctrines  religieuses.  Celles-là 
seules  sont  vivaces,  parce  qu'elles  ont  une 
base  aussi  solide  que  le  monde.  Quand  ces 
idées  graves  seront  largement  répandues 
dans  la  société^  elles  produiront  leurs 
fruits,  n'en  doutons  pas;  et  c'est  de  ce 
jour  seulement  que  s'ouvriront  les  voies  de 
l'immense  et  brillant  avenir  que  nous  hâ- 
tons de  tous  nos  vœux ,  et  que  nous  sa- 
luons de  toutes  nos  espérances. 


DE  L'ANARCHIE  DANS  LES  DOCTRINES. 

Malgré  l'étonnante    variété    qui    règne 
parmi  les  êtres  ,   malgré  le  cachet  d'indi- 
vidualité qui  les  dislingue  les  uns  des  autres, 
rien  n'est  isolé,  mais  tout   se  tient,  tout 
s'enchaîne   dans    la   nature.  Des  rapports 
merveilleux  en  unissent  les  parties  les  plus 
hétérogènes ,   et  les  individus  comme    les 
peuples,  sont  assujettis  à  certaines  règles 
possèdent  certaines  propriétés  communes, 
à  l'aide  desquelles  s'établit  l'imposante  har- 
monie, le  grand  et  magnifique  concert  qui 
fait  de  tous  les  mondes  un  seul  monde.  Ce 
principe    admirable    de    l'unité  se   trouve  * 
partout  empreint  en  caractères  éclatans  et 
iueftriçablet).    La  matière  n'existe  ,    ne  se 
conserve  ,  ne  se  meut  que  par  lui  ;    pas  un 
atome  n'échappe  à  son  empire.  Les  miné- 
raux qui  s'élaborent  lentement  dans  les  en- 
trailles de  la  terre  ,  et  la  plante  qui  végète 
à  sa  surface ,   le  grain  de  sable  qui  roule  au 
gré  du  vent  dans  le  désert ,  et  l'astre  qui 
poursuit  sa  course  régulière  au  milieu  de 
l'espace  ,    sont  également   soumis  à  cette 
loi    invincible,    puisqu'ils    accomplissent 
tous  d'une  manière  constante  et  invariable 
les  conditions  de  vie  ,  d'accroissement,  de 
dissolution  et  de  mort,  imposées  à  leur  es" 


508 


LA    DOMINICALE. 


pèce.  Il  suffit  d'ouvrir  les  yeux  pour  s'en 
convaincre. 

Au  milieu  de  cet  ordre  universel ,   l'in- 
telligence   humaine  serait-elle  donc  con- 
danmëe  à  la  division  ,    au  trouble  et  à  l'a- 
narchie?   et   pourrait-elle,   selon  son  ca- 
price ,   choisir  indifféremment  toutes   les 
routes  qui  s'ouvrent  devant  elle,,  se  repaître 
de  toutes  les  chimères,   caresser  tous  les 
rêves  qui  tentent  delà  séduire?  Non,  mille 
fois  non.  Quoi  qu'en  ait  dit  la  philosophie, 
les  esprits  ont  aussi  leur  but  indiqué  et 
leur   marche  tracée ,  et  nous  ne  sommes 
point  destinés  à  errer  au  hasard  sans  guide 
et  sans  frein ,  vains  jouets  de  mille  illusions 
diverses.  La  vérité  ,  voilà  le  but  des  intel- 
ligences ,   voilà  le  centre  vers  lequel  elles 
gravitent  sans  cesse  :  sa  possession  est  leur 
force ,   leur  vie ,  leur  premier   besoin    et 
leur  premier  devoir.   C'est  sur   ce   point 
qu'elles  doivent  se  rencontrer,   et  que  la 
loi  de  l'unité  les  appelle.  Leur  élat  normal 
n'est  donc  point  cette  confusion  déplorable, 
ce  combat ,  cette  lutle  perpétuelle,  où  cha- 
cun saisit  et  défend  la  vérité  ou  l'erreur, 
selon  son  caprice  •,  état  de  désordre  et  de 
misère,  que  l'on   vante   quelquefois  avec 
tant  d'emphase ,  comme  le  résultat  le  plus 
brillant  d'une  civilisation  consommée,   et 
qui  n'est  à  nos  yeux  que  le  pénible  labeur 
d'es])rits  malades ,  aveugles  et  égarés. 

Toutefois,  il  faut  bien  se  garder  de  con- 
fondre les  choses.  Nous  n'avons  pas  la  pré- 
tention de  ravir  à  chaque  esprit  le  carac- 
tère qui  lui  est  propre ,   en  les  ramenant 
tous  à  un  type  uniforme.  Non  ,  telle  n'est 
point  notre  pensée  :  nous  savons  combien 
est  grande  la   distance  qui  sépare  la  foi 
simple  et  naïve  du  laboureur,  de  la  science 
«ublime  qui  était  l'ornement  et  l'appui  de 
cette  même  foi  dans  Bossuet  et  Fénélon. 
La  vérité  ,   nous  nous  hâtons  de  le  procla- 
mer, peut  être  conçue,   expliquée,   rai- 
sonnée  de  mille  manières  diflérentes ,   en- 
Tisagée  sous  mille  points  de  vue  divers  ;  et 
c'est  ici  que  s'ouvre  un  vaste  champ ,  une 
carrière  immense  à  notre  soif  d'inveslif^a- 
^ion  ,   de  nouveauté   et   de  progrès.   Les 
conceptions  et  les  systèmes  peuvent  s'y  en- 


tasser de  jour  en  jour  plus  nombreux.  De 
leur   choc ,    résulte    nécessairement    une 
foule  d'idées  bizarres  et  souvent  absurdes  ; 
mais  on  en  voit  aussi  jaillir  des   aperçus 
ingénieux  et  brillans,  qui  saisissent  l'ima- 
gination ,  et  la  captivent  sous  le  joug  des 
vérités  qu'ils  embellissent  et  fortifient  en 
même  temps.  Ce  conflit  est  sans  danger, 
s'il  demeure  enfermé  dans  ses  limites  né- 
cessaires, parce  qu'alors  le  travail  intel- 
lectuel ,  dont  il  est  le  produit ,  respecte  la 
base  sur  laquelle  reposent  les  croyances,  et 
que  son  unique  but  est  de  les  expliquer , 
d'en  trouver  la  raison  et  de  montrer  com- 
ment elles  se  combinent  avec  les  vérités 
premières  que  servent  de  fondement  à  l'in- 
telligence. Mais  quels  que  soient  les  dé- 
monstrations et  les  raisonnemens  qui  l'en- 
tourent ,  l'adhésion  à  la  vérité  est  la  même 
dans  tous  les  esprits.  La  part  qu'il  faut  ac- 
corder à  l'activité   de   l'intelligence    n'est 
donc  point  un  obstacle  à  l'unité  de  foi ,  et 
le  besoin  de  comprendre  ,  inhérent  à  notre 
nature,   n'empêche  pas  que  cette  unité  ne 
soit  d'une  obligation  rigoureuse  pour  la 
société  qui  ne  saurait  l'enfreindre,  sans  sor- 
tir des  conditions  de  son  f.'xistence. 

Ces   principes  établis,  jetons  un  coup 
d'œil  autour   de  nous.  Malgré  les  symp- 
tômes  de  régénération    que  l'on  voit  se 
manifester  de  toutes  parts  et  qui  permettent 
au  chrctiend'espérer  qu'un  avenir  prochain 
ramènera  de    beaux  jours  pour    sa   foi; 
malgré  l'instinct  merveilleux    qui    pousse 
au  pied  des   chaires  catholiques  une  géné- 
ration fatiguée  du  doute  ,  il  ne  faut  pas  se 
faire  illusion.    En   dehors  de  l'Église  ro- 
maine ,  il  n'est  pas  une  pensée  qui  réunisse 
tous  les  esprits,  pas   un   sentiment    dans 
lequel  tous  les  cœurs  viennent  seconfondre, 
si  ce  n'est  peut-être  le  dégoût  du  présent  et 
le  besoin    de  sortir  de  l'anarchie   qui  dé- 
sole lasociété.  Depuis  qu'au  seizième  siècle 
un]  moine  fougueux,    arborant  l'étendard 
de  la  révolte  ,  appela  les  peuples  à  l'in- 
dépendance ,*  depuis  surtout  que  des  dis- 
ciples logiciens  ont  déduit  les  conséquences 
de  ses  doctrines  subversives ,  l'unité  que  le 
catholicisme  avait  faite  a  été  violemment 


LA    DOî^^])IK:ALE. 


o09 


brisée  :  on  n'a  plus  voulu  relever  que  de 
soi-même;  et  dès-lors  qu'est-il  arrivé? 
c'est  que,  par  un  enchaînement  fatal ,  tout 
a  été  bouleversé  en  religion,  en  morale, 
en  politique,  en  philosophie. 

Abandonnée  aux  mille  variations  qui 
résultent  nécessairement  de  l'examenprivé, 
la  croyance  religieuse  a  perdu  son  autorité 
divine,  pour  n'être  plus  qu'une  simple 
opinion ,  mobile  comme  toute  pensée  hu- 
maine. Aussi  les  symboles  contradictoires 
se  sont  multipliés  à  l'infini;  puis  chacun 
s'est  arrogé  le  droit  de  modifier  celui  qu'il 
avait  adopté,  selon  les  caprices  de  son  in- 
constance-, et  la  foi  de  la  veille  a  cessé 
d'être.la  foi  du  lendemain-,  enfin,  lasses 
de  tant  de  recherches  laborieuses  et  inu- 
tiles ,  les  âmes  se  sont  endormies  entre  les 
bras  du  doute,  après  avoir  parcouru  toutes 
les  phases,  depuis  le  fanatisme  qui  signala 
l'origine  de  la  réforme,  jusqu'à  la  froide 
indifiérence  de  l'athée.  Et  l'on  a  cru  vous 
faire  une  grdce  insigne  lorsque,  laissant  là 
le  persifflage  voltairien,  on  a  fait  delà 
religion  un  aliment  de  l'imagination  ,  un 
objet  d'art,  une  machine  poétique,  que 
sais-je  I  un  souvenir  brillant  du  passé , 
digne  tout  au  plus  d'attirer  l'attention  de 
l'historien,  de  fournir  des  inspirations 
aux  muses  et  des  sujets  à  la  peinture. 

£te?i  croire  étant,  comme  l'a  dit  Cos- 
suet ,  le  Jhndetncnt  de  bien  vivre  ,  il  ne 
faut  pas  s'étonner  si  la  confusion  dans  les 
dogmes  a  été  suivie  de  près  par  l'anéan- 
tissement de  tout  principe  moral  commun. 
Ici  encore  l'indépendance  de  la  raison  a 
porté  des  fruits  amers.  Souverain  arbitre 
de  sa  foi ,  l'homme  a  songé  à  faire  aussi 
lui-même  sa  règle  de  vie,  et  il  a  eu  soin 
de  la  mettre  en  rapport  avec  sespenchans. 
Qu'on  nous  cite  une  erreur  en  morale , 
quelque  hideuse  qu'elle  soit,  qui  n'ait  été 
soutenue  au  moins  indirectement  depuis  la 
naissance  du  protestantisme,  qui  fut,  ne 
l'oublions  jamais,  le  père  de  la  philosophie 
matérialiste  du  dix-huitièmesiècle.  Chacun 
a  donc  réglé  ses  actions  à  sa  fantaisie. 
Cette  désorganisation  profonde  a  fini  par 
éteindre  toute    énergie   dans  les    cœurs. 


L'esprit  de  sacrifice,  qui  caractérise  la 
vertu,  a  fait  place  à  un  égoïsme  froid  et 
insensible-,  l'amour  de  l'or  et  des  plaisirs 
a  régné  sans  partage.  Quand  on  a  délibéré 
sur  un  parti  à  prendre ,  on  ne  s'est  plus  der 
mandé  de  quel  côté  se  trouvaient  l'hon- 
neur, la  probité  :  on  a  calculé  les  profits. 
Aussi  tout  a  fini  par  se  vendre ,  Tépée  d« 
soldat,  la  conscience  de  l'électeur ,  le  vote 
du  député,  la  plume  de  l'écrivaiu. 

Quel  spectacle  présente  de  son  côté  le 
monde  politique,  sinon  mille  systèmes  qui 
se  sont  heurtés,  brisés,  en  ensanglantant 
l'arène  où  ils  ont  amené  les  partis?  Qu'a- 
vons-nous fait  en  France  depuis  quarante 
ans?  Appelées  au  tribunal  de  chaque  raisoa 
particulière  et  soumises  au  scalpel  des 
passions  individuelles,  nos  vieilles  insti- 
tutions se  sont  écroulées,  aux  applaudissc- 
mens  des  novateurs, qui  se  sont  mis  à  l'œu- 
vre pour  réaliser  les  utopies  qu'ils  avaient 
rêvées.  Au  milieu  de  ce  chaos,  le  fantôme 
de  l'anarchie  s'est  levé,  foulant  à  la  fois 
sous  ses  pas  les  trônes  et  les  libertés  des 
peuples ,  et  sur  les  cadavres  de  leurs  défen- 
seurs s'entassaient  les  cadavres  de  ceuxqui 
voilaient  d'uû  masque  de  patriotisme  leurs 
passions  basses  et  cupides.  Aujourd'hui  les 
coups  de  fusil  etla  mitrailleont  succédéaux 
échafauds:  c'est  un  progrès;  mais  nous  dou- 
tons qu'il  ait  avancé  la  solution  des  ques- 
tions sociales.  Le  pouvoir  héritier  de  nos 
révolutions, malgréson  budget,  son  armée 
et  ses  sbires,  sent  toujours  le  sol  trembler 
sous  ses  pas,  parce  qu'il  s'appuie  sur  la 
force  et  non  sur  des  convictions  unanimes 
et  durables,  qui  seules  ont  la  puissance 
d'asseoir  les  trônes.  Nous  serons  donc  en- 
core ballottés  par  les  tempêtes,  tant  que 
nos  institutions  seront  dépourvues  de  Cêê 
appui.  On  aura  beau  écrire  le  mot  toujour» 
en  tête  des  chartes  et  des  lois;  usées  par 
le  principe  dissolvant  qui  a  détruit  le 
passé,  le  lendemain  les  aura  vues  tomber 
en  poussière.  Là  encore  il  faut  l'unité. 

La  philosophie  a  subi  le  sort  commun. 
Autrefois,  dans  les  rangs  de  ses  adeptes,  oû 
voyait  surgir  un  nom,  et  ce  nom  était  un 
drapeau.  Autour  du  chef  se  rangeait  la 


510 


LA   EOMINICVLÏ. 


foule  entraînée  par  sa  logique  et  son  élo- 
quence. Son  école  lui  survivait ,  et  perpé- 
tuait ses  enseignemens  dans  les  générations 
suivantes.  Cette  foi  philosophique,  s'il  est 
permis  de  s'exprimer  ainsi ,  a  été  tuée  par 
la  soif  d'indépendance  qui  a  saisi  tous  les 
esprits.  Chacun  fa  voulu  avoir  en  propre 
toutes  ses  idées,  et  l'on  en  est  venu  au  poin  t 
que  nul  homme  n'a  pu  se  promettre  de  ras- 
sembler deux  ans  de  suite  autour  de  lui  un 
nombre  donné  de  disciples  assidus.  Point 
de  système  commun  •,  partout  des  individus 
isolés,  sans  méthode  capable  de  donner 
quelque  ensemble  à  leurs  investigations. 
De  là  le  dégoût  de  la  philosophie.  Personne 
ne  trouvant  en  soi-même  assez  de  force 
pour  se  créer  un  système,  ni  dans  les 
autres  assez  d'autorité  pour  se  laisser  im- 
poser leurs  pensées  ,  on  a  fini  par  tomber 
dans  la  paresse  du  découragement. 

Voilà  donc  la  société  telle  que  nous  l'a 
faite  le  protestantisme.  Trop  faibles  pour 
arrêter  le  torrent  qu'ils  avaient  déchaîné, 
ses  premiers  apôtres  ont  vu  avec  effroi  leur 
échapper  le  pouvoir  qu'ils  n'avaient  enlevé 
à  l'Eglise  romaine  que  dans  le  dessein  de 
le  confisquer  à  leur  profit.  Bientôt  ceux 
qui  avaient  répondu  à  leur  cri  de  Liberté 
s'indignèrent  en  voyant  qu'on  les  avait 
conviés  à  l'esclavage  ,  secouèrent  le  joug  et 
réformèrent  la  réforme.  Le  résultat  de  leurs 
efforts  fut  la  liberté  illimitée  de  la  raison 
en  matière  de  foi  ,  c'est-à-dire,  l'anar- 
chie. 

Notre  siècle ,  reçu  à  sa  naissance  entre 
les  bras  du  scepticisme,  a  été  le  triste  hé- 
ritier de  ces  misères  profondes.  Mais  trop 
d'orages  l'avaient  précédé:  une  expérience 
trop  éclatante  venait  d'être  faite  pour  qu'il 
fût  long  -  temps  dupe  des  chimères  qui 
avaient  égaré  l'âge  précédent;  et,  d'un 
autre  côté  il  y  a  trop  de  vie  dans  la  nature 
humaine  pour  que  le  doute  pût  être  long- 
temps son  lit  de  repos.  Il  a  donc  bientôt 
senti  le  néant  de  tout  ce  que  l'impiété 
avait  tenté  de  substituer  au  Christianisme  , 
mais  sans  renoncer  à  l'espérance-,  et  il  a 
demandé  à   grands    cris    qui    comblerait 


l'abîme  où  tout  était  venu  s'engloutir. 
St.-Simon ,  Châtel  et  le  templier  Palaprat 
ont  répondu  à  son  appel ,  et  n'ont  obtenu 
que  ses  mépris.  Une  autre  voix  s'est  fait 
entendre  ,  grave  et  solennelle  comme  aux 
anciens  jours.  De  toutes  parts  on  s'est  pris 
à  l'écouter  en  silence ,  et  voilà  que  cette 
voix  trouve  partout  des  échos.  La  foule  se 
précipite  dans  les  lieux  où  la  foi  catholique 
est  de  nouveau  présentée  au  monde  comme 
le  seul  remède  à  ses  maux ,  comme  la 
seule  base  inébranlable  sur  laquelle  il  puisse 
s'arrêter  après  les  tempêtes  qu'il  a  essuyées. 
Nous  sommes  donc  en  voie  de  retour  vers 
Tunité ,  dont  PEglise  possède  seule  le  prin- 
cipe et  la  règle.  Rien  ne  peut  plus  empê- 
cher que  cette  tendance  ne  devienne  uni- 
verselle :  car  ce  n'est  point  à  la  servitude, 
mais  à  l'affranchissement  que  l'on  court  en 
revenant  à  la  vérité.  Dans  l'Église,  l'homme 
ne  parle  point  en  son  nom,  n'a  point  d'au- 
torité qui  lui  soit  propre-,  il  n'est  que  le 
dépositaire,  le  gardien  d'une  parole  plus 
haute  que  la  sienne;  son  unique  soin  se 
borne  à  la  préserver  de  toute  altération  et 
après  tout,  son  autorité,  même  à  la  con- 
sidérer humainement,  est  sans  égale  dans 
les  fastes  du  monde.  Qu'y  a-t-il  donc  de 
glorieux  à  le  repousser?  Qu'y  a-t-il  de 
noble  à  marcher  en  aveugle  dans  les  dé- 
tours d'un  labyrinthe  sans  issue ,  à  con- 
sumer ses  forces  en  impuissantes  tentatives, 
pour  n'arriver  qu'à  un  doute  désolant? 
Quand,  après  avoir  fatigué  son  intelli- 
gence et  desséché  son  cœur ,  on  sent  au 
fond  de  l'àme  un  vide  affreux,  est-on  plus 
heureux,  parce  qu'on  peut  se  dire  :  Ce  vide, 
c'est  moi  qui  l'ai  fait,  il  est  mon  œuvre. 
A-t-on  le  droit  de  regarder  en  pitié  celui 
qui  croit,  aime  et  espère,  en  soumettant 
à  Dieu  sa  raison ,  en  réglant  ses  penchans 
d'après  les  lois  que  lui  transmet  TÉglise? 
Non  :  car  cette  soumission  ne  lui  enlève 
pas  la  liberté-,  elle  l'ennoblit,  puisqu'elle  ne 
reconnaît  d'autre  maître  que  Dieu^  dont  la 
pensée  vaut  mieux  après  tout  que  celle  de 
l'homme ,  même  quand  cette  pensée  est 
la  nôtre. —  Il  est  donc  permis  d'espérer 
que  bientôt  naîtra  le  jour  où  nous  verrons 


LA    DOMINICALE. 


oii 


nos  funestes  divisions  sVteindre,  et  tous 
les  hommes  se  rencontrer  dans  le  sein  de 
l'unité  catholique. 


SCIENCES. 


GEOLOGIE. 


Les  philosophes  du  siècle  dernier  qui 
croyaient  trouver ,  dans  quelques  observa- 
tions peu  exactes  et  dans  des  hypothèses 
plus  ou  moins  brillantes  de  physique  géné- 
rale, la  solution  des  plus  hautes  questions 
géologiques,  tant  sur  l'ancienneté  que  sur 
le  mode  de  formation  de  notre  globe ,  ne 
sedoulaient  guère,  qu'à  peine  leurs  cendres 
refroidies,  des  hommes  de  science  et  d'in- 
vestigation patiente,  abandonnant  lesspé- 
culations  de  l'esprit  pour  l'étude  exacte  et 
sincère  des  faits,  arriveraient  aux  résul- 
tatg  donnés  par  des  croyances  et  des  tradi- 
tions ,  en  dehors  desquelles  ils  s'étaient 
placés.  En  effet,  aujourd'hui  la  nouveauté 
des  continens  actuels  n'est  plus  un  objet  de 
doute.  L'appréciation  sincère  des  effets  des 
agens  physiques  de  toute  nature  sur  notre 
terre,  ne  conduit  pas  à  une  époque  plus 
reculée  que  celle  donnée  au  déluge  par  la 
Genèse. 

Il  fallut,  on  doit  en  convenir,  aux  écri- 
vains du  dix-huitième  siècle  une  grande 
prévention  d'esprit  pour  ne  pas  vouloir  se 
rendre  à  la  réalité  d'une  inondation  dont 
les  annales  de  tous  les  peuples  ont  conservé 
la  mémoire.  Et  chose  remarquable  ^  l'é- 
poque même  de  cette  grande  catastrophe 
varie  bien  peu,  lorsque  l'on  porte,  dans 
l'analyse  et  l'étude  historique,  l'impartia- 
lité qui  doit  toujours  servir  de  guide  à 
l'homme  consciencieux.  Nous  verrons 
dans  cet  article  quels  résultats  on  pouvait 
obtenir  par  l'étude  de  l'histoire ,  en  se  pla- 
çant même  en  dehors  des  sciences  géolo- 
giques qui  ne  datent  que  d'hier,  et  en  ne 
donnant  aux  livres  hébreux  que  la  valeur 
de  simples  annales,  dans  lesquelles  rien 
de  divin  ne  fut  intervenu. 

Bien  qu'au  premier  coup    d'œil,  écrit 


Cuvier^  les  traditions  de  quelques  anciens 
peuples^  qui  reculaient  leur  origine  de 
tant  de  milliers  de  siècles,  semblent  con- 
tredire fortement  la  nouveauté  du  monde 
actuel,  lorsqu'on  examine  de  plus  près 
ces  traditions,  on  n'est  pas  long-lpmps  à 
s'apercevoir  qu'elles  n'ont  rien  d'histo- 
rique :  on  est  bientôt  convaincu,  au  con- 
traire ,  que  la  véritable  histoire,  et  tout 
ce  qu'elle  nous  a  conservé  de  documens 
positifs  sur  les  premiers  établissemens  des 
nations,  confirme  ce  que  les  monumens 
naturels  avaient  annoncé,  c'est-à-dire, 
cette  nouveauté  de  nos  continens.  Aucun 
peuple  d'Occident  ne  fait  remonter  sa 
chronologie  à  plus  de  trois  mille  ans.  Le 
Nord  de  l'Europe  n'a  d'histoire  que  depuis 
sa  conversion  à  la  religion  chrétienne. 
L'histoire  de  l'Italie  ne  date  véritablement 
que  de  la  fondation  de  Rome.  On  ne  con- 
naît rien  de  l'Espagne  et  de  la  Gaule  avant 
les  conquêtes  des  llomains. 

Ce  sont  les  Phéniciens  qui  ont  enseigné 
aux  Grecs  l'art  d'écrire,  il  y  a  trente-quatre 
siècles.  Et  même  long-temps  après,  leur 
histoire  est  encore  tissue  de  fables.  Pour 
l'Asie  occidentale  elle  ne  donne  que  des 
lambeaux  d'histoire  qui  ne  remontent  avec 
un  peu  de  suite  qu'a  1200  ans  environ 
avant  Jésus-Christ,  d'après  Volney.  Le 
plus  ancien  écrivain  profane ,  Hérodote  , 
florissait  440  ans  avant  Jésus-Christ.  Il 
parait  également  que  les  historiens  anté- 
rieurs qu'il  a  pu  consulter ,  ne  datent  que 
d'un  siècle  avant  lui. 

Avant  Hérodote,  on  n'avait  que  les  rap- 
sodes des  poètes.  Le  plus  admirable  et  le 
plus  prodigieux  de  tous,  Homère ^  n'a 
précédé  notre  âge  que  de  deux  mille  sept 
cents  ans. 

Ainsi  qu'on  l'a  déjà  remarqué,  ces  pre- 
miers historiens  lorqu'ils  traitent  des  évé- 
nemens  de  leur  nation,  ou  des  nations 
voisines,  ne  citent  que  des  traditions 
orales. 

Les  annales  égyptiennes  et  chaldéennes 
ne  furent  données  par  extraits  que  long- 
temps après  eux.  Ainsi,  Bérose  n'écrivit 
que  sous  Séleucus  Nicator ,  Manéthon  que 


6i2  LA   DOMINICALE. 

SOUS  le  règne  de  Ptole'méePhiladelphe.  Ils 
sont  de  trois  siècles  avant  l'ère  chrétienne. 
Sanchoniaton,  de  Fantiquilë  duquel  Vol- 
taire Youlait  tirer  tant  de  parti,  n'était 
nullement  connu  avant  Philon  qui  le  tra- 
duisit,  sous  le  règne  de  l'empereur  Adrien. 
D'ailleurs  resterait  à  savoir  si  Sanchoniaton 
est  un  auteur  véritable. 

Le  seul  peuple  qui  nous  ait  conservé  des 
annales  avant  l'époque  de  Cyrus,  c'est  le 
peuple  Juif.  Le  Pentateuque  rédigé  par 
Moïse ,  remonte  à  trente- trois  siècles.  C'est, 
sans  nul  doute,  l'écrit  le  plus  ancien  dont 
nous  soyons  en  possession.  Cet  écrit  nous 
présente  les  nations  comme  nouvelles, 
presque  sauvages  encore  j  quelques  siècles 
auparavant;  et  de  plus,  il  nous  donne  la 
relation  d'un  déluge  ,  qui  occasionne 
une  régénération  générale  du  genre  hu- 
main. 

La  Genèse  ne  place  cet  effroyable  évé- 
nement que  vingt  siècles  avant  Moïse  ;  à 
peu  près  cinq  mille  quatre  cents  ans  avant 
nous. 

Voyez  maintenant  les  autres  traditions, 
toutes  postérieures ,  il  est  vrai ,  à  celles  des 
Hébreux,  mais  dont  les  auteurs  cependant, 
nous  paraissent  étrangers  à  Moïse.  Les  an- 
nales poétiques  des  Grecs  s'accordent  ad- 
mirablement avec  les  livres  religieux  ,  par 
l'époque  qu'elles  assignent  aux  émigrations 
égyptiennes  et  phéniciennes  en  Grèce; 
c'était  le  iècle  même,  où  les  Israélites  sor- 
tirent d'Egypte,  emportant  avec  eux  le 
dogme  de  l'unité  de  Dieu.  Le  déluge, 
connu  en  Grèce,  sous  le  nom  d'Ogygès,  ne 
remonte  guère  plus  haut  que  l'époque  as- 
signée par  Moïse.  N'est-ce  pas  l'effet  remar- 
quable de  l'ascendant  des  traditions  sur  les 
premiers  éeri vains?  Et  même  Varron  en 
plaçait  l'époque  à  mille  six  cents  ans  avant 
la  première  olympiade,  ce  n'est  que  vingt- 
sept  ans  de  différence  d'avec  l'époque 
donnée  par  la  Genèse. 

Ceux  qui  ont  absolument  voulu  reculer 
l'époque  de  l'établissement  des  nations  se 
sont  adressés  aux  Indiens,  aux  Chaldéens 
et  aux  Egyptiens,  trois  peuples  qui  pa- 
raissent ,  il  est  vrai ,  le  plus  anciennement 


civilisés,  mais  aussi  qui  sont  singulièrement 
semblables  entre  eux ,  non  seulement  par 
le  tempérament ,  par  le  climat  et  la  nature 
du  sol  qu'ils  habitaient,  mais  encore  par  la 
constitution  politique  et  religieuse  qu'ils 
s'étaient  donnée.  On  sait  déjà  que  cette 
ressemblance  qui  leur  fait  naturellement 
supposer  une  origine  du  reste  commune , 
ainsi  que  le  Syncelle  le  dit  positivement , 
doit  donner  la  clef  de  leurs  préjugés  com-' 
muns  sur  l'antiquité  de  leur  race.  Ne  sait- 
on  pas  également  les  contraditions  perpé- 
tuelles des  prêtres  d'Egypte  sur  le  nombre  et 
l'antiquité  des  races  de  leurs  rois?  L'absence- 
complète  de  l'histoire  chez  ce  peuple  est 
analogue  au  manque  d'annales  réellement 
historiques  chez  les  Indious.  Enfin,  chez  les 
Indiens  ,  leurs  [livres  religieux  eux-mêmes 
ne  remontent  pas,  si  l'on  en  juge  par  le 
calendrier  qui  s'y  trouve  annexé ,  à  plus 
de  trois  mille  ans,  ce  qui  est  à  peu-près 
répoque  de  Moïse. 

Et  chose  bien  remarquable  encore, c'est  que 
ces  livres  contiennent,  au  milieu  de  toutes 
sortes  de  fables ,  des  traits  de  concordance 
avec  ce  qui  résulte  des  livres  de  Moïse. 
Ainsi,  leur  mythologie  parlant  des  destruc- 
tions successives  que  la  surface  du  globe  a 
essuyées,  ne  place  la  dernière  qu'à  trois 
mille  cent  deux  ans  avant  l'ère  chrétienne. 
Il  n'rst  pas  jusqu'aux  Américains  dans  les 
grossiers  hiéroglyphes  desquels  le  savant 
M.  de  Humboldt  n'ait  cru  apercevoir  des 
traces  d'un  déluge.  Enfin,  il  existe  un 
peuple  séparé  de  nous  par  sa  figure  ,  son 
tempérament,  ses  institutions  et  tous  les 
procédés  de  sa  civilisation;  eh  bien,  ce 
peuple  date  son  déluge  à  peu  près  à  la 
même  époque  que  nous:  ce  sont  les  Chinois. 
Le  livre  le  plus  authentique  de  la  Chine , 
commence  l'histoire  de  ce  pays  à  l'em- 
pereur Jao,  occupé  à  faire  écouler  les 
eaux  qui  s'étant  élevées  jusqu'au  ciel, 
couvraient  encore  le  pied  des  plus  hautes 
montagnes. 

On  a  cherché  aussi ,  dans  ce  qui  nous 
reste  des  travaux  astronomiques  de  cer- 
tains peuples ,  des  preuves  de  leur  exces- 
sive antiquité.  —  Ainsi ,  Voltaire,  dans  son 


LA    DOMINICALE. 


b15 


essai  sur  les  mœurs ,  tome  i^ ,  philosophie 
de  Vhist. ,  s'exprime  ainsi  :  «  Nous  avons 
une  époque  certaine  de  la  science  des  Chal- 
déensj  elle  se  trouve  dans  les  dix -neuf 
cent  trois  ans  d'observations  célestes  en- 
voyées de  Babylone  par  Callysthène  au 
précepteur  d'Alexandre.  Ces  tables  astro- 
nomiques remontent  précisément  à  l'année 
deux  mille  deux  cent  trente  -  quatre  ans 
avant  notre  ère  vulgaire.  Il  est  vrai  que 
cette  époque  touche  au  temps  où  la  vuJgate 

place  le  déluge,  etc Mais  le  déluge 

est  un  grand  miracle  qui  n'a  rien  de  com- 
mun avec  nos  recherches.  »  Cependant , 
ce  grand  miracle  avait  cela  de  commun 
avec  les  recherches  de  M.  de  Voltaire, 
qu'il  se  trouve  consigné  comme  nous  ve- 
nons de  le  voir  dans  les  annales  de  presque 
tous  les  peuples,  au  lieu  que  le  précepteur 
d'Alexandre,  Aristote,  ne  parle  dans  au- 
cun endroit  de  ses  ouvrages  ,  du  prétendu 
envoi  de  Callysthène.  Aucun  véritable  as- 
tronome n'en  a  parlé. 

Enfin  on  a  été  jusqu'à  citer  les  quelques 
connaissances  astronomiques  des  Chinois , 
aussi  bien  que  des  Indiens  et  des  Chaldéens, 
pour  prouver  la  haute  antiquité  de  ces 
peuples  ,  d'après  leur  perfection  dans  cette 
science.  Mais  a-t-on  réfléchi  qu'il  ne  s'est 
écoulé  que  trois  siècles  entre  Copernic  et 
l'illustre  auteur  de  la  mécanique  céleste  ? 
Tout  le  monde  se  rappelé  la  haute  antiquité 
donnée  par  Dupuis  au  fameux  Zodiaque 
de  Dendera  ,  et  aux  conséquences  qu'il 
croyait  pouvoir  déduire  de  ce  monument 
pour  son  explication  de  l'origine  des  difïé- 
rens  cultes.  Mais,  malheureusement  pour 
tous  ces  échafaudages  élevés  à  grand' 
peine  d'esprit  et  de  prétendue  science  ,  il 
est  arrivé  qu'on  a  fini  par  où  l'on  eût  du 
commencer  ,  c'est-à-dire ,  par  l'examen 
des  inscriptions  grecques  et  hiéroglyphiques 
du  zodiaque  de  Dendera.  Il  est  résulté  des 
études  de  M.  ChampoUion  qui  est  parvenu 
à  déchiffrer  ces  inscriptions  hiéroglyphi- 
ques et  de  leur  concordance  avec  celles 
exprimées  en  grecques,  que  les  temples 
dans  lesquels  les  zodiaques  ont  été  sculptés, 
n'ont  été  bâtis  que  sous  la  domination  ro- 


maine. —  Ainsi  se  sont  évanouies  les  con" 
clusions  tirées  de  ce  monument  contre  la 
nouveauté  de  nos  continens. 

Il  n'est  pas  jusqu'aux  travaux  de  mines 
qu'on  n'ait  fait  servira  exagérer  l'antiquité 
du  monde.  —  Récemment  un  auteur  n'a- 
t-ii  pas  prétendu  que  les  mines  de  l'ile 
d'Elbe ,  à  en  juger  par  leurs  déblais  ,  ont 
du  être  exploitées  depuis  plus  de  quarante 
mille  ans.  Ce  qui  explique  merveilleuse- 
ment comment  le  fer  était  si  peu  connu 
dans  la  haute  antique  I 

Historiquement  parlant ,  la  réalité  d'une 
irruption  des  mers  sur  nos  continens ,  ne 
peut  donc  plus  être  révoquée  en  doute  , 
les  annales  de  tous  les  peuples  en  font  men- 
tion ,  et  bien  plus ,  l'époque  même  de  ce 
grand  cataclysme  ,  toujours  d'après  la  tra- 
dition ,  ne  paraît  donc  pas  devoir  remon- 
ter, bien  qu'on  en  ait  dit,  à  plus  de  cinq 
ou  six  mille  ans. 

Dans  un  prochain  article  nous  cherche- 
rons à  faire  voir  qu'en  mesurant  les  effets 
produits  dans  un  temps  donné  par  les 
causes  aujourd'hui  agissantes  ,  et  en  les 
comparant  avec  ceux  qu'elles  ont  produits 
depuis  qu'elles  ont  commencé  d'agir ,  on 
parvient  à  déterminer  à  peu  près  l'instant 
où  leur  action  a  commencé  ,  lequel  est  né- 
cessairement le  même  que  celui  du  retrait 
des  eaux  de  nos  continens  actuels.  De  cette 
comparaison,  résultera  le  peu  d'ancien- 
neté de  cette  dernière  révolution  ,  et  par 
conséquent  la  nouveauté  de  l'établissement 
de  nos  sociétés  actuelles.  C'est  un  des  ré- 
sultats les  mieux  prouvés  et  certainement 
les  moins  attendus  de  la  géologie;  et  d'au- 
tant plus  précieux  qu'il  confirme  ainsi  la 
certitude  des  époques  indiquées  par  les 
livres  saints.  Admirables  décrets  de  la  pro- 
vidence qui  permet  ainsi  à  l'homme  d'ar- 
river à  la  vérité  par  des  chemins  si  di- 
vers ! 


su 


LA    DOMINICALE. 


VOTE 

DE    LA     CHAMBRE     SUR     LA     DOTATION  DES    DIO- 
CESES.  LETTRE  DE  M.  ISAMCERT. 

Le  vote  par  lequel  la  Chambre  a  adopté 
sans  contestation  ralîocation  portée  au  budget 
ijour  le  traitement  de  quatorze  archevêques 

oesoixante-sixévêques  ,  c'est-à-dire,  pour 
la  dotation  d'un  nombre  de  sièges  égal  à  celui 
des  diocèses  cxistans  ,  a  excité  très-peu  de 
réclamations  de  la  part  de  la  presse  révo- 
lutionnaire. Les  graves  événemens  qui  sont 
survenus  ont  absorbé  toute  son  attention. 
Une  seule  piotestation  s'est  élevée  contre  cette 
décision  inespérée  qui  rend  la  joie  à  l'église 
de  France  ;  et  comme  l'auteur  de  cette  pro- 
testation s'est  efforcé  de  dénaturer  le  vote 
de  la  Chambre,  nous  ne  devons  pas  la  laisser 
sans  réponse ,  et  souffrir  que  des  doutes  s'é- 
lèvent encore  sur  une  question  qui  n'en  com- 
porte plus. 

Tandis  que  l'immense  majorité  des  esprits 
se  reporte  vers  les  idées  religieuses,  ot  que  le 
catholicisme  reprend  son  empire ,  il  est , 
comme  nous  l'avons  souvent  dit,  quelques 
aveugles  qui  s'en  vont  répétant  que  la  religion 
se  meurt ,  que  la  foi  chrétienne  est  morte  ;  il 
en  e5t  d'autres  qui  en  sont  encore  aux  idées 
philosophiques  du  dernier  siècle,  et  qui  pour 
suivent  encore  Vinfdinc  au  milieu  de  la  tolé- 
rance universelle.  Parmi  ces  derniers,  se  dis- 
tingue en  première  ligne  un  de  ces  hommes 
auxquels  le  libéralisme  avait  fait,  sous  la  res- 
tauration, une  réputatien  de  savoir  et  de  pa- 
triotisme, et  dont  la  révolution  de  juillet  a 
fait  justice.  M.  Isambert ,  un  des  esprits 
assurément  les  plus  nuls,  les  plus  faux  ,  les 
plus  étroits  du  siècle  ,  semble  s'être  donné  la 
mission  particulière  de  poursuivre  ,  et  de 
combattre  en  toute  occasion  les  intérêts  de 
l'église  et  l'influence  des  idées  religieuses  (i). 
La  Chambre  ot  l'opinion,  il  est  vx*ai,  n'écoutent 
guère  et  ne  supportent  qu'avec  peine  ses  ar- 
guties de  procureur,  et  son  érudition  fausse  et 
mal  comprise,  n'importe  :  toutes  les  fois  que 
le  clergé  est  mis  on  cause  ,  soit  à  la  Chambre, 


(^)  M.  Isambert,  qui  fut  un  des  principaux  rô- 
dacteursde  la  (jazeitedes  <■^^lles,  continue  dans  la 
chambre  et  dans  la  presse  de  remplir  le  rôle  qu'il 
avait  adopte  dans  un  journal,  dont  nos  lecteurs  ont 
dû  conserver  le  souvenir. 


soit  dans  la  presse,  M.  Isambert  apparaît  pour 
le  combattre.  Il  ne  faut  donc  pas  s^étonner 
que  nous  le  rencontrions  encore  pour  adver- 
saire dans  une  question  qui  intéresse  si  vive- 
ment le  clergé  de  France  ;  cela  était  inévita- 
ble; et  quelque  pénible  qu'il  soit  pour  nous 
de  discuter  avec  de  tels  hommes,  nous  ne 
pouvons  nous  dispenser  de  le  faire.  En  lui 
lépondant  nous  répondons  à  tous. 

Dans  une  lettre  publiée  par  lui  dans  une 
feuille  révolutionnaire,  M.  Isambert  conteste 
tout  à  la  fois  le  sens  du  vote  de  la  Chambre 
relatif  à  la  dotation  des  sièges  épiscopaux  ,  et 
les  principes  du  droit  public  qui  justifient  ee 
vote.  La  Chambre,  en  allouant  au  ministre  les 
fonds  nécessaires  pour  le  traitement  des  titu- 
laires de  tous  les  sièges  existans ,  n'a  pas  ea- 
tcndu  rapporter,  selon  lui ,  l'article  3  de  la 
loi  du  28  juin  i833,  qui  décidaitqu'à  l'avenir 
il  ne  serait  pas  affecté  de  fonds  à  la  dotation 
des  sièges  non  compris  dans  le  concordat 
de  180 1  ,  jusqu'à  la  conclusion  des  négocia- 
tions entamées  avec  la  cour  de  Rome.  La 
Chambre,  d'ailleurs,  n'eût  pas  dû  prendre  une 
décision  contraire  à  ce  principe  ;  car  c'est  à 
la  législature  de  France  de  prendre  l'inititi- 
tive  pour  fixer  le  nombre  des  sièges,  et  nul- 
lement à  la  cour  de  Rome,  pouvoir  étranger. 
Telles  sont  les  deux  propositions  contenues 
dans  la  lettre  de  M.  Isambert^  nous  allons  les 
disouter  successivement. 

Les  motifs  par  lesquels  M.  Isambert  conteste 
à  l'autorité  spirituelle  le  droit  d'intervenir 
dans  la  fixation  du  nombre  dessiéges,fpeuvent 
suffire  à  démontrer  l'étendue  etla  certitude  de 
son  savoir,  et  la  bonne^oi  de  nos  adversaires. 
M.  Isambert  ne  conteste  pas  que  ce  droit  du 
Saint-Siège  ne  soit  une  règle  antique  de  notre 
droit  public,  fondée  sur  les  plus  hautes  rai- 
sons d'utilité  et  de  justice.  De  telles  consi- 
dérations sont  hors  de  sa  portée.  Il  se  borne 
à  citer  deux  faits  qui,  selon  lui,  autorisent  suf- 
fisamment son  opinion  :  le  premier,  c'est  que 
le  concordat  de  1 801  n'a  pas  fixé  le  nombre  des 
sièges,  mais  la  loi  organique  de  1802.  Le  se- 
cond, c'est  que  les  nouveaux  diocèses  ,  créés 
en  1801,  l'ont  été,  non  par  une  bulle,  mais 
par  une  loi  de  l'Etat.  Examinons  ces  deux 
faits. 

Ce  n'est  pas  le  concordat  de  1801  qui  a  fiié 
le  nombre  des  sièges,  cela  est  vrai;  mais  il  est 
faux  que  l'on  en  puisse  conclure ,  comme  le 
fait  M.  Isambert,  que  c'est  au  pouvoir  tcnx-- 


LA    DOMINICALE. 


01  O 


porelseul  qu'il  appartient  de  les  établir.  Le 
concordat  de  i  80 1 ,  dit  en  toutes  lettres  le  con- 
traire. Aux  termes  de  son  article  deux,  «  // 
sera  fait  VAK  T.^  SAUST-siÉGH ,  de  concerl  avec 
»  le  gouvernement ,  une  nouvelle  circons- 
»  cription  des  diocèses  français.  »  Ij'établis- 
semen.t  des  diocèses  n'est  donc  pas  seule- 
ment l'œuvre  de  la  législature  ;  au  contrane, 
d'après  le  concordat,  Tm/z/a/M'e  appartient 
au  Saint-Siège,  c'est  lui  qui  fait  les- circons- 
criptions de  concert  avec  le  gouvernement. 
Mais  ce  n'est  pas  tout. 

Si  l'on  n'apportait  pas  dans  ces  questions 
ou  l'ignorance  ou  la  mauvaise  foi  la  plus  in- 
signe, Ja  manière  dont  furent  établies  les  cir- 
conscriptions ordonnées  par  le  concordat 
de  i8oi,auraitsuffi  pour  convaincre  M.  Isam- 
bert  qu'en  fait  conmic  en  droit ,  non-seule- 
ment le  concours,  mais  l'initiative,  appartient 
au  Saint-Siège  :  ce  n'est  pas  la  loi  du  18  ger- 
minal an  10  qui  a  créé  les  diocèses  de  1802; 
c'est  la  bulle  donnée  à  Rome  le  'JQ  noveiu- 
bie  1801.  Cette  bulle ,  qui  institua  les  nou- 
veaux diocèses,  et  donna  de  pleins  pouvoirs 
au  légat  .'a  latere  pour  en  régler  rétablisse- 
ment; le  décret  du  xç)  germinal  en  ordonna 
la  publication  en  ces  termes:  «Art.  i^"^  la 
huile  donnée  à  Rome  le  3  des  calendes  de 
décembre  1801,  contenant  la  nouvelle  cir- 
conscription des  diocèses  français,  sera  pu- 
blié ,  etc.  »  La  loi  du  18  germinal  n'a  donc 
fait  que  ratifier  ce  qui  avait  été  fait  en  vertu 
du  concordat  par  une  décision  du  saint-sièg^e, 
dontl'initiative  n'avait  été  ni  pu  être  contestée 
en  droit. 

Voilà  comment  c'est  la  loi  du  18  germinal 
qui  a  fixé  le  nombre  des  sièges  d(;  1802.  Pas- 
sons à  ceux  de  i8a'2.  Sur  ce  point,  nous  ren- 
controns la  même  erreur  ou  le  même  men- 
songe. Mais  nous  devons  nous  empresser  de 
prendre  acte  d'un  aveu  qui  dément  toutes  les 
déclamations  opposéesjusqu'à  ce  jour<à  l'exis- 
tence des  nouveaux  sièges.  Ils  ontété  établispar 
une  loi  de  l'Etat ,  nous  dit-on,  non  par  une 
bulle.  Vous  ne  nous  direz  dc»ncplus  qu'ils  ont 
été  établis  illégalement. 

Le  fait  est  qu'ils  n'ont  pas  été  établis  par  une 
loi  de  l'Etat,  ce  qui  ne  pouvait  être ,  et  d'ail- 
leurs n'était  pas  nécessaire  pour  que  leur  éta- 
blissement fût  légal.  Il  suffisait  que  cet  éta- 
blissement fût  autorisé  par  une  loi ,  et  il  le  fut 
par  la  loi  du  4  juillet  1821.  Le  reste  se  fit 
comme  il  s'était  fait  après  le  concordat  du  26 


messidor,  et  dans  les  termes  de  ce  concordat, 
pai'  une  convention  entre  le  gouvernennint  et 
le  Saint-Siège.  Le  10  octobre  i8'>/.i  une  bulle 
fut  rendue  à  Rome  qui  réglait  la  circonscrip- 
tion des  nouveaux  diocèses;  et  ce  même  mois, 
leSi  octobre,  une  ordonnance  royalc'en auto- 
risa lapublication.  Cette  foisencore  l'initiative 
appartint  au  Saint-Siège,  et  le  gouvernement, 
ne  fit  que  ratifier  et  autoriser  ce  que  celui-ci 
avait  établi. 

C'est  donc  un  fait  comme  un  droit  incon- 
testable, que  l'établissement  des  diocèses  a  été 
réglé  par  le  Saint-Siège,  de  concert  avec  le 
gouvernement,  et  que  l'initiative  n'a  jamais 
■"  appartenu  ni  pu  appartenir  aux  chambres  lé- 
gislatives. Il  n'a  donc  jamais  dépendu  d'elles 
de  détruire  ce  qu'elles  n'ont  jamais  eu  le  droit 
d'établir.  Leur  pouvoir  est  d'empêcher  le 
gouvernement  d'agir  contrairement  aux  lois 
ou  aux  principes  du  gouvernement  représen- 
tatif en  matières  de  finances;  il  se  borne  là. 
Mais  les  diocèses  existans,  aussi  bien  ceux  de 
iSii'i  que  ceux  du  18  germinal,  existent,  et  en 
vertu  du  concordat,  et  en  vertu  des  principes 
sur  les  finances.  Ils  échappent  donc  au  pou- 
voir de  la  législature;  et  les  deux  puissances  , 
par  le  concert  desquelles  ils  ont  été  établis, 
sans  qu'aucune  règle  légale  ou  constitution- 
nelle ait  été  enfreinte,  sont  seules  juges  de 
leur  sort. 

Sortons  de  cette  question  si  longuemejit  et 
si  complètement  débattue,  et  arrivons  au  se- 
cond point  de  la  lettre  de  M.  Isambert.  La 
chambre  avait  violé,  l'an  dernier,  les  princi- 
pes que  nous  venons  d'établir  par  les  faits, 
après  les  avoir  établis  en  thèse  de  droit.  CetGe 
année  est-elle  revenue  sur  son  vote?  c'est  ce 
dont  nous  n'aurions  jamais  pensé  qu'il  fut 
possible  défaire  une  question;  mais  puisque 
la  ruse  sophistique  de  M.  Isambert  y  est  par- 
venue ,  discutons-la  sérieusement. 

M.  Isambert  justifie  le  silence  gardé,  lors  de 
la  discussion  du  budget,  par  la  partie  de  la 
chambre  dans  laquelle  il  siège ,  en  soutenant 
que  ceux  qui  veulent  revenir  aux  circonscrip- 
tions de  i8o'i,  n'auraient  dû  prendre  la  parole 
qu'autant  que  l'article  5  de  la  loi  du  u8  juin 
i833  aurait  été  l'objet  d'un  amendement  for- 
mel. Ils  ont  dû  se  taire,  puisque  cet  article, 
n'ayant  pas  été  attaqué,  a  conservé  toute  sa 
vigueur.  Singulier  raisonnement  en  vérité! 
L'article  n'a  pas  été  l'objet  d'un  amendement 
tendant  à  le  modifier,  cela  est  vrai;  mais  il  a 


^iÔ 


LA   DOMINICA-LE. 


été  formellement  abrogé  par  un  vote  contraire 
à  ses  dispositions;  ce  qui  vaut  autant  sans  nul 
doute.L'article  décidait  qu'à  l'avenir  iÏTie  se- 
rait alloué  aucuns  fonds  à  la  dotation  des  sièges 
de  iS'ia  qui  viendraient  à  vaquer.  Eh  bien I  en 
face  de  cet  article,  qu'a  fait  la  chambre?  Elle 
a  voté  sans  réclamation  l'allocation  deman- 
dée pour  quatorze  sièges  métropolitains ,  et 
soixante-six  sièges  épiscopaux ,  c'est-à-dire  , 
pour  la  totalité  des  sièges  exislans.  Quoi  de 
plus  évident  que  cette  abrogation  de  l'article 
5  I  La  chambre  n'a  pas  dit  qu'elle  l'abrogeait, 
cela  était  inutile;  elle  a  voté  des  fonds  malgré 
sa  défense,  qu'elle  était  libre  de  regarder 
comme  non-avenue  :  elle  n'a  pas  démontré  le 
mouvement,  elle  a  marché. Certes,  il  faut  tc*ht 
le  courage  de  nos  sophistes,  pour  soutenir  que 
la  chambre ,  en  dotant  tous  les  sièges,  n'a  pas 
rapporté  la  disposition  par  laquelle  elle  avait 
dit  qu'elle  ne  les  doterait  pas  tous.  L'article  5 
était  tout  au  plus  une  menace  devant  laquelle 
on  a  reculé  au  moment  de  l'accomplir. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  les  fonds  devaient 
être  votés  pour  les  quatre-vingts  diocèses, 
pour  le  cas  où  la  condition  de.  l'application 
de  l'article  5  ne  se  réaliserait  pas  I  Cette 
condition  est  accomplie  pour  un  des  diocèses 
créés  en  1822,  et  qui  se  trouve  en  état  de  va- 
cance. Si  la  chambre  eût  voulu  persister  dans 
son  vote  de  l'année  dernière  ,  et  remplir  sa 
menace  de  ne  pas  allouer  de  fonds  à  l'avenir 
pour  les  sièges  non  compris  dans  le  concordat, 
c'était  le  cas  :  elle  devait  retrancher  de  la  do- 
tation des  diocèses  celle  nécessaire  au  siège 
vacant.  Elle  ne  l'a  pas  fait.  C'est  dire  assez 
haut  qu'elle  n'a  pas  voulu  tenir  à  sa  résolution 
de  l'an  dernier;  c'est  crier  jusqu'à  l'évidence  : 
Wous  avions  dit  que  nous  n'affecterions  pas 
de  fonds  aux  diocèses  de  1822  c[ui  devien- 
draient vacans;mais  nous  changeons  dépensée: 
Voilà  les  fonds. 

Qu'on  ne  dise  pas  non  plus,  comme  le  fait 
M.  Isambert,  que  le  vote  de  la  semaine  der- 
nière n'est  qu'un  crédit  soumis  à  révcntualité 
des  réductions  prévues  par  la  loi  de  i833,  et 
qui  se  réglera  au  moment  des  comptes.  Les 
comptes  ne  peuvent  refuser  de  reconnaître 
que  les  allocations  qui  n'ont  pas  été  faites  par 
la  chambre.  «  Mais  ,  dit-on  ,  le  crédit  voté  ne 
comprend  pas  la  totalité  du  traitement  de 
quatre-vingts  évêques;  il  prévoit  des  réduc- 
tions par  suite  de  vacances ,  évaluées  à  25, 000 


créés  en  1822  ,  il  n''y  en  a  qu'un  de  vacant  ;  iî 
pourrait  s'en  trouver  deux  de  vacans  encore, 
sans  dépasser  les  prévisions  de  la  réduction.  » 
On  remarque  que  l'aritKmétique  de  M.  Isam- 
bert vaut  sa  logique.  Mais  tout  est  erroné 
dans  ces  allégations.  Ce  n'est  pas  seulement 
pour  vacances  que  la  réduction  de  25,ooo  f. 
est  prévue  ;  c'est  aussi  à  cause  des  pensions  de 
quelques  archevêques  ou  évêques.  Ce  n'est 
pas  seulementpour  vacances  dans  les  nouveaux 
sièges,  c'est  pour  vacances  dans  tous  les  sièges 
indistinctement.  Que  la  réduction  se  trouve 
épuisée,  et  cela  e«t  possible,  par  les  pensions 
et  par  des  vacances  dans  les  sièges  de  1802, 
que  devient  l'argument  vraiment  inconceva- 
ble de  M.  Isambert?  D'ailleurs,  ce  n'est  pas 
d'aujourd'hui  qu'une  disposition  semblable  à 
cette  prévision  de  réduction  ,  se  trouve  dans 
les  lois  de  finances.  Si  l'on  veut  parcourir  les 
budgets  antérieurs  à  la  loi  du  28  juin  i833, 
on  l'y  trouvera  toujours,  et  long-temps  avant 
qu'il  eût  été  question  de  refuser  des  allocations 
aux  nouveaux  diocèses.  Com  nent  donc  cette 
prévision  aurait-elle  été  faite  pour  eux.  Bien 
plus,  la  même  clause  se  retrouve  à  tous  les 
chapitres  du  budget  des  cultes,  à  tous  les  cha- 
pitres de  tous  les  budgets.  Partout  on  prévoit 
une  réduction  à  opérer  en  cas  de  vacances,  et 
cependant  il  n'y  a  ni  pour  les  curés,  ni  pour 
les  desservans,  ni  pour  les  agens  quelquonques 
du  gouvernement,  d'article  5  qui  défende 
d'affecter  des  fonds  à  leur  traitement. 

Un  dernier  mot  à  un  dernier  argument  de 
M.  Isambert.  Il  y  a  un  crédit,  dit-il,  mais  ja- 
mais il  n'est  arrivé  de  considérer  un  crédit 
comme  une  obligation  de  créer  des  titulaires 
aux  emplois,  jusqu'à  concurrence;  c'est  du 
moins  une  autorisation  de  le  faire.  Mais  com- 
ment? L'an  dernier  ,  on  refusait  le  crédit ,  et 
M.  Isambert  considérait  ce  refus  comme  une 
obligation  de  ne  pas  créer  des  titulaires.  Cette 
année,  la  décision  contraire  doit  emporter  à 
ses  yeux  l'obligation  contraire;  il  en  serait 
ainsi  du  moins  pour  tout  homme  debonnefoi. 

Nous  avons  parcouru  toutes  les  objections 
contenues  dans  la  lettre  de  M.  Isambert,  à  la- 
quelle nous  n'aurions  pas  accordé  une  atten- 
tion si  longue,  s'il  n'eût  pas  déclaré  qu'il  par- 
lait au  nom  de  tout  son  parti ,  et  si  elle  n'eûZ 
pas  été  de  nature  à  soulever  des  doutes  sur  une 
décision  qui  intéresse  si  vivement  tout  le  c^r- 
gé  catholique.  Nous  n'y  avons  trouvé,  comme 


francs.  Or,  ajoute-t-on,  des  nouveaux  sièges    {    ou  a  pu  le  voir,  que  des  principes  faux,  des 


LA    DOMINICALE. 


Di7 


faits  faux ,  des  sophlsmes  qui  n'ont  pas  même 
le  mérite  d'être  spécieux,  l'ignorance  la  plus 
complète  des  lois  et  des  faits,  ou  la  mauvaise 
foi  la  plus  impudente.  Nous  croyons  que  cha- 
que erreur  ou  chaque  sophisme  a  reçu  sa  ré- 
ponse. Mais  si  quelque  doute  pouvait  subsis- 
ter sur  le  sens  du  vote  de  la  chambre  élective, 
la  chambre  des  pairs  s'empressera  de  le  faire 
disparaître  :  quelques  mots  dans  la  discussion 
suffiront. 


CONFÉRENCES  DE  LA  METROPOLE. 

HUITIEME    CONFERENCE. 
Par  M.  l'aLLc  Thibadlt,  chanoine    de  Taris. 

«  Ecce  Deus  excelsus  in  fortitudine  suû  et  nulius 
ei  similis  in  legislatoribiis.  »  Voici  le  Dieu  Irès-haut 
dans  sa  puissance  et  nul  ne  lui  est  semblable  parmi 
les  législateurs.  (Au  livre  de  Jol).) 

Au  sein  de  l'Idumée,  dans  la  terre  de  IIus ,  alors 
<iue  les  hommes,  s'etanl  détournés  de  la  droite  voie, 
avaient  oublié  leur  Créateur,  était  un  prince  dont 
l'histoire  nous  a  conservé  le  nom  et  raconté  les 
malheurs.  Figure  elprophélede  Jésus-Chist,  comme 
lui  il  avait  élé  visité  par  la  douleur,  et  la  main  du 
Seigneur,  qui  devait  s'apesantir  si  terrible  siu-  Jé- 
sus ,  venait  de  frapper  Job.  Trois  de  ses  amis , 
comme  il  les  appelle,  accoururent  pour  le  consoler; 
ils  comprenaient  peu  la  patience  du  juste,  et  ils 
s'arrêtaient  indécis  et  troublés  devant  le  spectacle 
d'une  lamentable  infortune.  Toutefois,  Messieurs, 
de  leurs  bouches  ne  tombent  aucune  de  ces  parles 
qui  s'en  prennent  au  ciel  des  maux  de  la  terre;  réu- 
nis autour  de  ces  ruines  sur  lesquelles  Job  est  assis, 
ils  n'insultent  pas  à  celui  qui  pei'uiet  que,  du  faite 
de  la  grandeur  ,  il  soit  tout  à  coup  précipité  dans 
l'abîme  de  l'adversité.  Le  moins  sage  d'enlr'eux, 
celui-là  même  que  le  Très-Haut  reprend  comme 
un  vain  discoureur,  adore  dans  le  roi  du  ciel  le 
Dieu  dont  la  puissance  se  révèle  plus  grande  que 
celle  des  dieux  de  la  terre,  et  il  veut  qu'on  renonce 
à  trouver  parmi  les  législateurs  des  nations  unlégis- 
laleur  qui  puisse  lui  être  comparé  :  «  Ecce  Deus  ex- 
celsus in  fortitudine  sua  et  nulius  ei  similis  in  legis- 
latoribus.  » 

Ce  législateur  qu'Élie  annonce  sans  le  connaître 
Job  l'avait  vu,  et ,  mieux  que  son  ami ,  il  avait  su 
l'adorer.  L'esprit  de  Dieu  l'avait  montré  à  sou  ser- 
viteur, méditant  dans  le  sein  du  père,  dont  il  est  la 
pensée  vivante,  la  parole  éternelle,  le  plan  de  cette 
législation  sublime  qui  devait  perpétuer  de  siècle  en 
siècle  les  mérites  d'un  immense  sacrifice;  et  ravi 
en  extase,  ce  prince  infortuné  s'était  écrié  :  «  Je 
sais  que  mon  rédempteur  est  vivant  et  que  je  ver- 


rai dans  ma  chair  le  Dieu  qui  doit  me  consoler  de 
mes  malheurs.  »  Messieurs ,  l'espérance  de  Job  est 
devenue  le  salut  du  monde,  et  l'hymne  qui  retentit 
aujourd'hui  sous  les  voûtes  de  nos  basiliques,  à  la 
gloire  de  Jésus-Christ ,  dit  assez  (jue  nous  aussi, 
nous  savons  que  notre  rédempteur  est  vivant.  Vic- 
time du  monde  dans  sa  mort,  avec  la  force  qui  eu 
fait  le  vainqueur  du  monde  dans  sa  résurrection,  il 
a  aussi  reçu  celte  sagesse  devant  laquelle  Job  s'était 
incliné ,  et  qui  brille  d'un  éclat  si  immortel ,  si  di- 
vin, cans  la  constitution  de  cette  société  dont  il  est 
le  chef,  que  c'est  sans  enthousiame ,  mais  avec  vé- 
rité, que  nous  le  proclamons  en  ce  jour  le  plus  grand 
des  législateurs  :  «  Ecce  Deus  excelsus  in  fortitu- 
dine suà  et  nulius  ei  similis  in  legislaloribus.  » 

Jésus-Christ  suprême  législateur  du  monde  dans 
l'établissement  de  son  église ,  c'est  tout  le  sujet  du 
cette  conférence. 

M.  Thibault  a  commencé  par  citer  le  texte 
de  l'Evangile  dans  lequel  se  trouve  la  cons- 
titution de  l'église  :  data  est  omnis  potes  tas  in 
cœlo  et  in  terni ,  euntes  ergo  ,  docele  omnes 
génies ,  baptisantes  eos  in  nomine  Patris  et 
Filii,  et  Spiritûs  Sancti,  docentes  eos  servare 
oninia  cjuœ  niandavi  vohis  ;  et  ecce  ego  vcbis- 
CLini  suni  omnibus  diebus  iisquè  ad  consunima- 
tioneni  seculi ;  et  il  en  a  inféré  que  Jésus- 
Christ  législateur  avait  donné  à  ses  apôtres  et 
dans  leurs  personnes  à  leurs  successeui's  une 
autorité  :  i°  incontestable  dans  sa  source;  2** 
évidente  dans  son  ministère;  3°  universelle 
dans  son  action  ;  4°  déterminée  dans  son  objet^ 
5°  indéclinable  dans  ses  jugemens  ;  6"  enfin  , 
perpétuelle  dans  son  exercice. 

Dans  la  première  question ,  l'orateur  s'est 
élevé  à  de  hautes  considérations  sur  l'origine 
du  pouvoir  de  Jésus-Christ  législateur;  il  l'a 
montré  recevant  de  Dieu  son  père,  au  jour 
de  l'éternité,  cette  puissance  qu'il  confie  à  ses 
apôtres ,  et  il  a  terminé  cette  exposition  en 
s'écriant  : 

Il  y  a  donc  maintenant  mv  la  terre  un  pou- 
voir unique,  qui  trouve  dans  son  principe 
tout  ce  qui  peut  à  la  fois  l'affermir  et  le 
féconder  ;  un  pouvoir  qui  dédaigne ,  lui ,  toutes 
ces  fictions  légales  par  lesquelles,  dans  la  pré- 
voyance de  leur  infirmité,  les  pouvoirs  humains 
cherchent  à  défendre  une  origine  dont  la  vé- 
rité peut  toujours  leur  être  plus  ou  moins  contestée; 
un  pouvoir  dont  la  négation  serait  un  crime,  si  elle 
i.'était  pas  une  folie,  car  il  est  le  pouvoir  du  ciel 
sur  la  ttrre ,  du  créateur  sur  la  créature,  de  Dieu 
sur  l'homme.  «  Sicut  misit  me  pater,  et  ego  mitlo 
vos  :  »  Or  son  père  l'avait  envoyé  avec  toute  cette 
puissance  qui  lui  avait  été  donnée  dans  le  ciel  et  sur 


I,A    DC MINICALE. 


la  terre,  «  Data  est  mihi  omnis  potestas  in  cœlo  et 
in  lerrâ.  »  Messieurs,  quand  une  autorité  se  pié- 
sente  forte  d'une  pareille  origine,  elle  peut  voir  s'a- 
giter les  passions  autour  d'elle;  mais  elle  n'a  rien  à 
en  redouter.  Son  titreesttrophiutplacéiwurqu'on 
l'efface;  l'enfer  lui-même  ne  saurait  y  atteindre.  La 
main  qui  l'a  écrit  a  creusé  l'enfer ,  1 1  cette  main  si 
J'enfer  la  "blasphème,  l'enfer  est  aussi  forcé  de  la 
subir. 

La  seconde  question  exigeait  que  l'orateur 
fit  bien  ressortir  la  sagesse  de  Jésus-Christ,  prc- 
paiant  aux  pauvres  et  aux  malheureux  qui 
forment  l'immense  majorité  du  génie  humaii?, 
le  moyen  de  connaître  toujours  facilement  où 
se  trouverait  pour  eux  l'autorité  qui  devait  les 
guider  dans  les  voies  du  salut;  il  nous  a  sem- 
blé qu'il  y  avait  merveilleusement  réussi.  Et 
S0n  argumentation  vive  et  pressante  s'est  ter 
uiinée  par  le  morceau  suivant,  dont  on  com- 
prendra l'effet  sur  son  auditoire. 

«  Et  ainsi  cette  autorité  est  visible  ,  évidente, 
pour  les  pauvres,  pour  les  malheuieux  plus  encore 
en  un  sens,  que  pour  tous  les  autres ,  dans  le  minis- 
tre qui  en  est  le  dépositaire.  Indépendante  des  vices 
comme  des  vertus  de  ceux  (jui  en  sont  revêtus ,  tou- 
jours ils  la  pourront  voir  dans  le  prêtre;  et  si  le 
prèlve  reste  fidèle  à  l'esprit  de  Jésus-Christ,  si  le 
disciple  se  modèle  sur  le  maître  ,  jamais  ils  ne  la 
verront  que  pour  la  bénir.  Comme  Jésus-Christ,  le 
prêtre  sera  doux  et  humble  de  cœur;  comme  Jésus - 
Clirisl,  il  n'aspirera  qu'à  être  le  serviteur  de  tous; 
la  mère  le  montrera  à  sa  fdle  conune  le  guide  du 
jeune  âge,  le  père  à  son  fils  comme  l'ange  des 
bons  conseils,  tous  le  chériront  comme  un  père  par- 
ce qu'il  n'a  pas  su  dominer  sur  eux  comme  un  maî- 
tre, et  qu'il  a  su  les  aimer,  tous  comme  ses  enfans. 
Ne  craignez  pas,  Messieurs,  (pie  jamais  il  cesse  d'ê- 
tre au  milieu  d'eux,  le  nom  qu'il  tient  de  la  recon- 
naissance des  peuples  dit  assez  que  sa  mission ,  le 
|)rê(re  l'a  comprise  ;  il  est  pasteur,  sa  place  est  donc 
à  la  tète  du  troupeau  ;  chef  partout,  mais  chef  seu- 
lenieiU  dans  l'intérêt  de  tous,  voit-il  les  nuages  s'a- 
monceler, l'éclair  sillonner  lanue,  il  veille  ;  le  pre- 
mier à  l'autel,  à  conditiond'être,  s'il  le  faut,  le  pre- 
mier au  martyre.  Il  a  interrogé  ses  ancêtres ,  et 
comme  il  lui  a  été  répondu  que  lesPolycarpe  et  les 
Irénée  ne  quittaient  les  fidèles  agenouillés  avec  eux 
dans  les  catacombes,  il  s'est  dit  :  Dieu  qui  était  avec 
eux  est  avec  moi;  qu'il  aide  ù  son  serviteur,  et  ainsi 
je  ferai  au  jour  du  combat!  Prêtre  de  Jésus-Christ, 
le  devoir  est  pour  lui  ce  cpic  la  gloire  est  pour  le 
guerrier  :  (|u'on  lui  propose  de  le  trahir,  il  regarde 
le  ciel,  embrasse  la  croix  et  meurt;  la  croix,  Mes-  ' 
sieurs,  est  son  drapeau  !  » 

3"  (Universelle  dans    son    action.)  Cette 
partie  ne  le  cédait  pas  en  éclat  et  en  entraî- 


nement à  celle  qui  précède  ;'on  sedisait,  en 
écoutant  l'orateur,  qu'effectivement  il  fallait 
chercher  le  secret  de  la  révolution  opérée 
dans  le  culte  comme  dans  les  mœurs  des  na- 
tions ,  il  y  a  dix-huit  siècles  ,  au  sommet  de 
cettemoutagne  de  Galilée,  sur  laquelle  Jésus- 
Christ  ,  près  de  retourner  vers  son  père, 
adresse  à  ses  apôtres  ces  paroles  -.Enseignez 
toutes  les  nations.  Et  on  comprenait  toute 
la  vérité  de  ce  cri  éloquent  par  lequel  l'ora- 
teur termine  ceste  partie  : 

Mais  aussi,  c'est  qu'elle  était  divine,  la  bouche 
qui  s'ouvrait  à  la  promulgation  de  cette  autorité 
donnée  à  l'Église  chrélienne  dans  la  personne  des 
apôtres.  En  même  temps  qu'en  si  peu  de  paroles 
elle  commandait  de  conquérir  l'univers  à  la  con- 
naissance du  vrai  Dieu  ,  en  quelques  paroles  aussi 
elle  indiquait  à  ses  ambassadeurs  d'un  genresi nou- 
veau un  de  ces  moyens  de  succès  dont  les  législa- 
teurs humains  ne  s'étaient  pas  encore  avisés.  S'ils 
m'ont  persécuté,  ils  vous  persécuteront  aussi:  «  Si 
me  persecuti  sunt  et  vos  persequentur.  C'est,  Mes- 
sieurs, comme  si  Jésus-Christ  législateur  leur  di- 
sait .  Je  sais  à  quoi  vous  réserve  l'autorité  que  je 
vous  confie;  je  sais  ce  tpi'elle  promet  d'épreuves  à 
ceux  qui  doivent  la  recueillir  de  vous  dans  la  suite 
des  âges.  C'est  un  signe  de  contradictionquejevous 
charge  d'arborer  au  milieu  du  inonde  :  il  sera  un 
scandale  pour  le  juif,  une  folie  jmur  le  gentil.  Si,  le 
tenant  à  la  main  ,  vous  passez  avec  quelque  conso- 
lation dans  Corinthe,  vous  ne  serez  accueillis  qu'a- 
vec dédain  dans  Athènes  ;  et  Rome,  cette  superbe 
reine  du  monde  ,  tentera  de  vous  l'arracher.  Les 
dieux  du  Capitule,  appuyés  sur  le  fer  des  gladia- 
teurs ou  retranchés  derrière  les  lions  des  amphi- 
théâtres, repousseront  le  Dieu  du  Calvaire  ;  mais 
ayez  confiance,  j'ai  vaincu  le  monde.  «  Confidite , 
ego  vici  mundum.  »  Messieurs,  l'histoire  dépose  si 
les  serviteurs  se  sont  refusés  à  être  éprouvés  comme 
le  maître.  Mais,  ou  nous  ne  savons  pas  la  lire,  on 
elle  dit  aussi  que  si  vous  êtes  ici  dans  un  temple 
bàli  peut-être  aux  lieux  où  l'antique  Lutèce  immo- 
lait à  des  dieux  barbares,  avec  vos  quinze  siècles  de 
gloire,  de  puissance,  de  génie,  de  richesse  et  de 
liberté,  c'est  que  les  pêcheurs  de  Galilée  ont  eu 
confiance,  c'est  qu'eux  aussi  ont  vaincu  le  monde: 
«  Confidite,  ego  vici  mundum.  » 

(4"  L'autorité  de  l'église  est  déterminée 
dans  son  objet.)  Elle  n'a  à  procurer  que  cette 
double  fin,  la  sanctification  des  cœurs  par 
l'administration  des  sacremens  c|ue  Jésus- 
Christ  a  institués  ,  la  lumière  des  esprits,  par 
l'enseignement  des  vérités  dont  il  lui  a  confie 
le  dépôt;  «baptisant  les  peuples  au  nom  du 
Père,  et  du  Fils,  et  du  Saint-Esprit",  leur 
apprenant  à  observer  toutes]Ies  choses  que  Je- 


LA   DOMINICALE. 


^519 


sus-Christ  a  prescrites:  »  d'où  il  suit  que  si 
cette  autorité  est  prodigieuse  jusqu'au  mystère, 
toutefois  «  elle  agit ,  comme  les  cieux  veillent 
sans  troubler  la  terre  j  »  elle  reste  toute  spiri- 
tuelle, toute  religieuse  ,  et  on  comprend 
qu'après  l'avoir  victorieusement  établi,  l'ora- 
teur s'écrie  : 

Qu'on  cesse  d(Hic  de  rappeler  toutes  ces  luttes, 
dont  peut-être  sont  peu  touchés  ceux-là  même  qui 
paraissent  s'en  affliger  davantage.  Si  l'Eglise  a  quel- 
quefois paru  exercer  le  souverain  pouvoir  dans  un 
ordre  différentde  celui  dont  nous  venons  de  parler, 
ce  n'a  jamais  pu  être  en  vertu  de  laulorité  qu'elle 
tenait  des  paroles  de  Jésus-Christ  législateur,  mais 
en  vertu  de  cette  loi  des  sociétés ,  de  ce  besoin 
qu'elles  éprouvent  quelquefois  de  chercher  le  salut 
aux  lieux  d'où  le  salut  peut  leur  venir.  Seule,  dans 
ces  temps  d'universelles  ténèbres,  l'Eglise  voyait; 
eh  bien  !  les  peuples  ont  demandé  à  l'Eglise  de  les 
diriger  dans  leur  marche  devenue  presque  impos- 
sible.  Devait-elle  repousser  la  prière  des  peuples , 
refuser  de  leur  tendre  la  main  ?  Ah  !  Messieurs ,  si 
elle  l'eût  fait,  nous  n'aurions  pas  à  la  défendre  de- 
vant vous  contre  un  ingrat  reproche  ;  il  y  a  long- 
temps que  sans  elle,  pour  noire  France  en  particu- 
lier, l'ordre  social  tout  entier  aurait  abouti  aux 
abîmes  !  Messieurs,  soyons  plus  justes  ,  soyons  sur- 
tout plus  graves  dans  l'appréciation  des  faits  de 
l'histoire  ;  lisons  dans  les  siècles  écoulés  mieux  que 
n'y  ont  su  lire  des  hommes  ou  légers,  ou  prévenus. 
Ce  n'est  pas  quand  nous  sommes  à  peine  séparés  de 
ces  jours  où  fut  donné  au  monde,  par  les  pontifes  de 
notreÉglise,  un  magnifique  spectacle,  que  nous  mé- 
connaîtrons l'esprit  de  cette  auguste  institution  sur 
laquelle  nous  méditons  en  ce  moment.  Eux  aussi, 
Messieurs,  on  les  accusait  de  n'être  forts  que  du  se- 
cours d'un  pouvoir  étranger.   Leurs  immenses  ri- 
chesses étaient,  à  en  croire  leurs  détracteurs,  la 
cause  de  leur  puissance,  et  la  conservation  d'un  ri- 
che patrimoine  le  motif  unique  de  leur  sollicitude. 
Et  voilà  que  ces  courageux  défenseurs  d'ime  cause 
sainte,  au  moment  où  la  foi  elle  même  leur  paraît 
en  péril,  savent  dire  à  ces  hommes  qui  se  vantent 
de  les  vaincre,  ces  [taroles  géuéreuses  d'un  roi  des 
premiers  âges  du  monde  à  celui  de  ses  alliés  qui  l'a- 
vait secouru  :  Prenez  tout ,  mais   laissez-moi  les 
àmesj  «  Damihi  animas,  cœlera  toile  tibi.  »  Oui, 
qu'on  les  prenne ,  ces  richesses  périssables ,  mais 
qu'on  nous  laisse,  avec  le  trésor  de  la  foi,  des  âmes 
qui  sont  notre  bien,  notre  héritage,  des  âmes  dont 
nous  devons  compte  au  souverain  pasteur  qui  nous 
les  a  confiées  :  «  Da  mihi  animas,  cœlera  toile  tibi.» 
Église  de  France,  encore  si  divinement  éprouvée, 
tu  n'as  pas  dégénéré  ;  et  il  est  te!  de  tes  pontifes 
qu'ailleurs  nous  oserions  célébrer,  qui  a  dit,  lui  aussi 
à  des  hommes  qui  s'étaient  faits  ses  ennemis  :  Amoi 
les  âmes;  à  vous  ce  que  vous  appelez  d'immenses 
dépouilles  ;  «  Da  mihi  animas,  cœtera  toile  tibi.  » 


Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  que  celte. 
allusion  a  été  vivement  saisie  par  l'auditolie, 
qui  semblait  regretter  que  l'orateur,  en  pas- 
sant de  suite  àla  cinquième  question,  l'enlevât 
aussi  vite  au  bonheur  qu'il  éprouvait  ;i  en 
faire  l'application. 

5"  (L'autorité  que  Jésus-Christ  législateur 
a  donné  à  son  église  est  indéclinable  dan^;  ses 
jugemens.)  «  Et  voici  que  je  suis  avec  vous  ,  » 
dit-il  à  ses  apôtres. 

Cette  partie  a  été  traitée  avec  une  précislou 
théologiqne,  au-dessus  de  tout  éloge,  et  sans 
que  la  rigueur  logique  enlevât  rien  àla  pompe 
oratoire,  comme  naturelleà  l'orateur.  Un  mur- 
mure approbateur,  a  accueilli  les  paroles  qu» 
terminent  le  morceau  suivant  :  on  aimait  à  voir 
cette  justice  rendue  à  un  homme  célèbre. 

Mais,  et  c'est  encore  ici  une  chose  divine,  l'auto- 
torité  instituée  au  sein  de  l'Eglise  par  Jésus-Chris!, 
législateur  n'a  pas  toujours  été  condamnée  à  frapper 
sans  ramener  ceux  contre  lesquels  elle  sévissait. 
Beaucoup  de  ses  enfans  qui  l'avaient  d'abord  alai-  ' 
mée  ont  su  ensuite  calmer  ses  sollicitudes  mater- 
nelles. Fils  dociles,  après  avoir  été  un  instant  témé- 
rairos,  on  les  a  vus  soumis  et  les  plus  soumis.  Et 
sans  chercher  dans  les  siècles  depuis  long-temps 
écoulés  de  nombreux  exemples  d'une  docilités;  glo- 
rieuse à  l'ÉgUse,  qu'elle  estbelle.  Messieurs,  qu'elle 
est  grande,  cette  époque  de  notre  histoire  ,  où  la 
cathédrale  de  Cambray  vit  un  pontife  que  le  mon- 
de nous  aurait  envié,  déchirer  de  ses  mains  consa- 
crées celui  de  ses  livres  (pi'un  jugement  solennel  a 
condamné,  en  attendant  que  de  nos  jours,  sous  nos 
yeux  ,  un  prêtre  fort  par  la  pensée ,   puissant  pr.r 
l'esprit,  vienne  ,  humble  enfant  de  l'Eglise,  ujus 
donner  un  nouvel  exemple  de  soumission  et  d'o- 
béissance. Mais  ils  s'abdiquent,  ces  hommes  qui 
ont  semblé  dominer  leur  époque,  ont  dit  des  sectes 
prétendues  chrétiennes  qui  en  sont  venues  après 
trois  siècles  d'erreurs  jusqu'à  n'oser  confesser  dans 
leurs  écoles  la  divinité  de  Jésus-Christ.  Oui ,  !\leK- 
sieurs,  ces  hommess' abdiquent,  mais  comme  s,' abdi- 
que le  génie,  s'inspirant  du  génie  de  dix-neufsiècles 
catholiques,  car  ils  se  sont  souvenus  de  cette  parole 
de  l'apôtre,  qu'il  faut  que  les  intelligences  les  plus 
hautes  et  les  plus  puissantes,  les  esprits  les  plus 
fiers  s'humilient  et  se  réduisent  sous  le  joug  et  sous 
la  captivité  de  Jésus-Christ  :  «  In  captivitatem  re- 
digentes  omneminlellectum,  in  obsequium  Chrisli. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  transcrire 
ici  ni  l'éloquent  tableau  du  triomphe  de  l'E- 
glise, qui  teiwne  la  sixième  réflexion  (per- 
pétuelle dans  son  exercice),  ni  la  péroraison, 
qui  ont  vivement  frappé  l'auditoire  On  a 
aimé  entendre  M.  Thibault,  appelant  tousles 


520 


LA   DOMINICALE. 


hommes  qui  étaient  devant  lui ,  à  ne  point  se 
contenter  d'un  vague  sentiment  de  religiosité, 
mais  à  s'approcher  des  sacremens  et  à  con- 
fesser leurs  péchés:  Il  y  avait  dans  sa  parole 
quelque  chose  de  tendre  et  de  fier,  qui  rap- 
pelait ce  sentiment  qu'éprouvait  l'apôtre , 
quand  il  disait  :  «  Je  ne  rougis  pas  de  l'Evan- 
gsle  :  non  erubesco  evangclium.  » 

Ainsi  se  sont  terminées  ces  conférences  qui 
ont  montré  à  la  jeunesse  française  tout  ce  que 
sait  faire  pour  elle  ce  cœur  de  pontife  qui 
comprend  aussi  bien,  comme  l'a  dit  l'orateur, 
les  jeunes  et  nobles  cœurs,  qu'il  en  est  lui- 
même  bien  compris  ,  et  dans  lesquelles  se  sont 
révélés  des  talens  qui  consolent  l'église  dans 
ces  jours  mauvais. 


MANDEMENT 

DE    MONSEIGNEUR    l'arCHEvÊqUE    DE   PARIS. 

Ce  mandement  ordonne  une  quête  dans  le 
diocèse  de  Paris, pour  achever  le  paiement  de 
la  châsse  de  Saint- Vincent-de-Paul.  Le  prélat 
y  rappelle  en  somme  tout  ce  qui  s'est  passé 
depuis  six  ans  relativement  à  cette  châsse. 

Elle  devait  être  offerte  aux  prêtres  de  Saint- 
Lazare  ,  comme  un  hommage  du  diocèse. 
Cette  pièce  n'avait  pas  été  commandée  par 
Monseigneur,  mais  seulement  indiquée  à  l'ar- 
tiste, d'après  la  prière  expresse  par  lui  faite  de 
conseils  officieux.  Aucun  prix  ne  fut  stipulé, 
aucun  intérêt  ne  put  être  consenti;  l'espérance 
seule  fut  doimée  qu'après  la'composition,  qui 
nepouvait  être  que  fort  remarquable,  et  l'ex- 
position qui  la  mettrait  en  évidence,  les  frais 
seraient  facilement  couverts,  au  moyen  des 
offrandes  de  la  piété  et  de  la  reconnaissance 
des  fidèles.  Le  prélat  promit  seulement  d'em- 
ployer toute  son  influence  pour  provoquer  les 
dons  d'une  piété  généreuse.  Cet  engagement 
a  été  religieusement  observé;  la  notoriété  eu 
est  publique  et  à  l'abri  de  toute  contestation. 

Le  produit  des  quêtes  était  abondant;  les 
frais  allaient  être  en  partie  couverts.  Mais 
ajoute  le  prélat  : 

N'avez-vous  jamais  entendu  parler,  N.  T.  C.  F. , 
de  ces  ouragans  furieux,  de  ces  nuées  charfi^ées  d'o- 
rage, portant  dans  leur  sein  la  dcvastation  et  la 
ruine  ?  Ne  les  avez-vous  pas  vus  (juclquerois  tomber 
.sur  des  champs  ferliles,  brûler  par  le  lonnerre,  dé- 
truire par  la  grêle,  cusevelir  sous  les  eaux  les  plus 


riches  moissons,  et  ne  laisser  au  laboureur  éperdu 
que  l'effroi,  la  désolation  et  la  misère?  Telle  fut, 
trois  jours  après  l'octave  de  saint  Vincenl-de-Paul , 
telle  fut  la  tempête  qui  vint  fondre  à  l'improviste 
sur  la  maison  de  votre  pasleur,  sur  ses  amis,  sur  sa 
personne,  sur  les  ressources  que  la  confiance  et  la 
piété  avaient  l'emises  en  ses  mains  pour  les  pau- 
vres, pour  les  vieux  prêtres,  pour  les  séminaires, 
pour  Ions  les  établisseniens  qui  appartiennent  à  la 
sollicitude  pastorale. DiewuoMS l'avait  donnè^Hievi, 
nous  l'a  ôlé  ;  que  son  saint  nom  soit  béni. 

Cependant,  vous  devez  le  savoir,  N.  T.  C.  F., 
après  avoir'été  si  souvent  provoqué ,  pressé,  inter- 
rogé, adjuré  pour  ainsi  dire  ,  nous  sommes  forcés 
de  le  déclarer  une  fois  ;  nous  eussions  voulu  nous 
en  dispenser,  mais  notre  honneur  vous  appartient, 
et  il  faut  bien  que  la  vérité  se  retrouve  quelque  part. 
Il  est  vrai  que  toutes  les  ressources  du  diocèse,  mé- 
nagées depuis  plus  de  dix  années,  ont  été  détruites 
avec  une  grande  partie  de  notre  patrimoine  ;  il  est 
vrai  que  nous  n'avons  rien  emporté  de  l'archevê- 
ché ;  l'absence  de  toute  précaution  de  notre  part 
serait,  sans  parler  des  autres ,  la  preuve  la  plus^ 
complète  que  notre  âme  n'avait  rien  à  se  repro- 
cher ;  il  est  vrai  encore  que  la  caisse  destinée  à  sol- 
der le  prix  de  la  châsse  de  saint  Vincent-de-Paul  a 
disparu  comme  toutes  les  autres  dans  celte  tour- 
mente. De  quelque  manière  qu'on  veuille  l'expli- 
quer, il  n'importe  ;  il  est  toujours  vrai  qu'elles  ont 
péri  pour  nous;  il  est  vrai  enfin  qu'aucuneNndem- 
nité  ne  nous  a  été  personnellement  accordée,  noa 
plus  qu'au  diocèse. 

La  discussion  de  nos  chambres,  les  archives  de  la 
Cour  des  comptes,  les  bureaux  de  l'administration 
en  font  foi,  et  répondront,  quand  on  le  voudra,  à 
toutes  les  allégations  contraires,  de  quelque  part 
qu'elles  viennent,  quel  que  soit  le  motif  ouïe  sen- 
timent qui  les  fasse  répéter. 

L'orage  grondait  encore  autour  de  nous.  Nous 
respirions  à  peine,  victime  des  ardeurs  d'un  été  dé- 
vorant; de  nouvelles  rigueurs  nous  attendaient,  un 
hiver  plus  désastreux  a  suivi:  Dieu  a  permis  que 
notre  habitation  des  champs  fût  frappée  comme 
notre  demeure  de  la  ville ,  et  que  cette  fois  il  ne 
nous  restât  ni  refuge,  ni  presque  d'espérance  :  Que 
son  saint  nom  soit  héni  de  nouveaxi  !  Devant  les 
grandes  douleurs  de  notre  église,  comment  s'affli- 
ger d'autre  chose?  Et  puis,  ne  devons-nous  pas 
rentrer  nus  dans  le  sein  de  la  terre  comme  nous  en 
sommes  sortis?  Mais  malgré  ce  dépouillement,  il 
ftdlait  faire  face  à  des  obligations  antérieures.  Con- 
tractées dans  un  temps  prospère,  elles  ne  nous  don- 
naient nulle  inquiétude;  représentées  dans  la  dé- 
tresse, elles  nous  causaient  mille  angoisses.  Celle 
qui  regardait  le  paiement  de  lâchasse  de  saint  Vin- 
cent-ile-Paul  nous  pressait  d'autant  plus,  qu'elle 
s'attachait  à  l'honneur  de  notre  administration.  Fi- 
dèle à  notre  premier  plan ,  nous  demandâmes  une 


LA    DOMINICALE. 


mi 


estimation  :  nous  croyions  la  devoir  à  notre  diocèse 
dont  nous  avions  reçu  les  secours.  Il  n'a  pas  tenu  à 
nous  qu'on  n'y  procédât  à  l'amiable  j  elle  nous  fut 
judiciairement  accordée ,  et  nous  dirons  qu'elle  a 
été  favorable  à  la  partie  adverse.  Des  intérêts  du 
prix  principal,  remontant  à  l'époque  où  la  chasse 
fut  déposée  pour  la  première  fois  à  l'archevêché, 
furent  exigés:  nous  crûmes  en  devoir  conlester  la 
légitimité.  Un  premier  tribunal  décida  contre  nous, 
déclarant  que  l'orfèvre  devait  être  considéré  en 
quelque  sorte  comme  noire  mandataire,  quoique 
nous  ayons  affirmé  par  écrit  et  que  nous  eussions 
été  prêt  à  assurer  par  serment  que  nous  n'avions 
doimé  aucun  mandat. 

tt?  Si  nous  n'eussions  eu  à  traiter,  danscelte  circons- 
tance, que  des  intérêts  purement  personnels ,  nous 
n'aurions  pas  hésité  à  suivre  l'exemple  de  saint  Vin- 
cent-de-Paul, avec  lequel  le  Seigneur  avait  daigné 
nous  donner  quelques  traits  de  ressemblance. -Il  avait 
vu  sa  maison  pillée  trois  fois  ;  sa  personne  vénérable 
n'avait  pas  été  à  l'abri  des  insultes  et  des  outrages: 
après  avoir  perdu  un  procès  comme  lui,  comme  lui 
aussi  nous  eussions  volontiers  renoncé  à  tenter  de 
nous  relever  du  premier  jugement  par  la  voie  de 
l'appel,  malgré  les  conseils  et  les  instances  d'un  des 
plus  célèbres  avocats,  qui  nous  inspirait  la  plus 
grande  sécurité.  Mais,  considérant  qu'agissant  plus 
dans  l'intérêt  du  diocèse  que  dans  le  nôtre,  nous  ne 
pouvions  en  conscience  l'exposer  à  de  nouvelles 
«barges,  sans  faire  notre  possible  pour  les  lui  épar- 
gner, nous  avons  eu  recours  à  une  juridiction  su- 
périeure :  nos  conseils  nous  avaient  assuré  qwe  no- 
tre droit  était  infaillible  ;  le  second  tribunal  en  a 
jugé  autrement,  il  a  confirmé  le  jugement  du  tri- 
bunal de  première  ir.stance  :  a  tant  il  est  vrai,  di- 
sait saint  Vincent  de  Paul  à  l'occasion  du  procès 
qu'il  venait  de  perdre,  malgré  les  espérances  que 
lui  avaient  données  ses  avocats  ,  «  tant  il  est  vrai 
«  que  les  opinions  sont  diverses,  et  qu'il  ne  faut  ja- 
«  mais  s'appuyer  sur  le  jugement  des  hommes  !  w 

Le  prélat  teimne  ainsi  ; 

Il  sera  fait  dans  tout  le  diocèse,  par  MM.  les  cu- 
rés, soit  dans  les  églises,  soit  à  domicile  ,  soit  au 
moyen  d'une  souscription,  ou  de  la  manière  qui 
leur  paraîtra  le  plus  convenable,  une  ou  plusieurs 
quêtes  extraordinaires,  dont  le  produit  sera  em- 
ployé à  compléter  le  paiement  de  la  châsse  d'ar- 
gent qui  renferme  le  corps  de  saint  Vinceut-de- 
Paul,  et  à  acquitter  le  coût  du  procès  intervenu  à 
l'occasion  de  son  acquisition.... 

L'excédant  des  quêtes,  qui  pourrait  rester  après 
le  paiement  de  la  châsse,  l'acquittement  du  coût  du 
procès  et  des  autres  frais  ,  demeurera  entre  les 
Hiains  de  M.  le  trésorier  de  l'œuvre,  pour  être  em- 
ployé, selon  les  termes  du  règlement ,  aux  besoins 
des  orphelins  de  saint  Vincenl-de-Paul,  par  suite 
du  clioUra-morbus. 


SouSCRIPTIGPr  POUR  LA    CHASSE  DE    St-ViNCENT 

DE  Paul. 

St-Vincent  de  Paul  est  le  héros  de  l'huma- 
nité ,  il  appartient  à  toute  la  terre.  Jamais 
homme  ne  mérita  mieux  les  hommages  et  la 
reconnaissance  de  tous  ,  parce  que  sa  vie  tout 
entière  fut  un  prodige  de  bienfaisance ,  et 
qu'il  fut  lepère  des  pauvres.  La  France  estcou- 
verte  des  établissemens  créés  par  son  inépui- 
sable charité.  Nous  ouvrons  donc  au  bureau 
de  la  Dominicale  une  souscription  pour  le 
paiement  de  la  châsse,  persuadés  que  nos 
lecteurs  s'empresseront  de  déposer  leurs  of- 
frandes. La  voix  du  pieux  pontife  qui  les  y 
convie  ne  saurait  manquer  de  rencontrer 
de  l'écho  dans  le  cœur  des  catholiques.  Ce  se- 
rait une  honte  sanglante  qu'on  ne  trouvât  pas 
dans  la  patrie  de  St-Vincent  de  Paul  de  quoi 
payer  la  châsse  où  sont  renfermés  ses  osse- 
mens.  Ce  scandale  n'aura  pas  lieu. 


PREMIÈRE   LISTE  DE  SOUSCRIPTION. 

M.  Ange  de  St-Priest.  35  fr, 

M.  Langlais.  5 

M.  Beauchet,  chevalier  de  laLé- 
gion-d'Honneur  ,    ancien  capi- 
taine de  cavalerie.  »  5 
M.  Marti ncau.                                    5 
M.  Guys  de  Ste-Hélène.                  îi 
M.  V.  Bouchet.  i 


5o 


Total.     43         5o 


MELANGES. 

Nous  concevons  mal  l'acharnement  qu'a 
mis  M.  Dupin  contre  les  malheureux  pension- 
naires de  la  caisse  de  vctérance.  Qu'un  pré- 
sident de  la  Chambre  abandonne  le  fauteuil 
quand  sa  parole  comme  député  est  nécessaire 
dans  quelque  circonstance  grave  et  solennelle, 
cela  est  très-permis.  Mais  devrait-il  en  être 
ainsi,  quand  il  ne  s'agissait  que  d'arracher  le 
jjain  de  chaque  jour  à  de  vieux  serviteurs, 
dont  la  position  devait  être  en  dehors  des 
événemens  politiques  ?  M.  de  Schonen  a  par- 
faitement suivi  la  discussion  :  il  a  opposé  M. 
Dupin  de  1834  à  M.  Dupin  de  i832,  et  celui- 
ci  n'a  eu  d'autre  ressource  qu'en  disant  qu'il 


322 

avait,  depuis  i832  examiné  la  question  plus  à 
fond .  Lorsque  le  trône  de  Louis  X.\  I  s'écroula, 
la  Convention  respecta  les  pensionnaires  de  la 
liste  civile.  Louis  XYIII  pareillement  admit 
à  la  retraite  six  cents  gagistes  qui  n'avaient 
jamais  servi  que  sous  l'Empire  et  sous  la  Ré- 
publique. 


LA    DOMINICALF. 


Le  langage  de  la  révolution  redevient  celui 
de  tout  le  monde.  M.  Guizot  appelle  assassins 
ceux  qui  tuent  les  soldats  dans  les  émeutse. 
Qu'étaient  donc  les  insurgés  de  juillet?  des 
assassins  aussi  appaiemment;  et  pourtant  ne 
les  nomme-t-on  pas  des  héros?  Le  temps  ren- 
dra à  chacun  selon  ses  œtivrcs,  et  donnera  le 
véritable  nom  aux  violateurs  de  la  plus  grande 
des  lois  sociales. 


On  assure  que  M.  de  Lafayette  a  dit:  Le 
}>a/ti  républicain  est  mort;  mais  on  ne  tuera 
pas  la  république  qui  est  dans  la  Charte. 

Nous  croyons  en  effet  que  la  république 
colnme  parti  est  morte.  C'est  un  pas  fait  par 
la  société  française  dans  la  voie  de  l'ordre. 
Mais  le  pouvoir  actuel  est  né  de  l'émeute  ,  et 
voilà  pourquoi  les  émeutes  ne  cessent  de 
,^  dresser  la  tête  depuis  bientôt  quatre  ans.  On 
n'échappe  point  à  son  origine.  C'est  par  une 
contradiction  et  un  déplacement  que  le  main- 
tien de  l'ordre  se  trouve  entre  les  mains  d'un 
pouvoir  essentiellement  désordonné  ,  et  voilà 
pourquoi  encore  il  peut  bien  tuer  les  partis, 
mais  non  le  principe ,  qui  vit  dans  la  Charte. 
Celui-ci  reparaîtra  toujours,  jusqu'à  ce  que 
tout  rentre  dans  les  voies  naturelles. 


ÉPIIÉMÉRIDES. 

Le  20  avril,  9G7.  L'archevêché  de  Magdehourg  est 
(onde  par  les  soins  de  l'enipeieur  Otlum-le- 
Grand  et  par  rautorilé  du  pape  Jean  XHL  Les 
Slaves  que  l'empereur  avait  soumis  repoussaient, 
coninie  tous  les  barbares,  les  moyens  de  civilisa- 
lion  et  les  gages  de  paix  (pie  le  vainqueur  voulait 
leur  donner,  et  leur  férocilé  faisait  craindre  de 
nouveaux  malheurs.  Othonbàlit  sur  les  bords 
de  l'Elbe  une  nouvelle  ville,  où  il  érigea  des 
églises  et  réunit  les  reliques  des  plus  illustres 
martyrs  d'iUlemagne,  notanmient  de  saint  Mau- 
rice, voulant  ainsi  inspirer,  par  la  religion ,  ù  ces 


peuples  cruels ,  l'amour  de  l'ordre ,  des  lois  et 
des  mœtu-s.  Mais  il  demanda  un  évêque  qui  se 
consacrât  uniquement  à  celte  œuvre,  persuadé 
que  rignorance  et  les  désordres  disparaîtraient 
ainsi  bien  plus  tél. 

Le  2 1,742.  Le  prince  Carioman,  fils  de  Charles- 
Martel,  établit  en  Germanie,  par  l'aulorité  de 
saint  Boniface  ,  de  sages  réglemens  pour  rendre 
le  clergé  plus  édifiant  et  plus  respecté. 

Le  22,  i075.  Le  fameux  llildebrand  est  élu  pape, 
et  prend  le  nom  de  Grégoire  VIL  C'élaitmalgré 
lui  qu'on  l'avait  choisi;  et  comme  il  élaitd'usage 
alors  de  faire  approuver  l'éleclion  par  l'empe- 
reur, il  écrivit  à  Henri  IV,  le  priant  de  ne  pas 
consentir  à  la  sienne  ;  car,  ajouta-l-il  ,  si  je  de- 
meure pape.je  ne  laisserai  pas  vos  scandales  in»- 
punis.  L'empereur  le  reconnut. 

Le  25,  971 .  L'abbaye  de  Mouzon  en  Lorraine  est, 
sur  la  demande  de  l'archevêque  de  Reims,  con- 
firmée par  le  pape  Jean  XIII  aux  moines  de 
saint  Benoît  que  l'archevêque  y  avait  établis, 
pour  remplacer  des  chanoines  dont  il  n'était  pas 
coulent.  Il  assembla  Tannée  suivante  un  concile 
à  Monl-Sainte-Marie,  où  la  bulle  du  pape  fut  lue 
et  accepléepar  les  évêques  de  la  province. 

Le  24,  387.  Baplêine  de  saint  Augustin,  C'était  la 
veille  de  Pâques,  et  le  calhécumène  avait  trente - 
deux  ans.  Ce  grand  homme  avait  déjà  rempli  de 
sa  gloire  Carthage ,  Rome  et  la  cour  de  l'empe- 
reur à  Milan.  Professeur  de  rhétorique  et  célèbre 
orateur,  il  avait  néanmoins  admiré  l'éloquence , 
la  raison,  la  foi  de  saint  Ambroise,  et  cette  admi- 
ration ne  fut  point  stérile.  La  grâce  de  Dieu  d'ail- 
leurs le  poursuivait,  et  celte  volonté  de  fer  céda 
au  Tout-Puissant.  Il  désirait  le  baptême,  que , 
dans  son  enfance,  il  avait  demandé  instamment 
pendant  une  maladie  qui  cessa  trop  tôt,  sou  père, 
par  une  fausse  prudence,  ayant  alors  voulu  diffé- 

•  rer.  En  586,  il  se  relira  à  la  campagne,  près  de 
IMilan,  se  préparant  au  sacrement  de  la  régéné- 
ration. Au  commencement  du  Carême,  il  revint 
el  se  fil  inscrire  parmi  les  compétens  devant  par- 
ticiper à  la  solennelle  cérémonie  du  samedi-saint. 
«  Quelle  joie!  s'écriail-il  ensuite;  je  ne  pouvais, 
mon  Dieu,  me  rassasier  de  la  douceur  merveil- 
leuse que  j'éprouvais,  en  considérant  la  profon- 
deur de  vos  conseils  sur  le  salut  du  genre  hu- 
main. Comme  j'ai  pleuré  au  milieu  des  hymnes 
el  dos  canli({ues  ,  ému  jusqu'au  fond  de  l'âme 
«'es  suaves  concerts  que  faisait  enterdr^  votre 
Église!  »  On  sait  ce  qu'ensuile,  pendant  qua- 
rante-trois ans,  ont  produit  ces  impressions  si 
douces  et  si  profondes. 

Le  2.'),  121.'}.  Naissance  de  saint  Louis,  roi  de 
France. 

Le  20,  855.  Le  roi  Charles-le-Chauve  rassemble  à 
Soissons  une  grande  partie  des  évêques  du  royau- 
me pour  remédier  à  ccrlahis  abus  qui  troublaient 
à  la  fois  la  paix  de  l'Eglise  et  Tordre  public. 


LA    DOMINICALE. 


325 


CHPxONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

—  Sa  Saînlelé  a  célébré ,  le  jour  de  Pâques ,  la 
messe  pontificale  dans  la  basilique  de  Sainl-Pierre 
au  Vatican.  Ou  a  remarqué  parmi  la  foule  immense 
d'étrangers  présens  à  cette  auguste  cérémonie ,  le 
roi  et  la  reine  de  Naples,  la  reine-mère  Marie-Isa- 
belle, le  prince  et  la  princesse  de  Salerne,  le  prince 
de  Capoue,  le  prince  et  la  princesse  de  Leuchtem- 
ber^-. 

Après  la  messe ,  le  Saint-Père  donna,  comme  de 
coutume,  la  bénédiction  solennelle.  Le  soir,  l'église 
et  la  place  de  Saint-Pierre  furent  illuminées,  et  le 
lendemain  un  magnifique  feu  d'artifice  fut  tiré  du 
château  Sainl-Ange. 

—  La  régence  ,  au  nom  du  roi,  a  décrété  l'érec- 
tion d'une  église  à  Athènes  en  commémoration  de 
l'émancipation  de  la  Grèce.  On  recherchera  avec 
soin  les  noms  de  tous  les  héros  de  la  guerre  de  l'in- 
dépendance, pour  les  inscrire  dans  l'intérieur  de  ce 
monument.  A  ceite  occasion,  un  Te  Deum  a  été 
chanté  dans  toutes  les  églises,  et  des  divertissemens 
ont  eu  lieu  dans  tontes  les  villes,  dont  la  plupart 
ont  été  aussi  illuminées. 

—  Un  habitant  de  la  CUaldée  ,  nommée  Divid , 
d'abord  nestorien,  et  ensuite  catholique,  passa  il 
y  a  quelques  années  à  Turin  pour  y  recueillir  des 
aumônes  destinées  à  bâtir  une  église  et  un  collège 
pour  l'instruction  de  la  jeunesse  à  Pataor,  village 
de  la  province  de  Salmast,  en  Perse.  Ce  Chaldéen, 
après  avoir  parcouru  le  Piémont  et  l'Italie,  a  dépo- 
sé à  Rome  les  sommes  qu'il  a  recueillies  et  se  trouve 
actuellement  à  Naples  pour  la  même  fin.  On  dit 
que  sa  mission  a  été  fructueuse,  et  ou  espère  que 
l'œuvre  à  laquelle  il  a  taqt  contribué,  vaèlre  bien- 
tôt commencée  jiour  l'avantage  spirituel  des  popu- 
lalior.s  lointaines  appelées  à  la  foi  catholique  par  le 
zèle  des  missionnaires,  et  entr'autres ,  de  M.  Jean 
Guriel,  archevêque  de  Salmast  ou  Salmas. 

— Les  nouvelles  qui  nous  arrivent  de  toutes  parts 
sont  de  plus  en  plus  consolantes  pour  la  religion.  A 
Beaune,  la  foule  la  plus  nombreuse  n'a  pas  cessé 
d'emplir  l'église  pendant  toute  la  station  du  ca- 
rême, prèchée  par  M.  l'abbé  Giros,  prêtre  du  dio- 
cèse de  Besançon.  Or,  à  Beaune,  la  croix  de  mis- 
sion avait  été  profanée  aux  jours  de  juillet.  A  Nî- 
mes, à  Alais,  à  Uzès ,  partout  le  même  empresse- 
ment. A  Montpellier,  la  vaste  enceinte  de  l'église 
Saint-Pierre  ne  suffisait  pas  aux  fidèles. 

Voici  ce  qu'on  lit  dans  la  Gazette  du  IMidi,  du 
iOavrd: 

Les  prières  pour  la  pluie,  ordonnées  par  la  lettre 
circulaire  de  ^Igr  révè(}ue  ont  commencé  dans  tou- 
tes les  églises  rurales. 


Le  pèlerinage  des  babitans  de  Séon-Saint -Henri 
à  la  chapelle  de  la  Nerthe  a  été  exécuté  hier.  On  a 
compté  plus  de  deux  mille  personnes ,  parmi  les- 
quelles Iroiscentsjeunesgensqui  se  sont  relayés  pour 
porter  la  statue  de  la  Vierge  au  milieu  des  rochers. 
Tous  les  ouvriers  des  briqueries  établies  sur  !e  ri- 
vage de  la  mer,  avaient  quitté  leurs  travaux  pour 
se  joindre  à  la  procession.  «  Nous  ne  serions  pas 
chrétiens,  disaient  ces  braves  gens,  si  nous  ne  pre- 
nions part  aux  prières  publiques  pour  détourner  le 
fléau  qui  désole  noire  pays.  »  Les  pèlerins,  part's  à 
six  heures  du  matin,  ne  Sont  rentrés  à  Ston  que 
vers  quatre  heures  après  midi. 

—  M.  l'abbé  Guyon,  qui  a  édifié  tant  de  villes  de 
France  par  ses  prédications,  prêchait  à  Aix,  le  10 
au  profit  des  prisonniers  et  de  l'œuvre  de  la  Provi- 
dence. L'afduence  des  auditeurs  était  immense. 


Portugal.  —  Les  dernières  nouvelles  étaient  fa- 
vorables aux  pédristes. 

Elles  assuraient  que,  indépendamment  de  Va- 
lença,  Napier  s'était  aussi  emparé  de  Caminho.  Le 
bruit  courait,  à  Lisbonne,  que  2,000  constitution- 
nels était  rentrés  à  Braga,  et  que  Viana  avait  été 
pris  par  les  pédristes;  mais  ce  n'était  qu'un  bruil. 
Devant  Santarem,  les  affaires  sont  toujours  dans  ie 
même  état.  Voici  comment  la  coresiwndance  <]i[ 
Glube  explique  cette  inaction  :  «Il  fautsavoii-,  dit- 
elle,  que  depuis  la  bataille  d'Almosler,  pas  nioiiïs 
de  trois  plans  de  campagnes  ont  été  élal)oiés  au 
quartier-général  pédriste.  Ou  voulait  d'abord  eî.- 
voyer  Villaflor  dans  l'Alentéjo,  ensuite  on  achani;«' 
d'opinion  en  envoyant  le  colonel  Sa  dans  les  Ai- 
garves.  iMaintenant  on  attend  notre  ami  le  bra^  e 
général  Avillaz  pour  prendre  un  parti.  » 

Le  bruit  d'une  invasion  espagnole  en  Portugal 
ne  se  confirmailpointà  la  date  du  départ  du  Li^jlil- 
niiKj,  On  dit  qu'effectivement  le  cabinet  de  Madrid 
a  offert  des  troupes  à  don  Pedro;  mais  la  réponse 
de  ce  prince  n'était  pas  connue  encore.  Le  2o  mars 
il  y  a  eu  au  nord  d'Oporto,  un  engagement  asse;c 
vif  entre  un  corps  pédriste  sorti  de  la  place  et  quel- 
ques troupes  miguélistes.  Ces  derniers  auraient  eu 
le  dessous.  Néanmoins  on  se  hâte  d'envoyer  dt-s 
renforts  à  Oporto,  car  don  Miguel  médite  une  at- 
taque contre  cette  ville.  On  vient  d'y  faire  passer 
400  hommes,  et  d'autres  troupes  y  arriveront  pro- 
chainement sous  les  ordres  du  duc  de  Terceire. 

Lisbonne  elOportaviennent  d'être  déclarés  puils 
libres. 

~  Le  bruit  s'était  ré[aiidu  celte  semaine  que 
les  x\utrichiens  étt-ient  entrés  en  Suisse,  et  qifuii 
mouvement  des  troupes  de  la  confédératioa  germa- 
nique avait  eu  heu  vers  la  froatièra  du  Nord.  Ces 
deux  nouvelles  ne  se  sont  p?.s  confirmées. 


52>i 

—  Les  publications  de  la  Trilune  sont  suspen- 
dues :  aucune  imprimerie  n'a  voulu  lui  prêter  ses 
presses  depuis  samedi  que  celles  de  ce  journal  sont 
sous  les  scellés. 

—  La  cour  des  pairs  s'est  assemblée  mercredi 
en  séance  secrète  pour  délibérer  sur  l'ordonnance 
qui  l'a  appelée  à  prononcer  sur  les  attentats  contre 
la  sûreté  de  l'État,  commis  à  Lyon,  ù  Pains  et  à 
Saint-Etienne. 

La  Cour  a  d'abord  déclaré  qu'elle  acceptait  la  ju- 
ridiction qui  lui  était  allribuéej  puis  elle  a  nommé 
au  scrutin  une  commission  d'enquête  qui  remplira 
les  fonctions  de  chambre  du  conseil,  et  rendra  les 
arrêts  de  non-lieu,  en  faveur  des  accusés  contre 
lesquels  il  n'existera  pas  de  charges  suffisantes. 

Si  l'on  se  rappelle  que  la  Cour  des  pairs  a  mis 
onze  mois  pour  prononcer  son  jugement  dans  l'af- 
faire de  la  conspiration  du  19  août  1820,  on  doit  s'at- 
tendre à  ce  qu'un  laps  de  temps  considérable  s'é- 
coule avant  qu'elle  ait  terminé  une  instruction, 
pour  laquelle  il  faudra  entendre  une  partie  de  la 
population  de  Lyon ,  de  Saint-Etienne  et  de  Paris. 

—  Evénemens  deLyon.  Pendant  cinq  jours  en- 
tiers, la  ville  de  Lyon  a  présenté  le  spectacle  d'un 
vaste  champ  de  bataille.  Maîtres  de  la  ville,  les  ou- 
vriers avaient  établi  un  gouvernement  provisoire , 
et  proclamé  la  déchéance  du  gouvernement  de 
Louis-Philippe.  Le  pouvoir  avait  annoncé  que 
l'insurrection  était  comprimée  dans  la  journée 
du  dimanche,  d'après  une  dépêche  télégraphi- 
que. Le  43,  on  se  battait  encore  vigoureusement 
à  Fourvières,  où  le  drapeau  rouge  avait  été  arbo- 
ré. Le  I  i  ,  les  troupes  étaient  presque  maîtresses 
des  faubourgs;  le  mardi  15,  le  sang  avait  cessé  de 
couler. 

Cette  bataille  de  Lyon  a  été  une  atroce  bouche- 
rie. Les  détails  qui  nous  arrivent  sont  horribles. 
Selon  l'expression  du  Journal  des  Débals  ,  «  une 
ville  assiégée  par  l'ennemi  n'eût  pas  plus  souffert.  » 
Un  grand  nombre  de  maisons  sont  brûlées  ou  dé- 
molies; beaucoup  de  maisons  ,  dit  une  correspon- 
dance particulière,  sont  renversées.  Les  soldats 
du  génie  introduisent,  moitié  en  dehors,  moi- 
tié en  dedans  des  portes  ,  des  machines  char- 
gées d'aitifice,  cpii  font  sauter  deux  et  trois  étages 
à  la  fois.  Mobiliers,  habitans,  ton),  est  perdu. 

Plusieurs  églises  ont  été  dévastées.  Les  insurgés 
en  avaient  fait  leurs  places  d'armes.  On  les  y  atta- 
qua le  II,  et  les  portes  furent  enfoncées  à  coups  de 
canon.  Retranchés  derrière  les  autels  et  les  bancs, 
les  révoltés  se  battirent  avec  l'acharnement  le  [)lus 
vif,  corps  à  corps.  A  la  cathédrale,  on  a  compté 
jusqu'à  200  morts. 

De  tous  les  côtés  à  la  fois  des  manifestations  ré- 
publicaines ont  éclaté.  A  Saint-Etienne  ,  les  ou- 
vriers ont  voulu  s'emparer  de  la  nianufacture  d'ar- 
mes, A  Châlons  sur-Saône,  on  a  renversé  au  milieu 
du  pont  plusieurs  voitures,  et  défait  une  centaine 


LA    DOMINICALE. 


de  pavés  pour  élever  une  barricade.  Les  troupes 
ont  dispersé  les  factieux  et  ont  jeté  les  voitures 
dans  la  rivière.  A  Clermont,  une  cinquantaine  de 
jeunes  gens  ont  parcouru  la  ville  dans  la  soirée  du 
12,  en  criant  :  Vive  la  république  !  A  Grenoble  et  à 
Marseille,  les  républicains  ont  cherché  à  faire  un 
mouvement.  A  Auxerre,  ils  ont  brûlé  un  télégra- 
phe. A  Toulon,  l'autorité  craignait  beaucoup.  Dans 
le  département  de  Loir-et-Cher,  des  émissaires  ré- 
publicains ont  parcouru  les  campagnes  en  répan- 
dant le  bruit  qu'on  se  battait  dans  les  rues  de 
Paris. 

—  M.  Marchand  Dubreuil,  resté  à  Paris  diman- 
che, malgré  les  ordres  du  ministre,  qui  enjoignaient 
à  tous  les  préfets  de  partir  pour  les  départemens,  se 
premenait  le  soir  avec  un  de  ses  parens.  Ils  furent 
arrêtés  tous  deux  comme  suspects  :  M.  Marchandne 
put  se  faire  relâcher  de  suite,  en  déclarant  qu'il  était 
préfet,  car  on  lui  répondait  que  tous  les  préfets  de- 
vaient être  à  leur  poste.  Enfin,  le  .'•linistre  de  l'in- 
térieur le  fit  mettre  en  liberté,  mais  en  même  temps 
il  lui  envoya  sa  destitution. 

C'est  à  cette  triste  nouvelle ,  qui  vint  le  frapper 
au  moment  où  il  allait  se  marier ,  qu'on  attribue 
son  suicide. 

Voici  un  témoignage  non  suspect  de  la  réaction 
religieuse  qui  s'opère  parmi  nous  ;  cette  fois  ce  n'est 
plus  un  journal  religieux  ni  un  journal  légitimisle- 
qui  nous  le  fournit;  c'est  le  Temps.  Cette  feuille, 
après  avoir  constaté  que  les  esprits  éclairés  revien- 
nent de  toutes  parts  au  catholicisme,  ajoute  ces  pa- 
roles remarquables  : 

«  Nous  avions  prévu  ce  résultat  en  mesurant 
l'intérêt  qui  s'attachait  aux  leçons  théologiques  de 
M.  l'abbé  Frère,  en  Sorbonne;  notre  prévision 
s'est  affermie  au  spectacle  singulier  des  conférences 
ouvertes  dans  la  métropole  par  l'archevêque  de 
Paris;  à  la  vue  de  la  foule  qui  se  presse  autour  de 
M.  Lacordaire,  dans  le  collège  Stanislas;  partout 
des  rendez-vous  se  donnent,  des  cours  particuliers 
s'organisent,  des  âmes  ennuyées  demandent  à 
croire.  Que  la  i-node  ait  mêlé  ses  caprices  d'en- 
gouement à  ces  graves  préoccupai  ions;  que  l'es- 
prit de  parti  exploite  la  tendance  au  bénéfice 
impuissant  de  ses  idées  vermoulues;  que  l'é- 
nergie intellectuelle  du  sacerdoce  ne  soit  pas  à 
la  hauteur  de  la  mission  qui  lui  est  subitement 
révélée,  ce  sont  trois  faits  dont  on  ne  saurait 
nier  l'évidence ,  mais  qu'il  est  facile  de  .modifier 
dans  le  sens  le  plus  favorable  à  leur  principe. 
Reconnaissons  donc  au  Clu'islianisme,  quel  que  soit 
le  jugement  à  porter  sur  l'ensemble  de  ce  culte,  et 
en  dépit  des  récriminations  dont  il  est  l'objet,  re- 
connaissons-lui une  vitalité  si  puissante ,  que  le  fa- 
natisme ou  l'hostilité  des  populations  ne  feront  ja- 
mais que  déplacer  son  ascendant ,  et  ne  le  détrui- 
ront pas.  » 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Iinp.  (le  Félix  LooQuiw,  r.  N.-D.-tles-Victoires ,  n.  i6 


LA.    DOMINICALE 


Avis. — MM.  les  Souscripteurs  dont 
r  abonnement  expire  le  \  ^^  mai  y  sont 
priés  de  le  renouveler  immédiatement, 
s'' ils  neveulent  pas  éprouver  d'inter- 
ruption dans  l'envoi  du  Journal. 


^ARIS,  27  AVRIL. 

La  France  se  lamente  encore  sous  l'im- 
pression de  douleur  et  d'effroi  dont  elle  a 
été  frappée  au  cœur  par  les  derniers  événe- 
ment de  Lyon  et  de  Paris,  ne  sachant  peut- 
être  sur  qui  elle  fera  peser  ses  accusations  : 
ou  du  gouvernement  qui  a  eu  le  malheur 
de  tirer  son  origine  d'un  principe  d'insur- 
rection qu'il  maudit  à  cette  heure,  ou  des 
hommes, qui,  logiciens  inflexibles, poussent 
jusqu'à  leurs  dernières  conséquences,  ce 
principe  dont  le  pouvoir  a  lui-même ,  en 
se  constituant ,  accepté  et  sanctionné  les 
prémices.  Mais  ce  n'est  point  à  rechercher 
sur  quelle  tête  doit  tomber  l'anathême, 
que  la  France  doit  consumer  ses  jours  pré- 
sens au  détriment  de  l'avenir. 

Elle  n'a  que  faire  d'intervenir  dans  toutes 
ces  récriminations  de  partis  ,  tjui  chantent 
Yictoire;,  ou  font  entendre  de  sombres  me- 
naces sur  des  cadavres  et  des  décombres. 
Ce  qui  lui  importe ,  c'est  de  tirer,  sans  dis- 
tinction du  vainqueur  et  du  vaincu,  un 
haut  en,seignement  des  déplorables  événe- 
mens  qui  viennent  de  remettre  en  question 
le  repos,  la  dignité,  la  fortune,  la  vie,  la 
liberté  des  citoyens. 

Pour  elle  il  n'est  qu'un  fait  irréfragable 
et  qui  domine  toute  la  position,  c'est  que  la 
guerre civilela  dévore  j  c'est quesa  constitu- 
tion est  si  peu  en  harmonie  avec  elle,  que  le 
premier  cri  de  révolte  poussé  par  un  fou  ou 
un  méchant,  suffit  pour  la  compromettre  à 
chaqueheure-,  c'est  qu'on  a  laissé  s'infiltrer, 
c'est  qu'on  a  hautement  prêché  par  parole , 
par  exemple  ,  avec  approbation,  privilège 
et  récompense  au  sein  d,es  masses  populaires, 
des  doctrines  qui  ont  une  si  effrayante  puis- 

56'  LIVRAISON. 


Bance  d'électricité  et  d'explosion ,  qu'il  faut 
pour  empêcher  leur  mise  en  œuvre,  tenir 
sur  pied  une  armée  de  400,000  hommes  ; 
c'est  que  pour  arriver  à  faire  comprendre 
à  des  gens  dont  on  aurait  fait  des  héros  il 
y  a  quatre  ans,  et  dont  on  fait  des  brigands 
aujourd'hui,  que  ce  qui  était  vertu  alors, 
est  aujourd'hui  scélératesse ,  il  faut  que  le 
soldat  reprenant  une  sanglante  revanche , 
se  transforme  en  boucher  de  chair  humaine, 
et  sans  pitié  ni  merci,  égorge  les  vieillards, 
les  femmes ,  les  enfans  ;  c'est  que  des  églises 
même,  qui  devraient  être,  au  moins  après 
la  victoire,  des  lieux  d'asile,  sont  devenues 
des  abattoirs-,  c'est  que  le  ca»on  et  i'inceri- 
die  renversent  la  moitié  d'une  ville  de  cent 
mille  âmes,  pour  châtier  mille  ou  doc:?;e 
cents  désespérés  5  c'est  que  la  société  soit 
ainsi  devenue  qu'à  de  courts  intervalles ,  il 
se  puisse  trouver  presque  périodiquement, 
mille  ou  douze  cents  désespérés  forcés  de  se 
livrer  à  cette  alternative  de  sang  :  mourir 
pour  n'avoir  plus  besoin  de  rien,  ou  battre 
en  brèche  cette  société,  pour  parvenir  à 
s'y  faire  une  place  au  soleil. 

La  grande  question  pour  la  France  est 
donc  de  savoir  comment  pourra  être  changé 
cet  état  de  choses  -,  elle  s'inquiète  des  mesu- 
res qu'on  va  prendre  pour  en  empêcher  le 
retour;  elle  demande  aux  détenteurs  du 
pouvoir,  s'ils  espèrent  sans  tuer  le  prin- 
cipe de  l'insurrection  ,  arrêter  les  consé- 
quences rigoureuses  mais  logiques  qui  sont 
la  suite  de  ce  principe  ;  tuer  le  principe 
dont  ils  sont  le  produit ,  au  nom  duquel 
ils  se  sont  établis,  sans  lequel  ils  ne  se  se- 
raient pas  constitués? 

Aussi,  est-ce  pitié  de  voir  les  hommes 
du  pouvoiret  ceux  qui  les  ont  faits  ce  qu'ils 
sont,  se  débattre  dans  le  cercle  vicieux  qui 
lesenloure  et  les  presse  de  ses  étreintes  de  fer. 
Tous  se  sont  mis  à  l'œuvre  contre  ce  nœud 
inextricable.  Quelques-uns  ont  bonne  en- 
vie de  le  rompre  avec  une  épée  ;  mais  une 
épée  peut  être  Un  excellent  argument  conitre 
des  raisonneurs  en  chair  et  en  os  ;  si  ellf!^^ 
ne  prouve  pas  grand'chose  contre  eux  ,  al 
moins  elle  les  fait  taire,  et  pour  des  argu-^ 
mentateurs  de  certaine  trempe  ,  la  raison 


me 


LA   DOMINICALE. 


du  silence  en  vaut  bien  une  autre*,  mais 
répée  ne  tue  pas  les  principes;  la  force 
brutale  et  impitoyable  qui  afjit,  parcourt 
les  rues  au  pas  de  charge  ,  abat  des  pans  de 
murailles  à  coup  de  canon  ,  ou  fait  sauter 
des  portiques  d'églises  avec  des  pétards, 
que  peut-elle  contre  la  pensée  qui  est  in- 
saisissable et  dont  les  opérations  sont  toutes 
mystérieuses?  Lorsque  la  pensée  a  posé  des 
conséquences  à  un  principe,  ces  conséquen- 
ces se  transmettent  de  génération  en  géné- 
ration, à  travers  les  ré  volutionsetles  siècles, 
inflexibles  et  inséparables  du  principe  qui 
les  fait  naître. 

Oui,  nous  le  savons;  avec  un  concours 
de  masses  imposantes,  d'obstacles  matériels 
bien  ordonnés  ,  vous  pouvez  ,  pour  un 
temps,  suspendre  le  cours  naturel  des  cho- 
ses, mais  non  le  changer.  Opposez  une  di- 
gue à  un  torrent  -,  le  torrent  s'arrêtera,  au- 
jourd'hui ,  demain  ,  quelques  jours,  peut- 
être...  Alors,  vous  pouvez  aussi,  commele 
pouvoir  devant  l'émeute,  vous  frotter  les 
mains  en  disant  :  le  torrent  est  vaincu  ;  mais 
la  nuit  vient ,  le  torrent  grossit ,  il  passe 
par-dessus  la  digue  et  la  renverse.  Si  vous 
semez  les  vents,  vous  ne  recueillerez  que  des 
orages-,  et  l'insurrection  couronnée  ne  peut 
enfanter  que  l'insurrection.  Car,  de  quel 
droit  l'insurrection  triomphante  aujour- 
d'hui, dirait-elle  à  l'insurrection  militante 
de  demain  :  Tu  as  tort  de  marcher  plus 
avant.  Il  n'est  que  Dieu,  qui ,  après  avoir 
pour  un  temps  permis  à  l'Océan  de  dévas- 
ter la  terre,  ait  pu  lui  dire:  Rentre  dans 
ton  lit;  et  tu  n'iras  pas  plus  loin. 

C'est  cependant  à  cela  que  croient  pou- 
voir arriver  les  insensés  qui,  durant  quinze 
années,  ont  soulevé  toutes  les  passions  mau- 
vaises qui  se  disputent  aujourd'hui  la  so- 
ciété. Après  avoir  préparé  et  ouvert  la  voie 
à  la  révolte,  ils  la  veulent  museler  ;  parce- 
que  vieux  ou  infirmes,  ils  se  sont  arrêtés 
sur  les  bords  des  fossés,  ils  croient  que  la 
génération  qu'ils  ont  traînée  à  leur  suite, 
jeune  et  aventureuse,  doit  s'arrêter  comme 
eux,  et  ils  ne  voient  pas  que  pour  s'adju- 
ger le  droit  de  les  laisser  en  arrière  ,  elle 
n'a  qu'à  tenir  ù  son  tour  le  langage  qu'ils  te- 


naient jadis  quand  ils  justifiaient  leur  mise 
enmarche.Prophètesimprovisés, ils  ont  beau 
crier:  Vous  courez  à  l'abîme.  On  ne  veut 
pas  plus  les  croire,  qu'ils  ne  croyaient  eux- 
mêmes,  autrefois,  ceux  qui  leur  jetaient 
une  semblable  prophétie. 

Aussi,  entendez-les  jeter  leur  cri  de  dé- 
tresse et  d'anathême  ;  ce  n'est  plus  seu- 
lement contre  les  ouvriers  que  l'on  veut 
tirer  le  glaive  après  les  avoir  traités  de 
barbares  et  avoir  effacé  de  leurs  cœurs  tous 
les  sentimens religieux,  qui  peuvent  seuls, 
par  la  résignation  ,  faire  comprendre  et 
supporter  les  inégalités  de  conditions  et  de 
fortune;  c'est  contre  l'enfance,  contre  ces 
enfans,  qui  à  l'approche  de  l'insurrection 
pullulent  dans  les  rues.  Et  c'est  le  coryphée 
du  vieux  libéralisme  ,  Le  Constitutionnel, 
qui  s'épouvante  aujourd'hui  de  la  besogne 
qu'il  a  faite  sous  la  restauration,  en  voyant 
les  fruits  qu'elle  a  portés. 

Il  voulait  que  les  ouvrages  des  philo- 
sophes du  dix  -  huitième  siècle  fussent 
répandus  aux  coins  des  bornes  ,  afin  que 
le  peuple  put  les  lire  ;  et  voilà  qu'au- 
jourd'hui il  se  plaint  (jue  ce  peuple  soit 
gangrené  !  il  voulait  qu'à  l'aide  des  écoles 
mutuelles  les  enfans  du  peuple  fussent  à 
dix  ans  capables  de  se  passer  de  maîtres-,  et 
voilà  qu'il  se  plaint  que  sur  le  seuil  de 
l'adolescence  les  enfans  du  peuple  soient 
abandonnés  à  eux-mêmes.  11  voulait  que 
l'enseignement  primaire  cessât  d'être  donné 
par  les  frères  de  l'école  chrétienne  dont  il 
poursuivait  de  ses  railleries  l'habit  simple 
et  le  savoir  modeste;  il  avait  réussi  à  dé- 
peupler ces  écoles  :  et  voilà  qu'il  se  plaint 
que  les  enfans  du  peuple  élevés  par  les 
maîtres  qu'il  avait  tant  prônés ,  manquent 
aujourd'hui  de  l'éducation  morale!  Et  cette 
éducation  leur  manque,  ajoute-t-il ,  parce 
que  les  maîtres  eux-mêmes  ne  l'ont  pas 
reçue. 

Il  disait  que  l'enseignement  philoso- 
phique ,  sans  le  secours  de  la  religion,  était 
assez  fécond  en  leçons  grandes  et  utiles  ;  et 
voilà  qu'il  déclare  aujourd'hui  que  cet  en- 
seignement ne  suffit  pas.  Il  demande  que 
des  hommes  vertueux ,  sages  et  éloquens 


LA    DOMINICALE. 


m\ 


s'élèvent  parmi  nous  pour  enseigner  la  mo- 
rale la  plus  pure.  Il  va  plus  loin,  il  voudrait 
que  le  gouvernement  songeât  aussi  à  établir 
par  degrés,  un  enseignement  de  la  morale, 
où  le  peuple  entendît  parler  des  devoirs  de 
l'homme  envers  lui-même  et  envers  les 
autres  -,  chose  ,  qu'il  n'entend  nulle  part , 
excepté  dans  les  temples  ,  qu'il  fréquente 
peu,  ajoute-t-il. 

Eh  !  oui ,  malheureux ,  c'est  là  ,  c'est 
dans  les  temples  que  les  ministres  du  Sei- 
gneur conviaient  le  peuple  à  écouter  ces 
leçons  de  morale  dont  vous  sentez  le  be- 
soin aujourd'hui*,  et  s'il  les  fréquente  peu, 
comme  vous  dites ,  à,  qui  la  faute?  qui 
donc  a  eu,  quinze  ans,  des  éloges  pour  tous 
les  blasphèmes  et  pour  toutes  les  impiétés? 
qui  a  protégé  tous  ces  mauvais  livres  où 
l'on  prêchait  l'irréligion  ,  depuis  le  scepti- 
cisme jusqu'à  l'indifférence  ,  depuis  l'hé- 
résie jusqu'à  l'athéïsme;  qui  représentait  les 
temples  du  Seigneur  comme  des  foyers  de 
superstitions  et  de  faAatisme,  d'ignorance 
et  de  servitude?  qui  ramassait  dans  les 
égouls  de  la  foule  ,  et  dans  les  orgies  des 
estaminets  d'ignobles  railleries  contre  les 
prêtres  et  la  Foi? 

Eh!  oui,  certainement,  vous  avez  sondé 
la  plaie  sociale  -,  vous  comprenez  très-bien 
que  c'est  à  refaire  l'éducation  du  peuple 
qu'il  faut  travailler  aujourd'hui;  mais  par 
qui  la  ferez-vous  refaire  ?  Vous  n'osez  pas 
le  dire  ,  vous  craignez  les  railleries-,  une 
fausse  honte  vous  retient;  et,  chose  re- 
marquable dans  toute  cette  longue  lamen- 
tation, hommes  du  vieux  libéralisme,  vous 
parlez  d'enseiguementet  de  morale  à  fonder, 
et  vous  n'avez  pas  prononcé  une  seule  fois 
le  mot  de  la  religion  et  de  Dieul  Vous  vou- 
lez de  la  morale  distribuée  au  peuple  ;  et 
par  qui  ,  s'il  vous  plaît  ,  lui  ferez-vous 
donner  cette  nourriture  saine  qui  doit  lui 
refaire  une  intelligence  noble,  une  raison 
droite,  un  cœur  élevé,  et  pour  tout  dire, 
car  vous  ne  voulez  que  cela  -,  cessera  de 
faire  du  peuple  de  la  matière  à  émeute  ,  de 
de  la  chair  k  passer  par  les  armes?  Sera- 
ce  par  des  philosophes?  mais  vous  savez 
où  ils  ont  déjà  conduit  la  France.  Par  des 


maîtres  choisis  au  milieu  des  savaus?.mais 
quelles  conditions  leur  imposerez-vous  ? 
Voulez-vous  seulement  qu'ils  soient  chré- 
tiens? Pourquoi  ne  pas  le  dire?  Vous  voulez 
reconstituer  la  société,  et  vous  ne  dites  pas 
que  la  religion  est  la  base  de  sa  durée;  vous 
ne  voulez  pas  des  livres  des  philosophes,  et 
vous  ne  parlez  pas  du  seul  livre  où  soit 
posé  le  fondement  de  toute  morale  ,  l'É- 
vangile   Vous  avouez   assez  volontiers 

que  vous  avez  eu  tort  de  parler  autrefois 
comme  "Vous  l'avez  fait.  Ehl  bien^  à  la 
bonne  heure  ,  nous  croyons  à  votre  lepen- 
tir-,  mais  il  faut  que  vous  fassiez  plus  en- 
core. Dites  à  ces  enfans  du  peuple  dont 
l'énergie  vous  épouvante  ,  et  dont  le  sang- 
froid  dans  l'assassinat,  vous  fait  désespérer 
de  l'avenir,  dites  leur  si  vous  voulez  être 
conséquens  ,  que  tuer  des  soldats  n'était 
pas  plus  beau  en  i83o  que  ce  ne  l'est 
aujourd'hui  parce  que  Dieu  défend  de  tuer 
et  non  point  parce  que  ce  sont  aujour- 
d'hui des  soldats  de  Louis-Philippe  ,  tandis 
qu'en  i85o  c'était  des  soldats  de  Charles  X. 
Flétrissez  courageusement  le  principe  d'in- 
surrection dont  vous  avez  fait  un  droit ,  et 
dont  les  conséquences  vous  effraient  encore 
aujourd'hui ,  parce  que  vous  en  êtes  les 
victimes;  renversez  avec  nous  *tout  ce  qui 
a  été  élevé  au  nom  de  ce  principe,  afin 
qu'en  voyant  quelle  chute  suit  le  triomphe , 
nul  esprit  mal  fait  ne  soit  tenté  de  le  pro- 
clamer de  nouveau. 

Oh!  nous  savons  bien  que  c'est  à  éloi- 
gner cette  nécessité  humiliante  pour  eux 
que  travaillent  chaque  jour ,  les  hommes 
qui  nous  ont  misau  point  où  nous  sommes  ; 
mais  chaque  jour,  refoulés  en  arrière  par 
tout  événement  qui  surgit  ,  comme  dé- 
duction de  leurs  anciennes  doctrines,  ils 
défendent  le  terrain  pied  à  pied,  et  vou- 
draient, pour  l'honneur  de  leur  vanité, 
sauver  quelques  bribes  du  grand  naufrage. 
Mais ,  hélas  !  tout  se  tient ,  tout  se  lie ,  dans 
le  mal  comme  dans  le  bien-,  le  mal  comme  le 
bien  forme  un  édifice  complet ,  et  l'on  ne 
peut  en  détacher  une  pierre  sans  que  l'édi- 
fice ne  croule.  Les  voilà  à  la  besogne  :  en 
disant  qu'il  fallait  donner  à  l'enfance  une 


oâS 


LA.    DOMIISICAXE. 


éducation  morale  et  en  dehors  du  pliiloso- 
phisme,  et,  par  couséqueut,  chrétieane, 
ils  ont  porté  la  main  à  l'œuvre  révolution- 
naire que  depuis  quinze  années  ils  se  sont 
efforcés  de  relever.  Ils  ont  beau  faire,  au- 
jourd'hui j  beau  vouloir  essayer  des  sou- 
dures :  la  première  pierre  est  arrachée , 
l'œuvre  suivra  sa  loi  de  destruction. 


ÉLEMENS 

DE     PIIILOSOPUIE     CATHOLIQUE. 

rarTabbe  Combalot.  (1"  article.) 

Pour  jU2;er  sainement  la   portée  d'une 
publication  philosophique,  il  serait  essen- 
tiel de  déterminer  d'abord  avec  précision 
l'état  actuel  de  la  philosophie  en  France. 
Mais  ce  n'est  pas  une  tâche  facile,  surtout 
pour  celui  dont  le  nom  a  pu  se  trouver  mêlé 
aux  discussions  soulevées  dans  ces  derniers 
temps.  Même  lorsqu'il  ne  s^agit  que  d'un 
cjiposé  de  doctrines,  on  se  surprend  malgré 
soi   caressant  ses   propres   opinions.  C'est 
à  elle  que  l'on  consacre  la  partie  saillante 
du  tableau  j  on  les  développe,  on  les  fait 
ressortir  avec  complaisance  -,  chaque  coup 
de  pinceau  est  un  plaidoyer  en  leur  faveur, 
et  Ton  a  soin  de  réserver  toute  la  sévérité 
de  la  critique  pour  les  idées  contraires.  Il 
ne  faut  pas  être  intéressé  pour  avoir  le  cou- 
rage de  l'impartialité.  Une  autre  difficulté 
c'est  de   découvrir   où  est  aujourd'hui  la 
philosophie.  S'il  était  question  de  celle  qui 
consiste  à  profiter  des  leçons  de  l'expérience, 
et  à  trouver  d'utiles  euseignemcns  dans  les 
secousses, qui,  depuisquatreans,  ébranlent 
le  sol  autour  de  nous,  nous  n'aurions  pas 
de  peine  à  signaler  ses  progri-S;,  ou  à  mar- 
quer ses  aberrations  et  ses  écarts.  Jamais 
plus    ample    matière    ne    fut    donnée    à 
l'homme  pour  réfléchir  et  pour  s'instruire. 
INIalheureusement  c'est  un  graud    obstacle 
à   l'étude   de  la  philosophie   proprement 
dite.     Quand     la     société    chancelle  ,    et 


à  devenir  spectateur  et  peut-être  victime 
des  collisions  qui  viennent  à  des  époques 
presque  régulières  ensanglanter  quelqu'une 
de  nos  cités,  de  trop  graves  préoccupations 
s'emparent  des  esprits  pour  qu'il  soit 
possible  de  méditer  profondément.  On  n'a 
plus  le  temps  de  se  livrer  à  ces  longues 
et  patientes  réflexions  qui  enfantent  les 
théories  ou  contribuent  à  accélérer  le  mou- 
vement des  intelligences  dans  les  voies 
déjà  découvertes.  Le  patriotisme  et  plus 
souvent  encore  l'intérêt  privé  absorbe 
toutes  les  pensées.  Il  n'est  donc  pas  éton- 
nant que  la  situation  actuelle  de  la  France 
sous  le  rapport  philosophique  soit  vague  et 
indécise ,  et  que  les  discussions  aient  fait 
peu  de  progrès  depuis  la  révolution  de 
juillet.  Essayons  toutefois  de  rappeler  ce 
qui  était  à  cette  époque ,  et  d'indiquer 
les  modifications  légères  qui  sont  surve- 
nues depuis. 

Inutile  de  traiter  ici  la  question  de  sa- 
voir si  la  réforme  opérée  en  philosophie  par 
le  génie  puissant  de  Descartes  fut  aussi  sa- 
lutaire que  l'ont  prétendu  ses  partisans  ,  et 
si ,  tout  en  renversant  une  foule  de  préjugés 
ridicules,  elle  ne  contenait  point  un  prin- 
cipe dissolvant  et  anarchique  :  le  seul  fait 
qu'il  importe  de  constater,  c'est  qu'après 
avoir  présidé  au  raagnificiue  travail  dui' 
grand  siècle,  sa  méthode  fut  l'instrument: 
dont  les  esprits  étroits  de  l'^ige  suivant  se 
servirent  ou  abusèrent  pour  démolir  les 
croyances  religieuses.  Déistes  et  athées  pri- 
rent pour  point  de  départ  la  nécessité  de 
soumettre  toutes  les  idées  à  l'examen  de  la 
raison  individuelle ,  et  chacun  sait  où  ils 
arrivèrent.  Après  des  efibrts  inçuïs ,  leur 
triomphe  fut  complet.  En  proie  à  leurs 
doctrines  désolantes,  la  société  tomba  de 
tous  côtés  en  dissolution.' On  vit  les  fortes 
institutions  des  temps  passés  s'écrouler  sous 
le  marteau  des  novateurs.  Tous  les  liens 
furent  brisés  dans  la  famille,  dans  la  cité 
comme  dans  les  empires,  et  partout  on  put 
se  heurter  à  des  décombres  arrosées  de 
sang.  Mais  le  grand  caractère ,  le  cachet 
particulier  de  ce  bouleversement  fut  une 


que   ses    élémens  se   choquent   avec  vio- 
lence j  quand  on  est  incessamment  exposé    [    désorganisation  profonde,  une  soif  ardente 


LA    DOMINICVLF. 


529 


d'indépendance ,  d'individualisme  ,  sij'on 
J)eut  s'exprimer  ainsi.  S'il  y  avait  des  haines 
et  des  passions  communes ,  il  n'y  avait  que 
des  convictions  particulières.  Chacun  avait 
son  symbole  religieux,  moral  et  politique  j 
l'anarchie  la  plus  complète  avait  tout  en- 
vahi. Ce  fut  en  vain  que  Bonaparte  con- 
centra dans  sa  main  de  fer  les  débris  du 
pouvoir  qu'il  fortifia  par  le  prestige  de  la 
gloire  :  il  ne  parvint  à  rétablir  que  l'unité 
matérielle;  et  pendant  que  l'Europe  entière 
obéissait  au  moindre  signe  de  sa  volonté, 
le  désordre  et  la  confusion  étaient  toujours 
dans  les  intelligences,  parce  que  là,  le  canon 
ne  fait  pas  loi.  Vint  larestauration,  avecson 
brillant  cortège  d'illusions  et  d'espérances: 
elle  fut  le  signal  de  la  réaction  philoso- 
phique, àlaquelle  M.  l'abbé Combalot  s'est 
associé. 

On  songea  alors  à  reconstruire  ce  que  le 
siècle  précédent  avait  détruit  ;  et  comme 
l'édifice  ancien  avait  été  renversé  par  sa 
base,  on  se  mit  en  devoir  de  creuser  de 
nouveaux  fondemens.  Déjà  M.  de  Maistre 
avait  jeté  dans  ses  œuvres  quelques  pensées 
sur  ce  point.  M.  de  Bonald ,  après  avoir 
établi  la  nécessité  du  langage  pour  la  per- 
ception des  idées ,  en  conclut  celle  d'une 
révélation  primitive  transmise  d'âge  en  âge 
par  le  moyen  de  la  parole.  M.  l'abbé  de 
LaMennais  s'empara  bientôt  de  ces  notions, 
dont  son  regard  perçant  avait  mesuré  la 
profondeur  et  saisi  la  portée.  Il  les  déve- 
loppa, y  ajouta  ses  propres  conceptions  et 
les  formula  en  corps  complet  de  doctrine. 

La  liberté  illimitée  de  la  raison  étant  à 
ses  yeux  la  cause  unique  du  désordre  affreux 
qu'il  était  urgent  de  réparer,  la  première 
chose  qu'il  tenta,  ce  fut  de  poser  en  face 
de  chaque  intelligence  une  barrière  insur- 
montable. Cette  barrière,  il  la  trouva  dans 
l'impuissance  absolue  de  la  raison  indivi- 
duelle, quand  elle  s'isole  de  "la  raison  so- 
ciale. Il  commença  donc  par  briser  les 
appuis  qu'elle  se  glorifiait  de  ne  devoir  qu'à 
elle-même;  il  s'efforça  de  démontrer  que 
toute  leur  force  était  empruntée  au-dehors, 
et  que  la  certitude  qui  en  résulte  ne  saurait 
se  prouver  philosophiquement  si  on  ne  lui 


donne  pour  base  l'autorité  du  genre  hu- 
main,  quand  il  s'agit  de  vérités  sociales, 
et  l'autorité  des  hommes  de  la  science, 
lorsqu'il  est  question  de  v  rites  moins  im- 
portantes. Le  sens  commun  fut  donc  dé- 
claré seul  infaillible  ,  et  son  infaillibilité 
établie  à  l'aide  de  la  vérité  de  Dieu  qui 
peut  bien  abandonner  l'individu,  mais  non 
la  nature  humaine  aux  misères  d'une  erreur 
irrémédiable.  Dieu  fut  ainsi  le  fondement 
delà  certitude;  la  société,  dépositaire  de 
la  vérité  ;  et  la  parole ,  moyen  de  trans- 
mission. On  voit  que  dans  cette  hypothèse, 
la  foi,  ou  plutôt  l'adhésion  aux  vérités 
admises  par  le  genre  humain  est  la  loi  pre- 
mière de  la  raison ,  et  qu'il  lui  est  interdit 
de  violer  cette  condition  de  son  existence, 
sous  peine  de  tomber  dans  le  doute  absolu. 
Quant  à  l'activité  de  l'esprit  humain,  M.  de 
La  Mennais  lui  assigna  pour  aliment,  le 
travail  intellectuel,  qui  consiste  à  coor- 
donner les  vérités  connues  ,  et  à  montrer 
comment  elles  se  combinent  avec  les  pre- 
miers principes. 

Uniquement  occupés  de  constater  des 
faits ,  nous  n'avons  point  à  nous  prononcer 
sur  le  mérite  de  cette  théorie  qui  a  soulevé 
de  si  graves  débats.  Une  observation  ce- 
pendant ne  doit  pas  nous  échapper:  c'est 
qu'à  tort  ou  à  raison,  la  voix  de  JM.  de  La 
Mennais  trouva  de  nombreux  échos;  sa 
méthode  fut  accueillie  avec  transj)ort,  sur- 
tout par  la  jeunesse  que  l'on  accusa  de  se 
passionner  puérilement  pour  la  forme  élo- 
quente que  le  grand  écrivain  donnait  à  sa 
pensée,  mais  qui  pouvaitpeut-être  invoquer 
en  sa  faveur  une  liberté  d'esprit  que  ne 
laissaient  pas  à  d'autres  les  préjugés  d'une 
école  opposée,  dont  ils  s'étaient  long-temps 
nourris.  L'impulsion  fut  vive,  entraînante, 
ajoutons,  éminemment  catholique;  et  la 
raison  en  est  simple.  Quel  est  le  grand  obs- 
tacle que  l'orgueil  philosophique  rencontre 
dans  les  voies  de  l'église  romaine?  C'est 
assurément  l'obligation  de  soumettre  son 
jugement  à  celui  d'une  raison  supérieure 
qui  lui  parle  au  nom  de  Dieu.  Si  donc 
cette  obligation  lui  est  imposée  même  pour 
les  vérités  naturelles ,  le  pas  est  fait,  et  son 


ëoO 


LA    DOMINICALE. 


^loignement  pour  le  catholicisme  n'a  plus 
de  motif  ni  de  prétexte.  Ainsi,  l'on  doit 
concevoir  l'entraînement  avec  lequel  on 
vit  se  ranger  autour  de  M.  de  La  Mennais 
les  cœurs  animés  d'une  foi  ardente. 

Toutefois  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  cet 
entraînement  ait  été  universel  :  une  oppo- 
sition aussi  passionnée  que  la  nouvelle 
école,  ne  tarda  pas  à  élever  la  voix. 
On  reprocha  amèrement  à  l'auteur  de 
VEssai  sur  Vindifférence  ,  son  dédain 
pour  les  méthodes  anciennes ,  l'absence 
de  précision  rigoureuse  dans  ses  écrits, 
et  par  suite,  la  difficulté  que  l'on  éprou- 
vait à  saisir  nettement  sa  pensée.  De  gra- 
ves objections,  ne  tardèrent  pas  à  être  pré- 
sentées. Imbus  des  principes  cartésiens  qu'ils 
ne  s'étaient  jamais  avisés  de  soumettre  à 
aucun  examen,  des  esprits  graves  pensèrent 
que  nier  la  certitude  de  la  raison  indivi- 
duelle ,  c'était  enlever  à  l'homme  tout 
moyen  de  connaître  la  raison  générale  et  le 
condamner  à  un  scepticisme  complet.  On 
révoqua  même  en  doute  l'infaillibilité  du. 
sens  commun,  en  alléguant  l'universalité 
de  l'idolâtrie.  Pendant  la  discussion  qui,  de 
part  et  d'autre,  ne  fut  pas  sans  aigreur,  on 
parvint  rarement  à  s'entendre. 

Pendant  que  les  catholiques  se  divi- 
saient ainsi  en  deux  camps,  des  modifi- 
cations importantes  avaient  lieu  dans  la 
philosophie  mondaine.  Malgré  les  efforts 
d'une  coterie  politique  pour  exploiter  aussi 
à  son  profit  Voltaire  et  Rousseau,  les  pen- 
-seurs  entrevirent  bientôt  qu'après  la  san- 
glante expérience  qui  avait  amoncelé  tant 
de  ruines ,  le  règne  de  ces  deux  hommes 
touchait  à  sa  fin  ,  et  que  l'impiété  allait 
s'éteindre.  Ils  prirent  une  attitude  plus 
impartiale  ,  et  demandèrent  des  inspira- 
tions à  l'école  écossaise.  Affectant  de 
dépouiller  toute  haine,  et  prenant  pour 
point  de  départ  une  tolérance  sans  bornes, 
ils  annoncèrent  au  monde  que  la  vérité 
était  trouvée,  et  qu'il  suffisait  désormais  de  la 
saisir  au  milieu  des  innombrables  systèmes 
enfantés  par  l'esprit  humain.  On  n'avait 
que  l'embarras  du  choix.  Le  flambeau  dont 
la  raison  dut  se  servir  pour  ne  pas  se  perdre 


dans  cet  immense  dédale  fut,  selon  les 
uns ,  la  comparaison  de  toutes  les  théories 
avec  les  faits  psycologiques,  et,  selon  les 
autres ,  je  ne  sais  quel  esprit  philosophique 
libre ,  indépendant,  et  juge  sans  appel.  Une 
conséquence  immédiate  de  ces  principes 
était  l'examen  sérieux  du  catholicisme.  Il 
fallut  bien  s'y  résoudre ,  et  l'on  cessa  d'ac- 
cueillir son  nom  avec  ce  sourire  ironique 
que  Voltaire  avait  mis  à  la  mode.  Ce  fut 
un  progrès  vers  la  vérité,  dont  il  faut 
savoir  gré  à  l'éclectisme. 

Tel  était  en  général  l'état  de  la  philo- 
sophie à  l'époque  delà  révolution  de  juil- 
let. Quels  changemens  a -t-elle  subis  de- 
puis? Le  plus  important  est  une  suspen- 
sion d'armes  nécessitée  par  l'intérêt  pres- 
sant des  événemens  politiques.  Cependant 
il  y  a  quelque  chose  de  plus.  La  dynastie  exi- 
lée professait  un  sincère  attachement  pour 
l'Eglise  romaine;  le  libéralisme  en  avait 
tiré  parti  avec  habileté.  Il  était  parvenu  à 
jeter  un  vernis  de  servilité  hypocrite  sur 
quiconque  écrivait  une  ligne  en  faveur  de 
la  foi  catholique.  Se  montrer  chrétien , 
c'était  à  ses  yeux  solliciter,  mendier  les 
bonnes  grâces  du  pouvoir.  Aujourd'hui 
nous  sommes  loin  de  ces  petitesses  ;  nul 
n'est  plus  arrêté  par  la  crainte  d'une  épi- 
thète  infamante  lorsqu'il  a  dans  le  cœur 
quelque  pensée  religieuse.  Au  contraire  ,  en 
la  mettant  au  jour  il  fait  acte  d'indépen- 
dance. Cette  disposition  des  esprits  a  tué 
bien  des  préventions  déplorables ,  et  donné 
aux  écrits  philosophiques  une  couleur  d'é- 
quité. Puis  l'éclectisme,  sommé  de  tenir  des 
promesses  magnifiques ,  a  montré  une  im- 
puissance capable  de  dégoûter  les  admira- 
teurs les  plus  opiniâtres.  Il  n'a  su  que  comp- 
ter les  plaies  de  la  société  sans  en  indiquer 
le  remède. 

D'un  autre  côté ,  l'avertissement  donné 
par  la  cour  romaine  à  M.  de  La  Mennais 
et  à  ses  disciples ,  à  l'occasion  d'un  journal 
dirigé  par  eux ,  a  jeté  quelque  défaveur 
sur  les  idées  philosophiques  ,  bien  que  le 
souverain  pontife  ait  laissé  cette  question 
intacte.  On  a  parlé  également  d'une  cen- 
sure épiscopale  qui  flétrit,  assure-t-on,  un 


LA   rOMINICALE. 


551 


certain  nombre  do  propositions  extraites  de 
VEtsai  et  de  la  Défense  de  lEêsai.  Quelle 
que  soit  la  manière  dont  on  apprécie  ces 
incidens  eux-mêmes  ,  on  ne  saurait  se  dis- 
«imuler  que,  combinés  aVec  l'isolement 
dans  lequel  se  sont  jetés  les  écrivains  qu'ils 
atteignent,  leur  résultat  a  été  de  diminuer 
le  nombre  des  partisans  du  sens  commun , 
au  moins  parmi  ceux  qui  ne  mettent  pas 
dans  leurs  jugemens  une  maturité  parfaite. 
C'est  dans  celte  situation  des  choses  que 
M.  l'abbé  Combalot  a  fait  paraître  ses  Elé- 
mens  de  Philosophie,  Avant  d'entrer  dans 
un  examen  détaillé  de  cet  ouvrage ,  ce  que 
les  bornes  d'un  article  ne  nous  permettent 
pas  aujourd'hui ,  rendons  hommage  à  la 
pensée  profondément  catholique  qui  l'a 
inspiré.  L'auteur  a  long-temps  réfléchi  sur 
les  besoins  de  son  siècle-,  et  ce  qui  l'a  frappé 
c'est  l'absence  de  tout  frein  et  de  toute  règle 
pour  les  intelligences.  Chaque  page  de  son 
livre  porte  l'empreinte  du  zèle  ardent  avec 
lequel  il  travaille  à  les  ramener  à  la  Foi. 
Les  doctrines  de  M.  de  La  Mennais  sont  le 
moyen  qu'il  a  choisi  pour  arriver  à  ce  but; 
il  les  défend  avec  l'accent  d'une  entière  con- 
viction, en  homme  qui  ne  voit  pas  d'autre 
remède  à  tous  les  maux  dont  nous  sommes 
témoins;  mais  cette  conviction  n'a  rien  qui 
ressemble  à  l'esprit  de  parti,  à  la  ténacité 
que  l'on  a  souvent  reprochée  aux  amis  de 
M.  de  La  Mennais,  et  dont  le  premier 
exemple  leur  était  fourni  par  leurs  adver- 
saires. Une  soumission  filiale  aux  décrets 
émanés  du  Saint-Siège  ,  et  à  tous  ceux  qui 
pourraient  être  rendus  par  la  suite  ,  ne 
saurait  manquer  d'ôter  tout  prétexte  à  la 
malveillance  et  à  la  mauvaise  foi.  Voici  en 
quels  termes  M.  Combalot  s'explique  sur 
l'encyclique  de  S.  S.  Grégoire  XVI  :  «  Plei- 
«  nement  soumis  à  l'infaillible  autorité  du 
«  pontife  romain ,  j'adhère  avec  la  plus 
«  filiale  obéissance  à  tout  ce  que  renferme 
«  l'encyclique-,  je  condamne  tout  ce  qu'elle 
«  condamne-,  j'approuve  tout  ce  qu'elle 
«  approuve ,  selon  le  sens  propre  et  natu- 
«  rel  des  mots ,  et  selon  la  pensée  du  vi- 

«  Caire  de  J.-C Je  déclare  en  outre 

«  que  si,  malgré   mes   intentions,  il  se 


«  trouvait  dans  ces  Elèmens  de  Phîloso^ 
«  phie  quelque  proposition  contraire  à  la 
«  doctrine  professée  par  l'encyclique  , 
«  comme  à  toutes  les  doctrines  du  Saînt- 
«  Siège,  je  la  condamne  et  je  la  flétris 
«  moi-même  à\y ance Jortnellenien t ,  vou- 
«  lant  m'en  référer  jusqu'à  mon  dernier 
«  soupir  au  jugement  suprême  de  celui  a 
«  qui  il  a  été  donné  de  paître ,  et  de  gou- 
«  verner  les  pasteurs  et  les  troupeaux ,  ac 
«  nourrir  les  petits  et  leurs  mères.  » 


LETTRE  A  M.  L'ABBE  ***. 

J'étais  bien  sûr  quevousneseriez  pas  surpris 
de  ma  dernière  lettre.  Vous  avez  trop  l'intel- 
ligence  de  l'esprit  et  du  cœur  pour  être  étonne 
de  voir  votre  correspondance  littéraire  ob- 
sédcede  ces  préoccupations  politiques.  Si  donc 
je  vous  éci'is  encore  aujourd'hui,  ce  n'eit  pas 
que  j'aie  bien  des  nouveautés  de  poésie  ou  de 
littérature  à  vous  raconter;  je  vous  écris  au- 
jourd'hui ,  non  pas  pour  vous  ,  mais  pour 
moi, qui  suis  triste  et  malheureux  de  la  trittssse 
générale,  pour  moi  qui  suis  triste  et  qui  vous 
écris,  mon  ami,  à  vous  qui  viendrez  au  secours 
de  mes  découragemcnsct  de  mes  ennuis. 

Je  vous  ai  laissé  l'autre  jour  au  milieu  des 
ruines  de  Lyon,  la  malheureuse  cité,  au  mi- 
lieu des  barricades  de  Paris  ,  la  cité  révo- 
lutionnaire sur  laquelle  ses  révolutions  retom- 
bent de  tout  leur  poids.  A  peine  ma  dernière 
lettre  était  écrite  :  que  Y  ordre  est  rentré  à 
Lyon  et  que  F  ordre  est  rentré  à  Paris,  C'est- 
à  dire  que  les  habitans  de  Lyon  ont  pu  cir- 
culer à  travers  les  ruines  fumantes  de  leurs 
maisons  renversées,  c'est-à-dire  que  les  habi- 
tans de  Paris  ont  eu  le  lendemain  de  ces  jours 
d'émeute  plus  d'un  cercueil  à  accompagner  au 
cimetière,  plus  d'un  mort  à  conduire,  plus 
d'un  père  à  consoler.  Dans  ces  batailles,  au 
milieu  des  villes  il  y  a  un  joiu-  plus  triste  que 
le  jour  de  la  bataille,  c'est  le  lendemain  de  la 
bataille. 

Cependant  qui  le  croirait?  à  peine  les  mai- 
sons ont-elles  été  débarrassées  de  leurs  morts, 
à  peine  les  cercueils  du  parti  vainqueur  (s'il  y 
a  un  parti  qui  soit  vainqueur)  ont-ils  été  ac- 
compagnés à  leur  dernière  demeure ,  que  le 
mouvement  social,  arrêté  un  instant,  a  lecom* 


552 


LA    DOMINICALE. 


rnencé  de  plus  belle.  Cette  société  qui  vit  sur 
des  mines  et  qui  danse  au  bord  de  l'abîme,  ne 
peut  s'inquiéter  long-temps  ni  du  même  mal- 
heur, ni  de  la  même  fortune,  ni  de  la  même 
infamie,  ni  de  la   même  gloire.   Elle  sait  si 
Lien  qu'elle  n'a  qu'une  vie  d'un  jom',   elle  se 
sait  si  bien  mortelle,  et  frappée  au  cœur,  elle 
comprend  si    complètement  son  néant  et  sa 
vanité  ,  que  c'est  à  ]ieine  si  elle  baisse  la  tête 
pour  laisser  passer  l'orage,  l'orage  passé  elle 
se  remet  à  redevenir   rieuse  et  folâtre!  So- 
ciété perdue!  Elle  va,  elle  va  au  hasard  ,  en 
aveugle,  à  tâtons,   elle  va  tant   qu'elle  peut 
aller*  puis  quand  elle  est  fatiguée,  elle  s'ar- 
rête au  bord  du  chemin,  attendant  que  quel- 
qu'un lararaass;' ou  la  tue!  Vous  aviez  bien 
raison  de  me  dire  dans  votre  dernière  lettre  que 
le  monde  avait  perdu  sa  boussole  et  son  nord. 
Au  premier  abord,  pourtant ,  quelle  épo- 
que fut   plus    vivante    et    plus  forte  que  ce 
dix-neuvième  siècle  dans  lequel  nous  vivons? 
Jamais  le  génie  de  l'homme  s'éîeva-t-il  à  des 
spéculations  plus  puissantes.  Voyez  !  il  n'y  a 
plus    de    force   invisible    et   cachée    dans   le 
inonde.  Le  gaz  éclate  de  toutes  parts  faisant 
de  la  nuit  le  jour,  et   éclairant  les  entrailles 
de   la  terre.   La   vapeur  brise  la    force   des 
mers  ,     elle    soulève   les    montagnes  ,    elle 
comble   les   vallées,  elle  est  l'àme  du  monde 
matériel.   Le  chemin    en  fer   rapproche  les 
distances,  l'homme    va   comme    l'éclair    sur 
ces     raies    aimantées ,    poussé    par   quelque 
génie  invisible.   Partout    dans   l'art,  partout 
dans  la  science,  partout    dans  la  ^mécanique 
s'élèvent    chaque    jour    d'incroyables    mer- 
veilles ,    des   progi'ès  inouïs.  Les  deux  mon- 
des rivalisent  en  génie.  Le  génie  individuel 
se  manifeste  en  tout  et  chez  tous  les  peuples  ! 
Eh  bien  pourtant ,   malgré  toutes  ces  décou- 
vertes plus  qu'humaines  ,  malgré  tant  de  ré- 
volutions incroyables  qui  ont  toutes  été  dans 
le  sens  (les  progrès ,  connne  on  dit,  quels  pro- 
grès a- t-il  fait  ce  dix-neuvième  siècle  si  im- 
posant vu  de  loin  ,  si  faible  et  si  misérable  vu 
de  près?   Ilélas!  le  plus  savant,  s'il    est  de 
bonne  foi,  serait  bien  embarrassé  de  les   dire 
ces  progrès  d'une  fausse  science!  Vous  avez 
aboli  l'esclavage,  vous  avez  brisé  les  féoda- 
lités, vous  avez  fait  descendre  des  rois  de  leurs 
trônes,  vous  avez  renversé  l'autel,  vous  avez 
proclamé  l'égalité  de  tous,  vous  avez  fait  des 
lois  meilleures,  vous  avez  perfectionné  toutes 
choses ,  même   la   charrue,    vous  vous   êtes 


élevés  dans  les  airs,  vous  avez  décomposé  par 
la  chimie  tous  les  corps  de  la  nature,  emprun- 
tant ù  chacun  ce  qu'il  avait  de  nuisible  ou 
d'utile  ;  enfin  pour  comble  de  progrès,  vous 
avez  écrit  une  constitution  et  vous  avez  trouvé 
le  système  représentatif!  Misères  donc  que 
cela  ,  misère  et  vanité  !  vanité  et  néant  I 
De  quel  droit  venez-vous  metti-e  votre  turbu- 
lent dix-neuvième  siècle  à  la  tête  de  tous  les 
autres  !  Ne  sentez-vous  pas  que  votre  liberté 
vous  tue,  n'avez-vous  pas  compté  tous  les  ca- 
davres qu'elle  a  entassés  sur  vos  éc'nafiiuds , 
dans  vos  champs  de  batiùlle,  et  dans  vosrues? 
N'avez-vous  pas  le  paupérisme,  cette  lèpre 
de  la  société  inoderne ,  qui  vous  presse  et 
vous  enserre  de  toutes  parts,  espèce  d'escla- 
ves révoltés  contre  lesquelsviendront  se  briser 
toutes  les  forces  ,  bien  qu'ils  n'aient  pas  de 
Spartacus  à  leur  tête?  Ne  savez-vouspas  que 
votre  égalité  est  un  mensonge,  et  que  vous  êtes 
tous  égaux,  ei>  ce  sens,  que  vous  êtes  tous  raii- 
sérablcs,  que  vous  êtes  tous  les  pauvres  dupes 
de  votre  imagination  et  de  vos  théories  men- 
songèresPNe  sentez-vous  pas  cela,  vous  dis-je? 
et  quant  à  vos  prétendus  progrès  dans  la 
science  et  dans  les  arts,  quel  soulagement  ont- 
ils  apporté  à  ce  peuple  qui  souffre  ?  Nous  de- 
vons à  vos  mécaniques  ces  armées  d'ouvriers 
qui  ineurent  de  faim,  et  qui  se  révoltent  pour 
avoir  au  moins  l'honneur  de  mourir  sous  la 
mitraille.  Voilà  tout  ce  que  nous  leur  devons. 
Cependant  les  progressent  là j  on  ne  peut 
les  nier;  ils  existent,  reste  seulement  à  savoir 
pourquoi  ces  progrès  sont  plutôt  nuisibles 
qu'utiles?  le  secret  n'est  pas  difficile  à  trouver. 
Une  chose  manque  à  tous  ces  progrès  dugénie 
de  riiomme,  une  seule  chose  sans  laquelle  au- 
cun progrès  ne  peut  être  utile ,  la  foi  leur 
manque.  Un  progrès  qui  n'est  qu'un  progrès 
matériel  n'est  pas  d'une  grande  importance  , 
une  découverte  qui  n'est  qu'une  découverte 
mécanique  n'est  pas  de  longue  durée.  Ce  qui 
fait  la  durée  d'une  invention  humaine,  ce  n'est 
pas  tant  son  utilité  que  sa  moralité.  Ce  qui 
tient  au  bien  être  matériel  des  peuples  s'in- 
vente aisément,  ce  qui  tient  à  ses  \ertus  ne 
se  trouve  qu'une  fois  dans  les  siècles.  D'où 
vient  qu'au  moyen-âge  l'eligieux  et  chrétien  , 
si  peu  avancé  dans  les  arts  et  dans  les  sciences, 
et  dans  la  mécanique  ,  nos  pères  ont  élevé 
tant  de  saints  monumens  qu'on  prendrait  pour 
l'œuvre  des  géans,  pendant  que  de  nos  jours, 
toutes  nos  mathématiques  et  toute  notre  mé- 


LA    DOMINICALE, 


canique  ne  peut  nous  faii-e  élever  que  des 
maisons  de  cinq  étages  bonnes  à  être  mises  en 
location  ?  C'est  qu'au  moyen-âge  on  bâtissait 
les  monumens  avec  la  foi  qui  vient  de  Dieu  , 
nendant  que  de  nos  jours  on  bâtit  les  maisons 
avec  la  science  qui  vient  des  hommes.  Et  pour 
ce  qui  est  des  lettres  et  des  arts,  comparez  le 
seizième  siècle  religieux  et  chrétien,  ce  ma- 
gnifique réveil  de  la  pensée  humaine  à  toutes 
nos  élucubrations  philosophiques  ,  et  dites 
nous  de  quel  côté  est  la  victoire ,  et  si  cette 
fois  encore  l'Evangile  nesort  pas  triomphant 
de  toute  la  sagesse  des  hommes? 

De  même  aussi,  pour  en  revenir  à  notre 
texte,  les  révolutions  elles-mêmes  ont  perdu 
de  leur  moralité,  depuis  que  le  scepticisme  a 
envahi  même  les  hommes  qui  vont  se  battre 
et  vont  mourir.  Ce  qui  donne  quelque  intérêt 
aux  batailles  des  temps  passés ,  c'est  que  dans 
les  champs  de  bataille,  ce  ne  sont  pas  tant 
deux  armées  qui  sont  aux  mains  que  deux 
principes  opposés  qui  sont  en  présence  ,  et 
que  les  hommes  qui  se  font  tuer  pour  des  prin- 
cipes sont  enveloppés  dans  je  ne  sais  quel  lié- 
Toïsme  qui  les  rend  dignes  de  respect  et  de 
pitié.  Il  n'y  a  pas  jusqu'aux  guerres  civiles  où 
des  croyances  se  heurtent  contre  des  croyances 
qui  n'aient  leur  poésie  ;  mais  aujourd'hui 
toutes  choses  sont  changées  -on  n'a  pas  de  pitié 
pour  des  hommes  qui  se  vengent  en  doutant 
de  leur  vengeance,  qui  lueurcnt  pour  une 
cause  en  doutant  de  la  justica  de  cette  cause  , 
qui  ne  croient  pas  plus  à  la  mort  qu'ils  n'ont 
cru  à  la  vie,  qui  se  battent  sans  haine  et  sans 
colère,  et  qui  meurent  sans  espérance  et  sans 
regret.  Non  ce  ne  sont  point  là  des  batailles, 
cène  sont  point  là  des  guerres  civiles,  c'est 
tout  auplus  de  l'argent  qui  se  bat  contre  de  l'ar- 
gent, un  ouvrier  qui  se  bat  contre  son  salaire, 
une  mécanique  qui  se  révolte  contre  le  bras  qui 
la  fait  agii",  ou  un  bras  qui  se  défend  contre  la 
mécanique,  et  alors  que  devient  le  champ  de 
bataille  où.  se  passent  ces  tristes  événemens  ? 
Voulez-vous  comprendre  par  un  exemple 
cette  proposition  qui  est  plus  que  littéraire: 
Il  n'y  a  pas  de  grands  événemens  sans  mo- 
ralités. Je  vais  vous  raconter  une  belle  et  tou- 
chante histoire  duclergéde  Lyon.  Vous  savez 
que  dans  le  sac  de  Lyon,  les  églises  n'ont 
pas  été  épargnées, et  que  les  lieux  saints  ont  été 
changés  en  autant  de  citadelles  oii  venait 
tomber  la  mitraille  et  les  cris  de  mort  des  deux 
partis.  Les  deux  partis  dans  Lyon  se  sont  bat- 


tus  comaie  se  battent  les  bêtes  fiuives.  Il  n'y 
a  eu  d'aucun  côté  ni  pitié,  ni  prières ,  ni  par- 
don, ni  remords.  Or,  une  des  plus  vieille 
églises  de  cette  vieille  cité  chrétienne,  ayant 
été  enfoncée  par  le  canon,  les  soldats  se  pré- 
sentent pour  passer  au  fil  de  l'épée  tout  ce  qui 
se  trouvait  dans  l'église,  trois  hommes  parais- 
sent j  ces  trois  hommes,  c'était  le  curé  de  St.- 
Nizier  et  ses  deux  vicaires  :  ilsimploraieutda 
vainqueur  le  pardon  des  vaincus  au  uom  de 
Jésus-Christ.  D'abord  les  soldats  à  l'aspect  de 
ces  trois  prêtres  qui  ne  craignaient  pas  la  mort, 
qui  venaient  défendre  leurs  frères  au  péril  de 
jours,  s'arrêtèrent  éperdus  et  interdits.  Ils  hé- 
sitèrent. Mais  bientôtils  se  précipitèrent  dans 
l'église,  et  le  massacre  devint  général. 

Le  vieux  prêtre  et  ses  deux  vicaires  ne  pu- 
rent que  prier  pour  les  victimes  et  aussi  pour 
les  vainqueurs. 

Eh  bien  I  Attila  ,  le  sauvage  Attila  s'arrêta 
devant  le  Saint  Pontife  de  E.ome,  lui  et  les 
barbares  reculèrent  devant  la  bénédiction 
du  vicaire  de  Jésus-Christ  I 


NOUVELLE. 

LE  GRÉTîîi. 

C'était  aux  premiers  jours  d'automne.  Le 
vent  se  taisait  -,  des  masses  de  nuages  gris 
satres  s'amoncelaient  lentement  àl'horizoa 
et  couvraient  déjà  d'une  teinte  sombre  les 
monts  élevés  qui  se  déploient  comme  une 
vaste  ceinture  autour  du  lac  de  Séculejo. 
IMaiheur  au  chasseur  qui  poursuit  l'isard 
depuis  le  lever  du  jour  ,  ou  au  voyageur 
qu'ont  séduit  les  rians  paysages  du  Val  de 
Lasto;  car  un  orage  s'annonce  terrible;  et, 
de  loin,  sur  le  flanc  des  rochers,  se  dessine 
par  intervalle  la  haute  stature  du  contre- 
bandier des  Pyrénées ,  que  l'approche  de 
la  tempête  force  à  gagner  la  plaine  où  son 
nom  jette  l'effroi. 

Et  cependant,  un  homme  se  tient  appuyé 
contre  un  bloc  de  granit^  immobile,  indif- 
férent. A  ses  pieds  sont  jetés  une  hache  et 
quelques  fagots;  son  visage  porte  l'em- 
preinte d'une  pensée  sombre  et  soucieuse, 
qui  s'est  attachée  à  cet  homme  et  qui 
ronge  sa  vie.  Il  ne  remarque  rien,  il  ne  voit 
rien,  pas  même  à  quelques  pas  un  enfant 


o5i 


LA    DOMINICALE. 


qui  rassemble  à  grand'peine  ses  moutons  j, 
et  qui  ne  peut  y  réussir  ,  le  pauvre  en- 
fant I 

Eh  I  qu'importe  à  Laurence  que  le  vent 
du  sud  mugisse,  que  les  éclats  de  la  foudre 
rebondissent  étourdissans  sur  les  sommets 
ie  l'EspinîTo  •  que  des  torrens  de  pluie  bat- 
tent les  montagnes  et  se  ruent  avec  fracas 
ians  la  vallée?  Que  lui  fait  tout  cela?  La 
tourmente  ne  déracinera  pas  tous  les  grands 
arbres  de  la  forêt  qui  lui  sert  d'asile;  la 
montagne  ne  sera  pas  arrachée  de  ses  fon- 
demens,  avec  toutes  ses  cavernes  qui  l'abri- 
tent quand  il  veut  dormir.  Un  peu  plus 
loin,  des  cabanes  seront  renversées  -,  qu'im- 
porte? Des  cabanes  ,  en  est-il  une  dans  le 
inonde  qui  s'ouvrirait  à  sa  voix  ,  au  foyer 
de  laquelle  il  put  rompre  sa  part  de  pain 
noir? 

Et  le  pauvre  enfant  était  là  aussi  ^  sur  le 
bord  d'un  précipice,  surpris  par  l'ouragan 
quand  il  rassemblait  son  troupeau,  senant 
le  tronc  d'un  vieux  pin  presque  déraciné  , 
livré  au  désespoir  j  car  ses  moutons  effrayés 
courent  çà  et  là,  ou,  emportés  par  le  vent, 
vont  se  briser  sur  les  rochers.  «  A  moi , 
Laurence!  »  s'est-il  écrié.  Et  la  pitié  lutte 
dans  le  cœur  de  Laurence  avec  la  haine 
qu'il  amasse  depuis  si  long-temps  contre 
les  hommes.  Car  devant  cette  grande  fu- 
rie des  élémens  j  cet  enfant,  ce  sont  les 
hommes  pour  Laurence,  les  hommes  qui 
le  fuient,  qui  ont  fait  de  lui  un  être  à  part 
qui  n'a  pas  de  nom,  de  famille,  de  patrie. 
Et  je  ne  sais  quelle  joie  d'enfer  s'empare  de 
'^i,  de  les  voir  souffrir  dans  la  personne  de 
cet  enfant,  de  les  voir  réclamer  son  appui, 
de  tenir  leur  bonheur  une  fois  dans  sa 
main  et  de  ne  pas  l'ouvrir  pour  le  leur 
donner.  —  Et  pourtant,  il  est  beau  cet  en- 
fant,  il  souffre-,  il  lui  a  dit  d'une  voix  si 
douce  :  A  moi  ,  Laurence  !  —  Un  regard 
suppliant  a  décidé  de  son  incertitude-,  il 
va  secourir  le  pâtre  et  sauver ,  s'il  le  peut, 
les  débris  du  troupeau.  ]\Iais  l'enfant  s'écrie 
encore:  A  moi,  Crétin!  et  à  ce  nom,  la 
haine  ;,  la  vengeance  est  rentrée  dans  le 
cœur  de  Laurence-,  car  ce  nom  lui  rap- 
pelle la  barrière  qui  se  trouve  entre  lui  et 


les  hommesj  la  barrière  insurmontable  * 
Les  orages  ne  sont  pas  de  longue  durée 
dans  les  Hautes- Pyrénées.  Le  temps  était 
redevenu  serein  -,  les  rayons  d'un  beau  so- 
leil doraient  au  loin  la  cime  des  monts  et 
jetaient  des  flots  de  lumière  dans  les  val- 
lons d'alentour.  La  nature  se  réveillait  plus 
belle,  plus  gracieuse...  Mais  dans  celte  joie 
universelle,  il  y  avait  une  douleur  amère, 
poignante  :  car  le  pauvre  pâtre  avait  perdu 
son  troupeau,  tout,  jusqu'à  la  dernière bre- 
bris.  Oh!  que  dira  sa  mère,  son  vieux 
père,  dont  ce  troupeau  faisait  toute  la  ri- 
chesse! Il  faudra  donc  mendier  son  pain 
à  présent  !  0  douleur  I 

L'enfant  s'est  approché  de  Laurence. 
«  Eh  bien  !  lui  dit-il  avec  désespoir,  es-lu 
contcnt?Jen'aiplusde  troupeau-,  regarde... 
Tu  aurais  pu  le  sauver.  A  présent...  dis  , 
es-tu  content  ?  Oh  !  malheur  à  toi  !  — 
Eloigne-toi  j  enfant  ^  reprend  durement 
Laurence;  tu  me  fais  mal,  éloigne-toi.  — 
Oui,  je  vais  partir:  aussi  bien,  je  n'ai  rien 
à  attendre  de  toi,  misérable  !  car  si  la  tem- 
pête recommençait,  tu  me  laisserais  périr, 
comme  tu  viens  de  laisser  périr  mon  trou- 
peau. Adieu  j  Laurence^  adieu!  Je  te  quitte, 
et  la  désolation  entrera  avec  moi  dans  la 
chaumière  paternelle.  J'ai  laissé  ce  matin^ 
mon  père  qui  mourait...  Je  n'ai  que  douze 
ans...  mes  frères  sont  plus  jeunes  encore... 
Qui  sèmera  notre  champ  celte  année?  Le 
troupeau  nous  aurait  fait  vivre...  et  tu 
n'as  même  pas  essayé  de  sauver  un  de  mes 
moutons  pour  nous  nourrir  une  semaine  ! 
Adieu  -,  car  lu  es  un  homme  sans  pitie.  — 
De  la  pitié,  enfant  !  Et  qui  en  a  donc  de  la 
pitié  pour  le  crétin "i*  Quand  j'ai  faim,  qut 
de  vous  me  donne  un  morceau  de  pain? 
Ce  matin  ,  les  chasseurs  d'isards  déjeunaient 
sur  les  bords  du  lac-,  j'étais  près  d'eux, j'a- 
vais faim...  Ils  jetaient  leurs  restes  aux 
poissons.  Et  tu  veux  que  Laurence  ait  pi- 
tié de  ceux  qui  souffrent  I...  » 

En  ce  moment  ,  descendait  par  un  sen- 
tier rapide,  un  étranger  qui  parcourait  les 
Pyrénées.  Parti  le  matin  de  Bagnères  ,  l'o- 
rage l'avait  surpris  près  du  lac  Séculéjo, 
et  il   retournait  à  Bagnères,  car  le  soleil 


LA    DOMINICALE. 


535 


commençait  à  décliner.  Il  Toit  la  douleur 
du  pâtre,  son  désespoir,  s'informe  de  son 
malheur  et  cherche  à  le  consoler.  «  Vous 
me  plaignez  au  moins ,  vous ,  s'écrie  l'en- 
fant... et  lui...  Ohl  malheur!  ■''>  Et  il  pleu- 
rait amèrement.  —  «  Vous  avez  mal  fait , 
dit  l'étranger  à  Laurence-,  le  premier  devoir 
de  l'homme  est  de  secourir  les  malheu- 
reux. —  Regarde-donc,  vois  si  je  suis  un 
hommCj,  reprit  Laurence.  » 

L'étranger  recula...  Laurence  avait  re- 
jeté sur  ses  épaules  les  haillons  qui  cou- 
vraient sa  tête  ,  et  montrait  des  traits  hi- 
deux, un  visage  repoussant  ,  mais  animé 
par  ce  sentiment  qui  soulève  l'âme  contre 
une  injuste  réprobation.  Sa  figure  était 
tendue,  son  teint  livide  j  ses  cheveux  en 
désordre  étaient  collés  par  la  pluie.  Son 
cou  était  sillonné  des  stigmates  d'une  ma- 
ladie héréditaire  j  sa  poitrine,  qu'on  voyait 
demi-nue  à  travers  ses  haillons,  était  amai- 
grie par  la  misère.  C'était  horrible  de  voir 
cet  homme  ! 

K  Eh  bien!  étranger,  reprit  Laurence, 
en  souriant  amèrement ,  suis-je  assez  dif- 
forme? Comprends-tu  que  je  puisse  aimer 
les  hommes?  Tu  parais  bon^  toi ,  et  pour- 
tant je  viens  de  voir  ton  cœur  se  soulever 
et  tes  yeux  se  détourner  avec  dégoût.  Ainsi 
ont  fait  tous  tes  semblables.  Nous  avons  été 
poussés  dans  la  solitude  comme  des  mau- 
dits de  Dieu.  L'autre  jour,  je  voulais  respi- 
rer le  frais  dans  la  vallée  de  Lasto  -,  les  en- 
fans  se  sauvaient  effrayés  en  disant  : 
Voilà  le  crétin!  malédiction!...  —  Les 
hommes  ont  tort,  mon  ami,  disait  l'étran- 
ger. Ce  sont  les  coupables  que  Dieu  mau-^ 
dit;  les  malheureux^  jamais.  Proscrit  des 
hommes,  jette-toi  aux  pieds  de  l'Eternel 
qui  ne  proscrit  personne...  —  Moi  ,  l'im- 
plorer !  c'est  donc  au  milieu  des  déserts  I 

Laurence  avait  saisi  le  bras  de  l'étran- 
ger. —  «  Vois-tu,  là-bas,  au  bord  du  Go  , 
cette  chapelle  antique? l'herbe  croît  devant 
son  vieux  portique  ;  l'if  et  le  buis  en  em- 
barrassent le  seuil,  car  personne  n'y  va  dire 
une  prière.  Eh  bien!  les  hommes  m'ont  en- 
core fermé  cette  porte,  jusque  dans  ce  dé- 
sert où  il  n'y  a  que  moi,  et  Dieu. . .  Va,  tu  ne 


I  sais  pas  ce  que  c'est  que  d'avoir  un  cœur  e^ 
de  ne  pouvoir  aimer.  Oh!  une  voix  amie 
qui  murmure  à  mon  oreille...  et  puis,  je 
meurs.  Je  suis  si  las  de  haïr!  —  Prends 
cette  main,  lui  disait  l'étranger;  infortuné, 
presse-la  entre  les  tiennes.  Tu  désirais  un 
ami,  le  ciel  t'en  donne  un  -,  tous  les  malheu- 
reux sont  les  miens. 

Ce  qui  se  passa  dans  l'âme  du  crétin, 
Dieu  seul  le  sait;  car  seul  il  connaît  les 
mystères  du  cœur  de  l'homme.  Ce  n'était 
pas  du  bonheur;  c'était  du  délire,  une 
extase,  quelque  chose  d'indicible.  Sa  bou- 
che murmurait  des  mots  vagues  et  inex- 
plicables; son  cœur  battait  à  se  briser:  il 
s'était  jeté  aux  pieds  de  l'étranger  comme 
aux  pieds  de  Dieu  ! 

Si  vous  avez  parcouru  le  Valais  ;,  la  Bre- 
tagne ou  l'Aunis ,  vous  aurez  vu ,  sans 
doute,  quelques-uns  de  ces  hommes  qu'on 
désigne  indifféremment  sous  le  nom  de  cré- 
tins, de  cafoSj  de  cacoux.  C'est  une  grande 
peuplade  dont  les  branches  s'étendent  dans 
les  deux  Navarres  ,  le  Béarn  et  les  monta- 
gnes de  la  Bigorre.  D'où  viennent-ils?  nul 
ne  le  sait.  Quelle  effroyable  puissance  a 
voué  à  la  réprobation  tant  d'hommes  à  la 
fois?  on  l'ignore.  On  dirait  d'une  race  mau- 
dite qui  a  un  immense  anathème  à  porter 
de  siècle  en  siècle ,  comme  une  expiation 
de  quelque  grand  forfait,  ou  les  restes  de 
quelque  peuplade  brisée  depuis  des  siècles, 
jetée  dans  les  solitudes  par  la  main  des 
vainqueurs,  et  qui  aurait  puisé  dans  le  dé- 
nuement les  germes  de  celte  maladie  af- 
freuse;, transmise  à  leurs  descendans  par  un 
héritage  funeste.  Le  préjugé  avilit  ces  hom- 
mes, les  pousse  dans  les  landes  et  les  déserts. 
Nulle  chaumière  ne  leur  est  ouverte  ,  nulle 
main  ne  presse  leur  main  ,  nul  cœur  ne 
compatit  à  leur  détresse.  Leur  présence 
fait  fuir;  le  peuple  a  sur  eux  ses  légendes 
terribles  qu'il  débite  le  soir,  quand  le  vent 
ébranle  ses  masures.  Le  contrebandier  se 
signe  en  voyant  leur  cadavre,  et  se  hâte  de 
jeter  dessus  quelques  pierres  et  un  peu  de 
terre.  C'est  horrible^  tout  cela!  — Dites, 
maintenant  si  Laurence  devait  pleurer  de 


LA    DOMINICALE. 


joie ,  le  pauvre  cre'tin  qu'un  homme  appe- 
lait son  ami. 

La  désolation  re'gnait  à  la  cabane  du 
pâtre;  car^  hélas!  il  j  était  rentré  tout 
seul",  et  quand  sa  mère  avait  réchauffé  les 
mains  de  son  fds,  qu'elle  l'avait  embrassé 
comme  embrassent  les  mères,  elle  qui  avait 
été  si  inquiète,  et  que  Tenfant  pleurait ,  il 
avait  bien  fallu  dire  que  l'orage  avait 
anéanti  toutes  les  ressources  delà  pauvre  fa- 
mille. Donc  c'était  une  douleur  inconso- 
lable. On  pleurait,  on  se  lamentait ,  et  puis 
en  regardant  le  vieux  crucifix  noirci  qui 
pendait  à  la  cheminée  ,  un  peu  d'espoir 
était  rentré  dans  Ions  les  cœurs.  C^'est  tou- 
jours la  croix  que  le  pauvre  baise  dans  sa 
misère,  et  il  fait  bien!  car  l'espoir  ne  man- 
que jamais  de  renaître  avec  elle.  La  nuit 
s'était  ainsi  passée  ,  et  j  le  malin ,  le  père 
avait  voulu  quitter  son  lit  de  douleur  pour 
travailler,  malgré  sa  faiblesse.  Tous  se  mi- 
rent en  route;  mère,  jeunes  filles^  précé- 
dés par  les  bœufs,  gagnant  lechamp  qu'ils 
devaient  labourer.  On  était  arrivé  au  pla- 
teau qui  domine  le  village  d'Oo.  Quel  ra- 
vissant tableau  pour  le  pauvre  malade  ! 
Que  cet  air  des  montagnes  estsuave  et  frais! 
Le  ciel  est  pur  ;  les  premiers  rayons  du  so- 
leil scintillent  en  milliers  d'escarboucles  sur 
la  surface  des  neiges.  Laissez-le  jouir  de 
tout  cela  ,  car,  hélas!  c'est  peut-être  pour 
la  dernière  fois. 

De  loin  ^  deux  hommes  observaient  en 
silence  :  c'étaient  Laurence  et  l'étranger, 
c|ue  le  hasard  encore  ramenait  à  cette  nou- 
velle scène.  Ils  virent  le  malade  atteler  ses 
bœufs^  marcher  quelques  pas  ^  puis  tom- 
ber, et  quand  ils  arrivuîrent ,  l'étranger  en 
courant,  et  Laurence  d'un  pas  timide  ,  ce 
n'était  plus  qu'un  mort  que  la  famille  dé- 
solée inondait  de  ses  larmes  et  emportait. 
Et  l'enfant  de  la  veille  jetait  une  nouvelle 
malédiction  à  Laurence  qu'il  venait  de 
reconnaître...  «  Misérable  !  c'est  toi  qui  as 
tué  mon  pèrel...  —  Ai-jc  donc  bien  fait 
cela,  dit  le  crétin?  »  Et  il  s'en  alla  prier. 

La  nuit  était  venue;  la  cabane  était  ten- 
due de  noir^,  au  milieu  un  cercueil ,  et  tout 
autour,  les   enfans  à  genoux  balbutiaient 


quelques  versets  des  psaumes  entrecoupes 
par  des  sanglots...  En  ce  moment,,  la  porte 
s'ouvrit  :  c'était  le  crétin.  Il  s'avança  len- 
tement; ses  regards  étaient  sombres,  et  ses 
pas  tremblaient  comme  ceux  d'un  homme 
qui  chancelle.  Lorsqu'il  fut  près  de  la  bière, 
il  examina  tour  à  tour  le  visage  décoloré 
du  cadavre  et  les  spectateurs  de  cette  scène 
douloureuse  ,  plaça  auprès  du  mort  le  vase 
d'eau  bénite  et  le  rameau  de  buis  :  les  san- 
glots redoublaient. 

«  Femme,  dit-il,  ens'adressantàla  mère, 
c'est  moi  qui  l'ai  tué:  je  fus  bien  coupable. 
Hier,  j'aurais  ri  de  tes  douleurs  ;  car  hier 
je  n'étais  pas  un  homme.  Aujourd'hui,  je 
suis  rongé  de  remords  ;  je  me  fais  peur  â 
moi  !  Oh  !  dis  que  tu  veux  bien  que  je  rem- 
place, pour  tes  enfans ,  l'homme  que  ta 
pleures!  Tiens,  je  suisfort,  je  labourerai  ton 
champ,  je  nourrirai  la  famille;  il  ne  me  faut 
rien,  à  moi,  qu'un  peu  de  pain  et  de  paille 
pour  dormir  dans  quelque  coin.  Vous  vous 
accoutumerez  à  me  voir,  et  puis,  quand  le 
crétin  ne  vous  rendra  plus  de  services,  eh 
bien!  vous  lui  direz  :  Retourne  dans  tes 
montagnes,  et  j'y  reprendrai  ma  vie  d'an- 
goisse et  d'amertume.  Mais,  dans  les  forêts, 
un  souvenir  me  suivra,  je  m'en  nourrirai, 
je  le  caresserai,  et  ma  vie  sera  moins  amère 
et  mes  journées  moins  sombres.  Oh!  dis 
que  tu  lé  veux  bien,  Marie!  »     ^ 

Depuis  ce  jour,  l'abondance  entra  dans 
la  cabane  avec  le  crétin.  La  pauvre  chau- 
mière d'autrefois  est  aujourd'hui  une  mai- 
sonnette fort  jolie,  où  les  voyageurs  que  la 
nuit  surprend  dans  les  montagnes  reçoi- 
vent accueil  cordial  et  hospitalité  franche. 
La  mémoire  du  crétin  y  est  en  bénédiction 
chez  les  fils  du  petit  pâtre. 

Et  qui  changea  ainsi  Laurence?  Ce  fut 
une  nuit  passée  dans  une  caverne  des  Py- 
rénées avec  un  prêtre  de  Bagnères,  qui  lui 
parla  de  Dieu.  Admirable  chose  qu'une  re- 
ligion qui  fait  de  pareils  miracles  ! 


LA.    DOMINICALE. 


557 


DOCUMENS 

CURIEUX    SUR    l'église    CATHOLIQUE    FRANÇAISE. 

L'Eglise  catholique /"rançaise  se  trouvait  ces  jours 
derniers  en  Cour  royale.  Voici  quel  eu  était  le 
motif  : 

M.  l'abbé  Cliâtel  a  inventé  ou  cru  inventer 
une  religion  nouvelle;  mais,  imitateur  involon- 
taire ,  il  a  copié  ce  qu'il  voulait  détruire.  Il  avait 
vu  dans  chaque  église  un  curé  directeur  du  spiri- 
tuely  et  une  fabrique  chargée  du  temporel  :  il  s'est 
investi  de  la  direction  des  consciences,  et  s'est  créé 
im  collègue  chargé  du  soin  exclusif  d'administrer 
la  partie  matérielle.  La  principale  fonction  de  cet 
administrateur  était  de  payer  les  appoinlemens  du 
spirituel  ;  en  échange,  l'abbé  Châtel  offrait  géné- 
reusement les  espérances  de  l'avenir.  Comme  on  le 
voit,  il  fallait  trouver  un  homme  qui  eût  une  foi 
Lien  vive  dans  ces  espérances.  L'abbé  Chàtel  dis- 
tingua, dans  son  mince  auditoire,  M.  Dufour,  hon- 
nête et  trop  confiant  jeune  homme.  «  Voulez-vous, 
»  lui-dit-il,  être  prhnat  temporel  de  l'Église,  et  vous 
»  trouver  tout  d'un  coup  mon  égal?  Engagez- 
»  vous  à  payer  mes  appointemens  :  ils  sont  modes- 
5)  les,  et  pour  le  moment  je  me  contenterai  de 
))  6,000  francs;  de  plus  vous  paierez  nos  dépenses 

»  de  toute  espèce;  mais  vous  serez  primat  et 

»  vous  louerez  nos  chaises,  w 

Dufour  accepta,  et  voici  l'acte  bizarre  qui  fut 
passé  entre  eux,  à  la  date  du  premier  janvier  1833  : 

«  Entre  M.  Dufour,  d'une  part  ; 

Et  M.  Ferdinand-François  Châtel ,  évéqne  pri- 
mai par  éleciion  du  peuple  et  du  clergé,  et  fonda- 
teur de  l'Eglise  catholique  française ,  d'autre  part  ; 

A  été  convenu  ce  qui  suit  : 

M.  Dufour  reconnaît  par  ces  présentes  M.  l'abbé 
Chàtel  pour  seul  et  unique  chef,  quant  au  spiri- 
tuel ,  de  toutes  les  églises  catholiques  françaises  qui 
pourront  être  établies;  il  s'engage  formellement  à 
ne  traiter  qu'avec  lui  seul  pour  le  matériel  de  ces 
églises. 

M.  Châtel  prend  de  son  côté  les  mêmes  engage- 
mens  quant  à  l'administration  temporelle  desdites 
églises ,  qui  reste  confiée  à  M.  Dufour  exclusive- 
ment, aux  conditions  ci-dessous  indiquées. 

Les  fonctionnaires  de  l'église  française  prima- 
tiale,  rue  du  Fanbourg-Saint-Martin,  n^SO;  ceux 
de  la  seconde  église  à  établir  dans  Paris ,  ceux  des 
autres  églises  qui  pourront  être  établies  dans  la  ca- 
pitale ,  se  composent ,  I  "  à  l'église  primatiale ,  de 
l'évêque  primat  ;  2"  de  trois  vicaires  primatiaux  ; 
3°  de  deux  vicaires  généraux  ;  4°  de  trois  prêtres 
catholiques  français. 

De  ce  nombre  de  ministres  ,  le  primat,  un  vi- 
caire primatial,  un  vicaire-général  et  un  prêtre  ca- 
tholique français  seulement,  seront  aux  frais  de 


l'église  priniaîiale  ;  les  autres  devront  recevoir  leur.ç 
appoinlemens  des  autres  églises  auxquelles  ils  se- 
ront spécialement  attachés. 

Outre  ce  nombre  de  ministres ,  qui  pourra  être 
augmenté  selon  l'extension  et  les  besoins  de  la  ré- 
forme ,  il  y  aura  à  chaipie  église  un  huissier  au 
moins,  et  des  enfans  de  chœur,  dont  le  nombre  ne 
pourra  être  de  moins  de  quatre  à  l'église  prima- 
tiale ,  et  de  deux  dans  les  autres  églises. 

M.  l'abbé  Châtel,  comme  chef  de  l'église,  a 
toute  la  responsabilité  spirituelle. 

M.  Dufour,  en  sa  qualité  de  gérant  de  l'église  , 
et  comme  foi;r»Js.çai7f  tous  les  fonds  nécessaires 
pour  faire  avancer  la  réforme ,  perçoit  toutes  les 
recettes,  et  en  dispose,  à  la  charge  par  lui  de  faire 
face  à  tous  les  frais  occasionnés  dès  maintenant  par 
l'église  existant  rue  du  Faubourg-Saint-Martin,  et 
ceux  qui  proviendront  d'autres  églises  dans  la  ca- 
pitale. 

M.  Châtel  cède  à  M.  Dufour  YEucologe  et  la 
profession  de  foi  de  Véqlise  catholique  française, 
pour  les  vendre  à  son  profit,  à  la  charge  de  les  faire 
réimprimer  à  ses  frais.  Quant  aux  autres  pièces  à 
imprimer,  et  celles  qui  ont  déjà  paru,  M.  Châtel 
en  demeure  seul  et  unique  propriétaire,  ainsi  que 
du  Catholique  français. 

Les  honoraires  de  M.  Châtel,  comme  primat  de 
l'église  française,  sont  de  6,000  francs  par  ans ,  que 
M.  Dufour  s'engage  à  lui  payer  par  douzième,  de 
mois  en  mois,  à  partir  du  premier  janvier  1853. 
Ces  honoraires  ne  devront  point  être  augmentés, 
lors  même  qu'une  seconde  église  sera  établie  dans 
Paris  ;  mais  ils  le  seront  aussitôt  qu'il  y  en  aura 
une  troisième,  et  au  fur  et  à  mesure  qu'on  en  éta- 
blira d'autres  dans  la  capitale.  Cette  augmentation 
sera  faite  à  l'amiable  entre  les  parties.  Cependant 
elle  ne  [lourra  être  de  inoins  d'un  quart  en  sus  des 
honoraires  ci-dessus  stipulés. 

RL  Dufour,  malgré  la  clause  ci-dessus,  laisse  à 
M.  Châtel  la  faculté  de  traiter  avec  d'autres  que 
lui,  et  d'établir  de  concert  avec  eux  d'autres  églises 
dans  Paris,  dans  le  cas  où  lui-même  ne  serait  pas 
en  mesure  de  le  faire.  Cette  restriction  ne  s'ap- 
plique nullement  à  l'église  à  établir  dans  le  centre 
de  Paris,  !M.  le  primat  recevant  dès  à  présent  des 
\  honoraires  pour  cette  Eglise  comme  si  elle  exis- 
tait^ et  M.  Dufour  s'engageant  formellement  par 
le  présent  acte  à  la  fonder  dans  le  plus  bref  délai. 

M.  Dufour  accepte  le  bail  fait  entre  M.  Labalte 
et  M.  Châtel ,  relativement  à  l'église  établie  main- 
nant  chez  ledit  sieur  Labalte,  rue  dn  Faubourg- 
Saint-Martin ,  n"  59,  et  s'engage  à  payer,  pendant 
six  ans  consécutifs,  à  partir  du  premier  janvier 
^855,  4,000  fr.  par  année,  de  la  maniàre  stipulée 
dans  ledit  bail. 

M.  Dufour,  en  conséquence  de  la  cession  que 
lui  fait  M.  Chàtel,  s'engage  à  solder,  avant  le  ^0 
janvier  courant,  M.  Combes,  entrepreneur  de  ma- 


§58 


LA    DOMINICALE. 


çonnerie  ;  Barbier-Cosson ,  marchand  de  bois  ;  Da- 
vid, peintre  en  bàtimens,  et  Auffray,  imprimeur, 
pour  ouvrages  par  eux  faits  pour  l'église  française, 
d'après  les  mémoires  qu'ils  lui  ont  présentés. 

Fait  double  et  de  bonne  foi.  etc.  » 

Fier  de  son  litre,  Dufour  loua  un  local,  fit  venir 
des  ouvriers,  les  fit  travailler,  paya  le  primat  spi- 
rituel ;  mais  ne  recueillant  rien  de  la  pitié  des 
néophytes,  il  se  vit  bientôt  dans  l'impossibilité  de 
continuer  l'exécution  de  ce  ruineux  traité.  Il  a 
été  déclaré'en  état  de  faillite. 


M.  Féron,  nouvel  évêque  élu  de  Clermont, 
€st  arrivé  dans  sa  ville  épiscopale  depuis  le 
l4-  Il  n'était  attendu  que  pour  le  i5  j  mais 
voulant  sans  doute  prévenir  l'éclat  d'une  en- 
trée solennelle,  il  arriva  opinément  \e  ï^  au. 
5oir.  L'installation  du  Prélat  a  eu  lieu  le  i5. 
Il  y  a  eu  à  cette  occasion  une  magnifique  fête; 
le  chapitre,  le  clergé  de  la  ville,  les  élèves 
du  séminaire  ,  avec  la  musique  du  régiment 
en  tête  ,  et  au  milieu  d'une  double  haie  de 
soldats  se  sont  rendus  processionnellement  à 
l'évêché.  Arrivé  à  la  cathédrale,  le  nouveau 
prélat  a  été  complimenté  par  M.  l'abbé 
Gevaudan,  premier  grand-vicaire.  II  est  en- 
suite monté  en  chaire,  et  a  prononcé  un  dis- 
cours remarquable,  qui  restera  long-temps 
gravé  dans  le  cœur  des  fidèles  de  Clermont. 

Nous  citons  quelques  extraits  de  sa  lettre 
pastorale  à  l'occasion  de  sa  prise  de  possession: 

En  arrivant  au  milieu  de  vous  pour  prendre  soin  , 
au  nom  de  Jésus-Christ ,  d'une  portion  chérie  du 
troupeau  que  le  divin  Pasteur  s'est  acquis  au  prix 
de  son  sang  ('),  qu'il  nous  soit  permis  de  vous  ou- 
vrir ufjtre  âme  tout  entière ,  et  de  la  mettre ,  pour 
ainsi  dire ,  à  nu  sous  vos  yeux  :  c'est  un  besoin 
pour  nous  de  ne  vous  laisser  ignorer  aucun  des 
sentimens  qui  l'animent,  et  nous  vous  en  devons 
un  compte  fidèle,  afin  de  vous  inspirer,  autant 
qu'il  sera  en  notre  pouvoir,  celle  confiance  filiale 
à  laquelle  nous  ne  pouvons  encore  présenter  aucun 
titre,  mais  que  nous  sommes  jaloux  de  mériter,  et 
que  nous  serons  heureux  d'obtenir 

Cette  juste  défiance  de  nous  même  s'est  en- 
core accrue ,  lorsque ,  portant  nos  regards  sur 
l'illustre  Eglise  de  Clermont,  qui  allait  deve- 
nir la  jmrlion  de  notre  héritage,  nous  l'i.vons  vue 
briller  d'un  si  vif  éclat  parmi  les  plus  anciennes 
Eglises  de  France ,  par  la  pureté  de  sa  foi ,  la  sa- 

(1)  Regere  Ecclcsiam  Dei  quam  acquisivit  san- 
guine sue.  Act.  Jpost.  IX.  28. 


gesse  de  sa  discipline  et  l'éminente  sainteté  des 
pontifes  qui  l'ont  gouvernée.  Depuis  son  premier 
apôtre  jusqu'au  vénérable  prélat  dont  elle  couvre 
encore  la  tombe  de  ses  larmes ,  que  de  noms  vé- 
nérés ,  que  de  lumières ,  que  de  vertus  !  Chaque 
pas  que  l'on  fait  sur  cette  terre  favorisée  du  ciel , 
réveille  d'immortels  souvenirs  j  et ,  sans  remonter 
aux  siècles  heureux  où  le  siège  de  Clermont  se  vit 
illustré  par  une  longue  succession  de  saints,  de 
quel  éclat  n'a-t-il  pas  été  environné  dans  les  der- 
niers temps  par  les  Duvalk  de  Dampierre ,  les  de 
Bonal,  les  Lemaistre  de  La  Garlaye,  les  Massil- 
lon!...  Pour  renouer  et  soutenir  cette  glorieuse 
chaîne  d'illustres  pontifes,  il  eût  fallu,  nous  le 
comprenons ,  un  de  ces  hommes  puissans  en  pa- 
role et  en  œuvres ,  que  le  Ciel  peut  susciter,  quand 
il  lui  plaît,  mais  qu'il  tient  cachés  dans  le  trésor 
de  ses  miséricordes,  et  ne  révèle  à  la  terre  que 
de  loin  en  loin.  Aussi  votre  charité,  N.  T.  C.  F., 
nous  dispensera  de  vous  dire  combien  votre  nou- 
veau pasteur  est  éloigné  de  ces  grands  modèles. 
Autant  que  personne  il  les  admire,  et  il  s'effor- 
cera constamment  de  marcher  sur  leurs  traces , 
selon  la  mesure  de  grâces  qui  lui  sera  accordée  ; 
mais  il  ne  peut  avoir,  et  il  n'aura  jamais  la  pré- 
somption d'atteindre  si  haut  !...  Soumis  à  la  voix 
du  Père  commun  des  fidèles ,  du  Vicaire  de  Jésus- 
Christ,  qui  ,  malgré  notre  indignité ,  nous  a  élevé 
à  la  tête  du  peuple  de  Dieu  pour  le  diriger  dans 
les  voies  du  salut,  nous  ne  placerons  point  nos 
espérances  dans  nos  propres  forces,  mais  nous 
compterons  uniquement  sur  le  secours  de  Dien 
qui  a  fait  le  ciel  et  la  terre  ;  et  sans  cesse  ,  à  la  vue 
de  notre  insuffisance  et  de  nos  besoins ,  nous  in- 
voquerons humblement  celui  qui  donne  la  sagesse 
aux  enfans,  et  s'est  plu  souvent  à  choisir  ce  qu'il 
y  a  de  plus  faible  dans  le  monde  pour  confondre 
ce  qu'il  y  a  de  plus  fort 

Nous  ne  craignons  donc  pas  de  vous  le  pro- 
mettre, et  ici  nous  ne  faisons  que  renouveler  l'enga-^ 
geinent  solennel  que  nous  en  avons  pris  dans  notre 
consécration  :  voire  salut  elle  nôtre,  ce  sera  désor- 
mais l'objet  de  tous  nos  vœux  et  de  tous  nos  efforts. 
Minisire  d'un  Dieu  qui  nous  a  déclaré  que  son 
royaimie  n'est  pas  de  ce  monde ,  ce  monde  ne  peut 
être  pour  nous  qu'une  vaine  figure  qui  passe  ;  et , 
élevant  plus  haut  nos  pensées ,  nous  nous  efforce- 
rons constamment  de  marcher  avec  vous  vers  le 
C]iel,  notre  commune  patrie. 

C'est  assez  vous  dire  qu'étranger  aux  intérêts 
purement  temporels  qui  divisent  les  hommes  sur 
celle  lerre  d'exil,  étranger  surtout  aux  passions  qui 
agitent  la  société ,  et  nous  renfermant  scrupuleu- 
sement dans  les  devoirs  et  l'esprit  de  notre  saint 
ministère  pour  rendre  à  César  ce  qui  appartient  à 
César  et  à  Dieu  ce  qui  appartient  à  Dieu,  nous  ne 
voulons  avoir  d'autre  règle  que  la  charité  de  Jésus- 
Christ,  qui  est  le  lien  de  la  perfection,  et  aux  yeux 


LA   DOMINICALE. 


i)59 


de  laquelle  il  n'y  a  ni  Juif  ni  Gentil ,  ni  Scythe  ni 
Barbare ,  parce  que  tous  les  hommes  sont  frères  et 
membres  de  la  même  famille.  Par-là  nous  aurons 
l'espérance  de  remplir  les  desseins  de  notre  Dieu , 
qui  est  un  Dieu  de  paix,  et  non  de  dissention,  et 
qui  veut  que  ses  apôtres  se  présentent  au  nom  de  la 
paix  partout  où  ils  porteront  leurs  pas. 


MELANGEIS. 

C'est  vraiment  merveille  que  de  voir'avec 
quel  empressement  la  fraction  révolution- 
naire qui  est  aujourd'hui  le  pouvoir,  s'occupe 
de  donner  une  haute  consécration  de  vérité 
aux  doctrines  dont  la  négation  a  amené  ce  que 
nous  voyons.  L'insurrection  était  regardée 
comme  le  plus  saint  des  dei'oirs  ;  elle  la  flétrit 
à  l'heure  qu'il  est  comme  un  crime;  elle  ap- 
pelle assassins  ceux  qui  font  les  émeutes , 
mauvais  citoyens  ceux  qui  élèvent  des  barri- 
cades. Reste  à  savoir  quel  nom  donner  à  ceux 
qui  prêchèrent  les  doctrines  contraires  jus- 
qu'en i83o,  et  en  ont  profité.  La  France  trou- 
vera ce  nom  tôt  ou  tard.  Les  idées  sont  plus 
fortes  que  les  hommes  :  une  fois  lépandues , 
elles  portent  leurs  fruits.  Le  pouvoir  qui  les  a 
le  plus  défigurées  les  rétablit  avec  nous  malgré 
lui.  La  force  des  choses  fera  le  reste. 


Les  révolutions  mènent  à  l'anarchie  oa  à  la 
tyrannie.  Ceci  a  été  dit  bien  des  fois*  mais  il  ne 
faut  pas  cesser  de  le  répéter  pour  l'enseigne- 
ment des  peuples.  Les  crises  sociales  soulèvent 
toujours  des  ambitions  impossibles  à  satisfaire, 
des  prétentions  extravagantes ,  des'jprojets  de 
réforme  qui  dépassent  de  bien  loin  jce  que 
peut  en  supporter  un  peuple.  Le  pouvoir 
alors  est  débordé  par  les  masses,  et  c'est  l'a- 
narchie; ou  il  contient  les  masses  par  la  force , 
et  c'est  le  despotisme  du  sabre,  la  tyrannie  du 
gendarme.  Depuis  juillet  i83o,  nous  sommes 
dans  une  véritable  anarchie  morale ,  et  le 
pouvoir,  enfermé  dans  un  cercle  vicieux  , 
arrive  à  la  tyrannie  et  à  la  loi  de  la  force. 

Les  doctrines  les  plus  subversives  de  l'ordre 
social  sont  discutées  chaque  matin,  sur  la 
propriété ,  sur  la  légitimité  du  pouvoir,  sur 
le  droit  d'insurrection  et  de  révolte.  Le  pou- 
voir a  raison  en  saine  logique  ;  mais  tous  les 
principes  qu'il  émet  sont  retournés  contre  lui , 
contre  son  origine,  contra  ses  antécédens.  Ce 


que  le  gouvernement  appelle  des  factions  ne 
fout  que  mettre  une  seconde  fois  en  pratique 
ce  qui  lui  a  si  bien  réussi  une  première  ;  de 
telle  sorte  que  l'unique  cause  de  perturbation 
vient  de  lui ,  et  qu'à  des  périodes  presque  ré- 
gulières il  est  obligé  de  descendre  dans  la  inie 
pour  y  faire  de  l'ordre  à  coups  de  fusil.  Il 
faudrait  désespérer  du  salut  de  la  société  si 
cette  grande  contradiction  durait  toujours , 
car  elle  est  une  source  perpétuelle  de  désor- 
dres. 


SOUSCRIPTIGIÎ  POUR  LA   CHASàli  DE    St-ViNCENI 

DE  Paul. 

La  publication  que  nous  avons  faite  du 
portrait  de  Monseigneur  l'archevêque  a  pro* 
duit  l'effet  dont  nous  étions  assurés  d'avance. 
Grand  nombre  de  personnes,  qui  ne  sont  pas 
abonnées  à  la  Dominicale,  jalouses  de  possé- 
der la  copie  fidèle  et  authentique  des  traits 
de  l'illustre  prélat ,  que  tant  de  malheurs  si 
noblement  supportés  depuis  quatre  ans  ,  ont 
rendu  cher  et  vénérable  à  l'église  de  France^ 
sont  venues  noas  prier  instamment  de  faire 
une  exception  à  nos  habitudes  en  leur  cédant 
cette  gravure.  Nous  n'avons  pas  hésite  dès- 
lors  à  commander  un  tirage  extraordinaire. 
Le  produit  de  la  vente  sera  joint ,  au  montant 
de  la  souscription  ouverte  dans  nos  bureaux 
pour  le  paiement  de  la  chasse  de  St-Vincent 
de  Paul  (i). 

DEUXIEME    LISTE    DE    SOUSCRIPTION. 


M.  de  Liechty. 
Madame  de  Liechty. 
Mlle  Aloïse  de  Liechty. 

4fr. 
4 

c. 

M.  d'Espaignet. 

Une  abonnée. 

Mme  la  baronne  de  Maricourl. 

'1 
3 
5 

Total. 

lo 

Sousaiptions  antérieures. 

45 

5o 

Total. 

65 

5o 

(I)  Le  portrait  se  vend,  dans  les  bureaux  de  la 
Dominicale,  sur  papier  ordinaire,  60  c.  ;  sur  papier 
de  Chine,  \  fr. 


oiO 


LA  DOMINICA.LE. 


PUBLICATIONS  NOUVELLES. 

11  vient  de  paraître  à  la  librairie  de  Biaise 
lin  fort  bon  livre  iutiulc  :  Sainl-hincenl-de- 
Faul\i'i\x\{.  parses  écrits;  parM.  Gassin,  avo- 
cat à  la  Cour  royale  de  Paris.  Nous  le  recom- 
mandoiis  à  nos  abonnés.  Ce  volume  contient 
y8  lettres  inédites  du  Saint. 

{Voir  aux  annnonce.) 

C'est  un  usa(je piesque  général  dans  les  fa- 
milles chrétiennes  de  consacrer  le  mois  de  mai 
au  culte  de  Marie.  Pour  faciliter  la  pratique  de 
cette  touchante  dévotion,  M.  l'abbé  Le  Guillou 
vient  de  ftiire  paraître  IcMoisde  Marie.  L'ou- 
vrap-e  est  fort  bien  fait ,  d'une  piété  tendre  et 
solide.  Ce  qui  ajoute  encore  à  son  mérite  ,  ce 
sont  sept  Cantiques  à  Marie,  mis  en  musique 
par  l'auteur,  et  extraits  d'un  ouvrage  d'har- 
monie religieuse  qui  doit  bientôt  paraître. 
M.  l'abbé  Le  Guillon  a  acquis  par  ce  livre  des 
droits  àia  reconnaissance  des  catholiques. 


ÉPHÉMÉRIDES. 

Le  2T  avril  181 1,  le  cardinal  Fçsch,  oncle  de  Na- 
poléon ,  voulant  essayer  de  le  réconciher  avec  le 
pape ,  rassemble  chez  lui  un  assez  grand  nombre 
d'évêques,  et  douze  d'entre  eux  souscrivent  une 
lettre  au  souverain  pontife  pour  l'engager  à  re- 
cevoir favorablement  les  trois  députés  que  hii  en- 
voyait l'empereur.  Pie  VII  était  alors  à  Savone, 
après  avoir  été,  deux  ans  auparavant,  enlevé  de 
Rome  avec  une  violence  inouïe ,  et  avoir  vu  ses 
États  réunis  à  l'empire  français.  Depuis  il  avait 
refusé  |rinslil.ul:on  canonique  aux  évoques  nom- 
més par  Napoléon.  Celui-ci  avait  inutilement 
multiplié  les  violences  contre  les  cardinaux  et 
les  autres  ecclésiastiques  fidèles.  II  voulut  négo- 
cier, et  le  clergé  de  France  inteiTinl.  MM.  de 
Barrai ,  archevêque  de  Tours ,  Mannay  et  Bu- 
voisin  ,  évèijues  de  Troyes  et  de  Nantes ,  parti- 
rent pour  Savone  avec  la  lettre  des  douze  évè- 
ques.  Le  pape  les  accueillit ,  et  se  montra  touché 
des  embarras  et  des  privations  qu'éprouvaient 
tant  de]  diocèses.  Mais  la  susceptibilité  des  ju- 
risconsultes impériaux  empêcha  la  conclusion, 
et  le  concile  national  se  réunit  pour  faire  de 
nouvelles  lanlalives. 
Le  28  —  4234.  L'archevêque  de  Ilavenne,  n'étant 
pas  encore  en  possession  de  sou  siège,  se  prépare, 
dans  un  synode  où  les  évê<iucs  de  la  province 
sont  réunis,  à  exercer  sa  juridiction,  sans  nuire 
ù  celle  de  ses  suffrageans. 


Le  29  —  1797,  ratification  du  traité  de  Toleniino, 
entre  le  pape  Pie  VII  et  le  général  Bonaparte , 
au  nom  de  la  république  française. 

Le  50 —  914,  exaltation  du  pape  Jean  X,  qui  oc- 
cupa plus  de  quatorze  ans  la  chaire  de  Saint- 
Pierre,  au  milieu  d'une  multitude  d'événemens, 
dans  lesquels,  selon  Muratori,  il  montra  tou- 
jours un  grand  sens  et  un  grand  cœur. 

Le  i*^^""  mai  1821,  baptême  du  duc  de  Bordeaux. 
Né  le  29  septembre  1820,  il  avait  été  ondoyé  le 
jour  même  dans  la  chapelle  tl^s  Tuileries ,  par 
M.  de  Giiabons,  évèque  d'Amiens,  premier  au- 
mônier de  Madame  la  duchesse  de  Berry.  La 
cérémonie  du  baptême  solennel ,  remise  au  prin- 
temps, devait  être  embellie  par  la  présence  des 
pairs  et  des  députés  de  la  France ,  et  par  la 
réunion  plus  facile  à  rette  époque  des  Français  o 
qu'une  telle  circonstance  attirerait  dans  la  capi- 
tale. Aussi  la  foule  était  immense,  et,  à  la  re- 
vue qui  eut  lieu  au  Champ-de-Mars,  la  veille 
de  la  fête,  tous  les  tertres  était  couverts  de  peut- 
être  cent  mille   spectateurs.  Le  jeune    prince 
y  fut  amené  et  parcourut  les  ligues ,  au  milieu 
de  ces  acclamations  qu'il  est  impossible  de  fein- 
dre ,  impossible  de  rendre.  Le  roi  Louis  XVIII 
ne  pouvait  plus  marcher  ;  mais  on  plaçait  son 
fauteuil  dans  sa  voiture ,  et  ainsi  il  se  montrait 
en  public.  Il  se  rendit  à  la  cathédrale  pour  le 
baptême.  Le  duc  d'Orléans  et  le  duc  de  Bour- 
bon y  attendaient  la  famille  royale.   La  cathé- 
drale était  magnifiquement  ornée ,  et  présentait 
le  plus  imposant  aspect.  Aux  deux  branches  de 
de  la  croix,  avant  le  chœur,  étaient  à  gauche  la 
tribune  des  députés ,  et  à  droite  celle  des  pairs, 
où  l'on  remarquait  l'abbé  duc  de  Rohan,  alors 
simple  prêtre  et  en  simple  soutane  noire,  depuis 
cardinal  et  archevêque ,  mais  arrêté  par  la  mort 
au  milieu  de  sa  carrière.  M.  de  Quélen ,  coadju- 
leur,  dit  la  messe ,  et  ensuite  le  vénérable  car- 
dinal de  Talleyrand-Périgord ,  tout  à  la  fois  ar- 
chevêque et  grand  aumônier,  fit  les  cérémonies 
du  baptême.  Ses  infirmités  ne  lui  permettaient 
pas  de  plus  longs  efforts ,  et  elles  devaient  l'em- 
porter (pielques  mois  après.  Que  d'autres  per- 
sonnages devaient  disparaître  après  lui  ! 
Le  2  —  C93,  le  Code  d'Alaric  est  reconnu  et  con- 
firmé par  l'autorité  des  évêques  d'Espagne,  sur 
la  demande  du  roi  Egica. 
Le  5  —  1512,  ouverture  du  Concile |de  Lalran,  où 
fut  abolie  la  Pragmatique-Sanction. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

RojMîî.  La  reine  Marie-Tsabelle,  mère  du  roi  de 
Naples,  a  donné  à  Rome,  pendant  les  saints  jours, 
de  grands  exemples  de  piété  et  d'humilité.  Elle  a 
assisté  plusieurs  fois,  dans  l'oratoire  Caravita,  aux 
exercices  spirituels  .que  les  jésuites  ont  coutume 


LA    DOMINICALE, 


^li 


d'y  donner  aux  clames  pour  se  préparer  à  la  pâque. 
Le  Vendredi-Saint,  elle  assista  dans  le  môme 
oratoire  aux  trois  heures  d'agonie. 

—  La  nenvaine  prescrite  par  M.  l'archevêque 
dans  la  chapelle  de  Saint-Vincent-de-Paul,  rue  de 
Sèvres,  a  été  suivie  assiduemont  par  les  fidèles. 
Des  messes  étaient  célébrées ,  et  le  soir,  à  six  heu- 
res >  il  y  avait  un  salut.  On  venait  des  quartiers 
les  plus  éloignés  prier  dans  la  chapelle ,  et  on  fai- 
sait toucher  à  la  châsse  des  chapelets  et  autres  ob- 
jets de  dévotion. 

—  M.  l'archevêque,  qui  avait  ouvert  cette  neu- 
vaine,  l'a  terminée  lundi  par  un  salut  solennel, 
après  lequel  il  a  entonne  le  Te  Deum.  Les  quèîes 
pour  la  châsse  ont  été  abondantes.  Voici  à  cette 
occasion  un  beau  trait  que  nous  sommes  heureux 
de  pouvoir  cher. 

—  Uu  curé  de  la  banlieue ,  et  de  la  paroisse  pput- 
être  la  plus  pauvre,  est  venu  avertir  humblement 
que  sa  paroisse  n'était  pas  état  de  contribuer ,  mais 
que  lui-même  voulait  s'en  dédommager  en  offrant 
un  billet  de  1,(100  francs,  qu'il  a  effectivement 
•déposé.  M.  l'archevêque  se  refusait  à  accepter  ce 
don ,  qui  paraissait  excessif  j  mais  le  digne  curé  a 
prévenu  toute  objection  eu  ajoutant  que  si  le  pro- 
duit de  la  quête  n'était  pas  suffisant ,  il  avait  en- 
core un  peu  d'argent  qu'il  se  trouverait  encore 
heureux  de  consacrer  à  une  si  belle  destination. 

M.  l'archevêque  à  donné  la  confirmation  ,  le 
Dimanche  20,  à  Boulogne  près  Paris,  après  la 
messe  paroissiale  à  laquelle  le  prélat  a  assisté.  La 
foule  était  si  grande  ,  <jue  Monseigneur  a  fait  son 
discours,  la  porte  principale  de  l'église  étant 
ouverte.  Le  silence  le  plus  profond  qui  a  régné 
pendant  toute  la  cérémonie  a  permis  d'entendre 
les  paroles  pleines  d'onction  qu'il  adressait  à  ce 
nombreux  auditoire.  Un  incident  a  marqué  la 
lin  de  la  cérémonie  :  le  sieur  Ileutant ,  se  disant 
curé  de  Boulogne  par  élection  du  peuple  ,  est 
Tenu  à  l'église  paroissiale  pendant  que  le  prélat 
était  en  chaire.  Sa  présence  n'a  occasionné  aucun 
désordre  ;  mais  les  regards  expressifs  des  assis- 
tans  lui  ont  fait  comprendre  qu'il  ferait  bien  de 
se  retirer.  Il  n'est  resté  à  l'église  que  quelques 
minutes,  emportait  sans  doute  avec  lui  la  convie- 
lion  que  sa  cause  est  désespérée  et  sa  retraite  très- 
prochaine. 

—  Jeudi  ont  eut  lieu  les  obsèques  du  dernier 
survivant  des  chefs  des  anciens  ordres  monastiques, 
M.  Jean-Baptiste  FEcuy  ,  docteur  de  Sorbonne  , 
ancien  abbé  de  Prémontré ,  chef  et  général  de 
son  ordre,  puis  chanoine  de  la  métropole  de 
Pariset  geand-vicairede  M.  l'archevêque. 

—  Mgr.  l'évêque  de  Belley  a,  le  iO  avril,  adres- 
sé à  ses  curés  une  circulaire  relativement  à  l'incen- 
die de  Virieu-le-Grand,  paroisse  du  diocèse.  Cet 
incendie,  qui  a  éclaté  dans  la  nuit  du  8  au  9,  a  dé- 
truit cent  cinquante  maisons  dont  on  n'a  pu  rien 
sauver,  et  a  fait  périr  ou  blessé  beaucoup  de  per- 


sonnes. Le  prélat  a  appris  avec  plaisir  que  des  ec- 
clésiastiques accourus  au  secours  ont  donné  des 
preuves  de  dévoûment ,  et  que  ceux  du  voisinage 
donnent  l'exemple  de  la  charité  en  accueillant  les 
victimes  de  l'incendie  chez  eux,  et  en  sollicitant  en 
leur  faveur  les  aumônes  des  fidèles.  Déjà  des  quêtes 
ont  été  faîles  à  Belley  et  dans  les  environs.  Mgr. 
l'évêque  vient  de  joindre  ses  instances  à  celles  de 
son  clergé  ;  il  recommande  aux  ecclésiastiques 
d'appeler  l'intérêt  de  leurs  paroissiens  sur  l'affreuse 
position  des  victimes  de  l'incendie,  qui  sont  en  ce 
moment  en  proie  à  une  extrême  détresse.  Il  désire 
que  l'on  s'entende  avec  l'autorité  locale  pour  faire, 
s'il  y  a  lieu,  des  quêtes  dans  les  paroisses,  et  qu'on 
envoie  à  l'évêché  les  dons  recueillis,  pour  être  re- 
mis à  la  commission  chargée  de  distribuer  les  se- 
cours. Cette  circulaire  est  digne  de  la  prévoyante 
sollicitude  du  vénérable  prélat. 


Espagne.  —  L'état  de  la  Biscaye,  delà  Navarre,, 
et  même  de  l' Aragon  et  de  la  CaLalogne,  provinces 
tranquilles  jusqu'à  ce  jour  et  maintenant  Ira* 
vaillées  par  des  tentatives  de  guerre  civile ,  ne 
paraît  pas  encore  près  de  s'améliorer.  C'est  en 
Portugal  que  le  gouvernement  se  flatte  d'étein- 
dre le  foyer  de  la  guerre  civile  et  de  porter  un 
coup  décisif  au  parti  carliste. 

Mérino  ,  qu'on  avait  dit  mort ,  se  trouve  près 
d'Aranda  de  Duero ,  avec  ,300  hommes  d'infan- 
terie et  500  hommes  de  cavalerie. 

Les  bandes  carlistes  parcoururent  le  pays  avec 
une  telle  assurance  que  le  10  deux  cents  hommes 
sont  entrés  à  laGranja,  et  le  11  ils  sont  venus 
jusqu'à  la  résidence  royale  del  Pardo,  à  deux 
lieures  d'ici ,  ayant  osé  envoyer  qnarante  cavaliers 
à  l'auberge  du  Saint-Esprit  ,  à  uu  quart  de  lieue 
du  château  du  Retiro ,  où  ils  ont  pris  du  vin  et 
des  comestibles  qu'ils  ont  exactement  payés. 

La  convocation  des  Cortès  générales  a  eu  lieu 
par  un  statut  royal .  et  on  écrit  de  Madrid  qua 
plusieurs  archevêques  ,  évêques  ,  abbés  mitres  , 
doyens  ,  cliapitraux  et  autres  dignitaires  du  clergé 
d'Espagne ,  au  nombre  de  5-î  ,  se  sont  empressés 
de  protester  contre  leur  mandement  de  convoca- 
tion pour  l'assemblée  des  Cortès.  que  le  clergé 
des  Espagnes  ne  saurait  agréer  pour  le  principe  ni 
pour  la  forme. 

Portugal.  —  Les  journaux  anglais  du  22  con- 
tiennent quelques  nouvelles  du  Portugal  qui  ne 
sont  pas  de  nature  à  justifier  les  chamts  de 
triomphe  des  partisans  de  dona  Maria;  elles 
représentent  au  contraire  la  cause  de  don  Miguel 
sous  un  aspect  plus  avantageux  : 

Il  ne  paraît  pas  que  le  Salamander  ait  apporté 
de  Lisbonne  d'autres  nouvelles  que  celles  qui  ont 


5i2 


LA    DOMINICALE. 


été  publiées  hier.  On  annonce  aujonrcl'hui  l'arrivée 
à  Falmoulh  du  cuUer  YOspretj,  qui  a  suivi  ini- 
médiatement  le  Salamander.  Yoici  ce  qu'on  écrit 
de  Falmouth  au  Standard,  en  date  du  dimanche 
20 ,  six  heures  du  soir. 

Le  cutter  l'Osprey  arrive  à  l'instant  de  Lis- 
bonne. Au  moment  de  son  départ ,  rien  de  nou- 
veau n'avait  eu  lieu  devant  Santarem.  Les  négo- 
ciations entamées  par  lord  Howard  de  Walden 
étaient  rompues.  Don  Miguel  ne  veut  entendre 
parler  d'aucun  arrangt'jnenl  dans  lequel  il  ne  figu- 
rerait pas  comme  roi  de  Portugal.  L'armée  de  ce 
prince  reçoit  tous  les  jours  de  nombreux  renforts 
et  des  approvisioanemens  de  toute  sorte.  Il  paraît 
que,  dans  le  midi  les  affaires  de  la  régence  vont 
fort  mal  ;on  y  Aiit  passer  des  troupes  de  Lisbonne. 

La  nouvelle  de  l'entrée  des  Espagnols  en  Por- 
tugal n'élait  pas  connue  à  Libonne  quand  l'Osprey 
en  est  parti.  On  peut  donc  la  regarder  encore 
comme  douteuse.  Don  Pedro  n'avait  pas  quitté 
Lisbonne,  mais  se  disposait  à  en  partir  pour  son 
quartier  général.  Toutes  les  victoires  de  Napier  , 
dont  on  a  fait  grand  bruit ,  ont  une  cause  très- 
simple.  Don  Miguel  ,  pour  l'attirer  dans  l'inté- 
rieur du  pays ,  a  relire  les  garnisons  qu'il  avait 
dans  les  différentes  places  dont  l'amiral  s'est  empa- 
ré. Celui-ci  paraît  se  douter  du  piège ,  et  se 
tient  maintenant  sur  ses  gardes.  On  n'entrevoit , 
dit  le  correspondant  du  Standard  ,  aucun  terme 
prochain  à  cette  lutte  déplorable. 

Suisse.  —  La  note  officielle  suivante,  dont  nous 
donnons  quelques  extraits ,  a  été  dernièrement 
adressée,  par  le  ministre  de  Prusse,  à  la  confédéra- 
tion helvétique  : 

Berne,  C  avril  ISôi. 
Le  soussigné,  chargé  d'af.aires  de  S.  M.  le  roi  de 
Prusse  près  la  confédération  suisse,  a  reçu  de  sa 
cour  l'ordre  d'appuyer  avec  instance  auprès  de  LL, 
Exe.  MM.  les  bourgmestres  et  cénseil  d'état  du 
canton  direclorial  de  Zurich,  les  représentations 
qui  leur  ont  été  adressées  parla  Sardaigne,  l'Autri- 
che ,  les  éiafs  limitrophes  d'Allemagne,  et  par  la 
diète  germanique  relativement  aux  révolutionnai- 
res étrangers,  qui  se  trouvent  assemblés  en  Suisse, 
et  particulièrement  à  ceux  d'entre  eux  qui  ont  pris 
part  à  l'attaque  de  brigands  (  raubzug  )  contre  la 
Savoie. 

«  En  conséquence  de  cet  ordre,  le  soussigné  n'hé- 
site pas  à  déclarer,  au  nom  de  son  auguste  souve- 
rain ,  son  adhésion  pleine  et  entière  aux  vues  et 
principes  ainsi  qu'aux  vœux  et  demandes  qui  vien- 
nent d'être  énoncés  dans  les  notes  sus-mentionnées, 

Les  faits  parlent  trop  clairement  pour  qu'il  y 
puisse  encore  rester  le  moindre  doute  sur  la  néces- 
sité de  changer  au  plus  vile  les  fâcheuses  circon- 
stances. 

C'est  certainement  avec  beaucoup  de  peine  qne 


tout  homme  bienveillant  aura  remarqué  qu'une 
fédération  d'états,  dont  la  neutralité  était  garantie 
par  l'Europe,  puisse  devenirjun  point  d'attaque  con- 
tre tous  les  pays  limitrophes,  qu'un  tel  pays  puisse 
offrir  volontiers,  au  milieu  delà  paix  générale,  aux 
ennemis  de  tous  les  gouvernemens  existans  ,  non 
seulement  un  asile,  mais  aussi  les  moyens  de  faire 
l'attaque  la  plus  scandaleuse  contre  des  étals  amis 
de  la  Suisse,  et  même  contre  des  états  compris  dans 
sa  propre  neutralité.  Si  la  Suisse  accordait  depuis 
long-temps ,  à  ceux  qui  sont  poursuivis  ailleurs 
pour  des  crimes  politiques ,  une  réception  par  trop 
l>révenante,  il  n'est  pas  à  méconnaître  que  cette  ré- 
ception a  tout-à-fait  changé  de  caractère  dans  les 
circonstances  actuelles.  On  ne  peut  plus  dire  que 
quelques  fugitifs ,  après  avoir  perdu  toute  impor- 
tance poliiiquedans  leur  pays,  se  touraent  vers  la 
Suisse  pour  y  finir  leurs  jours  en  repos  et  oubli ,  ou 
pour  y  attendre  le  pardon  de  leurs  fautes.  Bien  au 
contraire,  les  ennemis  déclarés  de  tout  pouvoir  lé- 
gitime, après  que  leurs  entreprises  criminelles  ont 
échoué  dans  leur  patrie,  se  transportent  en  Suisse, 
dans  la  conviction  bien  fondée  d'y  rencontrer  une 
foule  de  leurs  semblaqles,  et  d'y  trouver  tout  l'ap- 
pui nécessaire  pour  continuer ,  de  leur  retraite  de 
sûreté,  avec  autant  d'impudence  que  de  lâcheté, 
leurs  hostilités  ouvertes  et  leurs  intrigues  sourdes 
avec  l'applaudissement  bien  prononcé  du  parti  ré- 
volutionnaire de  ce  pays.  » 

La  confédération  suisse  devait  sans  doute  s'at- 
tendre, dans  des  circonstanoes  aussi  graves  et  aussi 
ft'icheuses,  à  ce  que  le  monarque,  dont  les  longues 
années  de  règne ,  ainsi  que  ceux  de  ses  augustes 
ancêtres,  ne  sont  marquées  que  de  bienveillance  en- 
vers la  Suisse ,  lui  ferait  entendre  sa  voix  par  des 
vœux  et  conseils  d'une  amitié  sincère. 


—  On  lit  dans  le  Réparateur  de  Lyon ,  du 
21  avril: 

«  C'est  par  un  mal  entendu  que  Adolphe  de 
Bourmont  avait  été  arrêté  à  Nantua ,  venant  de 
Lyon  et  se  rendant  à  Genève.  Il  a  été  bientôt  mis 
en  liberté,  et  il  est  arrivé  à  Genève  le  19.  » 

—  Des  nouvelles  dignes  de  foi ,  arrivées  de  la 
frontière  de  la  Bohême ,  portent  que  le  roi  de 
Prusse  a  le  projet  de  se  rendre  cette  année  ,  dès 
le  \"  juillet ,  à  Tœplitz  ,  pour  pouvoir  assister  plus 
larda  toutes  les  mananivres  d'automne  dans  ses 
Etats.  En  même  temps ,  on  annonce  (jue  Charles  X, 
et  la  duchesse  de  Berry,  qui  sont  incessamment 
attendus  à  Prague ,  partiront  pour  Tœplitz  dès  le 
mois  de  mai,  La  duchesse  d'Angoulème  se  rendre 
de  nouveau  à  Carslbad. 


LA    DOMINICALE. 


On  assure  que,  d'après  les  renseignemens  les  plus 
précis,  51  personnes  ont  péri  à  Paris  dans  les  tristes 
journées  des  15  et  H  avril:  savoir,  42  militaires, 
28  insurgés  ou  habitans  des  rues  où  s'est  passé  le 
combat ,  et  M  individus  mort  de  coups  de  balles, 
qui  ont  été  déposés  à  la  Morgue.  On  ne  dit  pas  en- 
core le  nombre  des  blessés.  La  Gazette  Médicale 
annonce  qu'il  en  a  été  porté  54  à  l'IIôlel-Dieu  ,  8T 
à  Saint-Louis,  et  20  à  l'ambulance  de  Saint-Méry. 
C'est  461  ,  sans  compter  les  citoyens  qui  ont  été 
conduits  à  leur  domicile  ,  et  les  militaires  ramenés 
aux  casernes  ou  aux  hôpitaux  militaires.  Une  partie 
des  blessés  ont  peu  survécu,  les  balles  ayant  frappé 
à  peu  de  distance. 

—  Presque  toutes  les  villes  se  sont  ressenties  des 
derniers  événemens.  A  Bordeaux ,  un  ras  enible- 
ment  s'est  formé  le  14  sur  la  place  Dauphine,  et  a 
fait  entendre  les  cris  de  :  Vive  la  réimhUque  !  A  bas 
Louis- Philippe  !  Au  Havre,  les  sections  républi- 
caines se  sont  réunies  le  même  jour,  et  déjà  OT  fu- 
sils étaient  recueillis  dans  une  maison ,  lorsque  la 
police  les  a  saisis.  A  Nan'es,  il  y  a  eu  un  peu  de 
fermentation  parmi  certains  ouvriers;  un  piquet  de 
300  hommes  a  été  placé  à  l'Hôtel-de-Ville.  A  Avi- 
gnon, il  y  a  eu  de  l'agitation  dans  la  soirée  du  13  ; 
la  police  a  saisi  le  journal  républicain  le  Progrès  , 
et  arrêté  son  rédacteur,  M.  Guyot.  A  Dijon,  les  ré- 
publicains ont  cherché  à  embaucher  des  sous-ofli- 
ciers  et  à  enlever  des  pièces  de  canon.  A  Cleimont, 
le  14,  un  officier  de  la  garde  nationale  a  fait  enten- 
dre les  cris  de:  Vive  la  république!  au  milieu  des 
rangs.  A  Vienne  ,  les  républicains  ont  commencé 
à  faire  des  barricades.  L'anxiété  des  autorités  et 
des  habitans  a  été  fort  grande  à  Marseille  et  à  Tou- 
lon; on  estpaiTcnu  à  y  prévenir  un  mouvemen(. 
A  Pontarlier,  le  comité  républicain  a  fait  afficher  le 
12  des  pioclamalions  anarchistes.  Des  perquisitions 
ont  été  faites  chez  les  républicains.  Les  villes  de 
Nîmes  et  de  Montpellier  ont  aussi  été  agitées  par 
eux  le  23.  A  Perpignan,  un  commencement  d'é- 
meute a  eu  lieu  le  1 1  ,  à  l'occasion  de  l'arrestation 
de  sept  sous-officiers  qui  avaient  rédigé  une  protes- 
tation contre  le  gouvernement. 

—  Voici  l'extrait  du  récit  que  fait  des  derniers 
événemens  le  Courrier  de  Lyon,  journal  du  mi- 
nistère. 

«  Le  combat  semblait  convenu  pour  le  mercredi 
9  avril.  D'une  part,  les  sociétés  républicaines  et  les 
associations  industrielles  étaient  ne  permanence  de- 
puis l'échauffourée  du  5  et  la  promenade  tumul- 
tueuse du  C;  de  l'autre,  les  troupes  redoublaient  de 
p;  èparatifs  de  guerre  et  fortifiaient  leurs  casernes. 
Une  partie  de  la  population,  effrayée  de  ces  symp- 
tômes, s'était  enfuie  de  la  ville.  Le  9,  dès  le  matin, 
les  troupes,  chargées  de  provisions  de  guerre  et  de 
bouche  ,Nallèrent  occuper  avec  l'artillerie  la  place 
Bellecour,  les  abords  du  Palais  de  Justice  et  les  ponts; 


la  cathédrale  fut  même  remplie  de  militaires.  Les 
ouviiei's  arrivèrent  par  groupes  de  la  Croix-Rousse 
et  des  autres  faubourgs,  des  rassemblemens  mena- 
çans  se  formèrent  sur  les  places  de  la  Préfecture, 
des  Terreaux  et  Saint-Jean. La  causedes  mutuellis- 
tes,  renvoyée  à  ce  jour,  fut  cependant  appelée  au 
tribunal  correctionnel  :  le  procureur  du  Roi  avait 
conclu  aux  peines  prononcées  par  la  loi;  mais  les 
débats  ne  lardèrent  pas  à  être  suspendus  sur  le 
bruit  des  fusillades.  Au  premier  coup  de  feu  des 
ouvriers  avait  succédé  une  décharge  de  mousque- 
terie  ;des  barricades  s'élevèrent  aussitôt  autour  de 
la  place  Saint-Jean.  Un  commissaire  de  police  fit 
jusqu'à  quatre  sommations  ;  on  répondit  par  un 
coup  de  pistolet  qui  tua  l'agent  de  police  placé  à 
ses  côlés  :  la  garde  lit  feu  de  suite  sur  les  mutins. 
Des  bandes  d'hommes  et  d'enfans  déguenillés,  por- 
teurs de  fusils,  de  pistolets  et  de  sabres,  parcouru- 
rent alors  les  rues  en  criant  aux  armes,  désarmè- 
rent les  postes,  dételèrent  les  voitures  et  multipliè- 
rent les  barricades.  Uu  premier  engagement  eut 
lieu  auprès  de  l'Hôlel-de- Ville.  A  midi,  le  combat 
devint  plus  vif  sur  la  place  de  la  Préfecture,  où  les 
insurgés  étaient  bien  ratranchés.  L'artillerie  fut 
employée  contre  eux  et  la  place  prise,  ainsi  que 
l'allée  de  l'Argue,  par  la  garnison.  Des  engagemens 
partiels  se  firent  dans  les  rues  tortueuses  qui  avoi- 
sinent  la  place  des  Terreaux.  Bientôt  les  soldats  du 
génie  attachèrent  un  pétard  à  une  maison  de  la  rue 
Saint-Côme,  d'où  les  tuiles,  les  pavés  et  les 
balles  accablaient  les  militaires  :  l'explosion  fit 
de  grands  dégâts.  On  entendait  le  tocsin  d'un 
côté,  et  de  l'autre  la  lecture  de  proclamations 
républicaines ,  où  Louis-Philippe  était  déclaré 
déchu  comme  infidèle  à  ses  sermens,  Lucien  Buo- 
naparte  proclamé  consul ,  et  le  général  Bachelu 
commandant  l'armée  de  Lyon.  Les  insurgés  atta- 
quèrent la  tête  du  pont  du  Concert  ;  la  troupe  les 
repoussa  par  ses  feux  de  peloton  ,  et  le  canon  de 
l'autre  rive  mitrailla  le  quai.  A  deux  heures  et 
demie ,  le  feu  reprit  avec  plus  de  vivacité  que 
jamais  ;  les  insurgés  s'établirent  au  centre  de  la 
ville,  dans  les  rues  étroites,  et  occupèrent  l'église 
Saint-Bonaventure.  La  mousqueterie  et  l'artilerie 
devinrent  terribles  à  la  Croix-Rousse  et  du  côté 
de  l'Hôpital  et  de  la  place  des  Cordeliers.  Deux 
maisons  furent  brûlées  par  un  pétard  du  génie 
qui  faillit  occasionner  un  embrasement  général. 
Le  combat  passa  ensuite  auprès  de  Saint-Jean  , 
de  Saint-Paul  et  du  quartier  Saint-Georges.  Un 
détachem'.nt  de  ligne ,  monté  sur  les-  tours  et  les 
toits  de  la  cathédrale ,  balayait  les  environs  , 
tandis  que  les  pièces  de  canon  jouaient  sans  x-elà- 
che  sur  le  quartier  Saint-Paul  et  la  Grande-Côte . 
Le  soir ,  les  insurgés  se  retirèrent  dans  les  quartiers 
peu  abordables ,  et  les  troupes  dans  l'Hôtel-de- 
Ville  ,  les  places  et  les  postes  qui  étaient  en  leur 
pouvoir. 

Le  10,  la  fusillade,  la  canonnade  et  le  tocsin  re- 


ux 


LA    DOMINICALE. 


commencèrent  dès  le  malin  de  toutes  parts.  Les 
insurgés  s'étaient  glissés  pendant  la  nnU  sur  les 
loils  des  maisons  qui  avoisinent  l'IIôLel-de-Ville,  et 
dirigeaient  leurs  feux  sur  les  militaires  qui  le  rem- 
plissaient. Les  tirailleurs  de  la  ligne  montèrent 
à  leur  tour  sur  cet  édifice  pour  répondre  à  leur 
Bdversaires.  Un  combat  sanglant  s'engagea  sur 
le  plateau  de  la  Croix-Rousse  ;  les  insurgés  fai- 
saient les  plus  grands  efforts  pour  s'emparer  de  la 
caserne  des  Bernardines  ;  celle  du  Bon-Pasteur  fut 
prise  par  ceux-ci.  La  bataille,  qui  s'était  concen- 
trée la  veille  dans  les  quartiers  des  Cordeliers, 
Saint-Georges  et  de  la  Croix-Rousse,  gagna  leresie 
de  la  ville ,  Saint-Just  et  la  Guillolière.  Le  drapeau 
rouge  fut  arboré  sur  l'église  Saint-Polycarpe,  et  des 
drapeaux  noirs  flottèrent  sur  l'Antiquaille  ,  Four- 
vière,  sur  les  clochers  de  Saint-Nizier  et  des  Cor- 
deliers. Une  lutte  très-vive  s'engagea  au  pont  de 
la  Guillotière  ;  plus  loin ,  une  maison  hostile  fut 
brûlée.  Les  troupes  mirent  le  feu  sur  d'autres 
points ,  et  notamment  à  une  maison  voisine  de  l'é- 
glise Saint-Just.  Pendant  ce  temps,  une  scène  de 
désolation  se  passait  sur  la  rivière;  le  feu  avait  pris 
à  un  baleau  de  foin ,  qui ,  ayant  eu  bientôt  ses 
amarres  brûlées,  vint  incendier  le  pont  Chazour- 
mes.  Le  ai*"  régiment  de  ligne,  qui  entra  ensuite 
dans  la  ville ,  fut  obligé  de  se  faire  jour  par  une 
fusillade  non  interrompue.  Les  insurgés  s'empa- 
rèrentà  Saint-Just  de  trois  canons,  et  bombardèrent 
le  quartier-général  des  troupes  à  Bellecour.  L'ar- 
tillerie redoubla  alors  son  feu  ;  elle  foudroya  le  quar- 
tier Saint-Georges,  et  envoya  des  projectiles  jus- 
qu'au mont  Sauvage.  Le  colonel  Mounier,  du  38'' 
de  ligne,  déjà  blessé  deux  fois,  fut  tué  à  la  tèled'un 
détachement  qui  était  allé  débusquer  les  insurgés 
du  Jardin  des  Plantes.  Plusieurs  ofiiciers  eurent  le 
même  sort  dans  la  guerre  de  tirailleurs  qui  signala 
cette  journée.  Sur  le  quai  du  Rhône,  une  canon- 
nade très-vive  accabla  plusieurs  maisons  d'où  plu- 
sieurs coups  de  feu  étaient  partis:  des  pans  de  nui- 
raille  furent  renversés  et  une  maison  incendiée 
complètement.  Les  in^'urgés,  auxquels  s'étaient 
joints  des  soldats  passant  à  Lyon  pour  aller  à  Al- 
ger ,  étaient  maîtres  du  faubourg  de  Vaize,  et 
avaient  repoussé  les  trou[)es  des  quartiers  voisins 
du  pont  du  Concert.  Quatre  pièces  de  canon  furent 
dirigées  sur  ce  dernier  point,  et  tirent  un  bombar 
dément  terrible  ;  un  des  pavillons  du  pont  fut  ren- 
versé. La  nuit  seule  mit  fin  à  ce  feu  meurtrier. 

Ajoutons  à  ce  récit  les  détails  suivans ,  extraits 
d'une  lettre  particulière  : 

.(  Notre  ville  a  eu  certainementbeaucoup  de  mal, 
cependant  je  dois  vous  dire  que  les  récits  des  jour- 
naux sont  exagérés.  Nos  églises  n'ont  pas  été  en- 
dommagées, ou  du  moins  l'ont  été  peu.  Saint-Bo- 
naventure  est  la  seule  où  il  se  soit  commis  des 
assassinats  et  des  horreurs  :  aussi  a-t-on  été  obligé 
de  la  rebénir  avant  de  s'en  servir  ;  et  pendant  plus 
de  huit  jours  le  sang  de  Jésus-Christ  n'a  pas  coulé 


sur  ses  autels.  Fourvière  subsiste  dans  son  entier^ 
quelques  boulets  n'ont  fait  que  l'effleurer.  Aussi  la 
foule  des  Lyonnais  reconnaissans  s'y  porte  plus  que 
jamais.  J'ai  été  moi-même  en  grossir  le  nombre ,  et 
j'ai  ressenti  une  vive  satisfaction  de  penser  que  tous 
ceux  que  je  voyais  étaient  là,  conune  moi,  en  ac- 
tions de  grâces  ;  car ,  malgré  tous  nos  désastres,  il 
est  certain  que  nous  aurions  pu  en  éprouver  davan- 
tage ,  si  nos  saints  protecteurs  n'eussent  intercédé 
pour  nous.  » 

Notre  correspondant  ajoute  à  ceci  que  le  trésor 
de  cette  chapelle,  destiné  au  soulagement  des  prê- 
tres vieillis  dans  l'exercice  du  saint  ministère,  a  été 
enlevé  :  par  qui?  on  l'ignore. 

—  Le  conseil  municipal  de  Lyon,  assemblé  le  M  5 
mars,  à  la  suite  des  événemens,  a  voté  des  remer- 
cîmens  à  M.  Gasparin,  préfet,  et  aux  troupes  de 
la  garnison.  On  n'a  pu  y  comprendre  la  garde  na- 
tionale, puis(|u'elle  n'a  pas  répondu  à  l'appel,  ni  le 
maire  de  Lyon,  M.  Prunelle,  médecin  et  député, 
qui  est  resté  tranquillement  à  Paris.  C'est  M.  Im- 
bert-Yachont,  adjoint,  qui  a  rempli  les  fonctions  de 
maire.  Trois  conseillers  municipaux  ont  été  en- 
voyés à  Paris  pour  obtenir  du  gouvernement  qu'il 
prenne  à  sa  charge  les  indemnités  des  dé  astres  que 
la  ville  vient  d'éprouver. 


La  fête  de  Louis-Philippe  ne  sera  pas  célébrée 
comme  les  années  précédentes.  J^uis-Philippe  pas- 
sera seulement  la  revue  des  troupes  de  la  garni- 
son et  de  la  garde  nationale  à  l'occasion  de  celte 
fête. 

M.  le  garde-des-sceaux ,  ministre  de  la  justice 
et  des  cultes ,  vient  d'adresser  à  MM.  les  évêques  la 
lettre  suivante  : 

«  Monseigneur, 

»  La  France  se  dispose  à  célébrer  la  fête  du  roi. 
Il  manquerait  quelque  chose  à  la  manifestation  des 
sentimens  publics ,  si  la  rehgion  ne  venait  y  asso- 
cier ses  vœux  et  ses  prières.  Le  gouvernement  a 
vu  avec  satisfaction  que  plusieurs  de  MM.  les  évê- 
ques en  avaient  exprimé  le  désir  •  il  s'empresse 
de  recourir  à  leur  pieuse  intervention,  et  de  les 
inviter  à  rehausser  par  les  cérémonies  d'usage  l'é- 
clat de  la  fête  d'un  roi  qui  donne,  comme  son 
auguste  famille,  l'exemple  de  toutes  les  vertus 
chrétiennes. 

w  Les  autorités  civiles  et  militaires  s'entendront 
avec  vous ,  monseigneur,  pour  les  dispositions  que 
vous  ferez  dans  ces  vues.  J'écris  à  MM.  les  préfets 
pour  leur  en  domier  avis. 

»  A  gréez,  monseigneur,  l'assurance  de  ma  haute 
considération. 

»  Le  garde-des  sceaux ,  minisire  de  la 
justice  et  des  cultes ,      »  C.  Persil.  » 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINÏ-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  Locquiw,  r.  N.-D.-des-Victoîpes ,  n.  i6 


i 


OrNX^ 


\25^ 


LA    DOMINICALE. 


U^ 


Avis. — MM.  les  Souscripteurs  dont 
r abonnement  est  expiré  du  i  ^'^  mai , 
sont  priés  de  le  renouveler  immédiate- 
ment y  s'ils  ne  veulent  pas  éprouver 
d^  interruption  dans  l'envoi  du  Journal. 


PARIS,  l  MAT. 

C'est  un  singulier  assemblage  de  principes 
et  d'éventualités  ,  de  contradictions  et  de  vé- 
rités ,  de  terreurs  puériles  et  de  provocations 
fanfaronnes,  que  la  prétendue  consolidation 
de  l'œuvre   révolutionnaire.  On  dirait  que, 
pour  faire  savoir  aux  nations  que  l'ordre  ne 
peut  pas  naître  des  moteurs  du  désordre  ;  que 
les  principes  au  nom  desquels  la  société  a  été 
jetée  hors  des  voies  qui  de  lout  temps  furent 
la  base  de  sa  constitution  et  de   sa  durée,   ne 
portent  en  eux  qu'une  puissance  de  rninc , 
et  qu'ils  ont  beau  être  tournés ,  retournés  et 
pressés  dans  tous  les  sens,  on  ne  peut  de  lA.ir 
pourriture  faire  sortir  un  germe  de  féconda- 
tion ;   qu'après  qu'ils   ont  rempli  la  mission 
providentielle  qui  leur  avait  été  donnée,  ils 
doivent  être  laissés  dans  leur  atmosphère  de 
mort,  et  qu'il  faut  en  revenir  à  ceux  contre 
lesquels   ils  avaient  prévalu;   oui,    on  dirait 
que  depuis   quatre  années ,  Dieu ,  pour  dé- 
montrer la  vérité  de  ces  paroles,  abandonne 
à  l'esprit  de  vertige  et  d'erreur  les  hommes 
qui  ont  cru  dans  leur  orgueil  avoir  la  puis- 
sance de  réédifier,  parce  qu'ils  avaient  eu  celle 
de  détruire.  Insensés  qui  ne  voient  pas  que  le 
fourneau  du  chimiste  est  habile  à  décompo- 
ser, mais  qu'il  est  dans  Timpuissance  de  ci'éer. 
Ce  sont  là  de  hauts  enseignemens ,  et  qui  nous 
coûtent  cher,  mais,  qui  nous  l'espérons,  ne 
seront  pas  perdus  pour  l'avenir  de  la  France. 
Voyant  cette  nuit  sans  étoiles ,   ce  navire 
sans  boussole  ,  cetécueil  sans  faaal,  il  était  im- 
possible que  tous  les  hommes  de  cœur  et  de 
pensée  qui  aiment  la  France  pour  elle-même, 
et  non  pour  eux ,  dans  l'intérêt  de  tous,  et  non 
dans  l'intérêt  d'un  seul;  qui  veulent  sa  gloire 
et  sa  prospérité  pour  admirer  et  bénir  en  elle 
les  bienfaits  de  Dieu ,  et  non  pour  les  exploiter 
dans  un  but  purement  humain;  qui  demandent 
la  liberté  pour  tous ,  afin  que  l'arbitraire  ne 
profite  à  personne;  il  était  impossible ,  disons- 


nous,  que  cesdiommcs ,  quelle  que  fût  d'ail_ 
leurs  la  divei'sité  où  plutôt  la  nuance  de  leurs 
opinions ,  ne  se  missent  d'accord  sur  les 
moyens,  lorsqu'ils  l'étaient  déjà  sur  le  but; 
et  qu'alors  ,  phalange  serrée  marchant  comme 
un  seul  homme,  ils  ne  vinssent  se  jeter  dans 
la  mêlée  des  partis  tout  eu  désordre,  et,  dans 
la  conflagration  de  tant  de  pensées,  procla- 
mer bien  haut  une  pensée  unique ,  bannière 
de  patriotisme  et  de  foi ,  élevée  pour  rallier 
tous  les  hommes  qui  avec  sincérité  cherchent 
une  issue  à  des  embarras  inextricables.  Ainsi  , 
au  vieux  temps  de  nos  pères  ,  s'élevait  sur 
une  montjoie  l'oriflamme  de  St.  Denis,  pour 
rallier  de  tous  les  points  de  la  bataille  tout  ce 
qui  n'était  ni  lâche  ni  traître. 

Cette  œuvre  a  été  faite.  Et  c'est  un  événe- 
ment que  nous  constatons  avec  joie;  caria 
France  verra  désormais  chacun  de  ses  enfans 
apporter  sa  pierre  à  la  construction  du  grand 
édifice  de  son  avenir,  et  jeter  ses  doctrines  et 
son  influence  dans  le  plateau  de  la  balance  où 
se  pèsent  les  destinées  de  la  patrie. 

Voici  la  déclaration  publiée  à  la  fois  par  tous 
les  journaux  royalistes,  cette  semaine. 

«  La  situation  nouvelle  que  vient  d'ouvrir  le 
pouvoir  par  la  formation  d'un  ministère  qui , 
pris  en  dehors  de  toutes  les  opinions ,  hostile 
à  tous  les  intérêts  comme  à  tous  les  droits,  sem- 
ble être  présenté  à  la  France  comme  une  me- 
nace; cette  situation  grave  l'éclamait  toute  l'at- 
tention des  royalistes. 

»  Ils  ont  compris  la  nécessité  de  faire  un  puis- 
sant effort  pour  neutraliser,  autant  qu'il  se- 
rait en  eux ,  dans  la  grande  épreuve  des  élec- 
tions générales,  l'accomplissement  d'un  vaste 
système  d'oppression,  dont  le  pouvoir  ne  ca- 
che même  plus  la  pensée. 

•ù  Ils  ont  compris  aussi  que  le  moyen  le  plus 
efficace  d'atteindre  le  but  qu'ils  se  proposaient 
pour  la  défense  des  intérêts  publics  et  parti- 
culiers ,  également  menacés,  était  de  resserrer 
les  liens  qui  unissent  déjà  tous  les  loyalistes,  et 
de  les  montrer,  par  une  déclaration  concertée 
et  adoptée  par  toutes  les  notabilités  et  par  tous 
les  organes  de  ce  puissant  parti  politique  ,  éga- 
lement disposés  à  concourir  au  mouvement 
électoral  qui  se  prépare;  mouvement  dont  les 
résultats  ,  quels  qu'ils  soient,  auront  nécessai- 
rement, dans  les  circonstances  présentes,  une 
grande  influence  sur  los  destinées  de  la  France. 
«Cette  déclaration  devait  être  simple,  claire 
et  conçue  de  manière  à  respecter  toutes  les 
convictions,  afin  d'assurer  à  la  cause  commune 

27 


UG 

le  concours  de  (  i  s  les  Français  appartenant  à 
nuances  diverses  de  l'opinion  monarchique. 

«Elle  se  réduit  à  ce  petit  nombre  proposi- 
tions : 

»L'actiondes  royalisics  dans  les  prochaines 
élections  doit  être  généralement  exercée.  Leur 
concours  est  réclamé  c  )nime  l'accomplisse- 
ment  d'un  devoir. 

«Cette  condition  de  concours  embrasse  toutes 
les  positions  :  comme  elle  se  concilie  avec  les 
convictions  diverses,  elle  sera  également  rem- 
plie sous  des  formes  différentes  ,  soit  par  les 
protestations  des  royalistes  ,  soit  par  leurs  dé- 
clarations, par  leurs  mandats  ou  par  leurs 
votes. 

»  Ainsi,  le  principe  d'une  action  générale  est 
admis.  Le  concours  sera  direct  ou  indirect , 
mais  il  y  aura  un  concours  de  tous  et  partout- 

»  Les  royalistes,  persuadés  que  le  système 
élettoral  actuel  est  entaché  de  monopole, 
qu'il  a  été  conçu  dans  un  intérêt  de  parti,  et 
qu'il  a  pour  effet  de  priver  de  leurs  droits  un 
très-grand  nombre  de  Français  ^  les  royalistes 
se  doivent  à  eux  mêmes  et  ils  doivent  au  pays 
de  protester  contre  ce  système ,  afin  que  l'on 
sache  bien  que  s'il  étaient  appelés  aux  affaires, 
ils  regarderaient  comme  un  devoir  impérieux 
d'asseoir  l'élection  sur  de  plus  larges  bases,  et 
de  proclamer  un  système  où  tous  les  intérêts 
légitimes  trouveraient  leur  juste  représenta- 
tion. 

»  Une  protestation  contre  la  loi  d'élection 
actuellement  en  vigueur  est  donc  vivement 
recommandée  comme  un  moyen  de  rallier 
tous  les  liommes  honorables  à  l'opinion  mo- 
narchique. 

»  Cette  p;  otcstation  implique  naturellement 
pour  les  députés  à  l'élection  desquels  les  roya- 
listes auraient  concouru  l'acceptation  d'un 
mandat  spécial,  ayant  pour  condition  déter- 
minée de  réclamer  constamment  un  nouveau 
système  électoral  qui  satisfasse  au  vœu  de  la 
Francf;  en  consacrant  tous  les  droits  et  en  re- 
connai-sant  tons  les  intérêts. 

»  On  a  lieu  d'espérer  que  cette  déclaration 
mûrement  conccitôc  ,  et  en  favoui-  de  laquelle 
l'adhésion  de  la  presse  royaliste  des  piovinces 
est  incessamment  réclamée,  atteindra  le  but 
auquel  elle  est  destinée  :  celui  d'obtenir  le 
concours  de  tous  les  royalistes  de  France  à 
une  action  électorale  qui  ne,  peut  avoir  di3 
puissance  et  d'efficacité  que  par  leur  union.  » 
Ainsi ,  dès  ce  jour,  l'action  du  royalisme  est 
nettement  dessinée;    plus   d'excuse  possible 


LA    DOMINICALE. 


pour  les  hommes  qui  professent  cette  opinion 
Honte  à  ceux  qui  se  tiendraient  à  l'écart,  pour 
quelque  raison  que  ce  soit!  et  nous  le  disons 
avec  force  ,  parce  que  nous  ne  voyons  pas  là 
une  question  de  parti  ,  mais  une  question 
fi-ançaise,  une  question  sociale. 

Au  jour  de  l'élection  doivent  se  présenter 
tous  les  hommes  qui  veulent  que  l'ordre  triom- 
Y>he.  du  désordre,  le  catholicisme  du  septi- 
cisme  voltairieu ,  la  liberté  de  l'arbitraire  , 
quelque  nom  qu'il  emprunte ,  de  quelque 
manteau  qu'il  se  couvre,  l'égalité  de  tous 
dans  l'exercice  des  droits  et  'du  privilège  que 
loi   actuelle  la  n'accorde''qu'à  quelques-uns; 

Ceux  qui  pensent  qu'au  sein  des  Chambres 
doivent  se  trouver  des  hommes  amis  de  l'oi'- 
dre ,  de  la  paix  ,  de  la  gloire,  de  la  liberté, 
de  l'indépendance,  de  l'honneur  de  la  France; 
Ceux  qui  croient  que  le  bâton  et  la  baïon- 
nette ne  sont  pas  la  seule  manière  de  gouver- 
ner un  pays  puissant  et  civilisé  comme  la 
France  j 

Ceux  qui  pensent  qu'il  vaut  mieux  donner 
au  peuple  nue  éducation  religieuse  et  mo- 
rale ,  qu'ajouter  à  la  sévérité  du  code 
pénal  ;  répandre  dans  les  masses  le  goût  du 
travail  _,  qu'avoir  à  surveiller  les  désœuvrés 
sur  la  place  publique  ;  créer  des  débou- 
chés à  de  légitimes  ambitions  ,  que  ré- 
truir  par  la  centralisation  toutes  les  ave- 
nues de  la  gloire  et  de  la  fortune  ;  donner 
au  pauvre  l'intelligence  des  inégalités  dans 
les  conditions,  pour  qu'il  se  résigne  à  la 
sienne  que  lui  couper  la  tête  quand  il  veut  en 
sortir;  intervenir,  au  nom  de  la  charité, 
dans  les  discussions  de  salaire  entre  le  maître 
et  l'ouvrier  ,  pour  [rendre  l'un  moins  avare, 
et  l'antre  moins  exigeant,  que  faire  naître  un 
conflit  en  laissant  aux  prises,  les  prétentions 
des  uns  et  des  autres;  enfin,  diminuer  les 
impôts  et  les  droits  sur  les  denrées  de  première 
nécessité  pour  que  le  salaire  du  travail  suffise 
a  nourrir  le  travailleur,  que  mitrailler  ceux 
qui  disent  c[ue  leur  travail  ne  les  fait  pas 
vivre;  au  jour  de  l'élection  doivent  se  pré- 
senter tous  ces  hommes  qui,  doués  d'une  intel- 
ligence droite,  avec  une  foi  profonde  au 
cœur,  après  avoir  sondé  le  m;d  qu'a  fait  à  la 
France  et  à  la  société  dans  le  dernier  siècle, 
le  philosophisme  et  dont  les  doctrines  en  se 
perpétuant  dans  le  nôtre ,  ont  fait  naître 
tous  ces  essais  infructueux  et  funestes  de  po- 
litique et  de  morale  qui  nous  ont  plongé  dans 
la  nuit  où  nous  nous  débattons  vainement, 


veulent  aujourd'hui  ,  pour  seconder  le  mou- 
venieut  des  esprits  vers  le  seul  point  du  ciel 
d'où,  nous  puisse  venir  la  lumière ,  que  le  ca- 
tholicisme devienne  la  source  de  toute  légis- 
lation etde  toute  morale;  qu'il  soit  le  centre 
où  toute  civilisation  viendra  aboutir;  qu'il 
cesse  d'être  un  auxiliaire  qu'un  ministre  du 
roi  de  France  n'invoque  qu'à  certains  jours,  et 
pour  des  besoins  du  moment;  et  que  puis- 
qu'on le  croit  bon  à  sanctionner  la  puissance 
des  grands  de  la  terre,  on  lui  rende  hommage, 
autrement  qu'en  permettant  à  l'émeute  de 
chasser  Dieu  du  sanctuaire,  comme  à  Paris 
dans  Saint-Germain-l'Auxerrois,  ou  comme 
à  Lyon,  de  faire  des  parvis  des  églises  un 
étal  de  boucherie,  et  des  marches  du  maître- 
autel  une  succursale  de  la  morgue. 

A  cette  déclaration  royaliste  doivent  sous- 
crire aussi  les  hommes  qui  ,  fiers  de  la  gloire 
de  nos  armes,  ne  veulent  pas  qu'on  abon- 
donue  facilement  les  conquêtes  de  la  France; 
et  qui  ,  dans  la  c[uestion  d'Alger,  compre- 
nant qu'il  y  a  autre  chose  qu'une  question 
d'argent,  s'indignent  avec  raison  ,  que  parmi 
les  quatre  cents  mandataires  do  la  nation , 
pas  une  voix  ne  se  soit  fait  entendre  qui ,  s'é- 
levant  au-dessus  des  misérables  calculs  qu'on 
a  invoqués  ,  ait  osé  dire  qu'Alger  serait  !a 
première  étape  d'où  la  croix  et  l'évangile  à 
la  main,  le  catholicisme  s'élancerait  un  jour, 
pour  porter  aux  barbares  cette  civilisation 
que  l'on  traited'impossible,  parce  qu'on  ne  l'a 
essayée  qu'avec  le  fer  qui  décime  ,  et  non  avec 
les  paroles  de  la  foi  qui  persuadent. 

Certes,  la  France  ne  doit  pas  manquer 
d'hommes  qui  pensent  et  veulent  ces  choses  ; 
soit  que  leurs  convictions  leur  viennentdes 
principes  que  l'éducation  première  elles  rela- 
tions de  familleontfait  naîtredans  leurs  âmes  , 
et  que  l'étude  n'a  fait  que  fortifier;  soit  qu'elles 
leur  viennent  de  l'expérience,  et  des  décep- 
tions dont  ils  ont  été  abreuvés  à  la  recherche 
et  à  la  mise  en  œuvre  des  systèmes  dont  on  a 
si  malheureusement  fait  l'essai.  Qu'ils  se  réu- 
nissent donc;  qu'ds  viennen  t  avec  le  courage  de 
leurs  opinions,  avec  cet  esprit  de  prosélytisme 
qui  naît  toujours  d'une  foi  sincère,  porter  leurs 
idées  aumilieu  des  hommes  qui  s'en  vont  encore 
cherchant  la  vérité  à  travers  les  tâtonnemens 
et  les  ténèbres  de  l'esprit  de  parti.  Arrière 
alors  tous  ceux  qui  depuis  quatre  ans  ont  fait 
delà  France  une  arène  sanglante  où,  Dieu 
merci,  tombent  chaque  jour,  un  à  un,  les 
voiles  qui  masquaient  les  erreurs  au  nom  des- 


LA    DOMINICALE.  Si7 

quelles  ils  ont  régné,  et  qui  ne  peuvent  plu 
rieii  pour  la  gloire  ou  la  prospérité  de  la  pa- 
trie I, arrière  ces  hommes  qui  ont  fait  de  la  pa- 
linodie métier  et  marchandise Leur  mis- 
sion a  été  de  détruire,  ils  ont  fait  leur  tempsj 
à  d'autres  de  relever  la  France  de  ses  ruines  ! 
A  ceux  qui  voulant  le  principe  monarchique 
n'ont  jamais  fait  de  l'insurrection  un  devoir 
et  un  droit;  à  ceux  qui  savent  que  la  meilleure 
manière  de  fermer  les  clubs  est  d'agrandir 
les  assemblées  légales;  à  ceux  qui  veulent  de 
l'ordre,  par  l'éducation  des  masses,  et  non 
par  la  puissance  des  bayonnettes  ;  à  ceux  qui 
veulent  le  redressement  des  griefs  par  l'ex- 
tension et  l'exercice  de  ,droits  qui  musclent 
le  despotisme ,  et  non  par  les  cris  de  la  rue 
qui  consolident  l'arbitraire;  à  ceux-là  défaire 
respecter  la  volont  ';  et  les  intérêts  de  ceux  qui 
les  auront  choisis;  à  ceux-là  de  proclamer 
bien  haut  le  principe  monarchique  ,  et  de  l'as- 
seoir sur  des  bases  qui  ne  sont  pas  pourries 
aux  pieds  par  le  pi-incipe  contraire;  à  eux  de 
donner  la  liberté  par  les  lois,  et  de  mettre 
les  lois  en  harmonie  avec  le  catholicisme.  Là, 
là  seulement ,  sera  le  salut  de  la  France  et  de 
la  société  euiopéenne. 


CARACTERE 

DU    MOUVEMENT    RELIGIEUX. 

La  presse  tout  entière  a  depuis  long-temps 
signalé  le  retour  des  esprits  ,  et  surtout  des 
jeunes  esprits  ,  aux  idées  religieuses.  C'est  un 
fait  qui  s'est  proclamé  lui-même  d'une  manière 
si  haute  et  si  explicite,  qu'il  n'y  aurait  aucun 
moyen  de  le  récuser.  L'enseignement  catho- 
lique a  tant  réuni  d'auditeurs  et  gag^né  de 
sympathie,  et  parmi  des  hommes  qui  avaient 
l'habitude  de  se  tenir  si  loin  de  la  chaire,  que 
cette  conquête  de  TEvangile  est  une  vraie 
conquête,  conquête  d'enfans  prodigues  et 
d'ouailles  perdues,  pour  laquelle  il  doit  s'é- 
lever de  douces  joies  au  fond  du  cœur  de  tous 
les  amis  de  la  religion.  Il  n'y  a  pas  môme  jus- 
qu'aux hommes  qui  s'étaient  montrés  jusqu'ici 
indifférons,  et  même  hostiles  aux  doctrines  et 
aux  intérêts  ecclésiastiques ,  qui  ne  se  soient 
laissés  aller  au  courant  de  rénovation  religieuse 
qui  entraîne  la  France.  Ijesdéputés  quiavaient 
donné  tant  de  déplorables  témoignages  de 
leur  esprit  de  rancune  contre  le  catholicisme , 
rancune  encyclopédique  et  voltairienne,  ran- 


oiS 


LA    DOiMTNICALB. 


cune  de  tradition ,  rancune  de  commande  et 
de  parade,  et  sans  aucune  racine  dans  l'esprit 
de  ceux  qui  la  professaient ,  ont  enfin  cédé 
une  fois  à  l'explosion  de  l'opinion  religieuse  j 
ils  ont  fait  pour  les  pétitions  des  catholiques  , 
ce  qu'ils  faisaient  tous  les  jours  pour  les  péti- 
tions du  commerce  et  de  l'industrie.  Certes  , 
nous  n'avons  pas  l'intention  de  diminuer  le 
mérite  du  vote  de  la  Chambre  dans  la  dernière 
question  relative  aux  évêchés  ;  nous  espérons 
môme  qu'il  deviendra  un  antécédent  fécond  ; 
mais  il  n'y  faudrait  pas  voir  non  plus  ce  qui 
n'y  est  pas  ,  l'intention  formelle  de  donner  un 
appui  au  catholicisme  et  une  sanction  solen- 
nelle aux  vérités  religieuses.  La  Chambre  a 
accueilli  les  pétitions  des  catholiques,  parce 
que  cette  fois  elles  étaient  si  nombreuses  et  si 
graves,  qu'elles  révélaient  l'existence  d'un 
grand  mouvement  moral  dans  les  provinces  , 
et  qu'il  ne  dépead  pas  de  la  législature  de  ne 
pas  tenir  compte  des  masses  importantes  d'in- 
térêts qui  s'agitent  autour  d'elles.  C'eût  été 
quelque  chose  d'étrangement  tyrannique ,  de 
résister  aux  réclamations  déplus  de  cent  mille 
pétitionnaires,  appartenant  pour  la  plupart 
aux  classes  riches  et  éclairées,  et  par  consé- 
quent les  plus  recevables  à  prononcer  en  par- 
faite connaissance  de  cause  sur  la  valeur  des 
sièges  épiscopaux.  Ainsi  donc  la  Chambre  s'est 
montrée  catholique, parce  qu'elle  a  voulu  être 
gouvernementale j  c'est  la  constitution  qui  a 
aidé  l'Evangile. 

Et  cette  situation  de  la  Chambre  vis-à-vis 
du  catholicisme  est  peut-être  moins  exception- 
nelle qu'on  ne  pourrait  le  penser  au  premier 
abord.  Si  l'on  s'opiniiUre  quelque  peu  à  dé- 
mêler le  caractère  du  mouvement  religieux 
jui  s'opère  de  plus  en  phis  dans  les  esprits, 
nous  croyons  que  l'on  reconnaîtra  qu'il  a  pour 
principe  des  motifs  assez  analog;^ues  à  ceux  qui 
ont  détemiiné  les  députés  eux-mêmes.  C'est 
une  chose  bien  déplorable  à  reconnaître,  mais 
que  nous  ne  croyons  pas  moins  vraie;  le 
mouvement  religieux  actuel  ne  nous  semble 
pas  encore  parvenu  à  être  un  prosélvtisme 
direct;  ce  n'est  à  ce  moment  qu'un  dégoût  des. 
théories  du  dix-huitième  siècle. 

Ceci  nous  a  paru  une  étude  importante  à 
faire;  car  il  est  bon  de  compter  avec  soi-même, 
de  connaître  jusqu'à  quel  poaiton  a  des  amis, 
et  surtout  de  préciser  les  motifs  qui  ont  groupé 
presque  tout  à  coup  une  grande  partie  de  la 
jeunesse  autour  de  l'enseignement  catholicue. 
Pour  notre  propre  compte ,  nous  avons  ime 


confiance  assez  grande  en  l'Evangile,  pour 
croiiT.  que  l'avenir  des  sociétés  lui  appartient; 
mais  tout  le  monde  n'a  pas  cette  conviction 
aussi  entière  et  aussi  absolue;  et  c'est  pour 
l'exciter  à  naître  et  pour  la  répandre,  que 
nous  consacrons  nos  efforts  à  la  propagation 
des  vérités  chrétiennes.  Or,  il  nous  est  pré- 
cieux de  reconnaître  à  quel  degré  de  leur  édu- 
cation religieuse  sont  arrivés  ces  hommes  gra- 
ves qui  se  rapprochent  de  nos  doctrines;  car 
nous  aiderons  d'autant  plus  efficacement  à  la 
rénovation  catholique,  que  nous  aurons  plus 
rigoureusement  constaté  la  nature  de  sa  situa- 
tion présente. 

Nous  le  répétons ,  parce  que  c'est  le  fruit 
d'une  méditation  sérieuse  et  le  témoignage 
d'une  conviction  profonde  :  le  mouvement 
religieux  qui  a  saisi  les  esprits  n'est  encore, 
dans  sa  généralité  ,  que  de  l'éloignement 
pour  les  doctrines  philosophiques  ;  on  les 
a  étudiées,  expérimentées  et  trouvées  vides, 
et  l'on  vient  écouter  la  parole  divine ,  non 
pas  par  amour  ,  admiration  et  respect  , 
mais  par  curiosité  scientifique;  on  veut  la 
soumettre  à  la  vérification  qui  a  si  mal  réussi 
aux  théories  mondaines;  on  veut  voir  si 
elle  résout  mieux  que  les  écoles  grecques  ou 
allemandes  les  grandes  questions  psycologiques 
et  morales  dont  la  jeunesse  d'à  présent  est 
préoccupée;  si  elle  est  plus  générale,  plus 
large,  plus  compréhensive,  et  voilà  tout; 
mais  pour  delà  piété  réelle  et  effective,  delà 
piété  qui  s'agenouille ,  qui  prie ,  qui  se  tra- 
duit en  actes  chrétiens,  nous  croyons  qu'oa 
s'abuserait  à  en  chercher  encore  dans  l'em- 
pressement très-réel  d'ailleurs  de  la  généra- 
tion actuelle.  Nous  espérons  et  nous  sommes 
convaincus  que  le  mouvement  iia  jusque-là; 
mais  de  croire  qu'il  y  est  déjà  arrivé  au  mo- 
ment où  nous  sommes ,  ce  serait  se  flatter  et  se 
flatter  sans  profit.  Le  mal  était  trop  grand  ;  il 
faut  du  temps  aux  meilleurs  remèdes. 

Les  intelligences  plus  particulièrement  reli- 
gieuses sont  ainsi  quelquefois  exposées  à  se 
méprendre  sur  la  nature  et  la  portée  de  l'émo- 
tion qu'elles  produisent  autour  d'elles.  En 
voyant  arriver  la  foule  tout  attentive  et 
toute  pressée  à  leur  parole,  que  peuvent-elles 
croire  en  effet,  sinon  cjue  cette  parolo  qui  est 
instructive  et  sainte ,  paraît  réellement  instruc- 
tive et  sainte;  c|ue  ce  recueillement  profond, 
c'est  le  consentement  tacite  des  âmes  révoltées 
qui  se  rendent;  que  ce  concours  obstiné  qui 
obstrue  les  avenues  de  la  chaii'c,  c'est  la  joie 


LA    DOMINICALE. 


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des  esprits  qui  ont  enfin  trouvé  la  lumière , 
et  qui  la  suivent,  et  qui  s'enivrent  de  ses 
rayons;  oui  sans  cloute,  ce  sont  là  présomp- 
tion et  confiance  naturelles  à  qui  vit  en  Dieu; 
mais  savez-vous  d'où  vous  viennent  ces  visa- 
ges de  vingt  ou  de  trente  années  qui  se  rangent 
aujourd'hui  autour  de  votre  chaire ,  et  que 
vous  n'aviez  pas  rencontrés  jusqu'ici  dans 
votre  voie  apostolique  ?  Savez-vous  bien  qu'il 
s'en  trouve  sur  lesquels  votre  doigt  ne  s'est 
levé  que  deux  fois  pour  les  bénir ,  aujourd'hui 
et  le  jour  du  baptême?  Que  vous  veulent-ils? 
qui  vous  les  envoie?  Hélas  I  ils  ont  tous  fait  un 
long  et  accablant  voyage ,  de  système  en  sys- 
tème ,  de  philosophe  en  philosophe ,  de  Platon 
à  Loke,  de  Loke  à  Voltaire,  de  Voltaire  à 
Kant ,  de  Kant  à  Saint-Simon  ;  ils  ont  cher- 
ché par  toute  la  terre  civilisée ,  par  les  temps 
anciens  et  les  temps  modernes ,  une  solution  à 
l'énigme  humaine;  ils  sont  allés,  demandant 
aux  facultés  et  aux  doctrines ,  aux  morts  et  aux 
vivans,  des  notions  sur  Dieu,  sur  l'àme,  sur 
la  vertu,  sur  le  bien,  sur  l'avenir;  et  partout 
il  leur  a  été  répondu  des  choses  si  obscures,  si 
contradictoires  ,  si  incertaines  ,  qu'ils  revien- 
nent comme  ils  étaient  partis,  seulement  pleins 
de  fatigue  morale,  désenchantés,  désespérés; 
la  seule  chose  qu'ils  aient  bien  apprise,  c'est 
que  la  philosophie  des  hommes  est  une  autre 
Babel;  c'est  une  autre  tour  bâtie  de  sophismes, 
d'orgueil ,  d'iUusions  ,  que  la  raison  a  de  tout 
temps  voulu  élever  jusqu'au  ciel,  et  qu'on  a 
toujours  abandonnée  à  cause  de  la  confusion 
des  langues.  Heureusement  qu'ils  se  sont  sou- 
venus à  la  fin  d'une  doctrine  qu'on  leur  en- 
seignait dans  leur  enfance ,  et  à  laquelle  ils 
n'avaient  guère  songé  à  soumettre  leurs  scru- 
pules philosophiques  :  ils  se  sont  dit  qu'il  ne 
fallait  pas  désespérer  de  la  vérité,  tant  qu'on 
n'aurait  pas  épuisé  toutes  les  théories  ;  et  les 
voilà  accourus  à  l'enseignement  chrétien,  lui 
demandant  ce  qu'ils  ont  demandé  vainement 
aux  philosophes,  c'est-à-dire  la  certitude  sur 
les  points  qu'il  importe  à  l'ùme  humaine  de 
bien  posséder. 

En  vérité ,  voilà  l'origine  et  le  cai'actère 
du  mouvement  religieux  qui  se  manifeste  de 
toutes  parts  ;  on  est  si  las  des  choses  humaines, 
qu'on  se  réfugie  dans  les  choses  divines.  Nous 
trouvons  que  c'est  immense  d'en  être  arrivé 
là ,  et  que  la  même  génération  ait  à  lire  deux 
livres,  celui  de  M.  de  Lamennais sm  l'indif- 
férence en  matière  de  religion,  et  celui  qui  se 


fera  certaincmcntsur l'indifférence  en  matière 
de  philosophie. 

De  cette  conviction  que  nous  avons  acquise 
sur  le  caractère,  eu  quelque  sorte,  expectant 
du  mouvement  religieux  parmi  les  jeunes  in- 
telligences, nous  tirons  unenotion  qui  noussem- 
ble  importante,  à  savoir:  la  connaissance  de 
la  direction  qu'il  convient  actuellement  d'im- 
primer à  l'enseignement  catholique.  Si  nous 
nous  trouvions  à  une  époque  de  ferveur  réelle 
et  de  piété  effective  ;  s'il  s'agissait  de  régler, 
de  conduire  un  élan  religieux  ,  il  n'y  aurait 
pas  lieu  à  aller  au  devant  des  esprits ,  mais  à 
les  recevoir;  à  exciter  leur  adhésion  ,  mais  à 
l'éclairer  et  à  la  modérer.  Nous  sommes  au 
contraire  à  un  momentoù  tous  ceux  qui  se  sont 
nouvellement  tournés  vers  lecatholiclsKie,  lui 
arrivent  fatigues  de  la  vanité  des  systèmes  hu- 
mains, mais  lui  demandant,  et  attendant  de 
lui  ce  qu'ils  o:.t  sollicité  sans  fruit  des  philo- 
sophes ,  un  ensemble  de  doctrines  morales 
digue  de  leur  amour  et  de  leur  respect.  Ces 
hommes  se  sont  pressés  autour  des  chaires,  noa 
pas  pour  obéir  de  prime  abord  à  la  parole 
sainte ,  mais  ,  en  quelque  sorte ,  povu-  l'expé- 
rimenter et  la  juger,  et  pour  voir  de  combieu 
de  coudées  la  sagesse  divine  dépasse  la  sagesse 
mondaine. 

Le  catholicisme  se  trouve  donc  à  peu  près 
vis-à-vis  de  la  génération  actuelle,   cjui   est 
d'ailleurs  toute    bienveillante    et   empressée 
pour  lui ,   comme  il  se  trouva  jadis  vis-à-vis 
des   sommités   intellectuelles   du  paganisme  , 
lorsque  Tertullien  et  Mlnucius  Félix  entre- 
prirent son   apologie.  Les  docteurs  selon  la 
vieille  loi,   qui  s'étaient  d'abord  cramponnés 
désespérément    à    la    philosophie    grecque , 
comprenaient  depuis  long-temps  ,   mais  com- 
mençaient  à   avouer   que   cette   philosophie 
était  creuse  et  stérile;    qu'ayant  pour  unique 
base  le  témoignage  de  la  raison  individuelle  , 
elle  étaitpauvreetchancelante,  diversecorame 
ce  témoignage;   et  que  d'ailleurs  elle  ne  s'é- 
tait jamais  élevée  à  construire  un  ensemble 
de  doctrine   qui   embrassât    tout   l'homme , 
comme  le  christianisme,    qui  pourvût  à  la 
société  et  à  l'individu  ,    à  l'âme  et  au  corps, 
aux  morts   et  aux  vivants.    Par  l'effet  d'un 
penchant  naturel  à  l'intelligence,   qui  va  ins- 
tinctivement à  la  lumière  la  plus  éclatante  et 
à  la  vérité  la  plus  pure,   les  sommités  de  la 
société  païenne  se  sentaient  secrètement  sol- 
licitées à  aller  vers  le  christianisme,    et  il  ne 
leur  fallait  pour  les  décider  qu'une  manifes- 


LA    DOMINICALE. 


tîon  éclataute  des  doctrines  évangcliques. 
'e>t  alors  que  les  deux  apôtres  du  temps  les 
mieux  faits  pour  faire  croire  aux  grandes 
vertus  et  aux  grandes  lumières,  l'éloquence 
passionnée  et  l'éloquence  persuasive,  le  foudre 
et  l'onction  ;  Tertulien  et  Minucius  Félix  , 
éci'lvirent  l'apologie  du  chiistianisme ,  du 
point  de  vue  qu'il  importait  surtout  alors  de 
mettre  en  relief,  du  côté  moral  et  du  côté 
philosophique. 

La  génération  présente  a  vécu ,  comme  le 
monde  païen  ,  au  milieu  des  sophistes  et  des 
rhéteurs;  elle  a  commencé  par  faire  ses  dieux 
des  stoïciens,  des  académiciens  et  des  épi- 
curiens du  dix -huitième  siècle;  mais  elle 
n'a  pas  été  long -temps  à  s'apercevoir  que 
ces  écoles  se  ressemblaient  sous  tous  les  cli- 
mats; que  depuis  deux  mille  ans,  la  raison 
n'a  pas  encore  détrôné  Dieu ,  et  que  pour 
trouver  la  source  de  toute  sociabilité,  il  faut 
remonter  plus  haut  qu'elle. 

Maintenant  où  se  trouveront  les  Tertulliens 
à  la  parole  incisive  et  véhémente  ,  les  Miuu- 
cius  Félix  à  la  parole  douce  et  jiersuasive, 
C[ui  entreprendront  une  apologie  nouvelle  du 
christianisme,  et  qui  !c  montreront  supérieur 
par  toutes  ses  faces  aux  théories  de  la  raison  ? 
cpii  cxplifpiera  aux  intelligencesqui  brûlent  de 
l'apprendre,  que  le  catholicisme  est  la  doc- 
trine la  plus  sociale  de  toutes,  c'est-à-dire, 
celle  qui  enserre  et  étreint  le  plus  complète- 
ment riiomme  à  tous  ses  aspects  ,  et  qui,  par 
cela  seul ,  serait  la  plus  complète  et  la  plus 
-solide?  que  les  systèmes  de  toute  sorte  en  dé- 
coulent plus  vastes  et  plus  féconds;  que  la 
morale,  la  psychologie,  la  politique,  les 
arts,  y  ont  leur  centre  naturel  ;  et  que  toute  la 
civilisation  dont  le  monde  moderne  se  glorifie 
y  a  pris  sa  source  ? 

Nous  ne  sommes  pas  en  un  temps  où  la 
puissance  de  la  paiole  soit  vulgaire;  mais  les 
Aérités  catholiques  portent  leur  force  et  leur 
persuasion.  Dieu  n'a  pas  voulu  cju'il  y  eût 
exception  de  personne  dans  ceux  qui  le  savent; 
et  il  accueille  avec  la  même  bonté  le  vase  de 
Marie  plein  de  parfums  et  le  vase  de  la  Sama- 
ritaine plein  d'eau  yiure.  En  présence  d'une 
génération  qui  recherche  l'enseignement  ca- 
tholique, nous  continuerons  l'humble  tache 
cpie  nous  nous  sommes  imposée;  exposant 
aux  jeunes  intelligences  les  vérités  que  Dieu 
lui-même  a  semées  dans  le  monde;  montrant 
tcombien  elles  s'élèvent  par-dessus  les  tenta- 
ives  sans  nombre    de  la  raison  :   de  telle  sorte 


que  la  conviction  qui  est  cherchée  par  tous , 
soit  acquise,  et  que  le  mouvement  vers  la 
religion  se  complète  et  devienne  un  mouve- 
ment religieux. 


CONCLUSION 

DES    TENTATIVES    r.EVOLt'TlONNAIRS    CONTRE    LES 
TRENTE    e'yÈcHe's    DE     l82'i. 

C'était  par  mégarde  que  la  fraction  voltai- 
rienne  de  la  chambre  avait  laissé  passé,  sans 
l'attaquer,  lors  de  la  discussion  du  budget, 
la  grande  question  de  l'existence  des  trente 
nouveaux  diocèses.  Cette  question  ne  pouvait 
manquer  de  revenir  tôt  ou  tard,  n'ayant  pas 
été  ,  comme  nous  l'avions  désiré ,  l'objet  d'une 
discussion  solennelle  et  profonde.  Elle  a  été 
lamenée  samedi  dernier  par  les  pétitions  de 
deux  cent  mille  citoyens  de  seize  départemens 
menacés.  L'opposition  n'a  pas  manqué  à  son 
œuvre  d'hostdité  contre  l'ÉgUsc ,  et  tous  les 
ennemis  des  diocèses,  l'ancien  i-édacteur  de  la 
Gazette  des  cultes  non  excepté,  sont  venus 
défendre  les  résolutions  qu'ils  étaient  parvenus 
à  faire  adopter.  Dieu  a  voulu  que  leurs  efforts 
fussent  vains  et  même  qu'ils  tournassent  à  leur 
confusion.  La  commission  chargée  du  rapport 
des  pétitions  en  proposait  le  renvoi  au  ministre 
des  cultes,  afin  que  les  renseignemens  qu'elles 
contenaient  facilitassent  la  solution  définitive 
de  cette  grande  affaire,  de  sorte  qu'il  serait 
encore  resté  quelque  doute  sur  le  véritable 
sens  du  vote  de  la  chambre;  mais  la  ciucstion 
s'est  bientôt  tellement  engagée  entre  les  défen- 
seurs et  les  adversaires  des  diocèses,  le  vote 
du  premier  chapitre  du  budget  a  été  si  bien 
expliqué  comme  nous  l'avons  défendu,  la 
signification  du  renvoi  au  ministre  des  cul- 
tes ,  a  été  si  clairement  établie  et  si  net- 
tement posée ,  qu'il  n'est  plus  permis  aux  so- 
phistes les  plus  éhontés  de  soulever  aucun 
doute  à  cet  égard.  Félicitons  la  chambre  de 
n'avoir  pas  reculé  devant  la  nécessité  de  reve- 
nir sur  mie  erreur  et  de  réparer  une  grande 
injustice  ,  et  prions  le  ciel  qu'il  lui  inspire  sou- 
vent une  pareille  abnégation. 

Prévenir  aujourd'hui  sur  la  discussion  qui  a 
eu  lieu  dans  la  chambre ,  serait  inutile  puisque 
la  question  est  définitivement  jugée;  ce  serait 
d'ailleurs  nous  exposer  à  des  répétitions  fati- 
gantes  que   nous   eussions    craint  peut-être 


LA    DOMINICALE. 


55f 


d'avoir  déjà  à  nous  reprocher  s'il  ne  se  fût  agi 
d'un  des  plus  grands  intérêts  de  l'Eglise  de 
France,   et  si  nous  n'eussions  eu  l'espoir  de 
contribuer,  par  l'instance  et  la  vérité  de  nos 
observations  ,  à  amener  la  solution  définitive 
que  nous  annonçons  à  nos  lecteurs.  Nous  ne 
jetterons  donc  qu'un  coup  d'œil   général  sur 
cette  séance  importante  dans  laquelle  toutes 
les  questions  relatives  aux  diocèses ,  au  salaire 
du  clergé ,  à  la  constitution  de  l'Eglise ,  que 
nous  avons  discutées  depuis  quelque  temps, 
ont  été  longuement  débattues.  On  a  soutenu 
de  nouveau  que  c'était  au  pouvoir  législatif 
seul  qu'il  appartient  de  fixer  le  nombre  des 
diocèses   et  d'en  déterminer  les  circonscrip- 
tions, chose,  a-t-on  dit,  essentiellement  admi- 
nistrative et  étrangère  aux  intérêts  de  l'Eglise; 
un  des  adversaiies  constans    des  diocèses    a 
invoqué,  à  l'appui  de  cette  opinion,  l'histoire 
de  l'ancienne  France  dénaturée  à  la  façon  de 
Voltaire;  im  autre,  M.   Isambert,   a  répété, 
malgré  les  dénégations  contraires,  et  la  preuve 
évidente  que  nous  en  avions  faite,  que  cela 
s'était  fait  ainsi  en  180^2  ,  il  a  vérifie  ,  a-t-il  dit 
dans  son  style   de  procureur,   la  minute  du 
concordat  qui   le  prouve.   Les  rumeurs  qui 
accompagnent  habituellement  les  discours  de 
M.  Isambert,  n'ont  pas  permis  à  la  chambre 
d'entendre  ces  allégations,  car  il  se  serait  sans 
doute   trouvé  quelqu'un   pour  lui    répondre 
qu'aux  termes  de  l'article  a  du  Concordat  du 
26  messidor,  la  circonscription  des  diocèses 
doit  être  faite  par  le  Saint-Siège  de  concert 
avec  le  gouvernement,  et  que  la  loi  organique 
de  1802,  en  déterminant  les  circonscriptions, 
n'a  fait  que  se  conformer  ;x  la  bulle  donnée  à 
Rome  le  2g  novembre   précédent ,   n'a   fait 
qu'autoriser  la  publication  de  cette  bulle.  Ni 
cette  bulle,  ni  celle  du  10  octobre  1822  n'ont 
été  approuvées  par  le  corps  législatif,  pas  plus 
que  le  décret  dn  9  févric»-  1808  relatif  à  l'évô- 
ché  de  Montauban  ,  mais  aux  termes  de  la  loi 
fondamentale,  de  celle  à  laquelle  vous  voulez 
revenir  vous-même,   et  que  vous   regardez 
comme   sacrée,   du   Concordat  de   1801 ,    le 
règlement  des  circonscriptions  ne  regarde  que 
•le  Saint-Siège  et  le  gouvernement. 

La  question  financière  a  été  longuement 
débattue  dans  la  même  séance ,  et  nous  remar- 
quons avec  joie  que  les  principes  que  nous 
avons  soutenus  sur  la  nature  et  l'inviolabilité 
des  salaires  du  clergé ,  ont  été  généualemeut 
reconnus.  L'opposition  a  développé  de  nou- 
veau cette  prétention  qu'il  était  permis  à  la 


chambre  de  retrancher  les  traitemcns  des  titu- 
laires alors  même  qu'elle  ne  pouvait  toucher 
aux  diocèses  ;  c'était  dire  qu'il  lui  était  loisible 
de  priver  du  salaire  que  la  Charte  leur  attri' 
bue,  les  établissemens  ecclésiastiques  réguliè- 
rement ,  légalement  institués.  C'était  priver 
la  constitution  actuelle  de  l'Eglise  de  toute 
garantie ,  remettre  en  question  l'existence  de 
tous  les  ministres.  La  chambre  a  repoussé  heu- 
reusement cette  flagrante  violation  de  la 
Charte;  plusieurs  orateurs  se  sont  fortement 
prononcés  en  faveur  de  notre  principe,  et 
nous  espérons  qu'il  ne  sera  plus  contesté. 

Les  intérêts  matériels  plaidaient  aussi  biea 
que  les  intérêts  moraux  en  faveur  de  la  con- 
servation des  diocèses ,  et  nous  croyons  que 
c'est  ce  que  la  chambre  a  le  m'eux  compris. 
Tl  était  évident  en  effet  que  la  diminution  des 
diocèses  ,  en  éloignant  les  fidèles  du  centre  de 
l'administration  ecclésiastique,  les  obligeait  à 
des  voyages  et  à  des  dépenses  beaucoup  plus 
considérables  que  la  faible  portion  que  le  trai- 
tement de  leur  évêque  ajoute  à  leur  part  d'im- 
pôt ;  c'était  d'ailleurs  une  violation  du  principe 
de  l'égalité  dans  la  répartition  des  charges  au 
profit  des  diocèses  conservés.  D'ailleurs  encore 
en  diminuant  les  diocèses,  il  eût  folîu  augmen- 
ter proportionnellement  les  frais  de  visites 
pastorales  qui  sont  imposées  aux  évêques  par 
l'article  22  des  lois  organiques.  Il  est  donc 
certain  qu'il  n'y  eût  pas  eu  d'économie  pour 
les  contribuables,  ou  qu'il  n'y  eût  eu  qu'une  éco- 
nomie injuste  en  faveur  des  uns  et  aux  dépens 
des  autres.  Il  est  douteux  même  qu'il  y  eût  eu 
pour  le  budget  une  économie  véritable.  Com- 
ment se  fait-il  donc  que  cette  question  ait  été 
si  longtemps  controversée,  et  qu'il  ait  fallu 
tant  d'efforts  pour  faire  repousser  une  mesure 
funeste  à  tous  égards?  Nous  venons  de  voir  à 
quoi  se  fussent  réduits  les  avantages  que  l'on 
en  attendait.  Est-il  besoin  de  dire  ses  inconvc- 
niens?  N'est-il  pas  clair  pour  tout  le  monde  à 
cjuel  point  ce  sentiment  religieux  et  la  moi'ale 
^publique  en  eussent  souffert?  Retranchez  les 
évêques  et  augmentez  le  clergé  inférieur, 
criait  l'opposition.  Mais  par  quelle  étrange  alié- 
nation l'opposition  ne  voyait-elle  pas  qu'elle 
demandait  deux  choses  contradictoires  ?  Ne 
sont-ce  pas  les  séminaires  ,  et  par  conséquent 
les  diocèses  sans  lesquels  ils  n'existent  pas, 
qui  multiplient  les  desservans  et  les  curés? 
Nous  avons  entendu  un  orateur  déclamer 
contre  l'existence  des  séminaires  eux-mêmes, 
et  dix  ligues  plus  bas  demander  l'augmenta- 


^^^  LA   DOMINICALE, 

tion  des  cures ,  c'est-à-dire  demander  qu'on 
détruisît  la  cause  pour  multiplier  les  effets- 
Quelle  jonglerie  ou  quel  pitoyable  aveugle- 
ment ! 

Parlerons- nous  des  injurieux  efforts  qu'un 
des  adversaires  des  pétitions  n'a  pas  rougi  de 
faire  pour  détruire  l'effet  produit  par  cette 
grande  manifestation  de  l'opinion  publique, 
en  l'attribuant  à  des  manœuvres  plus  ou 
moins  coupables ,  à  des  suggestions  ,  à  des 
menaces?  Les  députés  des  divers  départemens 
au  nom  desquels  les  pétitions  étaient  présen- 
tées ont  protesté  contre  ces  accusations  calom- 
nieuses. Mais  les  noms  et  les  positions  hono- 
rables des  signataires  de  ces  pétitions  i-epous- 
saient  assez  fortement  les  insinuations  dont 
elles  étaient  l'objet.  Partout  l'élite  de  la  po- 
pulation s'est  émue  au  seul  bruit  des  projets 
qui  menaçaient  ses  croyances.  Le  clergé  s'était 
mis  à  la  tête  de  ce  mouvement,  a-t-on  dit; 
qu'importe,  et  qu'en  a-t-il  de  moins  légitime 
et  de  moins  significatif?  C'est  là  sans  doute  ce 
qui  lui  a  donné  ce  caractère  de  modération  et 
de  sagesse  sévère  que  tout  le  monde  s'est  plu 
à  lui  reconnaître.  Mais  le  clergé  se  fût  agité 
en  vain  pour  obtenir  ce  concours  unanime 
s'il  n'eût  pas  existé  sca  fond  des  cœurs.  Il  n'y 
a  point  d'efforts  de  parti  ou  de  secte  qui  puis- 
sent obtenir  des  démonstrations  aussi  énergi- 
ques,  aussi  unanimes,  s'ils  ne  répondaient  à 
un  sentiment  généralement  éprouvé.  Honneur 
aux  populations  catholiques  qui  sont  ainsi 
venues  à  la  défense  de  leur  culte  ,  et  ont  ainsi 
arraché  à  leurs  adversaires  la  victoire  qu'ils 
venaient  de  remporter. 

Dans  le  cours  de  la  discussion  nn  orateur  a 
reproché  au  gouvernement  d'avoir  provoqué 
lui-même  ces  pétitions  qui  ont  amené  un  résul- 
tat si  heureux  pour  l'Eglise.  S'il  en  est  ainsi 
nous  ne  pouvons  que  l'en  féliciter.  Nous  avions 
blâmé  la  faiblesse  avec  laquelle  il  s'était  défen- 
du, dans. les  précédentes  discussions,  du  man- 
que de  foi  qu'on  voulait  lui  imposer.  Cette 
fois  il  s'est  prononcé  avec  plus  d'énergie. 
Nous  pouvons  lui  reprocher  cependant  de 
s'être  un  peu  trop  préoccupé  de  l'atteinte 
que  la  loi  de  j  833  avait  portée  à  la  préroga- 
tive royale,  et  pas  assez  de  celle  qu'elle  avait 
portée  à  la  foi  religieuse  et  à  la  morale  pu- 
blique. Il  a  cependant  prêté  son  appui  à  notre 
cause;  et  nous  l'en  félicitons  sincèrement. 

Maintenant  nous  sommes  certains  que  cette 
question  est  complètement  résolue,  et  l'oppo- 
sition l'a  compris  comme  nous  ,  puisque  l'au- 

/ 


teur  de  l'article  5  de  la  loi  de  i833  s'est  écrié  ^ 
en  voyant  le  résultat  du  vote,  que  nous  mar- 
chions à  la  banqueroute  (i).  Mais  ce  vote  et  la 
manifestation  publique  qui  l'a  provoqué  au- 
ront des  conséquences  plus  hautes  et  plus 
importantes.  En  y  songeant  bien  ,  nous  ren- 
drions presque  grâces  à  l'opposition  qui  l'a 
imprudemment  provoquée  par  son  hostilité 
opiniâtre.  Que  vont  devenir  en  face  de  ces 
réclamations  des  populations  catholiques  dont 
les  diocèses  étaient  menacés  ,  les  négociations 
entamées  par  le  gouv*  rnement  avec  le  Saint- 
Siège?  Sur  quelles  bases  se  poseront  ces  né- 
gociations, et  comment  justifiera-t-on  la  pro- 
position de  réduire  les  sièges?  Sur  le  besoin 
d'économie  ?  mais  n'a-t-il  pas  été  démontré 
dans  la  discussion  et  par  les  pétitions  que  ces 
économies  étaient  fausses  et  misérables,  et  que 
si  les  populations  ont  besoin  d'économies , 
elles  ont  encore  plus  besoin  des  secours  spiri- 
tuels de  l'Eglise?  Sur  la  trop  grande  quantité 
de  sièges  ?  mais  dès  qu'il  s'agit  d'en  supprimer 


(1)  La  banqueroute!  il  est  curieux  de  rappro- 
cher cette  mesure  de  révalualion  de  ce  que  les 
trente  diocèses  dont  on  demandait  la  suppression  , 
coûtent  annuellement,  et  de  la  place  qu'ils  occu- 
pent dans  le  million  du  budget.  Un  journal  minis- 
tériel a  déjà  fait  cette  remarque  d'après  les  détails 
suivans  extraits  du  budget  même. 

Les  trente  diocèses  établis  en  1822  comprennent 
4  archevêchés  et  26  évêchés. 

Le    traitement    des  4    archevêchés 
àL^,0OOfr.  60,000  fr. 

Celui  des  26  évêques  à  10,000  200,000 

60  vicaires  généraux  à  \  ,500  90,000 

Un  de  plus  par  archevêché  à  2,000        8,000 
244  chanoines  à  K  ,300  566,000 

Total  général  par  chaque  année    784,000 
Et  avec  les  réductions  par  pensions 
et  vacances  750,000 

Sur  un  budget  d'un  milliard ,  c'est  un  treizième 
de  centime  par  franc  ,  d'où  il  suit  qu'il  faut  payer 
15  fr.  d'impôt  pour  que  la  conservation  ou  la 
diminution  des  diocèses  influe  d'un  centime  sur 
le  montant  de  la  cote  ;  d'où  il  suit  que  l'électeui 
à  2000  fr.  venait  de  diminuer  ses  impôts  par  cette 
suppression  de  45  à  20  cent,  par  an. 

Voilà  en  réalité  l'économie  que  l'on  poursuivail 
avec  tant  de  chaleur ,  et  c'est  pour  un  résultai 
si  important  que  l'on  demandait  depuis  trois  ans 
que  le  gouvernement  foulât  aux  pieds  les  croyance.' 
religieuses  ({f^  masses ,  les  intérêts  de  la  morale , 
les  principes  des  lois ,  et  la  foi  des  traités  !  En 
vérité  cela  fait  pitié!  , 


LA    DOMINICALE. 


555 


m  seul ,  toute  la  population  du  diocèse  s'é- 
neut  et  réclame!  Que  dira-t-on  donc  pour 
ustifier  la  demande  des  réductions?  Nous  le 
:herchons  en  vain ,  et  nous  croyons  fortement 
[ue  l'opposition  a  ruiné  d'avance  les  négo- 
:iations  dont  elle  accusait  la  lenteur,  en  sou- 
evant  celte  grande  manifestation  de  la  France 
:atholique.  La  cause  est  au  l'este  soumise  à  la 
;our  de  Rome,  et  quelle  que  soit  la  solution 
léfinitive,  nous  respecterons  la  sentence  du 
)ère  commun  des  fidèles. 


Le  fait  suivant  prouvera  quelle  bonne  foi 
)u  quelle  connaissance  des  faits  et  des  clioses 
es  partis  apportent  dans  la  discussion  des 
juestions  qui  intéressent  l'Eglise.  Une  feuille 
•évolutionnaire  qui  a  combattu  vivement 
lotre  cause  dans  la  question  des  évéchés , 
prétend  donner  à  cet  égard  une  leçon  d'his- 
oire  à  ses  adversaires ,  et  voici  comment  elle 
'aisonne  :  «  En  demandant  la  suppi'ession  des 
liocèses  de  1822,  nous  voulons  revenir  à  89.  m 
L'Assemblée  constituante  établit  un  évêché 
3ar  département.  Cette  circonscription  dio- 
césaine FUT  CONSERVÉE  par  le  concordat 
le  1801.  )  Le  pape  en  fut  satisfait,  prêtres  et 
peuples  n'en  demandèrent  pas  davantage. 
Bonaparte  fut  appelé  par  eux  le  restaurateur 

le  la  religion La  restauration  s'acconimo- 

îa  de  cet  état  de  choses  pendant  huit  ans. 
rout-à-coup  il  se  trouva  que ,  pour  les  besoins 
le  la  religion ,  «  ce  n'était  plus  assez  d'un 
îvéché  par  département,  et  on  en  augmenta 
.E  NOMBRE.  ))  Le  gouvernement  refuse  de 
'evenir  au  l'égime  de  1790,  etc.,  etc.  {Na- 
'ional  du  3o  avril.  ) 

Ainsi  en  combattant  les  circonscriptions  ac- 
tuelles ,  ce  sont  celles  de  1790  que  ce  journal 
iemandait,  c'est-à-dire  un  évêché  par  dépar- 
tement. On  peut  juger  par  ce  fait  sur  quelles 
nisères  de  l'esprit  humain  sont  fondées  les 
ittaques  dont  l'Eglise  est  l'objet,  et  qu'il  en 
;st  de  son  organisation  matérielle  comme  de 
;es  dogmes ,  qu'on  ne  combat  le  plus  souvent 
jue  parce  qu'on  ne  les  connaît  pas.  Tout  le 
monde  sait  que  le  concordat  de  1801  ne  réta- 
blit pas  l'organisation  des  diocèses  sur  les 
aases  où  l'Assemblée  contituante  les  avait  pla- 
:és,  d'un  évêché  par  département.  11  n'admit 
jue  I  o  archevêchés  et  5o  évéchés  ,  que  le  traité 
ie  181 4,  en  enlevant  à  la  France  le  fruit  de 
>es  conquêtes  territoriales^  réduisit  à  9  arche- 


vêchés et  4ï  évéchés.  C'était  loin  d'un  siège 
par  département.  La  loi  du  4  juillet  i8'2i  ,  et 
l'ordonnance  du  3 1  octobre  1 822 ,  qui  por- 
taient à  80  le  nombre  des  sièges ,  n'arrivèrent 
pas  encore  à  l'ordre  établi  par  la  coisstitutiop 
civile;  loin  de  ne  pas  se  contenter  d'un  évêché 
par  département,  et  d'en  établir  davantage 
comme  le  dit  le  National,  la  restauration  ne 
demanda  pas  même  ce  nombre.  On  le  voit 
donc,  l'état  de  choses  actuel  est  plus  près  de 
la  législation  de  90 ,  que  celui  auquel  on  vou- 
drait revenir,  et  l'argument  incroyable  qui 
nous  est  opposé  se  retourne  contre  ses  au- 
teurs. 

Nous  tenons  à  ce  que  dans  une  question 
de  cette  importance  aucune  allégation  ne  reste 
sans  réponse.  Oui ,  le  clergé  applaudit  au 
concordat  de  1801 ,  et  l'Eglise  le  reçut  comme 
un  bienfait  du  pcntife  et  du  gouvernement 
d'alors.  C'en  était  un  en  effet,  car  le  concor- 
dat quoiqu'insuffisant  aux  besoins  de  l'Eglise, 
relevait  cependant  ses  ruines ,  et  l'Eglise  ne 
pouvait  être  ingrate.  Mais  ce  qu'on  demande 
au  gouvernement  actuel  serait  précisément  le 
conU'aire  de  ce  que  fit  le  gouvernement  du 
consul.  En  revenant  au  concordat  de  i8or , 
comme  on  l'a  déjà  fait  remarquer,  il  abattrait 
des  autels ,  il  ferait  ce  qu'avait  fait  la  consti- 
tuante, et  l'on  sait  à  quel  prixl 


LE  CLEKGE 

DE  l'Église  bonne- nouvelle  a  parts. 

Paris  est  l'égout  de  la  France ,  a  dit  quel- 
qu'un dont  le  nom  nous  échappe.  Paris  est  la 
merveille  du  monde,  crient  à  l'envi  une  foule 
de  gens  qui  ont  tout  aussi  raison.  Cest  qu'il 
y  a  dans  Paris  mille  Paris  qui  ne  se  ressem- 
blent pas,  dont  les  mœurs,  les  habitudes,  tout 
est  différent.  Paris  ,  ville  de  révolutions  et  de 
fêtes,  de  cris  de  mort  et  de^chants  joyeux,  de 
sang  et  d'orgies  voluptueuses,  de  palais  d'or 
et  de  mansardes  misérables;  de  salons  tendus 
de  soie ,  et  de  grabats  oi^i  la  paille  manque 
quelquefois  au  malheureux  qui  se  tord  de  mi- 
sère, de  faim  et  de  désespoir  !  Oh  I  celui  qui 
n'a  vu  de  Paris  que  ses  monumens  hardis  et 
brodés,  que  ses  jardins  brillans  ,  que  ses  mag- 
nifiques boulevards  où  le  luxe  pompeux  s'é- 
tale au  soleil ,  où  la  foule  dorée  se  presse  ,  se 
heurte,  se  coudoie;  celui  dont  l'oreille  n'a 


55^ 


LA    DOMINICALE. 


été  caressée  que  de  la  suave  harmonie  de  ses 
concerts ,  dont  les  yeux  n'ont  été  frappes  que 
des  productions  magiques  de  ses  beaux-arts; 
oh!  pour  celui-là  Paris,  c'est  la  merveille  du 
monde.  Mais  encore  une  fois ,  ce  n'est  pas  là 
le  Paris  réel,  le  seul  Paris.  Pour  la  connaître, 
il  ne  faut  pas  s'arrêter  au  premier  étage;  un 
peu  plus  haut  il  y  a  d'amèrcs  douleurs,  sou- 
vent de  poignans  désespoirs  ,  des  larmes  à 
vous  briser  le  cœur ,  de  pauvres  vieillards  in- 
firmes, des  femmes  que  la  misère  pousse  au 
vice,  des  familles  entières,  auxquelles  les  bu- 
1  eaux  de  charité  donnent  tout  juste  de  quoi 
mourir  lentement  d'inanition. 

Et  quand  les  révolutions  surviennent,  vous 
voyez    alors    descendre  dans  les    rues   toute 
cette  population  en  guenilles ,  qui  surgit  on 
ne  sait  d'où,  qui  se  jette  partout  où  il  y  a  du 
danger,  insouciante  de  la  vie,  contente  de  se 
rouler  un  moment  sur  les  soplias  soyeux  et  de 
s'ébaudir  au  soleil.  De  morale,  de  religion , 
de  piincipes ,  la  grande  partie  n'en  connaît 
pas.  Sauvages  au  milieu  du  raffinement  de  la 
civilisation,    ils  savent  de  la   vie  ce  qu'elle 
comporte  de  jouissances  brutales  ,  et  contient 
de  sensations.  C'est  en  le  blasphémant  qu'ils 
apprennent  le  nom  de  Dieu  ,  en  dévastant  les 
temples  qu'ils  savent  qu'on  lui  rend  un  culte 
quelque  part.  Immense  population  qui  naît, 
A'it  et  meurt  dans  la  misère  la  plus  affreuse, 
ou  l'apathie  la  plus  inconcevable  ,  qui  va  se 
prostituer  dans  la  rue ,  remplir  les  prisons  et 
les  bagues,  périr  en  place  de  Grève  ,  dans  un 
liôpital,    ou  encombrer  de  ses  cadavres  les 
dalles  froides  de  la  Morgue  I  N'est-ce  pas  hor- 
•rilile  que  ce  Paris  hideux,  dégoûtant,  misé- 
rable, sans  foi,  sans  mœui's,   sans  pain,  au 
milieu  de  cet  autre  Paris  si  frais,  si  joyeux, 
si  léger,  si  bi'illant ,  si  enthou-iaste,  si  riche, 
si  voluptueux  !  Ne  vous  étonnez  donc  pas  que 
desjugcmens  si  divers  soient  portés  sur  Paris; 
c'est  la  perspective  qui  change. 

Dans  ce  Paris  dont  nous  venons  d'esquisser 
quelques  traits,  malheureusement  trop  vrais 
pour  nous  qui  sommes  le  peuple  le  plus  vain 
de  nos  lumièics  ,  ce  qu'on  appelle  le  philan- 
trope  ne  pénètre  point.  Toute  sa  charité  con- 
siste dans  l'offrande  fastueuse  d'une  souscrip- 
tion f(uc  l'engouement  de  la  mode  a  rendue 
de  bon  ton;  mais  d'habit  chamarré  d'or,  on 
n'en  voit  guères  dans  la  pauvre  mansarde , 
tout  près  du  ciel.  Si  la  mère  de  famille  voit 
arriver  quelqu'un  au  moment  de  grande  dé- 
resse,  lorsque  ses  petits  cnfans  en  picurs  lui 


demandent  le  morceau  de  pain  qu'elle  n'a  pas 
à  leur  rompre,  ce  n'est  pas  lui  ^  ce  n'est  pas 
lui  qui  vient  consoler  le  pauvre^  oh  !  non,  ce 
n'est  pas  lui  I 

Mais  au  milieu  du  monde  vit  un  homme 
que  le  monde  ne  connaît  pas ,  où  qu'il  dé- 
daigne quelquefois-  Les  douleurs,  il  les  sait 
toutes,  paice  que  son  devoir  est  de  les  con- 
soler toutes ,  s'il  ne  peut  les  guérir.  Sa  charité 
passe  inaperçue  comme  lui.  Mais  que  de  famil- 
les il  console!  que  de  maisons  pour  lesquelles 
il  est  la  Providence  visible!  que  d'aumônes  il 
répand,  lui  qui  est  pauvi'e!  que  de  larmes  il 
sèche  I  que  de  cœurs  il  ouvre  au  repentir  ! 
que  de  plaintes  il  étouffe  !  que  de  désespoirs 
il  calme!  Le  riche  l'ignore;  mais  le  pauvre  le- 
connaît,  lui,  pour  l'avoir  vu  s'asseoir  a  son 
chevet  quand  il  souffrait,  ouvrir  sa  bourse, 
la  bourse  des  malheureux ,  quand  il  avait 
faim.  Cet  homme,  c'est  le  prêtre,  le  prêtre 
catholique. 

Et ,  pour  en  revenir  à  notre  texte ,  nous 
voulons  aujourd'hui  révéler  à  toute  la  France 
une  œuvi'e  sublime  ,  qui  se  passe  depuis  deux 
ans  sous  nos  yeux ,  dans  Paris ,  tout  à  côté  de 
nous,  et  que  bien  peu  de  personnes  connais- 
sent pourtant,  hors  les  pauvres:  tant  les  bel- 
les et  dignes  choses  vous  échappent  dans  cette 
vie  galvanique  de  Paris,  tant  le  secret  de  la 
bienfaisance  est  gardé  par  les  bienfaiteurs  î 

Vous  le  savez,  commcntfut  maltraité  en  juil- 
let et  depuis,  le  clergé  de  Paris,  par  le  peuple 
de  Paris!  Vous  savez  que  la  populace  dansa 
sur  les  ruines  de  Saint-Germain-l'Auxerrois  , 
la  vieille  église  en  face  du  Louvre  ,  qui  s'était 
élevée  avec  le  Louvre,  et  qui  fut  dévastée 
quand  le  Louvre  fut  vide  de  ses  vieux  hôtes. 
Vous  savez  avec  quelle  furie  elle  dispersa  les 
pierres  de  l'archevêché,  avec  quels  hurle- 
mens  elle  abattit  les  croix.  Mais  vous  savez 
aussi  comment  le  clergé  de  Paris  se  vengea 
du  peuple  de  Paris,  avec  son  archevêque  à 
sa  tête ,  quand  le  fléau  vint  à  tomber  comme 
la  foudre  sur  la  ville  consternée.  Mais  ce  que 
vous  ne  savez  pas,  c'est  ce  qu'a  fait  depuis  le 
clergé  de  l'église  de  Bonne-Nouvelle,  ce 
clergé  seul  avec  le  peu  d'or  qu'il  possède  à 
lui  ,  ou  la  charité  de  quelques  fidèles.  Nous 
allons  dévoiler  ce  secret  de  la  charité  que  la- 
modestie  n'eût  jamais  fait  connaître,  mais 
qui  est  trop  beau  pour  rester  enseveli  entre 
Dieu  et  les  pauvres. 

Eh!  bien  le  clergé  de  Bonne-Nouvelle  est 
allé  chercher  dans  ce  Paris  dont  nous  parlions 


LA    DOMIKICALE. 


5o5 


eu  comnienrant ,  dans  ces  misérables  repaires 
où  tant  de  misère  s'accouple  avec  tant  de  vi- 
ces et  d'ignorance ,  deux  ou  trois  cents  mal- 
heureux, privés  de  pain,  de  foi  et  de  mœurs  ; 
vieillards ,  femmes  ,  enfans  ,  honmies  de  l'âge 
mûr,  jeunes  gens,  il  a  tout  rassemblé  dans 
son  église.  Ça  été  bien  des  difficultés  à  vain- 
cre d'abord  ;  toute  celte  foule  ne  connaissait 
rien  en  religion,  ne  savait  pas  s'incliner  à 
l'église,  faire  le  signe  de  la  croix ,  dire  une 
prière  pendant  le  saint  sacrifice.  C'étaient 
comme  de  pauvres  sauvages  tout  étourdis  de 
la  majesté  du  saint  lieu  ,  étonué  d'ouïr  des 
paroles  si  belles  ,  et  de  voir  tant  de  charité 
dans  le  cœur  de  ces  prêtres. 

Tous  les  vendredis  on  les  rassemble,  quelque- 
fois plus  souvent,  quand  se  trouvent  certaines 
fêtes  marquantes.  On  les  fait  assister  à  la  messe, 
on  leur  distribue  quatre  livres  de  pain  à  cha- 
cun ,  delà  viande,  du  bois  pendant  l'hiver  j 
un  prêtre  leur  explique  les  dogmes  de  la  re- 
ligion, et  leur  rend  facile  la  pratique  de  la 
morale    chrétienne.    C'est   admirable   à  voir 
que  le  recueillement  de  tous  ces  pauvres  en 
face  de  Dieu  ,  la  reconnaissance  qui  s'échappe 
de  leurs  cœurs  en  prières  pour  leurs  bienfai- 
teurs I  Si  vous  voulez  vous  sentir  touché  jus- 
qu'aux larmes  ,  allez  assister  à  cette  messe  de 
l'église  de  Bonne-Nouvelle  le   vendredi   de 
chaque  semaine ,   et  dites  en   face  du  sanc- 
tuaire et  côte  à  côte  de  ces  pauvres  s'il  v  a 
sur  la  terre  une  plus  belle  mission  que  celle 
du  prêtre  chrétien  !  On  va  voir  avec  quelle 
piété  se  prosternent  sous  le  dôme  des  Invali- 
des les  vieux  soldats    qui    ont    campe   dans 
presque  toutes  les  capitales  du  monde;  on  re- 
vient tout  ému ,   et  l'on  se  rappelle  avec  un 
charme  indicible  le   nom    de  Dieu   des  ba- 
tailles donné  à  Dieu  ;   le  spectacle  de  Bonne- 
Nouvelle  vaut  celui  des  Invalides  ;  et  le  Dieu 
des  pauvres  revient  aussi  bien   en  mémoire. 
Encore  une  foisj  vous  qui  avez  le  bonheur 
d'être  chrétiens  ,   et  de  pleurer  à  une  belle 
action,   allez  à  l'église   de  Bonne-Nouvelle. 
Car  c'est  là  une  belle  action  de  son  clergé  , 
qui  ne  vit ,   comme  tout  le  clergé  de  Paris  , 
que  des  dons  des  fidèles,  d'épargner  assez  sur 
son    modeste    superflu    pour    nourrir    ainsi 
toute  l'année,  deux  ou  trois  cents  malheu- 
reux. Aussi ,   que  d'autorité  il   s'est  acquise  î 
Que  de  bénédictions  et  de  vœux  entourent 
l'église  de  Bonne  -  Nouvelle  !     Chaque   fois 
qu'un  pauvre  voit  un  de  ses  prêtres,  voilà  un 
prêtre  de  Bonne- Nouvelle,    dit-il,    et  dans 


tout  le  peuple  de  ce  quartier ,  c'est  l'équiva- 
lent de  ces  mots  :  Voilà  notre  père  !  Peut- 
être  parmi  ces  malheureux  s'en  est-il  trouvé 
qui ,  un  au  plus  tôt ,  blasphémaient  la  croix 
qu'ils  ne  connaissaient  pas  ;  peut-être  quelques 
unes  de  ces  mains  qui  pressent  la  main  de  ces 
prêtres  a-t-elle  renversé  de  sa  niche  plus 
d'une  statue  de  saint  en  face  du  Louvre;  mais 
qu'importe?  La  charité  a  tout  absous,  et  de- 
vant l'autel  il  ne  s'est  rencontré  que  des  mal- 
heureux et  point  de  coupable  ,  après  le  re- 
pentir. 

Nous  avons  voulu  citer  ce  trait  entre  mille 
du  clergé  de  Paris  ,  pour  montrer  avec  quel 
ensemble  le  clergé  de  Paris  marche  avec  son 
archevêque  pour  faire  le  bien  et  se  venger, 
comme  se  vengent  les  ministres  d'un  Dieu 
qui  en  mourant  pardonnait  à  ses  boui-reaux. 
Nous  avons  voulu  montrer  que  le  clergé  sait 
bien  dans  quels  réduits  on  trouve  la  misère , 
devant  laquelle  passent  insoucians  chaque 
jour  des  hommes  qui  se  disent  bienfaisans. 
Pvcmettez-lui  entre  les  mains  ce  peuple,  sur 
llimmoralité  duquel  vous  gémissez  chaque 
jour ,  après  lui  avoir  enseigné  des  principes 
qui  l'ont  fait  ce  qu'il  est;  et,  croyez-le  bien  , 
il  lui  faudra  moins  de  temps  pour  le  conver- 
tir qu'il  ne  vous  en  a  fallu  pour  le  perdre  et 
l'égarer.  A  la  vérité  il  joint  quelque  chose 
déplus,  la  charité,  qui  ne  s'apprend  point 
dans  les  livres  dans  les  fastueuses  académies, 
mais  dans  la  méditation  en  face  de  Dieu. 

Et  maintenant  que  le  clergé  de  Bonne- 
Nouvelle  nous  pardonne  d'avoir  révélé  à  la 
France  son  dévouement  et  sa  charité.  Mais  si 
le  devoir  de  celui  qui  donne  est  de  laisser 
ignorer  à  sa  main  gauche  ce  que  donne  sa 
main  droite,  le  nôtre  est  de  recueillir  toutes 
les  belles  actions. 


LITTERATURE. 

SILVIO  PELLICO. 

MES    PRISONS. DES    DEVOIRS  DES    HOMMES. 

Voici  un  livre  tout  parfumé  d'aaiour  divin 
et  de  chaste  poésie  ,  de  rêveries  douces  et 
d'intimes  consolations  !  Voici  un  homme  que 
la  douleur  a  saisi  tout  jeune  parmi  les  délices 
etlesjoiesdu  monde,  unhommequia  souffert 
long-temps  ,  et  qui  a  demandé  au  temps  et  à 
ses  souffrances  la  perfection  de  son  âme  I  Voicî 


556 


LA    DOMINICALE. 


un  exemple  de  résignation  !  Certes,  il  est  con- 
solant pour  nous  d'entendre  cette  voix  sainte 
qui  vous  raconte  ses  combats  du  cœur,  ses  es- 
pérances et  sa  foi  si  naïve ,  si  vivace ,  née  dans 
le  malheur  pour  grandir  dans  la  solitude.  La 
France  repue  des  scandaleuses  absurdités  de 
sa  littérature,  du  dévergondage  et  de  l'obs- 
cénité de  sa  poésie  ,  a  répondu  par  un  cri  de 
sympathie  profonde  à  cette  voix  chrétienne 
qui  lui  arrivait  d'Italie  I  Salutàlacontrée  d'où 
nous  viennent  ces  paroles  mélodieuses  !  qu'elle 
soit  la  bienvenue  entre  les  nations!  Ah  I  sur- 
tout salut  au  poète,  qui  nous  revient  de  l'exil 
avec  son  trésor  de  vertus  chrétiennes  et  de 
bénédictions  évangéliques  I  Voilà  l'homme, 
comme  le  comprend' le  Christianisme  :  s'ai- 
daut  de  Dieu  pour  supporter  la  douleur,  et  de 
la  douleur  pour  s'élever  à  Dieu  ! 

C'est  une  chose  merveilleuse  que  le  cou- 
rage et  les  consolations  que  l'àme  puise  d*ns 
un  livre  chrétien  !  c'est  une  douce  chaleur 
qui  pénètre  et  vivifie,  c'est  un  contentement 
intime  et  mystérieux  qui  soutient  dans  l'incer- 
titude, et  relève  dans  le  découragement;  c'est 
une  espérance  pleine  de  tendres  inquiétudes  , 
une  effusion  de  cœur,  un  amour  des  hommes, 
un  élancement  infini  del'àme  vers  les  béati- 
tudes du  Ciel  l  Oh  I  qui  n'a  pas  compris  une  , 
fois  dans  sa  vie  l'ardente  expansion  de  IjH^Jn 
prière,  le  divin  recueillement  d'une  âme  ^^- 
sionnéepour  son  Dieu  ,  l'enthousiasme  de  la 
pensée  j'eligieuse,  l'extase  de  l'adoration?  qui 
n'a  pas  senti ,  parmi  les  combats  intérieurs  de 
son  âme,  parmi  ses  doutes  et  ses  indicibles 
abattemens ,  quel  baume  céleste  c'était  que 
la  religion  I  et  dans  ses  misères  et  ses  douleurs 
de  tous  genres ,  quel  homme  n'a  pas  éprouvé 
la  douceur  de  la  méditation  et  des  larmes  I 

Si  la  main  du  Seigneur  vous  plie 
Baissez  votre  tèle  et  j)leurez  ! 

C'est  que  le  Sauveur  ne  nous  a  pas  trompés 
quand  il  nous  a  dit  :  Bienheureux  ceux  qui 
)>  pleurent;  car  ils  seront  consolés!  Ydtiez  à 
■»  moi  vous  tous  dont  la  vie  est  amère,  et  je 
«  vous  soulagerai.  » 

Ouvrez  celivrej  vous  y  trouvez  tout  cela! 
— D'abord  c'est  le  jeune  homme  qui  va  de- 
vant lui.  sans  penser  à  Dieu;  cette  âme  ar- 
dente ne  se  sent  pas  à  l'aise  dans  le  vide  doses 
croyances;  elle  est  tourmentée  ,  inquiète  sajis 
savoir  pourquoi.  La  providence  dont  les  vues 
sont  si  profondes  ,  voulut  rappeler  ce  jeune 


homme  parle  malheur  et  le  rendre  meillem* 
parla  souffrance.  Silvio  Pellico  est  ai'rêté  à 
Milan  ,  le  vendredi  i3  octobre  1820^  et  passe 
dix  années  ,  les  plus  belles  années  de  la  vie 
humaine ,  dans  les  cachots  de  Venise  et  du 
Spielberg!  Silvio  Pellico  avait  une  mère,  un 
père  ,  des  frères  et  des  sœurs  qui  l'affection- 
naient de  l'amour  le  plus  tendre,  et  qu'il  ai- 
mait avec  le  dévoûment  le  plus  absolu.  Com- 
ment vont-ils  supporter  la  nouvelle  de  son 
arrestation?  qui  leur  en  donnei-a  la  force? 
«  Une  voix  intérieure  lui  répond  :  celui  que 
»  tous  les  affligés  invoquent  ,  qu'ils  aiment., 
»  qu'ils  sentent  dans  leur  âme  ;  celui  qui  don- 
»  nait  la  force  à  une  mère  de  suivre  son  fils 
•>■>  au  Golgotha  et  de  rester  aux  pieds  de  sa 
•»  croix;  l'ami  des  malheureux  ,  l'ami  des 
»  hommes.  »  C'est  doue  au  Christianisme  que 
le  prisonnier  demande  sa  première  conso- 
lation ;  étonné  de  trouver  tant  de  paix  après 
tant  d'inquiétude  dans  cette  pensée  reli- 
gieuse ,  il  descend  au  fond  de  son  cœur,  et  la 
foi  s'y  réveille  !  Il  prend  une  courageuse  ré- 
solution. «  Aimer  Dieu  et  les  hommes,  s'é- 
»  lever  par  de  généreux  sacrifices,  n'est-ce  pas 
5)  là  toutlc  Christianisme?  je  m'étonnai  que  le 
»  Christianisme  étant ,  par  son  essence ,  si  pur, 
»  si  philosophique,  si  inattaquîdîle,  il  fût  venu 
»  cependant  une  époque  où  la  philosophie 
))  osât  dire  :  C'est  à  moi  de  prendre  sa  place! 
»  prendre  sa  place  en  enseignant  le  A^ice? 
»  Non.  En  enseignant  la  vertu?  La  vertu, 
«  c'est  l'amour  de  Dieu  et  du  prochain;  c'est 
»  ce  qu'enseigne  le  Christianisme.  »  C'est 
avec  un  plaisir  infini  ,  que  l'on  suit  les  pro- 
grès de  cette  âme  dans  la  foi ,  à  travers  ses 
épreuves,  longues  et  terribles  ;  avec  une  vo- 
lupté profonde  que  l'on  écoule  les  naïves  con- 
fessions de  ce  jeune  homme  ;  qu'on  assiste  au 
drame  psyco logique  si  brûlant  de  cette  intel- 
ligence, et  que  l'on  observe  les  émotions  de 
ce  cœur,  si  ingénues  et  si  pathétiques!  Je  ne 
sais  quoi  de  consolant,  d'affectueux, s' exhale  de 
toutes  les  phrases  de  ce  livre.  Je  me  suis  senti 
souvent  les  larmes  aux  yeux  en  le  lisant;  une 
sainte  mélancolie  est  entrée  dans  mon  cœur;  j'ai 
éprouvé  que  j'étais  heureux  de  croire  et  d'ai- 
mer comme  cet  homme  ;  j'ai  fraternisé  avec 
lui  dans  la  même  pensée  l'eligieuse  ,  je  me  suis 
associé  à  la  ferveur  de  son  amour,  à  la  can- 
deur de  son  adoration,  à  la  bonté  de  son  âme; 
je  me  suis  ému  de  ses  larmes,  et  j'ai  prié  avec 
lui! 

La  solitude  est  peut-être  le  tourment  le  plus 


LA    DOmMCALE. 


5^7 


affreux  pour  le  prisonnier;  ce  vide  qu'elle 
fait  autour  de  l'homme  est  effrayant  pour  les 
âmes  sans  foi!  L'homme  étant  toujours  face  à 
face  avec  lui-même  ,  doit  éprouver  dans  la  so- 
litude im  étrange  supplice ,  si  sa  conscience 
est  chargée  de  remords.  Là,  pas  de  faux  plai- 
sirs ,  pas  de  vains  bruits ,  pas  de  cris  étour- 
dissans ,  rien  de  cette  vie  agitée  et  tourbillon- 
nante qui  vienne  distraire  l'âme  de  la  contem- 
plation d'elle-même  I  Oh  I  la  solitude  doit  être 
terrible  aux  méchans  !  C'est  sans  doute  un  des 
supplices  les  plus  affreux  des  damnés  que 
cette  laideur  d'eux-mêmes  qu'ils  ont  devant 
les  yeux  fi^ce  à  face  ,  sans  trêve ,  et  toujours  î 
L'homme  qui  aime  Dieu  n'est  jamais  dans  la 
solitude  j  il  est  partout  avec  son  Dieu.  Dieu 
est  l'invisible  témoin  de  ses  actions  et  de  ses 
pensées,  l'hôte  de  son  ame  et  de  son  cœur  j  ses 
actions  sont  pui-es  ,  ses  pensées  sont  saintes  , 
afin  que  Dieu  puisse  reposer  ses  regards  sur 
elles!  Il  embellit  son  ânae,  et  parfume  son 
cœur  pour  en  faire  un  temple  vivant  ! 

«  L'attention  de  se  tenir  toujours  en  la  pré- 
»  sence  de  Dieu  ,  loin  de  fatiguer  l'esprit  et 
»  d'être  un  sujet  de  crainte  était  un  baume 
»  pour  mon  cœur.  En  pensant  que  Dieu  est 
»  toujours  près  de  nous  ,  qu'il  est  en  nous , 
»  ou  plutôt  que  nous  sommes  en  lui,  la  s.oli- 
»  tude  perdait  tous  les  jours  ,  pour  moi ,  de 
»  son  horreur.  Ne  suis-je  pas,  me  disais-je, 
»  dans  la  meilleure  compagnie?  et  je  donnais 
■»  l'essor  à  ma  joie.   « 

Ce  livre  est  plein  de  ces  sentimens  simples 
et  purs  ,  qu'on  ne  trouve,  que  dans  les  livres 
saintsj  une  sensibilité  affectueuse,  une  mélan- 
colie attendrissante  ,  un  retour  perpétuel  à 
Dieu  de  l'esprit  et  du  cœur;  voilà  ce  qui  dé- 
borde à  chaque  page.  Maintenant  c'est  une 
inscription  que  le  prisonnier  déchiffre  avec 
joie  :  «  Je  bénis  la  prison  parce  qu'elle  m'a 
»  fait  connaître  l'ingratitude  des  hommes,  ma 
»  propre  misère  et  la  bonté  de  Dieu.  »  Tout  à 
l'heure  c'est  une  rencontre  inattendue  avec 
un  compagnon  d'infortune  :  «  La  vue  d'un 
»  homme  de  bien  me  console  ,  na' attendrit , 
»  me  donne  à  penser.  Ah!  c'est  un  si  grand 
»  bien  que  d'aimer  et  de  penser! — Je  me  sen- 
1)  tais  plus  ficj' ,  plus  riche  d'idées ,  plus  con- 
»  tent  de  inoi-mêmc.  La  vue  d'une  personne 
»  aimée  suffit  pour  tempérer  les  ennuis  de  la 
»  solitude.  » 

Voulez-vous  savoir  quelles  sont  les  occu- 
pations de  Pellico  dans  la  solitude  ?  ses  plai- 
sirs?  ses  affections?  lisez  l'histoire   si    tou- 


chante de  ce  pauvre  enfant  sourd-muet  qui 
venait  jouer  devant  ses  fenêtres.  Avec  quelle 
grâce  et  quelle  délicate  attention  cet  enfant 
vient  folâtrer  sous  les  yeux  de  Silvio;  avec 
quelle  joie  le  prisonnier  suit  ses  mouvemeus 
et  ses  gracieux  caprices  I  Ne  dirait-on  pas  que 
CCS  deux  infortunés  ontl'instinct  deleurs  mal- 
heurs, et  qu'une  secrète  sympathie  les  révèle 
à  l'autre  ?  Mais  l'amitié,  comme  l'entend  Sil- 
vio ,  n'est  pas  un  sentiment  fortuit,  et  sans 
but.  Il  cherche  à  élever  l'âme  de  cet  enfant 
])ar  de  larges  idées  ,  à  l'instruire  dans  les  au- 
gustes vérités  du  Ciel ,  à  la  diriger  dans  la 
charité  divine  et  humaine.  «  Comme  il  com- 
»  prend  que  je  l'aime  quand  il  caresse  un  de 
«  ses  compagnons,  ou  qu'il  partage  son  paiu 
M  avec  lui  !  —  Plus  il  verra  que  j(;  l'instruis, 
■»  et  que  j'élève  son  âme,  plus  il  m'aimera!  » 
Quel  homme!  et  quelle  morale!  Comme  le 
Christianisme  sanctifie  toutes  les  affections  ! 
et  que  c'est  bien  la  religion  de  l'humanité, 
celle  qui  répand  ainsi  sa  douce  lumière  sur 
toutes  les  faces  de  la  vie. — Quelle  tendre  pitié 
il  éprouve  pour  cette 'pauvre  pécheresse  re- 
pentante, pour  cette  autre  Madeleine,  dont  la 
voix  suave  arrive  dans  son  cachot ,  à  travei'S 
le  mur  de  séparation ,  et  qui  s'élève  si  mélo- 
dieuse et  si  chaste  parmi  les  cris  obscènes  de 
ses  compagnes!  —  Puis  à  Venise,  là  haut  sous 
les  plombs ,  comme  il  tressaille,  le  pauvre 
poète,  à  la  voix  de  ces  deux  enfans  qui  lui  de- 
mandent son  nom.  Que  de  bonhomie,  que  de 
délicatesse  et  de  candeur  dans  ce  x'écit  ! 

«  Je  vis  à  une  fenêtre  lever  ses  petites 
1)  mains  vers  nîoi  un  enfant  de  neuf  à  dix  ans, 
»  et  je  l'entendis  crier  :  Maman  !  maman  !  ils 
»  ont  mis  là  haut  quelqu'un  dans  les  plombs. 
•>■>  Pauvre  prisonnier,  qui  es-tu? 

»  — Je  suis  Silvio  Pellico,  répondis-je. 

»  Un  autre  enfant  un  peu  plus  âgé  courut 
1)  aussi  à  la  fenêtre  et  s'écria  :  Tu  es  Silvio 
»  Pellico? 

»  —  Oui ,  et  vous ,  chers  enfans  ! 

»  — Moi,  je  me  nomme  Antoine  S ,  et 

»  mon  frère,  Joseph. 

»  Ensuite  ,  il  se  retourna  pour  dire  :  que 
»  faut-il  encore  lui  demander  ! 

»  Et  une  dame  que  je  supposai  être  leur 
))  mère ,  se  modérant  à  demi ,  suggérait  de 
»  compatissantes  paroles  à  ces  chers  petits  en- 
«  fans,  et  eux  les  disaient  et  je  les  en  remerciais 
»  avec  la  plus  vive  tendresse.  Ces  conversa- 
»  tions  recommençaient  le  matin  ,  à  midi  et 
»  le  soir;  le  soir,  lorsqu'on  allumait  les  flam- 


6o8 


LA    DOMINICALE. 


»  beaux,  la  dame  fermait  la  soirée  ,  et  les 
))  enfans  me  criaient  :  bonne  nuit,  Silvio  I  et 
»  elle  aussi  ,  devenue  plus  hardie  dans  l'obs- 
•n  curité,  répétait  d'une  voix  émue:  Bonne 
»  nuit ,  Silvio  I  Courage  î 

»  Lorsque  ces  enfans  déjeunaient  ou  fai- 
)>  saient  collation,  ils  me  disaient  :  ah  !  si  nous 
«  pouvions  te  donner  de  notre  café  au  lait  ! 
»  oh  !  si  nous  pouvions  te  donner  de  nos  g;i- 
»  teaux  !  Le  jour  oii  tu  auras  ta  liberté  ,  sou- 
»  viens-toi  de  venir  nous  voir;  nous  te  dou- 
»  nerons  des  gâteaux  bien  bons  et  bien  chauds, 
»  et  mille  baisers  î  » 

Ce  livre  est  parsemé  de  traits  de  ce  genre. 
"Tout  cela  est  dit  avec  tant  de  simplicité  et  tant 
d^ingénue  poésie,  que  vous  vous  arrêtez  à  cha- 
que page  pour  mieux  en  savourer  l'exquise 
sensibilité.  Je  ne  vous  parlerai  pas  des  mille 
souffj-ances  journalières  de  Pellico  ,  de  ce» 
atroces  douleurs  morales  qui  l'agitent  quel- 
quefois avec  Isnt  de  violence  ,  de  ces  momens 
de  crise  où  son  âme  est  aux  prises  coi-ps  à  coips 
avecle  découragement  ou  le  désespoir,  et  dont 
elle  so:t  toujours  victorieuse  et  sereine;  je  ne 
dirai  rien  de  ces  tortures  physiques  si  poi- 
gnantes ,  et  souffertes  avec  tant  de  courage  et 
de  calme.  Cette  âme  grandit  chaque  jour  dans 
la  vertu  chrétienne  I  sa  résignation  croît  avec 
ses  souffrances  I  il  s'attache  aux  hommes  par  la 
douleur,  il  bénit  la  main  qui  le  frappe,  et  sa 
grande  âme  ne  sait  pas  trouver  un  mot  de 
haine,  même  pour  ses  ennemis. 

La  seconde  partie  de  ces  Mémoires ,  celle 
qui  raconte  sa  captivité  au  Spielberg  ,  est 
plus  triste  et  plus  sombre.  Son  cœur  se  re- 
plie plus  douloureusement  sur  lui-niêmej 
ses  souffiaiices  matérielles  sont  aussi  plus  ter- 
ribles! Il  n'a  qu'une  planche  pour  dormir; 
que  de  l'eau  pourboire,  et  pour  toute  nour- 
riture du  pain  noir  et  quelques  légumes.  Les 
fers  lui  meurtrissent  les  pieds  ,  et  la  faim  tour- 
mente sa  poitrine.  Il  se  résigne!  «  Que  votre 
volonté  soit  faite  ,  ô  mon  Dieu  »!  —  Il 
voit  mourir  à  côté  de  lui  ,  un  ami  trouvé 
dans  le  malheur!  il  se  résigne  et  prie! 
Oh!  lisez  la  mort  d'Oroboni!  Elle  vous  arra- 
chera des  larmes  !  Quel  drame  !  Et  que  cette 
mort  chrétienne  est  pathétique  et  sublime! 
—  Toute  cette  partie  du  livre  est  une  élégie 
bien  sombre  ,  bien  mélancolique,  mais  au- 
dessus  de  laquelle  planent  toujours  les  trois 
grandes  vertus  du  Christianisme,  la  Foi ,  l'Es- 
pérance ,  la  Charité  !  C'est  une  lamentation 
une  prière  plaintive  à  Dieu!  une  bénédiction 


aux  hommes  qui  sont  les  enfans  de  Dieu! 
«  J'accepte  toutes  les  horreurs  de  la  prison  j 
»  mais  du  moins  permets  que  j'aime ,  et  dé- 
«  livre-moi ,  mon  Dieu,  Ju  tourment  de  haïr 
•»  mes  semblables.  «  Voilà  les  seuls  mur- 
mures qu'il  se  soit  jamais  permis  contre  les 
hommes.  Et  nous,  nous  dii-ons  :  Voilà  de  la 
grande  poésie  !  de  la  poésie  de  l'âme  et  du 
cœur,  telle  que  l'on  n'en  trouve  que  dans  le 
Christianisme  !  De  la  poésie  qui  vous  laisse 
l'envie  de  devenir  meilleur  ,  de  grandir  en 
amour  et  en  vertu ,  de  la  poésie  féconde , 
noble,  douce,  affectueuse  et  sublime. 

Le  livre  des  Devoirs  est  le  corollaire  des 
Prisons ,  l'épilogue  du  poème  ,  la  moralité  de 
ce  drame  sublime  de  dix  années,  qui  com- 
mence à  Milan  et  finit  au  Spielberg. 

Sans  doute  qu'en  écrivant  ce  livre  pour  un 
jeune  homme  ,  S.  Pellico  songeait  à  un  enfcn*^ 
du  comte  Parro,  dont  il  parle  -avec  un  tendre 
intérêt  dans  ses  Mémoires.  Ici ,  la  voix  du 
prisonnier  n'est  plus  aussi  douloureuse  ,  plus 
aussi  gémissante.  Les  sanglots  n'interrom- 
pent plus ,  à  chaque  phrase,  les  hautes  le- 
çons de  morale  et  de  philosophie  chrétiennes 
que  l'auteur  a  recueillies  dans  les  dures 
éprejves  de  sa  vie.  Vous  croyez  entendre 
la  voix  grave ,  douce  et  mélancolique  d'un 
vieux  père  donnant  des  conseils  affectueux  à 
un  fils  qui  part  pour  un  long  voyage.  Vous 
sentez  à  l'éiuotion  dont  sa  voix  est  pleine  ,  que 
le  vieillard  a  peine  à  retenir  ses  larmes!  C'est 
qu'il  a  marché  par  tous  les  chemins  cpie  va 
parcourir  son  enfant ,  et  qu'il  n'y  a  recueilli 
la  sagesse  ,  qu'au  prix  de  longues  fatigues  et 
d'angoisses  infinies!  Il  lui  indique  les  dangers 
de  la  route ,  et  les  consolations  qu'il  pourra 
rencontrer.  «  Là,  est  le  désert  avec  ses  mirages 
imposteurs  !  plus  loin  ,  la  fraîche  oasis  et  ses 
eaux  claires  !  là  tu  maixheras  sur  un  terrain 
mouvant ,  aride,  brûlé  du  soleil;  courage!  la 
foret  tranquille,  avec  ses  gazons  mousieux  et 
ses  feuillages  verts  n'est  pas  éloignée;  ici  est  le 
torrent  furieux ,  plus  bas  est  le  pont  où  tu 
pourras  le  traverser.  »  Hélas  !  la  vie  humaine 
n'est  elle  même  qu'un  voyage.  Ceux  qui  le 
commencent  doivent  écouter  avec  une  reli- 
gieuse attention  ceux  qui  en  ont  couru  jles  plus 
dangereux  sentiers;  et  les  pèlerins  qui  vont  en 
avant  des  autres ,  font  bien  de  marquer  eu 
passant  les  écueils  où  ils  ont  failli  échouer. 

Ce  livi'C  n'est  pas  un  écrit  de  morale  conçu 
dans  la  contemplation  abstraite  d'un  grand 
principe,  dont  le  moraliste  enseigne  les  coasé- 


LA.    DOMINICALE 


0^9 


quences  et  leur  application  aux  choses  de  la 
vie.  Non,  il  est,  pour  nous  servir  des  expres- 
sions du  traducteur,  M.  de  Latour ,  le  journal 
d'une  noble  conscience.  On  dirait  que  chaque 
soir,  après  cet  examen  sévère  que  conseillaient 
les  philosophes  antiques,  Silvio  a  écrit  une 
phrase  qui  résumait  ses  actes  et  ses  pensées  du 
jour,  et  qu'il  s'est  endormi  avec  confiance  dans 
cette  prière  éloquente  de  son  génie. 

L'homme  est  un  Dieu  tombe  qui  se  souvient  des  Cieux 

a  dit  notre  Lamartine,  il  aspire  à  repren- 
dre sa  place  j  c'est  là  que  l'entraîne  inces- 
samment cet  instinct  du  bonheur  qu'il  pour, 
suit  de  toutes  ses  puissances.  Là  est  aussi  son 
devoir. 

Le  devoir  est  :iussi  multiple  et  aussi  varié 
que  la  vie  dans  ses  mille  faces. 

Le  premier  des  devoirs,  et  qui  les  résume- 
tous,   est  l'amour  de  la  vérité,  car  la  vérité 
c'est  Dieu  I  De  là  ,  la  condamnation  du  doute , 
qui  est  l'absence  de  toute  vérité,  et  du  men- 
songe qui  en  est  la  négation. 

L'expression  la  plus  complète  de  la  vérité 
sur  la  terre  est  le  Christianisme.  Croire  à  la 
vérité,  c'est  croire  au  Christianisme;  aimer  la 
vérité,  c'est  pratiquer  le  Christianisme. 

La  dignité  de  l'homme  est  de  croire  à  la 
vérité,  c'est-à-dire  au  Christianisme. 

La  religion  n'a  qu'un  précepte,  qui  la  ré- 
sume tout  entière,  la  charité. 

L'amour  de  l'humanité  est  l'expression  so- 
ciale de  ce  divia  précepte. 

L'amour  de  la  patrie  en  est  l'expression 
nationale. 

Un  devoir  plus  étroit  lie  l'homme  à  ceux 
qui  vivent  sous  le  même  toit ,  c'est  l'amour  de 
la  famille;  de  là,  la  piété  filiale  ,  le  respect  à 
la  vieillesse,  l'amour  fraternel,  l'anaitié  et 
l'amour  conjugal.  De  là  aussi ,  le  choix  d'un 
élat,  le  choix  d'une  compagne,  la  dignité 
morale  de  l'amour,  l'honneur  dû  à  la  femme , 
surtout  dans  l'innocence  des  vierges  et  la  vertu 
des  épouses.  De  là  aussi  l'obligation  d'aimer 
l'enfance  et  la  jeunesse. 

Du  souci  de  la  famille  naît  ordinairement  le 
goût  des  richesses.  L'Evangile  adopte  les  pau- 
vres ,  mais  il  ne  proscrit  pas  les  riches. 

La  bienfaisance  est  la  vertu  des  riches ,  la 
résignation  celle  des  pauvres. 

Enfin  suivent  quelques  conseils  qui  n'ont 
pu  avoir  place  dans  l'enchaînement  des  ques- 
tions traitées  précédemment.   Soyez  doux  et 


affables;  oubliez  les  injures,  mais  souvenez- 
vous  des  bienfaits. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  citer  quel- 
ques pages  de  ce  livre  admirable,  pour  nous 
faire  pardonner  la  sécheresse  inévitable  d'une 
analyse.  Nous  terminerons  avec  ces  paroles  de 
M.  de  Latour.  «  Comme  simple  exposé  des 
obligations  de  la  loi  chrétienne  ,  ce  livre  serait 
beau  encore ,  et  son  exquise  concision  empê- 
cherait qu'il  neseperdît  dans  la  foule  des  traités 
de  ce  genre.  Mais  comme  corollaire  d'une 
œuvre  sublime, /e^  Pmo«.y,  comme  résumé 
de  la  vie  d'un  martyr,  comme  testament  mo- 
ral d'un  confesseur  de  la  vérité ,  il  a  droit  de 
compter  parmi  ces  livres  qu'une  main  mysté- 
rieuse apporte,  dans  la  solitude,  aux  âmes  . 
blessées  par  le  monde,  et  dont  une  voix  dit  : 
prends  et  lis  I  » 


NOTICE 

sur.  l'église  de  fourviÈres  a   lvon. 

Les  derniers  événeraens  dont  la  ville  de 
Lyon  vient  d'être  le  théâtre,  ont  appelé  sur 
ses  églises,  où  tant  de  sang  a  coulé  ,  l'attention 
de  la  France.  Celle  de  Fourvières ,  en  parti- 
culier, a  vu  le  trésor  de  ses  prêtres  vieux  et 
infirmes  ,  pillé  à  la  suite  du  carnage.  Nous 
avons  pensé  que  nos  lecteurs  ne  liraient  pas 
sans  intérêt  quelques  détails  sur  cette  église  , 
si  célèbre  dans  tout  le  Midi.  Nous  les  emprim- 
tons  à  un  ouvrage  intitulé  :  Lettres  àmaJîUe 
sur  mes  promenades  à  Lyon, 

»  A  peu  de  distance  de  l'Antiquaille,  et  après 
avoir  monté,  je  suis  arrivé  à  Notie-Dame-de- 
Fourvières  ,  que  la  dévotion  des  fidèles  a 
rendue  fameuse  depuis  si  long-temps,  dont  la 
célébrité  s'est  accrue  (s'd  est  possible)  depuis 
les  derniers  événemcns  dont  j'ai  été  témoin. 

La  chapelle  de  Notre  Dame-de-Fourvières 
est  située  au  sommet  de  la  montagne;  elle 
n'est  remanjuable  ni  par  son  architecture, 
ni  par  la  richesse  ou  la  perfection  de  ses  déco- 
rations intérieures.  Elle  a  demeuré  fermée 
pendant  toute  la  révolution  ,  et  jusqu'au  mo- 
ment où  le  pape  Pie  VII,  à  son  dernier  passage 
à  Lyon ,  est  venu  la  rouvrir  et  rétablir  le 
culte  (i). 


(1)Le  vendredi  Sa  Sainteté  voulut  bien  se  rendre 
au  célèbre  pèlerinage  de  Fourvières;  monseigneui 
l'archevêque  de  Lyon  accompagna  le  Saiat-Père  à 
cette  cérémonie;  malgré  la  roideur  du  chemin  la 


360 


LA    DOMmiCA-LE. 


Ce  qui  m'a  paru  tenir  du  prodige,  c'est 
que  ce  tcmpie  si  modeste  à  la  vérité  ,  mais  si 
célèbre  dans  la  cîirétienneté  ,  n'ait  pas  excité 
l'envie  et  la  rage  des  vandales  ,  qui  ont  détruit 
tant  d'autres  monumeus  religieux  beaucoup 
moins  fameux  que  celui-ci. 

La  chapelle  de  Fourvières  a  traversé  intacte 
toute  la  révolution ,  et  le  siège  non  moins 
destructeur  de  Lyon.  Elle  n'a  reçu  ni  au  de- 
dans ni  au  dehors  la  plus  petite  égratignure; 
et  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier,  c'est  que,  quoi- 
qu'elle ait  passé  (comme  presque  tous  leS 
biens  nationaux)  dans  des  mains  étrangères, 
elle  n'est  jamais  sortie  de  celles  du  premier 
acquéreur  qui  heureusement  en  a  conservé 
toutes  les  formes  et  tous  les  ornemens. 

Une  quantité  d'offrandes  considérables  faites 
par  ceux  qui  ont  été  en  pèlerinage  à  la  cha- 
pelle de  Fourvières,  depuis  son  ouverture, 
ont  facilité  les  moyens  à  monseigneur  l'Ar- 
"  chevèque  de  liVon  d'y  établir  un  service  an- 
nuel et  journalier,  et  d'assurer  ainsi  l'existence 
de  plusieurs  prêtres  respectables  par  leur  âge 
et  par  leurs  malheurs. 

Il  en  a  attaché  particulièrement  seize  au  ser- 
vice de  cette  chapelle,  qui  sont  tenus  de  dire 
leur  messe  chaque  jour  :  quatre  d'entre  eux 
seulement  ont  le  titre  de  chapelain. 

Le  nom  de  Fourvières  ,  si  l'on  en  croit  les 
écrivains  des  quatorzième  et  quinzième  siècles, 
àé.Y\\e.  àe,  forum  veneris ,  temple  de. Vénus, 
ou  bien  dejorum  vctiis ,  vieux  maixhé  ,  nom 
donné  à  un  ancien  marché  élevé  à  cet  endroit 
sous  le  règne  de  Trajan,  et  dont  l'ancienne 
dénomination  gauloise  de  Forviel  ,  s'est 
.  changée  insensiblement  dans  celle  de  Four- 
vières. 

On  ne  doute  pas  que  Fourvières  n'ait  été  le 

multitude  était  immense.  Après  la  cérémonie , 
deux  prêtres  revêtus  de  surplis  ,  demantlèrent  et 
obtinrent  la  permission  de  porter  le  Saint-Père 
dans  une  châsse  préparée  à  cet  eflet  ;  il  descendit 
ainsi  au  milieu  des  acclamations  d'un  peuple  im- 
mense jusqu'à  cet  hospice  célèbre  ,  par  le 
martyre  de  saint  Potlin  (l'Antiquaille) ,  vénérable 
fondateur  de  l'éj^lise  de  Lyon.  Les  chemins  par 
lesquels  Sa  Sainteté  descendit  étaient  couverts  de 
fidèles  ;  elle  fil  une  partie  du  chemin  à  pied  ,  et 
la  foule  s'empressait  de  baiser  la  trace  de  ses  pas. 
Ce  jour  doit  être  à  Jamais  mémorable  pour 
tous  les  Lyonnais ,  et  plus  particulièrement  pour 
tous  les  fidèles  qui  depuis  si  long-temps  gémis- 
saient Siins  se  plaindre  ,  et  qui  virent  enfin  sécher 
leurs  larmes  par  le  plus  tendre  des  pasteurs  et  le 
plus  vénérable  des  pontifes. 


premier  emplacement  de  Lyon.  Le  forum 
velus  ,  dont  il  a  été  parlé  plus  haut;  les  ves- 
tiges d'antiquités  qui  sont  dispersés  sur  cette 
montagne  ,  attestent  le  grand  nombre  de  ses 
habitans  :  les  seuls  agrémens  du  lieu  étaient 
!  bien  suffisans  pour  les  engager  à  s'y  fixer,  et  il 
eût  été  difficile  de  trouver  un  air  plus  salubre^ 
un  site  plus  heureux. 


PUBLICATIONS  NOUVELLES. 

Les  journaux  littéraires  ont  annoncé  ré- 
cemment une  nouvelle  production  de  Silvio 
Peilico,  intitulée  :  des  devoirs  des  hommes. 
C'est  le  corollaire  de  son  livre  des  prisons  si 
naturellement  connu ,  et  si  justement  admiré. 
Cet  ouvrage  est  traduit  par  M.  Antoine  de 
Latour  à  qui  l'on  doit  déjà  Fexcellente  ti-a- 
duction  des  mémoires,  et  qui,  dans  une 
très-belle  introduction,  continue  de  se  mon- 
trer l'éloquent  défenseur  de  la  philosophie 
religieuse.  Nous  analysons  aujourd'hui  cette 
publication ,  qui  forme  un  fort  beau  volume 
imprimé  avec  soin  chez  un  de  nos  éditeurs 
les  plus  accrédités  M.  H.  Fournier ,  et 
nous  nous  hâtons  d'en  recommander  la  lec- 
ture ,  surtout  aux  jeunes  gens  qui  entrent 
dans  le  monde.  C'est  à  eux  particulièrement , 
que  Peilico  parait  avoir  destiné  cet  ouvrage. 


Le  premier  volume  de  l'histoire  de  la  Ré- 
volution j)ar  M.  de  Conny ,  a  paru  ces  jours 
derniers.  Nous  nous  proposons  de  rendre  un 
compte  exacte,  et  d'appi'écicr  toute  la  portée 
de  cette  œuvre  grave  ,  consciencieuse,  fruit 
des  études  profondes  de  dix  années.  Nous 
nous  contentons  donc  de  l'annoncer  aujoui- 
d'hui ,  et  d'en  constater  le  succès^  que  le 
nom  seul  de  l'auteur  suffisait  pour  lui  pro- 
curer. 


Nous  ne  v^oulons  pas  oublier  de  parler 
d'un  portrait  remarquable  ,  qui  fait  partie  de 
l'exposition  de  cette  année.  C'est  celui  de 
M.  Janviei- ,  jeune  avocat  dont  la  France  en- 
tière apprécie  le  talent,  et  dont  la  voix  a  re- 
tenti si  belle  dans  les  débats  judiciaires.  Ce 
portrait  est  l'ouvrage  de  mademoiselle  de 
Fonrmond ,  artiste  recommandable  autant 
par  sa  modestie  ,  que  par  la  grâce  et  la  pureté 
de  son  dessin ,  où  l'on  recounait  l'école  de 
Girodet. 


LA    DOMINICALE. 


56^ 


EPHEMERIDES. 

.e  4  mai  1789,  procession  solennelle  à  Ver- 
sailles, pour  l'ouverture  des  Elats-généraiix.  Le 
vertueux  et  bienfaisant  Louis  XVI  était  persuadé 
que  cette  réunion  de  tous  les  ordres  de  l'Etat  of- 
frirait les  moyens  de  remédier  aux  abus  qui  lui 
avaient  été  signalés,  et  que  les  flatteurs  du  peuple 
exagéraient;  et  c'était  avec  un  vrai  sentiment  de 
joie  qu'il  se  préparait  à  appeler  sur  les  députés  et 
sur  lui-même  les  grâces  du  ciel.  Aussi  voulut-il 
donner  à  la  cérémonie  toute  la  pompe  (les  plus 
grandes  solennités.  On  se  rassembla  dans  l'église 
Notre-Dame.  M.  de  Juigné,  arclievêque  de  Paris, 
dont  Versailles  alors  dépendait,  officia  et  porta  le 
Saint- Sacrement  à  la  procession ,  où  les  cordons 
du  dais  étaient  soutenus  par  3ioHsiei(r,  depuis 
Louis  XVIII  ;  M.  le  comte  d'Artois ,  depuis 
Gharle  X  ;  M.  le  duc  d'Angoulème  et  M.  le  duc 
de  Berry.  A  la  suite  du  dais  n^archait  le  roi,  avec 
la  reine  et  toute  la  cour.  Le  dais  était  précédé  par 
les  députés  du  clergé ,  devant  lesquels  étaient 
ceux  de  la  noblesse ,  le  Tiers-État  ouvrant  la 
marche. 

-e  5  —  -1792,  la  première  assemblée  législative  , 
continuant  le  système  de  persécution  adopté  par 
la  constituante  ,  ordonne  par  i\n  décret  que  les 
prêtres  insermentés  soient  réunis  dans  le  chef- 
lieu  de  chaque  district  et  placés  là  sous  la  sur- 
veillance des  municipalités.  C'était  un  moyen 
très-simple  pour  les  désigner  à  la  fureur  de  la 
populace,  et  préparer  le  décret  qui  devait, 
quelques  semaines  après ,  prescrire  leur  dépor- 
tation. 

e  6  —  1658,  non  1678,  mort  de  Jansénius. 
Cet  homme  mourut  avant  de  pouvoir  penser 
que  son  nom  dût    acquérir   tant  de  célébrité. 

.e7 —  1704,  la  convention,  sur  la  proposition 
de  Robespierre,  décrète  que  le  peuple  français  re- 
connait  V exiaience  de  VÉlre  suprême  et  l'hn- 
mortaUté  de  Vdme. 

e  S  —  389 ,  les  Goths  et  leur  roi  Récarede  re- 
noncent à  l'arianisme.  Dans  une  assemblée  où 
tous  les  évèques  d'Espagne  furent  convoqués 
Récarede ,  qui  avait  épousé  la  fîlie  de  Chilpé- 
ric  ,  roi  de  France  ,  prononça  uu  discours  où  il 
exposa  ses  efforts  pour  amener  à  la  véritable  foi 
professée  dans  les  Gaules,  non-seulement  les 
Goths ,  mais  encore  les  Suèves ,  qu'ils  avaient 
assujétis  ;  puis  il  signa  ,  ainsi  que  la  reine ,  les 
décrets  de  Nicée  et  de  Calcédoine  contre  Arius, 
Ainsi  l'Espagne  redevint  catholique.  II  est  à 
remarquer  qu'à  cette  époque  Récarede  signait 
comme  fait  encore  le  roi  d'Espagne  :  moi  le 
roi. 

,e  9  —  lOGo,  le  pape  Alexandre  II,  refuse  aux 
moines  de  Vallonîbreuse ,  l'autorisation  de  prou- 
ver par  le  feu ,  les  crimes  dîJtiFSs  accusaient 
l'évèque  de  Florence. 


Le  10— 1266,  concile  de  Cologne,  où  l'arche- 
vêque Engelbert  essaie  de  remédier  aux  maux 
que  les  troubles  de  l'empire  avaient  causés  à 
l'église  d'Allemagne. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

NOUVELLES  IIELIGIEUSES. 

L'amendement  introduit  dans  la  loi  sur  les  attri- 
butions municipales  ,  qui  autorise  les  conseils  mu- 
nicipaux à  donner  leur  avis  sar  les  budgets  des  fa- 
briques, et  que  nous  avons  combattu ,  soulève  par- 
tout des  méconlentemens  et  excite  de  justes 
réclamations.  Le  conseil  de  fabrique  de  la  cathé- 
drale de  Saint-Claude  vient  d'adresser  à  ce  sujet 
une  pétition  à  la  Chambre  des  pairs,  où  l'on  re- 
marque les  passages  suivans  : 

«  Quand  les  fabriques  ,  dit-il ,  demanderaient 
des  secours  aux  conseils  nKmieij)anx,  que  ces  con- 
seils examinent  les  comptes  des  fabriques,  cela 
peut  se  concevoir  ;  mais  il  est  impossible  de  se 
rendre  compte  de  l'utilité  de  l'amendement  adopté 
par  la  chambre  des  députés  ,  lorsque  les  fabriques 
ne  demandent  aucune  subvention  aux  conseils  mu- 
nicipaux. Si  l'esprit  des  conseils  municipaux  est 
bienveillant  envers  les  fabriques  ,  ils  ne  feront 
qu'un  examen  de  pure  forme  qui  n'aboutira  à  rien. 
Lorsque  les  conseils  municipaux  veulent  s'occuper 
de  leurs  propres  affaires ,  ils  sont  déjà  assez  occu- 
pés, et  ils  n'ont  pas  besoin  d'entrer  dans  des  dé- 
tails longs  et  fastidieux  pour  des  objets  qui  leur 
sont  étrangers.  IMais  si ,  an  contraire ,  cet  esprit 
est  hostile  envers  les  fabriques,  se  fait-on  une 
jusîe  idée  des  difficultés ,  des  contrariétés  qui  ré- 
sulteront d'une  loi  qui  mettrait  aux  prises  les 
conseils  municipaux  et  les  conseils  de  fabriques  ? 
Alors  n'aurait-on  pas  à  craindre  de  voir  les  citoyens 
paisibles  alxliquer  les  fonctions  honorables  ,  il  est 
vrai,  mais  gratuites,  de  fabriciens,  lorsque  ces 
fonctions  les  exposeront  à  tous  les  débats,  à  toutes 
les  tracasseries  que  pourront  susciter  les  conseils 
municipaux  ? 

))  On  se  tromperait ,  si  on  regardait  cet  esprit 
hostile  dont  on  parle  comme  une  simple  supposi- 
tion :  dans  un  grand  nombre  de  communes,  des 
procès  existent  entre  les  fabriques  et  les  conseils 
municipaux.  Avec  les  procès  viennent  souvent  les 
animosités.  L'église  cathédrale  de  la  ville  de  Saint- 
Claude  offre  en  particulier  un  exemple  de  ces 
contestations  judiciaires  ,  qui.  du  reste,  se  remar- 
quent, comme  on  vient  de  le  dire,  dans  beaucou]) 
d'endroits.  Il  ne  convient  pas  qu'une  partie  qui 
plaide  contre  une  autre  soit  soumise  au  contrôle 
de  son  adversaire.  Cet  adversaire  serait  en  même 
temps  juge  et  partie  ;  il  n'aurait  pour  cela  autre 
chose  à  faire  qu'à  supprimer  du  budget  de  fabri- 
que, Jes  fonds  qiù  seraient  portés  pour  frais  de 


56â 


LA    DOMIMCALE 


procès.  Les  iHConvéniens  seront  bien  plus  graves 
encore  dans  les  endroits  composés  de  populations 
non  catholiques  ;  la  majorité  des  conseillers  muni- 
cipaux y  professe  une  religion  qui  n'est  pas  celle 
de  la  majorité  des  Français.  Est-il  [lossible,  est-il 
seulement  dans  les  convenances  d'astreindre  les 
fabriques  des  églises  à  une  vérilication  qui  sera 
faite  par  un  protestant  ou  un  Israélite,  ou  toute 
autre  personne  qui  aura  une  croyance  qui  ne  sera 
point  celle  de  l'Eglise  catholique  ?  Les  membres 
du  conseil  de  fabriipic  de  l'église  cathédrale  de 
Saint-Claude  espèrent  que  ces  observations  feront 
voir  l'inconvénient  de  la  rédaction  de  l'article  \9 
du  projet  de  loi  dont  on  a  parlé  ;  ils  espèrent  aussi 
que  les  hautes  lumières  de  la  chambre  des  pairs 
feront  découvrir  d'au  Ires  motifs  encore  de  changer 
celte  rédaction,  et  ils  demandent  que  les  conseils 
municipaux  soient  appelés  à  donner  leur  avis  sur 
les  budgets  et  sur  les  comptes  des  fabriques,  alors 
seulement  que  les  fabriques  recevront  ou  réclame- 
ront des  secours  de  la  commnne.  » 

—  M.  l'évèque  d'Amiens  vcîiait  de  reprendre 
ses  visites  pastorales ,  et  était  le  dimanche  20  à 
Montdidier,  où  il  se  disposait  à  donner  la  coniir- 
mation  à  500  personnes  de  la  ville  et  des  environs, 
lorsqu'il  fut  saisi  d'une  indisposition  subite.  Il 
voulut  néanmoins  se  rendre  à  l'église,  et  fit  la 
cérémonie  assis  dans  un  fauteuil.  Ramené  à 
Amiens  le  lendemain,  il  était  encore  très-faible; 
mais  cet  état  n'a  pas  dm'é,  et  le  prélat  est  au- 
jourd'hui aussi  bien  que  possible. 

—  Un  mouvement  religieux  se  manifeste  de 
toutes  paris  ;  il  se  fait  particulièrement  remar- 
quer dans  la  capitale  ;  les  églises  sont  plus  fré- 
quentées, les  chaires  évangéliques  plus  entourées 
d'auditeurs.  On  sent  le  besoin  de  chercher  ail- 
leurs que  sur  la  terre  un  point  d'appui  qu'elle  ne 
saurait  donner.  La  religion  carélienne ,  toujours 
pure,  toujours  belle,  peut  seule  l'offrir  à  l'homme, 
et  assurer  son  bonheur  ;  elle  ouvre  son  sein  à  la 
multitude  inquiète  ou  égarée.  Elle  lui  présente  la 
croix  de  Jésus-Christ  comme  le  symbole  de  son 
véritable  affranchissement ,  le  fondement  de  son 
espérance  el  le  gage  de  son  salul. 

trest  donc  une  bonne  pensée  que  celle  d'offrir  à 
la  ])iélé  des  fidèles  la  méditation  des  souffrances 
de  riIomme-Diei: ,  en  établissant  sur  une  mon- 
tagne, près  de  la  capitale,  un  Calvaire  où  ils  puis- 
sent venir  en  pèlerinage,  et  où  la  croix,  dominant 
cette  immense  <  iié,  lui  présente  le  signe  de  la  ré- 
demption du  monde. 

^loiitmartre,  par  sa  pnsiCon  élevée,  par  sa  proxi- 
mité de  Paris,  par  la  facilité  de  ses  abords,  bien 
plus  par  ses  souvenirs  religieux,  aussi  anciens  que 
l'établissement  du  Christianisme  en  France  ,  sem- 
ble spécialement  consacré  à  cette  pieuse  destina- 
tion. Aussi,  sur  ses  hauteurs  arrosées  du  sang  des 
martyrs  et  premier  berceau  de  la  foi  pour  Paris, 
fut  établie,  il  y  a  trente  ans,  un  Calvaire  cpii  de- 


vint comme  le  signal  du  rétablissement  du  Culte 
el  du  retour  à  la  Pieligion. 

Deimis  le  dernier  ébranlement  de  la  société ,  la 
piété  des  fidèles  cherche  un  aliment  et  se  tourne 
vers  la  Montagne  sainte.  Son  vœu  est  satisfait ,  la 
Croix  se  présente  •  le  Calvaire  est  rétabli. 

Tous  les  jours  pendant  l'octave  des  jours  de  fêles 
de  rinvenlion  et  de  l'Exaltation  de  la  Sainte  Croix, 
c'est-à-dire  du  3  mai  au  11  et  du  14  septembre  au 
22  inclusivement  j  MM.  les  Vicaires  généraux .  les 
Curés  des  paroisses  de  Paris  et  les  plus  célèbres 
Prédicateurs  viendront  successivement  célébrer  les 
saints  offices  et  faire  entendre  la  parole  de  Dieu. 

Des  indulgences  plénières  el  partielles  ont  été 
accordées  l'année  dernière  par  le  Souverain  Pon- 
tife à  ceux  qui  entreprendront  ce  pieux  pèlerinage. 

Pendant  toute  la  durée  de  la  neuvaine ,  il  sera 
célébré  une  première  messe ,  à  7  heures ,  à  8  heu- 
res précises,  une  autre  messe  basse  suivie  d'une 
inslruclion,  des  stations,  et  de  l'adoralion  de  la 
vraie  Croix.  Voici  les  noms  de  quelques-uns  des 
Prédicateurs  :  Dimanche ,  M.  l'abbé  James;  mardi, 
M.  Annat;  mercredi,  M.  Texier-Olivier ;  jeudi ^ 
M.Thibault;  vendredi,  M.  Salacroux;  samedi, 
M.  Durand;  dimanche,  M.  Peyrol. 

Il  sera  célébré  le  <2  un  service  solennel  pour  le 
repos  des  âmes  des  défunts  inhumés  dans  l'ancien 
cimetière  de  la  paioisse  de  Montmartre.  Le  ser- 
mon sera  prêché  par  M.  l'abbé  Letourneur ,  vicaire 
général  de  Soissons. 


EXTERIEUR. 

Il  paraît  qu'il  a  été  signé  le  22  avril,  à  Londres, 
entre  la  France,  l'Angleterre,  l'Espagne,  et  le 
Portugal,  un  traité  qui  a  pour  but  de  repousser  de 
ces  deux  derniers  pays  Don  Carlos  et  Don  Miguel. 
Ce  traité  fait  l'objet  de  toutes  les  conversations 
(léiAomaiiques,  jusqu'à  présent  non-seulement  on 
ne  connaît  pas  la  teneur,  mais  la  base  même  du 
traité.  Est-il  ,  comine  le  disent  certainsjournaux  , 
l'assurance  seulement  d'une  proieviion  morale 
de  la  |)arl  des  [luissances  contractantes,  ou  l'enga- 
gement de  soutenir  la  cause  révolutionnaire  par 
les  armes  ?  Rien  n'est  encore  certain.  Nous  se- 
rions portés  à  croire  que  ce  n'est  qu'un  protocole 
de  plus  ,  suivant  le  mot  prêté  à  M.  Pozzo  di 
Borgo. 

En  attendant  l'efiet  de  la  convention  signée  à 
Londres,  la  lutte  continue  en  Espagne,  et  M. 
Mariinez  de  la  Rosa  ,  intimidé  {tar  les  protesta- 
tions royalistes  (pii  se  préparent ,  ou  qui  ont  déjà 
paru  contre  VEslalii  réal  pour  la  convocation  des 
eortès ,  entravé  par  les  hommes  du  mouvement 
qui  se  plaignent  de  l'empreinte  d'hésitation  et 
de  crainte  que^  nwl&jl'acie  royal  ,  fait  tous  ses 
efforts  pour  ùïSmo^hï  aux  yeux  des  puissances  les 
concessions  qiril  est  obligé  de  faire  à  l'ojiijiion 


LA    DOMINICALE, 


b65 


lil)érale.  Voici  "ce  qu'on  lit  dans  une  lettre  écrite 
d'Irun  ,  à  la  date  du  22  avril. 

Mérino  et  Cuveillas  sont  toujours  dans  la  Cas- 
tille,  aux  environs  d'Aranda  ,  interceptant  les 
communications.  Le  général  Quesada ,  après  avoir 
séjourné  quelque  temps  à  Yittoria,  est  reparti 
pour  la  Navarre  ;  le  général  lîu'ron  et  le  brigadier 
Jaureguy  sont  entrés  hier  à  Bergora ,  venant  de 
Tolosa.  Zavala  et  les  autres  chefs  royalistes  se  pro- 
mènent également  dans  la  Biscaye  ;  du  reste ,  les 
deux  partis  semblent  éviter  mutuellement  d'en 
venir  aux  mains. 

Le  21  de  ce  mois,  le  courrier  d'ambassade  fran- 
çaise Ergaris ,  venant  de  Madrid  en  voiture ,  avec 
un  postillon  de  Bayonne,  a  été  arrêté  sur  la  place 
d'Ogarrun ,  en  présence  de  plus  de  deux  mille  per- 
sonnes qui  sont  restées  muettes,  par  six  carlistes  j 
ceux-ci  lui  ont  enlevé  ses  dépêches  et  les  ont  por- 
tées à  leur  chef  Iturriza,  qui  se  trouvait  à  Leira,  et 
qui,  après  les  avoir  décachetées  et  lues,  les  a  ren- 
voyées à  Ergaris,  qui  les  attendait  à  Ogarrun. 

Les  bataillons  de  Sagastibelza  et  de  Zubiri  oc- 
cupent actuellement  la  frontière  de  l'Aragon  (vers 
Lombier) ,  Zumalacarreguy,  après  avoir  fait  une 
courte  apparition  à  Elissonde,  où  se  trouve  tou- 
jours la  j'.mte  carliste  de  la  Navarre,  était  hier 
matin  à  Larrainçar,  se  dirigeant  vers  Lenemberry. 
Plusieurs  détachemens  de  vingt  hommes  chaque 
connus  sous  le  nom  de  uotoiifa/ios  ,  sont  répartis 
sur  divers  points  de  la  frontière,  depuis  les  Aldules 
jusqu'à  Irun,  dans  le  but  de  prêter  main-forte  aux 
douaniers  carlistes  chargés  de  la  perception  des 
droits  sur  tout  ce  qui  entre  en  Navarre.  Un  de  ces 
détachemens ,  fort  de  vingt  hommes ,  en  résidente 
H  Vera,  a  fait  dernièrement  ime  reconnaissance 
dans  notre  ville.  D'un  autre  côté  un  pareil  détache- 
ment de  Guipuscuanos  a  paru  ce  matin  à  Fuenter- 
rabie  et  a  repris  le  chemin  des  montagnes  à  la 
pointe  du  jour. 

Tout  annonce  que  les  jésuites  du  Passage  vont 
être  encore  une  fois  en  butte  aux  vexations  des 
autorités  de  Christina. 

Les  carlistes  ont  donné  la  liberté  au  curé  de 
Lero  ;  cet  ecclésiastique  est  rentré  chez  lui. 

Les  moines  du  couvent  de  Saint-François  de 
Tolosa  ont  été  chassés  de  leur  asile  par  les  christi- 
nos  ;  plusieurs  d'entr'enx  sont  arrivés  hier  à  Saint- 
Sébastien,  et  ont  été  accueillis  par  leurs  confrères 
de  cette  ville. 

Il  paraît  que  le  général  Piodin  vient  encore  une 
fois  de  faire  une  pointe  sur  le  Portugal.  Son  but? 
d'après  un  rapport  inséré  dans  la  Gazette  de  Mx' 
DRiD  du  ^9  avril,  aurait  été  de  s'emparer  de  la 
personne  de  don  Carlos  ;  mais  le  prétendant ,  pré- 
venu assez  à  temps ,  a  pu  se  mettre  à  l'abri  des 
atteintes  de  son  déloyal  ennemi. 

Je  ne  sais  si  c'est  là  le  commencement  de  cette 
fameuse  intervention  de  l'Espagne  eu  Portugal, 
dont  les  journaux  libéraux  se  sont  montrés  fort  oc- 
cupés depuis  quelques  jours,  ou  si  Rodill ,  après 


avoir  manqué  son  but,  doit  rentrer  en  Espagne  et 
reprendre  ses  quartiers.  Son  rapport  est  daté  de 
Pincio,  en  Portugal.  Ce  général  avait  fait  entrer 
ime  brigade  par  les  Alfagates  pour  intercepter  le 
chemin  de  Caslel-Branco ,  où  se  retirait  don  Car- 
los ;  le  reste  de  ses  troupes  attendait  ses  ordres  à  la 
Guarda. 


INTERIEUR. 

DISCUSSION   DES   CHAMBRES. 

La  séance  du  26  a  été  importante ,  à  cause  du 
rapport  fait  sur  les  pétitions  de  seize  départemens 
tendant  à  obtenir  la  conservation  des  évêchés  me- 
nacés. Ces  pétitions  étaientcouvertes  de  180,000  si- 
gnatures. Les  seize  évêchés  dont  elles  demandent 
la  conservation  ,  étaient  ceux  de  Fréjus,  Chartres, 
Blois,  Pamiers,  Auch,  Gap,  Langres,  Luçon,  Mar- 
seille, Monlauban,  Nîmes,  Perpignan,  Périgueux, 
Reims,  Sens  et  Verdun. 

M.  Poulie,  rapporteur,  a  commencé  par  faire  ob- 
server que  ces  réclamations ,  reposant  sur  des  con- 
sidérations de  l'ordre  le  plus  élevé,  avaient  dû  fixer 
l'attention  delà  commission.  Elles  ont  été  signées, 
dit-il,  par  les  notabilités  de  chaque  département, 
les  membres  des  conseils-généraux  et  d'arrondisse- 
ment ,  les  magistrats,  les  maires  ,  les  adjoints,  les 
conseils  municipaux....  Tous  font  observer  avec 
convenance  que  le  retour  au  concordat  de  1801  por- 
terait une  grave  atteinte  aux  intérêts  religieux  et 

moraux,  et  même  aux  intérêts  matériels La 

chambre,  à  l'occasion  de  semblables  pétiti(ins,  a 
ordonné  le  renvoi  au  minisire  des  cultes  le  2  mars, 
et  passé  à  l'ordre  du  jour  les  IG  et  30  mars;  mais 
le  vœu  des  populations  se  manifeste  si  hautement 
et  d'une  manière  si  unanime,  qu'il  ne  saurait  être 
repoussé;  les  protestans  eux-mêmes  ont  joint  leurs 
sollicitations  à  celles  des  catholiques..».  L'article  o 
de  la  loi  des  finances  de  l'année  dernière  ne  dit  pas 
que  tous  les  évêchés  créés  poslérieuroment  au  con- 
cordat de  1801  seront  supprimés ,  il  subordonne  au 
résultat  des  négociations  entamées  avec  la  cour  de 
Home  la  dotation  de  ceux  de  ces  sièges  qui  vien- 
dront à  vaquer;  mais  quels  sont  les  évêchés  sur  les- 
quels la  mesure  devra  frapper  ?  Aura-t-on  égard  à 
la  population,  à  l'étendue  ou  à  la  disposition  du 
territoire,  etc.  ?  C'est  dans  les  pétitions  que  ces  con- 
sidérations j)euvent  se  puiser.  La  commission, 
frappée  d'ailleurs  du  peu  d'harmonie  de  la  circons- 
cription de  1801  avec  les  basoins  spirituels,  puis- 
qu'il y  avait  des  évêchés  qui  comprenaient  trois  dé- 
partemens,  a  été  d'avis ,  et  même  à  l'unanimité, 
que  les  pétitions  soient  renvoyées  au  ministre  des 
cultes.  M.  Poulie  en  fait  la  proposition  à  la 
chambre. 

M.  Luneau,  député  de  la  Vendée,  après  quel- 
ques réflexions  singulières  sur  ce  qu'il  appelle  l'é- 
glise gallicane,  a  api>laudi  à  la  décision  prise  l'an- 


56i 


LA    DOMINICALE. 


née  dernière.  Il  a  soutenu  que  c'est  à  l'intervention 
influente  de  M.  Dupin  qu'elle  était  due.  Celui-ci  l'a 
interrompu  à  plusieurs  repi'ises,  en  disant  que  l'on 
prétait  un  sens  inexact  à  ses  paroles.  M.  Lunean  a 
répliqué  par  la  lecture  d'une  partie  du  discours  de 
M.  Dupin.  II  a  trouvé  que  cet  orateur  avait  dit  vrai 
en  parlant  de  la  marche  tortueuse  qu'emploie  le 
clergé  pour  arriver  à  ses  fins.  Celte  marche,  il  l'a 
vue  dans  cet  empressement  de  faire  des  pélilions, 
mesure  qui  a  été  prescrite  par  le  mot  d'ordre  du 
chef  auquel  obéit  la  milice  ecclésiastique.  Ce  sont 
ses  expressions.  Il  a  ensuite  critiqué  les  croix  qui 
suppléent  à  des  signatures  dans  les  pélilions  de  son 
département ,  et  leur  alleslalion  par  les  curés  eux- 
mêmes.  Il  a  prétendu  que  l'on  avait  fait  signer  jus- 
qu'aux enfansdans  les  écoles,  et  il  a  terminé  par  la 
lecture  d'une  lettre  de  M.  l'évêque  de  Luçon.  Ne 
voulant  pas  enfin,  a-t-il  dit  en  terminant,  se  prêter 
aux  envahissemens  du  saint  Siège,  il  a  réclamé  l'or- 
dre du  jour. 

M.  Dupin  aîné  a  réclamé  la  parole'  pour  un 
fait  personnel,  et  s'est  bientôt  étendu  longue- 
ment sur  le  sujet  en  discussion.  Il  a  déclaré  que 
ses  opinions  sur  le  clergé  sont  toujours  les  mêmes  ; 
qu'il  a  beaucoup  étudié  son  esprit  et  qu'il  a  re- 
connu que  personne  ne  s'entend  mieux  que  ce 
corps  à  faire  le  mort.  Les  maximes  de  l'orateur 
sont  qu'il  faut  empêcher  le  clergé  de  se  mêler  des 
affaires  civiles  et  politiques  ,  et  réciproquement , 
de  la  part  de  la  puissance  temporelle  ,  ne  pas  atta- 
quer sa  hiérarchie  et  son  organisation ,  ne  pas  in- 
quiéter ses  intérêts  légitimes  et  son  droit.  Cela 
lui  semble  la  conséquence  de  ce  principe  de  la 
Charte  :  Liberté  de  lous  les  cultes,  plus  de  reli- 
gion d'Etat ,  c'est-a-dire  plus  de  privilèges  d'une 
part  et  de  l'autre ,  plus  de  sacres  de  rois  ,  puis- 
qu'on ne  reconnaît  plus  de  droit  divin.  M.  Dupin 
s'est  ensuite  plaint  de  ce  que  le  concordat  de  1821 
n'avait  {tas  été  soumis  aux  chambres,  mais  que  le 
gouvernement  avait  agi  librement  après  avoir  fait 
voter  ime  augmentation  de  fonds.  Ayant  en- 
suite répondu  à  M,  Luneau  ,  il  a  soutenu  que  la 
décision  de  l'année  dernière  n'était  applicable 
que  pour  l'année  1834,  et  que  le  siège  de 
Wevers  ,  par  exemple  ,  étant  venu  à  vaquer 
dans  celte  année,  il  y  avait  lieu  d'examiner  s'il 
pouvait  être  fait  une  exception.  ]Mais  la  question  a 
étéjiKjé  par  le  voie  du,  novveau  budget.  Au  reste, 
tant  qu'il  n'aura  pas  été  fait  un  traité  nvcr  Rome, 
aucun  fonds  ne  peut  être  refusé  au  clergé.... 

Après  quelques  reprocl>îs  de  contradiction  faites 
à  M.  Dupin  par  M. M.  Luneau  et  Eschassèriaux  , 
M.  Persil  a  pris  la  parole  en  qualité  de  ministre 
des  cultes.  Ce  ministre  a  d'abord  expliqué  que  le 
coucordatide  1821  avait  force  de  loi  :  qu'il  ast 
vrai  que  la  marche  aurait  dû  être  suivie  différem- 
ment ,  muis  ({u'à  l'ovenir  on  soumettra  aux  cham- 
bres les  traités  avec  la  cour  de  l\ome ,  comme 
ceux  des  autres  puissances.  Que  devait-on  faire 
d'ailleurs  ?  Le  gouvernement  ou  les  chambres  ont- 


ils  le  pouvoir  de  casser  le  concordat  sans  le  con- 
cours de  la  puissance  avec  laquelle  il  a  été  fait  ? 
RI.  Eschassèriaux  n'a-t-il  pas  été  obligé  de  recon- 
naître que  non  ?  A  M.  Dupin ,  qui  prétendait  que 
le  gouvernement  ne  s'était  pas  prononcé  ,  M.  le 
garde-des-seaux  a  objecté  que  le  discours  pro- 
nonce l'année  dernière  par  M.  Humanu  à  la  cham- 
bre des  pairs ,  pour  déclarer  que  le  gouvernement 
nommerait  toujours  aux  sièges  vacans,  déclaration 
qui  fut  couverte  par  les  applaudissemens  unanimes 
de  cette  chambre.  Si  l'on  y  a  répondu  :  Très- 
bien!  ce  sentiment  doit  être  considéré  le  même 
partout;  car  partout  il  faut  être  fidèle  aux  enga- 
gemens  et  respecter  les  traités  faits  avec  les  autres 
puissances.  Veut-on  une  preuve  de  plus  de  l'opi- 
nion du  gouvernement?  a  ajouté  le  ministre;  le 
siège  de  Nevers  étant  venu  à  vaquer  ,  au  lieu  de 
ne  demander  des  fonds  que  pour  65  évêches  ,  il  en 
a  demande  toujours  pour  06 ,  ce  qui  dénotait  bien 
son  intention  d'y  pourvoir.  La  commission  ni  la 
Chambre  n'y  ont  pas  mis  d'opposition.  Que  l'on 
ne  vienne  pas  dire  ,  comme  tout  à  l'heure  ,  que  le 
budget  des  cultes  a  été  enlevé  par  surprise:  car 
M.  Eschassèriaux  lui-même  était  membre  de  la 
commission ,  et  il  n'a  point  réclamé.  Dira-t-on 
que  la  notification  officielle  du  décès  de  l'évêque  de 
Nevers  n'était  point  faite?  Ce  serait  ridicule;  il 
faudrait  ne  lire  aucun  journal.  Le  ministère  a  donc 
été  fondé  ù  croire  que  la  chambre  revenait  sur 
son  vote  de  Vannée  dernière ,  surtout  à  la  suite 
des  manifestations  universelles  des  populations  ca - 
tholiques. 

Après  un  beau  discours  de  M.  de  la  Martine , 
les  déclamations  de  M.  Isambert ,  qui  s'est  montré 
là  tout  aussi  logicien  que  dans  la  lettre  que  nous 
avons  combattue,  le  renvoi  au  ministre  des 
cultes  a  élé  prononcé  à  une  grande  majorité. 

—  Le  Courrier  du  Midi  dit  que ,  dans  les  six 
jouis  de  combats  à  Lyon,  il  a  été  tiré  2,204  coups 
de  canon  et  d'obus ,  560,000  coups  de  fusil,  et  que 
l'on  a  employé  1,H6  livres  de  poudre.  D'après  le 
même  calcul ,  la  perte  des  militaires  a  élé  de  80 
morts  et  de  300  blessés  ;  celle  des  insurgés  est  plus 
considérable. 

— Un  ancien  officier  de  la  garde  royale  a  écrit  au 
Réparateur  de  Lyon  que  M.  Bailliot  fils,  dont  on 
a  déploré  le  genre  de  mort,  a  eu  la  lin  qu'il  avait 
le  premier  donnée  à  un  certain  nombre  de  braves. 
Dans  les  journées  de  juillet,  il  était  embusqué  sur 
le  boulevart  des  Italiens  avec  les  insurgés  de  celle 
époque,  pour  ab  iltre  les  gardes  royaux  qui  passaient  j 
et  surtout  les  officiers. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINÏ-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  LccQum ,  r.  I?.-D.-des«Victoires ,  n.  lÔ 


f^ïvftt    lO--^/ 


PARIS,  ii  MAI. 
DU  MOUVEMENT  DES  PROVINCES. 

Les  longues  luttes  des  communes  contre  les 
fiefs,  celles  des  franchises  provinciales  contre 
les  conseils  d'étals  ,  celles  des  grands 
vassaux  contre  leur  suzerain,  avaient,  duiant 
des  siècles,  entretenu  dans  les  provinces,  dans 
les  villes,  dans  les  seigneuries  un  profond 
esprit  d'attachement  aux  mœurs  des  localités, 
et  de  résistance  vivace  aux  innovations.  Cha- 
que province  de  France  empruntait  de  ses 
coutumes  et  de  ses  droits  la  physionomie  par- 
ticulière qui  la  distinguait  des  autres  pro- 
vinces. Les  ambitions  du  savoir  ou  de  la  for- 
tune trouvant  à  se  satisfaire  dans  le  cercle  des 
droits  de  la  cité  ,  ou  dans  celui  plus  étendu 
de  la  tenue  des  Etats  ,  songeaient  peu  à  se 
chercher  un  théâtre  oii,  accourues  de  tous  les 
points  de  la  France  ,  elles  se  pussent  exercer 
d'une  façon  uniforme. 

Mais  du  jour  oii,  achevant  contre  la  vieille 
con  titution  française  l'œuvre  commencée  par 
Louis  XI  et  son  compère  contre  les  ba- 
rons féodaux,  continuée  parles  larges  entail- 
lés du  couperet  de  Richelieu  contre  les  sei- 
gneurs tenant  la  cour,  et  par  les  fourberies 
italiennes  de  Mazarin  contre  les  princes  et 
messieurs  du  parlement ,  Louis  XIV,  dans  sa 
gloire  put  dire  :  l'eiai  c'est  moi;  dès  ce  jour 
Paris  fut  le  centre  où  toute  la  France  vint 
aboutir. 

C'est  aParis  que  la  noblesse  dutserendrepour 
soutenir,  dans  des  querelles  d'antichambre 
ses  droits  pour  lesquels  elle  ne  pouvait  plus 
lever  ni  bannière,  ni  hommes  d'armes;  c'est 
à  Paris  que  se  rendaient  les  délégués  des  pro- 
vinces pour  obtenir  le  redressement  de  leurs 
griefs ,  car  les  États  étaient  des  corps  déslvé- 
ritésdeforcesouslamain  des  lieutenans  du  roi, 
n'ayant  que  droit  de  plaintes,  qu'une  compa- 
gnie de  dragons  leur  retirait  à  volonté;  les 
parieméns  se  tournaient  vers  Paris,  pourvoir 
SI  l'usage  qu'ils  faisaient  de  leur  autorité,  ne 
leur  attirait  pas  dans  la  grande  salle  un  roi 
botté,  éperonné,  le  fouet  à  la  main,  ou  une 
lettre  d'exil  signée  d'un  chancelier. 

Tout  le  monde  alors  voulut  habiter  ce  ciel, 
où  brillait,  avec  sa  fastueuse  devise  ncc  phtri- 
bus  impar,  le  soleil  d'où  provenait  toute  lu- 


LA    DOMINICALE.  ggg 

mière,  toute  gloire,  toute  lijjerté,  toute  for- 
tune; et  Paris  eut  ainsi  le  privilège  d'imposer 
à  la  France  et  ses  opinions  et  ses  actes  et 
jusqu'à  ses  caprices.  Quand  la  hideuse  régence 
se  traîna  dans  la  fange  et  la  prostitution  dont 
elle  avait  fait  le  chemin  des  richesses  et  des 
honneurs,  la  fange  et  la  prostitution  dégor- 
gèrent dans  laprovinceletrop plein  deParis  et 
la  province  l'accepta. Lorsque  lephilosophismc 
fêté,  choyé  à  Paris,  ayant  tabouret  à  la  cour 
et  des  sièges  au  parlement,  eut  effacé  Dieu 
des  livres  pour  l'effacer  du  cœur  des  hommes, 
et  du  cœur  des  hommes  pour  lé  chasser  des 
églises...  la  province  se  fît  l'écho  du  philoso- 
phisme. 

Cependant  il  y  eut  alors  des  hommes  qui 
s'effrayèrent  dé  l'œuvre  de  destruction  qui 
s'accomplissait,  et  ils  se  demandèrent  les  uns 
aux  autres,  comment  il  se  faisait  qne  nulle 
part  il  n'y  eût  résistance  ;  et  alors  ils  virent 
que  le  pouvoir  politique  avait  détruit  le  pou- 
voir moral  ;  que  c'était  parce  que  les  provin- 
ces avaient  perdu  leurs  franchises,  et  l'exer- 
cice deleurs  droits,  qu'elles  avaient  perdu  les 
traits  saiilans  et  caractéristiques  de  leur  phy- 
sionomie et  de  leurs  mœurs  ;  et  que  chacun  de 
ces  traits  leur  étaient  autant  d'aspérités  où  ve- 
nait s'arrêter  et  mourir  impuissante  cette 
uniformité  de  corruption  dont  Paris  était  le 
réservoir  et  le  versant.  Ils  s'occupèrent  alors 
de  remettre  sur  pied  le  vieil  édifice  de  la 
constitution  française,  tout  en  laissant  sous  les 
ronces  les  pierres  et  les  madriers  rongés  par 
la  moisissure  et  les  vers ,  afin  de  l'harmo- 
niser avec  les  besoins  et  l'esprit  du  siècle  ,  et 
de  ne  point  laisser  vais  les  secours  de  l'ex- 
péri'ence.  Ce  fut  là,  il  faut  le  dire,  le  grand 
mouvement  qui  domina  eu  8t);  et  certes 
il  y  avait  encore  dans  la  nation  assez  d'élé- 
mens  pour  cette  œuvre  de  salut  ;  il  y  avait 
encore  dans  la  province ,  de  nobles  hommes 
dont  l'écusson  n'avait  jamais  été  ni  porté  ni 
terni  dans  l'atmosphère  de  Versailles  •  des 
prêtres  qui  n'avaient  jamais  sollicité  aux  pieds 
d'une  favorite  une  mitre  d'évéque  ou  un  cha- 
peau de  cardinal  ;  des  magistrats  qui  n'avaient 
jamais  le  soir,  sous  les  pans  de  leur  robe; 
caché  quelques  feuillets  des  livres  obscènes  ou 
impies  qu'ils  avaient  fait  brûler  le  matin  au 
pied  du  grand  escalier;  des  bourgeois  qui 
n'avaient  nullement  tenu  à  honneur  de  se  faire 
les  valets  des  caprices  et  des  passions  crimi- 
nelles des  grands,  pour  vivre  avec  eux  sur  le 
pied  de  l'égalité  ;  des  familles  entières  enfin  , 

25 


m6 


LA    DOMINICA.LE. 


OÙ  (le  race  en  race  s'étaient  transmises  sans 
altération  ,  les  saintes  traditions  du  bon,  du 
juste  et  de  l'iionnête. 

Mais  tous  ces  redressemens  de  griefs  formu- 
lés en  province,  ne  pouvaient  encore  être  obte- 
nus qu'à  Paris;  et  la  nation  qui  avait  eu  la  force 
de  vouloir ,  ne  sut  pas  alors  trouver  des 
hommes  Cjui  eussent  la  force  d'exécuter.  Pai'is, 
voyant  que  son  règne  allait  finir,  s'appliqua  à 
faire  disparaître  toutes  leurs  aspérités  provin- 
ciales au  frottement  de  son  vernis  uniforme  et 
glacé  ,  et  ils  furent  à  leur  tour,  courbés  sous 
le  grand  niveau  des  mœurs  et  de  l'esprit  de 
cette  grande  Babylone.. 

Bientôt  l'insurrection  armée  de  la  po- 
pulace parisienne  l'emporta  sur  les  récla- 
mations légales  du  peuple  de  la  province, 
et  l'esprit  fougueux  de  la  révolution  fut  mis 
à  la  place  de  l'esprit  rationnel  d'une  réforme 
progressive.  La  province  encore  subit  le  joug, 
soit  qu'on  le  lui  imposât  violemment,  soit 
qu'elle  passât  d'elle-même  la  tête  dans  le  col- 
lier. 

Alors  commença  le  vaste  système  de  centra- 
lisation qui  nous  ronge  encore  aujourd'hui  ; 
jamais ,  avant  même  l'affranchissement  des 
communes  ,  la  fédoalité  n'avait  jeté  sur  la 
France  un  réseau  qui  ^  au  nom  des  droits  de 
l'homme,  la  pressurât  davantage;  au  nom  de 
l'égalité,  lui  enlevât  plus  effronténient  sa 
substance  et  sa  fleur;  et,  au  nom  de  la  liberté, 
lui  étreignît  plus  étroitement  les  pieds  et  les 
mains,  et  lui  fit  une  loi  plus  dure  du  mutisme. 
On  lui  envoya  des  tribuns  de  Paris  ,  des  juges 
de  Paris,  des  administrateurs  de  Paris,  des 
instrumens  de  supplice  de  Paris  ,  des  bour- 
reaux de  Paris:  elle  accepta  tout.  Alors,  ce 
qui  lui  restait  du  vieux  type  à  demi  effacé  de 
sa  physionomie  provinciale,  disparut  avec  le 
reste  des  francliises;  plus  que  jamais  les  pro- 
vinces devinrent  de  très-humbles  vassales  : 
elles  ne  furent  plus  que  des  satellites  gravitant 
autour  de  Paris,  dont  elles  étaient  le  reflet; 
tristes,  cpxand  Paris  était  dans  la  tristesse; 
joyeuses,  qimnd  il  était  en  gaîté;  obscuies, 
quand  il  était  dans  les  ténèbres,  et  rayon- 
nantes ,  quand  il  étincelait  de  lumières.  On 
sait  tout  le  perfectionnement  que  Napoléon 
appoita  dans  ce  genre  à  cette  nouvelle  ma- 
nière de  gouverner. 

Il  était  impossible  que  sur  cette  noble  terre 
de  France  ou  il  y  a  toujours  une  voix  pour 
parler  de  liberté  et  un  écho  pour  lui  répondre, 
il  ne  se  manifestât  pas  ua  mouvement  de  ré- 


action contre  un  système  si  funeste  qui  ne  peut 
être  bon  qu'à  ceux  qui  voulant  faire  du  despo- 
tisme, souhaitent  qu'un  royaume  soit  garotté 
dansle moule  inflexible  de  l'uniformité  comme 
uneisis  dans  sa  gaine,  afin  qu'il  ne  puisse  user 
ni  de  ses  bras  ni  de  ses  jambes  ;  et  qu'il  n'ait 
qu'une  tête  pour  la  museler  comme  fit 
Napoléon  ,  ou  la  couper  comme  fit  Robes- 
pierre. 

On  a  vu  que  la  centralisation  inventée  pour 
mettre  une  nation  sous  une  seule  main  n'était 
bonne  aussi  qu'à  détruire  tout  point  de  rallie- 
ment et  de  résistance  quand  cette  main  était  pa- 
ralysée, et  que  la  conquête  du  centre  du  gou- 
vernement entraînait  la  conquête  de  la  cir- 
conférence. Ainsi  il  advint  lors  de  l'invasion 
de  i8i4.  Maîtres  de  Paris,  les  étrangers  le 
furent  de  la  Fj-ance.  Dans  les  siècles  anté- 
rieurs ,  avec  le  système  des  franchises  provin- 
ciales, la  prise  de  Paris  n'eût  été  que  la  prise 
d'une  ville;  et,  comme  il  arriva  sous  Char- 
les VII,  qui  y  gagna  le  titre  de  victorieux,  le 
courage,  le  patriotisme,  la  haine  de  l'étranger 
auraient  planté  leur  bannière  dans  une  autre 
ville  ,  dans  une  autre  province  ,  où  soudain 
pour  combattre,  vaincre  ou  mourir,  seraient 
accourus  les  défenseurs  de  l'intégrité  du  terri- 
toire ;  la  conquête  de  chaque  ville,  de  chacpie 
province,  aurait  ainsi  coûté  à  l'étranger  au- 
tant que  la  conquête  de  la  seule  capitale. 

Ainsi  encore  eu  i83o,  la  révolte  partie  en 
diligence  avec  un  drapeau  tricolore  aux  por- 
tières, suffit  pour  soumettre  ti'ente  millions 
de  Français  au  fait  consommé  par  la  révolte 
de  quelques  milliei's  de  barricadeurs. 

Ce  sont  là  des  événemens,  despotisme  ,  in- 
vasion et  révoile,  dont  on  a  compris  qu'il 
fallait  à  tout  jamais  prévenir  le  retour. 

La  restauration  qui  a  tant  fait,  il  faut  le 
dire,  pour  les  intérêts  matériels  de  la  France, 
aurait  pu  accomplir  cette  mission  de  régéné- 
ration politique  et  sociale  ;  mais  elle  lui  fit  dé- 
faut. Au  lieu  de  se  replacer  au  plein  cœur  de 
la  vieille  cqnstitution  française,  sur  laquelle 
seule  elle  appuyait  la  légitimité  de  ses  droits, 
elle  suivit  péniblement  la  voie  nouvelle  dans 
laquelle  une  révolution  avait  jeté  la  France. 
Elle  adopta  les  conséquences  d'un  fait  en  per- 
manente hostilité  avec  le  principe  qui  la 
rappelait;  et,  de  gaîté  de  cœur,  elle  con- 
sentit ainsi  à  offrir  l'image  d'un  anachro- 
nisme. 

C'est  de  cette  contradiction  du  droit  et  du 
faitj  des  conséquences  et  des  prémisses,  qu'au 


LA    DOMINICALE. 


mr 


beau  temps  de  ea  puissance,  nous  ses  amis, 
nous  étions  alarmés  pour  sa  durée  ;  nous  l'in- 
vitions à  retourner  en  arrière  pour  retrouver 
les  loisde"ia  France  dans  la  vieille  nationalité 
française;  nous  lui  disions  que  là  seulement 
était  la  solidité  du  trône  et  des  institutions, 
parce  que  là  était  la  consécration  des  droits 
de  tous;  mais  notre  voix  se  perdait  dans  le  dé- 
sert ;  on  riait  presque  de  nos  prophéties .  aux- 
quelles un  trône  écroulé  et  des  rois  dans  l'exil 
ne  sont  que  trop  tôt  venus  rendre  un  témoi- 
gnage ftmeste  (i). 

Mais ,  par  bonheur  aussi ,  l'existence  des 
nations  ne  se  compte  point  comme  celle  de 
riiomme,  par  années,  elle  se  compte  par 
siècles,  de  telle  sorte  que  les  années  qui  se- 
raient perdues  dans  la  vie  de  l'homme ,  ne 
sont,  dans  la  vie  des  peuples,  que  des  essais 
qui  leur  profitent  ;  si  bien  que  ce  qu'une  gé- 
nération a  manqué  de  faire,  une  autre  le  fait. 
C'est  ce  qui  arrive  aujourd'hui. 

On  a  eu  l'expérience  du  principe  révolu- 
tionnaire; et  l'on  veut  en  soi  tir,  car,  on  a  vu 
que  tous  les  gouvernemens  qui  s'étalent  ap- 
puyés sur  ce  principe,  portaient  en  eux-mêmes 
le  germe  de  leur  ruine,  et  qu'il  suffisait  de  quel 
ques  années  pour  lui  faire  produire  ses  fruits. 
En  se  mettant  en  voie  de  recherches  pour 
trouver  une  issue,  on  a  bien  vite  vu  qu'il 
fallait  à  l'existence  d'une  société  et  d'un  gou- 
vernement .  une  légitimité  mutuelle  de  droits; 
que  la  légitimité  des  droits  de  la  royauté  ne 
pouvait ,  comme  l'a  prouvé  la  restauration, 
avoir  un  sens  clair  pour  tous,  sans  la  recon- 
naissance immédiate  de  la  légitimité  des  droits 
de  la  nation  ;  c'est  donc  à  expliquer  et  à  faire 
triompher  l'une  par  l'autre  ces  deux  légiti- 
mités, qu'il  faut  travailler  désormais.  C'est  ce 
travail ,  auquel  se  livrent  même  à  leur  insçu, 
instrumens  aveugles  entre  les  mains  de  la 
Providence,  les  hommes  de  toutes  les  opi- 
nions, qu'ils  se  passionnent  pour  les  droits 
seuls  de  la  royauté,  ou  pour  les  droits  seuls 
de  la  nation;  car  le  triomphe  des  uns  ne 
pourra,  comme  trente  ans  depcrttirbation  l'ont 
prouvé,  arriver  sans  le  triomphe  des  autres; 
car  les  hommes  pas  plus  que  les  choses  ne 
peuvent  échapper  aux  conséquences  de  la 
logique;  c'est  ce  travail  de  pei'sévérance  et 
de  régénération  qui  a  été  régularisé ,  plutôt 

(4)  Voir  les  VeiUces  politiques,  2*=  édition  de 
1830,  par  M.  Ange  de  St.-Priest,  chez  Dentu,  li- 
braire, au  Palais-Royal,  et  aux  bureaux  de  La 
Dominicale.}  Prix ,  3  fr.  et  6  fr.  50  c.  par  la  posle. 


que  provoqué  par  la  déclaration   royaliste , 
insérée  dans  notre  dernier  numéro. 

Que  si  l'on  prétendait  que  telle  n'est  point 
la  route  dans  laquelle  est  entrée  la  France, 
nous  répondrions  :  voyez  le  mouvement  qui 
se  fait  dans  les  esprits  I  et  comme  la  réaction 
marche  à  cette  heure  contre  la  centralisation, 
base  du  principe  révolutionnaire  î  et  comme 
la  province  tend  pour  les  rompre  les  liens  qui 
l'ont  inféodée  à  Paris  I 

C'est  de  Paris  que  partit  au  dernier  siècle, 
le  cri  d'impiété  dont  le  dernier  retentissement 
s'est  arrêté  aux  voûtes  de  Salnt-Germain- 
l'Auxenois,  et  au  sac  de  l'archevêché,  et  voilà 
que  la  province  répond  aujourd'hui  par  un  cri 
de  Catholicisme!  et  voilà  que,  subissant  à 
son  tour  pour  le  bien  ,  le  joug  qu'elle  impo- 
sait jadis  pour  le  mal,  la  capitale  n'a  bientôt 
plus  assez  d'églises,  et  s'épouvante  devant 
les  places  vides  où  furent  les  édifices  de  piété 
qu'elle  livra  lâchement  au  marteau  I 

C'est  de  Paris  que  partait  l'abrogation  des 
évêchés,  et  c'est  de  la  province  que  deux  cent 
mille  voix  s'élèvent  pour  en  demander  le 
maintien  ;  et  Paris  s'arrête  dans  son  œuvre  I 

C'est  de  Paris  que  partirent  tous  ces  mou- 
vemens  d'insurrection  armée  qui  vicièrent 
dans  leur  principe  lesredressemens  des  griefs, 
arrêtèrent  les  sages  progrès  d'une  réforme  na- 
tionale, et  amenèrent  au  pays  tous  ces  gou- 
vernemens ,  qui  poussés  dans  la  route  de  la 
déviation  ,  se  sont  toujours  éloignés  de  plus 
en  plus  des  principes  primitifs  de  la  constitu- 
tion politique  et  sociale  de  la  Fiance;  et  voilà 
que  c'est  de  la  province  que  part  l'organisation 
de  ce  système  qui,  à  l'imitation  des  anciennes 
provinces ,  dépose  dans  des  cahiers  et  ses 
griefs  et  sa  demande  de  l'extension  des  droits 
par  la  réforme  électorale!  et  voilà  que,  se 
faisant  l'écho  de  la  province  ,  la  capitale  ré- 
pète :  que  le  meilleur  moyen  de  fermer  les 
clubs  est  d'agrandir  les  assemblées  légales. 

C'est  la  presse  de  Paris  qui ,  durant  quinze 
années  ,  imposa  tyranniquement  à  la  France 
et  SCS  déclamations  impies ,  et  ses  principes 
d'insurrection,  et  ses  arguties  doctrinaires* 
et  ces  misérables  copies  des  chartes  anglaises , 
sur  le  patron  desquelles  on  a  voulu  tailler  et 
les  mœurs  et  les  libertés  françaises ,  au  risque 
de  les  voir  mourir  sur  ce  lit  de  Procuste  ;  et 
aujourd'hui  la  province  s'est  emparé  de  la 
presse;  elle  met  à  nu,  jusques  dans  les  plus 
petites  localités,  les  plaies  qui  rongent  le  corps 
politique,  tel  que  nous  l'ont  fait,  et  la  révo- 


S68 


LA    nOMINICALE. 


lution  et  les  royautés  qui  ont  trôné  en  son 
nom;  et  la  presse  de  province  se  rit  des 
doctrinaires,  comme  chattes  anglaises,  car  dans 
les  pi'ovinces  vitle  souvenir  d'une  constitution 
toute  nationale,  née  avec  la  France  ,  dévelop- 
pée avec  elle,  modifiée  avec  elle,  et  dont  les 
provinces  ont  bien  pu  se  laisser  enlever  pour 
un  temps  les  bienfaits  et  les  garanties,  mais 
dont  les  malheureux  essais  révolutionnaii'es 
lui  ont  fait  sentir  la  nécessité  et  appeler  le 
retour. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  à  l'émancipation 
religieuse  et  politique  que  tendent  les  pro- 
vinces de  France.  Comme  tout  se  tient  et  s'en- 
chaîne dans  les  constitutions  sociales,  les 
provinces  font  marcher  de  front  leur  émanci- 
pation artistique  et  littéraire.  Paris  n'impose 
plus  son  goût ,  ni  ses  jugcmons  ,  ni  ses  renom- 
mées; le  drame  applaudi  à  outrance  par  la 
camaraderie  parisienne ,  est  sifflé  sans  misé- 
ricorde par  Timpartialité  provinciale;  les  élo- 
ges donnés  à  un  livre  par  les  journaux,  qui 
avaient  le  monopole  de  la  critique,  ne  sont 
plus  acceptés  que  sous  bénéfice  d'inventaire, 
et  chaque  province  a  sa  revue  littéraire ,  où 
tout  en  faisant  revivre  les  traditions.,  les  his- 
toires,  les  gloires  du  pays,  les  jugeurs  de 
Paris  sont  jugés  à  leur  tour. 

Or,  que  signifie  tout  ce  mouvement  intel- 
lectuel et  politique  des  provinces,  sinon  que 
les  provinces  ne  veulent  plus  du  monopole  de 
Paris?  Et  si  elles  n'en  veulent  plus,  n'est-ce 
pas  demander  l'abolition  du  principe  révolu- 
tionnaire qui  l'a  formulé  en  lois  et  en  ordon- 
nances? Elles  moyens  qu'elles  emploient  pour 
y  parvenir  ne  sont-ils  pas  les  nièrncs  que  ceux 
dont  la  France  se  snrvît  en  89?  Et  si  elle  se  re- 
place ainsi  sur  le  terrain  de  celte  grande  époque 
d'affianchissenienl  par  les  voies  nationales  de 
sa  constitution  de  quatorze  siècles,  n'est-ce  pas 
dire  qu'elle  entend  encore  vouloir  être  sauvée 
par  cette  même  constitution?  Et  si  cette  consti- 
tution était  formée  de  la  légitimité  des  droits 
de  la  nation  et  de  la  légitimité  des  droits  de 
la  royauté,  n'est-ce  pas  hautement  déclarer 
qu'elle  entend  que  ces  deux  légitimités  soient 
reconnues  et  réinstallées  ensemble,  afin  d'édi- 
fier pour  toujours  une  œuvre  logique  ?  —  Oui 
certes,  après  plus  de  quarante  années  de  désor- 
dres, et  d'essais,  tous  en-dehors  de  la  nationa- 
lité, c'est  un  tableau  consolant  pour  celui  qui 
s'inquiète   de  l'avenir  de  la  France ,  que  de 
voir  le  vaisseau  qui  porte  sa  fortune,  poussé 
pour  trouver  son  salut,  dans  le  port  même 


d'où  il  était  imprudemment  parti ,  lorsqu'il 
déseita  les  parages  de  la  Fiance  pour  courir 
capricieusement  sur  des  mers  étrangères. 


s  IL   EST  VRAI  QUE  LE    CHRISTIANISME  SOIT  MORT. 

Quand  vous  montrez  au  petit  nombre 
d'hommes  qui  s'inclinent  encore  sérieusement 
devant  les  mille  et  un  systèmes  de  philosophie, 
et  qui  sont  la  plupart  franchement  inquiétés 
pour  l'avenir  du  monde,  parce  que,  disent- 
ils,  il  faut  nécessairement  trouver  quelque 
nouvelle  et  grande  doctrine,  puisque  le  Chris- 
tianisme est  mort;  quand  vous  leur  montrez 
que  le  catholicisme  est  debout,  qu'il  a,  comme 
à  ses  plus  beaux  jours,  ses  fidèles  ,  ces  pompes, 
et  surtout  ses  consolations  ;  qu'au  moment  où 
nous  nous  débattons  à  Paris  contre  l'impiété 
de  ces  masses  frivoles  ou  affamées,  la  popula- 
tion des  provinces ,  qui  forme  ,  à  proprement 
parler,  la  partie  essentielle  de  la  France , 
ignore  jusqu'au  nom  de  nos  vices  ,  et  ne  com- 
prendrait jamais  que  nous  discutons  ici  froi- 
dement sur  la  valeur  de  la  parole  de  Dieu , 
qu'elle  n'examine ,  ni  ne  juge,  mais  qu'elle 
accepte  et  qu'elle  adore,  savez- vous  quelle 
plaisante  et  singulière  objection  ils  vous  adres- 
sent? Ils  vous  disent  que  la  ferveur  religieuse 
des  campagnes  est  une  sorte  d'habitude  qui 
s'effacera,  une  pâle  lueur  qui  succède  à  l'astre 
du  Christianisme,  comme  le  crépuscule  du 
soir  succède  au  soleil;  qu'il  en  fut  ainsi 
pour  le  paganisme  ;  qu'il  demeura  et  traîna 
long-temps  dans  l'Europe,  même  après  que  les 
apôtres  l'eurent  conquise;  mais  qu'il  recula  et 
disparut  peu  à  peu  devant  l'Evangile,  comme 
l'Evangile  reculera  et  disparaîtra  infaillible- 
ment devant  la  philosophie.  Qu'on  instruise 
les  campagnes  ,  et  les  campagnes  cesseront 
d'être  chrétiennes. 

En  vérité  !  Mais  si  les  campagnes  cessent 
d'être  chrétiennes,  que  deviendront-elles?  Phi- 
losophes! Alors  comment  se  fait-il  qiic  la  jeu- 
nesse instruite  d'aujourd'hui  se  moque  de  la 
philosophie  ,  et  se  rapproche  chaque  jour  da- 
vantage du  Christianisme?  D'après  votre  rai- 
sonnement, le  mouvement  de  la  société  riche, 
élevée ,  pensante,  devrait  se  faire  dans  le  sens 
de  l'irréligion;  s'il  se  fait,  au  contraire,  dans  le 
sens  des  doctrines  chrétiennes,  il  est  évident 
que  la  même  cause  produira  le  même  effet, 


LA    DOMINICALE. 


'669 


et  fftic  iCS  lumières  qui  sont  favorables  au  ca- 
tholicisme dans  les  villes ,  ne  lui  seront  pas 
mortelles  dans  les  campagnes. 

Soyez  bien  sûrs ,  ô  vous  qui  pensez  et  dites 
ingénument  que  le  Christianisme  est  mort! 
que  vous  n'avez  pas  regardé  de  près  à  ses 
forces  ,  mesuré  ses  profondes  racines  ,  et  re- 
cherché suffisamment  les  causes  de  son  éter- 
nité dans  ce  monde.  Vous  avez  vu  passer  des 
légions  de  systèmes  auxquels  la  vie  a  manqué, 
et  auxquels  le  temps  a  fait  faute  ;  et  détournés 
que  vous  étiez  de  l'étude  sévère  des  choses 
chrétiennes  par  l'allure  impie  des  esprits, 
vous  avez  confondu  le  Christianisme  avec  les 
utopies  mondaines  qui  ont  essayé  vainement 
de  s'introduire  parmi  les  peuples;  et  parce 
qii'en  effet  la  foi  a  été  affaiblie,  les  âmes 
circonvenues ,  le  troupeau  des  bonnes  ouailles 
effi'ayé  et  dispersé ,  vous  avec  cru  reconnaître 
à  ces  signes  la  chute  de  la  doctriae  la  plus 
merveilleuse  que  les  hommes  aient  jamais 
reçue,  au  point  que  les  philosophes  eux-mêmes 
y  ont  reconnu  le  doigt  d'un  Dieu. 

La  chute  du  Christianisme  proclamée  par 
la  société  moderne,  serait  la  plus  incroya- 
ble et  la  plus  monstrueuse  des  contradictions; 
car  cette  société  elle-mênae,  c'est  le  Christia- 
nisme mis  en  œuvre.  Tant  que  vous  serez ^  il 
sera.  Il  sera  quand  vous  ne  serez  plus  :  car,  il 
faut  bien  qu'on  le  reconnaisse,  le  Christia- 
nisme, ce  n'est  pas  seulement  un  culte,  c'est 
encore  une  civilisation.  Vous  ne  regardez  qu'à 
une  de  ses  faces;  vous  voyez  que  le  culte  n'a 
pas,  comme  autrefois,  toutes  les  sympathies, 
et  vous  vous  écriez  :  le  Christianisme  se  meurt! 
Vous  avez  tort:  le  Christianisme,  c'est  encore 
la  source  de  vos  lois ,  de  votre  politique ,  de 
votre  philosophie ,  de  vos  arts;  il  se  mani- 
feste maintenant,  parmi  les  hommes  qui  pen- 
sent, un  vif  intérêt  pour  ce  que  le  Christia- 
nisme renferme  de  principes  sociaux;  et  vous 
verrez  que  ces  mêmes  hommes,  après  avoir 
adopté  la  civilisation  du  catholicisme ,  en 
adopteront  aussi  le  culte;  la  raison  ramènera 
à  la  foi.  La  vérité  ne  peut  pas  être  scindée; 
qui  en  prend  une  moitié,  prend  l'autre. 

Vous  fermeriez  aujourd'hui  toutes  les  égli- 
ses, vous  démoliriez  toutes  les  chaires;  il  n'y 
aurait  pas  un  seul  homme  pour  trembler  et 
adorer  au  nom  de  Dieu,  que  le  Christianisme 
ne  serait  pas  mort  pour  cela,  parce  que,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit,  le  Chri  tianisme  est  à  la 
fois  un  culte  et  une  civilisation.  Or,  la  civi- 
lisation du  monde  moderne,  cette  exaltation 


des  intelligences  et  des  facultés  morales,  dont 
laphilosophie  est  si  fière,  est  puisée  tout  entière 
dans  l'Evangile;  la  parole  de  Jésus- Christ 
est  dans  toutes  nos  lois  civiles  et  politiques  ; 
nos  codes  posent  en  principe  la  liberté  indi- 
viduelle, c'est  une  loi  tirée  du  Christianisme; 
l'égalité  civile  de  T'homme  et  de  la  femme, 
c'est  une  loi  tirée  du  Christianisme;  la  mono- 
gamie, c'est  une  loi  tirée  du  Christianisme; 
l'indissolubilité  du  lien  conjugal ,  c'est  une  loi 
tirée  du  Christianisme  ;  l'autorité  paternelle 
bornée  par  la  majorité  des  enfans  ,  c'est  une 
loi  tirée  du  Christianisme;  dans  les  choses  ré- 
glementaires de  la  société,  on  a  établi  l'usage 
des  passeports,  c'est  un  usage  créé  par  le 
Christianisme;  dans  les  choses  de  procédure 
préventive,  .il  est  défendu  à  un  geôlier  d'in- 
carcérer un  prisonnier  sans  l'exhibition,  de  la 
part  de  ceux  qui  le  conduisent,  de  l'ordre  d'ar- 
restation, c'est  une  loi  tirée  du  Christianismej; 
on  fournit  des  alimens  aux  détenus,  c'est  une 
loi  tirée  du  Christianisme;  on  les  interroge 
sous  trois  jours  ,  c'est  une  loi  tirée  du  Chris- 
tianisme ;  les  réformateurs  denotre  législation 
commerciale  demandent  qu'on  n'incarcère 
pointune  femme  pour  dettes,  c'était  uneloi  du 
Christianisme;  le  chef-d'œuvre  des  publicistes 
modernes ,  c'est  d'avoir  fondé  les  gouverne- 
mens  représentatifs ,  c'est  la  constitution  selon 
laquelle  s'est  organisé  dès  sa  naissance  le  Chris- 
tianisme; enfin,  le  Christianisme  a  fondé  les 
hôpitaux,  qui  étaient  inconnus  de  l'antiquité; 
il  avait  fondé  encore  les  hôtelleries  gratuites, 
échelonnées  de  distance  en  distance  par  les 
monastères;  la  civilisation  moderne  n'a  pas 
jugé  convenable  de  les  conserver. 

Ainsi  le  christianisme  est  aujourd'hui  au  fond 
de  tout;  le  nom  de  Dieu  a  beau  ne  pas  se 
trouver  dans  nos  codes,  sa  parole  y  est  gravée 
à  chaque  page.  Pour  que  le  Christianisme 
fût  en  danger  de  mort,  il  faudrait  donc  que 
la  société  tout  entière  fût  au  moment  d'être 
dissoute;  qucles  lois, les  mœurs,  la  civilisation 
de  l'Europe  arrivassent  à  leur  dernière 
heure,  et  que  c'en  fût  fait  de  choses  dont 
nous  sommes  fiers ,  de  choses  qui  nous  pla- 
cent au  premier  rang  parmi  les  peuples  du 
monde  ,  de  choses  qui  sont  chrétiennes  î 
Qu'y  a-t-il  donc  ,  je  vous  prie ,  dans  la  situa- 
tion présente  du  Christianisme  qui  ressemble 
à  la  situation  des  doctrines  païennes,  lorsque 
l'Evangile  les  envahit  ?  quelles  parties  de  la 
société  le  paganisme  avait-il  pénétrées  ?  dans 
quelles  lois  trouvez-vous  son  esprit  ?  Le  pa- 


i5ro 


LA    DOMINICALE. 


{jauisme  était-il  une  civilisation  et  un  culte  à 
la  fois,  comme  le  Christianisme?  Non,  certes; 
c'était  un  fétichisme  grossier  qui  ne  s'alliait  ni 
à  l'intelligence  ,   ni  à  la  morale  :   qui  était  va- 
riable ,  multiple,  infmi;  qui  se  rattachait  par- 
tout à  d'étroites  et  locales  tvaditious  de  famille 
de  ville  ,  de  contrée  ,    et  qui  n'avait  de  signi- 
fication et  de  valeur  que  là  oii  il  était  né,  où 
il  était  coiupns  et    prat  (jué.    Le   paganisme 
n'était  donc  pas  une  civilisation  j  c'est-à-dire 
il  ne    contenait    pas  une    doctrine    progres- 
sive, applicable  à  tous  les  peuples  de  la  terre; 
il  ne  pouvait  pas  s'annoncer  ,  se  prêcher  ,  se 
répandre  par  la  parole  ;    l'intelligence  devait 
le  tuer:  voilà  comment  l'Evangile  le  tua.  L'E- 
vangile ,    lui    faible,    l'attaqua,    lui    fort    et 
puissant  de  ce  monde;  il  le  poursuivit  de  ville 
en  ville,  depuis  le  fond  de  la  Judée  jusqu'au 
sommet  des  sept  montagnes  de  Rome;  il   lui 
disputa  et  lui  enleva  ses   temples  l'un  après 
l'autre  ;    puis  il  lui  prit  le  sénat,  il  lui  prit  le 
forum  ,  il  lui   prit  les  arm  Jes  ,   il   lui  prit  le 
trône,  il  lui  prit  tout  cet  empire  romain  c|ue 
les  enfans  delà  louve  avaient   mis  dix  siècles 
à  fonder,  et  il  y  ajouta  d'autres  provinces   et 
d'autres    empires    en  mo  us    de  temps  que 
Rome  n'en  avait  mis  à  conquérir  Albe  ou  Co- 
riole.. 

Partout  le  paganisme  reculait  ,  parce  qu'il 
était  le  passé  et  les  ténèbres  ;  partout  le  chris- 
tianisme avançait,  parce  qu'il  était  la  lumière 
et  l'avenir.  11  fallut  du  temps  à  l'Evangile 
pour  pénétrer  dans  les  campagnes,  et  s'établir 
parmi  le  peuple,  non  pas  parce  que  la  résis- 
tance religieuse  du  peuple  était  opiniâtre  ; 
mais  parce  qu'en  ce  temps  de  troubies,  où  les 
nations  se  transvasaient  et  changeaient  de  lit 
comme  les  torrens  en  hiver  ,  il  fallait  souvent 
levenir  à  la  tache  et  commencer  deux  fois  la 
même  œuvre.  Le  Christianisme  avait -il  gagné 
les  Gaulois  ?  voilà  qu'en  quelques  jours  les 
Gaulois  étaient  recouverts  par  une  invasion 
de  Vandales  ;  avait-il  gagné  les  Vandales  ? 
voici  venir  les  Huns  et  les  Goths;  avait-il  pa- 
giné les  Goths?  voilà  les  Bourguignons  et  les 
Irancs.  C'était  chaque  jour  nouvel  apostolat 
et  nouvelle  conquête ,  parce  que  la  guerre 
détruisait  l'œuvrede  la  paix, parce  que  l'action 
du  sabre  paralysait  l'action  de  la  parole. 
Du  reste,  partout  où  l'Evangile  pénétrait ,  il 
resta  t  !e  maître:  il  suffisait  d'avoir  le  temps 
d'éclairer  pour  convertir.j 

Aujourd'hui  la  situation  du  Christianisme 
est  bien  autre:  comme  civilisation,  il  forme 


la  base  de  toutes  les  institutions  modeniesj 
comme  culte,  il  est  la  consolation  de  tous  ceux 
que  n'ont  pas  encore  circonvenus  les  théories 
des  philosophes  :  il  occupe  donc  le  haut  et 
le  bas  de  la  société;  il  la  remplit  tout  entière. 
Que  les  pauvres  et  les  simples  s'éclairent,  eux 
qui  ont  gardé  le  culte,  ils  prendront  encore 
en  amour  les  doctrines  civilisatrices,  puisque 
ceux  qui  sont  instruits  les  ont  adoptées;  et  les 
classes  intelligentes  qui  ont  adopté  la  civilisa- 
tion du  catholicisme,  et  qui  se  rapprochent 
chaque  jour  davantage  de  l'enseignement  sa- 
cré, finii'ont  infailliblement  par  accepter  aussi 
le  culte ,  pai'ce  que  ,  comme  nous  l'avons  dit, 
la  vérité  ne  se  scinde  pas  :  qui  en  accepte  une 
moitié^  accepte  l'autre. 

Et  d'ailleurs,  il  ne  faut  pas  croire  que  les 
religions  s'en  aillent  ainsi  sans  cause,  et  que 
les  peuples  s'en  séparent  par  distraction  ou 
par  ennui.  La  religion  catholique,  c'est  tout  ce 
que  nous  avons  ici-bas  d'intérêts  sociaux,  de 
croyances  morales,  d'espoir  d'éternité;  c'est  la 
vie  avant  la  mort  et  la  vie  après  la  mort;  c'est 
notre  passé,  notre  présent  et  notre  avenir: 
c'est  tout.  Peuscz-vous  que  nous  allions  nous 
dépouiller  en  un  instant  de  toutes  ces  idées 
qui  nous  sont  nécessaires,  sous  prétexte  qu'elles 
sont  lourdes  à  porter?  Et  sur  quoi  donc  nous 
reposerions-nous  ensuite?  sui-  rien?  En  quoi 
espérerions- nous?  dans  le  hasard?  Après  quoi 
soupirerions  nous?  après  le  néant?  Oh  I  non  , 
l'âme  humaine  ne  se  met  pas  ainsi  toute  nue; 
il  lui  faut  un  vêtement  de  foi  et  d'espérance; 
si  vous  voulez  détruire  le  Christianisme,  il 
faut  le  remplacer. 

Il  faut  le  remplacer  ,  car  l'âme  humaine  est 
faite  ainsi,  qu'on  ne  détruit  ses  croyances  que 
par  d'autres  croyances.  Quand  Jésus-Chri  t 
s'assit  sur  la  montagne  au  milieu  de  la  multi- 
tude qui  l'avait  suivi  et  entouré  ,  il  ne  se  con- 
tenta pas  de  dire  voici  ce  qui  vous  a  été  énsei' 
gné,  il  ajouta  immédiatement:  voici  ce  que  je 
vous  enseigne.  Et  les  philosophes ,  c'est-à-dire 
quelques-uns  d'entre  eux  ,  nous  disent  bien  : 
on  vous  a  dit  ceci;  mais  pour  leur  propre 
compte,  ils  se  taisent  ensuite,  et  ils  n'ajoutent 
pas  :  nous  vous  disons  cela. 

Que  nous  enseignerez-vous  donc ,  ô  philo- 
sophes, pour  que  nous  quittions  les  préceptes 
de  Jésus-Christ.^  Où  est  la  morale?  où  est  le 
culte?  où  est  la  civilisation?  où  est  l'espé- 
rance d'une  autre  vie  que  vous  mettez  à  la 
place  de  l'Evangile?  Avez-vous  réglé  votre 
symbole  et  quand  le  proposercz-vous  à  notre 


LA.    DOMINICALE 


'sn 


foi  ?  Hâtez-vous,  dans  l'intérêt  de  votre  propre 
gloire,  car  la  foule  a  tant  compté  de  vos  chu- 
tes qu'elle  ne  tardeiait  pas  de  s'éloigner  de 
vous  pour  toujours.  Déjà  les  intelligences  se 
réparent  de  vos  doctrines,  elles  se  plaignent 
de  ce  que  vous  êtes  des  sépulcres  blanchis,  écla- 
tans  par  la  surface,  et  remplis  de  misère  et  de 
néant  à  l'intérieur.  Hâtez-vous,  ô  philosophes! 
si  vous  voulez  tuer  le  Christianisme;  car  il 
grandit,  et  vous  tomhez;  car  il  vous  enlève  ce 
qui  faisait  votre  soutien  et  votre  vie,  le  té- 
moignage de  la  raison. 


PAROLES  D'UN  CROYANT. 

PAU     M.     l'aCBE     F.    DE    LA    MENNAIS. 

Il  n'en  est  pas  des  ouvrages  de  M.  l'abbé  de 
La  Mennais  ,  comme  de  ces  productions  éphé- 
mères qu'un  jour  voit  éclore  et  que  le  lende- 
main voit  mourir.  Les  œuvres  de  cet  homme, 
^u'il  soit  apôtre  de   la  vérité  ou  défenseur 
d'opinions  systématiques ,  champion  de  doc- 
trines politiques  erronées,  qu'il  traduise  sapen- 
sée  dans  l'essai,  dans  ses  brochures  ou  dans 
les  colonnes  de  l'avenir;  ses  œuvres  ,  disons- 
nous,  sont  tellement  marquées  au  coin  du  génie, 
sont  empreintes  d'une  telle  originalité,  sonttel- 
lement  siennes,  en  un  mot,  qu'elles  tracent  leur 
sillon  et  possèdent  le  privilège  de  fixer  long- 
temps TattentioupuLlique,  sorte  de  monopol  e 
qui  n'appartient  qu'au  génie.  C'est  sous  l'em- 
pire de  cette  idée  que  nous  allons  examiner  les 
Paroles  d'un  Croyant,  œuvre  nouvelle  que 
M.  de  La  Mennais  vient  de  jeter  de  sa  soli- 
tude au  milievi  de  nos  dissentions.  Plus  l'écri- 
vain a  de  portée  dans  le  talent,  plus  son  action 
sur  les  intelligences  est  étendue,  plys  la  cx'iti- 
que  doit  être  sévère  et  calme  à  la  fois;  car  le 
génie  est  un  sacerdoce  qui  relève  de  Dieu  et  de 
la  société.  Et  nous  sommes  dans  une  position 
d'autant  plus  propre  à  remplir  cette  tâche  de 
critique  avec  l'impartialité  qui  convient,  que 
venus  dans  im  temps  où  tout  a  été  dit  pour  ou 
contre  M.   de  La  Mennais,   nous  avons   pu 
choisir  entre  les  critiques  acerbes  et  passion- 
nées des  uns,  et  l'admiration  exagérée  des  au- 
tres ,  et  qu'aucun  souvenir  du  paisé  ne  lutte 
dans  notre  esprit  avec  notre  pensée  présente. 
Dans  les  Paroles  d'un  Croyant  ,  une  seule 
idée  domine,  et  autour  d'elle,   viennent  se 


grouper  sous  une  forme  orientale  et  symbo- 
lique, tous  les  chants  de  cet  ouvrage  extraor- 
dinaire. Cet  idée-mère,  c'est  une  théorie  so- 
ciale, tendante  à  transformer  le  genre  humain 
dans  une  vaste   société  de   frères,    unis    dans 
la  liberté  par  la  charité  du  Christ ,  n'ayant 
plus  pour  les  dominer  l'autorité  des  prince-^ 
sorte  de  république  chrétienne ,  ne  différant 
de  la  république  rêvée  par  l'école  américaine 
que  dans  la   constitution  ,  celle-ci  fondant  la 
fraterni té  universelle  sur  l'intelligence ,  M.  de    • 
La  Mennais  fondant  la  sienne  sur  la  foi  et  la 
charité.  Aupremier  coup  d'œil,  rien  ne  sesuit) 
vous  êtes  sous  le  coup  de  mille  émotions  qui    ^ 
vous  saisissent  et  vous  pressent ,   c'est  une  ri- 
chesse, une  harmonie  de  style  ,  nne  variété  de 
tons,  une  suavité  de  peinture,  une  énergie  si 
brûlante,  des  images  si  grandioses  et  si  pittores- 
ques, que  tout  entier  au  charme  de  l'imagina- 
tion ,  vous  courez  jusqu'au  bout  du  livre  sans 
reprendrehaleine.Ce  langage  tout  fiévreux  des 
prophètes,  ces  périodes  parfumées  de  la  belle 
poésie  de  l'Orient,  fondues  dans  notre  lan- 
gue, ces  mâles  accens  de   liberté,    cette  foi 
bouillante  :  de  tout  cela  s'exhale  un  je  ne  sais 
quoi  qu'on  est  dans  l'impuissance  d'exprimer» 
On  dirait  tantôt  d'un  ange  qui  vient  nous  ré- 
véler les  joies  du  ciel  ,  et  plus  loin  d'un  pro- 
phète qui  arrive  pour  crier  anathème  à  une 
société  maudite.  Sa  parole  se  précipite  comme 
un   torrent,   ou   coule   comme   un  ruisseau. 
Que  voulez-vous  de  plus  doux,  de  plus  suave 
de  plus  délicieux  que  le  chant  suivant  : 

II  s'en  allait  errant  sur  la  terre.  Que  Dieu  guide 
'e  pauvre  exilé. 

J'ai  passé  à  travers  les  peuples,  et  ils  m'ont  re- 
gardé, et  je  les  ai  regardés,  et  nous  ne  nous  sommes 
point  reconnus.  L'exilé  partout  est  seul. 

Lorsque  je  voyais,  au  déclin  du  jour,  s'élever  du    / 
creux  d'un  vallon  la  famée  de  quelque  chaumière, 
je  me  disais  :  Heureux  celui  qui  retrouve  le  soir  le 
foyer  domestique,  et  s'y  assied  au  milieu  des  siens! 
L'exilé  partout  est  seul. 

Où  vont  ces  nuages  que  f basse  la  tempête?  Elle 
me  chasse  comme  eux,  et  qu'importe  où.  L'exilé 
partout  est  seul. 

Ces  arbres  sont  beaux  ,  ces  fleurs  sont  belles  ; 
mais  ce  ne  sont  point  les  fleurs  ni  les  arbres  démon 
pays;  ils  ne  me  disent  rien.  L'exilé  partout  est 
seul. 

Ce  ruisseau  coule  mollement  dans  la  plaine  ; 
mais  son  murmure  n'est  pas  celui  qu'entendit  mon 
enfance  :  il  ne  rappelle  à  mon  âme  aucuns  souve- 
nirs. L'exilé  partout  est  seul. 

Ces  chants  sont  doux  ;  mais  les  tristesses  et  les 


'^:,~.^^{3o'es(f|'iIs  réveillent  ue  sont  ni  mes  tristesses  ni  mes 
'''^^^  '  jqi^"'I-'exilé  partout  est  seul. 
,^;^îS^icN0jp  m'a  demandé  :  pourquoi  pleurez-vous  ?  Et 
d  je  l'ai  dit ,  nul  n'a  pleuré  ,  parce  qu'on  ne 

e  comprenait  point.  L'exilé  partout  est  seul. 

J'ai  vu  des  vieillards  entourés  d'enfans,  comme 
l'olivier  de  ses  rejetons  ;  mais  aucun  de  ces  vieil- 
lards ne  m'appelait  son  fils  ;  aucun  de  ces  enfans 
ne  m'appelait  son  frère.  L'exilé  partout  est  seul. 

J'ai  vu  des  jeunes  filles  sourii'e,  d'un  sourire 
aussi  pur  que  la  brise  du  matin ,  à  celui  que 
leur  amour  s'était  choisi  pour  époux;  mais  pas  une 
ne  m'a  souri.  L'exilé  partout  est  seul. 

J'ai  vu  des  jeunes  hommes,  poitrine  contre  poi- 
trine, s'étreindre  comme  s'ils  avaient  voulu  de  deux 
vies  ne  faire  qu'une  vie;  mais  pas  un  ne  m'a  serré 
la  main.  L'exilé  partout  est  seul. 

Il  n'y  a  d'amis,  d'épouses,  de  pères  et  de  frères 
que  dans  la  patrie.  L'exilé  partout  est  seul. 

Pauvre  exilé  !  cesse  de  gémir  :  tous  sont  bannis 
comme  loi  ;  tous  voient  passer  et  s'évanouir  pères, 
frères,  épouses,  amis. 

La  patrie  n'est  point  ici  bas  :  l'homme  vainement 
l'y  cherche  ;  ce  qu'il  prend  pour  elle  n'est  qu'un 
gîte  d'une  nuit. 

Il  s'en  va  errant  sur  la  terre.  Que  Dieu  guide  le 
pauvre  exilé  ! 

Quoi  de  plus  frais  encore  que  l'apologue 
qui  suit  : 

Deux  hommes  étaient  voisins,  et  chacun  d'eux 
avait  une  femme  et  plusieurs  petits  enfans ,  et  son 
seul  travail  pour  les  faire  vivre. 

Et  l'un  de  ces  deux  hommes  s'inquiétait  en  lui- 
même,  disant  :  Si  je  meurs,  ou  si  je  tombe  malade, 
que  deviendront  ma  femme  et  mes  enfans  ? 

Et  celte  pensée  ne  le  quittait  point,  et  elle  ron- 
geait son  cœur  comme  un  ver  ronge  le  fruit  où  il 
s'est  caché. 

Or,  bien  que  la  même  pensée  fût  venue  égale- 
ment à  l'autre  père,  û  ne  s'y  était  point  arrêter  car, 
disait-il,  Dieu,  qui  connaît  toutes  ses  créatures  et 
qui  veille  sur  elles,  veillera  aussi  sur  moi,  et  sur 
ma  femme,  et  sur  mes  enfans. 

Et  celui-ci  vivait  tranquille,  tandis  que  le  pre- 
mier ne  goûtait  pas  un  seul  instant  de  repos  ni  de 
joie  intérieurement. 

Un  jour  qu'il  travaillait  aux  champs,  triste  et 
abattu  à  cause  de  sa  crainte,  il  vit  quelques  oiseaux 
entrer  dans  un  buisson,  en  sortir,  et  puis  bientôt  y 
revenir  encore. 

Et  s'étant  approché,  il  vit  (Jeux  nids  posés  côte  à 
côte,  et  dans  chacun  plusieurs  petits  nouvellement 
éclos  et  encore  sans  plumes. 

Et  quand  il  fut  reloui  né  à  son  travail ,  de  temps 

en  temps  il  levait  les  yeux,  et  regardait  ces  oiseaux 

qti  allaient  et  venaient  portant  la  nourriture  àleurs 

petits. 

Or,  voilà  qu'au  moiBfiflt  QÎi  l 'une  des  mères  ren- 


LA   DOMINICALE. 


trait  avec  sa  becquée,  un  vautour  la  saisit,  l'enlève, 
et  la  pauvre  mère,  se  débattant  vainement  sous  sa 
serre,  jetait  des  cris  perçans. 

A  cette  vue,  l'homme  qui  travaillait  sentit  son 
âmepliîs  troublée  qu'auparavant  :  car,  pensait-il, 
la  mort  de  la  mère,  c'est  la  mort  des  enfans.  Les 
miens  n'ont  que  moi  non  plus.  Que  deviendront- 
ils  si  je  leur  manque  ? 

Et  lout  le  jour  il  fut  sombre  et  triste,  et  la  nuit  il 
ne  dormit  point. 

Le  lendemain,  de  retour  aux  champs,  il  se  dit  • 
Je  veux  voir  les  petiis  de  cette  pauvre  mère;  plu- 
sieurs sans  doute  ont  déjà  péri.  Et  il  s'achemina 
vers  le  buisson. 

Et  regardant,  il  vit  les  petits  bien  portansj  pas 
un  ne  semblait  avoir  pâti. 

Et  ceci  l'ayant  étonné,  il  se  cacha  pour  observer 
ce  qui  se  passerait. 

El  après  un  peu  de  temps,  il  entendit  un  léger 
cri,  et  il  aperçut  la  seconde  mère  rapportant  en 
hâte  la  nourriture  qu'elle  avait  recueillie,  et  elle  la 
distribua  à  tous  les  petits  iudistinclement,  et  il  y  en 
eut  pour  tous,  et  les  orphelins  ne  furent  point  dé- 
laissés dans  leur  misère. 

Et  le  père  qui  s'était  défié  de  la  Providence  ra- 
conta le  soir  à  l'autre  père  ce  qu'il  avait  vu. 

Et  celui-ci  lui  dit:  Pourquoi  s'inquiéter?  Jamais 
Dieu  n'al)andonne  les  siens.  Son  amour  a  des  se- 
crets que  nous  ne  connaissons  point.  Croyons,  es- 
pérons, aimons,  et  poursuivons  notre  route  en  paix. 

Si  je  meurs  avant  vous  ,  vous  serez  le  père  de 
mes  enfans;  si  vous  mourez  avant  moi,  je  serai  le 
père  des  vôtres. 

Et  si,  l'un  et  l'autre,  nous  mourons  avant  qu'ils 
soient  en  âge  de  pourvoir  eux-mêmes  à  leurs  né- 
cessités, ils  auront  pour  père  le  Père  qui  est  dans 
les  cieux. 

Ces  deux  morceaux  pris  au  hasard  sont 
charmans,  et  délicieux  de  coloris,  de  fraî- 
cheur et  d'exquise  sensibilité.  Dans  cet  ouvrage 
si  rude  de  pensées  et  si  âpre  de  langage,  l'es- 
prit se  repose  ainsi  de  temps  en  temps  sur  de 
p^racieux  tableaux  semés  çà  et  là  comme  des 
oasis  dans  le  désert. 

Nous  n'avons  pas  à  examiner  aujourd'hui  la 
valeur  de  la  théorie  politique  de  l'abbé  de  La 
Mcnnais.  Que  l'avenir  des  sociétés  se  résume 
ou  non  dans  une  république  universelle, 
que  la  charité  unisse  tous  les  peuples,  en 
fasse  une  grande  société  de  frères,  exempts 
de  la  tyrannie  des  rois  ,  et  débarrassée  à  tout 
jamais  des  entraves  dont  on  a  garotté  jusqu'ici 
la  liberté,  nous  ne  discutons  pas  tout  cela 
dans  ce  moment ,  d'autant  que  M.  de  La 
Mennais  lui-même  ne  discute  pas;  il  affinne. 

Mais  c'est  maintenant  que  notre  tâche  de- 


LA    DOMINICALE. 


mo 


vient  plus  sérieuse,  et  notre  devoir  plus  grave. 
Nous  avons  fait  la  part  au  génie,  et  nous  l'a- 
vons faite  grande  et  belle ,  comme  il  conve- 
nait de  la  faire;  nous  avons  loué  quand  il 
fallait  louer,  nous  devons  blâmer  maintenant, 
parce  que  le  blâme  nous  semble  ici  nécessaire, 
€t  que  tous  nos  sentimens  de  conviction  nous 
en  font  un  devoir ,  et  blâmer  d'autant  plus 
■que  nous  avons  plus  loué. 

Si  les  Paroles  d'un  Croyant  sont  un  des 
livres  les  plus  remarquables  de  l'époque,  c'est 
une  œuvre  aussi  des  plus  dangereuses,  une 
véritable  profanation  du  talent ,  et  un  scandale 
que  le  monde  catholique  n'attendait  pas  d'un 
de  ses  prêtres.  Il  y  a  dans  chacune  de  ces  pages 
une  haine  profonde  des  rois,  une  exagération 
incroyable  dans  la  peinture  des  maux  de  notre 
état  social.  Qu'on  juge  de  cette  haine  pour 
la  royauté  par  le   morceau  suivant  : 

C'était  dans  une  nuit  sombre  ;  un  ciel  sans  astres 
pesait  sur  la  terre,  comme  un  couvercle  de  marbre 
noir  sur  un  tombeau. 

Et  rien  ne  troublait  le  silence  de  cette  nuit,  si  ce 
n'est  un  bruit  étrange ,  comme  d'un  léger  batte- 
ment d'ailes,  que  de  fois  à  autre  ou  entendait  au- 
dessus  des  campagnes  et  des  cités. 

Et  alors  les  ténèbres  s'épaississaient ,  et  chacun 
sentait  son  âme  se  serrer,  et  le  frisson  courir  dans 
ses  veines. 

El  dans  une  salle  tendue  de  noir  et  éclairée  d'une 
lampe  rougeàtre,  sept  hommes  ,  vêtus  de  pourpre, 
et  la  tête  ceinte  d'une  couronne ,  étaient  assis  sur 
septs  sièges  de  fer. 

Et  au  milieu  de  la  salle  s'élevait  un  trône  composé 
d'ossemens  ;  et  au  pied  du  trône,  en  guise  d'esca- 
beau, était  un  crucifix  renversé;  et  devant  le  trône, 
une  table  d'ébène;  et  sur  la  table,  un  vase  plein  de 
sang  rouge  et  écumeux,  et  un  crâne  humain. 

Et  les  sept  hommes  couronnés  paraissaient  pen- 
sifs et  tristes  ;  et  du  fond  de  son  orbite  creux,  leur 
ceilde  temps  en  temps  laissait  échapper  des  étin- 
celles d'un  feu  livide. 

El  l'un  d'eux  s'étant  levé  s'approcha  du  trône 
en  chancelant,  et  mit  le  pied  sur  le  crucifix. 

En  ce  moment  ses  membres  tremblèrent ,  et  il 
sembla  près  de  défaillir. 

Les  autres  le  regardaient  immobiles  ;  ils  ne  firent 
pas  le  moindre  mouvement.  Mais  je  ne  sais  quoi 
passa  sur  leur  front,  et  un  sourire  qui  n'est  pas  de 
l'homme  contracta  leurs  lèvres. 

Et  celui  qui  avait  semblé  près  de  défaillir  étendit 
la  main,  saisit  le  vase  plein  de  sang,  en  versa  dans 
lecrâneet  lebut. 
Et  cette  boisson  parut  le  fortifier. 
Et  dressant  la  tête,  ce  cri  sortit  de  sa  poitrine 
comme  un  sourd  ràlement  :  Maudit  soit  le  Christ 
qui  a  ramené  sur  la  terre  la  liberté  ! 

Et  les  six  autres  hommes  couronnés  se  levèrent 


tous  ensemble,  et  tous  ensemble  poussèrent  le  même 
cri  : 

Maudit  soit  le  Christ  qui  a  ramené  sur  la  terre 
la  liberté  ! 

Après  quoi,  s'étant  rassis  sur  leurs  sièges  de  fer, 
le  premier  dit  : 

Mes  frères,  que  ferons-nous  pour  étouffer  la  li- 
berté? Car  notre  règne  est  fini  si  le  sien  com- 
mence. Notre  cause  est  la  même  :  qi^  chacun  pro- 
pose ce  qui  lui  semblera  bon. 

Voici  pour  moi  le  conseil  que  je  vous  donne  : 
Avant  que  le  Christ  vînt,  qui  se  tenait  debout  devant 
nous  ?  C'est  sa  religion  qui  nous  a  perdus  :  abolis- 
sons la  religion  du  Christ. 

Et  tous  répondirent  :  Il  est  vrai  ;  abolissons  la 
religion  du  Christ. 

Et  un  second  s'avança  vers  le  trône,  prit  le  crâne 
humain,  y  versa  du  sang,  le  but  et  dit  ensuite  : 

Ce  n'est  pas  la  religion  seulement  qu'il  faut  abolir, 
mais  encore  la  science  et  la  pensée  ;  car  la  science 
veut  connaître  ce  qu'il  n'est  pas  bon  pour  nous  que 
l'homme  sache,  et  la  pensée  est  toujours  prête  à 
regimber  contre  la  force. 

Et  tous  répondirent  :  Il  est  vrai  ;  aboHssons  la 
science  et  la  pensée. 

Et  ayant  fait  ce  qu'avaient  fait  les  deux  premiers, 
un  troisième  dit  : 

Lorsque  nous  aurons  replongé  les  hommes  dans 
l'abrutissement,  eu  leur  ôtant  et  la  religion ,  et  la 
science,  et  la  pensée ,  nous  aurons  fait'  beaucoup  ; 
mais  il  nous  restera  quelque  chose  encore  à  faire. 

La  brute  a  des  instincts  et  des  sympathies  dan- 

'  gereuses.  Il  faut  qu'aucun  peuple  n'entende  la  vois 

d'aucun  autre  peuple,  de  peur  que  si  celui-là  se 

plaint  et  remue,  celui-ci  ne  soit  tenté  de  l'imiter  : 

qu'aucun  bruit  du  dehors  ne  pénètre  chez  nous. 

Et  tous  répondirent  :  Il  est  vrai  ;  qu'aucun  bruit 
du  dehors  ne  pénètre  chez  nous. 

Et  un  quatrième  dit  :  Nous  avons  notre  intérêt, 
et  les  peuples  ont  aussi  leur  intérêt  opposé  au  nôtre. 
S'ils  s'unissent  pour  défendre  contre  nous  cet  inté- 
rêt, comment  leur  résisterons-nous? 

Divisons  poui- régner.  Créons  à  chaque  province, 
à  chaque  ville,  à  chaque  hameau,  un  intérêt  con- 
IraiVe  à  celui  des  autres  hameaux,  des  aufres  villes, 
des  autres  provinces. 

De  cette  manière,  tous  se  haïront,  et  ils  ne  songe- 
ront pas  à  s'unir  contre  nous. 

Et  un  cinquième,  ayant  deux  fois  rempU  de  sang: 
et  vidé  deux  fois  le  crâne  humain,  dit  : 

J'approuve  tous  ces  moyens;  ils  sont  bons,  mais 
insuffisans.  Faites  des  brutes ,  c'est  bien  ;  mais  ef- 
frayer ces  brutes ,  frappez-les  de  terreur  par  une 
justice  inexorable  et  par  des  supplices  atroces ,  si 
vous  ne  voulez  pas  tôt  ou  tard  en  être  dévorés.  Le 
bourreau  est  le  premier  ministre  d'un  bon  prince. 

Et  tous  répondirent  :  Il  est  vrai  ;  le  bourreau  est 
le  premier  ministre  d'un  bon  prince. 

Et  un  sixième  dit  : 


57i 


LA    DOMINICALE. 


Je  reconnais  l'avantage  des  supplices  prompts, 
terribles,  inévitables.  Cependant  il  y  a  des  âmes 
fortes  el  des  âmes  désespérées  qui  bravent  les  sup- 
plices. 

Voulez-vous  gouverner  aisément  le»  hommes, 
amolissez-les  par  la  volupté.  La  vertu  ne  nous  vaut 
rien  j  elle  nourrit  la  force.  Epuisons-la  plutôt  par  la 
oorruplion. 

Et  tous  répondirent  :  Il  est  vrai  ;  épuisons  la 
force  et  l'énergie,  et  le  courage  par  la  corruption. 

Alors  le  seplième  ayant,  comme  les  autres,  bu 
dans  le  crâne  humain ,  parla  de  la  sorte,  les  pieds 
air  le  crucifix  : 

Plus  de  Christ  ;  il  y  a  guerre  à  mort,  guerre  éter- 
nelle entre  lui  et  nous 


Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  les  cita- 
lions  ;  à  quoi  bon  I  Chacune  ne  nous  amène- 
rait que  la  répétition  des  mêmes  exagérations, 
disons  mieux, des  mêmes  erreurs.  Et  nous  aussi 
nous  sentons  aussi  bien  que  personne  le  ma- 
laise profond  qu'a  créé  autour  de  nous  l'aban- 
<îon  des  principes  sociaux  de  la  religion  du 
Christ;  à  nous  aussi  pèse  ce  qui  est;  et  la  li- 
berté ,  la  sainte  liberté  née  sur  le  Calvaire  , 
fait  battre  nos  âmes  d'un  généreux  amour; 
car  la  liberté,  c'est  l'homme;  mais  n'oxisterait- 
eîle  qu'avec  le  symbole  sanglant  de  la  répu- 
blique? Et  pour  arriver  à  cet  avenir  que 
nous  appelons  de  tant  de  vœux  et  que  nous 
saluons  de  tant  d'espérances,  faut-il  donc  jeter 
un  injuste  anathème  aux  vieilles  rovautés  du 
monde,  et  planter  sur  leurs  cadavres  le  dra- 
peau de  la  liberté  ? 

Nous  savons  une  de  ces  vieilles  royautés 
dont  les  derniers  débris  sont  aujourd'hui  crrans 
sur  les  plages  de  l'exil ,  qui  ne  fonda  point 
son  empire  sur  l'anéantissement  delà  religion 
du  Christ,  mais  qui  courba  la  tête  sous  l'eau 
baptismale  en  même  temps  que  sous  le  diadème 
royal;  qui  ne  fut  point  traîtresse  au  peuple  , 
nais  qui  créa  le  peuple  ;  qui  n'étouffa  pas  la 
liberté  naissante,  mais  qui  grandit  avec  la 
liberté;  qui  couvrit  notre  sol  de  ces  belles 
Câtîiédrales  du  moyen-âge ,  tout  imprégnées 
depoésie  religieuse;  qui  fonda  des  monastères 
où  de  pieux  cénobites  prenaient  tour  à  tour 
la  bêche  ou  la  plume,  défrichaient  les  terres 
vierges  de  la  Gaule  ,  ou  civilisaient  les  peu- 
plades grossières  qui  les  couvraient.  Ce  sont 
là  de  ces  faits  évidens  comme  le  soleil ,  que 
personne  ne  conteste ,  et  que  ne  détruisent 
pas  des  déclamations  vagues  et  des  peintures 
orientales.  Dites  que  la  royauté  est  morte , 
que  les  rois  s'en  vont,  que  la  société  se  trans- 


forme ;  mais  n'allez  pas  au  moins  refuser  jus- 
tice aux  morts  ;  ne  vous  ébattez  pas  contre  ua 
cercueil.  Les  Romains  n'insultaient  que  les 
triomphateurs  publics  qui  marchaient  au  Ca- 
pitol e  I 

Nous  ne  savons  rien  de  plus  dangereux  que 
ces  maximes  de  liberté  placées  à  côté  de  dé- 
clamations furibondes  contre  les  rois.  Nous  ne 
nous  faisons  point  champions  de  la  tyrannie  ;, 
de  quelque  part  qu'elle  vienne  ,  nous  avons 
pour  elle  même  horreur  et  même  mépris  j 
mais  la  mission  du  prêtre  n'est  pas  de  crier 
aux  armes  ,  de  désigner  des  têtes  de  rois  aux 
vengeances  populaires,  quand  le  terrain  s'af- 
fL\isse  sous  nos  pas,  quand  de  toutes  parts  l'ho- 
rizon est  en  feu  ,  et  que  de  sinistres  présages, 
annoncent  de  sinistres  événemens.  Il  faut 
qu'au  moment  où  tout  croule  ,  le  prêtre  soit 
vu  debout  au  pied  de  la  croix ,  tendant  à 
tous  le  gage  du  salut ,  avec  des  pai'oles  qui 
consolent,  et  non  avec  des  paroles  qui  tuent. 

Voilà  ce  que  nous  avions  à  dire  de  l'ou- 
vrage de  M.  de  La  Mennais.  Personne  plus 
que  nous  assurément  ne  rend  justice  à  son 
génie  ;  et  si  dans  cet  article  ,  nous  avons  loué 
et  repris  à  la  fois  outre  me'^ure  ,  c'est  qu'il  y 
avait  matière  à  louer  et  à  reprendre  outre 
mesure.  C'est  un  bien  grand  malheur  quand 
le  génie  se  fourvoie;  car  il  y  a  non-seulement 
perte,  mais  calamité  pour  la  société.  Quelle 
qu'ait  été  la  raison  de  M.  de  La  Mennais,  pour 
publier  un  pareil  ouvrage,  nous  ne  saurions 
ni  l'absoudre  ,   ni  l'excuser. 

Une  mission  plus  belle  lui  était  réservée  f 
et  nous  croyons  que  les  acclamations  de  l'E- 
glise de  France  eussent  apporté  une  joie  plus 
pure  dans  cette  solitude  de  Bretagne  ,  où  fu- 
rent écrites  les  pages  de  VEssai ,  que  les  cris- 
de  victoire  des  fauteurs  d'anai'chie  morale, 
parmi  lesquels  le  jeune  prêtre  porta  tant  de 
fois  le  désordre  par  la  puissance  de  sa  parole. 


ELEMENS 

DE    PHILOSOHIE    CATHOLIQUE. 

Par  M.  rabl)c  Combalot.  (  2'  article  ). 

C'était,  pour  nous  ,  satisfaire  à  un  besoiu 
de  cœur,  que  de  signaler  à  la  sympathie  de 
ceux  qui  nous  lisent  la  foi  ardente  et  pure  , 
sous  l'inspiration  de  laquelle  M.  Combalot  a 
écrit  son  livre,  ses  efforts  pour  ramener  la 
génération  présente  au  Catholicisme  et  sa  pro- 


LA    DOMINICALE. 


o7o 


fonde  soumission  aux  enseignemens  du  siège 
apostolique.  Mais  ce  premier  devoir  rempli, 
il  ne  faut  pas  que  le  désir  d'accueillir  en  frères 
une  voix  amie  nous  fasse  transiger  avec  les  in- 
térêts de  la  vérité.  Ce  serait  à  la  fois  mécon- 
naître et  notre  mission  et  le  noble  caractère  de 
M.  Combalot.  Sincères  dans  la  louange,  nous 
le  serons  donc  aussi  dans  la  critique.  Heureu- 
sement la  publication  des  Elemens  de  Philo- 
sophie est,  dans  la  vie  de  l'auteur,  un  épisode 
sans  importance  pour  sa  renommée.  Depuis 
long-temj)S  il  a  une  place  marquée  parmi  les 
orateurs  chrétiens  les  plus  éloquens  de  notre 
époque.  Chargé  tour  à  tour  d'annoncer  la  pa- 
role de  Dieu  aux  rois ,  aux  fidèles  de  la  capi- 
tale et  à  ceux  des  provinces ,  il  a  vu  la  foule 
de  toutes  les  classes  se  presser  avide  autour 
de  sa  chaire. 

C'est  là,  ce  nous  semble  ,  un  triomphe  assez 
beau  pour  que  celui  qui  l'a  obtenu  puisse  en  dé- 
daigner un  autre.  Ainsi  nous  ne  craignons  pas 
de  blesser  M.  Combalot  par  les  observations 
qu'il  nous  paraît  utile  de  lui  adresser. 

Après  avoir  exposé  l'état  actuel  de  la  philo- 
sophie, nous  devons  demander  d'abord  si 
les  circonstances  au  milieu  desquelles  il  a  fait 
paraître  son  livre  étaient  bien  choisies  pour 
un  travail  de  celte  nature?  Il  est  difficile  de  se 
le  persuader.  Les  doctrines  philosophiques  de 
M.  l'abbé  de  La  Mennais  ont  eu  beaucoup 
de  retentissement.  Mais  ,  comme  nous 
l'avons  déjà  fait  observer,  elles  n'ont  certes 
pas  obtenu  l'assentiment  général;  et  les  diffi- 
cultés qu'on  a  soulevées  contre  elles  n'ont  été 
résolues  nulle  part  d'une  manière  péremp- 
toire.  Les  recherches  faites  sur  l'idolâtrie  ont 
eu  trop  peu  d'étendue  pour  éclaircir  cette 
grave  question  historique,  et  l'on  s'est  borné  à 
des  subtilités,  lorsqu'on  a  voulu  expliquer 
comment  l'homme  peut  arriver  à  la  connais- 
sance certaine  du  sens  commun,  si  ses  facultés 
individuelles  sont  incapables  de  lui  donner 
seules  la  certitude.  Ces  deux  points  fondamen- 
taux et  plusieurs  autres  moins  importans  sont 
demeurés  en  litige.  C'est  donc  sur  ce  champ 
de  bataille,  et  là  seulement  que  l'on  doit  ren- 
contrer les  défenseurs  de  l'école  mennaisienne. 
Il  faut  que  tous  leurs  efforts  soient  consacrés 
à  s'en  rendre  maîtres.  S'ils  sortent  triomphans 
de  la  lutte ,  si  le  cartésianisme  vaincu  se  voit 
forcé,  après  cette  défaite  éclatante,  d'aban- 
donner les  écoles  où  il  règne  toujours,  il  sera 
temps  alors  de  résumer  dans  un  livre  élémen- 
taire les  discussions  qui  auront  amené   ce  ré- 


sultat, et  les  doctrines  qui  sej'ont,  destinées  à 
servir  désormais  de  base  à  l'enseignement. 
Jusques-là,  ce  genre  de  travail  n'ayant  point 
pour  objet  un  système  solidement  établi ,  est 
nécessairement  hasardé ,  stérile  et  dépourvu 
d'intérêt  actuel. 

Si  M.  Combalot  n'a  eu  d'autre  dessein  que 
de  présenter  ses  conceptions  sous  la  forme 
claire  et  précise,  essentielle  à  tout  abrégé,  et 
de  répondre  ainsi  au  besoin  de  méthode  ri- 
goureuse dont  l'absence  se  fait  sentir  chez  la 
plupart  des  écrivains  favorables  à  ses  opinions, 
nous  comprenons  cette  pensée.  C'eût  été  ren- 
dre à  la  science  un  service  incontestable  ;  et 
l'on  doit  regretter  sincèrement  qu'il  ait  échoué 
dans  l'exécution.  Son  style  est  pi'esque toujours 
chargé,  prétentieux,  emphatique;  sa  ma- 
nière traînante,  prolixe  et  par  suite  très-sou- 
vent obscure.  MuUa  paucis  n'est  pas  sa  devise, 
et  l'on  pourrait  facilement  réduire  de  moitié 
la  partie  non  historique  de  son  ouvrage  sans 
en  retrancher  une  seule  idée.  Citons  au  ha- 
sard. Dans  la  cinquième  partie ,  chap.  XIX  , 
après  avoir  donné  la  notion  catholique  du 
beau ,  il  expose  ainsi  les  théories  anti-catho- 
liques sur  cet  objet  :  «  Toutes  les  erreurs  par- 
tielles de  l'esprit  humain  sur  l'infini  et  le  fini 
ont  du  enfanter  et  ont  enfanté  de  fait  des  er- 
reurs correspondantes  sur  la  notion  et  sur  le 
sentiment  du  beau.  L'art  placé  sous  l'influen  ce 

de  ceseneurs,  a  dû  en  porter  l'empreinte 

Ainsi ,  le  panthéisme  indien  dut  enfanter  et 
enfanta  en  effet  une  littérature  gigantesque, 
qui ,  identifiant  l'infini  et  le  fini ,  va  se  perdre 
dans  les  abîmes  impénétrables  d'un  idéalisme 
absolu... 

«Dès-lors  plus  depro'g-rès  possible  dans  l'art, 
parce  que  la  notion  du  vrai ,  eu  se  panthéi- 
sant ,  rend  impossible  la  manifestation  pro- 
gressive des  formes  inépuisables  dubeau.  Placé 
sous  l'influence  du  dualisme,  l'art  brise  l'u- 
nité du  beau  comme  celle  du  vrai  ;  et  alors 
on  retrouve  dans  les  formes  réalisées  du  beau 
tm  fatalisme  cruel ,  implacable  ,  ennemi  éter- 
nel de  la  splendeur  du  vrai;  point  donc  d'u- 
nité ,  point  de  beauté  ,  point  de  vie ,  point  de 
progrès  dans  l'art,  placé  sous  l'influence  di* 
dualisme.  Le  matérialisme  a  sensualisé  la  no- 
tion du  beau  comme  celle  du  vrai ,  et  l'u- 
nité,  la  beauté,  la  vie,  le  progrès  dans  l'art, 
sont  devenus  impossibles  à  jamais.»  Plus  haut, 
chapitre  III,  on  lit  ce  qui  suit  après  la  défi- 
nition de  l'ordre  de  foi  :  «  Depuis  soixante 
siècles ,  dans  le  vaste  laboratoire  des  intelli- 


h76 


LA    DOMINICALE. 


gences,  la  pensée  scientifique  s'essaie  à  péné- 
trer dans  les  profondeurs  de  l'infini  et  du  finij 
depuis  soixante  siècles  l'esprit  humain  s'ef- 
force de  reculer ,  et  recule  effectivement  les 
bornes  delà  science.  Et  il  en  sera  ainsi  pen- 
dant que  le  fleuve  du  temps  mesurera  le  cours 
des  générations  ici-bas.  La  conception  philo- 
sophique marchera  de  clartés  en  clartés  , 
jusqu'à  ce  qu'elle  parvienne  à  donner  une 
explication  satisfaisante ,  et  la  plus  satis- 
faisante dans  cette  mortelle  vie ,  de  tout  ce 
qui  est  l'objet  de  la  foi  du  genre  humain....  » 
Nous  conviendrons  sans  peine  que  tout  n'est 
'^pas  écrit  ainsi  ;  il  nous  serait  néanmoins  facile 
de  multiplier  les  citations  de  ce  genre.  Mais 
passons  à  un  reproche  plus  grave. 

Les  connaissances  humaines  dans  les  prin- 
cipes du  sens  commun,  se  divisent  nécessaire- 
ment en  deux  classes.  La  première  comprend 
toutes  les  vérités   sanctionnées  par  l'assenti- 
ment universel,  et  constitue  ce  que   l'on   est 
convenu  d'appeler  ordre  de  foi.  Placées  hors 
de  la  sphère  où  la  raison  s'agite  ,  ces  vérités 
sont  la  base  et  la  règle  de  toutes   les   opéra- 
tions de  l'intelligence.  Toutefois ,   il  ne  suffit 
pas   de  croire,  il  est  dans  la  nature  de  cher- 
cher à  comprendre  ce  que  l'on  croit,  à   s'en 
rendre  raison.  Le  travail  de  l'esprit,  qui  satis- 
fait ce  besoin,  enfante  les  théories  et  les  sys- 
tèmes, et  donne  lieu  à  mille  combinaisons  di- 
verses de  la  pensée.  Telle  est  la  seconde  classe 
de  nos  connaissances,  \ ordre  de  conception  : 
c'est  là,  à  proprement  parler,  la  philosophie: 
comme  l'ordre  de  foi  n'en  est   que  le   point 
de  départ,   il  doit  trouver   sa   place   en   tête 
d'un  abrégé   complet   de  philosophie.   Aussi 
M.  Combalot  ne  l'a  point  négligé  ;    il   l'a   au 
contraire  longuement,  sinon  fidèlement   ex- 
posé. Mais  quelle  a  été  notre  surprise,  lorsque 
nous  avons  cherché  en  vain    Tapplication   du 
raisonnement  aux  croyances  renfermées  dans 
ce  symbole  de  la  foi  du  genre  humain  î  II  est 
impossible  de  s'expliquer  un  oubli  si  étrangcj 
surtout  après  le  travail  de  M.    l'abbé  Doney 
sur  cet  objet.  La  vo^e  était  ouverte,  la  marche 
tracée  ;  il  fallait  la  suivre.  M.    Combalot  a 
mieux  aimé   développer    dans  la  cinquième 
partie  des  considérations  sur  le  catholicisme, 
envisagé  comme  principe  générateur  de   la 
science  et  de  la  liberté,    des  beaux- arts  et  de 
la  gloire,  de  la  civilisation  et  de  l'agriculture, 
de  l'industrie  et   de  la  prospérité  matérielle. 
Ces  considérations  offrent  assurément  une  idée 
heureuse,  mais  non  eral  lus  locits.  Elles  sont 


d'ailleurs  trop  générales,  trop  abstraites,  et  se 
bornent  le  plus  souvent  à  des  assertions  sans 
preuve.  Il  n'y  a  donc  dans  les  Elémens  de 
philosophie  catholifjiie  que  l'ordre  de  foi  qui 
soit  véritablement  traité. 

Pourquoi  encore  ne  l'est-il  pas  avec  exacti- 
tude? Des  opinions  particulières  y  sont  quel- 
quefois mises  sous  la  responsabilité  de  la  con- 
science universelle  ,  et  présentées  comme  des 
dogmes  incontestables.  Ainsi,  dans  le  chapitre 
où  sont  exposées  les  croyances  sociales  de  l'u- 
nivers, on  lit  :  Tous  les  monumens  de  la  tra- 
dition prouvent  également  que  la  loi  divine 
est  le  fondement  de  l'ordre  social,  la  soui'ce 
de  la  justice  et  du  droit...  L'église  enseigne 
au  souverain  que  l'arbitraire  n'est  jamais 
permis,  et  que  son  droit  de  commander  n'est 
sacré  et  inviolable  qu'aussi  long-temps  que  la 
loi  divine  de  justice  est  sacrée  pour  lui.  Elle 
enseigne  aux  peuples  que  la  loi  divine,  charte 
de  leurs  droits  véritables  comme  de  leurs 
devoirs  ,  les  lie  au  pouvoir  aussi  long-temps 
qu'il  est  lui-même  sujet  de  la  loi  divine  de 
justice,  palladium  éternel  de  la  puissance  de 
la  liberté — 

«  L'église ,  comme  le  genre  humain,  n'a  ja- 
mais cru  au  dogme  de  la  légitimité  ou  du 
droit  de  régner  sur  un  peuple,  entendu  en  ce 
sens ,  qu'à  quelque  degié  qu'un  souverain 
l'écrase  ou  l'opprime,  ni  son  droit  ne  s'altère, 
ni  l'obligation  d'obéir  ne  disparaît.  »  Puisque 
telles  sont  les  opinions  de  l'auteur,  il  est  tout 
naturel  qu'il  les  défende,  même  dans  un  traité 
élémentaire  de  philosophie  j  mais  ce  qui  nous 
paraît  condamnable ,  c'est  qu'il  les  range  au 
nombre  des  principes  qui  servent  de  fonde- 
ment à  la  raison ,  et  en  fasse  un  dogme 
de  l'église  catholique.  La  licence  eat  trop 
forte.  Eu  laissant  à  d'autres  le  soin  d'appré- 
cier la  valeur  de  cette  théorie ,  nous  croyons 
qu'on  est  libre  de  la  rejeter,  sans  abjurer  le 
sens  commun  et  sans  être  hérétique.  Ajoutons 
même  que  les  raisonneniens  sur  lesquels 
M.  Combalot  l'appuie,  ne  sont  pas  de  nature 
à  lui  donner  beaucoup  de  crédit.  Voici  le  plus 
remarquable  :  «  Le  royalisme  absolu,  qui 
cherche  son  principe  et  les  conditions  de  son 
existence  en  dehors  de  la  loi  divine,  est  dans 
une  égale  impuissance  de  réaliser  autre  chose 
que  le  despotisme  et  la  servitude.  En  un  mot, 
point  de  liberté  là  où  l'homme  seul  com- 
mande :  or,  il  commande  seul  dans  la  mo- 
narchie gallicane  ou  absolue....  Mais,  placé 
sous  l'empire  de   la  loi  divine,  le  pouvoir, 


LA    DOMINICALE. 


57: 


un  ou  collectif,  ne  fait  jamais  qu'obéir.  Sujet 
de  cette  loi ,  tutrice  de  tous  les  intérêts,  il 
ne  peut  rien  pour  elle  ;  il  ne  peut  quelque 
chose  que  par  elle.  » 

Il  est  clair  qu'ici ,  le  gallicanisme  ,  dont  , 
an  reste,  nous  ne  voulons  pas  nous  déclarer 
les  champions  ,  est  évidemment  dénaturé.  Si 
l'on  met  à  part  quelques  ignobles  courtisans 
repoussés  avec  mépris  par  ceux  dont  ils  ont 
souillé  les  doctrines ,  quel  auteur  gallican  a 
jamais  affranchi  la  volonté  du  prince  de  toute 
obligation  morale ,  et  l'a  dispensé  d'obéir  aux 
lois  de  la  justice?  Ils  prétendent  tous,  il  est 
vrai ,  que  l'exercice  abusif  du  pouvoir  n'en- 
traîne pas  la  déchéance  de  celui  qui  en  est  in- 
vesti ,  et  ne  reconnaissent  à  personne  ,  ici-bas , 
le  droit  de  le  contraindre  par  la  violence.  Cette 
absence  de  sanction  humaine  pour  les  devoirs 
de  la  i'oyauté_,  est-elle  incompatible  avec  la 
liberté,  et  celle-ci  trouve-t-elle  une  protection 
favorable  au  repos  de  la  société  ,  dans  les  bou- 
leversemens  que  fait  naître  le  droit  d'insurrec- 
tion ?  Voilà  le  point  qu'il  fallait  discuter ,  et 
qui  ne  se  trouve  pas  même  effleuré. 

Du  reste ,  ce  n'est  pas  seulement  sur  cette 
question  que  la  logique  de  M.  Combalot  nous 
paraît  donner  prise  à  ses  adversaires.  Dans  la 
troisième  partie ,  chapitre  4  ,  il  se  demande  : 
«  Comment  l'humanité,  qui  ne  participe  à  la 
»  raison  infinie  que  sous  un  mode  de  limita- 
»  tion,  peut  posséder  la  vérité  absolue.  »  Après 
s'être  élevé  à  une  hauteur  prodigieuse ,  où 
nous  avons  eu  peine  à  le  suivre,  pour  arriver  à 
dire  que  le  moyen  de  cette  participation  est  la 
parole  humaine  dans  ce  qu'elle  a  de  permanent 
et  d'immuable ,  il  continue  ainsi  :  «  Cette  pa- 
»  Tole  humaine  ,  en  s'individualisant  dans 
»  chaque  homme ,  ne  saurait  être ,  en  tant 
«  qu'individuelle ,  un  critérium  de  vérité ,  ou 
»  une  manifestation  certaine  de  la  l'aison  in- 
»  finie  ;  car,  bien  qu'elle  ne  soit ,  en  s'indivi- 
»  dualisant,  qu'un  effet  de  cette  raison  infinie^ 
»  qui,  descendant  des  hauteurs  de  l'éternité  , 
»  parvient  jusqu'à  lui  en  passant  par  les  degrés 
»  divers  du  monde  des  intelligences;  comme 
«  elle  est  soumise  à  l'activité  individuelle  de 
y>  son  être ,  s'il  ne  lui  est  pas  donné  de  l'anéan- 
»  tir,  il  peut  en  obscurcir  la  lumière,  en  dé- 
»  pravcr ,  en  troubler  les  rapports.  »  N'est-ce 
pas  évidemment  fournir  des  armes  aux  détrac- 
teurs du  sens  commun  ?  Car,  si  l'individu 
peut  altérer  la  portion  de  raison  divine  qui  lui 
est  départie  ,  le  genre  humain  le  peut  égale- 
ment, puisqu'il  subit  l'influence  des   passions 


et  de  l'activité  intellectuelle ,  et  cette  hypo- 
thèse n'est  pas  essentiellement  sceptique,  puis- 
qu'il reste  toujours  pour  découvrir  une  erreur 
universelle  ,  la  ressource  de  juger  soi-même  le 
sens  commun  ,  avec  une  raison  dégagée  des 
influences  d'une  nature  faible  et  corrompue. 
Nous  ne  disons  pas  qu'il  en  soit  ainsi  ,  mais 
cette  observation  que  les  cartésiens  ont  sou- 
vent répétée  ,  valait  la  peine  d'être  examinée. 

M.  Combalot  a  été  plus  malheureux  encore 
quand  il  a  voulu  expliquer  «  comment  cha- 
que intelligence  peut  être  infailliblementcer- 
taine,  qu'en  participant  à  la  raison  du  genre 
humain,  elle  participe  à  la  raison  infinie.  »  11 
commence  d'abord  par  unelongue  comparai- 
son entre  la  foi  de  l'individu  au  sens  commun 
et  celle  du  fidèle  à  l'enseignement  de  l'église; 
comparaison  qui  ne  prouve  rien,  puisque  dans 
le  cartésianisme  on  admet  que  les  facultés  du 
fidèle  viennent  lui  doinier  une  connaissance 
certaine  de  ces  enseignemens;  puis  il  raisonne 
de  cette  manière  :  «  Demandez  si  l'homme 
peut  s'assurer  infailliblement  s'il  participe  aux 
croyances  immuables  de  l'humanité  :  c'est 
comme  si  l'on  demandait  s'il  peut  s'assurer  in- 
failliblement de  l'existence  du  genre  humain. 
La  question  ainsi  posée  se  résout  inviolable- 
mcnt  par  un  fait  palpable.  Il  n'est  pas  plus 
difficile  à  l'individu  de  s'assurer  ceitainement 
des  croyances  universelles,  perpétuelles  et 
uniformes  du  genre  humain  que  de  l'existence 
même  du  genre  humain.  Mais  n'est-ce  pas 
par  sa  seule  raison  que  l'individu  s'assure  de 
l'existence  du  genre  humain  comme  de  ses 
croyances  ?  Pas  plus  que  le  simple  fidèle 
ne  s'assure  par  sa  seule  raison ,  de  l'exis- 
tence et  des  croyances  de  l'église  catholique... 
L'homme  connaît  le  sens  commun  par  voie 
d'autorité,  par  voie  d'enseignement  ou  de 
tradition  etc.  »  Il  faut  une  foi  robuste  dans  la 
confiance  de  ses  lecteurs  pour  émettre  une 
semblable  assertion.  Sans  doute,  c'est  un  té- 
moignage partiel  qui  constate  le  sens  commun, 
puisqu'on  ne  saurait  interroger  le  genre  hu- 
main tout  entier  sur  un  fait  :  mais  ce  témoi- 
gnage ,  cette  tradition  ,  cette  autorité ,  nous 
ne  pouvons  la  connaître  qu'à  l'aide  de  nos 
facultés  individuelles.  La  difficulté  reste  donc 
tout  entière. 

Nous  ne  pousserons  pas  plusloin  notre  exa- 
men des  Elémens  de  philosophie  calholique  , 
bien  que  la  matière  soit  loin  d'être  épuisée. 
En  résumé ,  absence  des  qualités  qui  convien- 
nent à  un  abrégé  ;  peu  de  logique,  beaucoup 


578 


LA    DOMINICALE. 


de  déclamations  ;  une  partie  essentielle  de  la 
philosophie  laissée  décote;  les  questions  fon- 
damentales à  peine  traitées  ou  mal  résolues  : 
voilà  des  défauts  qui  ne  permettent  pas  d'es- 
pérer que  ce  livre  ait  une  grande  portée  dans 
le  monde  philosophique. 


Géologie. 


Nous    avons  vu   dans  im  précédent   arti- 
'  cle  (i)  que  les   traditions    des   peuples    s'ac- 
daient   non-seulement    sur   la  i-éalité ,    mais 
encore    sur    l'époque    même    d'un  immense 
déluge.  Elles  font  remonter   cette    époque  à 
environ  cinq  ou  six  mille  ans  de  notre   siè- 
cle.   Nous  avons   également  dit  que  les  /no- 
Jiumens  géologiques ,   par  une  juste  apprécia- 
tion   de    leurs    effets,    avaient    conduit    les 
savans    à  un  résultat  analogue ,    c'est-à-dire 
à  placer  l'origine    de  nos   sociétés    actuelles 
à    une  époque  qui    n'est    pas  plus   éloignée 
que  celle  donnée   par  l'histoire.  —  Résultat 
d'autant  pi  us  précieux,  s'écrie  l'illustre  Cuvier, 
qu'il  lie  d'une  chaîne  non  interrompue  l'his- 
toire naturelle  et  l'histoire  civile.  —  Exami- 
nons donc  quels  sont  ces  monumens  qui  ont 
ainsi  servi  de  guides  aux  géologues.  Ils  sont 
d'autant  plus  intéressans  à  étudier,  que  long- 
temps ils  servirent  également  à  reculer  déme- 
surément l'âge  du  monde,  et  à  faire  mécon- 
naître  les  traces  pourtant  indélébiles  de  la 
vengeance  divine.  Ces  monumens ,  effets  des 
causes  incessamment  agissantes  sur  la  surface 
de  la  terre,   depuis  la  dernière  retraite  des 
eaux  de  dessus  nos  continens,  sont  les  tour- 
hières,  les  choulemens ,    la  progression  tou- 
jours constante  àç^s  dunes,   les  al/uvions  ou 
atlcrrissemens  des  fleuves  et  rivières,  etc. ,  etc., 
phénomènes  dont  les  lois  de  développement, 
sainement  interprétées  ,    peuvent   servir   de 
chronomètre  pour  mesurer  l'âge  du  monde 
actuel. 

C'est  ainsi  que  les  tourbières  y  que  chacun 
«ait  se  former  par  l'accumulation  des  plantes 
aquatiques,  peuvent  donner  une  mesure  du 
temps,  puisqu'elles  s'élèvent  dans  des  propor- 
tions déterminées.  Eu  s'accroissant  indéfini- 
ment, elles  sont  parvenues,  dans  certains  en- 
droits, à  envelopper  les  buttes  des  terrains  sur 


i\)  Dominicale  du  20  avril  iSô't 


lesquels  elles  se  forment  :  plusieurs  de  ces 
buttes  ont  été  ainsi  enterrées ,  et  cela  de  mé- 
moire d'hommes.  D'autres  fois,  des  tourbières 
descendant  le  long  des  vallons,  s'avancent 
comme  les  glaciers.  En  les  sondant  alors  jus- 
qu'au terrain  solide  on  juge  de  leur  ancien- 
neté que  l'on  trouve  n'être  ja;nais  infiniment 
reculée.  Il  en  est  de  même  des  éboulemens , 
qui  se  font  pourtant  avec  rapidité,  et  qui 
cependant  n'ont  pas  encore  recouvert  les 
escarpemens  ,  au  pied  desquels  ils  se  forment. 
Ou  voit  eu  Ecosse  des  roches  escarpées , 
dont  la  face  abrupte  et  verticale  n'est  point 
encore  cachée  par  la  masse  de  débris  qui  s'ac- 
cumule à  leur  base.  Cependant  ces  roches  n'en 
sont  pas  moins  d'une  hauteur  médiocre,  et 
ces  éboulemens  ont  dii  nécessairement  com- 
mencer aussitôt  le  retrait  des  eaux. 

La  marche  des  dunes  donne  un  résultat  en- 
tièrement analogue.  Lorsque  la  côte  est  basse 
et  le  fond  sablonneux  ,  les  vagues  poussent  le 
sable  vers  les  rives;  à  chaque  reflux  une  cer- 
taine quantité  est  desséchée,  et  les  vents  qui 
soufflent  presque  toujours  de  la  mer,  élèvent 
sur  ses  bords,  en  plusieurs  endroits,  ces  ceintu- 
res de  collines  ou  monticules  sablonneux  qu'on 
désigne  sous  le  nom  de  dunes.  Poussées  par  les 
vents,  les  dunes  s'avancent  lentement,  mais 
invariablement,  vers  l'intérieur  des  terres, 
menacent  les  habitations,  qu'elles  finissent  par 
envahir;  et  des  villages,  si  l'industrie  humaine 
n'y  met  obstacle ,  sont  ainsi  engloutis  sous  un 
déluge  de  sable.  De  tels  exemples,  malheu- 
reusement trop  nombreux,  sont  consignés 
dans  l'histoire. 

Les  dunes  du  golfe  de  Gascogne  ont  couvert 
un  grand  nombre  de  villages  mentionnes  dans 
des  titres  du  moyen  âge.  Il  paraît  même  qu'en 
ce  moment  dix  communes  du  département 
des  Landes  sont  menacées  d'une  pareille  des- 
truction. Des  ingénieurs  qui  se  sont  particu- 
lièrement occupés  de  la  marche  des  dunes, 
l'ont  estimée  à  soixante  pieds  par  an.  D'après 
ces  mêmes  calculs,  il  ne  leur  faudrait  que  deux 
mille  ans  pour  envahir  Bordeaux.  Et  d'après 
leur  étendue  actuelle  ,  il  doit  y  avoir  près  de 
quatre  mille  ans  qu'elles  ont  commencé  à  se 
former.  —  En  Egypte,  on  a  observé  un  phé- 
nomène qui  peut  être  rapproché  de  celui-ci. 
Des  terrains  cultivables ,  d'une  immense  éten- 
due, ont  été,  dans  cette  contrée,  recouverts 
par  les  sables  de  la  Libye  que  poussent  des 
vents  d'ouest ,  et  ce  transport  est  tellement 
rapide ,  que  des  villes  et  des  villages ,  dont 


LA    DOMINICALE. 


sro 


es  ruines  paraissent  encore ,'  ont  été  ensevelis  ; 
:t   cela,    seulement   depuis   la    conquête    de 
'Egypte  par  les  Arabes,  car,  suivant  les  rap- 
ports deM.  Dcnou  (/^oj'age  en  Egyp  Le), oiwoii 
es  sommités  des  minarets  des  mosquées  per- 
;er  au  travers  de  cet  océan  de  sables.  N'est-ce 
jas  là  encore  un  chronomètre  presque  certain 
:lu  peu  d'anciennelé  de  la  surface  actuelle  du 
alobe,  puisqu'il  est  certain  qu'avec  une  mar 
;he  aussi  l'apide,  ces  sables  auraient  sans  doute 
envahi  la  vallée  entière  du  Nil ,  déjà  si  étroite. 
—   Cette   même   vallée    du    Nil  ,    que  nous 
menons    de  voir   envahie    d'une   manière   si 
prompte  dans  quelques-unes  de  ses  parties, 
va  encore  servir  aux  naturalistes   de  mesure 
dans  la  question  qui  nous  occupe.    Regardée 
par  les  prêtres  d'Egypte  _,  d'après  Pïérodote, 
comme  un  présent  du  Heuve ,  cette  contrée 
ne  dut  en  effet  son  existence  qu'à  des  alterris-' 
sernens  incessamment  renouvelés.  Le  même 
historien,   Hérodote,    assure  que   le   Delta 
n'avait  paru  que  depuis  peu  de  temps.  Dolo- 
mieu  \a  prouvé  que  du  temps  d'Homère  la 
langue  de   terre  sur  laquelle   Alexandre   fit 
construire  sa  ville,   n'existait  pas  encore.    l' 
prouve  même  que  le  fameux   lac  Maréotis 
avait  de  quinze  à  vingt  lieues  de  longueur,  et 
formait  alors  un  golfe,  dans  lequel  on  pou_ 
vait  facilement  naviguer  à  partir  de  l'île  du 
Phar.  En  comparant  donc  l'état  de  cette  par- 
tie de  l'Egypte  du  temps  d'Homère,  avec  celle 
donnée   par   Strabon ,   il  n'a  fallu   que  neuf 
cents  ans  pour  faire  de  ce  golfe  un  simple  lac 
de  six  lieues  ,  et  donner  naissance  à  la  langue 
de  terre  sur  laquelle  fut  construite  l'ancienne 
Alexandrie.  Mais  depuis  Strabon,  les  choses 
ont  encore  tellement  changé  ,  qu'une  nouvelle 
langue  de  terre ,  de  deux  cents  toises  de  lar- 
geur, s'est  ajoutée  à  l'ancienne,  et  c'est  sur 
«lie  que  la  nouvelle   ville  a  été  bâtie.  On  voit 
avec  quelle  rapidité  se  forment  dans  cei'taines 
circonstances  des  pays  entiers.  On  conçoit  en 
effet  que  les  fleuves,  en  traversant  les  conti- 
nens,  entraînent  dans  leurs  cours  rapides  une 
quantité  considérable   de  terre  et  de  sable, 
mais  qu'arrivés  à  leur  embouchure ,  leur  vi- 
tesse se  ralentissant  graduellement ,  et  finissant 
bientôt  par  s'anéantir ,  ils  laissent  alors  se  dé- 
poser les  graviers  et  les  terres  dont  leurs  eaux 
s'étaient  chargées.  —  Les  parties  les  plus  gros- 
sières se  déposent  principalement  sur  les  bords 
du  courant,  où  le  mouvement  est  moindre; 
et  les  parties  les  plus  ténues  sont  emportées 
plus  avant  dans  le  fond  de  la  mer.  Les  atter- 


rissemens ,  qui  se  forment  toujours,  comm^ 
nous  venons  de  le  dire,  sont  parfois  très-con- 
sidérables :  des  provinces  entières,  et  des 
royaumes  même  n'ont  pas  eu  d'autre  origine. 
C'est  ainsi  que  des  ports  de  mer  se  trouvent 
actuellement  à  plusieurs  lieues  dans  les  terres. 
Du  temps  d'Auguste ,  la  ville  de  Piavenne  était 
sur  la  mer,  dont  elle  est  aujourd'hui  éloignée 
de  plus  d'une  lieue.  Le  port  à'Adria,  qui  avait 
donné  son  nom  à  la  mer  Adriatique ,  en  esj 
aujourd'hui  àsoptlieues.  —  Pcr:onne  n'ignore 
que  le  saint  roi  s'embarqua ,  pour  combattre 
les  infidèles  ,  au  port  d'AiguesMortesqui  n'est 
plus  un  port  de  mer,  et  débarqua  à  Damiette 
qui  se  trouve  aujoui-d'hui  à  deux  lieues  dans 
les  terres. 

Veut-on  encore  de  nouveaux  exemples  de 
la  rapidité  avec  laquelle  se  passent  de  pareils 
phénomènes?  qu'on  jette  les  yeux  sur  les 
descriptions  de  l'Egypte,  on  verra  Téiévation 
du  sol  de  cette  contrée  s'opérer  en  même 
temps  que  l'extension  de  sa  surface  ,  avec  une 
telle  promptitude^  que  l'inondation  dépasse 
de  beaucoup  les  marques  qu'elle  a  laissées 
dans  les  siècles  précédens.  Notez  bicn_,  pour 
l'interprétation  du  phénomène,  que  le  fond 
du  lit  du  fleuve  s'élève  dans  la  même  propor- 
tion que  les  plaines  adjacentes.  Hérodote  avait 
dit  qu'il  avait  suffi  de  neuf  cents  ans  pour 
étabhr  une  différence  de  neuf  coudées.  L'inon- 
dation surmonte  aujourd'hui  de  sept  pieds  la 
plus  grande  hauteur  atteinte  dans  le  quatrième 
siècle  depuis  Jésus-Christ.  Aussi  les  monumens 
antiques  de  ce  singulier  pays  sont  tous  plus  ou 
moins  enfouis  par  leur  base. 

Il  était  bon  de  faire  voir  combien  étaient 
chimériques  les  opinions  des  philosophes  qui 
prétendaient  s'appuyer  sur  la  nécessité  de 
milliers  et  de  millions  de  siècles  pour  rendre 
raison  de  pareils  phénomènes.  Il  était  surtout 
nécessaire  de  faire  voir  que  le  sol  de  l'Egypte 
avait  dû  s'étendre  d'une  manière  rapide,  et 
d'autant  plus  rapide,  que  les  atterrissemens  ou 
alluvions  devaient  être  encore  plus  considé- 
rables dans  les  commencemens.  Il  n'a  donc  pas 
fallu  beaucoup  de  siècles  pour  que  les  hommes 
pussent  fonder  eu  Egypte  une  société  nom- 
breuse ,  ainsi  qu'il  est  constate  par  les  livres 
saints.  Et  ce  serait  tirer  de  bien  fausses  induc- 
tions, que  de  faire  remonter  l'état  actuel  de  la 
surface  du  globe  à  une  époque  immensément 
reculée,  par  l'impossibilité  présumée  de  l'éta- 
blissement précoce  de  sociétés  humaines  sur 
les  bords  du  Nil.  Ainsi  tombent  ces  phrases 


580 


L\    DOMINICALE. 


(l'un  historien  trop  connu  par  ses  haines  contre 
tout  ce  qui  pouvait  ctayer  les  vérités  du  Chris- 
tianisme :  «  Que  les  inondations  du  Nil  du- 
rent, pendant  des  siècles,  écarter  tous  le^ 
colons  d'une  terre  submergée  pendant  quatre 
mois  de  l'année-  les  eaux  croupissantes,  s'ac. 
cumulant  continuellement,  durent  lonjv. temps 
faire  un  marais  de  toute  l'Egypte,  etc.... 
L'ordre  naturel  des  choses  semble  donc  dé- 
montrer invinciblemsnt  que  l'Egypte  fut  une 
des  dernières  terres  habitées  ,  etc.,  etc.  » 

Ces  prétendues  considérations  philosophi- 
ques sont  actuellement  pour  nous  de  nulle 
valeur,  puisque  nous  Amenons  de  voir  avec 
quelle  rapidité  les  choses  se  passaient;  mais  si 
nous  ajoutons  à  cela  que  les  terrains  culti- 
vables, et  les  plus  tôt  cultivables,  ont  dû,  né- 
cessairement être  les  terrains  d'alluvioH  , 
surtout  à  une  époque  où  le  sol  n'était  pas 
recouvert  des  détritus  végétaux  et  animaux 
qui  constituent  le  terreau ,  nous  en  conclurons 
que,  loin  de  s'éloigner  des  contrées  d'aiterrisse- 
ment,  les  hommes,  après  le  déluge,  durent 
naturellement  s'en  rapprocher.  Aussi  est-ce 
sur  les  bords  du  Nil ,  de  l'Euphrate,  que  la 
Genèse  nous  montre  les  premières  sociétés 
humaines.  Nous  voyons  donc  que  les  chanp-e- 
mens  survenus  sur  la  surface  du  globe  ne  font 
que  confirmer  le  peu  d'ancienne/c  de  la  catas- 
trophe effroyable  dans  laquelle  la  justice  de 
Dieu  noya  des  générations  corrompues  ,  puis- 
que ,  par  la  comparaison  des  effets  géologiques 
obtenus  dans  l'intervalle  d'époques  invaria- 
blement fixées  par  l'histoire  ,  d'avec  ceux  dé- 
veloppés antérieurement,  oji  arrive  à  déter- 
miner à  peu  près  Vinstant  où  ces  effets  ont 
commencé,  lequel  est  celui  de  la  dernière 
retraite  des  eaux  ,  et  ne  remonte  pas  une  épo- 
que plus  reculée  que  celle  donnée  par  la 
Genèse:  partout,  la  nature  a  parlé  comme  la 
tradition  humaine.  Et  n'est-ce  pas  un  spec- 
tacle consolant  pour  l'homme  religieux  que 
ces  jalons  semés  ou  plantés  par  une  bonté 
toute  divine  sur  les  avenues  de  la  science , 
pour  guider  à  la  vérité  des  esprits  que  ne 
satisfait  point  une  foi  simple  et  naïve? 


ASSOCIATION 

REtIGIET/SE   POUR    LES    PROGRES  D.E    L'aGRI- 
CUETURE    EN    FRANCE. 

Une  grande  œuvre  s'estétablie.  Des  homme 
dévoués  au  bien  public  Ont  conçu  la  pensé 
de  placer  les  progrès  agricoles  sous  les  aus 
pices  de  la  religion  ,  et  ils  marcheut  à  grand 
pas  vers  le  but  qu'ils  se  sont  proposé. 

C'est  un  dev  oir  pour  nous  d'appeler  sur  leu 
haute  entreprise  l'attention  de  tous  nos  lec 
teurs ,  et  ce  devoir,  nous  venons  le  rempli 
avec  joie. 

Le  conseil  général  deVyJssociation  3.11  nom 
bredecinquante  membres  choisisparmi  les  dii 
férentes  notabilités  que  renferme  la  capitale 
s'est  réuni  sous  la  présidence  de  M.  le  duc  d( 
Montmorency,  pour  l'adoption  définitive  de 
statuts  qui  viennent  d'être  publiés. 

L'Association,  complètement  étrangère  à  1; 
politique ,  se  propose  de  fonder  des  ferme 
modèles,  des  écoles  d'Agriculture  ,  des  co 
lonies  agricoles  de  pauvres  et  d'orphelins . 
des  sociétés  d'assurance  mutuelle  entreles  cul 
tivateui's  et  d'autres  établissemens  analogues 
Déjà  un  vaste  institut  est  à  la  dispositior 
de  l'Association  dans  le  département  de  l'Oise 
Elle  veut  prppager  la  connaissance  et  en- 
courager l'application  de  toutes  les  méthode! 
propres  à  favoriser  l'agriculture.  Elle  veui 
surtout  moraliser  le  travail;  imprimer  au5 
capitaux  une  sage  et  vertueuse  direction  , 
réunir  par  les  liens  d'une  utilité  réciproque, 
la  classe  des  riches  et  celle  des  pauvres , 
en  imposant  aux  premiers  la  justice  et  h 
bienveillance,  aux  autres,  la  patience  et  h 
probité. 

Si  l'on  réfléchit  que  le  bonheur  des  nation! 
est  à  ce  prix,  on  comprendra  aisément  la  hautf 
portée  de  l'œuvre  que  les  fondateurs  de  l'Asso- 
ciation religieuse  ont  entreprise. 

Mais  pour  obtenir  les  résultats  qu'ils  ont  s 
cœur,  et  que  tious  devons  toTis  désirer  avec 
eux,  ils  ont  besoin  d'être  puissamment  secon- 
dés. Ils  en  appellent  donc  au  zèle  de  tous  le* 
vrais  amis  de  la  piospérité  publique,  à  quel- 
que rang,  à  quelque  opinion  qu'ils  appartien- 
nent. 

Le  nombre  des  associés  est  indéfini.  La 
souscription  annuelle  de  chaque  associé  est  de 


LA.    DOMINICALE. 


581 


tiq  francs.  Un  associé  peut  prendre  plusieurs 

uscriptions;  plusieurs  personnes  peuvent  se 

unir  pour  une  seule. 

Les  bureaux  de  l'œuvre  sont  rue  Cassette  , 

'  33. 

L'association  publie  un  Joiotial  cVagricul- 

re  pratique  dont  le  prix  est  de  cinq  francs. 


On  annonce  comme  devant  paraître  à  la 
Il  du  mois  ,  le  premier  volume  d'un  ouvrage 
î  M.  l'abbé  Caron,  chanoine  honoraire 
Amiens  ,  ayant  pour  titre  :  Démonstration 
i  catholicisme,  fondée  sur  les  lois  constitu- 
ves  de  l'intelligence ,  et  sur  les  propres  ca- 
ictèi'es  de  la  vérité;  avec  cette  épigraphe  : 
'go  sum  via  Veritas  et  vila. 


EPHEMÉRIDES. 

e  ^^  mai  î 3 10.  Vingt-un  Templiers,  ayant  à  leur 
tête  le  comte  Hugues,  leur  commandeur ,  se  pré- 
sentent à  r archevêque  de  Mayence  pour  protes- 
ter de  leur  innocence,  et  demander  qu'on  reçoive 
leur  appel  au  pape  futur.  Mais  le  pape  Clément  Y 
ayant  été  consulté  par  l'archevêque ,  et  l'ayant 
chargé  d'examiner  la  cause  du  comte  et  de  ses 
vingt  chevaliers,  ils  furent  déclarés  absous  des 
crimes  qui  leur  étaient  imputés  ;  ce  qui  n'empêcha 
point  le  concile  de  Vienne,  assemblé  l'année 
suivante,  de  condamner  et  de  supprimer  l'ordrg 
entier  des  Templiers,  contre  lequel  en  effet  de 
graves  accusations  s'étaient  élevées. 

2  84 1 .  La  ville  de  Tours  est  délivrée  des  attaques 
des  Normands  j  la  victoire  remportée  sur  eux  fut 
attribuée  aux  prières  de  saint-Martin,  et  donna 
occasion  à  l'établissement  de  la  fête  annuelle  de 
la  Subvention  de  Si.-Martin. 

3  1791.  Bref  du  pape  Pie  VI,  qui  condamne 
comme  illégitimes,  sacrilèges,  et  contraires  aux 
canons,  les  élections  faites  en  France  d'après  la 
constitution  civile  du  clergé. 

14  iT9i.  L'assemblée  constituante  reçoit  la  dénon- 
ciation de  Bailly  contre  les  prêtres  insermentés, 
.qui,  lidèles  à  leur  j)remier  serment  fait  à  l'église 
et  à  ses  lois,  et  prêts  à  tout  souffrir  plutôt  que 
d'approuver  les  innovations  introduites  en  France, 
malgré  les  évêques  et  le  pape,  s'étaient  entendus 
pour  ondoyer  dans  les  maisons  les  enfans  qui , 
portés  à  l'église,  eussent  élé  baptisés  par  les  in- 
trus. Bailly  les  poursuivait  alors  pour  acquérir 
et  conserver  sa  popularité.  Le  malheureux  ne  sa- 
vait pas  encore  que  la  faveur  du  peuple  ne  l'em- 
pêcherait pas  de  mourir  sur  l'échafaud,  aux  ap- 
plaudissemens  du  même  peuple, 

15  252.  La  persécution  de  l'empereiu"  Dèce  contre 


les  Chrétiens  devenant  plus  menaçante  que  ja- 
mais, sous  le  nouvel  empereiu-  Gallus ,  les  évê- 
ques d'Afrique  s'occupent  du  sort  de  ceux  qui 
avaient  succombé  à  la  première  persécution.  La 
plupart  avaient  montré  leur  repentir  et  demandé 
leur  réconciliation.  Il  fut  arrêté  que,  vu  l'appro- 
che du  danger,  on  donnerait  immédiatement  la 
paix  à  ceux  qui  auraient  montré  de  bonnes  dis- 
positions,  sans  prolonger  davantage  leur  péni- 
tence publique. 

\e  1605.  Election  du  pape  Paul  V,  de  la  famille 
Borghèse,  et  l'un  des  pontifes  les  plus  distingués 
de  ces  derniers  siècles.  Il  approuva  ou  conlirma 
les  congrégations  de  l'Oratoire,  de  la  Visitation 
et  de  Ste-Ursule,  qui  ont  rendu  en  France  et 
ailleurs  de  si  grands  services.  Ami  des  arts,  il  fit 
achever  St-Pierre  de  Rome  ;  aussi  pieux  qu'é- 
clairé, il  ne  passa  point  un  seul  jour  de  son  long 
pontifical,  sans  célébrer  la  messe. 

47  H03.  SacredeS.  Othon.  évêquede  Bamberg, 
apôtre  de  la  Poméranie.  Ce  grand  homme ,  qu'un 
de  ses  historiens  appelle  la  merveille  du  monde  , 
sut  respecter  à  la  fi»is  l'empereur ,  son  souverain 
temporel,  et  le  pape,  son  chef  spirituel,  quoique 
le  premier  fût  excommunié  et  qu'il  continuât  de 
communiquer  avec  lui.  Parlant  toujours  le  lan- 
gage de  la  vérité  et  de  la  foi,  il  levait  nécessaire- 
ment obtenir  l'estime  et  le  respect  que  les  hom- 
mes les  plus  passionnés  ne  refusent  point  à  la 
vertu. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 
NOUVELLES  RELIGIEUSES. 

M.  l'évêque  de  Rhodez  annonce,  dans  une  lettre 
pastorale  du  23  avril,  une  quatrième  visite  pasto- 
rale de  son  diocèse.  Le  prélat,  après  avoir  exposé 
les  avantages  de  la  visite  pastorale,  y  témoigne  sa 
satisfaction  de  sa  visite  précédente: 

«  Nous  ne  vou»  avons  point  oubliées,  quoique 
nous  nous  tournions  aujourd'hui  vers  une  autre  ré- 
gion de  notre  diocèse ,  chères  et  intéressantes  pa- 
roisses qui  avez  élé  l'objet  de  notre  dernière  visite  ! 
Nous  voudrions  que  les  limites  de  cette  courte  al- 
locution nous  permissent  de  proclamer  vos  noms , 
et  de  vous  proposer  à  la  religieuse  émula!  ion  de  vos 
sœurs ,  les  autres  églises  ;  il  en  est  ini  grand  nom- 
bre que  nous  aimerions  à  citer,  s'il  nous  était  pos- 
sible de  les  citer  toutes.  Nous  dirons  seulement 
que  les  vallons  comme  les  plaines  nous  ont  offert 
d'abondantes  consolations ,  que  les  campagnes  ont 
rivalisé  de  zèle  avec  les  cités.  Parmi  ces  dernières, 
il  en  est  une  surtout  qui  s'est  acquis  un  droit  parti- 
culier à  notre  estime  et  à  notre  affection ,  en  nous 
offrant  le  touchant  tableau  de  la  charité,  de  l'una- 
nimité des  sentimens  qui  liait  les  premiers  fidèles  ; 


m 


LA    DOMINICALE. 


en  réjouissant  notre  cœur ,  dans  ces  temps  <{e  tristes 
discordes,  par  le  spectacle  d'une  agrégation  d'hom- 
mes et  de  chrétiens,  la  meilleure,  la  plus  unie,  la 
plus  fi  aternelle ,  et  nous  pouvons  ajouter  la  plus 
heureuse,  le  peu  de  houheur  permis  à  la  terre  étant 
le  fruit  de  l'esprit  de  douceur,  de  la  loi  d'amour 
de  l'Evangile.  El  quant  à  la  partie  des  montagnes 
que  nous  avons  visitée ,  nous  n'iiésiterions  pas  à 
avouer  notre  prédilection  pour  les  fidèles  popula- 
tions qu'elles  nourrissent ,  si  la  tendresse  pastorale 
pouvait  distinguer  les  lieux,  et  faire  acception  des 
personnes.  On  dirait  que  le  Sauveur  des  hommes , 
en  se  retirant  sur  la  montagne  peur  prier  son  di- 
vin Père,  y  a  laissé  la  bénéiliclion  de  sa  prière ,  et 
qu'il  y  a  attaché  comme  un  privilège  de  religion  et 
de  vertu  ;  et  l'on  croit  comprendre  pourquoi  le 
même  Sauveur  recommandait  à  ses  disciples  de 
chercher  sur  la  moiif«(/iiP,  au  jourdes  tribulations, 
un  asile  à  leur  salut  et  à  leur  foi.  Soit  que  ces  sites 
élevés,  d'où  l'œil  domine  au  loin  sur  la  scène  agi- 
tée où  luttent  misérablement  les  liassions  humai- 
nes, favorisent  davantage  le  sérieux  et  le  recueil- 
lement de  la  pensée ,  et  secondent  mieux  l'essor  de 
l'ame  vers  ce  ciel  qu'ils  avoisinenl ,  qu'ils  semblent 
toucher,  et  qui ,  vu  de  ces  hauteurs ,  se  montre  si 
ouvert  et  si  beau  ;  soit  que  leur  isolement  préserve 
de  toute  contagion  la  pureté  de  l'air  qui  les  envi- 
ronne, et  l'erapêclie  de  s'altérer  par  le  mélange  de 
ce  souffie  de  corruption  ,  de  ces  vapeurs  pestilen- 
tielles qui  s'exhalent  des  basses  régions  de  la  terre  ; 
soit  enhn  que  le  ciel,  dans  sa  justice  et  dans  sa 
bonté,  ait  voulu  leur  donner,  comme  une  compen- 
sation aux  biens  qu'un  sol  moins  généreux  leur  re- 
fuse ,  une  [lart  plus  abondante  dans  les  trésors  et  le» 
consolations  de  la  foi,  on  ne  peut  méconnaître  que 
la  religion,  cette tif/iie  que  le  Seigneiir  a  plantée, 
dont  les  rejetons  ont  couru  de  la  mer  à  l'Etiphrate, 
ei  dont  les  rameaux  ont  couvert  le  monde,  a  jeté 
sur  les  montagnes  ses  plus  profondes  racines  ,  et 
que  l'arbre  de  la  foi  s'y  est  élevé  fort  et  majestueux, 
comme  y  croissent  les  grands  chênes,  étendant  pai- 
siblement ses  branches  séculaires  sur  les  généra- 
tions ravies  de  respirer  sous  son  ombrage.  Là,  nous 
avons  vu  des  églises  paroissiales  réglées  sur  le  mo- 
dèle des  communautés  religieuses ,  d'aimables  trou- 
peaux de  fidèles,  petits  en  nombre ,  mais  en  qui  le 
Père  s'est  plu  à  établir  son  royaume  ;  à  qui  nous 
disions  avec  vérité ,  quand  ils  se  pressaient  autour 
de  nous  pour  nous  voir  et  nous  entendre,  que  nous 
enviions  le  sort  de  leur  pasteur,  et  que  nous  serions 
heureux  de  vivre  au  milieu  d'eux ,  parmi  l'inno- 
cence de  leurs  mœurs  et  la  simplicité  de  leur  foi , 
et  d'échanger  notre  bâton  pastoral  pour  cette  hou- 
lette plus  légère  qui  suffit  à  conduire  des  agneaux 
si  dociles.  Encore  ému  de  ces  souvenirs  au  moment 
où  nous  allons  entreprendre  notre  course  apostoli- 
que, ce  n'est  pas  sans  un  secret  mouvement  de  joie 
que  nous  levons  les  yeux  vers  les  montagnes  où 
notre  ministère  i  us  appelle ,  cette  année,  à  évan- 
géliscr  la  paix  ,  à  porter  les  biens  du  salut,  et  où 


nous  attend  sans  doute  le  retour  de  ces  scènes  déli- 
licieuses  que  notre  plume ,  impirée  par  notre  cœur, 
avait  besoin  de  retracer,  m 

—  M.  l'évèque  de  Fréjus,  par  un  mandement  du 
4  G  avril,  a  ordonné  des  prières  pour  obtenir  de  la 
pluie ,  devenue  nécessaire  par  la  grande  sécheresse 
qui  désole  la  Provence.  Il  ordonne  des  prières  pu- 
bliques pendant  trois  jours ,  en  l'honneur  des  Cœurs 
de  Jésus  et  de  Marie ,  auxquels  îl  avait  précédem- 
ment consacré  le  diocèse. 

—  Une  plantation  de  croix  a  eu  lieu  le  diman- 
che 27  avril ,  à  Villers-Bocage ,  diocèse  d'Amiens. 
Tous  les  paroissiens  et  beaucoup  d'habitans  des  pa- 
roisses voisines  remplissaient  l'église.  Les  enfans  et 
les  neveux  du  pieux  paroissien  qui  a  fait  ériger 
cette  croix  à  ses  frais  se  mirent  en  marche ,  entre 
vêpres  et  compiles ,  pour  porter  le  signe  de  la  ré- 
demption au  lieu  indiqué.  Une  grande  multitude 
chantait  des  hymnes  et  des  cantiques.  Le  discours 
prononcé  au  lieu  de  l'érection  par  M,  Boucher , 
curé  de  Molliens-au-Bois ,  fut  écouté  avec  recueil- 
lement au  milieu  d'un  immense  concours. 

—  Dans  la  nuit  du  lundi  au  mardi  de  cette  se- 
maine ,  un  vol  de  vases  sacrés  a  été  commis  dans 
l'église  de  Salles,  canton  de  Belin  (Gironde),  Les 
auteurs  de  ce  vol  se  sont  introduits  dans  l'église 
par  la  porte  principale ,  qu'ils  ont  trouvé  le  moyen 
d'ouvrir,  sans  qu'il  ait  été  possible  de  reconnaître 
aucune  trace  de  forcement  ou  d'effraction;  puis 
ayant  pénétré  de  la  même  manière  dans  la  sacristie, 
ils  en  ont  ouvert  une  armoire  qui  renfermait  une 
somme  d'argent ,  environ  460  francs ,  qu'ils  ont  en- 
levée, ainsi  que  la  clé  du  tabernacle  qui  a  facilité 
la  consommation  de  leur  crime. 

Ces  malfaiteurs  se  sont  emparés  d'un  ostensoir, 
d'un  calice,  d'une  custode,  et  d'un  porte-Dieu  qui 
se  trouvaient  dans  le  tabernacle.  Tous  ces  objets 
étaient  en  argent ,  et  valaient  plus  de  1 ,000  francs. 
On  n'a  pu  retrouver  les  hosties  consacrées  que 
contenaient  les  vases  volés.  Jusqu'à  présent ,  toutes 
les  perquisitions  faites  pour  découvrir  les  auteurs 
de  ce  vol  sacrilège ,  ont  été  sans  résultat.  C'est , 
dit-on ,  depuis  deux  mois  le  huitième  attentat  d» 
même  genre  qui  s'est  connnisdans  l'arrondissement 
de  Bordeaux,  Nous  n'avons  pas  ouï  dire  que  la  jus- 
tice ait  atteint  aucun  coupable. 

—  Un  gouvernement  prolestant  d'Allemagne 
vient  de  décréter  ce  qu'un  de  nos  préfets ,  membre 
de  l'Académie  morale,  M.  Dunoyer,  recomman- 
dait il  y  a  quelques  mois ,  par  circulaire ,  aux  mai- 
res de  campagne.  Il  a  publié  une  loi  qui  impose  Je 
célibat  aux  pauvres. 

—  A  la  fin  de  mars  dernier ,  il  y  a  eu  à  Naples 
une  abjuralion  d'un  protestant,  Abraham  Lam- 
bellet,  Suisse,  fils  d'un  fabricant  d'horloges.  Se 
trouvant  dans  la  prison  civile  ,  il  a  été  louché  de  la 
grâce ,  et  a  eu  une  longue  correspondance  avec 
M.  Vincent  Bruni ,  prêtre  de  la  mission.  Ils  ont 
discuté  ensemble  les  questions  les  plus  difficiles  de 
la  religion,  Lambellet  est  instruit,  et  ses  propres 


LA    DOMINICALE. 


585 


feclierclies  ont  favorisé  le  zèle  de  son  sage  guide. 
Son  abjuration  a  en  lieu  dans  la  chapelle  de  la 
prison  par  le  ministère  dn  nonce  à  Naples,  M.  Fer- 
Tetti ,  archevêque  de  Séleucie.  Le  prélat  fut  reçu 
par  M.  Marigliani ,  chapelain  dn  roi  de  Naples , 
admînsirateur  des  prisons ,  et  par  les  inspecteurs. 
Il  prononça  dans  celle  occasion  deux  pieuses  ex- 
hortations,  et  montra  par  d'abondantes  largesses  sa 
charité  pour  les  pauvres  détenus. 

—  Le  juge  de  paix  dn  canton  de  Tarare,  es- 
-corté  de  quatre  gendarmes ,  a  fait  inie  visite  domi- 
ciliaire chez  M.  Berger,  curé  de  Saint-Fargeux. 
dans  le  diocèse  de  Lyon. 

—  On  nous  écrit  du  Gard,  dit  le  Libre  Exa- 
men :  «  Des  scènes  déplorables  ont  eu  lieu  dans 
«ne  commune  voisine  du  Yigan.  Un  prédcslinarien 
fanatique  est  parvenu  à  détacher  de  l'Eglise  natio- 
nale quelques  personnes  crédules.  Des  témoins 
graves  et  dignes  de  foi  ont  assuré  qu'il  rebaptise 
ses  adeptes ,  et  qu'il  leur  administre  la  communion. 
C'est  un  ancien  commis-voyageur ,  devenu  tout  à 
coup  apôtre  consacré  par  le  Saint-Esprit.  Le  bruit 
s'étant  répandu  qu'il  avait  dit  que  lorsqu'un  des 
pasteurs  de  l'église  du  V^igan  prêche,  le  démon 
est  derrière  la  chaire ,  une  multitude  de  gens , 
pendant  la  nuit ,  assiégea  la  maison  oii  il  présidait 
sa  réunion,  et  vociféra  des  cris  de  mort.  Heureu- 
sement qu'on  trouva  moyen  de  faire  évader  le 
prédicateur.  L'autorité  locale  intervint  et  lui  fit 
signifier  de  ne  plus  rentrer  dans  sa  commune.  Il 
se  dispose  pourtant p  dit-on,  à  revenir,  résolu  à 
subir,  s'il  le  fiiut ,  le  martyre,  et  les  luibilans 
d'Azève  s'obstinent  à  ne  pas  soufùir  qu'il  y  repa- 
raisse. Dieu  veuille  les  éclairer  tous  de  ses  vives 
lumières ,  et  leur  donner  son  esprit  de  prudence , 
de  tolérance  et  de  charité  !  » 

—  Voici  l'état  du  mouvement  du  clergé  en 
France ,  pendant  les  quatre  dernières  années , 
donné  par  un  journal  : 

ORDINATIONS. 

En  1 830,  prêtres  23o7,  diacres  1 855,  sous-diacre^ 
1925,  prêtres  employés,  morts  i2l2;  en  1851? 
prêtres  2197,  diacres  1895,  sous-diacres  1854, 
prêtres  employés,  morts  1055;  en  1832,  prêtres 
2i25,  diacres  1702,  sous-diacres  1834,  prêtres 
employés,  morts  1262;  en  1833,  prêtres  1933, 
diacres  1700,  sous-diacres  1694 ,  prêtres  employés, 
morts  1045. 

Le  nombre  des  élèves ,  dans  les  séminaires ,  a 
été,  en  1832,  de  9509,  dans  les  grands  séminaires; 
de  13,623,  dans  les  écoles  secondaires.  En  1833, 
de  8670,  dans  les  grands  séminaires  ;  de  12,910, 
dans  les  écoles  secondaires. 

—  M.  l'évêque  d'Ajaccio  a  prononcé  une  homé- 
lie touchante  dans  l'église  cathédrale ,  à  son  ar- 
rivée dans  son  diocèse.  Nous  en  extrayons  le  mor- 
.ceau  suivant ,  où  le  pieux  prélat  parle  de  la  grande 
tâche  qui  lui  est  imposée  : 


«  Vous  avez  gémi  long-temps  de  la  privation 
des  établissemens  ecclésiastiques  et  religieux;  mais 
déjà  ma  lettre  pastorale  vous  aura  fîiit  concevoir 
l'espérance  de  les  voir  se  relever  bientôt  de  leurs 
ruines ,  et  j'ai  le  bonheur  dans  ce  moment  de  vous 
confirmer  dans  cet  espoir  si  consolant.  Le  gouver- 
nement a  très-bien  compris  l'urgence,  comme 
l'immensité  des  besoins  de  noire  pays.  Je  dis  plus  : 
il  reconnaît  les  droits  qu'a  le  diocèse  d'être  aidé 
pour  fonder  ces  divers  établissemens,  et  nous  ne 
douions  nullement  de  l'exécution  des  promesses 
(pli  nous  ont  été  faites  à  cet  égard. 

»  Jugez  combien  est  grande  l'étendue  de  nos 
devoirs  !....  Les  divines  Ecritures  nous  apprennent 
tout  ce  qu'exige  de  notre  part  de  courage,  de  pa- 
tience ,  de  zèle  et  de  dévouement ,  la  redoutable 
qualité  de  pasteur  des  ânws.  L'Esprit  Saint  nous 
dit  qu'il  nous  a  établi  votre  évèque  pour  gouverner 
avec  sagesse,  mais  aussi  avec  force,  l'Église  que 
Jésus- Christ  s'est  acquise  au  i)iix  de  son  sang  : 
Posnit  Episcopos  reyere  Ecclesiam  Dei  qnam 
acquislvit  sauguiiie  suo.  Placé  comme  une  senti- 
nelle pour  veiller  à  la  garde  de  la  nation  sainte, 
nous  devons  tenir  sans  relâche  nos  yeux  ouverts 
pour  découvrir  les  pièges  que  l'ennemi  vous  tend, 
et  donner  aussitôt  le  signal  d'alarme  ;  et  nos  avis, 
dussent-ils  paraître  importuns  ,  dussent  quelques 
hommes  plongés  dans  le  sommeil  du  péché  se 
plaindre  que  nous  venons  troubler  leur  reiws  fu- 
neste, nous  ne  devrons  point  pour  cela  cesser  d'é- 
lever notre  voi:;  comme  une  trompette,  et  d'an- 
noncer à  Israël  les  malheurs  qu'il  attire  sur  lui  en 
offensant  le  Seigneur  son  Dieu.  SpecuJatornn  dedi 
e  domni  Israël....  Clamo,  ne  eesees  ;  quasiiuha 
exalta  vocem  iuam,  et  annuniia  populo  meo  sce~ 
1er  a  eorum....  » 


EXTERIEUR. 

On  avait  d'abord  répandu  le  bruit  que  le  gé- 
néral Quesada  ,  sorti  de  Vitloria  avec  2,500  hommes 
de  garde  royale  ,  avait  été  battu,  le  22  avril ,  dans 
la  Burunda,  par  sept  bataillons  carlistes ,  connnan- 
dés  par  Zumula-Carreguy.  La  bataille  n'a  pas  m 
lieu.  Quesada  est  entré  à  Irarsan  ,  distant  de  trois 
lieues  de  Pampelune  ,  le  27  ,  avec  deux  millions 
de  réanx  qu'il  apportait  de  Vittoria.  —  Le  général 
Elander  vient  de  signer  à  Madrid  une  ordonnance 
qui  impose  le  clergé  pour  2  millions. 

En  Portugal ,  la  lutte  continue.  Les  dernièns 
nouvelles  de  Lisbonne  ,  données  par  les  journaux 
anglais  sont  du  23.  D'après  ces  nouvelles  ,  Villa- 
llor  se  serait  avancé  dans  le  Nord  ,  et  aurait  pris 
Amarante  et  Lamégo.  On -parle  de  quelques  dé- 
fections dans  les  officiers  de  don  Miguel.  Figueiras 
et  Coimbre  sont  toujours  au  pouvoir  de  ce  prince. 

—  Le  Moniteur  du  1"'  mai  contient  le  rapport 
du  général  Desmichels ,  commandant  militaire  ù 
Cran  ,  dont  avait  parlé  la  veille  le  ministre  de  la 


58^ 


LA    DOMIISICALE. 


guerre.  Ce  général ,  qui  entend  mieux  l'esprit 
d'établissement  en  Afrique  que  les  autres  chefs  , 
a  conclu  avec  les  Arabes  de  l'intérieur  les  plus 
heureux  arrangemens.  La  paix  est  jurée,  les  Maii^ 
res  apportent  toutes  leurs  productions  dans  là 
ville,  les  relations  les  plus  amicales  se  sont  établies. 

—  Le  ministre  de  l'inlérieur  a  clos  le  30  avril 
la  session  des  états-généraux  de  Hollande.  Il  a  dit 
que  le  gouvernement  s'était  encore  trompé  dans 
son  attente  d' un  procliain  arrangement  de  la  ques- 
tion belge  ;  que  cependant  il  conservait  l'espoir 
que  cette  affaire  se  terminera  ,  et  que  la  nation 
néerlandaise  n'aura  plus  de  sacrifices  à  faire  pour 
arrivera  un  résultat  équitable. 

On  écrit  de  Vienne  ,  28  avril  : 

«  S.  A.  R.  Madame  la  duchesse  de  Berri  est 
arrivée  ici  hier.  Elle  doit  se  remettre  demain  en 
roule  pour  Prague. 


INTERIEUR. 

NOUVELLES  DIVERSES. 

Les  interrogatoires  de  la  commission  des  pairs 
pour  l'affaire  des  13  et  î-i  avril  sont  à  peu  près  ter- 
minées ;  néanmoins  la  commission  se  réunit  encore 
tous  les  jours  pour  élaguer  et  corroborer  toutes  les 
pièces  de  l'affaire.  Elle  attend,  dit-on,  en  ce  mo- 
uienl,  les  dossiers  des  affaires  de  Lyon  et  de  Saint- 
Etienne. 

—  Une  nouvelle  perquisition  a  été  faite  dans  les 
bureaux  delà  Tribune,  rue  Nolre-Dame-des- Vic- 
toires, et  à  l'imprimerie  de  ce  journal  ;  il  paraît  que 
c'est  par  ordre  du  président  de  la  Cour  des  pairs  que 
cette  perquisition  s'est  effectuée. 

Le  vieiteur  en  pagode  ce  journal,  arrêté  d'abord 
et  puis  relâché,  a  été  arrêté  de  nouveau. 

—  Le  sieur  Patey,  ex-prcsident  du  comité  de  la 
société  des  Droits  de  l'homme  à  Pvouen,  a  été  ar- 
rêté et  transféré  à  Paris,  pour  y  être  interrogé  par 
la  commission  d'instruction  de  la  Coar  des  pairs. 

—  Les  négociansde  Lyon  continuent  à  émigrer, 
et  plusieurs  autres  sont  résolus  à  transporter  leurs 
fabriques  dans  une  ville  plus  tranquille. 

—  Une  ordonnance  du  18  avril  a  prononcé  la 
dissolution  des  gardes  nationales  de  Lyon  et  de 
Yaise,  la  Croix-Rousse  et  la  Guillotière ,  ses  fau- 
l)Ourgs. 

—  Une  compagnie  de  la  garde  nationale  de  IMar- 
seille  est  suspendue,  [lour  ne  pas  avoir  voulu  pren- 
dre les  armes  lors  de  l'appareil  militaire  déployé 
contre  lesrépuklioains  dans  la  dernière  crise. 

—  Le  sieur  Rerlier,  président  de  la  société  des 
Droits  de  l'homme  de  Montbrison  ,  a  été  arrêté  et 
conduit  dans  les  prisons  de  8t-Etienne.  Vingt-neuf 
nouveaux  mandats  viennent  d'ètie  décernés  contre 
des  prévenus  de  la  sédition  de  celte  dernière  ville. 

—  La  souscription  ouverte  à  Lyon,  en  faveur  des 
soldais  blessés,  s'élevait,  le  29  avril^  à  133,120  fr. 


Celle  que  de  respeclablei?  citoyens  ont  formée  pour 
les  victimes  innocentes  des  événemens ,  montait 
alors  à  22,504  fr. 

—  Une  des  sections  électorales  de  la  ville  de  Nf* 
vers  s'est  réunie  le  19  avril  pour  nommer  cinq 
membres  d«  conseil  municipal.  M.  de  Rafiin , 
propriétaire  ,  chef  d'usines  et  d'entreprises,  où  il 
emploie  un  grand  noml)rc  d'ouvriers  ,  a  voulu , 
avant  lie  prononcer  la  formule  du  serment  orléa- 
niste ,  lire  une  déclaration  interprétative  de  cette 
démarche.  Le  président  l'a  interrompu.  Alors 
M.  de  Raffin  a  déposé  sa  proteslalion  par  écrit  et  a 
prononcé  le  serment ,  en  ajoutant  qu'il  le  faisait 
comme  contraint  et  forcé.  Le  président  et  un  fonc- 
tionnaire ont  réclamé  contre  cette  restriction  ;  mais 
les  électeius  ont  décidé  que  la  formaUté  était  vala- 
blement remplie. 

—  Beaucoup  d'électeurs  de  Bayeux  ont  fait  iu- 
sérer  dans  l'iuii  de  la  Vérité  une  déclaration  , 
portant  qu'ils  se  rendront  aux  élections  et  qu'ils 
voleront,  n'entendant  par  le  serment  exigé,  que 
répondre  aux  besoins  du  pays.  Dans  beaucoup  de 
villes,  les  électeurs  légitimistes  ont  pris  le  même 
parti. 

—  Une  petite^  émeute  a  éclaté  au  collège  royal 
de  Lyon.  Des  barricades  ont  été  formées  avec  les 
lils.  Les  élèves  s'étaient  armés  de  débris  de  chaises- 
on  a  saisi  à  plusieurs  des  pistolets  et  des  couteaux- 
poignards.  Ouest  parvenu  à  rétablir  l'ordre ,  et 
douze  des  phis  mutins  ont  été  renvoyés. 

—  On  dit  à  présent  qu'il  n'a  été  porté  d'autres 
blessés  ,  par  suite  des  journées  des  i5  el  iA  avril , 
que  21  à  l'Hôlel-Dieu  ,  dont  2  femmes;  1 7  à  l'hô- 
lipal  Saint-Louis  ,  et  8  au  Val-de-Grâce.  Tous  les 
autres  blessés  ont  été  traités  à  domicile. 

—  M.  l'ôvèque  d'Orléans  a  voulu,  malgré  ses 
quatre-vingt-quatre  ans ,  visiter  la  partie  la  plus 
éloignée  de  son  diocèse.  Le  prélat  est  parti  d'Or- 
léans le  lundi  \4  avril  ;  il  a  confirmé  le  même 
jour  à  Jargeau ,  le  mardi  à  Tigy,  le  mercredi  à 
Sully,  le  jeudi  à  Gien  ,  le  vendredi  à  Briare,  d'où 
il  a  conlintié  sa  tournée,  qui  devait  encore  durer 
huit  jours.  Elle  avait  été  annoncée  il  y  a  un  mois, 
afin  que  les  fidèles  pussent  se  préparer  à  la  confir- 
mation. Leur  empressement  a  répondu  au  zèle  du 
premier  pasleur.  A  Sully,  cinq  cents  personnes 
de  la  ville  et  mille  des  environs  ont  été  confir- 
mées. Les  instructions  préparatoires  ont  é/é  fort 
suivies  pendant  t  ois  semaines  ;  les  ecclésiastiques 
ne  pouvaient  suffire  au  nombre  de  ceux  qui  se 
pressaient  autour  des  confessionnaux.  M.  l'évêque 
l'ut  reçu  avec  de  grands  témoignages  de  respect  et 
de  joie. 

Le  Directeur-  Gérant , 

ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  Locqui»  ,  r.  N.-D.-des-Victoires ,  n.  i6 


LA    DOMINICALE. 


PARIS,   18  MAI. 

Le  budget  de  la  France  a  été  voté  au  pas 
de  course 5  toutes  ces  belles  intentions  d'éco- 
nomies si  pompeusement  annoncées,  et  qui 
devaient  êtie  si  énergiqucment  réalisées  par 
nos  honorables ,  ont  disparu  devant  les  né- 
cessités du  moment.  Par  malheur,  encore,  ces 
nécessités,  nées  depuis  quatre  années,  et  aggra- 
vées chaque  jour,  menacent  de  se  prolonger 
bien  long-temps.  On  vit  au  jour  le  jour,  et 
comme  dans  les  vieux  édifices ,  dont  ou  n'a 
pas  le  courage  d'entreprendre  la  reconstruc- 
tion entière,  on  récrépit  et  on  badigeonne. 
La  pierre  qui  se  broie,  la  poutre  que  rongent 
la  moisissure  et  les  vers,  sont l'emplacées  par 
une  pierre  et  une  poutre  neuves  :  mais  une 
autre  pierre  se  broie ,  une  autre  poutre  se 
moisit  le  soir  ,  à  côté  de  la  réparation  faite  le 
matin.  C'est  qu'une  grande  pensée  manque  à 
l'architecte;  c'est  qu'au  lieu  de  voir  l'ensemble 
il  ne  voit  que  les  détails;  et  lorsqu'il  faudrait 
l'abattre  en  entier ,  pour  reconstruire  sur 
de  nouveaux  plans  le  mur  qui  se  lézarde, 
on  se  contente  de  l'étayer  et  de  gâcher  du 
plâtre  pour  en  dissimuler  les  crevasses. 

Certes ,  il  faut  en  convenir  ,  les  lamenta- 
tions des  mandataires  de  la  nation  française 
ne  nous  ont  pas  manqué  ,  sur  la  nécessité 
où  ils  se  trouvaient  de  laisser  peser  sur  elle 
cette  exubérance  de  charges  sous  lesquelles 
elle  se  traîne  et  agonise.  Mais  leur  impuissance 
à  les  alléger  n'a  que  trop  prouvé  combien 
peu  la  puissance  de  réédification  était  donnée 
à  ceux  qui  n'avaient  reçu  que  la  puissance  de 
démolition;  combien  les  luains  façonnées  au 
maniement  du  marteau,  étaient  inhabiles  à  se 
^servir  de  la  truelle  ;  et  combien  peu ,  dans 
l'ordre  moral,  ainsi  que  dans  l'ordre  politique, 
on  pouvait  être  à  la  fois  un  Robespierre  et  un 
Napoléon. 

Or,  pour  tout  homme  de  bonne  foi,  qui,  en 
dehors  des  préoccupations  de  l'esprit  de 
parti ,  cherche  dans  les  faits  accomplis  les  le- 
çons de  l'expérience  ,  et  regarde  dans  le  passé, 
pour  préparer  l'avenir  ,  il  est  clair  aujour- 
d'hui que  la  situation  présente  est  le  fait  des 
doctrines  long-temps  prêchées  parces  hommes 
mêmes  qui,  effrayés  aujourd'hui  de  leur  œu- 
vre,jveulent  arrêter  les  conséquences  naturelles 
desprincipes  qu'ils  ont  posés.  Ils  ont  dit  quinze 


080 

ans  que  l'insunection  était  pour  un  peuple  le 
plus  saint  de;i  devoirs;  et  aujourd'hui  si  elle 
lève  la  tête  ils  l'appellent  un  crime;  ils  ont 
sanctionné  et  ils  soutiennent  chaque  jour  de 
leur  vote  l'œuvi  c  de  l'insurrection  ,  et  ils 
disent  anathènie,  et  ils  s'opposent  à  l'insurrec- 
tion qui  vtut  défaire  aujourd'hui  l'œuvre 
qu'elle  a  faite  hkr;  ils  ont  poussé  à  l'absence 
de  toute  morale ,  pour  détruire  et  s'élever- 
et  ils  se  plaignent  de  celte  absence  de  morale 
qui  détruit  encore  et  les  veut  abaisser  comme 
ils  ont  eux-mêmes  abaissé  les  autres. 

Donc,  aujourd'hui  qu'ils  flétrissent,  punis- 
sent des  galères  et  de  la  mort ,  les  actes  pour 
lesquels  ils  avaient,  il  y  a  quatre  ans,  des 
croix ,  des  rubans  et  des  pensions ,  il  nous  est 
bien  permis  de  croire  qu'il  font  malgré  eux 
amende  honorable  ;  que  s'ils  en  viennent  à 
frapper  à  cette  heure  des  faits  analogues  avec 
ceux  du  passé ,  c'est  parce  qu'ils  reviennent 
sur  le  passé,  et  ne  veulent  nullement  que 
l'avenir  lui  ressemble.  Eh  bien  î  soit  :  nous 
voulons  bien  croire  ,  si  non  à  leur  repentir 
parce  qu'à  tout  prendre  nous  les  voyons  tirer 
trop  bon  parti  de  leur  victoire ,  pour  nous 
résoudre  à  penser  qu'ils  maudissent  la  journée 
des  dupes  qui  la  leur  a  donnée  ;  mais  nous 
croyons  à  leur  bon  vouloir  d'en  conserver 
les  fruits  ,  parce  qu'à  moins  d'être  fou  ou  fu- 
rieux ,  nul  n'est  présumé  se  vouloir  suicider. 
Oui ,  pour  retenir  ou  rappeler  au  maintiea 
de  l'ordre  moral  et  politique  la  société  qu'ils 
en  dissuadaient  jadis,  nous  nous  reposons 
sur  l'amour  du  pouvoir  qui  obsède  tous 
les  parvenus,  plus  encore  peut-être  que  sur 
ce  grand  amour  de  l'ordre  dont  ils  se  vantent 
et  qui  les  tient  au  cœur,  parce  qu'ils  n'ont  pas 
intérêt  à  faire  le  contraire.  Mais  dans  ce  cas  du 
moins,  entrent-ils  dans  la  voie  qu'il  faudrait 
suivre?  Ce  n'est  pas  tout  que  de  garantir  le 
présent  au  jour  le  jour;;  que  de  poiter  des 
lois  contre  chaque  fait  nouveau  et  désorgani- 
sateur,  à  mesure  qu'il  se  présente  ;  que  d'avoir 
une  armée  de  4oo,ooo  hommes  disposés  à  for- 
mer la  haie  pour  laisser  passer  en  Grève  la  jus- 
tice du  roi;  que  d'avoir  une  police  nom- 
breuse, exercée  au  maniement  du  bâton  et 
de  la  matière  conr,piratrice,  à  dire  d'experts,  et 
de  calomnie  au  besoin!  il  n'est  pas  de  mé- 
chant disciple  de  l'école  de  Machiavel  qui , 
avec  un  budget  dé  onze  cents  millions ,  ne 
puisse  donner  toutes  ces  garanties  d'ordre  etde 
stabilité  à  l'Etat  le  plus  révolutionné,  le  fût-il 
même  à  la  façon  des  hommes  de  g3 ,  fùt-il 

29 


386 


LA   DOMLMCALE. 


même  envahi  par  des  barbares  !  Mais  un  jour 
vient  où  toutes  ces  belles  resources  dispa- 
raissent à  leur  tour  :  les  législateurs  décou- 
ragés se  fatiguent  d'un  état  de  société  oii  ils  ne 
sont  qu'une  machine  à  décrets  dans  les  mains 
du  pouvoir.  Les  4oo,ooo  soldats  peuvent  se 
dire  que  l'honneur  et  la  fidélité  sont  de  très- 
.  nobles  passions  et- des  devoirs  fort  respec- 
tables ;  mais  que  l'amour  de  la  patrie  est  une 
passion  plus  noble  ,  et  que  défendre  ses  frères 
est  un  devoir  digue  d'être  respecté.  Les  bâtons 
de  la  police  peuvent  se  raoisir  dans  la  boue  , 
et  il  n'v  a  plus  de  conspiration  quand  tout 
le  monde  est  mécontent;  enfin  c'est  un  far- 
deau si  lourd  qu'un  budget  de  onze  cents  mil- 
lions ,  que  peut-être  la  place  du  Châtelet  ne 
suffirait  plus  àcontenif  les  meubles  saisis  pour 
refus  d'impôt. 

Or,  quand  ces  temps  seraient  venus ,  adieu 
donc  l'ordre  moral  que  vous  cioyez  avoir  établi 
par  ces  moyens?  malheureuxl  qui  ne  comprenez 
pas  que  vous  ne  faites  que  faucher  la  mauvaise 
herbe  j  mais  qu'elle  tient  encore  par  la  racine. 
A  la  première  pluie,  au  px-emier  soleil,  elle  va 
poindre  et  reverdir,  et  étouffera  les  semences 
qui  viendront  après  les  vôtres  ;•  voyez,  elle  re- 
pousse même  derrière   vous,  à  mesure  que 
vous  marchez.  C'est  donc  la  racine  de  l'ivraie 
qu'il  faut  brûler.  C'est  donc  moins  à  réprimer 
qu'à  prévenir  qu'il  fallait  travailler.  Vos  lois 
peuvent  être  bonnes  pour  cette  génération  mal- 
heureuse, à  laquelle,  vous  avez  prêché  quinze 
ans  le  désordre  et  l'anarchie  ;  car,  après  leur 
avoir  fait  de  magnifiques  promesses  ,  vous  ne 
pouvez  pas  exiger  moi-alcment  qu'ils  l'enon- 
cent,eux,  à  en  réclamer  l'exécution  ,    parce 
'qu'aujourd'hui  il  ne  vous  plaît  pas  „  à  vous  , 
de  les  tenir.  Mîiis  cette  génération  sera  suivie 
,4' une  autre  ,  et  c'est  celle-là  qu'il  faut  pétrir 
et  façonner  de 'manière  que  lorsqu'elle  tien- 
dra sa  place  au  soleil  ,  on  n'ait  nul  besoin  des 
lois   draconiennes  portées    contre    celles-là. 
C'est  donc  vers  l'instruction  du  peuple  qu'il 
fallait    porter  toute   votre   sollicitude.   Mais 
c'est  une  pitié   de  voir   avec   quelle  impré- 
voyance nos  législateurs  ont  armé  le  présent 
au  détriment  de  l'avenir.  Ils  ne  songent  qu'à 
se  soutenir  où  ils  sont;    nul  sacrifice  ne  leur 
coûte  pour  cela  ,    et  ils  ne  s'inqui^Hent  point 
d'einpêchev   ceux  qui  les  doivent  suivre  de 
s'imposer  les  mêmes  sacrnices.  Ainsi,  le  budget 
de  la  France  est  de  onze  cents  millions  ;  et  sur 
cette  é'-JOiTTie  somme,    dix  millions  à  peine 
sont  affectés  au  ministère  de  l'iiislructiou  pu- 


blique ,  c'est-à-dire ,  au  ministère  d'où  dé- 
pend l'avenir  de  la  France.  Vous  voyez  bien 
qu'on  s'entend  mieux  à  réprimer  qu'à  pré- 
venir. 

Et  encore  ,  comment  se  fait  la  répartitiou 
de  ces  dix  millions? 

La  Charte  avait  promis  une  loi  organique 
de  l'instruction  publique  sur  la  base  de  la 
liberté  :  cette  promesse  s'en  ira-t-elle  comme 
les  autres  à  vau-l'eau  ,  au  courant  des  néces- 
sités qui  débordent  chaque  jour  la  situation 
actuelle?  Depuis  i83o  ,  tout  compte  fait,  nous 
avons  eu  cinq  budgets  de  l'instruction  publi- 
que. Les  budgets  sont  chose  qu'on  n'oublie 
pas  ,  mais  la  loi  organique  est  encore  à  venir  , 
ce  qui  n'est  pas  un  grand  mal  selon  nous  j  car 
si  cette  loi  fût  venue  d'une  chambre  si  tris- 
tement préoccupée  de  chaînes  à  donner  à 
toute  noble  et  sainte  liberté ,  et  de  resser- 
rer chaque  jour  le  réseau  de  centralisation 
jeté  sur  la  France ,  il  est  fort  à  craindre  que 
le  monopole  de  l'Université  eût  été  un  peu 
plus  aggravé. 

Voyez,  en  effet:  la  liberté  de  l'enseignement 
a  été  promise;  la  suppression  des  taxes  univer- 
sitaires a  été  demandée  de  toutes  parts,  comme 
nuisibles  à  la  propagation  de  l'instruction, 
dont  le  besoin  se  fait  plus  généralement  sentir 
de  jour  en  jour,  à  cause  des  bons  résultats  que 
s'en  promettent  et  les  hommes  de  sens  et  les 
hommes  de  foi  ;  et  voilà  que  l'on  transporte 
maintenant  aux  agens  impitoyables  du  fisc,  le 
soin  de  poursuivre  le  recouvrement  des 
taxes  univei'sitaires  I  Ce  n'est  pas  au  profit  de 
la  liberté  de  l'enseignement  que  l'on  veut  dé- 
pouiller TLnivei'sité  ;  non,  certes,  ce  seiait 
faire  un  pas  vers  les  concessions  demandées  ; 
mais  c'est  au  bénéfice  du  fisc ,  et  le  fisc ,  par  le 
temps  cjui  court,  a  droit  à  toute  faveur  î  On 
ne  voit  dans  les  maîtres  et  les  élèves  qu'une 
matière  imposable  et  taillable',  à  livrer  aux 
exercices  et  poursuites  des  collecteurs  d'im- 
pôts ,  plus  habiles  et  plus  âpres  à  opérer 
les  recouvrcmens  que  les  i-ecteurs  ou  écono 
mes  de  collège  trop  enclins  à  la  compassion- 
sans  doute.  A  l'avenir,  pour  que  le  monopole 
marchât  mieux  ,  et  fît  voir  bien  clair  ce  qu'il 
a  de  bon  ,  il  faudrait  qu'un  bachelier,  licencié 
ou  docteur  ,  fût  tenu  de  présenter  à  l'appui 
de  sa  thèse,  et  au  nombre  de  ses  preuves  de 
capacité  ,  une  quittance  du  percepteur. 

Il  sera  surtout  honorable  et  utile  au  pro- 
grès de  l'instruction  de  voir  le  porteur  de 
contrainte  saisir  U  malle  de  l'étudinnten  droit 


LA    DOMINICALE. 


387 


ou  eu  niédecine ,  pour  cause  de  retard  dans 
le  paiement  de  ses  inscriptions,  ou  d'en- 
tendre les  huissiers  ,  commissaircs-priseurs  , 
ou  autres^  crier  à  l'encan  ,  de  par  le  roi,  la  loi 
et  justice ,  les  bancs  et  les  pupitres  ,  les 
livres  déclasses  ,  les  lits  des  dortoirs  et  la  bat- 
terie de  cuisine  du  maître  de  pension;  le  tout 
saisi  pour  paver  la  taxe  universitaire  que  les 
parens  des  élèves  ne  remboursent  pas  tou- 
jours ,  car  c'est  une  taxe  qu'ils  n'ont  jamais 
voulu  comprendre. 

Mais  ce  qui  est  pour  le  monopole  universi- 
taire un  objet  de  jalousie  et  de  convoitise,  ce 
sont  les  résultats  obtenus  par  l'enseignement 
ecclésiastique. 

Les  insensés  !  ils  trouvent  trop  nombreux  les 
élèves  ecclésiastiques,  et  ils  savent  pourtant 
combien  de  communes  manquent  encore  de 
pasteurs  ;  car  le  budget  des  cultes  n^alloue 
sôj-j-yô  cures  et  succursales  des  fonds  que  pour 
38,ooo  communes.  Voudraient-ils  par  hasard 
priver  l'éducation  ecclésiastique  du  pea  de  li- 
berté que  Bonaparte  lui  a  laisséePEt  puisqu'ils 
trouvent  qu'il  y  a  injustice  dans  l'exemption  de 
la  rétribution  uniVersitaireassuréc  à  l'église  ca- 
tholique ,  voudraient-ils  par  hasard  ne  con- 
server cette  exemption  que  pour  les  juifs  et  les 
protestans  ?  Les  fous,  ouïes  ignorans  qu'ils  sont  ! 
serait-ce  donc  là  la  récompense  qui  attendrait 
cettey.ainte  religion  catholique,  pour  nous  avoir 
conservé  dans  les  cloîtres,  et  dans  les  chapitres, 
les  arts  ,  les  lettres  ,  et  les  sciences  à  travers  les 
ténbères  du  moyen  âge  et  le  fanatisme  igno- 
l'ant  des  réformistes. 

N'ayant  pas  osé  attaquer  en  masse  les  gran- 
des écoles  du  clergé ,  ils  se  sont  pris  à  regretter 
qu'il  fut  permis  aux  curés  d'instruire  chez  eux 
jusqu'à  trois  enfans ,  et  que  des  eufans  de 
chœur  eussenl  lu  liberté  grande  de  chanter 
en  latin  les  psaumes  de  David ,  sans  avoir 
obtenu  la  permission  de  nos  seigneurs  de 
l'Université. 

Mais  ce  qui,  au  besoin,  nous  prouve  ce 
que  cette  Cliambre  des  députés  serait  capa- 
ble de  donner  en  fait  de  liberté,  ce  sont 
ses  plaintes  amèrcs  contre  l'empressemeut 
des  j)ères  et  des  mères  à  confier  leurs  en- 
fans  aux  séminaires  pour  leur  assurer  une 
éducation  religieuse,  sans  le  mélange  de 
toutes  ces  doctrines  contre  lesquelles  elle 
s'élève  avec  tant  de  force  aujourd'hui. 
Oh!  que  l'on  a  bien  raison  de  gémir  en 
voyant  ces  hommes  qui ,  dans  la  tempête, 
crient  au  secours,  et  repoussent  la  seule  main 


qui  les  peut  ramener  sur  le  rivage  !  et  si  les 
pères  de  famille  cherchent  à  se  sauver  et  à  sau- 
ver sans  eux  l'avenir  de  la  patrie,  les  voilà  qui 
se  soulèvent,  prêts  à  crier  :  Périsse  la  France 
plutôt  que  le  principe  du  monopole  I 

Et  le  monopole  qu'ils  exercent  sur  les  hautes 
études,  et  qui  leur  est  si  funeste ,  ils  l'exercent 
principalement  sur  l'instruction  prim  ire  don- 
née aux  enfans  du  peuple  à  titre  gratuit  comme 
à  titre  onéreux;  or,  n''en  doutez  point,  c'est 
la  seule  cause  du  peu  d'extension  que  cette 
instruction  primaire  reçoit  dans  nos  campa- 
gnes. Aussi ,  pour  humilier  notre  orgueil  , 
notre  prétention  à  nous  dire  le  peuple  le  plus 
éclairé,  le  plus  civilisé  de  la  terre,  les  étran- 
gers n'auraient-ils  qu'à  nous  répondre  par  la 
statistique  suivante  des  écoles  de  France. 

L'instruction  primaire  ne  coûtera,  en  i835, 
que  4,840,000  fr.,  sans  compter  les  fonds  four- 
nis par  les  38, 18G  communes,  dont  6,65 1 
paient  leurs  instituteurs  sur  leurs  revenus  ,  et 
29,436  sont  tenues  de  s'imposer  trois  centimes- 
à  cet  effet. 

Il  existe  45,129  écoles  placées  dans  27,619 
communes. 

Il  y  a  donc  encore  9,568  communes  sans 
école. 

Sur  les  45,129  écoles,  l'enseignement  mu- 
tuel n'en  compte  que  1,985 ,  malgré  la  haute 
protection  du  gouvernement. 

Il  n'existe  que  1 1,3^6  écoles  de  filles ,  —  et 
33,754  de  garçons. 

Nous  avons  en  France  quatre  millions  huit 
cent  deux  mille  enfans  de  l'âge  de  cinq  à  douze 
ans,  parmi  lesquels  deux  millions  trois  cent 
mille  seulement  fréquentent  les  écoles  pendant 
l'hiver;  durant  l'été,  leur  nombre  se  réduit  à 
douze  cent  mille. 

L'i'NSTRUCTIO^   GRATUITE    n'eS'j     DONNEE    Qu'a 

451,756  ENFANS.  Six  cent  neuf  mille  autres 
paient  une  rétribution  plus  ou  moins  forte.      ^ 

Yous  voyez  maintenant  que,  grâce  au  mo- 
nopole de  l'enseignement  dans  les  mains  du 
pouvoir,  il  arrive  que  les  deux  tiers  des  hom- 
mes et  les  cinq  sixièmes  des  femmes  ne  savent 
ni  lire  ni  écrire. 

Et  cependant  que  ferez-vous  du  peuple,  si 
vous  ne  l'instruisez  pas?  et  si  vous  continuez, 
comme  vous  faites,  à  envoyer  dans  le  petit 
nombre  d'écoles  que  vous  payez  des  livres  où 
ne  se  trouvent  m  la  Salutation  angélique,  ni  le 
Symbole  des  apôtres,  quelle  instruction  lui 
ferez  vous?  Et  alors  quand  espérez-vous  qu'il 
arrive  autrement  que  par  le  régime  du  sabre 


^88 


LA    DOMINICALE. 


et  des  g^alères  ,  à  cet  ordre  moral  après  lequel 
vous  criez  au  fond  de  l'abime  où  vous  êtes? 

Et  ce  que  nous  disons  ici  n'est  point  par  es- 
prit systématique  d'opposition.  Nous  vous 
parlions  dernièrement  du  mouvement  reli- 
jjieuxdes  provinces,  qui  à  cette  heure  réag-it 
sur  Paris.  Eh  bien  I  c'est  la  province  elle-même 
qui  ditanathème  à  votre  svstème.  Les  conseils 
municipaux,  dans  le  peu  de  liberté  que  vos 
lois  de  centralisation  leur  ont  faite,  ont  porté 
de  votre  système  d'instructitm  primaire  un 
fâcheui  jugement.  7,400  seulement  ont  voté 
les  trois  centimes  exigés  parla  loi  de  juin  i833; 
121,961  se  sont  refusés.  C'est  une  majorité  des 
trois  quarts  contre  vous  ,  puisque  les  8,63 1 
conseils  restans  n'ont  pas  eu  à  voter,  ayant 
des  recettes  suffisantes  pour  paver  leurs  ins- 
titutears  :  il  a  donc  fallu  imposer  21,196  com- 
munes d'office  par  ordonnance!  royales, 
malgré  leurs  conseils  municipaux.  — 

Eh  bien  !  que  vous  semble  de  cela  ?  est-ce 
une  assez  haute ,  une  assez  paissante  l'épro- 
bation  du  système   que    le    gouvernement  a 
suivi  jusqu'ici  ,  et  comprendra-t-il  enfin  qu'il 
vaut  mieux  pour  lui,  d'abord. abandonner  le 
monopole  de  l'instruction  publique  ,  afin  que 
la  liberté  amène  la  concurrence  ,  et  que  de  la 
concurrence  naisse  le  bon  marché;  et  ensuite, 
que  s'il  vent  à  toute  force  accepter  l'effrayante 
responsabilité  de  l'éducation  du  peuple,  il  doit 
lui  donner  toute  l'extension  possible?  N'eùt-il 
pas  mieux  valu,  cette  année  par  exemple  , 
consacrer  les  trente-trois  millions  accordés  en 
dehors  du  budget  au  ministre  de  la  guerre,  à 
lever  des  écoles  et  donner  des  prîmes  d'encou- 
ragement aux  instituteurs,  qu'à  lever  60,000 
soldats  de  plus.  Ces  millions  jetés  ainsi  dans 
l'instruction  du  peuple  auraient  bien  plus  em- 
pêché le  retour  des  causes  qui  les  ont  rendus 
nécessaires,    que  cette  levée   d'hommes   qui 
ne  peut  qu'eu  rendre  le  besoin  plus  urgent 
chaque  année. 

Mais  nous  le  répétons  :  pour  nos  hommes 
d'état,  le  présent  est  tout,  parce  qu'ils  vivent 
dans  le  présent-  l'avenir  leur  importe  peu  , 
parce  qu'ils  manquent  de  foi. 


ETAT  DU  CLERGÉ  EN  FRANCE  , 

DEPt'IS     1789    jusqu'à  CE    JOUR. 
(  Deuiiëmc  articla.  ) 

Si  l'influence  de  l'évêque  d'Autun  avait  été  fu- 
neste dans  la  grande  question  de  l'aliénation  des 
propriétés  du  clergé ,  elle  le  fut  également  dans 
l'affaire  de  la  constitution  civile.  Il  eit  vrai  qu'il 
ne  prit  pas  publiquement  part  à  la  discussion  j 
mais    il    consacra   tacitement   sou  influence  au 
triomphe  de  son  œuvre.  Il  s'empressa  de   prêter 
le  serment,   et  par  lettre  adressée  aux   prêtres 
de  son  diocèse ,  il  les  engagea  à  imliersa  conduite. 
Il  fît  encore  eu  cette  circonstance  ce  qu'  il  avait 
fait  pour  la  vente  des  biens  du  clergé.  Pour  {ache- 
ter, il  fallait  des    acheteurs  et  de  l'argent;  M.  de 
Talleyrand  fit  créer  les  assignais.  Pour  rendre  la 
conslitution  oécutoire ,    il  fallait  des  évêques  ; 
car  seule  elle  ne  signifiait  rien  ;  M.  de  Talleyrand 
en  fit.  Le  curé  Expilly  ,  nommé  évêque  constitu- 
tionnel du  Finistère  par  les  électeurs  du  départe- 
ment, s'adressa  à  M.  de  Girac,  évêque  de  Rennes, 
pour  être  sacré.  —  Ce  prélat  refusa  de  se  prêter 
à  celte  consécration  schismalique ,    et  démontra 
au  curé  Expilly  combien  son  droit  était  vain  et  sa 
conduite  blâmable.  —  Expilly  s'adressa  à  l'évêque 
d'Autun  qui,  sans  même  observer   aucune  des 
règles  prescrites  par  la  constitution  en  vertu  de 
laquelle  il  agissait ,  se  hâta  de  sacrer  le  25  février 
47UI ,  dans  l'église  de  l'Oratoire,  Expilly  comme 
évêque    du    Finistère.    —     Il   sacra    de   même 
Marolles,  évêque  de  l'Aisne,  assisté  des  évêques 
de   Lydda  et  de  Babylone,  Golbel ,  Mirondot. 
Les  évêques  en  général  attaquèrent  la  conslitu- 
tion civile,  et  défendirent  à  leurs  prêtres  de  prêter  le 
serment  exigé  par  l'assemblée  nationale.  Ceux  qui 
en  étaient  membres  voulurent  motiver  leur  refus  à 
la  tribune;  mais  il  y  avait  quelque  chose  de  si  grave 
et  de  si  sole«nel  dans  les  explications  conscien- 
cieuses de  ces  prélats,  que  la   majorité  en  eut 
peur.  —  Elle  décida  que  le  serment  serait  prêté 
purement  et  simplement;  et  c'est  cette  circons- 
tance mémorable  qui  donna  lieu  au  dogme  de 
l'omnipotence  parlementaa-e ,  c'est-à-dire  à  l'op- 
pression de  la  minorité  par  la  majorité.   Le  clergé 
en  majorité  dans  presque  tous  les  diocèses  refusa 
le  serment;  il  fut  alors  en  butte  à  toutes  les  tra- 
casseries des  nouvelles  autorités  et  aux  passions 
populaires.  Les  uns  se  retirèrentdans  leurs  familles 
pour  y  vivre  dans  la  retraite ,  les  autres,  sous  la 
conduite  des  évêques ,    allèrent  dans  les   pays 
étrangers ,  chercher  une  sécurité  (pi'ils  ne  trou- 
vaient plus  en  France.  S"r  dix-huit  archevêques 
il  y  en  eut  un  qui  reconnut  la  constitution  civile; 
l'archevêque  de  Sens ,  Lonicnie  de  Brienne,  qui 
par-là  fut  bien  puni  de  ses  .idées  et  de  ses  ami- 
tiés philosephiqucs.  Snr  cent  dix  hait  évêques  , 


LA    DOMINICALB. 


589 


â  y  en  eut  trois  qui  prélèrent  le  serment,  rév(5que 
d'Aulun,  l'évêque  d'Orléans,  de  Jarenle ,  et 
celui  de  Viviers ,  de  Savines. 

Voici  la  circonscription  des  diocèses  que  l'as- 
semblée décréla  de  son  propre  mouvement,  au 
milieu  des  ruines  qu'elle  venait  d'accumuler. 
—  Elle  remplai^a  les  archevêchés  par  des  métro- 
poles ,  elle  éîabllt  un  évêché  par  département  ;  le 
désigna  non  par  le  nom  de  la  ville ,  suivant  l'usage 
de  l'église  universelle ,  mais  par  celui  du  départe- 
ment.— Nous  donnons  en  même  temps  les  noms  des 
titulaires  qui  n'ont  pas  encore  été  publiés  d'une 
manière  complète. 

MlÎTROrOLES   DES   CÔTES   DE    LA   MANCFIE. 

Rouen.  —  Louis  Charri«r  de  la  Roche,  mé- 
tropolitain de  la  Seine-Inférieure.  (Il  est  mort 
sous  la  restauration  évêque  de  Versailles.  )  — 
Bayeux.  —  Claude  Faucliet ,  évêque  du  Calvados. 
(Connu  par  ses  prédications  révolutionnaires,  il 
succomba  avec  la  Gironde  dont  il  faisait  par- 
tie.) 

Coutances.  —  François  Becherel ,  évêque  de  la 
Manche. 

Séez.  —  Jacques-André-Simon  Lefessier ,  évê- 
que de  l'Orne. 

Evreux.  —  Robert-Thomas  Lindet ,  évêque  de 
l'Eure.  (  Régicide ,  il  donna  l'exemple  des  scan- 
dales les  plus  honteux.  ) 

Beauvais.  —  Jean-Baptiste  Massien  ,  évêque  de 
l'Oise.  (Régicide,  fut  un  des  plus  odieux  terro- 
ristes de  la  Montagne.  Les  départemens  des  Arden- 
ues  et  de  la  Jîarne  se  rappellent  encore  son  nom 
avec  horreur.) 

Amiens.  —  Eléonor-Marie  Desbois ,  évêque  de 
la  Somme. 

Saint-Omer.  —  Pierre-Joseph  Porion,  évêque 
du  Pas-de-Calais. 

[métropole  du  nord-est. 

Reims.  —  Nicolas  Diot,  évêque  de  la  Marne. 
(  Sa  conduite  dans  le  département  fut  scanda- 
leuse. ) 

Verdun. —  Jean-Baptiste  Aubry,  évêque  de  1» 
Meuse. 

Nancy.  —  Luc  François  Lalande,  évêque  delà 
Meurlhe. 

Metz.  —  Nicolas  Francien,  évêque  de  la  Mo- 
selle. 

Sedan.  —  Nicolas  Philbert,  évêque  des  Ar- 
dennes. 

Soissons.  —  Claude-François  Marolles ,  évêque 
de  l'Aisne. 

Cambray.  —  Claude-Marie  Primat ,  évêque  du 
Nord.  —  (  Mort  sous  la  restauration  archevêque 
de  Toulouse.  ) 

MÉTROPOLE  DE  L'eST. 

Besançon.  —  PIùlippe-Gharles-François  Séguin , 
évêque  du  Doubs. 


Goîmar.  —  Martin  Argobast ,  évêque  du  Hau|:  • 
Rhin. 

Strasbourg.  —  François-Antoine  Brendel ,  évê- 
que du  Bas-Rhin. 

Saint-Diez.  —  Jean- Antoine  Maudru,  évêqne 
des  Vosges. 

Vesoul.  —  Jean-Baptislo  Flavigny,  évêque  de 
la  Haute-Saône. 

Langres.  —  Antoine-Hubert  Wandelain-Court, 
évoque  de  la  Haute-Marne.  (Il  fil  partie  de  la  con- 
vention nationale ,  s'y  occupa  de  la  réorganisation 
de  l'instruction  publique  et  vécut  depuis  dans  la 
retraite.) 

Dijon.  —  Jean-Baptiste  Volfins,  évêque  de  la 
Côte-d'Or. 

Saint-Claude.  —  François-Xavier  3Ioyse,  évê- 
que du  Jura. 

MÉTROPOLE   DU  NORD-OUEST. 

Rennes.  —  Claude-Lecoz ,  évêque  d'Ille-et- 
Vilaine,  mort  eu  ISIS,  archevêque  de  Besan- 
çon. 

Saint-Brienx.  —  Jean-Marie  Jacob ,  évêque  des 
Côtes-du-Nord. 

Quuuper.  -v  Louis-Alexandre  Expilly,  évêque 
du  Finistère. 

Vannes.  —  Charles  Lemaste ,  évêque  du  Mor- 
bihan. 

Nantes-  —  Julien  Minée ,  évêque  de  la  Loire- 
Inférieure. 

Angers.  —  Hugues  Pelletier,  évêque  de  Maine- 
et-Loire. 

Le  Mans.  —  Jacques-Guillaume  Prud'homme, 
évêque  de  la  Sarthe. 

Laval.  —  Gabriel  Luce  de  Villars  ,  évêque  de 
la  Mayenne ,  membre  de  la  convention  nationale. 
(  Il  fit  partie  du  corps  universitaire  ,  et  est  mort 
il  y  a  quelques  années.) 

MÉTROPOLE   DE   PARIS. 

Paris.  —  Jean-Baptiste  Gobel ,  évêque  de  la 
Seine. 

Versailles.  —  Jean- Julien  Avoine  ,  évêque  de 
Seine-et-Oise. 

Chartres.  —  Nicolas  Bc  met,  évêque  d'Eure  et 
Loir. 

Orléans.  —  Louis-François-Alexandre  de  Ja- 
rente ,  évêqne  du  Loiret.  (Ce  prélat  se  fit  jureur, 
et  sa  conduite  fut  affligeante.  ) 

Sens.  —  Etienne  -  Charles  de  Lomenie  de 
Brienne ,  évêque  de  l'Yonne.  Il  se  fit  également 
jureur. 

Troyes.  —  Augustin  Sibille  ,  évêque  de  l'Aube. 

Meaux.  —  Pierre  Thuin ,  évêque  de  Seine-et- 
Marne.  (  Il  est  mort  à  Meaux  en  1821 ,  dans  la 
retraite.) 

MÉTROPOLE   CENTRALE. 

Bourges.  —  Piene-Anasthase  Thorné,  évêqne  da 


590 


LA    DOMr.MCALE. 


Clier.  (Il  fut  un  des  membres  les  plus  scandaleux 
de  l'église  Constitulionnelle.) 

Blois.  —  Henri  Grégoire  ,  e'vêque  de  Loir-et- 
Cher.  (  Membre  de  la  convention  nationale  » 
mort  en  IS31,  avec  nne  opiniâtre  persévérance 
dans  ses  ei  reurs.) 

Tours.  —  Pierre  Suzou  ,  évèque  d'Ind/e-eî- 
Loire. 

Poitiers.  —  René  Lecesve ,  évèque  de  la 
Vienne. 

Cliateauroux.  —  René  Kéraudin,  évèque  de 
l'Indre. 

Guéret.  —  lî'giet,  évècpie  de  la  Creuse.  — 
(  Membre  de  la  coavenlion  nationale  ,  il  vota  la 
mort  de  Louis  XVI.  —  Il  s'élait  jeté  dans  le 
parti  de  Babœuf,  et  il  fui  fusillé  en  1796,  après 
l'affaire  du  camp  de  Grenelle.) 

Moulins.  —  François-Xavier  Laurent,  évèque 
de  l'Allier. 

Kevers.  —  Guillaume  Follet,  évèque  de  la 
Nièvre. 

MÉTROPOLE   DU  SLD-OIEST. 

'"'    Bordeaux.    —    Pacarol,    évèque    de    la  Gi- 
ronde. * 

Luçon.  —  François-Ambroise  Rodrigue,  évèque 
de  la  Vendée. 

Saintes.  —  Jean-Etienne  Robinet ,  évèque  de 
la  Charente-Inférieure. 

Dax.  —  Jean-Pierre  Saurine,  évèque  des  Lan- 
des. (  Membre  de  la  convention.  —  Fouché  le  fit 
nommer  à  l'évèché  de  Strasbourg  lors  du  concor- 
dat de  1801.) 

Agen.  —  Constant,  évèque  de  Lot  et  Ga- 
ronne. 

Périgueux.  —  Ponard,  évèque  de  la  Dordogne. 
(  Il  se  montra  d'un  cynisme  audacieux  et  ignoble 
dans  son  diocèse.  ) 

Tulles.  —  Jecn- Joseph  Brival,  évèque  de  la 
Clorrèze. 

Limoges.  —  Léonard  Gay  de  Vernon ,  évèque 
de  la  Haute- Vienne  (Membre  de  la  convention  et 
régicide.  ) 

Angoulême.  —  Pierre-Matthieu  Joubert ,  évè- 
que de  la  Charente. 

Saint-Maixent.  —  Métadier,  évèque  des  Deux- 
Sèvres. 

MKmOPOLE   DU  SUD. 

Toulouse.  —  Antoinc-Pascal-Hyacinthe  Sermef, 
évèque  de  la  Haute-Garonne. 

Auch.  —  Paul-Benoît  Barthe,  évèque  du 
Gers. 

Oloron.  —  Barlhélemy-Jean-B;ipiisie  Sanadon, 
évèque  des  Basses-Pyrénées.  —  (Membre  de  la 
convention.) 

Tarbes.  —  Jean-Guillaume  Molinier,  évèque 
des  Ilautes-Pvrénées. 


Pamieis,  —  Font,  évèque  de  l'Arriège. 

Perpignan.  —  Gabriel  Deville,  évèque  des  Py- 
rénées Orientales. 

Narboime.  Besancelle,  évèque  de  l'Aude. 

Rhodes.  —  Claude  le  Berthier ,  évèque  de  l'A- 
veyron. 

Albi.  —  Jean-Joachim  Gauserand  ,  évèque  du 
Tarn. 

MÉTROPOLE     DES    CÔTES   DE   LA   MÉDITERRANÉE. 

Aix.  —  Charles-BenoU  Roux ,  évèque  des  Bou- 
ches du  Rhône. 

Bastia.  —  Guasser,  évèque  de  la  Corse. 

Frejus.  —  Jean-Joseph  Rigonard  ,  évèque  du 
Var. 

Digne.  —  Villeneuve,  évèque  des  Basses- 
Alpes. 

Embrnn.  —  Ignace  de  Caseneuve ,  évèque  des 
Hautes-Alpes. 

Valence.  —  François  Marbos ,  évèque  de  la 
Drôme.  (Membre  de  la  convention.) 

Mende.  —  Etienne  Nogaret,  évèque  de  la  Lo- 
zère. 

Nismes.  —  Jean-Baptiste  Dumouchel ,  évèque 
du  Gard. 

Béziers.  —  Dominique  Pouderoux ,  évèque  de 
l'Hérault. 

MÉTROPOLE  DU  SUD-EST. 

Lyon.  — Adrien  Lamourelte,  évèque  de  Rhône 
et  Loire. 

Clermont.  —  Jean-François  Perier  ,  évèque  du 
Puy  de  Dôme. 

Saint-Flour.  —  Anne-Alexandre-Marie  Thi- 
bault ,  évèque  du  Cantal  (conventionnel.) 

Le  Puy.  —  Etienne  Delcher,  évèqij.  de  la 
Haule-Loire. 

Viviers.  —  Charles  de  Savines ,  évèque  de 
l'Ardèche.  (Ancien  évèque  fjui  tomba  dans  des 
égaremens  incroyables.) 

Grenoble.  —  Joseph  Pouchot,  évèque  de  l'I- 
sère. 

Belley.  —  Jean-Baptiste  Roger ,  évèque  de 
l'Ain. 

Autun.  —  Jeaft-Louis  Gouttes ,  évèque  de 
Saône- et-Loire. 

La  masse  du  clergé,  restée  fidèle  à  ses  doctrines 
et  à  son  chef,  aurait  été  moins  persécutée  sans  le 
cleigé  assermenté;  mais  le  serment  établit  une  bar- 
rière entre  les  prêtres  réfractaires,  comme  on  les 
appelait  alors,  et  les  prêtres  jureurs.  La  conduite 
des  premiers  était  la  condamnation  permanente 
des  autres.  —  Les  ftopulations  d'ailleurs  restèrent 
en  partie  attachées  à  leurs  pasteurs  légitimes. — Les 
curés  constitutionnels  n'avaient  guère  que  les  auto- 
rités pour  eux  ;  la  plupart  du  temps,  ils  se  trouvaient 
seuls  dans  les  églises.  Cet  abandon  les  aigrit,  ils 
s'en  prirent  au  clergé  insermenté  et  le  poursuivi- 
rent partout  avec  un  acharnement  inconcevable. 
If  y  eut  à  ce  sujet  des  excès  honteu?c.  —  Les  dénon- 
ciations contre  les  prêtres  réfractaires  arrivèrent  de 


LA    DOMmiCALE. 


591 


touscôtës.— On  souleva  les  populations  contre  eux, 
on  les  représenta  sous  les  couleurs  lee  plus  noires  ; 
et  malheur  à  ceux  qu'on  découvrait,  comme  aussi 
malheur  à  ceux  qui  leur  donnaient  une  retraite.  Ces 
haines  injplacahles  des  jureurs  étaient  appuyées  et 
encouragées  par  les  autorités  et  les  ennemis  du 
clergé.  Les  diocèses  qui  eurent  ainsi  le  plus  à  souf- 
frir, furent  ceux  d'Angers,  de  Luçon,  de  Nantes, 
de  Rennes,  de  Vannes,  du  Mans,d8  Séez,  de  Dol, 
d'Arras  et  de  Strasbourg.  —  La  constitution  civile 
du  reste  ,  ne  put  se  maintenir  j  placée  entre  la  ré- 
sistance admirable  du  clergé  catholique,  les  turpi- 
tudes et  la  honte  des  prêtres  assermentés,  elle  vint, 
ensanglantée,  mourir  dans  la  boue  sous  le  direc- 
toire.—  En  vain  l'église  constitutionnelle  s'efforça- 
t-elle  de  la  relever,  ses  efforts  demeurèrent  inutiles. 
—  Ni  les  lettres  pastorales  des  évèques,  ni  leurs 
conciles  ne  purent  rendre  la  vie  à  ce  cadavre  qui , 
de  toutes  parts,  exhalait  la  pourriture.  Il  fallait  voir 
l'indignation ,  l'exaspération  de  tous  ces  hommes 
tarés,  de  tous  ces  hommes  livrés  au  ridicule  ou  au 
mépris  public  lorsqu'ils  entendirent  parler  des  né- 
gociations entamées  avec  le  pape.  —  Ils  se  mirent 
à  cheval,  qu'on  nous  passe  l'expression,  sur  la  cons- 
titution civile  du  clergé;  ils  n'eurent  qu'une  voix 
pour  déclamer  contre  la  cour  de  P^ome,  et  pour  cri- 
tiquer le  nouveau  gouvernement.  Mais  Bonaparte  , 
qui  avait  bien  apprécié  l'état  des  choses  en  France, 
n'eut  aucun  souci  de  ces  clameurs.  —  Il  se  trou- 
vait harcelé  par  l'église  constitutionnelle  et  les  restes 
de  la  philosophie  encyclopédique  ou  voltairienne. 
Il  avait  vu  la  laideur  hideuse  de  la  première,  et  il 
avait  compris  qu'elle  ne  jjouvait  être  qu'r.n  embar- 
ras honteux  pour  un  nouveau  gouvernement.  Quant 
à  l'école  philosophique,  il  la  dédaignait  souveraine- 
ment. C'est  à  cette  occasion  que  par  mépris  il  ap^ 
pela  les  philosophes  idéologues.  —  Volney  ,  mort 
pair  de  France  sous  la  restauration,  fit  tous  les  ef- 
forts possibles  pour  rompre  les  négociations  enta- 
mées; il  eut  à  ce  sujet  une  discussion  très- vive  avec 
le  premier  consul.  Bonaparte,  qui  avait  le  talent  de 
juger  les  iiommes  au  premier  coupd'œil,  ne  voulut 
plus  entendre  parler  de  Yolney  depuis  cette  alter- 
cation. 

Si  l'école  philosophique  entrava  les  projets  du 
premier  corisul,  l'église  constitutionnelle  faillit  les 
faire  échouer.  Indépendamment  de  ses  protecteurs 
subalternes,  elle  avait  pour  elle  les  ministres  Fouché 
et  Talleyrand ,  tous  deux  sortis  de  ses  rangs.  Ce 
sont  ces  deux  hommes  qui  ont  suscité  tant  d'obsta- 
cles au  concordat  de  iSOI  et  qui  en  ont  rendu  l'exé- 
cution défavorable  à  la  religion.  —  Il  entrait  dans 
la  pensée  de  Bonaparte  de  le  faire  sur  un  plan  plus 
large;  mais  il  fut  tellement  fatigué  par  M.  tle  Tal- 
leyrand et  surtout  par  Fouché,  qui  s'était  posé  le 
haut  protecteur  de  l'église  constitutionnelle,  qu'il 
crut  devoir  accorder  quelque  chose  à  cette  intri- 
gue. —  Les  deux  parties  contractantes  de  la  con- 
vention du  45  juillet  1801 ,  Pie  VII  et  Bonaparte, 
sont  aujourd'hui  du  domaine  de  l'histoire.  —  Eh 


bien ,  quand  on  connaît  les  difficultés  immenses 
qu'ils  eurent  à  vaincre  pour  la  conclusion  du  con- 
cordat, on  voit  avec  peine  les  calomnies  dont  ils  ont 
été  l'objet.  —  Si  Bonaparte  rencontra  une  opposi- 
tion embarrassante.  Pie  VII  trouva  une  résistnnce 
respectueuse  en  général,  mais  ferme  et  même  opi- 
niâtre dans  l'ancien  clergé.  —  Parmi  les  titulaires 
des  sièges  que  Pie  VII  supprimait  en  vertu  de  s««. 
autorité  apostolique,  quelques  uns  étaient  rentres 
en  France  ;  d'autres  étaient  morts  martyrs  de  leur 
foi,  et  le  plus  grand  nombre  était  resté  en  exil.  — 
Le  pape  demanda  leur  consentement  en  des  termes 
vifs  et  pressans,  comme  il  le  déclare  lui-même  dans 
ses  lettres  apostoliques.  Plusieurs  lui  répondirent 
en  lui  envoyant  leurs  démissions;  d'autres  par  un 
refus  momentané;  mais  un  certain  nombre  refusa 
positivement  de  concourir  par  son  adhésion  à  la 
convention  conclue  avec  le  gouvernement  français. 
—  Alors  Pie  VII  par  une  mesure  aussi  extraordi- 
naireque  solennelle,regarda  cette  oppositioncomme 
nulle  et  non  avenue;  et,  sans  s'arrêter  au  con- 
sentement des  titulaires,  il  annula  leurs  titres,  en 
vertu  de  sa  pleine  autorité  apostolique  et  leur  inter- 
dit toute  juridiction  ecclésiastique,  quelle  qu'elle 
fut.  Il  déclara  par  ses  lettres  apostoliques,  «  Qui 
Christi  Domini  vices,  »  supprimer  les  églises  archié- 
piscopales et  épiscopales  telles  que  nous  les  avons 
données  dans  notre  premier  article,  et  établir  la 
circonscription  suivante,  qui  comprenait  dix  arche- 
vêchés et  cinquante  évêchés. 

Paris,  archevêché. — La  Seine. — 

Les  évêchés,  de  Versailles,  deux  départemens, 
Seine-et-Oise,  Eure-et-Loir. 

Meaux,  deux  départemens,  Seine-et-Marne  ,  la 

Marne. 
Amiens,  —  deux  départemens,  la  Somme   et 

l'Oise. 

Arras,— un  département,  le  Pas-de-Calais. 

Cambray,— un  département,  le  Nord. 

Soissons, — un  département,  l'Aisne. 

Orléans,— deux  départemens,  le  Loiret,  Loir- 
et Cher. 

Troyes,— deux  départemens,  l'Aube  et  l'Yonne. 

Bourges,  archevêché,  —  deux  départemens,  le 

Cher,  l'Indre. 

Les  évêchés  de  Limoges,  —  trois  départemens , 
la  Creuse,  la  Corrèze,  et  la  Haute-Vienne. 

Clermont-Ferrand,  —  deux  départemens,  l'Ai» 
lier,  et  le  Puy-de-Dôme. 

Saint-Flour,  —  deux  départemens ,  la  Haute- 
Loire,  et  le  Cantal. 

Lyon,  archevêché,— trois  départemens,  le  Rhô- 
ne, la  Loire  et  l'Ain. 

Les  évêchés  de        .        . 

Mende,  — deux  départemens,  l'Ardèche,  et  la 

T  ozèrG 

Grenoble,— un  déparlement,  l'Isère. 

Valence,— un  département,  la  Drôme. 

Chambéry,— deux  départemens,  le  Mont-Blanc, 
le  Léman, 


595 


LA    DO.YT»MCALE. 


Rouen,  archevêché,  —  un  département,  Seine- 
Inférîeure. 
Les  évêcliés  de      .        .      .        v      .      .       . 
Evreiix,— un  département,  l'Eure. 
Séez,— un  déparlement,  l'Orne. 
Bayeux,— un  département,  Calvados. 
Coutances,— un  département,  la  Manche. 
Tours,  archevêché,  —  un  département,  Indi-e-et 
Loire. 

Les  évêchés  de 

Angers,— un  département,  Maine-et-Loire, 
Le  Mans,— deux  départemens,  la  Sarthe,  la  Ma- 
yenne. 
Rennes. — un  département,  Ille-et- Vilaine. 
Nantes,— un  département,  Loire-Inférieure. 
Quiniper,— un  département,  Finistère. 
Vannes,— un  déparlement,  Morbihan. 
Saint-Brieux,— un  déparlement,  Côtes- du-Nord. 
Bordeaux,  archevêché,  —  un  département,  la 
Gironde. 

Les  évêchés  de 

Poitiers,— deux  départemens,  Les  Deux-Sèvres, 
la  Vienne. 

Angoulême,— deux  départemens,  la  Charente, 
la  Dortiogne. 

La  Rochelle,  —  deux  départemens,  la  Charente- 
Inférieure,  et  la  Vendée. 

Toulouse,  archevêché,— deux  départemens,  Hau- 
te-Garonne, Arriège. 

Les  évêchés  de 

Cahors,— deux  départemens,  le  Lot,  l'Aveyron, 
Agen,  —  deux  départemens,  Lot-et-Garonne, 
Gers. 

Carcassonnc,  —  deux  départemens,  Aude,  Py- 
rénées-Orientales. 

Monlpellier,— deux  départemens,  Hérault,  Tarn, 

Bayonne,— trois  départemens  ,  Landes,  Basses- 
Pyrénées,  Hautes-Pyrénées. 

Aix,  archevêché,— deux  départemens,  Bouches- 
du-PJiône,  Var. 

Les  évêchés  de • 

Avignon,— deux  départemens,  Gard,  Vaucluse. 

Digne,  —  deux  départemens ,  Hautes  et  Basses- 
Alpes. 

Ajaccio.  —  l'île  de  Corse. 
•-     Nice  ,  —un  département,  Alpes  Maritimes. 

Besançon  ,  archevêché  ,  —  trois  départemens  , 
Jura  ,  Doubs  ,  Haute-Saône. 

Les  évêchés  de 

Autun,  —  deux  départemens,  Saône-et-Lohe  , 
la  Nièvre. 

Strasbourg ,  —  deux  départemens ,  Haut-Rhin , 
Bas-Rhin. 

Dijon,  —  deux  départemens,  Haute-Marne, 
Côte-d'Or. 

Nancy,  —  trois  départemens,  Meuse, Meurthe, 

Vosges. 

Mclz  ,  —  trois  départemens,  Ardennes,  Forêts, 
Moselle. 


I        Malines,  archevêché,  —  deux  départemens 
les  Deux-Nèlhes  ,  la  Dyle. 

Les  évêchés  de 

Namur ,  —  un  département ,  Sambre-e(- 
Meuse. 

Tournay  ,  —  un  département,  Jemmapes. 

Aix-la-Chapelle ,  —  deux  départemens,  la  Roer, 
Rhin-et-Moselle. 

Trêves ,  —  un  déparlement ,  la  Sarre. 

Mayence  ,  —  un  déparlement ,  Mont-Tonnerre. 

Gand,  —  deux  départemens ,  l'Escaut ,  la  Lys. 

Liège ,  —  deux  départemens ,  l'Ourthe ,  la 
3Iease-Inférieure. 

D'après  cette  nouvelle  circonscription  le  nouveau 
diocèse  de  Montpellier  renfermait  huit  anciens 
évêchés,  Albi ,  Castres ,  Vabres ,  Lavaur,  Lodève , 
Agde  ,  Béziers,  Saint-Pons;  celui  d'Avignon  en 
contenait  également  huit,  Vaison,  Cavaillon, 
Carpentras,  Apt ,  Orange  ,  Nismes ,  Alais  ,  ,Uzès. 

Vingt-neuf  discèses  comprenaient  deux  départe- 
mens dans  leur  juridiction,  six  en  comprenaient 
trois  :  c'étaient  ceux  de  Limoges,  Lyon ,  Besançon, 
Bayonne  , Nancy  et  Metz. 

Les  plus  vastes  diocèses  étaient  ceux  de  Bayonne, 
qui  comptait  1518  communes,  Amiens,  1575, 
Nancy,  4857,  Besançon,  <935. 

Celle  circonscription  qui  dura  jusqu'à  la  con- 
vention de  i82l,  ne  fut  modifiée  que  par  la  créa- 
tion de  l'évêché  de  Montauban ,  département  Tarn- 
et-Garonne. 

—  Pie  VII  ne  rencontra  pas  dans  le  gouver- 
nement français  ,  la  franchise  et  la  loj'auté  qu'il 
apportait.  —  Les  ministres  Fouché  et  Talleyrand  , 
firent  nommer  aux  nouveaux  sièges  ,  des  prêtres 
ou  des  évêques  assermentés.  —  Ainsi  les  diocèses 
de  Strasbourg,  de  Besançon,  de  Dijon,  d'Avi- 
gnon ,  d'Augoulême  et  de  Cambray ,  furent  livrés. 
à  l'église  constitutionnelle. 

La  constitution  civile  du  clergé ,  bien  que  tom- 
bée dans  le  mépris  public  et  abandonnée  par  le 
nouveau  pouvoir ,  n'en  exerça  pas  moins  une 
influence  désastreuse.  —  Cette  influence  apparut 
surtout  dans  le  traitement  des  membres  du  clergé, 
et  dans  les  articles  organiques. 

Le  règlement  de  police  connu  sous  le  nom 
d'articles  organiques  était  comme  un  présent 
offert  à  la  partie  haineuse  de  la  révolution  pocr 
l'adoucir  et  obtenir  son  silence. 

Au  milieu  des  douleurs  de  l'église  et  des  perse'- 
cutions  du  Saint-Siège  ,  le  concordat  conlinua  de 
régir  l'église  de  France  jusqu'à  la  restauration. 
—  Il  fut  vivement  attaqué  à  cette  époque  par  les 
anti-concordataires  ou  la  petite  église.  —  M.  de 
Lauzières  de  Tiiémines  ,  ancien  évêque  de  Blois  , 
se  montrait  un  des  chefs  de  cette  opposition.  — 
De  son  côté ,  le  gouvernement  comprenait  que 
l'église  de  France  ne  pouvait  rester ,  dans  la  posi- 
tion déplorable  où  il  la  voyait.  —  Beaucoup  de 
sièges  étaient  vacans  et  le  nombre  des  diocèses 
était  trop  restreint  pour  l'étendue  du  royaume. 


LA    DOMINICALE. 


595 


En  vertu  des  traités  de  18<  S,  less  évêchés  de 
Chambéry  et  de  Nice  avaient  fait  retour  au  royau- 
me deSardaigne;  et  l'archevêché  de  Malines  et  les 
évêchés  de  Tournai,  Gaad,  Namur,  Liège, 
Aix-la-Chapelle,  Trêves ,  Mayence,  faisaient  partie, 
par  suite  des  mêmes  traités,  du  royaimie  des  Pays- 
Bas  et  du  grand  duché  du  Bas-Rhin. 

L'ancien  évêque  de  Saint-Malo ,  M.  Cortois  de 
Pressigny  ,  fut  envoyé  à  Rome  pour  négocier  un 
nouveau  concordat  avec  le  Saint-Siège.  —  Il  ren- 
contra des  difiîcultés  graves  et  sérieuses  ,  et  après 
les  cent  jours  il  fut  remplacé  par  M.  de  Blacas 
qui  signale  concordat  de  181  T.  11  ne  reaire  pas 
dans  le  cadre  de  notre  article  d'examiner  les 
causes  qui  ont  annulé  ce  traité;  cette  tâche  appar- 
tient à  l'histoire. 

Par  celte  nouvelle  convention ,  Pie  VII  rétablis- 
sait neuf  anciens  archevêchés  et  trente-trois  évê- 
chés. —  Mais  elle  fut  modifiée  quatre  ans  après 
par  une  autre  convention  particulière  passée  entre 
le  même  pontife  el  le  gouvernement  français  ;  elle 
eut  pour  résultat  la  création  de  vingt-neuf  sièges 
sans  comprendre  cehii  de  Monîauban.  —  Il  y 
avait  les  archevêchés  d' A Iby  ,  de  Sens  ,  de  Reims 
et  d'Auck  ;  les  évêchés  de  Chartres  ,  Blois , 
Langres,  Saint-Claude,  Nevers ,  M^ilins  ,  Châ- 
lons-sur-Marne ,  Beauvais ,  Le  Puy ,  Tulle, 
Rhodes  ,  Perpignan ,  Périgueux  ,  Luçon  ,  Aire  , 
Tarbes,  Pamiers,  Marseille  ,  Fréj us,  Gap,  Ver- 
dun ,  Belley  ,  Saiul-Dié ,  Nisnies  et  Viviers.  — 
Ce  sont  ces  vingt-neuf  sièges  créés  en  4822  ,  qui 
avec  celui  de  Moutauban  ont  été  menacés  de 
suppression.  —  Il  y  a  aujourd'hui  en  Frante  , 
quatorze  archevêchés  et  soixante-six  évêchés. 

Le  diocèse  le  moins  peuplé  est  celui  de  Gap  , 
département  des  Hautes  Alpes ,  qui  a  une  popula- 
tion de  126,090  habitans  et  189  communes.  Le 
diocèse  de  Marseille  qui  compte  plus  de  150,000 
habitans  n'a  que  J  7  communes. 

Le  diocèse  le  plus  vaste  est  encore  celui  de 
Besançon  ,  qui  contient  1228  communes.  —  Celui 
de  Strasbourg  en  renferme  1028  ,  celui  de  Rouen 
9C8  et  celui  d'Arras  923.  —  Ainsi  depuis  45  ans 
trois  conventions  ont  eu  lieu  pour  la  réorganisa- 
tion de  l'église  de  France  lout-à-fait  bouleversée  par 
la  constitution  civile  ;  le  concordat  de  1801  ,  celui 
de  1817  et  la  convention  particulière  de  18:^, 
actuellement  en  vigueur.  • 


LE    GOUVERNEMENT    PHILOSOPHIQUE    ET    LE 
GOUVERNEMENT    KELldiEUX. 
(Deuiième  article.) 

Les  philosophes  de  tous  les  temps  ont  écrit 
leur  condamnation  dans  leurs  propres  ou- 
vrages. Jean-Jacques  Rousseau  ,  eu  discutant 
dans  le   contrat  social  les  bases  de   son  f^ou- 


vernemeut  abstrait  et  idéologique,  en  vient  à 
examiner  le  cas  où  le  souverain  et  la  nation. 
se  jm-ent  mutuellement  l'observation  de  la 
loi  constitutive,   et  où ,   malgré  cet  engage- 
ment ,  l'une  des  parties  contractantes  voudrait 
se  dérober  à  son  exécution.  Lorsque  de  pareils 
contrats    ont    lieu    d'homme   à   homme   en 
pleine  société,    il  est  clair  que  leur  sainteté 
est  garantie  par  la  sauve-garde  morale   des 
tribunaux  et  la  force  matérielle  de  la  justice  j 
mais  quand  ils  ont  lieu  de  nation  à  souverain, 
il  est  clair  pareillement  qu'il  n'y  a  plus  de 
tribunaux  au-dessus  des  parties.  L'engagement 
n'a  donc  pas  de  sanction  sociale,  c'est-à-dire, 
pas  de  garantie  positive  qui  assure  son  exécu- 
tion ;   et  dès-lors  il  est  tout-à-fait  illusoire  et 
juridiquement  nul.  C'est  dans  cette  extrémité 
logique  que,  pour  donner  un  sens  et  une  va- 
leur aux  contrats  des  souverains  et  des  peu- 
ples,  Jean -Jacques  Rousseau  déclara  qu'ils 
étaient  censés  passés  en  présence  de  Dieu,  et 
que  lui  seul  en  était  la  sanction  naturelle,   ea 
môme  temps    que   le  garant    indispensable. 
C'est  ainsi  que  le  plus  grand  des  encyclopé- 
distes se  trouva  conduit  invinciblement  à  as- 
seoir les  j^ouvcrnemens  sur  l'autorité  de  Dieu, 
sous  peine  de  ne  pouvoir  pas  organiser  les 
sociétés  :  nous  avons  dit  que  ça  été  là  l'obli- 
gation totale  et  irréfragable  des  philosophes": 
le  prologue  des  lois  de  Zaleucus  et  de  Cha- 
rondas,    conservé  par    Stobée ,   consacre   le 
même  principe. 

Or  ,  nous  trouvons  que  cette  subordination 
à  l'autorité  de  Dieu  du  contrat  des  nations  et 
des  souverains,  est  la  négation  la  plus  mani- 
feste, la  plus  formelle  ,  la  plus  irrésistible  des 
théories  politiques  des  philosophes  qui  ont  d'ail- 
leurs le  dogme  pour  base;  car  en  même  temps 
qu'ils  admettent  l'autorité  de  Dieu  pour  garant 
moral  et  légitime  des  lois  c^ui  les  lient  réci- 
proquement ,  ils  livrent  au  témoignage  de  la 
raison  individuelle  et  aux  théories  psycholo- 
giques les  notions  supérieures  de  moralité  et 

de  justice. 

Ainsi ,  le  môme  philosophe  fait  consister 
la  moralité  du  pacte  social  dans  l'intervention 
de  Dieu  ;  et  en  même  temps,  dans  son  sys- 
tème de  déisme  ,  il  laisse  à  la  conscience 
individuelle  le  droit  de  déterminer  selon  ses 
inspirations  la  notion  de  Dieu.  Il  y  a  donc  là 
amalgame  évident  de  principes  contradic- 
toires. D'un  côté  ,  on  affirme  Dieu  comme 
base  de  la  légitimité  des  lois  politiques  ;  d'un 
autre  on  admet  le  témoignage  individuel^  de 


WÂ 


LA    DOMINICALE 


conscience?  dans  la  recherche  de  la  légitimité 
des  lois  civiles,  lesquelles  dépendent  évidem- 
ment des  premières  :  ici  on  pose  Dieu  ,  chose 
absolue;  la,   on  pose  l'examen,   chose  rela- 

'^Fipurez-vous  deux  hommes  qui  sont  séparés 
sur  un  point,   et  qui  émettent  des  raison,  op- 
posées. De  quel  côté  est  la  vérité?  m  1  un  m 
l'autre  n'est  recevable  à  le  dire.  Que  font-ils 
néanmoins  pour  s'accorder?  Ils  en  appellent 
om  troisième,  et  ce  troisième,  qu,  est  aussi 
incertain  ,   aussi  ignorant  du  vrai  et  du  juste 
que  les  deux  autres ,    est  admis  à  prononcer. 
Dans  toute  autre  circonstance ,    sou  opinion 
serait   probablement   récusée;    individuelle- 
ment ,  chaque  partie  le  repousserait ,  comme 
elle repousselapartie contraire;  mais  nnceiti- 
tude  et  l'anarchie,   et  le  chaos  amenés  par 
l'individualisme,    sont  uu  état  si  misérable, 
qu'il  faut  en  sortir  à  tout  prix;  avec  l'indivi- 
dualisme ,   la  société  serait  impossible.  Deux 
hommes  divisés  ,  et  qui  en  appellent  un  troi- 
sième pour  les  mettre  d'accord ,  reconnaissent 


l'une  de  deux  consciences  divisées  par  le  té- 
moignage d'une  conscience  tierce  de  même 
nature,  laquelle  se  pose  néanmoins  comme 
irréfragable  et  absolue,  et  porte  la  vérité,  la 
raison  et  la  justice  du  côté  qu'il  lui  plaît. 

Pour  être  conséqnens,  les  philosophes  au- 
raient  dû    séparer    soigneusement  les   deux 
moitiés  de  leurs  théories  politiques,  et  s'atta- 
cher exclusivement  ou  à  celle-ci,  ou  à  celle-là. 
S'ils    croyaient  qu'en  effet    il   ne  pût  point 
exister  de  contrat  valable  entre  les  peuples  et 
les  souverains,  c'est-à-dire  qu'il  ne  pût  point 
y  avoir  de  gouvernement  sans  l'autorité   de 
Dieu  ,  il  fallait  indiquer  et  reconnaître  sur  la 
terre  un  signe  quelconque  par  lequel  se  ma- 
nifesterait la  volonté  divine  ,  et  auquel  le  sou- 
verain  et  la  nation  divisés  de  principe   au- 
raient recours  :   car  de  dire  que  l'on  prend 
Dieu  pour  juge  et  pour  garant  de  sa  cause,  et 
ne  pas  ajouter  où  l'on  trouvera  Dieu  ,  et  qui 
sera  son  organe  ,  c'est  prononcer    des  mots 
vides  d'idées;  c'est  s'en  remettre  à  une  autorité 
qui  ne  pourra  jamais  intervenir  ;  c'est  se  lier 
donc  que  la  raison  individuelle  ne  peut  pas    I    par  un  contrat  qui  n'a  pas  de  sanction;  ce  n'est 


parvenir  jusqu'à  réaliser  l'or 
cent ,   dans  l'intérêt  de  l'hariiK 


cent, 


dre;  ils  renon- 
monie ,  au  témoi- 
gnage de  cette  raison;  ils  s'humilient  devant 
une  raison  fière  aussi  faible  que  la  leur;  mais 
ils  reviennent  malgré  eux  à  une  notion  con- 
tradictoire de  la  raison  individuelle ,  à  la  cer- 
titude absolue,  à  l'infaillibilité;  ces  deux 
hommes  en  litige  font  de  leur  juge  un  Dieu  , 
un  Dieu  qui  s'élève  au-dessus  d'eux  ,  qui  leur 
distribue  la  justice,  et  de  la  sentence  duquel 
il  n'est  point  possible  d'appeler,  parce  que  ce 
serait  retomber  dans  la  contradiction  et  dans 
l'anarchie. 

xVinsi ,  même   dans  leurs  théories  les  plus 
vantées  ,  dans  celles  qui  ont  exercé  l'influence 
la  plus  réelle  et   la  plus  déplorable  sur  les 
sociétés  modernes ,  les  philosophes  se  sont  mis 
deux    fois    radicalement    en    contradiction. 
D'abord  ils  ont  donné  l'autorité  de  Dieu  pour 
hase  à  la  légitimité  des  gouverncmens,  sans 
accepter  ni  une  doctrine,  ni  un  livre,  ni  un 
homme,  ni  enfin  une  manifestation  quelconque 
certaine  et  infaillible  de  cette  autorité  divine  ; 
ensuite  ,  ils  ont  posé  en  principe  le  témoignage 
de  la  raison  individuelle  ,  et  ils  ont  adopté  en 
même  temps,  pour  la  création  des  lois,  des 
règles  et  des  vérités  sociales,  le  système  des 
majorités,  c'est-à-dire  le  système  de  la  quan- 
tité ,  des  nombres  ,  de  la  masse  ,  système  qui 
nie  la  raison  individuelle,  puisqu'il  détruit 


pas  se  lier.  Les  philosophes  qui  constituaient 
la  société  sous  la  garantie  de  l'idée  de  Dieu  , 
auraient   donc  logiquement    dû  reconnaître 
une  révélation  certaine  et  explicite  de  Dieu. 
Il  y  a  plus  encore.  Non-seulement  ils  étaient 
forcés  de  reconnaître  une  révélation,  mais  il 
fallait    encore    de   toute   nécessité   que  cette 
révélation  restai  au-dessus  de  leur  examen , 
et  qu'elle  fût  interprétée  "par  des  hommes 
acceptés   comme  arbitres  naturels  en  ces  ma- 
tières ,    par    des    hommes    infaillibles.    Car 
si  la  raison  individuelle  pouvait  s'emparer  de 
la  révélation  de  Dieu,  la  juger,  l'accepter  ou 
la  rejeter,  cette   révélation  n'existerait  plus  ; 
et  la  révélation   de   Dieu  n'existant  plus ,    la 
supposition  de  l'autorité  divine  comme  base 
des  gouvernemcns,  devient  inutile,  puisqu'il 
serait  impossible  de   la  constater  au  besoin. 
Ainsi ,  et  qu'on  ?uive  bien  notre  pensée  ,  les 
philosophes  de  tous  les  temps  sont  forcés  de 
faille  intervenir  l'autorité  de  Dieu  dans  la  cons- 
titution des  gouvernemcns.  Cette  autorité  une 
fois  poséecominc  garantie  de  légitimitésocialey 
exige  une  révélation  ;  et  la  révélation  suppose 
une  église.  En  vérité,  si  Jean-Jacques  Rousseau 
avait  voulu  prouver  la  nécessité  de  recourir 
aux  principes  du  christianisme,  nous  ne  voyons 
pas  comment  il  aurait  raissonné  plus  logique- 
ment. 

.Si,  au  contraire,  les  pliilosophes  attachaient 


LA    DOMINICALE. 


o95 


tant  de  prix  au  libre  arbitre  et  à  l'autorité  in- 
dividuelle ,  il  fallait  organiser  la  société  à  leur 
profit.  Et  pour  cela  ,  il  ne  fallait  pas  d'abord 
poser  en  principe  que  Dieu  est  la  sanc- 
tion des  gouvernemens  ,  parce  que  cette 
supposition  entraîne  toutes  les  conséquences 
que  nous  venons  de  déduire.  Ensuite  il  fal- 
lait iinaginer  ,  pour  fonder  les  lois  et  les 
règles  sociales  ,  un  autre  principe  que  les 
majorités ,  parce  que  ce  principe  est  une 
négation  de  la  raison  individuelle.  On  a 
beau  entasser  cent  votes  contre  un ,  cette 
accumulation  ne  prouve  rien  •  car  si  la  raison 
individuelle  est  un  droit,  elle  est  inattaqua- 
ble: comme  le  dit  énergiquement  Bossuet, 
il  n'y  a  pas  de  droit  contre  un  droit. 

En  se  tenant  dans  le  système  de  Tindivi- 
dualisnie  et  de  la  raison  ,  les  philosophes  de- 
vaient donc  se  prémunir  contre  l'introduction 
de  l'autorité  de  Dieu  et  contre  celle  des  ma- 
jorités; car  Dieu  absolument ,  et  une  majorité 
relativement ,  ce  sont  des  choses  comptées 
comme  certaines  et  infaillibles;  ce  sont  deux 
autorités,  et  l'autorité  est  la  négation  de  l'in 
dividualisme.  Or  malheureusement  les  philo- 
sophes ne  pouvaient  se  passer,  dans  leurs 
théories  politiques ,  ni  de  Dieu,  ni  des  majo- 
rités. D'un  autre  côté,  ils  ne  pouvaient  pas  se 
passer  de  Dieu;  car  la  légitimité  gouverne- 
mentale dépendait  poureux  d'un  pacte  conclu 
entre  les  peuples  et  les  souverains:  ce  pacte 
avait  besoin  d'une  sanction  pour  être  valable, 
et  cette  sanction  ne  pouvait  être  que  celle  de 
Dieu.  D'un  autre  côté,  ils  ne  pouvaient  pas  se 
passer  de  majorités;  car  sans  elles,  sans  leur 
despotisme  salutaire,  il  serait  impossible  de 
rapprocher,  d'unir,  de  confondre  dans  la 
même  idée  les  individualités  récalcitrantes. 
Ainsi ,  les  théories  politiques  des  philosophes, 
qui  avaient  la  prétention  de  se  passer  du 
christianisme  et  de  remplacer,  en  matière  de 
civilisation,  l'autorité  par  la  raison  indivi- 
duelle, étaient  ponrtant  forcées,  pour  par- 
venir à  organiser  les  hommes ,  à  poser  en 
principe  Dieu  et  les  majorités ,  c'est-à-dire 
l'autorité  et  la  négation  de  l'individualisme. 

Ce  sont  là  pourtant  ces  merveilleuses  théo- 
ries des  philosophes  du  dix-huitième  siècle, 
autour  desquelles  se  sont  pressées  tant  d'ad- 
mirations et  de  ruines.  Voilà  cette  force,  cette 
étendue ,  cette  sublimité  d'intelligence  poli- 
tique; voilà  cette  formule  une  fois  donnée  pour 
la  civilisation  de  tous  les  siècles ,  et  que  qua- 
jante  années  d'expérience  sociale  ont  débor- 


dée de  toutes  parts ,  comme  il  suffit  de  quel- 
ques distinctions  nettes  et  franches  pour  en 
découvrir  la  fausseté.  Il  faut  avouer  que  les 
études  sociales  étaient  encore  air  dix-huitième 
siècle  une  chose  inconnue ,  et  que  la  foule 
pouvait  être  facilement  entraînée  par  les  pa- 
radoxes de  quelque  hardi  novateur.  Aujour- 
d'hui les  jeunes  intelligences  qui  ont  quelque 
sève  poussent  leurs  branches  de  ce  côté-là;  la 
science  qui  a  pour  but  d'organiser  les  peu- 
ples se  lève;  les  yeux  la  suivent,  les  imagina- 
tions en  sont  pleines;  et  les  théories  politi- 
ques les  plus  ardues  ont  acquis  une  vulgarité 
qui  tue  ce  qu'elles  ont  de  dangereux,  par  ce 
qu'elles  ont  de  facile. 

Il  ressort  néanmoins  une  grande  chose  de 
l'examen  des  systèmes  politiques  formulés  par 
le  dix-huitième  siècle  :  c'est  la  nécessité  d'un 
point  fixe  pour  appuyer  la  société.  D'un  côté 
les  philosophes  ayant  trouvé  que  l'assentiment 
d'une  nation  ,  et  du  souverain  aux  clauses 
d'un  pacte  fondamental  était  chose  facultative 
et  mobile  par  sa  nature ,  ils  l'ont  soumis  à  l'au- 
torité de  Dieu,  qui  est  chose  stable  et  absolue. 
D'un  autre  côté  ,  ayant  compris  que  la  raison 
individuelle  s'appartenait  à  elle-même  ,  et 
qu'il  dépendait  d'elle  de  produire  l'ordre  par 
un  assentiment,  et  le  désordre  par  un  refus, 
ils  l'ont  liée  par  un  principe  supérieur  qui 
l'annihile,  et  qui  la  soumet  à  quelque  chose 
d'infaillible  comme  Dieu,  les  majorités.  Ainsi 
les  doctrines  les  plus  favorables  à  la  raison 
individuelle,  les  doctrines  du  dix  huitième 
siècle  filles  du  seizième,  Rousseau  héritier  de 
Luther,  enserrent  et  emprisonnent  la  société 
entre  deux  points  fixes  :  l'un  portant  le  pacte 
social,  l'autre  portant  la  loi  civile. 

Ceci  est  très-important  à  constater ,  car  c'est 
le  point  par  lequel  les  philosophes  touchent 
le  Christianisme.  Reconnaître  qu'il  y  a  dans 
les  idées  sociales  deux  ou  trois  vérités  au-des- 
sus de  tout  examen,  et  auxquelles  toute  raison 
individuelle  est  tenue  de  se  soumettre,  c'est 
poser  en  principe  l'autorité  :  or,  l'autorité  , 
c'est  la  base  du  Christianisme. 

Quand  les  philosophes  disaient  que  Dieu 
est  au-dessus  des  peuples  et  des  souverains, 
ils  n'affirmaient  rien  autre  chose,  sinon  que  le 
principe  de  la  justice  n'est  pas  de  ce  monde: 
car  ils  n'avaient  ainsi  recours  à  Dieu  que  faute 
de  trouver  la  raison  et  l'infaillibilité  ici-bas. 

On  affirme  que  la  justice  n'est  qu'en  Dieu: 
c'est  poser  la  nécessité  que  Dieu  lui-même  les 
enseigne.  La  révélation  était  ainsi    la  censé- 


o96 


LA    DOMINICALE. 


quence  forcée  des  théories  encyclopédiques. 
Une  fois  ia  révélation  admise  ,  il  s'ensuivait 
inévitablement  l'autorité  de  l'églisej  car  la 
révélation  serait  devenue  chose  cnntroversa- 
ble,  incertaine,  et  par  conséquent  nulle,  si  elle 
avait  pu  être  soumise  au  témoignage  indi- 
viduel. L'autorité  de  l'Eglise  amenait  rigou- 
reusement à  son  unité  dans  sa  forme  ,  et  à  son 
unité  dans  sa  durée,  c'est-à-dire  au  pape  et  à 
la  tradition.  Ainsi ,  à  tout  prendre,  parleurs 
principes  ,  et  surtout  par  la  nécessité  de  tout 
système  d'organisation  sociale,  les  philosophes 
du  dix-huitième  siècle  rentraient  en  fait  dans 
les  doctrines  catholiques. 

D'où  vient  néanmoins  qu'ils  ont  donné  la 
formule  d'une  société  monstrueuse  ,  pleine 
d'anarchie  morale  et  matérielle?  D'où  vient 
que  le  Christianisme,  en  partant  ainsi  du  prin- 
cipe de  l'autorité,  a  civilisé  le  monde?  Nous 
l'examinerons  prochainement. 


LA  PENTECOTE. 

Il  y  avait  cinquante  jours  que  sur  le  Gol- 
gotha  un  grand  mystère  s'était  accompli;  la 
terre  avait  été  rachetée  par  l'Homme-Dieu  : 
et  la  petite  église  du  Christ  rassemblée  à  Jéru- 
salem, attendait,  en  priant,  l'accomplissement 
des  promesses  qu'il  lui  avait  reitérées, 
après  qu'il  était, sorti  tout  rayonnant  du  tom- 
beau. 

Or,  c'était  le  cinquantième  jour  après  la 
Pâque  ,  la  Pentecôte,  fête  solennelle  qui  atti- 
rait dans  la  ville  de  Jérusalem,  les  juifs  de 
tous  les  côtés  du  monde. 

Et  il  souffla  comme  un  vent  violent  qui 
ébranla  la  maison  où  se  tenaient,  pour  prier, 
les  apôtres,  et  sur  chacun  d'eux  s'arrêta  une 
langue  de  feu. 

Xit  aussitôt  ils  devinrent  de  nouveaux 
hommes,  ne  reniant  plus  ,  mais  confessant  le 
nom  de  Jésus  à  la  face  du  monde,  devant  la 
grande  poitii  du  temple,  au  milieu  de  la 
foule  qui,  cinquante  jours  auparavant,  pour- 
suivait le  Christ  de  ses  malédictions,  et  bat- 
tait des  mains  à  sa  mort  ! 

Et  il  se  fit  un  grand  prodigej  car  chacun 
entendait  la  parole  divine  dans  sa  langue^  et 
beaucoup  se  convertirent. 

Te)  est  le  mémorable  é  éncment  dont  l'é- 
glise célèbre  l'anniversaire  dans  une  fête  so 


lennelle,    dont    nous    allons    retracer   l'his- 
toire. 

On  se  tromperait  en  interprétant  rigoureu- 
sement le  terme  de  Pcni école  ,  du  cinquan- 
tième jour  après  la  Pâque,  ainsi  que  l'exigent 
la  rigueur  grammaticale  et  la  valeur  du  mot. 
Ce  nom,  dans  la  primitive  église  ,  s'appliquait; ■• 
à  tout  l'espace  de  temps  compris  dans  les  cin- 
quante jours  qui  suivent  la  Pàque  ;  et  l'évan-' 
gélisle  s'en  est  évidemment  servi  dans  ce  sens 
aux  Actes  des  apôtres. 

Aussitôt  que  l'Eglise  commença  à  se  consti- 
tuer, à  faire  corps,  et  qu'autour  du  même 
pasteur  se  gioupèrent  les  individus  dans  le 
cœur  desquels  la  sainte  parole  avait  germé  , 
des  jours  furent  établis  de  réjouissance  ou 
de  deuil ,  pour  conserver  la  mémoire  de  quel- 
que événement  spirituel  important  ,  ou  pour 
célébrer  quelque  mystère.  Et  c'était  une  chose 
merveilleuse  que  ces  fêtes  qui  réunissaient 
ainsi  dans  ces  premiers  temps  le  petit  trou- 
peau du  Christ.  Souvent  les  saints  mystères  se 
célébraient  dans  quelque  retraite  solitaire,  au 
fond  de  quelque  cavenîe  ignorée.  Car  la  per- 
sécution, d'un  moment  à  l'autre,  étendait  ses 
ravages,  elles  fidèles  ne  priaient  jamais  avec 
la  certitude  de  pouvoir  prier  le  lendemain; 
tant  il  y  avait  de  fureur  dans  ce  vieux  monde 
qui  s'en  allait  ,  tant  la  religion  du  Christ  sou- 
levait de  haines  et  d'atrocités! 

Ce  qui  distinguait  les  fêtes  de  réjouissance 
spirituelle,  c'était  la  cessation  du  jeûne  ,  et 
l'usage  de  prier  debout  (  i  ).  Ces  deux  pi-ati- 
ques  furent  établies  dès  le  commencement  (a), 
et  sévèrement  observées  dans  l'Eglise  depuis 
le  siècle  des  apôtres.  Pour  la  cinquantaine  de 
Pâques  ,  on  ne  voit  nulle  part  de  dispense 
accordée  ,  et  le  concile  œcuméniqjie  de  Nicée 
fit  même  un  canon  tout  exprès  pour  maintenir 
dans  toute  sa  rigueur  l'usagé  ancien  de  prier 
debout  pendant  cette  cinquantaine. 

Cet  espace  de  cinquante  jours  qui  suivent 
la  Pâque  ,  fut  regardé,  dès  le  commencement 
de  l'Eglise  comme  un  temps  de  réj ouissance  (3). 
—  TertuUien,  au  second  siècle,  parle  de 
l'observance  de  cette  longue  fête  comme  d'une 
tradition  généralement  reçue  (/j.). 

La  solennité  de  la  cinquantaine  de  Pâques 


(1)  Terl.,  Cor.  mil.,  c.  5. — 

(2)  Ilil.,  in  ps. 

(3)  Isid.,  oiT.  eccl.,  lib.,  c.  53. 

(4)  Tert.  de  Coron,  mil.,  c.  3 


LA  DOMmiCALE. 


ne  différait  point  de  la  solennité  du  diman- 
che. Pendant  toute  sa  durée,  on  célébrait 
chaque  jour  les  saints  mystères;  les  fidèles 
communiaient,  et  on  chantait  des  psaumes. 
Or,  c'était  en  ces  trois  choses  seulement  que 
consistait  le  dimanche,  avant  que  Constantin 
y  eût  attaché  l'obligation  de  s'abstenir  d'œuvres 
serviles  et  d'affaires  de  palais.  La  fête  de  ces 
cinquante  jours  qui  se  célébrait  ainsi  à  l'église, 
sans  s'étendi-e  aux  exercices  de  la  vie  civile, 
était  donc  égale  à  celle  du  dimanche  en  solen- 
nité et  en  obligation. 

Mais  on  comprend  qu'une  fête  de  si  longue 
durée  ne  pouvait  imposer  le  devoir  de  s'abs- 
tenir du  travail  manuel  •  outre  que  parmi 
les  chrétiens  il  se  trouvait  un  grand  nombre 
de  familles  pauvres  qui  n'auraient  pas  trouvé 
dans  leurs  ressources  de  quoi  subvenir  à  leurs 
besoins  ,  il  y  avait  encore  l'oisiveté  à  empê- 
cher ,  et  rien  n'était  plus  occupé  cjue  la  vie 
des  premiers  fidèles.  L'obligation  de  chômer 
absolument  ne  s'étendait  donc  ,  en  ce  temps  , 
que  pour  la  première  semaine  du  temps  pas- 
cal. On  sait  aujourd'hui  quelles  modifications 
toute  cette  discipline  a  subies  dans  la  suite  des 
âges. 

L'Eglise  grecque  a  toujours  été  d'accord 
avec  l'Eglise  latine  dans  l'observation  de  la 
cinquantaine  pascale.  Les  Grecs  ,  comme  les 
Latins,  priaient  debout  aussi  pendant  tout  ce 
temps,  et  ils  en  finissaient  solennellement  la 
pratique  le  soir  du  dimanche  de  la  Pente- 
côte par  nne  cérémonie  accompagnée  de 
prières,  qu'ils  appelaient  qonyclisie  ,  c'est-à- 
dii*e  génuflexion  (i). 

La  veille  du  dernier  jour  de  cette  cinquan- 
taine de  la  Pentecôte  ,  était  un  jour  mar- 
quant dans  l'église.  On  bénissait  les  fonts;  on 
administrait  le  baptême  aux  catéchumènes 
avec  les  mêmes  cérémonies  et  les  mêmes  priè- 
res que  la  veille  de  Pâques.  Api  es  la  proces- 
sion des  fonts  .  dont  les  litanies  se  disaient  à 
plusieurs  chœurs ,  et  se  répétaient  dans  le 
même  ordre  que  celles  du  samedi-saint ,  on 
commençait  la  messe  sans  introït. 

On  a  long-temps  fait  scrupule  de  jeûner  la 
veille  de  la  Pentecôte.  Cela  tenait  à  l'usage 
dont  nous  avons  parlé  ,  de  ne  pas  jeûner  et  de 
prier  debout, pendant  le  temps  des  fêtes  de  ré- 
jouissance spirituelle.  Du  le.nps  de  Tertullien, 
■on  l'observait  dans    l'Eglise  universelle  (2), 


(^)  Typic.— (2}  Ter,  de  Coron,  c.  5. 


o97 

quatrième    et    au    cinquième 


amsi     qu  au 
siècle  (i). 

On  croit  que  ce  jeune  ne  fut  permis  que 
depuis  le  jeûne  des  rogations  ,  institué 
dans  le  temps  pascal  ,  par  St.  Mamert  de 
Vienne.  On  ignore  absolument  comment 
la  pratique  s'en  introduisit  en  France,  si  ce 
fut  par  un  canon  que  nous  avons  perdu  ,  ou 
par  l'usage.  On  voit  seulement  dans  les  Capi- 
tulairesde  Charlemagne qu'il  est  ordonné  aux 
prêtres  d'annoncer  ce  jeûne  aux  fidèles  (2). 
—  Il  est  à  présumer  qu'il  fut  établi  à  Rome  , 
avant  le  pontificat  de  Léon  IlL  —  A  la  fin 
du  treizième  siècle,  Durand  en  parlait  comme 
d'une  pratique  généralement  reçue  (3). 

Tenons  à  la  fête  elle-même  de  la  Pente- 
côte. Cette  fête  du  cinquantième  jour  de  la 
Pâcpie  a  été  figurée  par  celle  de  la  Pentecôte 
judaïque,  et  elle  est  la  seule  avec  celle  de  la 
Pâque  dont  nous  trouvions  l'origine  dans 
l'Ancien  Testament.  LaPàque  fut  fixée  au  qua- 
torzième jour  du  premier  mois ,  ou  de  la  pre- 
mière lune  de  l'année  ,  et  l'autre  ,  le  cinquan- 
tième jour  d'après  ,  au  bout  de  sept  semaines 
complètes  ;  ce  qui  la  faisait  appeler  la  fête 
solennelle  des  semaines.  C'était  aussi  la  fête 
delà  moisson  ou  des  premiers  fuits  de  l'année, 
à  cause  des  prémices  qu'on  en  ofa-ait  à  Dieu. 
Les  premiers  clirétiens  se  réglèrent  sur  les 
juifs  pour  la  célébration  de  la  Pentecôte, 
comme  ils  en  usèrent  pour  la  pâque  ,  au 
moins  jusqu'à  la  ruine  de  Jérusalem.  Ce 
qui  noi's  fait  juger  qu'elle  n'a  été  fixée  au  di- 
manche qu'au  moment  où  l'usage  s'est  aboli 
de  célébrer  la  Pâque  le  i4  de  la  lune  (4). 

Il  est  plus  que  probable  que  les  apôtres  eux- 
mêmes  instituèrent  une  fête  de  la  Pentecôte; 
car  ils  étaient  intéressés  à  rappeler  le  fait  le 
plus  mémorable  de  leur  mission,  et  celui  qui 
pouvait  contribuer  le  plus  à  répandre  la  doc- 
trine qu'ils  étaient  chargés  d'enseigner.  Mais 
cette  fête  dut  se  célébrer ,  ainsi  que  nous  l'a- 
vons dit  plus  haut,  dans  le  mystère  et  la  soli- 
tude. On  ne  peut  nier  néanmoins  que  du 
temps  même  des  apôtres  cette  fête  ait  été  cé- 
lébrée publiquement  à  Jérusalem.  St.  Cyrille, 
évêque  de  cette  ville  au  quatrième  siècle,  dit 
que  les  fidèles  avaient  fait  une  église  de  la 
maison  où  l'Esprit  Saint  était  descendu  sur  les 


(4).  Hier.  ep.  adLuc.,  Au^n?.,  cp.  ad  Casulan. 
Léon  ,  serm.  4 ,  de  jejun.  Pant.  —  (2)  Lib. 
6,  cap.  488.  — (3)  Durand, lib.  6,  cap. 406,  n.  8. 
—  (4)  Till.,  t.  I ,  p.  535  et  subs. 


598 


LA    DOMIISICALET. 


apôtres.  Elîc  fut  épargnce  dans  le  sac  de  Jé- 
rusalem sous  ïite  ,  au  témoignnge  de  St.  Epi- 
I^liaiie;  et  cette  église  fut  la  première  église 
qui  ait  été  consacrée  au  culte  de  Jésus-Christ. 
Après  le  graduel  de  la  messe  de  la  Pente- 
côte se  dit  la  prose  Veni,  Sancta  Spiriîus  ,  la 
seule  qu'on  ait  conservée,  avec  celles  de  Pâ- 
ques, du  St. -Sacrement  et  des  Morts.  Elle 
est  l'une  des  plus  anciennes  de  ces  proses, 
quoiqu'elle  ne  paraisse  pas  avoir  été  composée 
avant  le  treizième  siècle.  Il  est  probable  que 
l'auteur  est  le  pape  luuocent  III. — Le  pre- 
mier auteur  de  ces  chants  latins  rimes,  qu'on 
appelle /;/wc^- ,  parce  qu'on  n'y  a  point  gardé 
la  mesure  des  vers,  est  Notker,  moine  de 
Saint-Gall,  surnommé  le  Pelit-Bègue. — 

Les  églises  de  France  qui  ne  suivent  pas  le 
rit  romain,  en  ont  conservé  un  grand  nombre 
qu:  se  chantent  encore  aux  fêtes  solennelles. 

La  pi-ose  de  la  Pentecôte  avait  autrefois  une 
singularité  qui  la  distinguait  des  autres.  On 
l'accompagnait  du  son  des  trompettes  ,  pour 
représenterleventiiapétueuxqui  avait  soufflé 
^u  moment  de  l'émission  de  l'Esprit  Saint  sur 
les  apôtres.  Pendant  qu'on  la  cliAntait  ,  on 
jetait  aussi  de  la  voùtcdes  éloupes embrasées, 
pour  marquer  les  langues  de  feu  ;  on  répan- 
dait des  fleurs,  comme  symbole  des  dons  du 
Saint-Esprit,. et  on  donnait  la  liberté  à  des  pi- 
geons. Avec  le  temps  et  les  abus,  ont  cessé 
ces  pratiques  d'une  piété  naïve  et  simple. 

Tel  est  en  résumé  l'historique  de  cette 
grande  fête  de  la  Pentecôte  que  l'EgHse  cé- 
lèbre avec  pompe  et  solennité.  Oh!  que  de 
réflexions  elle  inspire  au  chrétien,  et  quelle 
-source  salutaire  de  hauts  et  féconds  enseigne- 
mens.  Lorsque  les  apôtres  eurent  reçu  cet 
esprit  céleste  promis  par  leur  maître,  ils  de- 
vmrent  des  hommes  nouveaux  ;  rien  ne  les 
arrête  plus,  eux  qui  étaient  si  timides  et  si 
faibles  !  eux  qui  avaient  fui  lâchement ,  qui 
avaient  douté  ou  renié  !  les  voye^-vous  main- 
tenant comme  ils  sont  fermes,  comme  ils  par- 
lent la  tête  haute  ,  et  coramenccnt  le  cours  de 
cette  mission  évangéliquc  qui  doit  changer  le 
monde,  mais  qui  no  leur  apportera  que  des 
angoisses  et  la  mort  pour  la  plupart  I  C'est 
qu'avec  l'Esprit  ils  ont  reçu  la  plénitude  des 
grâces  ,  les  dons  sublimes  de  l'intelligence,  et 
la  force  de  la  volonté.  Et  partout  où  souffle 
cet  esprit,  il  enfante  des  merveilles.  Qui  de 
^lous  ne  l'a  entendu  parler  intérieurement,  et 
comme  dans  le  fond  de  l'âme  ,  lorsque  ,  fer-  j 
mant  l'oreille  an  bruit  des  créatures,  il  se  re-    ! 


cueillait  en  lui-même?  Beau  momentque  celui- 
là  ,  où  l'âme  se  suffit  à  elle-même,  où,  dégagée 
de  toutce  qui  est,  le  fracas  du  monde  n'est  plus 
pour  elle  que  comme  l'écho  d'une  vague  loin- 
taine qui  vient  mourir  sur  la  riveî  Et  qui  de 
nous]encore  n'apas  désiré  de  se  recueillir  plus 
souvent,  d'échapper  aux  choses  de  la  terre, 
si  îïiisérables ,    si  petites  ,  dans  ces  temps  de 
discordes  intestines  où  tout  va  ,  se   perd,  se 
croise,  s'entrelace,  se  mêle,  hommes,  prin- 
cipes ,  événemens  I  En  face  de  tant  demisères, 
l'homme  qui  a  dans  son  cœur  la  sève  de  la  vie, 
inquiet,  las  de  lui-même,  de  la  société,   de 
tout  ce  qui  l'entoure,  ne  sait  où  se  réfugier, 
a  quelle  porte  frapper  pour  y  trouver  le  calme 
et  la  paix  ;  tandis   cpie  le  chrétien  ,   les  yeux 
fixés  au  ciel,  ouvre  son  cœur  à  la  voix  suave 
de  l'Esprit  consolateur,   et   se  réfugie  dans 
l'éternité,  pour  échapper  aux  angoisses  que 
Dieu  lui  a   faites  dans  ce   douloureux  pèleri- 
nage qu'on  appelle  la  vie.  C'est  cette^oix  di- 
vine qui  appelait  saint  Augustin  ,  qui  dorait 
les  longuesjournées  de  la  solitude  des  anacho- 
rètes ,  leur  faisait  goûter  dans  l'extase  du  ra- 
vissement d'indicibles  félicités,  et  leur  décou- 
vrait les  trésors  de  la  science  d'en  haut.  C'est 
cette  voix  qui  i  nstr  ni  t  les  Sai  nts  qui  fait  découler 
des  lèvres  des  paroles  parfumées  du  ciel,  qui 
prie  pour  nous  par  d'ineffables  gémissemens, 
qui  instruit  et  qui  console,   qui  persuade  et 
cpii  touche,  que  chacun  de  nous  entend  au 
fond^de  son  cœur,  comme  un  soupir  d'amour, 
et  un  tendre  et  mélancolique  élancement  vers 
le  ciel  !   Lorsque  Jésus  parlait   aux  disciples 
d'Emmaiis  sur  le  chemin  ,  quelque  chose  d'in- 
connu   se  remuait    en    eux;   et  quand  Jésus 
eut  disparu  ,  ils   se   disaient  :   «  Notre  cœur 
n'était-il  pas  tout  brûlant  au  dedans  de  nous, 
lorsqu'il  nous  parlait  sur  la  route,  et  nous  ou- 
vrait les  Ecritures  (i)?  »  Ainsi  nous  devons 
faire  en  célébrant  la  fête  de  l'Esprit  Saint. 
Loi'sque  la  poésie  du  saint  lieu  ouvrira  notre 
cœur  à  toutes  les  émotions  tendres  et  religieu- 
ses, tâchons  d'entendre  au  fond  de  notre  ân^e 
cette  voix  mystérieuse  qui  parle  dans  le  si- 
lence du  monde  et  des  passions  ;   et  disons  à 
Jésus-Christ  ;  «  Seigneur ,  demeurez'avec  nous, 
car  le  soir  se  fait ,    et  déjà  le  jour  baisse  ('2). 

(0  Luc  XXIV,  32.  —  (2)  Ibid.  29. 


LA    DOMIKWALE. 


LETTRE  V  A  M.  L'ABBE  **\ 

A  présent  la  roue  a  tourné  encore  une  fois. 
Nous  avons  passé  de  la  peinture  à  Témeute, 
nous  passons  de   l'émeute  à  l'industrie.  On  a 
élevé  sur  la  place  où  luourut  le  roi  mirtyr, 
quatre  grandes  baraques  en  toile  et  en  bois , 
dans  lesquelles  quiconque  travaille  le  fer  ou 
la  cire  ,  le  bois  ou  la  pierre,  l'ivoire,  le  coton, 
l'ambre,  l'or  et  Tarifent,  quiconque  tourne, 
façonne,  arranffe ,  dérange,  lime,  polit,  en 
un  mot  quiconque  veut  donner  à  la  matière 
seulement  in  nom  inconnu,    seulement  une 
forme  nouvelle  ,   s'est  hâté  d'apporter  l'ou- 
vrage  de  ses  mains.    Aussitôt  ,    voilà    toute 
l'attentioîi  qui  s'est  tournée  vers  les  baraques 
industrielles.  On  ne  parle  plus  à  Paris  à  l'heure 
qu'il  est,  que  de  filatures,  teintures,  machines, 
modèles,  charrues,  etc.  Voilà  la  grande  affaire 
à  l'heure  qu'il  est.  11  n'y  a  plus  ni  politique, 
ni  beaux-arts,  ni  belles- lettres  ,  ni  beaux  vei's 
à  Paris.  Il  v  a  des  industriels.  Vraiment,  mon 
ami,  vous  auriez  grande  pitié  de  ces  futiles  Pa- 
risiens, si  vous  les  voyiez  se  heurter,  se  presser, 
s'entaser    dans     ces     baraques.    Comme   ils 
admirent  toutes  choses!  comme  ils  se  passion- 
nent pour  toutes  choses  I  et  quelles  choses  ils 
admirent  !  Ce  sont  des  fauteuils  élastiques,  des 
armes  à  parapluies  ,  des  pianos  perfectionnés, 
des  essences  en  bouteilles  ,  des  lignes  à  pêcher 
le  goujon,  des  chefs-d'œuvre  en  sucre  candi, 
beaucoup  d'inutilités  sans  grâce  et  sans  goût. 
L'un  a  trouvé  uue  machine  au  moyen  de  la- 
quelle on  mesure  à  coup  sur  l'intelligence  des 
enfans  ;  l'autre,  à  l'aide  d'un  procédé  connu, 
prépare  les  corps  de  ceux  qui  sont  morts,  et  il 
donne  à  ces  chairs  saisies  et  affaissées  par  la 
mort,  la  durée  et  la  transparence  du  verre. 
Cela  est  hideux,  et  en  piésence  de  <  ette  vitrifi- 
cation du  corps  humain,  on  comprend  plus  que 
jamais  les  droi  s  imprescriptibles  de  la  poui'ri- 
ture  et  du  ver  sur  ce  corps  misérable,  puisqu'il 
n'en  est  que  plus  hideux  à  voir  quand  il  4 
échappé  à  la  pourriture  et  au  ver  I  II  y  en  a 
qui  ont  poussé  la  perfection  jusqu'à  composer 
un  corps  humain  dans  toutes  ses  parties,  dans 
ses  moindres  détails. 

Ainsi  ,  mon  ami ,  ne  me  demandez  pas 
encore  celte  fois  de  nouvelles  littéraires;  il  n'y 
a  pas  encore  de  littérature.  C'est  à  peine  si 
l'on  parle  de  quelques  livres  qui  ont  paru  dev- 
n'ièvcmenl:  Les  souvenirs  de  madame  la  mar- 
quise  de  Créfjui,  C'est  un  ouvrage  dans  lequel 


599 

on  a  tenté  de  reproduire,  le  ton,  les  manière 
et  le  style  de  l'ancienne  sociëlé  française.  Ce 
li%'re  se  recommande  par  sa  bonne  intention. 
L'auteur  a  tenté  de  montrer  sous  son  vrai 
jour  cette  belle  et  élégante  société  qui  s'est 
perdue  ,  ce  monde  de  grands  seigneurs  que  la 
révolution  a  surpris,  et  qu'elle  a  traînés  immé- 
diatement sur  l'échafaud.  Sous  ce  rapport,  les 
Souvenirs  de  madame  la  marquise  de  Cre'qui 
n«  doivent  pas  être  confondus  avec  tous  les 
livres  qui  paraissent  de  nos  jours;  et  si,  par 
hasard  dans  quelques  châteaux,  un  jour  où 
vous  n'aurez  rien  à  faire  ,  ce  livre  vous  tombe 
dans  les  mains,  vous  en  lirez  quelques  passages 
avec  plaisir. 

A  côté  et  en  regard  des  Souvenirs  de  ma- 
dame la  marquise  de  Cre'qui ,  on   public  les 
Historiettes    de    Tallement   des    Réaux.  Ce 
Tallement  des  E.éaux  ,  est  un  gentilhomme 
de  l'école  de  Montaigne  qui  vivait  du  temps' 
de  Louis    XIV.  Dans   ce  temps-là  c'était  la 
grande  mode  de  tous  ces  personnages  d'écrire 
leurs  mémoires.  Ils  s'enfermaient  dans  leur 
cabinet  chaque  jour,  et  ils  confiaient  au  papier 
ce  qu'ils  avaient  appris  la  veille,  hes  Mémoires 
de  St.-Simon,  ce  chef-d'œuvre  de  style  et  de 
haute  médisance,  ont  été  ainsi  faits.  Les  histo- 
riettes de  Tallement  ne  ressemblent  en  rien 
aux  Mémoires  de  St. Simon.  Ce  Tallement  est 
une   espèce  d'oisif  qui   s'amuse  à  couvrir  de 
fange  tout  le  grand  siècle.   A  son  compte ,  il 
n'v  a  pas  un  grand  homme  dans  cette  belle 
époque  de  l'histoire  de  France.  Selon  M.  Tal- 
lement, Henri  IV  est  un  homme  sans  esprit 
et  sans  cœur;  Sully  est  un  avare  et  un  voleur  ; 
le  cardinal    de   B.ichelieu    est   un   misérable 
époïste  ;  M.  deMontpensier,  cet  homme  d'une 
si  haute  vertu  que  Molière  a  copié  dans  le 
Misanthrope ,    n'est  qu'un    hnbéciîle   qui   se 
laisse  conduire  par  sa  famille;  aucune  gloire, 
aucune  renommée  ne  se  sauve  des  injures  de 
Tallement  des  Piéaux.  C'est  là  peut-être  ce 
qui  explique  l'espèce  de  succès  de  ce  livre. 
Nous  si  heureux  et  si  fiers  aujourd'hui  quand 
on  nous  prouve  que  nous  n'avons  plus  un  seul 
grand  homme ,   plus  une  seule  gloire  à  res- 
pecter.   O   malheureux!   qui  voudraient  que 
le  génie  et  la  vertu  des  siècles.passcs  n'eussent 
qu'une  seule  tête  pour  la  couper  d'un  seul 
coup  ! 

J'ai  encore  à  vous  parler  d'une  grande  en- 
treprise littéraire ,  et  celle-là  est  l'entreprise 
d'un  homme  de  talent  et  de  cœur  ,  qui  dans 
tout  le  cours  de  sa  vie  politique  a  eu  le  cou- 


600 


LA    DOMI-MCALE. 


rage  de  son  opitiioii.  Je  veux  parler  de  M.  le 
comte  Félix  de  Conny  (i).  Il  était  à  la  ti'ibune 
un  des  plus  cloquens  et  des  plus  jeunes  dé- 
fenseurs de  la  vieille  monarchie.  Depuis  la 
révolution  de  juillet  il  a  quitté  la  Chambre 
des  députés  ,  comme  M.  de  Chateaubriand  et 
M.  de  Fitz-James  ont  quitté  la  Chambre  des 
pairs.  Ce  temps-là,  si  tiistcment  occupé  du 
spectacle  de  nos  discordes  et  de  nos  malheurs, 
M.  de  Conny  l'a  employé  à  revenir  sur  celte 
longue  catastrophe  du  dix-neuvième  siècle 
qui  commence  à  89.  Cet  éloquent  écrivain 
voyant  quelles  relations  mensongères  ont  été 
faites  de  la  révolution  française,  s'est  dit  à 
lui-même  :  Cette  histoire  ,  c'est  un  men- 
songe; cette  histoire  ,  c'est  une  flatterie  ;  cette 
histoire  ne  repose  sur  aucun  principe;  elle  n'a 
pas  osé  se  servir  du  principe  au  nom  duquel 
ont  été  assassinés  tant  d'honnêtes  gens;  elle  n'a 
pas  non  plus  osé  s'appuyer  sur  le  vieux  prin- 
cipe monarchique,  de  sorte  que  tous  les  écri- 
vains de  l'histoire  de  la  révolution  ont  flotté 
d'un  principe  à  l'autre ,  çà  et  là,  à  droite  et  à 
gauche,  irrésolus,  incertains,  malheureux  de 
leur  doute  ;  pauvres  gens  qui  ne  savent  ni 
aimer,  ni  haïr;  pauvres  gens  qui  regardent 
passer  tous  les  bourreaux  sans  les  flétrir, 
toutes  les  victimes  sans  les  plaindre;  pauvres 
gens  qui  font  leur  histoire  comme  on  fait  un 
roman  drapant  les  Iicroset  arrangeant  les  faits 
de  la  manière  la  plus  dramatique  ,  sans  s'in- 
quiéter autrement  de  la  vérité  I 

Voilà  ce  cpie  M.  de  Conny  se  sera  dit  à  lui- 
même  avant  de  commencer  son  livre.  Il  avait 
devant  lui  un  exemple  frappant  :  l'Histoire  de 
!a  Révolution  ,  par  M.  Thicrs,  livr(^ mal  fait 
mais  chaudement  écrit,  ouvrage  d'un  homme 
ignorant  des  faits  et  des  hommes,  mais  intel- 
ligent en  proportion  de  son  ignorance;  esprit 
actif  et  distingué,  mais  d'nnc  n  obilité  dan- 
gereuse; devenu  ministre  par  son  livre,  et 
que  sou  livre  chassera  du  ministère;  car  c'est 
là  où  ton;  les  livres  sans  conscience  entraînent 
leurs  auteurs  :  il  faut  que  l'auteur  tue  le  livr», 
ou  que  le  livre  tue  l'auteur. 

Le  premier  volume  de  M.  de  Conny  a  paru. 
Je  l'ai  déjà  lu  tout  entier,  et  vous  le  lirez 
vous-même  avec  un  vif  intérêt,  mon  ami. 
C'est  un  livre  dans  lequel  le  sang-froid  ne 
nuit  pas  à  l'enthousiasme;  c'est  un  style  clair 
et   cliàtié  qui    ne  se  fie  pas  au  hasard,    cet 

(I)  Nous  consacrerons  nos  colonnes  à  l'exa- 
men sérieux  de  cei  ouvrage. 


Apollon  bâtard  de  notre  littérature.  Ce  son 
les  pensées  graves  ,  profondes  ,  et  mélancoli- 
ques d'un  homme  qui  croit  encore  à  Dieu  et 
au  roi,  ces  deux  forces  que  nulle  force  n'a  pu 
vaincre  encore,  et  qui  ne  mourront  jamais 
parmi  nous. 

Ici  je  m'arrête.  Il  y  a  bien  encore  un  autre 
livre  dont  la  Dominicale  vous  a  déjà  parlé  : 
livre  d'un  homme  de  génie  que  son  génie  a 
perdu;  livre  malheureux  sôus  tous  les  rap- 
ports ,  dans  lequel  la  doctrine  des  révolutions 
est  présentée  sous  le  langage  ardent  de  Jéré- 
mie  le  prophète. 

Ce  n'est  pas  une  lettre  qu'il  faudrait  pour 
ce  livre  ,  mais  une  élégie. 


LIBERTE  DE  LA.  PRESSE!... 

Nos  lecteurs  ont  probablement  conservé  le 
souvenir  d'une  affaire  intentée  ,  il  y  a  environ 
deux  mois,  en  première  instance,  à  la  Domi- 
nicale, par  le  ministère  public  ,  relativement 
au  cautionnement. 

Voici  sommairement  en  quoi  consistait  la 
matière  de  la  poursuite.  Fondée  d'abord  dans 
un  but  tout  religieux,  la  Dominicale,  na  ren- 
trant pas  dans  la  catégoi'ie  des  journauxpoli- 
tiques  ,  ne  devait  pas  être  soumise  à  la  loi  sur 
le  cautionnemeut,  et  ne  le  fut  point  en  effet. 

Plus  tard  le  ministère  public  ayant  cru  voir 
dans  quelques  articles  des  passages  politiques, 
un  cautionnement  fut  exigé.  Ce  cautionnement 
fut  déposé  au  trésor  dans  le  délai  accordé  ; 
mais  une  foiunalité  de  signature  restait  encore 
à  remplir  au  bureau  de  la  librairie  ,  lors- 
que le  directeur  fut  appelé  subitement  à 
Reims,  pour  y  exercer  les  fonctions  de  juré. 
Il  remit  à  son  retour  à  remplir  cette  forma- 
lité. Le  ministère,  ignorant  cette  circonstance, 
cita  en  justice  la  Dominicale.  Mais  letribunal 
n'envisageant  que  la  bonne  foi,  n'hésita  pas  à 
renvoyer  la  Dominicale  de  la  plainte  ,  sans 
frais  ni  dépens.  Le  ministère  public  eu  appela 
en  Cour  royale.  S'il,  avait  compté  sur  moins 
de  bienveillance  de  la  part  de  cette  Cour 
pour  la  presse,  il  ne  s'était  pas  trompé;  car  la 
Dominicale  a  été  condamnée  pour  le  même 
fait  àla  somme  de  deux  cents  francs  d'amende, 
et  à  nu  mois  de  prison  ,  dans  la  personne  de 
M.  Bouchet ,  dont  le  nom  avait  été  rais  en  bas 
du  premier  numéro,  mais  qui  du  reste  n'avait 
rien  du  caractère  officiel  d'un  gérant. 


LA    DOMIISIGALE 

Nous  n'avons  aucune  réflexion  à   faire  sur 
ce  jugement  qui  pourrait  se  résumer  ainsi  : 


60i 


Attendu  que  M.  de  Saint-Priest,  contraint 
par  une  loi  d'être  absent  de  Paris  ,  devait  ce- 
pendant y  être  d'après  une  autre  loi ,  con- 
damnons le  sieur  Bouchet  à  aoo  francs  d'a- 
mende, et  à  un  mois  de  prison. 

Notre  imprimeur  a  pareillement  été  con- 
damné à  5oo  francs  d'amende,  parce  que  son 
imprimerie  n'étapt  point  un  bureau  de  cen- 
«ure,'sa  perspicacité  n'avait  pu  aller  jusqu'à 
distinguer  de  la  politique  dans  une  feuille 
Consacrée  à  la  religion. 


CHRONIQUE  HEBDOMADAIRE. 

NOUVELLES  RELIGIEUSES. 

Nous  recevons  par  voie  extraordinaire  des  non- 
velies  importantes  du  Porl-au - Piince  ,  (hi  2G 
janvier. 

Le  docîer.r  England,  évêque  de  Charleslon, 
avait  quitté  celle  ville  depuis  dix-huit  mois  environ, 
dont  il  a  passé  la  plus  grande  partie  h  Rome.  Le 
reste  a  été  employé  à  visiter  les  principales  villes 
du  continent,  où  il  a  partout  éprouvé  les  atten- 
tions les  phis  flatteuses.  A  Vienne,  il  fut  honoré 
des  hautes  faveurs  de  l'empereur,  du  roi  de  Hon- 
grie, et  des  autres  branclies  de  la  famille  impériale. 
A  Rome,  il  fut  l'objet  des  pins  délicates  attentions 
du  Saint-Père ,  des  cardinaux ,  et  des  grands  digni- 
taires de  la  cour. 

Par  ordre  de  Sa  Sainteté ,  il  fut  nommé  un  des 
prélats  assislans  auprès  du  trône ,  emploi  d'une 
haute  dignité  où  il  fit  partie  du  cortège  du  Saint- 
Père  le  jour  de  Pâques ,  et  pendant  les  brillantes 
cérémonies  de  cette  fête. 

Il  fut  également ,  selon  les  désirs  du  Saint-Père, 
employé  pendant  deux  mois  à  composer  un  livre 
en  anglais  ayant  pour  but  de  donner  des  explica- 
tions sur  le  sacrifice  de  la  messe,  et  des  cérémonies 
observées  à  Rome  durant  la  semaine-sainte.  Cet 
ouvrage  a  été  depuis  traduil  en  italien  et  eu  fran- 
çais ,  el  ensuite  publié  aux  frais  du  Saint-Père. 

Nommé  par  le  Sainî-Père  légat  apostolique ,  le 
prélat  s'embarqua  vers  la  fin  d'aotit  à  Coork, 
sur  un  paquebot  américain.  Il  débarqua  le  19 
janvier.  Descendu  à  terre  sans  pompe  et  sans 
ostentation  ,  ce  prélat  ,  digne  des  premiers 
temps  du  Christianisme ,  se  rendit  d'abord  à  l'é- 
glise, où  il  se  lit  connaître  au  vicaire-général.  Le 
père  Joseph  Salgado  s'empressa  d'annoncer  au 
gouvernement  l'arrivée  de  l'évêque,  el  aussitôt  des 
ordres  furent  donnés  pour  le  traiter  dignement.  Le 
presbjlère  fut  anieuhlé  convenablement,  el  tout 
fut  disposé  pour  lui  rendre  le  séjour  agréable. 


Le  lundi  20,  le  prélat  fut  reçu  en  audience  par- 
ticulière par  le  président  d'Haïti ,  auquel  il  adressa 
le  discours  suivant,  après  les  premiers  compfimens 
d'usage  • 

«  Excellence  ! 
«  C'est  pour  moi  un  sujet  de  regret  que  la  ma- 
nière imparfaite  de  m'exprimer  dans  la  langue, 
française  m'enipêclie  de  Icmoigner,  comme  je  le 
devrais,  les  senlimens  qu'en  cette  occasion  je  vou- 
drais transmettre  de  la  part  de  Sa  Sainteté  ,  dont 
j'ai  l'honneur  d'èti-e  l'indigne  repré.;enlant. 

«  Je  décrirais  l'infcrèt  particulier  qui  anime  le 
Saint-Siège  pour  la  prospérité  de  la  république  haï- 
tienne ,  non-seulement  sous  le  lapport  de  cette  re- . 
ligion  dont  il  est  le  chef  visible ,  mais  encore  de  la 
bienveillance  de  son  cœur  ,  qui  le  porte  à  désirer  le 
bonheur  temporel  d'une  si  grande  portion  de  la 
famille  humaine  :  elle  est  séparée  de  lui  par  des 
montagnes  et  des  mers;  mais  malgré  ce^e  sépara- 
lion  ,  il  la  réclame  comme  ses  enfans,  cl  l'embrasse 
dans  son  affection. 

«  Il  regrette  que  les  efforts  faits  en  d'autres 
temps  pour  l'établissement  de  la  religion  sur  des 
bases  solides,  n'aient  pas  eu  de  meilleurs  succès; 
mais  il  caresse  l'e-poir  que  les  efforts  du  gouver- 
nement haïtien ,  unis  à  ceux  du  Sainl-Siége  et  se- 
condés, comme  il  pense  que  cela  sera,  par  le 
zèle  des  bons  citoyens  de  la  république ,  obtien- 
dront dans  les  circonslauces  présentes,  de  plus 
heureux  résultats. 

«  Qu'il  me  soil  permis  d'avancer ,  qu'après  la 
bénédiction  de  Dieu ,  les  meilleurs  fondemens 
pour  réaliser  ces  espérances ,  seraient  l'emploi  de 
moyens  prompts  et  efficaces  pour  créer  un  clergé 
national ,  éclairé  et  vertueux  ,  et  le  règlement  de 
la  discipline  haïlienne  sur  des  principes  d'une  ad- 
ministration catholique,  simple  et  solide,  en  rap- 
port avec  les  meilleurs  intérêts  de  la  répu- 
blique haïtienne.  Une  telle  discipline  maintiendrait 
la  dignité  de  la  hiérarclije,el  rehausserait  Iccarac-. 
tère  de  la  république  el[e-même  d'une  manière 
respectable  parmi  les  nations  catholiques. 

«  Aces  observations  j'ajouterais  l'expression  de 
la  haute  opinion  entretenue  par  le  Saint-Père  sur 
le  zèle  pour  la  religion  manifesté  par  le  Président 
lui-même ,  sur  ses  vertus  privées  et  sur  ses  ser- 
vices publics;  ce  qui  a  assuré  à  Son  Excellence 
une  place  distinguée  dans  l'affcclion  et  i'estime  du 
Saint-Siège. 

«  Le  bref  du  pape  que  j'ai  l'iionneur  de  vous 
présenter,  tout  en  informant  Votre  Excellence  de 
la  nature  et  de  l'étendue  de  ma  mission ,  lui  at- 
testera aussi  les  senlimens  affectueux  du  Saint-Père 
à  son  égard.  » 

A  ce  discours  du  vénérable  prélat ,  le  président 
d'Haïti  répondit  d'abondance  qu'il  était  ému  des 
senlimens  que  l'évêque  venait  de  lui  exprimer  au 
nom  du  Sainl-Père  ;  que ,  non-seulement  comme 
chef  d'état ,  mais  encore  comme  chrétien ,  il  avait 


602  LA    DOMINICALE. 

t 

oiijonrs  honoré  la  religion  catholique  qui  est  celle 

de  la  majorité  des  Haïtiens;  qu'il  désirait  vive- 
ment, depuis  long-temps,  que  le  pays  fût  doté 
d'un  clergé  national;  que  ses  efforts  avaient  cons- 
tamment tendu  vers  ce  but,  mais  qu'ils  avaient  été 
contrariés  par  de  nombreux  obstacles;  que  sa  joie 
était  grande  de  voir  enfin  sur  le  point  de  se  réaliser 
im  vœu  qui  devait  tourner  (ont  entier  au  bien  de 
l'humanité ,  à  la  gloire  de  la  religion  catholique  et 
à  la  prospérité  d'Haïti  ;  qu'il  concourrait  avec  au- 
tant d'empressement  que  de  plaisir  à  tout  ce  qui , 
en  harmonie  avec  les  statuts  constitutifs  de  la  ré- 
publique ,  aurait  pour  but  de  faire  briller  dans 
tout  leur  jour  les  vérités  de  la  Foi,  et  d'établir  la 
meilleure  discipline  ecclésiastique.  Son  Excellence 
termina  en  disant  qu'il  recevait  avec  satisfaction  le 
bref  de  notre  Saint-Père  le  pape  ,  et  qu'elle  ne 
manquerait  pas ,  en  y  répondant ,  de  donner  des 
preuves  de  ses  sentimens  de  vénération  pour  le 
chef  de  l'Eglise  romaine;  que  quant  au  légat  lui- 
même,  elle l'a-cueillait avec  plaisir,  non-seulement 
à  cause  de  l'imporlanle  mission  dont  il  était  chargé, 
mais  encore  à  cause  de  ses  vertus  personnelles  et 
de  sa  philantrophie ,  dont  la  célébrité  l'avait  pré- 
cédé dans  notre  pays ,  et  qu'elle  avait  donné  des 
ordres  pour  que ,  pendant  son  séjour  dans  cette 
capilale,  il  fût  traité  avec  les  égards  dus  à  son  ca- 
ractère. 


Voici  le  bref  du  Saint-Père: 

A  notre  cher  fih,  lillusire  et  honorable  Boijer , 
président  de  la  république  d'Haïti. 

CxRÉGOiRE  XVI,  Pontife. 

Très-cfier,  très-illustre  et  honorable 
Fils  ,  salut  et  bénédiction  apostolique. 

Des  rapports  nombreux  et  unanimes  ,  ainsi  que 
la  correspondance  de  vos  ministres,  ont  plus  d'une 
fois  instruit  le  siège  suprême  de  Rome  ,f  que  nous 
occupons  par  la  volonté  de  Dieu  ,  du  zèle  qui  dis- 
lingue Votre  Excellence ,  et  de  son  désir  sincère 
de  voir  fleurir  et  se  consolider  la  religion  calho- 
blique,que  la  constitution  de  la  république  d'Haïti  a 
décrétée  religion  de  l'Etat.  Ces  sentimens,  si 
dignes  d'un  chrétien  et  d'un  chef  éclairé  ,  nous  ont 
pénétré  d'une  vive  satisfaction,  tant  parce  que 
nous  espérons  qu'ils  contribueront  puissamment  à 
Taccroissement  de  la  gloire  de  Dieu  et  an  salut 
éternel  de»  hommes  ,  que  parce  qu'ils  seront  pour 
vous-même ,  que  depuis  long-temps  nous  chéris- 
sons en  Jésus-Christ,  un  titre  d'honneur  ,  tout  le 
temps  de  votre  vie ,  et  vous  mériteront ,  dans  l'éter- 
nité de  grandes  et  glorieuses  récompenses.  Ce 
n'est  pas  (pie,  dans  les  années  précédentes,  le 
siège  aposto:ique;de  Rome  nese  sait  efforcé  depour- 
voir  ,  soit  par  des  missions,  soit  par  voie  decorres- 
iwndance  ,  aux  intérêts  de  la  foi  dans  l'illustre  ré- 
publique d'TIaïfi  ;  mais  la  contrariété  des  éréne- 
mens ,  l'éloignement,  et  diverses  circonstances  l'ont 


empêché  jusqu'ici  d'établir  rien  dejsolide  etde  défi- 
nitif. Aujourd'hui  donc  nous  nous  sommes  enfin  dé- 
terminé à  envoyer  près  de  Votre  Excellence  notre 
légat ,  le  vénérable  frère  Jean  England,  évéque  de 
Charleston,  dans  les  Étals-Unis  de  l'Amérique  du 
Nord,  dont  la  foi,  les  lumières  et  la  piété  sont  con- 
nues ,  pour  qu'il  traite  avec  Votre  Excellence  des 
affaires  de  la  religion  catholique  dans  toute  l'éten- 
due de  la  république  d'Haïti;  qu'il  délibère  avec 
vous  du  choix  des  pasteurs  qui  seront  proposés  à 
notre  institution  canonique  ,  qu'il  forme  un  clergç 
national,  qu'il  établisse  une  discipline  ecclésiasti- 
que ,  qu'il  pourvoie  aux  besoins  spirituels  du  peu- 
ple; et  afin  que,  par  la  faveur  et  le  secours  de 
Votre  l' xcellence ,  objet  de  nos  vifs  désirs  et  de  nos 
pressantes  sollicitations ,  notredit  légat  puisse  exé- 
cuter celle  grande  tâche  avec  succès  et  sans  obsta- 
cle ,  nous  l'avons  investi  de  l'autorité  nécessaire  du 
Siège  apostolique  ;  et  nous  vous  le  recommandons 
avec  instance ,  pour  qu'il  trouve  dans  votre  haute 
puissance  aide  et  protection.  En  attendant,  et  dans 
cet  espoir,  nous  répandons,  de  tout  cœur,  sur  Votre 
Excellence,  ainsi  que  sur  toute  la  république  que 
vous  gouvernez,  la  bénédiction  apostolique. 

Donné  à  Saint-Pierre  de  Rome,  et  scellé  du  sceau 
du  pêcheur,  le  20  mai  1835,  de  notre  pontificat 
le  troisième. 

GASPAR  GASPARINI. 

Des  commissaires  ont  été  nommés  par  le  prési- 
dent pour  traiter  avec  le  légal  ;  et  les  conférences 
ont  dû  s'ouvrir  le  27  du  même  mois. 

—  C'était  un  spectacle  consolant  que  celui  que 
présentaient  le  <S  les  églises  de  Saint-Roch  et  de 
l'Assomption.  On  y  donnait  la  première  commu- 
nion aux  enfans,  et  l'aftluence  était  immense.  Le 
péristyle  de  cette  première  église  était  couvert 
par  la  foule,  qui  refluait  jusque  dans  la  rue.  Là  ré- 
gnait l'ordre  le  plus  parfait  :  des  hommes  du  peu- 
ple s'étaient  chargés  eux-mêmes  d'empêcher  l'en- 
combrement des  voitures  ;  et  tout  cela  se  faisait 
de  la  manière  la  plus  admirable,  sans  le  concours 
de  la  police,  qui  n'était  représenté  que  par  deux 
gardes  municipaux. 

Le  lendemain ,  Mgr.  l'archevècpie  a  administré 
le  sacrement  de  confirmation  ;  et  celte  cérémonie 
avait  attiré  la  même  aftluence  que  la  veille. 

—  Les  5  et  6  juin  1832,  l'émeute  se  promenait 
hardie  et  formidable  au  centre  de  Paris.  Celle-là , 
c'était  l'émeule  du  cloître  Saint-Méry.  De  toutes 
parts  retentissaient  le  bruit  des  armes,  les  cris  de 
guerre.  Le  canon  s'avançait ,  sillonnant  les  rues 
étroites.  Long-temps  l'église  Saint-Méry  montrera 
sur  ses  porti(pies  l'empreinte  profonde  d'une  grande 
catastrophe  :  long-temps  il  y  aura  sur  le  cœur  des 
orphelins  une  eniftreiiite  plus  profonde  encore. 

Cependant  Dieu  veilla  à  la  garde  de  son  temple  : 
il  ne  permit  jias  à  la  temiîète  (jui  ravagea  Saint- 
Germain-l'Auxerrois  de  renverser  l'église  de  Saint- 


Méiy.  Elle  mugit  quelques  heures  à  ses  portes  et 
disparut. 

Afin  de  conserver  la  mémoire  de  celle  protec- 
tion ,  on  vient  de  fonder  à  perpétuité  dans  cette 
paroisse  la  fête  de  la  divine  Providence.  Dimanche, 
^^  mai,  celle  pieuse  solennité,  célébrée  pour  la 
première  fois ,  avait  attiré  un  nombreux  concours 
de  fidèles.  Dieu  seul  connaît  les  prières  et  les  ac- 
tions de  grâces  qui  fiuenl  répandues  en  sa  présence. 
Sans  'doute ,  de  pénibles  souvenirs  sont  venus  se 
mêler  aux  hymnes  de  la  religion  ;  car,  moins  que 
jamais,  les  joies  de  piété  ne  se  trouvent  pures 
d'amertume....  quand  viendra  le  jour  où  toutes  les 
blessures  seront  entièrement  fermées  ? 

—  Un  grand  nombre  d'évèques  visitent  leurs 
diocèses  en  ce  moment.  M.  •P'évèque  de  Rennes  re- 
cueille d'abondantes  consoltltions  dans  les  cam- 
pagnes de  la  Bretagne  où  1  impiété  n'a  pas  pénétré 
encore.  On  cite  une  paroisse  où  personne  n'a  man- 
qué de  se  présenter  au  tribunal  de  la  pénitence 
dans  le  temps  pascal. 

M.  l'évêque  de  Luçon  a  donné  la  confirmation  à 
près  de  trois  cents  personnes,  dans  la  paroisse  de 
Fouillé ,  où  Guicheteau  a ,  comme  on  sait ,  arboré 
l'étendard  du  schisme. 

M.  l'évêque  de  Troyes  a  été  reçu  avec  enthou- 
siasme à  Cunfln,  où  un  très  grand  nombre  de 
fidèles  ont  voulu  comaumier  de  sa  main.  A  Vitry- 
le-Croisé ,  le  même  prélat  a  été  forcé  de  donner  la 
confirmation  dans  le  cimetière ,  à  cause  de  l'af- 
fluence. 

M.  l'évêque  de  Beauvais  est  parti  pour  visiter 
deux  cantons  de  l'arrondissement  de  Senlis. 

M.  l'évêque  du  Mans  s'est  rendu  le  6  mai  à  Pré- 
clgné,  où  il  a  été  reçu  avec  les  plus  grands  hon- 
neurs. Le  maire  était  allé  au-devant  de  lui  pour  le 
complimenter.  La  Gaz,eitc  du  Maine  nous  donne 
de  nouveaux  détails  sur  sa  tournée  épiscopale  : 

Monseigneur  l'évêque  du  Mans  continue  sa  tour- 
née épiscopale  dans  son  diocèse.  Nous  apprenons 
que  dans  le  département  de  la  Mayenne  les  popula- 
tions sont  accourues  en  foule  sur  son  passage,  pour 
recevoir  sa  bénédiction.  Le  7  mai  monseigneur  est 
arrivé  à  Saint-Vénérand  où  s'était  réuni  le  clergé 
des  trois  paroisses  de  Laval.  Là  le  prélat  fut  haran- 
gué par  le  curé  de  Saint-Vénérand  et  conduit  pro- 
cessionnellement  à  l'église  et  de  là  à  l'hôlel  qui 
avait  été  préparé  pour  lui. 

Le  jour  de  l'Ascension,  Mgr  l'évêque  officia  dans 
l'église  paroissiale  de  la  Trinité  après  avoir  été  ha- 
rangué par  le  respectable  curé  de  celte  paroisse.  Le 
même  jour,  deux  heures  avant  les  vêpres,  celle 
église  était  remplie  de  fidèles ,  attirés  par  le  désir 
d'entendre  leur  évêque.  En  effet  Mgr  monta  en 
chaire  et  fit  entendre  ces  paroles  de  paix,  de  charité 
et  d'union  qui  sont  comme  l'àme  de  ses  discours  et 
de  ses  mandemens. 

Partout  le  prélat  visite  en  détail  les  églises;  il 
procède  à  l'examen  des  vases  sacrés,  des  ornemens, 
des  registres  de  baptême,  de  fabrique,  etc.  Ses 


LA    DOMINICALE.  gQ^ 

soins ,  nous  écrit-on.  s'étendent  à  tout  ce  qui  inté- 
resse le  clergé  et  les  fidèles.  On  ne  s'étonne  pas  de 
l'accueil  que  reçoit  le  prélat  dans  la  Mayenne  dont 
la  population  s'est  toujours  fait  remarquer  par  sa 
grande  piété. 


NOUVELLES  ÉTRANGÈRES. 

Bien  des  nouvelles  ont  circulé  cette  semaine  sur 
l'Espagne  et  sur  le  Portugal.  On  parlait  d'une 
dépêche  télégraphique  de  Rayonne  ,  qui  avait  an- 
noncé la  fuite  et  l'embarquement  de  don  Carlos. 
On  ajoutait  que  le  bateau  à  vapeur  V Africain,  ar- 
rivé en  cinq  jours  de  Lisbonne,  avait  apporté  l'im- 
porlanle  nouvelle  que  don  Miguel ,  ayant  accepté 
les  concilions  offertes,  allait  s'embarquer  pour 
l'Angleterre,  à  bord  de  la  frégate  le  Star. 

Il  s'esl  trouvé  depuis  que  la  fameuse  dépêche  té- 
légraphique n'était  qu'une  intrigue  de  bourse  ,  et 
la  nouvelle  importante  de  l'Africain  une  mystifi- 
cation. 

La  moralité  à  tirer  de  toutes  ces  contradictions 
et  de  ces  nouvelles  mensongères ,  c'est  qu'on  ne 
saurait  trop  être  en  garde  contre  celte  espèce  nou- 
velle d'agiotage  qui  spécule  en  grand  sur  la  bonne 
foi  publique.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'aucune 
affaire  importante  n'a  eu  lieu  ni  en  Espagne  ni 
eu  Portugal ,  et  que  les  partis  y  sont  toujouis  en 
présence.  La  petite  troupe  d'Espagnols  ,  lancés  sur 
le  territoire  portugais,  se  trouve  cernée  par  l'esprit 
hostile  des'pop'.ilalions;  et  une  correspondance  li- 
bérale de  Madrid  assure  que  ces  Espagnols  se  trou- 
vent aujourd'hui,  dans  la  Péninsule,  dans  le  même 
cas  où  se  trouvaient  en  Espagne,  en  4808,  les 
troupes  de  Napoléon. 

Il  paraît  que  iMarie-Chiistine,  désespérant  de  sa 
faire  reconnaître  par  les  cours  du  Nord,  a  pris  le 
parti  de  ra[)peler  les  ministres  de  Vienne ,  de  Ber- 
lin et  de  Saint-Pétersbourg. 

Sa  situation  extrêmement  précaire  ne  l'empô- 
che  pas  de  se  lancer  dans  les  réformes  à  l'intérieur  ; 
et  voilà  qu'un  décret  rendu  à  JMadrid,  à  la  lin  d'a- 
vril, vient  de  créer  une  junte  coini)osée  d'évèques 
et  de  magistrats.  Le  but  est  de  poursuivre  la  ré- 
forme ecclésiastique.  Cette  junte  proposera  les  ré- 
formes nécessaires  dans  la  provision  desévêchés, 
des  prébendes  et  des  canoni  ats,  sauf  à  s'entendre 
sur  certains  points  avec  le  Sainl-Siége.  En  atten- 
dant ,  il  est  défendu  aux  couvens  de  rece^  oir  des 
novices  sans  autorisation  spéciale. 

—  Les  ministres  d'Autriche  et  de  Sardaigne  ont 
adressé,  le  23  avril,  au  directoire  fédéral  de  la 
Suisse ,  de  nouvelles  notes  pour  presser  ce  pays  de 
prendre  des  mesures  de  nature  à  préveinr  les  ten- 
tatives révolutionnaires ,  dont  leurs  nations  pour- 
raient se  ressentir.  Le  ministre  de  Sardaigne  de- 
manie  particulièrement  que  l'on  punisse  les  Suisses 
qui  ont  concouru  à  l'expédition  de  Savoie ,  et  qu'où 


601 


LA     DOiMINICALE. 


expulse  les  Polonais  ,  Italiens  et  Allemands ,  qni  y 
ont  pris  part ,  nième  indirectement. 

—  Le  ministre  de  Paissie  a,  comme  ceux  des 
deux  grandes  puissances  d'Allemagne,  adressé  nne 
note  énergique  au  directoire  fédéral  de  la  Suisse , 
pour  lui  intimer  de  prendre  des  mesures  contre  la 
propagande  révolutionnaire.  Le  gouvernement  hel- 
vétique se  borne  .  dit-on,  à  répondre  qu'en  expul- 
sant les  étrangers  qui  ont  compromis  sa  neutralité, 
il  n'ehtend  ni  s'interdire  pour  l'avenir  l'exercice 
du  droit  d'hospitalité,  ni  surtout  accéder  à  la  de- 
mande du  roi  de  Sardaigne ,  de  mettre  en  juge- 
ment les  réfugiés  et  les  Suisses  qui  ont  pris  part  à 
l'invasion  de  la  Savoie. 

—  Madame  la  duchesse  de  Berri  est  arrivée  à 
Vienne  le  "27,  et  voici  ce  qu'on  lit  dans  le  Corres- 
pondant de  Nuremberg  sous  la  date  de  Vienne, 
28  avril  : 

«  Les  appartemens  qu'on  avait  préparés  au  palais 
impérial  pour  S.  A.  R.  RP"'  la  duchesse  de  Berri, 
sont  très-voisins  de  ceux  qu'occupent  l'empereur 
lui-même.  En  arrivant,  S.  A.  R.  a  rendu  visite  à 
LL.  MM.  L'accueil  plein  de  tendresse  qui  lui  a  été 
fait  a  si  profondément  touché  la  princesse ,  qu'en 
se  retirant  elle  pouvait  à  peine  cacher  son  émotion. 
Elle  a  rendu  visite  aux  archiduchesses  Marianne 
et  Sophie ,  puis  elle  est  retournée  à  ses  apparte- 
mens pour  y  recevoir  à  son  tour  les  visites  de  la  fa- 
mille inipériale.  Celte  réception  a  été  des  plus  bril- 
lâmes. La  duchesse  a  diné  le  jour  même  à  la  table 
de  l'empereur  ;  toute  la  famille  impériale  avait  été 
invitée  ;  une  magnificence  rare  a  été  déployée  dans 
cette  occasion. 

Le  soir  S.  A.  R.  s'est  promenée  au  Prater  en  ca- 
lèche. Une  foule  immense  remplissait  le  Prater. 

—  Il  y  a  des  troubles  à  Francfort ,  et  les  troupes 
autrichiennes  et  prussiennes  sont  presque  toujours 
sur  pied.  Il  y  a  eu  dans  la  soirée  du  3  des  rixes  san- 
glantes dans  des  cabarets  des  faubourgs;  deux 
hommes  ont  été  tués  et  plusieurs  autres  blessés.  Les 
bour  geois  se  sont  réunis ,  et  ont  résolu  de  pré- 
senter au  sénat  une  pétition  pour  se  plaindre  de  la 
sévérité  de  la  police  et  de  la  garnison. 


INTERIEUR. 


.NOUVELLES  DIVERSES. 


—  Un  abbé  Paganel,  qui  publia,  après  la  révo- 
lution de  juillet,  un  pamphlet  contre  Mgr  l'arche- 
vêque de  Paris,  vient  d'adresser  à  la  chambre,  sous 
forme  de  pétition ,  un  Mémoire  tendant  à  prouver 
que  le  peuple  est  accusé  à  tort  d'avoir  enlevé  un 
million  à  l'archevêché.  L'abbé  Paganel  demandait 
donc  une  enquête  parlementaire  pour  éclaircir  le 
faiL  M.  Poulie ,  rapporteur,  a  proposé  l'ordre  du 
jour.  En  vérité  il  y  a  des  gens  si  niaisement  stu- 
pides  ou  lolleiuent  chontés  que  rien  ne  les  corrige 


ou  ne  leur  met  le  rouge  au  front.  Qu'est-ce  que 
l'abbé  Paganel  ?  et  que  veut-il  à  l'archevêque  de 
Paris  avec  ses  pamphlets  qui  font  soulever  de  dé- 
goût? 

—  D'après  les  états  officiels  transmis  au  minis- 
tère de  la  guerre ,  la  perte  des  militaires  dans  les 
combats  de  Lyon  a  été  de  115  tués  et  560  blessés  : 
total ,  405.  Les  officiers  ligurent ,  dans  le  premier 
cas,  pour  27,  et  dans  le  second,  pour  43  ;  il  y  a  eu 
88  soldats  tués  et  3i7  bicssés.  Dans  les  combats  de 
guerre  civile  ,  la  perte  des  officiers  est  toujours  plus 
considérable  qu'à  l'armée,  parce  qu'ils  sont  plus 
exposés,  et  qu'on  les  ajuste  de  préférence.  Le 
journal  ministériel  de  Lyon  ,  qui  rapporte  ces  dé- 
tails, évalue  an  double,  faute  de  renseignemens  , 
la  perte  des  iusurgç^.  Il  faut  encore  y  ajouter  le 
nombre  des  victimes  inoffensives  de  ces  déplora- 
bles scènes. 

Les  arrestations  continuent  dans  notre  ville  ,  dit 
la  Gazeiieldii  Lyonnais,  avec  une  fureur  qui  tient 
de  la  démence.  Celle  nuit,  on  a  arrêté  dans  la 
paroisse  de  St.-Irénée  \  1  individus.  Cette  expédi- 
tion se  rattache  ,  dil-on ,  au  meurtre  ou  tentative 
de  meurtre  sur  quelques  factionnaires  dans  les 
faubourgs  de  St.-Jusl  et  Sl.-Irénée. 

—  Plusieurs  conseils  municipaux  ont  refusé  de 
voter  des  fonds  pour  les  soldats  qui  se  sont  battus 
le  mois  dernier  pour  Louis-Philippe.  On  cite  ceux 
de  aïonlpel'.ier  ,  de  Bar-le-Duc  ,  de  Thionville. 
de  Draguignan  ,  de  Mont-Luçon,  et  de  presque 
toutes  les  communes  du  Var. 

—  Le  Monilcur  contenait  cette  semaine  la  liste 
suivante  des  promotions  qui  ont  été  faites  dans  h 
Légion-d'Honneur ,  à  propos  de  la  dernière  expo- 
sition de  tableaux. 

Officiers  :  MM.  Paul  Delaroche  ,  peintre  d'his 
toire,et  Pradier  ,  sculpteur.  — Chevaliers:  MM. 
Bellangé  ,  peintre  d'histoire  ;  Rémond  ,  peintn 
de  paysages  ;  Tanneur ,  peintre  de  marines  ;  Foya 
lier  ,  sculpteur  ;  Ghenavard  ,  architecte  ;  Leisnier 
graveur. 

A  celte  occasion  ,  nous  parlerons  d'un  jeun( 
peintre  ,  M.  Eugène  de  Fradel ,  élève  de  Mad.  d( 
Mirbel.  Il  n'y  a  pas  un  an  encore  que  ce  jeum 
artiste  a  appris  les  premiers  principes  de  l'art;  e 
un  fort  beau  travail  admis  à  l'exposition  lui  a  déj; 
valu  une  médaille  d'or.  Ceci  promet  pour  l'avenir 
et  ce  succès  fait  avitant  d'honneur  à  la  maltress- 
qu'à  l'élève. 

L'espace  nous  manquant  aujourd'hui  pou 
les  Ephémérides,  nous  les  renvoyons  à  la  11 
vraison  prochaine. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  relis  LocQWir,  r.  N.-D.-dcs-Victoires,  o,  i< 


LA    DOMINICALE. 


QUELQUES  EXPLICATIONS 

A  l'occasion  du  livre  de  m.  combalot. 

La  ligne  suivie  par  la  Dominicale  dans 
rexamea  des  Elemens  de  Philosophie  catho* 
LiQUE  ,  par  M.  l'abbé  Combalot ,  nécessite 
peut-être  quelques  explications.  Il  est  facile  de 
prévoir  qu'elle  ne  satisfera  point  aux  exigen- 
ces des  esprits  ardens  et  exclusifs ,  pour  les- 
quels le  prosélytisme  est  le  premier  des  de- 
voirs,  parce  que  leurs  convictions  sont  forte- 
ment arrêtées.  Ceux-là  ,  nous  n'en  doutons 
pas ,  s'indigneront  de  nous  voir  tenir  la  ba- 
lance égale  entre  les  deux  écoles ,  sans  em- 
brasser un  parti  sur  les  questions  qui  les  divi- 
sent ;  et,  il  faut  bien  l'avouer,  ce  sentiment 
n'a  rien  qui  doive  surprendre.  La  religion 
n'est  jamais  entièrement  étrangère  aux  débats 
philosophiques  ;  quelque  léger  ,  quelque  fu- 
tile même  qu'en  paraisse  l'objet ,  ces  sortes  de 
discussions  soulèvent  toujours  un  monde. 
Toutes  les  vérités  se  lient  entre  elles  j  et  lors- 
qu'il arrive  de  poser  sur  un  point  des  princi- 
pes erronés ,  il  se  trouve  bientôt  un  logicien 
inflexible  pour  en  déduire  toutes  les  consé- 
quences y  et  les  pousser  à  leurs  dernières  ap- 
plications. Mais  c'est  surtout  quand  la  base 
même  de  la  philosophie  est  en  cause,  c'est 
quand  on  se  demande  quels  sont  les  principes 
constitutifs  de  l'intelligence  ,  quelle  est  la  rè- 
gle des  jugemens  humains;  quelle  méthode 
doit  présider  aux  recherches  scientifiques , 
c'est  alors  que  les  intérêts  du  catholicisme 
peuvent  être  le  plus  sérieusement  compromis. 
Sur  ce  terrain  ,  la  pente  est  rapide;  un  seul 
faux  pas  peut  évidemment  conduire  à  l'a- 
théisme ou  au  scepticisme  absolu.  Si  donc, 
après  s'être  fait  une  théorie ,  et  l'avoir  préci- 
pitamment revêtue  des  caractères  de  la  certi- 
tude ,  on  vient  à  fixer  son  regard  sur  les  ré- 
sultats désastreux  que  l'on  prêts  nécessairement 
aux  théories  contraires,  il  suffit  d'avoir  une 
foi  vive  pour  être  saisi  d'effroi,  et  dès-lors  on 
ne  comprend  plus  que  les  idées  opposées  puis- 
sent avoir  cours  parmi  des  catholiques.  On 
identifie  ses  propres  conceptions  avec  la  vérité 
éternelle;  on  les  en  déclare  inséparables  ,  et 
quiconque  ne  les  prend  pas  pour  point  de  dé- 
part dans  la  défense  des  saines  doctrines, 
reçoit  bientôt  un  brevet  de  mauvaise  foi  ou 
d'incapacité.  Ainsi  que  d'un  côté,  l'on  nous 


605 

ait  accusés  de  laisser  périr  la  foi  et  se  perpé- 
tuer le  règne  de  l'anarchie  dans  les  intelligen- 
ces ,  en  ne  leur  imposant  pas  le  sens  commun 
pour  frein  et  pour  règle;  que,  dans  l'autre, 
on  nous  ait  reproché  de  laisser  l'autorité  de 
l'Eglise  sans  fondement  assuré  ,  en  ne  procla- 
mant pas  l'infaillibilité  de  la  raison  indivi- 
duelle ,  tout  cela  se  conçoit  ;  nous  nous  atten- 
dions à  ce  feu  croisé  de  récriminations  exagé- 
rées. Mais  voici  notre  réponse. 

S'il  est  dangereux  de  traiter  légèrement  les 
opinions  philosophiques  sur  la  certitude ,  il 
est  aussi ,  dans  la  voie  où  nous  marchons  ,  un 
autre  écueil  peut-être  plus  funeste  encore: 
c'est  de  leur  attribuer  une  portée  qu'elles  ne 
sauraient  avoir.  Loin  de  nous  la  pensée  de 
nier  leur  influence ,  et  de  refuser  à  l'examen 
des  questions  agitées  la  part  d'attention  qu'elle 
réclament  î  la  réserve  que  nous  nous  sons* 
mes  imposée  n'a  point  pour  motif  une  dédai- 
gneuse indifférence  ;  mais  nous,  nous  regarde- 
rons toujours  comme  la  suite  d'une  erreur  dé- 
plorable les  efforts  tentés  par  une  foule 
d'écrivains  pour  établir  l'impossibilité  de 
démontrer  les  croyances  religieuses ,  sans  se 
décider  préalablement  entre  Descartes  et 
M.  de  La  Mennais.  En  effet,  même  en  accor- 
dant une  large  part  à  l'enthousiasme  pour  les 
idées  nouvelles ,  ou  à  l'entêtement  pour  les 
vieilles  méthodes,  il  est  difficile  de  croire  que 
l'on  s'aveugle  au  point  d'acquiescer  à  une 
théorie  contestée  avec  cette  invincible  éner- 
gie qui  accompagne  l'adhésion  aux  vérités 
fondamentales.  On  a  beau  dissimuler  sa  fai- 
blesse en  appelant  ses  opinions  des  doctrines  , 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  ces  prétendues 
doctrines,  par  là  même  qu'elles  sont  libi'e- 
ment  discutées  au  sein  de  l'Eglise ,  et  parmi 
les  hommes  de  la  science,  ne  peuvent  avoir 
d'autre  caractère  que  celui  de  la  probabilité. 
Elles  demeurent  dans  la  classe  des  questions 
douteuses  et  non  encore  éclaircies.  Dans  cet 
état  de  choses  ,  qu'arrivera-t-il,  si  l'on  en  fait 
la  base  nécessaire  de  la  religion ,  la  conditioo 
indispensable  de  toutes  les  preuves  destinées 
ramener  vers  elle  les  esprits  égarés  ?  c'est  que 
l'édifice  ,  participant  à  la  fragilité  des  fonde- 
mens  sur  lesquels  on  l'appuie,  croulera  de 
toutes  parts,  et  s'affaissera  dans  un  abîme  sans 
fond.  La  foi  chrétienne  perdra  cette  immua- 
ble infaillibilité  qui  en  est  le  signe  distinctif  et 
la  marque  essentielle;  asservie  aux  pensées 
humaines  toujours  A^ariablcs,  toujours  mobiles, 
elle  deviendra  chancelante  comme  elles ,  par 

50 


6QG 


LA    DOMINICALE. 


la  raison  qu'un  principe  douteux  ne  peut  en- 
fanter une  conséquence   certaine.     Ainsi,   le 
scepticisme  est  le  terme  inévitable  de  la  route 
où  l'on  voudrait  nous  engai^jer.  Cette  considé- 
ration nous  semble  décisive.  La  défense  de  la 
religion   est  donc  à  nos  yeux  indépendante 
des  divers  systèmes  qui  sont  aux  prises  depuis 
dix  ans  parmi  nous.  Sous  ce  rapport ,  elle  est 
placée  dans  la  mémo  position  que  les  vérités 
naturelles,  et  il  n'est  jamais  venu  à  l'esprit  de 
personne  d'attendre  la  solution  du  problème 
cartésien  pour  croire  à  sa  propre  existence,  à 
celle  de  la  matière ,  et  à  mille  autres  points 
sur  lesquels  le  doute  est  impossible.  La  niar- 
clie  des  sciences  physiques  et  mathématiques, 
n'a  point   été    arrêtée    par   l'apparition    du 
deuxième   volume  de  I'Essai  sur  l'Iwdiffe- 
jiENCE.   Les  savans  à  qui   elles  doivent  leurs 
progrès,  ont  laissé  les  })liiIo3ophes  se  débattre 
dans  la  sphère  qui  leur  est  propre  ,  et  n'ont 
pas  même  songé  que  l'objet  de  leurs  travaux 
put  être  atteint  par  ces  discussions.  Pourquoi 
le  catholicisme  qu'elles  n'atteignent  pas  davan- 
tage ,  verrait-il  son  sort  attache  à  la  défaite  ou 
au  triomphe  de  l'un  des  partis? 

M;ds  ne  pourrions  -nous  pas  embrasser  une 
opinion,  sans  en  faire  la  pierre  angulaire  de 
notre  polémique?  Sans  doute,  et  notre  amour- 
propre  y  trouverait  son  compte,  puisque  la 
Dominicale  deviendrait  l'organe  d'une  école. 
Toutefois,  nous  avons  cru  que  le  saciificc  de 
cette  petite  vanité,  nous  était  impérieusement 
commandé  par  l'intérêt  de  nos  lecteurs.  C'est 
chose  si  fiagiie  qu'un  système  I  l'année  qui  l'a 
vu  naître  le  voit  souvent  éprouver  des  modi- 
fications importantes  ,  et  ,  dans  notre  siècle 
surtout,  un  court  espace  de  temps  suffit  quel- 
quefois pour  le  renverse)'.  Combien  n'est  donc 
pas  tr'ste  le  rôle  de  ceux  qui  s'en  déclarent 
les  champions!  Ils  consument  leurs  forces 
en  des  combats  pénibles,  et  après  de  longs 
travaux,  ils  s'aperçoivent  avec  doideur,  ou 
qu'ils  n'ont  rien  dit  de  neuf,  ou  c[u'ils  se  sont 
trompés,  ou  qu'ils  n'ont  point  avancé  les  ques- 
tions, ou  que  ces  questions  ne  valent  pas  la 
peine  qu'ils  se  sont  donnée.  TVous  ne  voulons 
pas  nous  exposer  à  de  pareils  mécomptes  ,  et 
nous  voir  réduits  dans  un  an  peut  être  à  re- 
venir sm*  nos  pas,  à  effacer  de  nombreuses 
pages  devenues  inutiles,  et  à  tourner  sans  cesse 
dans  un  cercle  de  contradictions.  Puis,  il  faut 
tout  dire,  notre  cœur  répugne  aux  misérables 
lactiques  de  parti  dans  IcsqncUei  on  se  trouve 
entraîné  malgré  soi.  Nous- avons  souvent  gémi 


des  petites  pasi^ioiis  qui  ont  envenimé  dei  dis- 
putes d'abord  très-pacifiques.  Dénaturer  le. 
paroles  de  ses  adversaires  ,  affaiblir,  tronquer 
leurs  raisonnemens;  à  défaut  de  réponses  sa- 
tisfaisantes ,  leur  jeter  à  la  face  les  traits  d'une 
ironie  amère,  souvent  même  l'insulte  et  le 
mépiis,  voiLi  ce  dont  on  nous  a  rendus  té- 
moins. Ce  genre  de  guerre  n'est  pas  de  notre 
goût,  nous  ne  voulons  ni  l'employer,  ni  le 
soutenir  contre  des  frères.  Les  suites  sont  quel- 
quefois incalculables.  Au  lieu  de  ramener  à  la 
vérité,  on  retient  dans  les  voies  fausses  où  ils 
sont  entrés  ceux  que  l'on  cherche  à  aigrir  de 
la  sorte,  et  lorscpie  c'est  à  un  génie  que  l'on 
s'attaque  ,  de  funestes  écarts  viennent  épou- 
vanter le  monde.  Ainsi,  variations  continuelles, 
avouées  naïvement  ou  de  mauvaise  foi  pour 
les  déguiser  :  tel  est  le  danger  auquel  nous  ex- 
poserait l'adoption  d'un  système;  nous  ne 
voyons  pas  quel  profit  en  tireraient  nos  lec- 
teurs. 

Est-ce  donc  à  dire  que  nous  resterons 
simples  spectateurs  des  débats  qui  parais- 
sent devoir  recommencer ,  et  que  nous  lais- 
serons à  d'autres  le  soin  d'en  informer  ceux 
auxquels  notre  recueil  s'adresse?  non,  assu- 
rément. La  philosophie  est  de  notre  do- 
maine, et  nous  ne  laisserons  passer  inaperçu 
rien  de  ce  qui  s'y  rattache.  Toutes  les  pu- 
blications cpii  traiteront  de  cet  objet ,  se- 
ront examinées,  discutées  avec  impartialité  et 
désintéressement,  puisque  nous  serons  étran- 
gers aux  divers  partis.  Autant  qu'il  nous  sera 
possible ,  nous  aurons  soin  de  mettre  en  re- 
gard l'attaque  et  la  défense.  Ce  travail  déjà 
commencé,  sera  continué  prochainement ,  et, 
à  mesure  que  la  discussion  avancera  ,  nous  en 
marquerons  les  progrès.  Il  nous  semble  que 
cette  maiche,  qui  ne  manquera  peut-être  pas 
de  contradicteurs  ,  malgré  les  explications  que 
nous  venons  de  donner  ,  est  la  plus  propre  à 
mettre  dans  tout  leur  jour  les  développemens 
que  recevront  successivement  les  doctrines 
philosophiques,  et  convient  seule  à  notre  mis- 
sion, telle  qu'elle  nous  paraît  devoir  être  com- 
prise. 


LA    DOMINICALE. 


607 


M.  DE  LA  MENISAIS. 

PAKOLES    d'un    croyant. 
(Deuxième  article.  ) 

L'un  des  notables  historiens  de  notre  épo- 
que ,  a  remarque  avec  raison  le  tour  d'es- 
prit origiiial  et  le  caractère  singulièrement 
opiniâtre  et  fier  des  écrivains  de  la  Bretagne. 
Qui  ne  se  souvient,  dans  l'Eglise,  ou  de 
cette  tourmente  du  libre  arbitre  suscitée 
par  le  moine  Pelage  au  commencement  du 
cinquième  siècle,  et  à  laquelle  il  ne  fallut  op- 
poser rien  moins  que  la  terrible  logique  de  saint 
Augustin  et  l'autorité  de  quatre  concilespour  la 
vaincre-  ou  de  cette  autre  tempête  de  l'inten- 
tion dans  le  péché ,  soulevée  par  Abélard  au 
commencement  du  douzième,  contre  laquelle 
ni  Guillaume  de  Cliampeaux,  le  docteur  de 
Sainte-Geneviève,  ni  Anselme,  le  savant  évo- 
que de  Laon,  ne  purent  rien  ,  et  dont  les  flots 
ne  se  calmèrent  qu'à  la  parole  de  saint  Bernard 
lui-même?  De  nos  jours,  la  vieille  Bretagne 
s'est  encore  souvenue  de  ses  traditions  natio- 
nales; mais  au  lieu  de  jeter  dans  le  monde 
moral,  comme  autrefois,  des  hommes  armés 
de  la  parole  qui  dissout,  elle  a  enfanté  deux 
écrivains  illustres,  armés  de  la  parole  qui  con- 
solide et  qui  conserve  :  M.  de  Chateaubriand 
et  M.  de  La  Mennais. 

M.  de  Chateaubriand  et  M.  de  Li  Mennais  , 
ces  deux  noms  chers  aux  catholiques,  c'est  la 
Vendée  intellectuelle  ,  c'est-à-dire  c'est  la  fidé- 
lité aux  grandes  traditions  de  nos  pères;  c'est 
la  résistance  coi'ps  à  corps  aux  doctrines  qui 
sont  munies  de  la  pioche  ,  et  qui  démantèlent 
les  crovances,  comme  les  nivelcurs  révolution- 
naires démantelaient  les  châteaux.  Pour  M.  de 
Chateaubriand,  ilv  along-tempsquesaposition 
estprisejce  noble  soldat  de  la  royauté  et  du  ca- 
tholicisme est  déjà  tout  couvert  de  blessures  re- 
çues par-devant,  tandis  qu'il  faisait  retraite;  et, 
chosesingulièreîilsera  le  second  défenseur  des 
rois  de  France,  depuis  Jeanne  d'Arc,  auquel  les 
siens  aient  fermé  la  porte  de  leur  ville.  Pour 
M.  de  La  Mennais ,  quoique  sa  lutte  soit  moins 
ongue,  et  les  coups  qu'il  a  portés  moins  nom- 
breux, les  idées  conservatrices  ont  eu  droit  jus- 
qu'ici delecompter  au  nombre  de  leurs  athlètes; 
car,  certes,  si  quelqu'un  a  attaqué  l'anarchie 
face  à  face,  si  quelqu'un  a  harcelé  le  désordre 
social  jusque  dans  ses  causes  les  plus  primi- 
tives ,  c'est  celui  qui  a  saisi  et  vaincu  et  brisé 


la  philosophie  du  dix-liuilième  siècle;  c'es^ 
celui  qui  a  dispersé  la  cohue  encyclopédique; 
c'est  celui  qui  a  mis  à  nu,  montré  dans  son 
jour,  réduit  à  sa  valeur  réelle  tous  ces  sophis- 
tes, tous  ces  idéologues  dont  le  génie  frelaté 
surprit  l'admiration  de  nos  pères,  et  dont  les 
principes  politiques  furent  mis  en  oeuvre  par 
la  révolution.  Or,  l'homme  qui  a  osé  entre- 
prendre cette  œuvre  magnifique  au  milieu 
d'une  génération  voltairienne ,  qui  l'a  osé  et 
qui  a  réussi,  c'est  M.  de  La  Mennais. 

C'est  donc  à  juste  titre  que  M.  de  La  Men- 
nais, ainsi  que  M.  de  Ciiateaubriand ,  peut 
être  considéré  comme  l'un  des  éiémens  de  ré- 
sistance les  plus  fermes,  par  le  temps  de  dé- 
molition sociale  et  d'anarchie  intellectuelle 
où  nous  Avivons.  Ces  sortes  de  talens  ont 
cela  de  particulier  qu'ils  restent  toujours 
grands  dans  l'histoire;  ils  sont  bien,  au  mi- 
lieu de  la  «liasse  des  hommes  contemporains, 
comme  un  grain  de  sable ,  mais  comme  un 
grain  de  sable  qui  arrête  TOcéan. 

Il  faut  dire  qu'avec  l'idée  qui  s'attachait 
jusqu'ici  aunom  illustre  de  M.  de  La  Mennais  , 
et  avec  les  espérances  naturelles  que  son  passé 
faisait  concevoir  pour  la  défense  des  doctrines 
conservatrices,  ça  du  être  vuie  singulière  im- 
pression que  celle  qui  est  sortie  ^  son  dernier 
livre.  Nous  nous  imaginons  le.)  innombrables 
admirateurs  de  son  beau  talent,  déroutés  et 
mis  hors  de  voie,  lisant  et  relisant  pour  cher- 
cher s'ils  n'étaient  pas  dupes  de  quelque  fasci- 
nation étrange,  et  s'efforçant  de  rejoindre  les 
deux  moitiés  d'une  intelligence  si  puissante, 
qui  s'est  si  violemment  rompue  et  tronçon- 
née. Comment  se  pouvait-il ,  en  effet,  que 
la  même  raison  qui  s'était  si  noblement  ré- 
voltée contre  la  philosophie  politique  du  dix- 
huitième  siècle  s'abaissât,  aujourd'hui  sur- 
tout qu'elle  doit  être  encore  plus  mâle  et 
plus  fière,  à  resasser  les  principes  les  plus  ni- 
veleurs,  les  plus  subversifs,  les  plus  tyranni- 
ques  du  contrat  soctAL,  qu'elle  avait  déjà  ren 
versés,  foulés,  couveits  de  son  mépris;  etc|ue 
cet  écrivain  à  l'âme  si  chaleureuse,  qui  nous 
avait  raconté  en  paroles  qui  ne  périront  ja- 
mais, les  triomphes  du  Chriitianisme  domp- 
tant les  nations  pour  la  gloii  e  et  le  bonheur  des 
nations  elles-mêmes,  nous  dénonçât  dansl'his- 
toire  une  sorte  d'union  des  rois  corrompant 
les  prêtres,  et  formant  comme  une  ligue  des 
forts  contre  les  faibles  ,  comme  une  abo- 
minable croisade  contre  les  droits  des  peu- 
ples et    les  saintes    lois  de   l'humanité  !  En 


608 


LA    DOMINICALE. 


vérité,  nous  le  répétons,  ça  du  être  une 
singulièreénigme  pourles  lecteurs  de  M.  de 
La  Mennais,  que  le  spectacle  d'un  homme  su- 
périeur qui  ramasse  lui-même  le  gant  qu'il 
avait  jeté  à  la  philosophie  du  dix-huitième 
siècle,  qui  rccheichc  des  crimes  à  la  royauté 
après  avoir  raconté  sa  gloire,  et  qui  essaie 
de  faire  en  faveur  de  l'encyclopédie  tout  ce 
qu'il  avait  fait  contre   elle. 

Pour  nous ,  nous  devons  confesser  que  notre 
surprise  a  été  grande,  et  grande  aussi  notre 
douleur.  Nous  avons  essayé  de  chercher  le 
principe  générateur  d'une  œuvre  aussi  excen- 
trique aux  traditions  chrétiennes,  et  nous  ne 
l'avons  pas  trouvé  ;  quelques-uns  sont  arrivés 
à  une  solution  qui  n'explique  pas  tout  ,  et 
que  nous  donnerons  plus  bas.  Eji  tout  état  de 
cause,  nous  restons  persuadés  que  si  le  livi'c 
de  M.  de  La  Mennais  est  un  mal,  ce  mal  n'est 
<ju'une  erreur.  Les  plus  grandes  intelligences 
sont  quelquefois  exposées  à  trébucher  eu  beau 
chemin  :  la  foudre  est  arrêtée  par  la  soie. 

Oui,  ce  livre  n'est  qu'une  erreur j  car 
M.  de  La  Mennais  a  donné  tant  de  gages  aux 
doctrines  d'ordre  et  de  conservation  ,  que  nul 
ne  peut  se  dire  autorisé  à  frapper  son  nom 
de  félonie.  Il  a  si  vigoureusement  assailli  et 
renversé  les  anarchistes  du  dix-huitième  siècle, 
que  sa  parole  n'aurait  plus  de  poids  quand 
il  accuse  les  rois  déboire  le  sang  des  peuples. 
Et  cela  doit  être  ainsi;  car  ce  serait  être  in- 
juste envers  un  homme  ,  s'il  était  possible  et 
raisonnable  de  balancer  et  de  détruire  tout 
un  long  passé  de  gloire,  par  un  dernier  et 
court  moment  d'oubli.  Le  livre  nouveau  de 
M.  de  La  Mennais  peut  donc  être  une  pro- 
duction fatale;  mais  ses  autres  ouvrages  n'en 
seront  ni  moins  beaux,  ni  moins  bons,  ni 
moins  célèbres  :  quel  est  l'arbre  qui,  dans  la 
fécondité  de  nombreuses  automnes  ,  ne  porte 
pas  un  mauvais  fruit  ? 

L'erreur  capitale  des  Paroles  d'un  croyant 
n'est  pas  un f  erreur  de  foi  ;  c'est  primitive- 
ment une  erreur  de  science,  qui  aboutit  ce- 
pendant àcontredireles  traditions  chrétiennes 
et  l'Ecriture.  M.  de  La  Mennais  aune  cer- 
taine idée  qu'il  s'est  faite  du  mode  selon 
lequel  les  peuples  se  développent  dans  l'his- 
toire; il  a  ciu  que  le  commencement  de  toutes 
les  nations  a  été  marqué  par  une  période  d'é- 
galité, de  liberté,  de  bien-être  pour  tous;  que 
cj[uelques  hommes  farouches  ont  violemment 
réduit  en  esclavage  les  plus  faibles  ,  et  qu'ils 
se  sont  ainsi  faits  rois  pai' la  force;  et  que  lors- 


que la  multitude  a  été  plus  éclairée  ,  les  rois 
ont  voulu  se  servir  de  la  religion  pour  lacon- 
tenii'.  C'est  delà,  c'est  de  ce  système  histo- 
rique sur  la  manière  dont  les  empires  se  for- 
ment ,  dont  les  peuples  se  déroulent ,  dont  les 
royautés  se  constituent  et  sesouticnnent,  que 
M.  de  La  Mennais  est  parti.  C'est,  comme 
nous  l'avons  dit ,  une  erreur  scientifique  au 
fond  ;  et  au  point  d'élaboration  et  d'encom- 
brement où  en  sont  encore  les  études  histo- 
riques, c'est  une  chose  grave  ,  il  est  vrai,  mais 
ce  n'était  pas  une  chose  impos  ible  que  M.  de 
La  Mennais  eût  des  idées  tout- à-fait  fausses 
en    histoire. 

M.  de  La  Mennais  fulmine  contre  les  rois 
parce  que.  dans  son  svstème,  le>  rois  ont  vio- 
lemment, brutalement  asservi  les  peuples;  il 
les  représente  buvant  le  sang  humain  dans  un 
crâne  d'homme,  parce  que  encore  dans  son  sys- 
tème, les  l'ois  se  sont  engraissés  du  travail  et  des 
privations  des  peuples;  il  inspire  à  la  mul- 
titude le  mépris  et  l'horreur  de  la  royauté, 
parce  que,  toujours  dans  son  système,  cette 
royauté  l'a  cruellement  chargée  de  chaînes, 
mais  ce  que  M.  de  La  Mennais  professe  aussi 
ouvertem'^'nt  de  révolte  et  d'anarchie,  ce  n'est 
pas  un  sentiment  de  son  cœur,  c'est  un  ré- 
sultat de  SCS  idées  :  il  s'est  trompé,  voilà  tout. 
Supposez  qu'il  eût  possédé  des  notions  plus 
raisonnables  sur  l'histoire  des  nations,  ses  con- 
clusions auraient  pu  être  contraires.  La  raison 
de  l'homme  est  comme  les  langues  qu'Esope 
servit  à  son  maître  :  c'est  le  meilleur  plat 
et  le  plus  mauvais.  M.  de  La  Mennais  a 
quelque  chose  qui  vaut  encore  mieux  que  sa 
raison  :  c'est  son  cœur. 

Nous  avions  pourtant  un  bon  livre  ,  un  livre 
justement  célèbre,  qui  aurait  dû.  nous  garder 
de  celui  de  M.  de  La  Mennais  :  c'est  le  discours 
SUR  l'histoire  universelle  de  Bossuct.  Là  se 
trouve  posé  ,  développé  et  prouvé  ce  principe 
à  la  fois  scientifique  et  chrétien,  que  la  vie, 
l'accroissement  et  les  transformations  des  peu- 
ples se  font  selon  des  lois  providentielles. 
L'éloquent  archevêque  était  parvenu  à  ce  ré- 
sultat dans  Tétude  des  choses  sociales ,  par  la 
seule  inspiration  de  l'Evangile.  lia  science 
historique,  qui  est  devenue  si  grande,  surtout 
dans  ces  dernières  années,  l'a  pleinement  con- 
firmé; et  c'est  aujourd'hui  mentir  à  toutes  les 
notions  acquises,  que  de  déclamer  contre  les 
rois,  et  de  leur  attribuer  les  maux  de  l'espèce 
humaine,  lorsqu'ils  se  sont  élevés  au  contraire 
au  milieu  des  peuples  comme  des  phares  de 


LA    DOMINICALE. 


600 


lumière ,  dont  les  rayons  ont  éclairé  peu  à 
peu  les  corps  opaques  semés  autour  d'eux. 

C'est  unfaitmis  à  nu  par  l'histoire,  etplacé  à 
l'heure  qu'il  est  au-dessus  de  toute  discussion  , 
que  plus  on  remonte  vers  le  commencement 
des  peuples  ,  plus  on  les  trouve  pauvres,  igno- 
rans,  aialheureux;  et  que  plus  on  les  suit  dans 
leurs  phases  évolutives,  plus  l'aisance,  le  sa- 
voir et  le  bien-être  leur  arrivent  de  tous  côtés. 
Ce  seul  résultat  bien  positif,  donné  par  l'his- 
toire ,  mène  donc  à  conclure ,   que  si  le  sort 
des  peuples  est  toujours   allé    en    s'amélio- 
rant  ,    l'extrême  malheur    des  nations   a  été 
à  leur  point  de   départ;   et  que  dès-lors  les 
formes  diverses  qu'ils   ont  traversées  ont  été 
bonnes ,  légitimes  et  progressives  ,  puisqu'en 
définitive  c'est  à  l'aide  de  ces  formes   que  les 
hommes  sont  parvenus  à  leur   situation  pré 
sente.  M.  de  La  Mennais  suppose,  et  nous  di- 
sons suppose  avec  intention,  qu'au  commen- 
cement  tous  les  hommes   étaient  libres,    et 
qu'un  certain  jour  quelques-uns  d'entr'eux  , 
les  plus  forts,  enchaînèrent  les  autres.  Eu  vé- 
rité, il  faut  que  le  nom  de  M.  de  La  Mennais 
soit  au  bout  d'assertions  pareilles  ,  pour  que 
nous  perdions  quelques  lignes  aies  examiner. 
Supposons  un  instant  qu'il  n'y  ait  ni  traditions, 
ni  histoire  :  est-il  possible  de  concevoir  que 
quelques  hommes  enchaînent  l'espèce  humai- 
ne? Nous  savons  bien  qu'un  noble  armé  du 
moyen-age  aurait  pu  mettre  en  fuite  à  lui  seul 
toute  la  population  d'un  bourg  ;  mais  le  no- 
ble était  armé  de   son  droit,  de  son  pouvoir 
moral,  autant  et  plus  que  de  sa  lance  ,  et  les 
raanans  qui  fuyaient  avaient  la  conscience  de 
leur  devoir  et  de  leur  infériorité   sociale.  Ils 
auraient  pu  résiterj  ils  ne  le  voulaient  pas. 
Mais  entre  les  hommes  libres  qui  luttent,  il  est 
évident  que  la  victoire  reste  à  la  force,  et  que 
la  force  est  du  côté  du  ncfrnbre.  Comment  donc 
un  roi  aurait-il  enchaîné  une  tribu  ? 

Nous  éprouvons  une  répugnance  réelle  à 
discuter  plus  longuement,  cette  opinion  sur 
l'origine  des  pouvoirs  politiques  et  de  l'escla- 
vage, parce  qu'en  vérité  c'est  du  temps 
perdu.  Nous  croyons  en  avoir  dit  assez  ,  et 
surtout  nous  nous  reposons  avec  assez  de  raison 
sur  les  lumières  et  la  bonne  foi  de  nos  lecteurs, 
pour  faire  admettre  comme  chose  claire  , 
nette  et  incontestable ,  qu'il  est  impossible 
que  le  pouvoir  se  soit  établi  onginairement 
par  la  violence,  et  que  l'esclavage  vienne  de  ce 
que  la  multitude  a  été  enchaînée  par  le  petit 
nombre.  Il  y  a  d'abord  impossibilité  physique 


évidente;  et  puis  un  attentat  pareil  contre 
l'hinnanilé  aurait  laissé  trace  dans  rhittolre. 
On  se  souvient  de  la  fondation  des  vill  -s  les 
plus  anciennes;  les  événemens  domestiques 
survenus  dans  les  grandes  familles  de  la  Grèce 
et  de  l'Italie  ont  trouvé  place  dans  les  livresj 
et  certes,  si  la  ])rcsque  totalité  de  l'espèce 
humaine  avait  été  à  la  fois  chargée  de  chaînes 
et  réduite  en  servitude,  il  seraitsorti  de  cette 
calamité  deux  grands  cris,  l'un  de  pitié, 
l'autre  de  vengeance,  qui  seraient  venus  jus- 
qu'à nous. 

De  ce  que  les  pouvoirs  politiques  et  l'es- 
clavage ne  peuvent  pas  être  rapportés  à  la 
violence,  nous  concluons  qu'il  faut  les  rappor- 
ter évidemment  à  uneorigine  toute  pacifique, 
toute  nalurelle ,  toute  conforme  à  la  nature 
des  choses,  et  les  considérer  comme  des  modes 
d'existence  providentiels  pour  les  peuples.  Il 
V  a  un  grand  fait  dansTliistoire,  qui  établirait 
à  lui  seul  ,  s'il  en  était  besoin  ,  l'idée  que  nous 
venons  d'exprimer  :  c'est  que  l'esclavage  n'a 
jamais  pu  finir  ])iiv  la  révolte ,  preuve  qu'il 
n'a  pas  commencé  par  la  violence.  Si  par  l'es- 
clavage, les  hommes  avaient  été  détournés  de 
leur  voie  naturelle  ,  il  est  évident  qu'ils  au- 
raient incessamment  tendu  à  y  rentrer ,  et 
alors  la  force  eût  été  appelée  salutairement  à 
refaire  ce  que  la  force  aurait  défait;  mais 
toutes  les  révoltes  d'esclaves  dont  l'histoire  a 
conservé  le  souvenir,  ont  été  de  sanglan- 
tes et  de  vaines  échauffourées;  l'esclavage 
s'est  détruit  par  la  paix  ,  par  le  travail ,. 
par  l'industrie,  par  le  christianisme.  Il  n'y  a 
pas  cinq  siècles  qne  la  France  possédait  plus 
d'un  million  d'esclaves  ;  ils  ne  se  sont  pas 
révoltés,  et  pourtant  le  jour  de  la  liberté 
et  de  la  civilisation  s'est  levé  pour  leurs  en- 
fans. 

C'est  celte  légitimité  des  pouvoirs  et  des 
institutions  proportionnelles  aux  époques 
que  Bossuet  a  présentée  admirablement , 
quand  il  a  établi  le  principe  du  développe- 
ment providentiel  des  peuples.  Le  Christia- 
nisme ,  qui  venait  abolir  l'esclavage  au  milieu 
d'un  monde  esclave,  ne  cria  pas  à  la  révolte 
de  se  montrer  sur  la  place  publique.  Il  dit  aux 
esclaves  d'être  devant  leurs  maîtres  avec  crainte 
et  tremblement.  Le  temps  n'était  pas  tout-à- 
fait  venu  pour  eux;  la  période  de  l'affranchis- 
sement progressif  devait  durer  quinze  siècles. 
Il  y  avait  encore  des  esclaves  vendus  publi- 
quement en  France  en  i4Gi.  Est-ce  donc  à 
dire  pour  cela  que  les  pouvoirs  sociaux,  qui 


-610 


LA    DOMINICALE. 


avaient  maintenu  Tesclavage  et  le  Christia- 
nisme à  leur  tête,  avaient  été  des  forces  cri- 
ïuinelles  et  monstrueuses? 

Mais  nous  revenons  à  une  idée  que  nous 
n'aurions  pas  du  quitter  peut-être.  Le  livre 
de  M,  de  La  Mennais  est  une  dcploi-able  er- 
reur; mais  ce  n'est  rien  qu'une  erreur.  M.  de 
La  Mcnnais  est  un  homme  trop  honorable  et 
un  chrétien  trop  lijjide,  pour  avoir  voulu 
rompre  l'orthodoxie  catholique  qu'il  a  promis 
de  garder  il  n'y  a  pas  long-temps.  Nous  le 
répétons,  c'est  un  faux  calcul  de  l'esprit,  et 
non  pas  un  penchant  coupable  de  l'àme,  sans 
quoi  nous  ne  serions  pas  les  derniers  à  le  flétrir 
comme  un  crime,  comme  l'acte  d'un  mauvais 
citoyen.  L'auteur  de  I'Essai  n'est  pas  receva- 
ble  à  attaquer  les  traditions  chrétiennes,  ni 
l'éloquent  écrivain  du  Duapeau  blanc  à  atta- 
quer la  royauté. 

Que    les    fauteurs    d'anarchie   ne   pensent 
doncpas  à  s'autoriser  desPAROLES  d'un  CUOVANT. 
TN^ous  sommes  convaincus  que  la  douleur  de 
jVI.  de  La  Mennais  serait  profonde,  s'il  devait 
servir  de  prétexte  à   augmenter  le  désordre 
moral  au  milieu  duquel  nous  vivons.  M.  de  La 
IVIennais  ne  peut  pas  vouloir  la  civilisation  par 
la  révolte;  il  la  veut  nécessairement  parles 
voies  du    Christianisme,    c'est-à-dire,  parla 
oiioralité,  l'intelligence,  l'industrie  et  la  paix. 
Pour  nous,  qui  sommes  admirateurs,  comme 
tant  d'autres,  du  beau  talent  de  l'auteur  de 
J'EssAi  SUR  l'Indiffeuence,  et  qui  avions  fait 
reposer,  comme  tant  d'autres  aussi ,  une  foule 
d'espérances  chrétiennes  «ur   sa   tête ,    nous 
verrions  avec  une  vive  douleur  cette  puissante 
intelligence  se  laisser  aller  à  de*  illusions  fata- 
les, et  servir  d'excuse  à  des  médiocrités  de  tout 
ordre,  qui  s'en  feraient  un  appui  pour  leurs 
sophismes.  Ceux  qui  sont  grands  ont  ce  pri- 
vilège, qu'ils  peuvent  faire  beaucoup  de  bien 
et  beaucoup  de  mal. 

Nous  avons  dit  au  commencement  de  cet 
article  que  quelques-uns  indiquaient  la  cause 
<lu  dernier  et  dé[)lorable  livre  do  M.  de  La 
Mennais.  On  sait  que  l'auteur  de  I'Essai  s'est 
efforcé  de  faire  prévaloir  depuis  quelipies  an- 
nées une  thèse  de  philosophie  devenue  célè- 
bre, à  savoir,  que  la  certitude  n'est  pas  dans  le 
témoignage  individuel ,  comme  le  voulait  l'é- 
cole cartésienne ,  mais  dans  le  témoignage  gé- 
néral. Il  suivait  de  là  que  la  raison  n'est  pas  l'a- 
panage des  individus  ,  mais  de  l'ensemble  ,  du 
nombre,  de  la  multitude.  Or,  la  raison  et  le 
droit^   c'est  la  même  chose.  Après  avoir  ac- 


cordé la  raison  à  la  multitude,  peut-être  M.  do 
La  Mennais  a-t-il  été  conduit,  par  son.  système, 
à  lui  accorder  le  droit  et  la  souveraineté. 

Certainement,  si  le  système  philosophique 
de  M.  de  La  Mennais  a  produit  son  dernier 
livre ,  ou  peut  dire  que  le  fils  a  tué  le  père. 


LITURGIE. 

DE  LA  FÊTE  DIEU. 

Voici  l'une  des  fêtes  les  plus  solennelles  de 
l'Eglise,  le  jour  saint  entre  tous  les  jours,  le 
jour  oii  la  foi  est  plus  vive  ,  l'amour  plus  ar- 
dent et  plus  expansif;  le  jour  des  consolations 
divines,  des  tendres  émotions  ,  et  des  suaves 
souvenirs;  le  jour  enfin  où  Dieu,  porté  dans 
les  bras  de  ses  pontifes  ,  va  parcourir  les  rues 
de  nos  cités,  recevant  les  hommages  des  uns  , 
et  commandant  le  respect  des  autres.  Fidèles 
à  la  marche  que  nous  avons  adoptée  dans  l'in- 
térêt des  ecclésiastiques  que  nos  recherches 
peuvent  dispenser  de  travaux  souvent  difficiles 
dans  les  localités  où  manquent  les  livres  ,  et 
dans  l'intérêt  aussi  de  ceux  de  nos  lecteurs 
peu  familiers  avec  les  annales  de  l'Eglise, 
nous  allons  exposer  en  peu  de  mots  l'histori. 
que  de  cette  fête,  nous  réservant  après  de  dire 
à  nos  frères  les  pensées  religieuses  qui  nous 
seront  inspirées. 

—  Près  d^un  an  s'était  écoulé  depuis  que 
Jésus-Christ  avait  commencé  à  préparer  les 
siens  à  la  foi  de  ce  sacrement  incompréhen- 
sible de  l'Eucharistie  ,  dontil  devaitfaire  le  sa- 
crifice le  plus  étonnant  de  la  religion  nouvelle. 
C'était  le  jeudi  au  soir  ;  le  lendemain,  il  allait 
mourir.  Il  avait  fait  avec  ses  disciples  l'im- 
molation légale  de  l'agneau  pascal  ;  et,  pen- 
dant qu'ils  mangeaient,  Jésus  prit  du  pain, 
et ,  le  bénissant ,  le  rompit ,  et  il  le  leur  donna, 
et  dit  :  Px'enez,  ceci  est  mon  corps. 

Et  recevant  la  coupe,  après  avoir  rendu 
grâces ,  il  la  leur  donna  ;  et  tous  burent.        -:^u 

Et  il  leur  dit  :  Ceci  est  mon  sang.  ..  Faites 
ceci  en  mémoire  de  moi. 

Ainsi  fut  instituée  l'Eucharistie;  ainsi  fut 
donné  aux  apôtres  et  à  leurs  successeurs  le 
pouvoir  d'offrir  le  corps  et  le  sang  de  Jésus- 
Christ,  comme  l'Eglise  catholique  l'a  toujours 
entendu  et  enseigné.  ^ 

Jusqu'au  treizième  siècle,  il  n'y  eut  pas  de 
fête  particulière  de  l'Eucharistie.  On  en  ce- 


LA   DOMINICALE. 


6ii 


lébrait  le  souvenir  le  Jeudi-Saint,  et  elle  fai- 
sait ainsi  partie  de  la  fête  générale  de  la  Pa- 
que.  Mais  en  laoS,  uncjeune  religieuse  hos- 
pitalière de  la  ville  de  Liège ,  Julienne  du 
Mont-Cornillon,  fort  dévote  à  l'Eucharistie  , 
eut  différentes  visions,  qui  lui  donnèrent  la 
pensée  d'établir  une  fête  annuelle.  Pendant 
vingt  ans,  elle  nourrit  cette  pensée,  ne  la  com- 
muniquant à  personne,  et  attendant  le  mo- 
ment favorable  pour  la  réaliser.  Ce  moment 
arriva  enfin.  Elue  prieure  de  la  maison  du 
jNIont-Cornillon,  en  1280,  elles'en  ouvrit  à  un 
chanoine  de  Saint— Martin  ,  homme  recom- 
uiandable,  qui  entra  dans  ses  vues,  loua  sou 
projet,  et  consentit  à  l'aider  de  son  influence. 
Il  s'en  alla  donc,  parcourant  les  chapitres, 
les  paroisses,  et  lescouvens,  développant  sa 
pensée,  et  la  faisant  partager  à  grand  nombre 
de  chanoines,  de  moines  et  de  fidèles.  Et  les 
choses  fiirenttellement  conduites,  qu'en  1246, 
l'évêque  de  Liège,  Robert ,  déclara  dans  son 
synode  l'établissement  d'une  fête  particu- 
lière du  Saint-Sacrement,  dont  il  ordonna  la 
célébration  dans  son  diocèse ,  avec  un  jeûne 
pour  la  veille  ,  et  la  cessation  de  toute  œuvre 
servile  pour  le  jour.  Les  premières  qui  la  chô 
nièrent  furent  les  chanoines  de  Saint-Martin  , 
dans  l'église  de  Liège,  eu  1247. 

Après  la  mort  de  Julienne,  arrivée  en  1268, 
une  récluse  de  la  même  ville,  Eve,  qui  avait 
reçu  les  confidences  de  Julienne,  sollicita  vi- 
vement Henry,  successeur  de  Robert  sur  le 
.siège  épiscopal  de  Ijiège  d'en  parler  au  sou- 
verain pontife.  Le  pape  Urbain  IV,  en  effet, 
institua  la  fête,  et  ordonna  qu'elle  serait  cé- 
lébrée avec  toutes  les  solennités  du  premier 
ordre.  Il  lui  assigna  lejeudi  d'après  l'octave  de 
la  Pentecôte,  parce  que  c'était  le  pi-emier  jeudi 
qui  fût  libre  des  offices  du  temps  pascal,  et 
qu'il  était  naturel  que  cette  fête  fût  célébrée 
le  jour  même  où  s'était  accompli  le  mystère 
dont  elle  rappelait  le  souvenir  (i). 

La  mort  d'Urbain  IV  empêcha  long-temps 
la  célébration  univeiselle  de  cette  fête,  qui 
ne  s'observa  guèie  qu'à  Liège  jDendant  qua- 
rante années.  Enfin,  dans  le  concile  général 
devienne,  en  i3i  i,  le  pape  Clément  V  fit  re- 
cevoir et  confirma  la  bulle  d'institution  donnée 
par  Urbain.  Elle  fut  acceptée  par  tous  les 
prélats  du  concile,  qui  représentaient  l'Eglise 
universelle  en  présence  des  rois  de  France  , 
d'Angleterre  et  d'Arragon.  Mais  on  ne  com- 


(I)  Bullar,  t.  l,etConc.l.2. 


mença  à  célébrer  la  Fête-Dieu  en  France  qu'en 
i3i8. 

Le  premier  office  du  Saint-Sacrement  était 
dû  aux  soins  de  Julienne,  qui  l'avait  fait  com- 
poser par  un  jeune  homme  de  son  hôpital.  Cet 
office,  fait  sous  les  inspirations  d'une  pauvre 
jeune  fille,  et  par  un  jeune  homme  peu  lettré, 
parut  si  beau,  que  ce  fut  de  toutes  parts  ua 
concert  de  louanges  et  d'admiration.  On  eu  fit 
faire  maintes  copies  à  l'usage  des  églises  par- 
ticulières. Mais  dans  le  même  temps  faisait 
déjà  grand  bruit  un  jeune  docteur  dominicain, 
qui  enseignait  la  théologie  à  Rome  avec  grand 
succès,  et  aux  applaudissemens  de  toute  la 
chrétienté.  Chargé  par  le  pape  de  faire  un 
office,  il  le  fit  si  bien,  que  le  premier  fut  ou- 
blié. Cet  homme,  c'était  saint  Thomas.  Il  fit 
sou  office  dans  le  rit  romain,  au  lieu  que  le 
premier  avait  été  fait  pour  l'usage  particulier 
de  l'Eglise  gallicane. 

L'office  de  saint  Thomas  s'est  conservé  : 
on  s'est  contenté  d'y  changer  l'ancien  rit,  et 
de  le  reformer  sur  le  rit  prescrit  par  Pie  V^ 
Il  est  regardé  comme  le  plus  beau  des  offices 
de  l'Eglise,  tant  à  cause  de  l'énergie  des  ex- 
pressions, de  l'ardeur  des  sentimens,  qu'à 
cause  de  la  précision  de  la  doctrine. 

La  partie  la  plus  éclatante  de  l'office  est  la 
procession  qui  se  fait  dans  les  rues  avec  le 
Saint-Sacrement.  Plusieurs  en  rapportent 
l'institution  au  pape  Jean  XXII.  Ce  n'est  pas 
qu'avant  lui  on  n'eût  vu  porter  en  procession 
le  corps  de  Jésus-Christ  ;  car  ,  au  onzième 
siècle,  cela  se  pratiquait  en  Normandie,  le 
jour  des  Rameaux,  contraii-ement  à  l'usage 
reçu  dans  les  autres  provinces  de  France, 
de  porter  ce  jour-là  les  saints  Evangiles.  Mais 
le  Saint-Sacrement  n'était  point  visible  aux 
yeux  des  fidèles. 

Quoique  rétablissement  de  cet  usage  soit  fl  u 
quatorzième  siècle,  la  pratique  n'en  fut  guère 
généralement  admise  en  France  qu'au  quin- 
zième siècle,  au  temps  où  les  conciles  de  Bâle 
et  de  Constance  commencèrent  à  y  attacher 
des  indulgences.  Elle  fut  vigoureusement^ 
attaquée  par  les  Luthériens  et  les  Calvi- 
nistes, et  défendue  solennellement  par  le  con- 
cile de  Trente  (i). 

Encore  quelques  joui'S  ,  et  l'aui-ore  de  cette 
belle  journée  se  sera  levée  pour  tous  les  pay 
catholiques  ;  et  la  religion,  promenant  par  le 
cités  ses  pompes  triomphales,  qui  ne  coûtent 

(^)  Sess.  10,0.5. 


iJ 


^1 


LA    D031IMCALE, 

\;^  |iL.  sat^i*' ni  pleurs,  réunira  tous  ses  enfans    1     lannes ,  comme  l'appelle  l'Eglise,  l'homme 


^^■'^(^"s^e  joie  commune ,  et  dans   les  élance 
'^■^^«.-^eris  (l'un  môme  amour.  Des  flots  de  peuple 
se  pressant  dans  l'enceinte    trop  étroite   des 
rues  jonchées   de  verts  feuillages,  le  chant 
des  prêtres,  et  les  cantiques  des  jeunes  vierges 
vêtues  de  blanc;  et  au  milieu  de  ces  hymnes 
d'amour ,    de  ce  recueillement  universel ,   de 
cette  suave  harmonie,  le  ciel  qui  s'ouvre  pour 
nous  léguer  un  Dieu  ;  les  anges  qui  l'accom- 
pagnent, et  qui  joignent  aux  chants  de  la  terre 
le  chant  éternel  ,  commencé  sur  leurs  harpes 
d'or;  le    monde  et  les  cieux  dans  le  ravisse- 
ment et   l'extase,  et  par-dessus    toute  cette 
foule  prosternée ,  la  grande  et  imposante  fi- 
gure de  Dieu,  qui  nous  visite  dans  uotre  abais- 
sement, et  vient  nous  consoler  dans  nos   en- 
nuis :  tel  est  le  spectacle  de  la  religion  chré- 
tienne. Oh  !  dites  si  jamais  plus  sublimes  idées 
s'allièrent  avec  de  plus  sublimes  solennités  ; 
oh  I   quand  vous  vîtes  se  déployer  ces  longues 
files  de  prêtres,   que  le  son  de  la  cloche  vous 
arriva  mêlé  avec  le  chant  solennel  des  chœurs, 
que  l'encens  monta  par   odorantes  spirales, 
que  la  croix  d'or  vous  apparut  brillante  dans 
le  lointain  ,  et  que,  debout  a  l'autel ,  la  voix 
du  piètre    chrétien  vons  parvint   grave    et 
pleine,  oh!  dites  si  votr^cœur  demeura  froid 
et  glacé,  si  votre  genou    ne  fléchit  pas,  si 
Totre  voix  ne   murmura  |pas  quelques  mots 
qui  ressemblaient  à   une  prière;  si  vous  ne 
vous  surprîtes  pas  à  tracer  sur  votre  poitrine 
un  signe  de  croix  furtif  I  Hommes  superbes,  de 
quoi   rougissez-vous?   c'était    de  Dieu    qu'il 
s'agissait  là  ,  et  vous  n'aviez  pas  la  force,  pau- 
vres et  chétives  créatures,    de  le  toiser  du 
regard  I 

C'est  qu'en  effet  c'est  bien  peu  de  chose 
que  l'homme  devant  Dieu  ;  c'est  que  cette 
hostie  nous  rappelle  tant  d'amour  d'une  part, 
et  tant  de  fhiblesse  de  l'autre,  tant  d'abaisse- 
ment dans  l'homme,  et  tant  de  miséricorde  en 
Dieu ,  que  le  cœur  parle  plus  haut  que  la 
raison  débile ,  et  que  les  sophismes  tombent 
devant  la  conscience.  Et  voila  la  grande  mi- 
sère de  cet  âge.  L'orgueil  humain  se  prend  à 
vouloir  sonder  d'impénétrables  mystères  ,  et 
quand  il  est  arrivé  à  tout  peser  dans  son 
étroite  balance  ,  il  ne  trouve  plus  lien  que  le 
doute  ,  au  moment  où  il  croyait  ravir  à  Dieu 
son  secret.  Insensés,  qui  ne  voient  pas  qu'éga- 
rés dans  le  désert  du  monde  ,  nous  n'avons 
rien  de  plus  que  notre  misère  sous  le  soleil 
et  d'insatiables  désirs  !  Dans  cette   vallée  de 


cherche  un  bien  immense  ,  indéfini ,  qu'il  ne 
comprend  pas ,  mais  qui  lui  manque;  et  il  va, 
il  va  toujours ,  le  demandant  partout ,  et  ne 
recueillant  de  tant  de  fatigues  et  d'essais  sté- 
riles que  le  découragement  et  l'ennui.  A  qui 
s'adressera-t-il  ?  est-il  une  voix  dans  le  monde 
qui  réponde  à  sa  voix  ,  un  abri  sous  lequel  il 
puisse  fixer  sa  tente  ,  et,  matelot  revenu  de 
courses  pénibles  ,  savourei'  le  frais  du  rivage? 
Hélas  I  c'est  partout  un  lamentable  cri  de  dé- 
tresse qui  se  prolonge  de  siècle  en  siècle  î  Mais 
Dieu  ne  l'a  pas  abandonné  dans  sa  profonde 
misère.  Il  l'éclairé  par  sa  parole ,  il  le  console 
par  son  amour,  il  le  fortifie  par  sa  grâce  ,  il 
le  rend  heureux  par  l'espoir  ;  et,  tous  ces  dons, 
il  les  a  réunis  dans  le  sacrement  de  son  amour, 
dans  l'Eucharistie  I  Quelle  plus  belle  doctrine 
que  celle-là  !  et  que  m'importe  ,  si  je  com- 
prends !  et  en  quoi  puis-je  être  surpris  qu'il  y 
ait  au-dessus  de  moi  un  abîme  d'amour^  que 
je  ne  puis  pénétrer ,  quand  je  suis  à  moi- 
même  un  mystère  et  un  abîme  plus  impéné- 
trable que  tous  les  autres  mystères  !  Il  y  a  plus 
de  raison  dans  cette  simple  formule,  je  crois  , 
que  dans  cette  autre,  je  veux  savoir.  A  notre 
raison  curieuse  nous  n'avons  qu'une  réponse  à 
faire  :  «  Dieu  a  tant  aimé!  »  et  cette  réponse 
suffit  pour  qui  croit  à  l'amour. 

Catholiques  de  province,  ce  jour  de  la 
Fête-Dieu  sera  pour  vous,  commepar  le  passé 
un  jour  de  fête  etdesainteallégresse.  La  béné- 
diction de  Dieu  passera  sur  votre  seuil,  etpros- 
ternés  sur  vos  places  publiques,  vous  pourrez 
l'appeler  sur  la  tête  de  vos  enfans.  Pour  nous, 
nous  irons  adorer  Jésus-Christ  dans  ses  tem- 
ples; car  la  loi  humaine  lui  a  défendu  d'en 
franchir  la  porte  ,  dans  la  capitale  du  pre- 
mier royaume  chrétien  :  comme  si  ce  devait 
être  un  scandale  public  que  Dieu  paraissant 
une  fois  chaque  année  dans  ces  lieux  où  s'étale 
au  grand  jour  la  débauche  laplus  effrénée,  pour 
les  purifier,  et  montrer  ce  qu'il  est  à  ce  miséra- 
ble peuple  qui  peut  naître,  vivre  et  mourir  sans 
l'avoir  autrement  connu  que  par  le  blasphème! 
Catholiques,  nous  sommes  tons  frères;  nous 
nous  associerons  à  votre  joie ,  et  vous  partage- 
rez notre  douleur. 


LA   DOMINICALE. 


6io 


BIBLIOGRAPHIE. 

DES   LIVRES    d'heures    PENDANT  LE   MOYEN-AGE. 

L'étude  de  tout  ce  qui  se  rattache  à  la  re- 
ligion chrétienne  et  à  son  culte  pendant  le 
moyen-âge  est  curieuse  ,  et  mérite  de  fixer 
notre  attention.  Ainsi  un  examen  critique  des 
livres  de  prières  de  cette  époque  nous  con- 
duit à  des  considérations  importantes  sur 
l'état  des  esprits  ,  sur  les  arts  ;  et  dans  ces 
monumens  ,  dans  leurs  brillantes  peintures  , 
<ians  les  caprices  et  bizarreries  calligraphiques 
dont  leurs  marges  sont  ornées,  dans  les  notes 
chronologiques  qu'on  y  rencontre  ,,les  goûts, 
les  usages  ,  les  idées  des  hommes  pour  les- 
quels ils  ont  été  composés  ,  se  retrouvent  et 
sont  faciles  à  saisir. 

11  y  a  deux  parties  bien  distinctes  à  étu- 
dier dans  les  livi'es  d'heures.  La  première  qui 
est  la  plus  considérable  consiste  dans  leurs 
ornemens  :  fleurons,  vignettes,  ou  minia- 
tures. Le  texte,  c'est-à-dire  les  prières, 
les  légendes  et  les  poésies  que  souvent  on  y 
rencontre  ,  forment  la  seconde  partie. 

Nous  étudierons  d'abord  la  première.  LTn 
usage  auquel  il  serait  peut-être  difficile  d'attri- 
buer sa  véritable  cause,  mais  que  nous  croyons 
devoir  signaler  en  commençant  ces  études  _, 
c'est  celui  dans  lequel  étaient  les  artistes  de  ces 
temps  de  revêtir  du  costume  qu'ils  portaient 
tous  ceux  qu'ils  voulaient  représenter  ,  fus- 
sent Dieu  le  père  ou  les  anges  du  c'el ,  un 
magistrat  de  l'aréopage  ou  un  consul  romain. 
Ainsi  dans  un  manuscrit  du  livre  de  Raoul 
Lefebvre,  coi>nu  sous  le  titre  de  Recueil  des 
Histoires  troyennes  ,  on  trouve  de  grandes 
miniatures  fort  bien  exécutées.  L'une  d'elles 
représente  le  mariage  de  Jupiter  et  de  Junon; 
les  deux  époux  reçoivent  la  bénédiction  nup- 
tiale d'un  évèque ,  dans  une  église  catholi- 
que où  l'on  voit  un  Calvaire.  Ainsi  dans  la 
fameuse  translation  du  Tite-Live  exécutée  sous 
Charles  V  ,  les  R.omains  en  chaperon  ,  en 
robe  rouge  garnie  de  fourure  ,  et  souliers  à  la 
poulaine  ,  assistent  au  meurtre  de  Virginius. 

Cette  ignorance  des  artistes  d'alors,  si  toute- 
fois nous  devons  rappeler  ainsi  ces  anachro- 
nismes  dans  le  costume ,  quelle  que  soit  la 
cause  à  laquelle  on  doive  l'attribuer  ,  est  fort 
heureuse  pour  nous  aujourd'hui  qui  sommes 
si  curieux  du  moyen  âge;  car  au  lieu  de  nous 


peindre  les  Romains  avec  l'armure  ,  la  cou- 
ronne ,  le  chaperon  du  chevalier  ,  du  prince 
ou  du  bourgeois,  s'ils  nous  les  avaient  repré- 
sentés comme  effectivement  ils  étaient  ,  au 
lieu  de  ces  miniatures 'aux  riches  et  brillantes 
couleurs,  aux  costumes  variés  et  fidèles,  nous 
n'aurions  eu  que  des  bous  hommes  grossière- 
ment dessinés.  Bien  au  contraire  ,  l'intérêt 
qui  s'attache  à  la  représentation  de  toutes  les 
actions  de  la  vie  de  nos  ancêtres  ,  à  leur 
image  fidèlement  conservée,  devient  la  source 
d'une  foule  d'observations  curieuses  qui  don- 
nent souvent  l'explication  d'un  fait  qu'il  eût 
été  sans  cela  presque  impossible  de  com- 
prendre. 

Ainsi ,  en  étudiant  les  livres  d'heures  dans 
un  ordre  chronologique  ;  en  choisissant  ceux 
qui ,  et  par  l'importance  des  hommes  pour  les- 
quels ils  ont  été  i^its,  et  par  la  richesse  des 
miniatures ,  peuvent  être  considérés  commv 
type,  il  serait  facile  de  réunir,  depuis  la  fin  du 
douzième  siècle  jusqu'au  dix-huiiième,  une 
suite  non  interrompue  des  matériaux  les  plus 
nécessaires  à  l'histoire  de  la  vie  privée;  car, 
dans  un  grand  nombre  de  ces  livres  ,  surtout 
depuis  le  quatorzième  siècle  ,  maisons  ,  meu- 
bles ,  costumes  ,  armures ,  travaux  des  champs 
et  de  la  ville  ,  combats ,  chasses  ,  jeux  ,  exer- 
cices de  tout  genre  ,  se  trouvent  représentés. 
Il  est  même  de  certains  détails,  de  petite  im- 
portance à  vrai  dire ,  mais  qui  concourent 
à  l'ensemble,  qu'il  serait  difficile  de  rencon- 
trer ailleurs. 

Comme  on  doit  le  penser,  les  livres  d'heures 
suivant  l'époque  k  laquelle  ils  appartiennent , 
sont  plus  ou  moins  rares  ,  plus  ou  moins  pré- 
cieux :  ceux  des  seizième,  quinzième  et  même 
du  quatorzième  siècle  ,  se  trouvent  aisément. 
C'est  même  pendant  cette  période  que  ces 
livres  commencèrent  à  être  remarquables;  c'est 
alors  qu'on  s'appliqua  à  les  enrichir  de  toutes 
ces  belles  miniatures  ,  de  tous  ces  ornemens 
calligraphiques  dont  l'exécution  minutieuse 
et  délicate  rend  l'étude  de  ces  monumens 
si  curieuse  ,  si  attachante.  A  mesure  que  l'on 
s'éloigne  de  ces  temps  de  progrès ,  ils  devien- 
nent plus  rares  et  beaucoup  moins  beaux  j  et 
c'est  seulement  dans  quelques  grandes  biblio- 
thèques que  l'on  rencontre  des  manuscrits  de 
ce  genre,  qu'il  soit  possible  défaire  remonter 
aux  douzième  et  onzième  siècles,  et  plus  haut. 
Le  cabinet  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
du  roi ,  qui  renferme  en  ce  genre  une  collec- 
tion si  riche,  si  nombreuse  ,  et  dont  les  divers 


GU 


LA    DOMTKICALE. 


monumens  nous  sei'vcnt  de  (guides  en  ces  rc- 
înarques,  n'a  que  fort  peu  de  livres  de  prières 
avec  miniatures,  auxquels  on  puisse  avec  quel- 
que fondement  assigner  un  tel  degré  d'anti- 
quité. 

Ce  qu'elle  possède  de  plus  remarquable  est 
un  recueil  de  prières  à  l'usage  du  roi  Charles- 
le-Chative  :  Evangdïma  ad  nsnm  Caroli  calvï. 
Comme  on  le  voit  par  le  titre  ,  ce  volume  est 
un  évangélistaire  ;  il  renferme  cependant , 
outre  le  Nouveau-Testament  ,  un  grand 
nombre  de  prières;  ce  qui  nous  le  fait  ranger 
au  nombre  des  livres  d'heures. 

Ce  manuscrit,  qui  remonte  au  neuvième 
siècle  ,  est  sans  ornement  et  d'une  belle  écii- 
ture  courante  de  cette  époque.  Au  commence- 
ment de  chacune  à^  ses  parties  on  trouve  de 
-jfrandes  lettres,  tournures,  avec  des  ornemens 
dans  le  goût  byzantin.  Chaque  verset  des  évan- 
giles ou  des  autres  prières  commence  par  une 
lettre  d'or. 

Quatre  grandes  miniatures  se  trouvent  dans 
<e  volume  :  ce  sont  les  évangclistes  grossière- 
3iient  représentés  avec  du  rouge,  de  l'or  et  du 
bleu.  Il  est  à  i-emarquer  que  dans  les  plus 
beaux  livres  d'heu!-es  du  quinzième  et  du  sei- 
zième siècle,  ces  apôtres  ont  à  j)eu  près  la 
même  position  que  celle  indiquée  dans  ces 
informes  ébauches.  Sur  les  plats  de  la 
reliure  de  ce  volume  ,  on  a  conservé  deux 
dypliques  ou  ivoires  sculptés.  L'un  repré- 
sente Dieu  le  père  adoié  par  deux  pro- 
phètes, et  sous  lui  le  génie  du  mal  écrasé; 
l'autre,  la  vierge  Marie,  tenant  dans  ses  bras 
l*enfant  Jésus,  et  honorée  par  deux  angles. 
Elle  est  assise  dans  une  chaise  remarquable  et 
par  son  travail  et  par  sa  forme.  Il  existe  encore 
plusieurs  manuscrits  du  même  siècle,  ou  des 
deux  suivans  ,  dont  la  reliure  est  ornée  de 
dyptiques  plus  ou  moins  précieux.  Nous  se- 
rions portés  à  croire  que  le  plus  grand  nombre 
de  ces  monumens  ,  dont  quekpies-iuis  ,  pour 
l'époque,  sont  de  véritables  chefs-d'œuvie  , 
doivent  être  attribués  aux  artistes  byzantins. 
Plusieurs  de  nos  rois,  avant  et  surtout  pen- 
dant les  croisades,  furent  alliés  aux  empereurs 
de  Constantinople;  très-souvent  ils  en  reçu- 
rent des  ouvrages  de  ce  genre.  Un  livre 
d'heures  conservé  à  la  Bibliothèque  du  roi  , 
et  visiblement  d'une  éci-iture  du  dixièmcsiecle, 
pourrait  confirmer  cette  opinion. 

C'est  un  volume  in- 4"  relié  aujourd'hui  en 
velours  rouge,  mais  ayant  sur  un  de  ses  plats 
un  fort  bel  ivoire  à  l'image  de  la  Vieigc  [tenant 


entre  ses  bras  le  Christ  déjà  grand.  Il  porte 
dans  une  main  ,  un  rouleau  que  nous  croyons 
figurer  l'Evangile.  Douze  grandes  miniatu- 
res aussi  mal  dessinées  ,  aussi  mal  peintes 
que  les  apôtres  de  l'Evangélistaire  de  Char- 
les-!e-Chauve,  représentent  plusieurs  traits 
de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testament.  Dans 
l'une  d'elles,  PiJate  ,  en  habit  de  préfet  du 
Bas-Empire ,  donne  l'ordre  à  des  soldats 
d'aller  garder  le  tombeau  du  Christ.  On  com- 
mence à  trouver  dans  ce  volume  les  grandes 
lettres  tournures  figurant  des  chimères  ou  des 
animaux.  I/or  n'est  pas  épargné  dans  ce  vo- 
lume, qui  commence  par  un  calendrier  tout 
en  lettres  et  en  chiffres  d'or. 

Le  style  grec,  auquel  sont  mêlées  des  formes 
arabes  et  mauresques,  se  fait  plus  fortement 
sentir  encore  dans  un  autre  volume  in-folio, 
que  l'on  peut  indiquer  comme  appartenant 
au  douzième  siècle.  Le  calendrier  qui  com- 
mence le  volume,  ainsi  que  le  petit  nombre 
des  miniatures  assez  grossières  qu'il  ren- 
ferme, sont  environnés  de  colonnes,  d'ar- 
cades ^  de  couronnes  et  d'agneaux  pascals. 
Du  reste,  ainsi  quedans  le  volumeprécédent, 
les  aiabesques,  les  chimères  ornant  les  lettres 
capitales,  y  sont  multipliées  :  on  n'y  voit  pas 
encore  cependant  les  bordures  enluminées 
d'or  et  de  covdeurs  à  toutes  les  pages  du  re- 
cueil. 

Cet  usage  d'orner  chaque  page  des  livres 
d'heures  de  vignettes,  qui  sont  pour  la  plu- 
part d'une  composition  originale,  pleine  de 
goût  et  d'éclat ,  ne  païaît  avoir  été  commun 
qu'au  quatoi'zième  siècle.  Alors,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit  plus  haut,  on  perfectionna 
beaucoup  la  composition  des  livres  d'heures. 
Si  le  style  byzantin  et  mauresque  avait  jusque- 
là  dominé  dans  ces  recueils  ,  il  se  mêla  dès- 
lors  à  beaucoup  d'autres  idées ,  et  il  se  forma 
une  école  qui,  pour  n'avoir  été  ni  grecque  nï 
romaine  ,  ne  nous  a  pas  inoins  laissé  des  com- 
positions pleines  de  naïveté,  de  finesse  et  de 
grandeur:  compositions,  qui  d'ailleurs,  ont 
pour  nous  le  plus  puissant  intérêt,  celui  de 
jicindre  les  mœurs  de  nos  aïeux.  Qu'elle  nous 
soit  venue  d'Italie,  comme  le  prétendent  les 
uns,  ou  qu'il  soit  plus  raisonnable  d'en  attri- 
buer les  pioductions  aux  hommes  du  nord  , 
aux  Flamands  par  exemple,  elles  existent, 
il  n'en  est  pas  moins  vrai,  et  c'est  l'œuvre  de 
CCS  penples  d'Europe  si  barbares,  au  dire  de 
quelques-uns,  jusqu'au  siècle  dernier. 

Il  est,  à  notre  sens,  difficile,  pour  ne  pas  dire 


LA    DOMINICALE. 


6^h 


impossible,  d'assigner  une  origine  à  cliacune 
(le  ces  produclious.  II  faut  se  contenter  , 
des  lumières  que  nous  pouvons  en  tirer 
pour  l'étude  des  mœurs  enropéennes,  sans 
vouloir  en  attribuer  l'honneur  à  tel  ou  tel 
royaume,  duché,  marquisat,  principauté. 

Parvenu  à  la  grande  époque  des  livres 
d'heures  aux  quatorzième,  quinzième  et  sei- 
zième siècles ,  l'embarras  n'est  plus  que  de 
choisir;  le  nombre  des  modèles  devient  con- 
sidérable, et  le  cabinet  des  manuscrits  eu  pos- 
sède une  suite  si  riche,  si  variée  ,  si  intéres- 
sante, qu'on  ne  sait  auquel  de  ces  monumens 
donner  la  préférence.  Parmi  les  plus  remar- 
quables cependant,  deux  ont  fixé  notre  at- 
tention. Le  premier,  qui  porte  le  numéro  676 
{Supplément  français),  est  un  volume  in-folio 
de  la  plus  grande  richesse  et  d'une  parfaite 
exécution.  Chaque  partie  du  calendrier  cstpré- 
cédé  d'uneminiature  représentant  les  occupa- 
tions du  mois  qu'elle  précède.  A  côté  de  cette 
miniature  haute  et  longue ,  ou  en  trouve  une 
de  moindre  dimension:  c'est  une  suite  de  pe- 
tits tableaux  retraçant  les  différentes  scènes  de 
la  création  du  monde.  Aubasde  chacune  de  ces 
peintures  ,  on  lit  en  français  un  texte  expli- 
catif. Ainsi,  dans  le  première  ,  Dieu|tcnant  le 
monde  en  sa  main,  va  le  jeter  dans  l'espace  , 
et  on  lit  :  «  Cy  créa  Dieu  ciel  et  terre,  le  soleil 
et  tous  les  élémens  ensemble. 

Après  ce  calendrier  vient  une  longue  suite 
de  miniatures  formant  une  allégorie  conti- 
nuelle entre  l'ancien  et  leNouveau-Testament. 
Ainsi,  à  l'une  des  marges  verso,  est  repré- 
sentée la  tour  de  Babel ,  du  haut  de  laquelle 
Dieu  renverse  les  hommes  et  on  lit  au  bas  : 
«  Jcy  font  Iv  payen  la  lourde  Babel  contre  le 
commandement  de  Dieu,  et  Dieu  les  fodroya 
ettorne  leur  tort  à  néant.   » 

A  l'autre  marge  recto,  une  seconde  mi- 
niature explique  ainsi  la  destruction  de  la 
tour  de  Babel.  Trois  astrologues  sont  aveuglés 
par  une  pluie  de  pierres  et  de  feu  ,  on  lit  au 
bas  de  cette  peinture  : 

«  Ce  que  li  payen  commencèrent  la  tour 
Babel  contre  le  commandement  de  Dieu  se- 
nefie  (signifie)  les  astronomes  et  les  arriens 
(astrologues)  qui  font  fausses  preuves  contre 
la  volonté  de  Jhesu-Crist,  et  leur  fait  et  leur 
tourne  leur  fait  aneant  et  les  auugle,  et  les 
foudroyé.   » 

Dans  ce  livre,  qui  est  du  quatorzième  siècle, 
les  vignettes  ou  bordures  qui  encadrent  cha- 
que page  ,  sont  d'une  richesse,  d'un  brillant 


de  couleur,  et  d'un  pittoresque  d'exécution 
qu'il  faut  voir  pour  se  l'imaginer.  Nous  ne 
connaissons  rien  de  plus  beau  ou  de  compa- 
rable, sinon  les  encadremens  d'un  autre  livre 
d'heures  deiafin  du  qumzième  siècle,  ayant 
appartenu  à  Jean,  duc  de  Berri  ,  et  proba- 
blement exécuté  pour  lui. 

Cette  richesse  d'exécution  se  retrouve  por- 
tée au  plus  haut  degré  de  perfection  dans  un 
autre  livre  de  prières  (i)  de  la  fin  du  quator-- 
zième  siècle,  dont  ce  n'est  pas  le  seul  mérite: 
c'est  encore  pour  les  usages  de  cette  époque  . 
un  document  bien  complet  ,  et  digne  de  fixer 
notre  attention. 

Dans  ses  marges  peintes  avec  une  perfection, 
un  fini  de  détails  difficile  à  imaginer,  on  re- 
trouve toutes  les  positions  ,  tous  les  travaux  , 
toutes  les  occupations  gaies  ou  sérieuses  de  la 
vie.  Autour  de  toutes  les  grandes  miniatures, 
par  exemple,  il  en  estd'autres  plus  petites  qui 
nous  offrent  plusieui's  scènes  du  quinzième 
siècle.  Ainsi,  un  chemin  qui  part  du  bas  delà 
page  et  monte  en  serpentant  autour  d'elle, 
vient  aboutira  uneéglisede  pèlerinage. Hom- 
mes et  femmes  de  tout  âge  et  de  tout  rang  se 
rendent  à  ce  lieu  d'adoration.  ;Plus  loin,  c'est 
la  vie  champêtre  :  on  fait  la  moisson  ou  la 
vendange  ;  les  blés  se  coupent  ou  les  paniers 
s'emplissent  et  se  vident;  des  oiseaux  volent 
ou  se  reposent  sur  les  fruits;  de  jeunes  femmes 
en  costume  de  nobles  damoiselles  ,  cueillent 
des  fleurs. 

Plusieurs  chasses  sont  représentées  dans  ce 
volume.  Dans  celle  au  faucon  ,  entre  autres  , 
un  seigneur  à  cheval  indique  à  son  faucon  un 
lapin  jouant  dans  l'herbe;  et  tandis  que  l'oi- 
seau s'apprête  à  fondre  sur  sa  proie  ,  il  est 
menacé  de  la  flèche  d'un  braconnier.  Plus 
haut  des  pasteurs  filent  paisiblement.  Ces  dif- 
férentes scènes  sont  toujours  très-bien  adap- 
tées au  sujet  de  la  grande  miniature  qu'elles 
environnent.  Ainsi  à  la  marge  d'une  peinture, 
ou  l'apôtre  coupe  l'oreille  à  Malchire  ,  on  voit 
un  duel.  Le  jour  des  Rameaux  ,  le  Christ  est 
entouré  du  peuple  qui  jetle  sous  ses  pieds 
fleurs  et  vêtemens.  La  vingt-quatrième  de  ces- 
grandes  miniature?  représente  un  cortège. 
Plusieurs  hommes  à  cheval  courent  devant 
un  chariot  long  et  doré ,  il  a  quatre  roues 
basses,  et  le  dessus  est  en  forme  de  berceau; 
il  est  traîné  par  deux  forts  chevaux  ,  sur  les- 
quels sont  des  postillons  :  un  d'eux  se  retourne 

(i)  Il  est  coté,  1 156  bis,  ancien  fonds  du  roy. 


LA    DOMIÏSICALE. 


6i6 

pour  jouer  avec  un  singe  assis  à  la  por- 
tière. 

Il  nous  resterait  encore  beaucoup  à  dire 
sur  la  collection  des  livres  d'heures  du  cabinet 
des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  du  roi. 
Ainsi,  nous  n'avons  rien  fait  connaître  de  plu- 
sieurs recueils  écrits  en  lettres  d'or  ou  d'ar- 
gent sur  un  fond  noir;  d'autres  encore  peints 
en  camaïeu  avec  un  art  admirable  ,  méritent 
aussi  l'attention  •  mais  ce  qui  doit  la  fixer  avant 
tout,  parles  souvenirs  qui  s'y  rattachent ,  ce 
sont,  parmi  ces  livres  de  prières,  ceux  qui  ont 
appartenu  à  des  hommes  illustres  par  leur 
rang,  leurs  actions,  leurs  écrits.  Entre  autres 
manuscrits  de  ce  genre,  on  peut  voir  à  la  Bi- 
bliothèque du  roi  les  livres  d'heures  de  saint 
Louis,  de  Charles  V,  de  Charles  VII,  d'Hen- 
ri II,  d'Henri  III,  d'Henri  IV,  de  Louis  XIII 
et  de  Louis  XIV,  de  Jean  duc  de  Bcrri,  du 
roi  de  Sicile  et  de  Jérusalem  ,  du  duc  de 
Mayenne,  d'Anne  de  Bretagne,  d'Anne  de 
France,  de  Marie  Stuart,  de  Marie  de  France. 

On  y  peut  voir  encore  celles  du  bon  roi 
René,  remarquables  en  ce  qu'elles  ont  été, 
dit-on,  peintes  et  écrites  par  lui-même,  et  que 
le  calendrier  qui  les  précéda  est  chargé  de 
notes  chronologiques  qui  éclairent  l'histoire 
de  la  maison  d'Anjou. 

Si  nous  passons  à  la  deuxième  partie  de  ces 
remarques,  à  l'examen  du  texte  des  livres 
d'heures,  voici  généralement  ce  qu'il  con- 
tient. 

Il  commence  toujours  par  un  calendrier. 
A  quelques  exceptions  près  ,  ce  fut,  pen- 
dant le  moyen-age,  le  seul  genre  d'almanach 
connu.  Suivant  l'époque  à  laquelle  ils  ont  été 
cents,  ces  calendriers  contiennent  un  plus  ou 
moins  grand  nombre  de  Saints. On  peut  même 
quelquefois  juger  de  la  date  de  ces  manuscrits, 
eu  remarquant  si  leur  calendrier  porte  lenom 
de  tel  ou  tel  Saint  révéré  dans  toute  la  chré- 
tienté, samt  Louis  ,  par  exemple.  Cependant 
il  ne  faudrait  pas  toujours  être  assuré  par 
•cette  seule  preuve  de  la  date  de  ces  manus- 
crits :  il  arrivait  bien  souvent  qu'on  n'inscri- 
vait au  calendrier  que  le  nom  des  Saints  fêtés 
dans  le  diocèse  ou  le  comte  de  celui  pour  le- 
•quel  les  heures  avaient  été  écrites. 

Au  bas  de  chaque  mois  du  calendrier,  on 
trouve  quelquefois  des  quatrains  moraux  ou 
instructifs.  Cet  usage  ne  remonte  qu'au  quin- 
zième siècle;  il  était  commun  au  seizième,  sur- 
tout  dans  les  livres  d'heures  imprimés  sur 


vélin  ,  dont  les  curieux  conservent  en  leur 
bibliothèque  de  si  beaux  modèles.  Voici  pour 
exemple  un  de  ces  quatrains  : 

Au  moys  de  may  ou  tout  est  en  vigueur. 
Autres  six  ans  comparons  par  droiclure, 
Qui  trente  sont ,  lors  est  l'iionime  en  valeur, 
En  sa  fleur,  forse  et  beauté  de  nature. 

Après  le  calendrier  on  trouve  le  plus  com- 
munément : 

T°  L'Evangile  selon  saint  Jean  : 

In  PRmcipio  erat  verbum,  et  verbum  erat 
APUD  DEUM.  Puis  une  courte  oraison. 

2"  L'Evangile  selon  saint  Luc: 

In  illo  tempore,  missïts  est  Gabriel  an- 
gélus A  Deo  in  civitate  Galile.e,  cui  no- 
MEN  Nazareth. 

3°  L'Evangile  selon  saint  Mathieu  : 

In  illo  tempore  ,  cum  natus  esset  Iesus 
IN  Bethléem. 

4"  L'Evangile  selon  saint  Marc  : 

In  illo  tempore,  recumbenticus  undecim 
discipctlis. 

5"  La  passion  de  Notre-Seigneur  Jésus- 
Christ. 

Puis  on  trouvait  l'office  de  la  Vierge  , 
quand  lesheureshn  avaient  été  dédiées  ;  dans 
le  cas  contraire,  les  psaumes  de  David.  Le 
recueil  habituellement  était  terminé  par  les 
sept  psaumes  de  la  pénitence  et  l'office  des 
morts. 

Ce  texte  variait  beaucoup  ,  à  l'exception  ce- 
pendant des  quatre  Évangiles  et  de  la  Passion 
de  Notre-Seigneur.  Chaque  personne  qui  com- 
mandait des  heures  à  son  usage  y  faisait  placer 
les  prières  que  son  goût  ou  la  règle  de  son  état 
lui  prescrivait. 

Outre  les  matières  indiquées  plus  haut 
comme  formant  le  texte  des  tivres  d'heures, 
ces  recueils  étaient  encore  terminés  par  un 
certain  nombre  de  prières  ou  parfois  des  his- 
toires sacrées.  Depuis  la  fin  du  xiv''  siècle,  ces 
prières  furent  souvent  écrites  en  français;  et 
dans  les  deux  siècles  qui  suivirent ,  il  est  rare 
de  n'y  pas  trouver  une  partie  française  plus  ou 
moins  étendue.  Parmi  toutes  ces  oraisons,  cel- 
les adressées  à  la  Vierge,  et  ellps  sont  nom- 
breuses ,  se  distinguent  par  nue  grâce  naïve, 
une  simplicité  (}ui  semble  tenir  au  sujet.  Voici 
quelques  fragmens  de  deux  d'entre  elles  : 

«  O  doulce  dame  du  ciel  et  de  la  terre,  mère 
de  pitié,  fontaine  de  tous  biens,  qui  portastes 
Jésus  Christ  eu  vos  precieuz  flânez ,  et   qui 


LA    DOMINICALE. 


en 


l'alaictastcs  de  vos  doulces  mamelles.  Belle  très 
doulce  dame,  je  vous  mercve  et  vous  prve 
que  voilliez  pryer  vostre  doulz  filz  qu'il  me 
voille  duyre  et  ensei{jner;  et  quant  mon  âme 
se  partira  démon  cors,  lerecevoir  en  son  ben- 
oist  paradis,  etc.  etc. 

O  !  Royiie  qui  fusles  mise 

Et  assise; 
Là ,  sus  au  Irosne  divin, 
Devant  vous  en  cesle  église , 

Sans  fainctise  ; 
Suy  venu  à  ce  malin 
Comme  vostre  pèlerin , 

Chefenclbi.  (Tête  baissée.) 

Humblement  je  vous  présente 
Mon  cors  et  mon  ame,  afin 

Que  a  ma  fin 
Vous  voilliez  estre  présente. 
Hélas  I  Vierge ,  j'ai  esté 

Maint  esté , 
Et  main  yver  sans  bien  faire 
L'ennemy  m'a  fort  guetté 

Et  terapté. 


Lors  chascun  m'eslongnera 
Ma  cliarroigne  pourrira  ; 

Que  fera 
Ma  povre  ame  en  desconfort 
.     L'ennemy  la  requerra  , 

Et  dira  : 
Se  il  ne  l'a  qu'on  luy  fait  tort ,  etc.',  etc. 

A  toutes  ces  prières  enjoignit  encore  d'au- 
tres morceaux  de  poésies,  dont  le  sujet  fut 
tiré  des  saintes  Ecritures  ,  quelquefois  même 
de  l'histoire  profane.  Cet  usage  devint  com- 
mun ,  surtout  à  la  fin  du  quinzième  siècle, 
alors  que  différens  libraires  de  Paris  et  des 
autres  villes  employèrent  les  plus  habiles 
d'entre  les  imprimeurs  à  leur  fabriquer  des 
livres  d'heures  dont ,  plus  haut ,  nous  avons 
signalé  la  magnifique   exécution. 

Les  livres  d'heures  servaient  encore  bien 
souvent  à  marquer  les  faits  importans  de  la 
vie  de  leurs  propriét-iires.  Compagnon  fidèle 
du  chef  de  famille ,  et  souvent  le  seul  et  uni- 
que volume  de  la  bibliothèque  ,  ses  gardes, 
(ou  feuillets  blancs  qui  se  trouvaient  au  com- 
mencement et  à  la  fin  du  volume)  étaient 
chargées  de  notes  chronologiques,  impor- 
tantes pour  les  descendans  ,  et  qui  aujour- 


d'hui peuvent  éclaircir  la  généalogie ,  ainsi 
que  nous  l'avons  l'emarqué  pour  le  livre 
d'heures  du  roi  René. 

Quelquefois  ou  y  saisit  la  pensée  ,  l'espoir 
de  simples  particuliers  auxquels  les  livres  ont 
appartenu.  Parmi  ces  notes  nous  citerons 
celle-ci  :  «  Le  dix-septième  jour  de  may  ,  mil 
»  quatre  cens  et  quatre  vingt  sept ,  madame 
1)  Jehane  de  Rosel ,  mon  espouse  et  famé  est 
»  accouchée  environ  neuf  heures  de  la  seree, 
»  dans  la  chambre  au  tref  vert  de  mon  filz 
»  ainsné,  Jehan,  dont  Dieu  omnipotent  veille 
»  nous  bailler  joie  en  son  aage.   » 

Souvent  sur  les  feuillets  blancs  qui  se  trou- 
vent en  tête  des  livres  d'heures  ayant  appar- 
tenu à  de  riches  seigneurs ,  à  de  nobles  dames, 
on  trouve  quelques  mots  écrits  par  toutes  les 
personnes  qui  les  ont  visités  ,  et  dont  ils  te- 
naient à  garder  le  souvenir.  La  Bibliothèque 
du  roi  possède  en  ce  genre  un  curieux  mo- 
nument :  c'est  un  petit  volume  écrit  eii  an- 
cienne bâtarde  ,  et  peu  remarquable  du  reste  j 
il  appartenait  à  Anne  de  Lorraine,  femme  de 
René  de  Chiliens,  prince  d'Orange  et  comte 
de  Nassau. 

Si  l'on  en  juge  par  les  vers  et  devises  que 
tous  ses  amis  ont  tracés  sur  son  livre  de  prières, 
cette  princesse  était  bonne  et  jolie.  A  pres- 
que toutes  les  pages,  ce  sont  quatrains  d'a- 
mour ou  paroles  d'affection.  Quelques  vers 
ont  été  écrits  dans  ce  recueil  par  la  tante  de 
cette  princesse,  l'infortunée  Marie Stuart ,  les- 
voici  : 

Si  ce  lieu  est  pour  écrire  ordonné 
Ce  qu'il  vous  plesL  avoir  en  souvenance , 
Je  vous  requiers  que  lieu  me  soit  donné 
Et  que  nul  temps  m'en  ôle  l'ordonnance. 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 

Une  traduction  du  bref  du  pape  aux  évêques 
de  la  Belgique,  relativement  à  la  fondation  d'une 
Université  catholique,  vient  d'être  insérée  dans  le 
Courrier  de  la  Meuse.  Il  serait  présumable,  d'après 
ce  journal,  que  l'Université  serait  établie  cette  année 
même.  Les  évèques  s'occupent,  dit-on,  de  choisir 
des  sujets  pour  remplir  les  chaires  ;  et  des  proposi- 
tions ont  même  été  faites  à  des  ecclésiastiques  fran- 
çais. Nous  nous  proposons  de  revenir  sur  cette  Uni- 
versité, et  d'en  parler  assez  longuement.  En  atten- 
dant, voici  la  traduction  du  bref  : 


618 


LA    DOMINICALE 


GREGOIRE  PP.  XVI , 

jiux  vénérables  frères  Englebert,  archevêque  de 
Malines,  et  ses  suffragans,les  évéqves  de  la  Bel- 
gique. 

Vénérables  frères,  salut  et  bénédiction  apos- 
tolique, 

Nous  ne  saurions  éprouver  de  plus  grande  conso- 
lation que  lorsque  nous  voyons  ceux  qui  sont  ap- 
pelés à  partager  notre  sollicitude,  brûler  d'un  zèle 
vraiment  pastoral  et  veiller  avec  soin  au  bien  spiri  - 
tuel  des  brebis  qui  leur  sont  confiées.  Quoique  nous 
eussions  des  preuves  suffisantes  de  l'ardeur  avec 
laquelle  vous  remplissez  ce  premier  devoir  des  pas- 
teurs, et  que  nous  pussions  nous  en  réjouir  à  bon 
droit,  nous  avouerons  cependant  que  la  lettre  si  res- 
pectueuse que  vous  nous  avez  écrite,  en  date  du  14 
du  mois  dernier,  a  encore  ajouté  à  la  bonne  opinion 
que  nous  avions  de  vous,  et  qu'elle  a  doublé  notre 
joie.  Vous  nous  faites  part  de  votre  projet  d'ériger 
en  Belgique  une  Université  catbolique  qui  sera 
sous  voire  direction  ;  vous  nous  exposez  les  avan- 
tages qui  doivent  en  résulter  pourlesalul  des  âmes 
et  pour  la  Belgique  elle-même,  et  vous  désirez  en 
outre  que  cet  établissement  soit  approuvé  par  noire 
autorité  apostolique.  En  agissant  ainsi,  vous  vous 
conformez]  à  un  ancien  usage,  et  vous  montrez  au 
saint  Siège  les  égards  et  le  respect  qui  lui  sont  dus. 
Enefièt,  comme  il  appartient  essenliellemeni,  aux 
Pontifes  romains,  à  qui  les  fonctions  du  minislère 
«apostolique  ont  été  confiées,  de  défendre  la  foi  ca- 
tbolique et  de  garder  pur  et  intact  le  dépôt  de  sa 
sainte  doctrine,  c'est  à  eux  aussi  de  diriger  l'étude 
des  sciences  sacrées  qui  s'enseignent  publiquement 
dans  les  Universités;  et  c'est  pour  celte  raison  que 
même  des  princes  catboliques,  lorsqu'ils  songeaient 
à  établir  de  semblables  Académies  ou  Universités , 
ont  cru  devoir  consulter  le  Siège  apostolique  et  re- 
cbercber  l'appui  de  son  autorité.  Aussi,  n'est-ce 
que  d'après  l'avis  et  du  consentement  des  pontifes 
romains  qu'ont  été  érigées  les  plus  célèbres  et  les 
plus  illusires  Universités  de  l'Europe,  cbose  prou- 
vée en  détail  parles  documens  aulhentiques insérés 
dans  leurs  annales.  Convaincu  donc  que  des  Uni- 
versités sagement  organisés  sont  infiniment  utiles  à 
la  religion,  nous  éprouvons  un  plaisir  singulier  à 
vous  obliger  et  à  joindre  à  vos  efforts  la  puissance 
de  notre  autorité  suprême  ,  dans  l'intérêt  particulier 
des  lettres  sacrées,  et  pour  contribuera  en  déve- 
lopper l'étude.  Aussi  nous  approuvons  le  projet 
éminemment  sage  (jue  vous  avez  formé  ensemble  , 
et  nous  louons  hautement  le  zèle  que  vous  avez  dé- 
ployé dans  cette  occasion.  Nous  consentons  d'au- 
tant plus  volontiers  à  voire  demande,  que  nous 
sommes  persuadé  que  tous  les  jeunes  gens  bien  nés 
(jui  se  rendront  à  cette  Université  y  puiseront ,  par 
vos  soins  et  par  votre  vigilance,  non  la  science  qui 
enfle,  mais  la  science  qui  édifie  avec  charité  ;  non 
la  sagesse  du  siècle,  mais  celle  dont  la  crainte  du 
Seigneur  est  le  commencement  .Vous  cou)prenez  du 


reste ,  vénérables  frères ,  que  cette  Université  doit 
être  organisée  de  manière  qu'il  n'y  soit  dérogé  en 
aucune  manière  aux  droits  que  les  pères  du  concile 
deTrenle  ont  attribués  à  chaque  évêque,  de  diriger 
l'éducation  des  jeunes  clercs  dans  les  séminaires 
diocésains,  et  de  les  instruire  surtout  dans  les  let- 
tres et  les  sciences  théologiques.  Mettez  donc  la 
main  à  l'œuvue,  et  puisse  celui  de  qui  rient  toute 
(jrdce  excellente  et  tout  don  parfait,  vous  accorder 
sa  protection  et  vous  faire  exécuter  heureusemenl 
un  dessein  aussi  sage  et  aussi  utile  !  En  attendant, 
recevez,  vénérables  frères ,  comme  un  témoignage 
de  notre  affection  paternelle  et  de  notre  bienveil- 
lance envers  vous,  la  bénédiction  apostolique  que 
nous  vous  accordons  de  tout  notre  cœur. 

Donné  à  Rome,  à  Saint-Pierre,  le  15  décembre 
de  l'année  1835,  de  notre  pontificat  la  troisième. 
GREGOIRE  PP.  XVI. 

—  Au  moment  où  nous  parlions  du  voyage  de 
M.  l'évèque  de  Charleston,  en  Europe ,  et  de  sa 
mission  à  Saint-Domingue ,  le  prélat  arrivait  à 
Paris,  (ju'il  a  quitté  lundi,  pour  se  rendre  à  Piome, 
où  il  rendra  compte  de  sa  mission ,  qui  est  de  la 
plus  haute  importance. 

—  Un  ecclésiastique  du  séminaire  du  Saint-Es- 
prit,  M.  l'abbé  Hardy,  s'est  embarqué  ce»  jours 
derniers  à  Nantes  pour  Cayenne,  où  il  va  rem- 
plir les  fonctions  démissionnaire.  L'état  des  choses 
s'est  amélioré  dans  cette  colonie  depuis  quelques 
années ,  grâce  aux  soins  d'une  sage  administra- 
tion. 

—  Mgr.  l'archevêque  a  officié  à  Notre-Da  me 
le  jour  de  la  Pentecôte.  Il  y  avait  un  granll  con- 
cours de  fidèles.  Le  prélat  a  commencé  à  adminis- 
trer la  confirmation  dans  les  diverses  paroisses  de 
Paris  et  continuera  ce  mois-ci  et  le  mois  prochain. 

—  La  quête  pour  la  châsse  del  St. -Vincent  de 
Paul ,  assez  abondante  dans  plusieurs  paroisses  de 
la  capitale  a  produit  aussi  d'heureux  résultats  dans 
les  paroisses  de  la  banlieue.  A  Ivry  ,  près  Paris  , 
on  a  trouvé  15  francs  en  liards  ,  provenant  sûre- 
ment du  denier  de  la  pauvreté  qui  i  avait  voulu 
contribuer  aussi  à  la  quête. 

Quoique  les  fonds  déjà  acquis  soient  assez  con- 
sidérables ,  ils  sont  encore  assez  loin  pourtant  du 
chiffre  de  la  dette.  Nous  rappellerons  à  cetle  oc- 
casion ,  à  ceux  de  nos  abonnés  qui  ne  nous  ont 
rien  envoyé  que  la  souscription  continue  toujours 
d'être  ouverte  dans  nos  bureaux  ,  où  se  vendent 
pareillement  des  portraits  de  monseigneur  ,  dont 
le  produit  sera  versé  pour  le  paiement  de  la 
châsse. 

—  Les  frères  des  écoles  chrétiennes  ouvrent  en 
ce  moment  à  Poilieis,  une  classe  du  soir,  pour  les 
jeunes  ouvriers.  M.  l'évèque  de  Poitiers  en  a  donné 
l'avis  par  une  circulaire  lue  au  prône  des  églises. 
Cet  établissement  est  dû  à  la  charité  d'un  habitant 
de  la  ville.  Au  Mans,  pareillement ,  les  frères  atti- 
rent chaque  soir  un  grand  nombre  de  pauvres  ou- 


LA    DOMIKIGALE. 


G19 


vrier*  à  qui  ils  enseignent  ù  lire  et  à  écrire ,  le 
dessin  linéaire ,  ce  qui  leur  est  utile  de  savoir  en 
mathématiques. 

—  M.  l'abbé  Pousset ,  curé  de  Saint-Bruno  ou 
des  Chartreux,  à  Lyon,  avait  eu  le  bonheur ,  dans 
les  derniers  troubles  de  cette  ville,  de  préserver  de 
la  destruction  la  maison  Brunet,  habitée  par  quatre- 
vingt-trois  ouvriers  de  sa  paroisse.  Deu\  coups  de 
fusil,  tirés  par  un  homme  embusqué  près  de  la 
maison,  avaient  irrité  l'autorité  militaire,  qui,  du 
poste  des  Chartreux,  lit  tirer  trois  coups  de  canon 
sur  la  maison.  Ces  coups  de  canon  allaient  être  suivis 
d'autres,  quand  M.  le  curé  parvint,  par  ses  repré- 
sentations et  ses  prières,  à  persuader  l'officier  qui 
commandait  de  cesser  le  feu.  Les  quatre-vingt-trois 
habitans  de  la  maison,  ayant  écljappé  ainsi  à  une 
mort  certaine,  ont  écrit  au  curé  pour  lui  exprimer 
leur  reconnaissance.  Leur  lettre  témoigne  en  effet 
combien  ils  sont  profondément  touchés  d'un  si 
grand  bienfait.  Le  chaiitable  pasteur,  dans  sa  ré- 
ponse ,  les  engage  à  remercier  la  Sainte-Vierge  , 
qu'ils  avaient  invoquée  dans  leur  péril ,  et  prolile 
de  cette  occasion  pour^exhorter  ses  paroissiens  à 
être  fidèles  à  la  religion,  et  à  bien  comprendre  que 
sans  elle  il  ne  peut  y  avoir  en  cette  vie  ni  union,  ni 
ï)aix,  ni  bonheur. 

—  Lors  de  la  discussion  sur  la  loi  des  associations, 
le  ministère  avait  donné  à  entendre  qu'il  respecte- 
rait les  associations  religieuses  dans  quelques  villes 
de  France.  Maintenant  qu'on  a  volé  la  loi  sans 
amendement,  il  commence  à  exercer  contre  elles 
ses  persécutions  de  police. 

«  L'aulorilé,  dit  en  effet  la  Gazette  du  Lamjue- 
doc,  vient  d'exiger  la  remise  des  réglemens  et  ca- 
talogues de  toutes  les  confréries  et  associations  re- 
ligieuses de  la  ville  de  Toulouse.  » 

—  M.  l'évèque  de  Moulins  vientde  finir  sa  visite 
pastorale  dans  trois  cantons  de  son  diocèse.  Le 
prélat  a  recueilli  d'abondantes  consolation,  et  des 
témoignages  de  respect  de  la  part  des  autorités. 
Quatorze  jours  durant,  il  a  a  .ministre  la  confirma- 
tion à  plus  de  six  mille  personnes.  M.  l'évèque  de 
Beauvais  visite  pareillement  les  extrémités  de  son 
diocèse,  ma/gré  son  âge  et  ses  infirmités.  Il  par- 
court en  ce  moment  les  cantons  de  Betz  et  de  Sen- 
lis,  laissant  partout  sa  charité  gravée  dans  le  cœur 
des  fidèles. 

—  M.  l'abbé  Siret,  curé  de  Saint-Séverin ,  à 
Paris,  vient  de  mourir ,  dans  sa  quatre-vingtième 
année.  M.  l'archevêque  était  allé  la  semaine  der- 
nière lui  porter  des  paroles  de  consolation. 

—  Une  lettre  du  cardinal  Pacca  nous  apprend 
que  l'apparition  des  Parules  d'un  croyant  a  fait 
dans  Rome  la  plus  pénible  sensation. 

— On  ci!e  le  mol  suivant  de  M.  Royer-Col!ard  sur 
le  nouvel  ouvrage  de  M.  l'abbé  de  La  Mennais  : 
«  C'est  du  Babeuf  prêché  sur  Isaïe.  »  Et  celui-ci  de 
M.  Michaud  :  «  C'est  93  faisant  ses  Pâques.  » 

— On  nous  écritdu  diocèse  du  Mans|qu'une  belle 
cérémonie  a  eu  lieu  le  3  mai  à  Solesmes,  où  se 


m 

trouve  une  ancienne  abbaye  de  bénédictions,  occu 
pée  aujourd'hui  par  de  jeunes  ecclésiastiques  qui 
ont  eu  la  pensée  de  continuer  l'œuvre  de  Saint - 
Benoit.  Un  de  ces  jeunes  abbés  devait  être  élevé  à  la 
dignité  du  sacerdoce,  et  M.  l'évèque  du  Mans  avait 
promis  de  faire  cette  ordination  dans  l'église  même 
du  monastère.  Le  prélat  arriva  en  effet  à  la  porte 
de  l'abbaye,  le  2  au  soir,  et  y  fut  reçu  par  l'abbé 
Guéranger,  son  prieur,  qui  lui  adressa  un  discours. 
Le  5,  monseigneur  imposa  les  mains  au  nouveau 
prêtre,  au  milieu  d'un  immense  concours  de  fidèles, 
que  cette  solennité  avait  attirés  de  toutes  les  loca- 
lités voisines.  " 


ÉPHÉMÉRIDES. 

Le  23  mai  419  ,  les  évêques  d'Afrique  ,  au  nombre 
de  plus  de  deux  cents ,  consacrent ,  par  le  suf- 
frage de  toute  la  contrée,  le  catalogue  îles  sain- 
tes Écritures  tel  que  l'église  catholique  le  [tropose 
encore  aux  fidèles  et  depuis  ICOl)  ans;  tous 
les  livres  apocryphes  sont  proscrits  ,  toutes  les 
chicanes  de  l'incrédulité  confondues. 

Le  2G  —  1803  ,  Napoléon  est  sacré  roi  d'Italie  par 
le  cardinal  Caprara.  La  cérémonie  se  fait  du  s 
la  cathédrale  de  Milan  ,  la  basilique  Ambroi- 
sienne  ,  que  Napoléon  a  eu  la  gloire  de  faire 
terminer. 

Le27— n99,  Bertrand,  député  du  Calvados, 
fait  au  conseil  des  cinq  cents  une  motion  en  fa- 
veur de  la  liberté  de  la  presse ,  que  ,  six  mois 
après  ,  Bonaparte  revenu  d'Egypte  devait  meS 
tre  aux  arrêts  pour  quelipie  temps. 

Le  28  —  757 ,  Paul  \"  succède  sur  le  trône  ponti- 
fical à  son  frère  Etienne  IL  C'est  une  chose 
fort  remarquable  que  cette  succession  de  deux 
frères  ,  qui  ne  s'est  présentée  ni  avant  ni  depuis. 

X,e  29  —  iI03  ,  Henri  V  ,  roi  des  Saxons  ,  ré- 
volté contre  l'empereur  Henri  IV"  ,  son  père  , 
vient,  dans  une  nombreuse  assemblée  d'évêqoes, 
exprimer  son  regret  et  ses  intentions  pour 
l'avenir  ;  mais  elles  changèrent  bientôt  ,  car  il 
fit  arrêter  son  père  et  prit  sa  place  l'année  sui- 
vante. 

Le  30  _  M 93,  le  roi  Richard,  prisonnier  en 
Allemagne,  ayant  écrit  aux  évêques  d'Angle- 
terre de  pourvoir  à  la  vacance  du  siège  de  Can- 
torbéry,  les  suffragans  réunis  dans  la  métropole, 
élisent  pour  archevêque  ,  Hubert  évêque  de 
Salisbury. 

Le  31  —  1796,  le  Directoire  exécutif,  essayant 
de  se  montrer  plus  juste  que  la  convenlion  , 
obtient  du  corps-législatif,  une  loi  qui  rend 
les  biens  des  ecclésiastiques  déportés  à  leurs 
héritiers. 


620 


LA    DOMINICALE. 


REVUE  POLITIQUE. 

PARTS,    25    MAI. 

Le  général  Lafayette  est  mort  1  ! 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  l'intérieur  d'un 
palais  de  Roi,  sur  la  place  d'une  ville,  au  mi- 
lieu de  l'assemblée  d'une  nation  que  ce  cri 
va  retentir  long-temps;  c'est  dans  les  palais 
de  tousles  rois,  dont  sa  parole  inquiétait  les 
trônes  ;  c'est  dans  le  grand  forum  des  peuples 
que  son  nom  seul  agitait  comme  le  vent  agite 
les  flots  de  la  merj  c'est  dans  ^es  assemblées 
deu  nations  des  deux  mondes  ,  où  il  aida  à 
placer  sur  son  piédestal  la  divinité  menteuse, 
qui  hors  des  voies  de  Dieu ,  devait  coûter 
lant  de  sang  et  de  larmes. 

Ce  n'est  point  nous  qui  irons  sur  les  bords 
de  sa  tombe  encore  ouverte  jeter  un  cri 
de  hnine  ou  de  malédiction.  Dieu  merci, 
nous  sommes  en  dehors  de  toutes  ces  vaines 
récriminations  des  partis.  Du  point  où  nous 
nous  sommes  placés ,  en  traçant  avec  la  croix 
le  sillon  que  l'humanité  doit  suivre  pour 
accomplir  les  destinées  que  l'Evangile  est 
venu  lui  faire,  nous  n'avons  ni  haine,  ni 
colère  pour  les  hommes  qui ,  avec  des  yeux 
pour  ne  point  voir  ,  se  sont  jetés  dans  les 
chemins  de  la  nuit.  Ceux-là  nous  apparaissent 
comme  chargés  par  la  Providence  de  lui  por- 
ter témoignage  parleurs  erreurs  même;  et, 
destinés  à  servir  d'exemple  par  leur  chute,  et 
à  garantir  les  hommes  d'une  chute  nouvelle, 
en  leur  montrant  leur  impuissance  à  trouver 
une  issue  dans  les  voies  où  ils  s'étaient  perdus 
loin  des  lumières  qui  viennent  du  ciel. 

Certes  ,  nul  homme  plus  que  le  général 
Lafayette,  n'a  marché  en  avant  sur  cette  route 
du  progrès  social ,  entrepris  tout  entier,  de- 
puis le  dernier  siècle,  par  des  efforts  pu- 
rement humains.  Nulle  voix  n'a  été  douée 
d'une  influence  plus  grande  pour  attirer  sur 
ses  pas  les  nations  enivrées  d'un  seul  mot. 
Durant  un  demi-siècle,  Dieu  l'a  laissé  dis- 
poser de  tout  ce  qu'il  faut  à  un  homme  ici- 
bas  pour  fonder  une  œuvre  ;  il  lui  a  donné  la 
popularité,  la  gloire,  la  naissance,  la  fortune  ; 
rien  n'a  manqué  ni  à  lui  ,  ni  à  ses  idées  ,  pas 
même  la  persécution  ,  qui  grandit  et  fait  des 
prosélytes;  pas  même  l'ingratitude,  cette  ter- 
rible expérience  des  hommes  et  des  choses. 
Sa  pensée  se  transmettait  à  la  fois  aux  deux 


bouts  du  monde ,  au  nord  et  au  midi,  à  Fo- 
rient  et  à  l'occident ,  à  Vai'sovie  et  à  Mexico  ; 
à  Bruxelles  et  à  Lisbonne ,  à  Bologne  comme 
à  Cadix  ;  et  alors  il  se  faisait  parmi  les 
peuples  d'étranges  commotions  ;  le  besoin 
d'innover  dont  parle  Bossuet  ,  se  remuait 
au  fond  des  cœurs;  on  entendait  craquer 
les  bois  dorés  des  vieux  trônes  ;  les  cou- 
ronnes chancelaient  au  front  des  antiques 
dynasties;  et  des  nations  se  séparaient  vio- 
lemment des  nations.  Il  a  aidé  à  fonder  une 
grande  république  dans  le  Nouveau-Monde; 
en  France,  il  a  commandé  à  quatre  niillions 
d'hommes  au  nom  de  l'ordre  et  de  la  liberté, 
et  tenu  sous  sa  sauvegarde  un  saint  roi  pri- 
sonnier; il  a  tiré  l'épée  contre  la  Convention, 
pour  briser  cette  machir^e  à  décrets  dans  la 
main  du  bourreau  ,  comme  disait  Isnard. 
Quand  Napoléon  voulut  par  un  dernier  ef- 
fort, en  face  de  l'étranger,  enlèvera  la  France, 
etson  dernier  homme,  etsa  dernière  pièce  d'ar- 
gent, il  le  somma,  lui,  de  déposer  sa  couronne; 
ensuite  ,  il  a  secoué  fortement  le  trône  de 
Louis  XVIII;  il  s'est  écrié  qu'il  était  trop  tard 
quand  des  mains  fidèles  voulaient  retenirdans 
sa  ruine  celui  de  Charles  X  ;  il  en  a  ramassé  et 
j-ajusté  les  débris  pour  y  faire  asseoir  Louis- 
Philippe. 

lia  dit  que  pour  les  peuples  l'insurrection 
était  le  plus  saint  des  devoirs  :  et  les  peuples 
se  sontinsurgés,surlaVistule  comme  aux  bords 
du  Tibre  et  du  Guadalquivir.  Il  a  proclamé 
la  souveraineté  du  peuple;  et  le  peuple,  en 
sa  qmdité  de  souverain,  a  envoyé  dans  l'exil 
toute  une  lace  de  rois.  Quand  il  n'-a  pas 
voulu  que  le  sang  fut  versé  après  la  victoire, 
il  cria  au  peuple  soulevé:  plus  depeine  de  mort! 
et  le  peuple  apaisé ,  cria  comme  lui  :  plus  de 
peine  de  mort!  Vous  voyez;  cet  homme  a  dis- 
posé de  tout,  des  rois  et  des  peuples,  des  lois 
et  des  constitutions,  des  hommes  et  des  choses. 
Et  cependant  qu'a-t-il  fondé?  que  reste-t-il  à 
présent  de  son  passage  sur  la  terre?  où  sont  les 
fruits  produits  par  ses  travaux  d'un  demi- 
siècle;  il  a  suffi  de  quatre  ans  pour  les  dessé- 
cher sur  pied;  il  les  a  vus  tomber  l'un  après 
l'autre...  et  pour  que  rien  ne  manquât  à  la 
preuve  de  l'inanité  des  efforts  de  toute  vie  ,  il 
a  pu  apprendre  la  veille  de  sa  mort,  qu'une 
loi  portée  par  les  hommes  qu'il  a  faits  ce  qu'ils 
sont,  venait  de  flétrir  le  principe  d'insurrec- 
tion au  nona  duquel  il  les  avait  élevés. 

Qu'on  ne  dise  plus  maintenant  queLafayette 
est  mort  mal  à  propos,  qu'il  aurait  dû  mourir 


LA    DOMINICALE. 


624 


quelques  moi  S  pi  us  tôt,  ou  quelques  annécsplus 
tard.  Non,  non,  il  est  bien  mort  à  son  iieurc. 
Lafayeltc  et  le  principe  de  l'insurrection 
étaient  nés  ensemble ,  ils  avaient  marché, 
grandi  et  agi  ensemble,  ils  tie  faisaient  plus 
qu'un  corps  et  qu'une  ame  ;  tuer  le  principe 
c'était  tuer  riiomme ,  et  réciproquement;  l'in- 
surrection n'était  plus  rien  sans  Lafayette, 
Lafayette  ne  pouvait  plus  être  rien  sans  l'in- 
surrection •  si  Lafayette  fût  mort  il  y  a  un  an, 
le  principe  d'insurrection  lui  aui'ait  survécu; 
s'il  n'était  mort  que  dans  quelques  mois,  c'est 
lui  qui  aurait  survécu  au  principe.  Et  cela  ne 
ne  pouvait  être,  car  l'homme  et  le  principe 
avaient  fait  leur  temps;  ils  s'étaient  usés,  épui- 
sés ensemble  à  l'œuvre  révolutionnaire. 
Aussi,  quand  le  prmcipe  a  été  tué,  l'homme  est 
mort. 

C'est  là  une  chose  que  tout  le  monde  sem- 
blait compi'endre  et  se  dire,  le  jour  des  funé- 
railles de  cet  homme  qui  avait  été  durant  cin- 
quante ans  le  représentant  du  principe  pro- 
clamé dans  la  politique  nouvelle  des  sociétés  ; 
tout,  jusqu'à  la  magnificence  des  funérailles 
elles-mêmes,  semblait  être  le  dernier  adieu 
adi'essé  à  ce  principe  qui  n'a  plus  de  puis- 
sance ,  à  un  passé  qui  n'a  plus  de  retour. 

Adieu  I  lui  disaient  les  gardes  luunicipaux, 
les  lanciers,  les  soldats  de  la  ligne,  les  vain- 
queurs des  journées  de  juin  et  d'avril;  adieu, 
toi,  qui  en  faisant  de  l'insurrection  un  devoir, 
es  cause  que  nous  avons  tourné  nos  armes 
contre  nos  frères  de  Lyon  et  de  Paris. 

Adieu  ,  lui  disaient  les  jeunes  gens  des 
écoles,  les  associations  patriotiques  dissoutes, 
les  décorés  de  juillet  ;  adieu  î  to.i  dernierjour 
est  aussi  le  dernier  où  nous  puissions  nous  ras- 
sembler pour  compter  nos  pertes;  car  aujour- 
d'hui la  loi  change  en  nom  d'assassins  le  nom 
de  héros  que  tu  nous  avais  donné. 

Adieu,  lui  disaient  les  gardes  nationaux , 
toi  qui  nous  enrégimentas  pour  la  liberté  en 
89  et  en  i83o  ;  aujourd'hui  un  mot  nouveau 
nous  a  été  jeté,  et  nous  nous  tenons  à  l'ordre 
public  I 

Adieu,  lui  disaient  les  miuistros  de  Louis- 
Philippe,  les  pairs  et  les  députés  de  la  révo- 
lution; adieu,  tu  nous  as  donné  le  pouvoir  avec 
tes  principes  ;  mais  comme  tes  principes  ne 
pouvaient  pas  nous  le  conserver,  nous  les 
avons  déniés  et  flétris. 

Adieu,  lui  disaient  les  citoyens  de  tous  les 
rangs,  industriels,  ouvriers,  républicains,  sec- 
tiomiaires  de  juin  et  d'avril;  adieu,  toi   notre 


espoir,  tu  n'as  eu  qu'un  jour  pour  le  triomphe 
des  idées  que  nous  partagions  avec  toi ,  et  tu 
as  laissé  passer  ce  jour  :  il  uè  reviendra 
plus. 

Adieu  ,  lui  disaient  ces  commissaires  de  po- 
lice aux  écharpes  tricolores,  ce*  officiers  de 
paix,  et  ces  nombreuses  escouades  de  sergens 
de  ville  marchant  en  bataille;  adieu,  tu  nous 
débarrasses  de  la  cruelle  nécessiséde  t' empri- 
sonner, ou  de  te  frapper  de  nos  bâtons  et  de 
nos  épées  comme  nous  frappons  l'insuirection 
dont  tu  fus  le  héros  ! 

Adieu  ,  lui  disait  la  population  entière,  toi 
qui  nous  as,  durant  quarante  ans,  parlé  des 
beaux  fruits  qui  pendaient  aux  branches  de 
l'arbre  de  la  liberté;  mais  toutes  les  fois  que 
nous  voulions  y  toucher,  ils  se  brisaient  dans 
nos  mains,  et  tombaient  en  poussière  comme 
ces  fruits  aux  couleurs  vermeilles  et  dorées 
qui  croissent  au  bord  des  lacs  sulfureux  où 
s'engloutit  Gomorre,  et  ne  laissent  aux  lèvres 
du  voyageur  altéré  que  cendres,  sécheresse  et 
amertume  ;  adieu,  toi  qui  par  des  pnncipes 
dont  tu  fus  le  symbole  n'as  pu  rien  pour  notre 
bonheur. 

Adieu,  lui  ont  dit  aussi,  les  dignes  et  ver- 
tueux ministres  de  la  religion  ;  adieu,  toi  dont 
le  souvenir  restera  comme  un  grand  exenTple 
de  l'impuissance  humaine  à  bâtir  un  édifice  où 
ne  pénètre  point  la  lumière  du  ciel;  comme  un 
terz'ible  enseignement  donné  à  ceux  qui  veu- 
lent conduire  les  hommes  dans  une  route  dont 
la  croix  n'applanit  point  les  aspérités. 

Adieu,  lui  disons-nous,  nous  aussi;  adieu, 
toi  qui,  par  ta  mort,  fais  place  libre  à  ceux 
cjui  veulent  donner,  au  nom  du  catholicisme 
et  de  la  liberté,  tous  les  biens  que  tu  avais 
promis  au  nom  de  la  philosophie  et  de  l'in- 
surrection. Adieu  ,  nous  ne  te  maudissons  pas, 
car  tu  as  rempli  ici  bas  une  mission  providen- 
tielle; tu  as  été  la  lueur  trompeuse  à  laquelle 
Dieu  a  permis  que  les  nations  se  laissassent 
prendre.  Celte  lueur  s'est  éteinte  avec  toi ,  et 
déjà  les  nations  cherchent  de  quel  point  du 
ciel  viendi-a  la  vraie  lumière. 

Et  maintenant,  admirez  par  quels  enchaî- 
nemcns  admirables  Dieu  conduit  les  sociétés 
dans  la  route  de  leu  •  salut ,  quand  elle  veut  les 
retirer  des  ténèbres  dans  lesquelles  il  laissait 
leur  orgueil  se  débattre!  Voilà  qu'après  avoir 
fait  flétrir,  emprisonner,  mitrailler,  réduire  à 
néant  le  principe  d'insurrection  en  honneur 
depuis  quarante  ans ,  par  ceux-là  même  qui 
ont  profité  de  l'insurrection  pour  avoir  hon 


622 


LA    DOMINICALE. 


neurs ,  richesses  et  puissance  ;  après  que  les 
populations  elles  mêmes,  qui  l'avoient  adopté 
et  s'étaient  soulevées  en  son  nom,  battent  des 
mains  à  la  ruine  de  cette  déception  qui  ne  leur 

a  laissé   que  perturbation  et  misère voilà 

disons -nous  que  Dieu  rappelle  à  lui  le  seul 
homme  dont  la  voix,  à  cause  de  sa  longue 
carrière  ,  eût  pu  êtie  un' jour  encore  assez 
puissante  pour  lui  rendre  tout  ce  qu'elle 
avait  de  séduisant  et  de  faux  semblant  de  bon- 
heur! N'est-ce  pas  un  avertissement  aux  nations, 
pour  leur  direqu'il  est  passé  le  rèjjne  de  l'insur- 
rection et  de  la  violence,  mises  en  œuvre  pour 
obtenir  les  redressemens  des  griefs,  et  qu'avec 
lui  doit  passer  aussi  le  règne  des  hommes  qui , 
se  traînant  à  la  suite  de  l'homme  principe,  ont 
marché  dans  ses  voies  et  profité  de  ses  œuvres? 

Et  que  dire  alo-.s,  s'il  vous  plaît,  de  cette 
grande  colère  des  journaux  du  gouvernement 
à  propos  du  mouvement  d'opinion  qui  s'est 
manifesté  dans  un  collège  électoral  du  Gers, 
à  Lombez.  Tout  le  monde  sait  que  M.  le  duc 
de  Fitz- James,  était  en  concurrence  pour  la 
députation,  avec  M.  Persil.  Il  est  arrivé  que 
tous  les  électeurs  indépendans.,  se  sont  réunis 
pour  donner  leurs  voix^  à  M,  de  Fitz-James; 
et  aussitôt  les  journaux  ministériels  de  s'écrier 
qu  il  y  avait  alliance  monstrueuse  entre  l'op- 
position légitimiste   et   l'opposition    républi- 
caine. Qu'est-ce  à  dire,   messieurs?  il  s'agit 
bien  de  république  et  de  légitimité!  il  s'agi*" 
bien  d'un  parti  !  il  s'agit  de  la  France  aujour- 
d'hui,  de  sa  gloire,  de  ses  droits,  de  sa  for- 
tune. Il  s'agit  de  la  nation;  elle  est  d'un  côté 
avec  les  impôts  qui  récrascnt,  les  lois  et  les 
mesures  exceptiohnelles  qui  l'enchaînent  et  la 
bâillonnent;  et  de  l'autre  côté  est  placé  le  mo- 
nopole qui,  pour  se  maintenir,  dépense  nu 
milliai'd  et  demi,  et  entretient  sur  pied ,  en 
temps  de  paix,  une  armée  ruineuse  de  quatre 
cent   mille    hommes.    C'est    entre    la  nation 
et  le  monopole  qu'il  faut  choisir!    c'est  du 
retour  au  droit   commun   pour  tout  ,   qu'il 
s'agit,  et  non  de  discuter  le  plus   ou  moins 
d'opportnnité  ,    de  nécessité  ou   de  chances 
pour  un  changement  de  dynastie  ou  de  formes 
de  gouvernement.  Du  jour  où  un  citoyen  se 
présente  aux  électeurs  qui  demandent  toutes 
les  choses  dont  la  France  a  besoin ,  en  leur  di- 
sant, je  serai  votre  homme;  dès  ce  jour,  cet 
homme   cesse   d'être  juste-milieu  ,    républi- 
cain ,  légitimiste ,   il  est   l'homme   des   élec- 
teurs ;  il  cesse  d'être  l'homme  d'un  parti ,  il 


est  l'homme  delà  nation,  la  seule  dont  les  îa- 
térêts  soient  en  cause  ? 

Et  maintenant  si  les  électeurs,  éclairés  par 
luîe  expérience  de  quatre  années  ,  cherchent 
des  garanties  solides,  hors  du  cercle  de  ces 
hommes  qu'ils  ont  vus  à  l'œuvre  depuis  <  ette 
époque,  qu'avez-vous  à  dire,  puisqu'ils  veulent 
ce  que  vous  devez  vouloir  vous-mêmes. 

Or,  nous  vous  le  demandons ,  si  vous  avez 
flétri  impérieusement  le  principe  de  l'insur- 
rection parce  que  ce  principe  était  subversif  de 
toute  société ,  et  non-seulement  parce  qu'il 
l'était  de  l'ordre  de  choses  né  de  ce  principe 
incn)e,  comment  osez-vous  trouver  mons- 
trueux que  des  électeurs  aient  donné  leurs 
voix  à  un  homme  qui  a  toujours  maudit  l'in- 
surrection, de  préférence  à  celui  qui  une  fois 
la  trouva  une  chose  bonne  et  utile,  et  qui,  s'il 
la  maudit  aujourd'hui ,  ne  le  fait  que  parce  que 
ses  intérêts  en  peuvent  souffrir? 

Vous  avez  beau  faire,  la  réaction  marche j 
la  nation  a  pesé  à  leur  juste  valeur  les  kommes 
dont  les  principes  de  Lafayette  ont  fait  de 
députés  et  des  ministres;  vous  la  débarrassez 
des  principes ,  laissez-la  se  débarrasser  des 
hommes  qui  les  ont  professés  ;  ils  ont  maudit 
à  bon  droit  leur  origine;  ils  ne  tiennent  donc 
plus  à  aucune  des  sympathies  de  la  nation, 
qui  la  maudit  comme  eux. 

En  conduisant  Lafayette  à  sa  dernière  de- 
meure ,  ils  ont  eux-mêmes  mené  leurs  propres 
funérailles.  Arrière  les  hommes  du  vieux  libé- 
ralisme, place  aux  hommes  de  la  nationalité  I 


Les  obsèques  du  général  La  Fayette  ont  eu 
lieu  jeudi,  et  comme  il  était  aisé  de  le  pré- 
voir ,  un  grand  appareil  militaire  avait  été 
déployé.  Dès  sept  heures  dumatin,  plusieurs 
bataillons  d'infanterie  étaient  échelonnés  dans 
les  rues  St. -Honoré  et  du  Faubouig-St. -Ho- 
noré. 

A  neuf  hcui-es,  le  cortège  s'est  mis  en  mar- 
che pour  Picpus  ,  où  le  général  avait  désiré 
d'être  enterré  à  côté  de  sa  femme  et  de  plu- 
sieurs membres  de  sa  famille.  Le  char  funèbre 
était  précédé  d'une  troupe  imposante.  Le 
drap  mortuaire  était  porté  par  MM.  Jacques 
Laffitte  et  Eugène  Laffitte,  en  tête  de  gauche; 
les  généraux  Ostrowski  etFabvier,  en  tète  de 
droite  ;  le  chargé  d'affaires  des  Etats-Unis,  et 
un  électeur  de  Mcaux ,    M.  Petit,   à  l'autre 


LA    DOMINICALE. 


625 


extrémité  de  gauche  j  MM.  Odilon-Barrot  et 
Salverte  au  coin  de  droite. 

Venaient  ensuite  la  famille  ,  des  députés 
en  grand  nombre  ,  quelques  membres  de  la 
Chambre  des  pairs ,  les  Américains  résidant 
à  Paris  ,  les  écoles,  un  grand  concours  du 
peuphi,  trois  bataillons  de  la  garde  nationale, 
musique  en  tète  j  les  gardes  nationaux  sans 
fusil,  mais  ranges  par  ordre  de  légion  j  cinq 
piquets  de  garde  municipale ,  commandés 
chacun  par  un  officier  :  et  mêlés  de  cinq  pi- 
quets de  sergens  de  ville  commandés  par 
un  nombre  égal  de  commissaires  de  po- 
lice; un  bataillon  d'infanterie  de  ligne  ,  un 
demi-escadron  de  chasseurs  à  cheval  et  un  es- 
cadron de  lanciers. 

Parvenu  dans  lacourgrilléede l'Assomption, 
le  corp3,qui  avait  été  renfermé  dans  un  double 
cercueil  de  plomb  et  de  chêne  avec  cette  simple 
inscription  :  Lafayette  a  été  transporté  dans 
le  sanctuaire  ,  où  le  service  des  morts  a  été 
célébré  par  M.  le  curé  de  cette  paroisse.  La 
cérémonie  a  duré  une  heure  et  demie.  A  midi, 
le  corps  ayant  été  replacé  dans  le  char  funèbre 
par  les  réfugiés  polonais  qui  ont  sollicité  et 
obtenu  cet  honneur,  le  cortège  a  repris  con- 
fusément son  ordre  primitif  et  s'est  dirigé  vers 
la  rue  Castiglione,  la  place  Vendôme  et  la  rue 
de  la  Paix,  pour  gagner  les  boulevards,  qui 
étaient  encombrés  de  masses  épaisses.  Les  amis 
les  plus  dévoués  de  Lafayette  étaient  parmi 
les  curieux,  ne  voulant  pas  se  mêler  aux  doc- 
trinaires qui  menaient  ce  deuil. 

Malgré  la  police,  l'ordre  a  régné  dans  cette 
cérémonie  funèbre,  quoique  dos  terreurs  pa- 
niques se  soient  déclarées  en  différens  en- 
droits. Lorsque  les  jeunes  gens  des  écoles  se 
sont  présentés  avec  un  drapeau  tricolore  sur- 
monté d'un  crêpe  noir,  la  garde  municipale 
leur  a  violemment  arraché  ce  drapeau.  Cette 
circonstance  a  occasionné  quelques  accidens. 
Nous  n'ayons  pas  de  réflexions  à  faire  sur 
cette  cérémonie  ;  mais  en  voyant  les  ennemis 
politiques  du  général  mener  le  deuil,  des 
voitures  de  la  cour  accompagner  le  convoi, 
en  entendant  cette  musique,  il  nous  a  semblé 
voir  le  Palais-Royal  allant  gaîment  enterrer 
le  programme  de  l'Hôtel-de- Ville. 


EXTERIEUR  ,   NOUVELLES   DIVERSES. 


Le  grand  conseil  de  Berne  s'est  borné  à  décider, 
d'après  l'invilation  qui  lui  avait  été  faite  par  les 
grandes  puissances,  quel  es  Polonais  seraient  éloi- 
gnés du  canton,  et  que  les  autres  réfugiés  ne  se- 
raient pas  compris  dans  cette  catégorie ,  à  quelque 
nation  qu'ils  appartinssent ,  Allemands  ou  Italiens  ; 
mais  comme  les  puissances  étrangères  insistent  à 
juste  litre  pour  l'éloignement  des  individus  qui, 
profilant  de  leur  proximité  des  étals  limitrophes , 
exercent  une  induence  pernicieuse  sur  leur  pays, 
il  est  aisé  de  prévoir  que  la  mesure  du  conseil  de 
Berne  ne  satisfera  nullement  les  puissances,  et  que 
l'interdit  commercial  dont  ces  puissances  ont  me- 
nacé la  Suisse  en  cas  de  refus  sera  bientôt  mis  à 
exécution. 

L'ordre  et  la  tranquillité  sont  rétablis  à  Franc- 
fort. Les  dernières  rixes  entre  des  ouvriers  et  des 
mililah-es  n'ont  eu  aucun  caractère  de  gravité. 

Aucun  événement  important  n'a  eu  lieu  en  Es- 
pagne. Nous  trouvons  des  renseignemens  curieux 
sur  la  situation  de  la  Péninsule  dans  la  corres- 
pondance du  Moruing-Ucrahl.  Trois  semaines  à 
peine  se  sont  écoulées  depuis  la  défaite  de  Quésada, 
et  déjà  l'effet  moral  de  cet  événement  se  fait  sentir 
d'une  manière  efùayante  pour  le  parti  de  la  reine 
dans  les  provinces  septentrionales.  Les  régimens 
carlistes  se  renforcent  c/jaque  jour;  les  partisans 
des  provinces  les  plus  éloignées  viennent  se  ranger 
sous  les  drapeaux  du  Prétendant.  Dans  la  Navarre, 
Zumala-Carreguy  a  enlevé  toutes  les  positions; 
dans  la  Biscaye  ,  Espalero  est  liarassé  par  Zabala  ; 
et  Pasiorn'a  pas  réussi  à  opérer  une  diversion,  et 
a  perdu  une  bataille. 

Des  lettres  de  Madrid ,  du  1 4 ,  arrivées  par  voie 
extraordinaires ,  annoncent  que  la  tranquillité  de 
la  capitale  a  été  au  moment  d'être  troublée  la  veille 
par  une  démonstration  révolutionnaire  de  la  mi- 
lice urbaine. 

—  Les  nouvelles  de  Port  gai,  reçues  par  les 
journaux  anglais,  ne  font  aucune  mention  de  la 
prise  de  Figueira  et  de  Coimbre,  pas  plus  que  du 
prétendu  embarquement  de  don  Miguel.  Tout  le 
royaume  des  Algarves ,  à  l'exception  de  la  ville  de 
Lagos ,  est  en  son  pouvoir. 

Le  souverain  pontife,  voulant  multiplier  à^ms  les 
États  romains  la  circulation  du  numéraire,  favori- 
ser les  transactions  du  commerce ,  les  progrès  de 
l'agriculture  et  de  l'industrie  ,  et  ayant  spéciale- 
ment en  vue  d'extirper  l'usure  qui  dévore  toutes 
les  classes  de  la  société ,  et  de  préparer  la  restaura- 
tion des  finances  de  son  gouvernement  sans  le  se- 
cours ruineux  des  emprunts ,  a  autorisé  la  fonda- 


6^ 


LA    DOMINICALE. 


tion  à  Rome  d'une  Banque  d'escomple,  à  l'instar 
des  banques  de  France,  d'Angleterre  et  des  autres 
États  de  l'Europe ,  et  en  a  accordé  à  une  Société 
le  privilège  exclusif  pour  une  vingtaine  d'années,  à 
courir  du  premier  juillet  4834,  par  acte  approuvé 
de  Sa  Sainteté,  le  22  novembre  1853,  et  déclara- 
tion du  cardinal  secrétaire-d'état,  en  date  du  4  jan- 
vier suivant, 

Lyon,  47  mai.  —  Les  arrestations  qui  sem- 
blaient s'être  un  peu  ralenties ,  dit  la  Gazette  du 
Lyonnais  ,  ont  recommencé  de  plus  belle.  Vingt- 
troîs  mutuellistes  ôut  été  arrêtés  hier  ;  dans  leur 
nombre  ,  était  compris  M.  Rivière  ,  gérant  de 
l'Éc/io  de  la  P^abrique  ,  mais  il  a  ,  à  ce  qu'on 
nous  assure  ,  obtenu  sa  mise  en  liberté  sous  cau- 
tion. Dans  la  journée  ,  les  six  membres  du  conse'l 
exécutif ,  qui  subissaient  à  la  prison  de  Perrache 
leur  condamnation  à  33  jours  de  prison  ,  pour  la 
cessation  de  travail  de  février ,  y  ont  été  inter- 
rogés ,  relativement  aux  événemens  d'avril;  on 
espère  sans  doute  trouver  dans  cette  association , 
tout  à  fait  industrielle  ,  le  complot  qu'on  cherche , 
à  ce  qu'il  paraît ,  en  vain  ,  dans  celle  du  Droit  de 
l'homme. 

—  De  son  côté ,  le  Réparateur  du  47  porte  : 

«  Vingt-neuf  mutuellistes  ont  été  arrêtés  hier  à 
domicile  ;  d'autres  arrestations  ont  été  faites  dans 
différens  quartiers:  les  unes  et  les  autres  parais- 
sent avoir  pour  cause  les  événemens  d'avril. 

»  On  nous  assure  que  douze  soldats  ,  amenant 
à  Lyon  quelques  ouvriers  arrêtés  dans  la  cam- 
pagne de  Villefranche ,  ont  été  désarmes  jeudi 
dernier  à  la  montée  de  Balmont  ,  à  la  hauteur  du 
chemin  de  Saint-Cyr  ,  et  que  les  prisonniers  ont 
été  délivrés  ,  après  une  lutte  rendue  sanglante  par 
l'emploi  du  sabre  ,  du  fusil  et  du  bâton.  On  ne  dit 
rien  du  monde  des  agresseurs. 

—  Il  paraît  que  les  lrij)unaux  se  refusent  à  ap- 
pliquer la  loi  contre  les  associations.  En  effet ,  les 
sieurs  Pourriot  et  Larade,  prévenus  d'avoir  fait  par- 
tie d'une  association  secrète,  ayant  comparu  le  45 
mai  devant  le  tribunal  de  première  instance  de 
Toulon,  ont  été  acquittés. 

—  Quelques  désordres  ont  failli  avoir  lieu  àRiom 
le  Dimanche  4  4 .  Des  militaires,  en  rentrant  dans 
la  ville,  crièrent  :  A  bas  la  République  !  et  pro- 
voquèrent des  habitans  attroupés.  L'adjoint  du 
maire  est  parvenu  à  empêcher  une  collision  en  fai- 
sant rentrer  les  militaires  dans  leur  caserne.  Le 
soir ,  des  jeunes  gens  ont  parcouru  les  rues  en 
chantant  des  couplets  républicains. 

—  Un  courrier  a  apporté  lundi,  de  Gonstanti- 
nople,  la  réponse  du  vice-amiral  Roussin  aux  dépê- 
ches qui  lui  annonçaient  sa  nomination  au  minis- 
tère de  la  marine.  M.  Roussin  a  refusé  ce  poste 
préférant  conserver  l'ambassade  de  Constantiuople. 


On  a  nommé  alors  le  vice  amiral  Jacob  ministre  de 
la  marine;  il  a  prêté  serment  le  jour  même. 

—  La  maison  de  M.  l'abbé  Fogalde ,  curé  d'Ar- 
cangues  (Basses-Pyrénées  ),  a  été  assaillie  à  minuit 
par  des  malfaiteurs,  qui ,  après  avoir  tiré  par  la 
porte  plusieurs  coups  de  fusils,  dont  heureusement 
personne  n'a  été  atteient,  se  sont  éloignés  en  lais- 
lant  afliché  un  placard  basque,  portant  que ,  si  cet 
ecclésiastique  ne  quittait  pas  la  commune  sons  un 
mois,  il  en  serait  chassé  à  coups  de  fusil.  La  justice 
est  à  la  recherche  des  coupables. 

—  De  toutes  les  douleurs  qui  accablent  l'homme 
sur  cette  terre  ,  une  des  plus  amères  est  l'isole- 
ment et  la  honte  de  demander  ,  d'une  main  autre- 
fois habituée  à  l'aisance ,  le  pain  devenu  nécessaire 
à  une  vie  désormais  bien  pénible. 

Combien  de  familles  passent  chaque  jour  ,  par 
mille  causes  différentes,  de  l'état  le  plus  prospère 
au  dénùment  le  plus  absolu  !  La  délicatesse  des 
sentimens  du  cœur ,  la  politesse  de  l'esprit ,  la 
connaissance  presque  exclusive  des  arts  d'agré- 
ment; tous  ces  avantages  enfin  qui  faisaient  leor 
joie  et  les  distinguaient  si  heureusement  dans  un 
temps  plus  fortuné  ,  semblent  alors  au  contraire 
concourir  à  les  plonger  davantage  dans  le  mal- 
heur. Après  quelques  vains  efforts  ,  leurs  dernières 
ressources  achèvent  de  s'épuiser  ;  leurs  amis  se 
fatiguent  et  s'éloignent  d'eux  ;  le  découragement 
survient  et  éteint  toutes  leurs  facultés.  Le  père  , 
la  mère  ,  bientôt  meurent  de  chagrin  ,  laissant  des 
enfans  ,  des  jeunes  filles,  ayant  déjà  reçu  un  com- 
mencement d'éducation  ,  sans  appui ,  sans  secours 
aucun  ! 

Voilà  ce  qui  a  fait  penser  à  former  ,  en  faveur 
de  ceux  que  l'on  nomme  pauvres  honteux  ,  une 
association  de  bienfaisance,  en  quelque  sorte  libre, 
qui  fût  de  peu  de  poids  à  chacun  ,  mais  de  grand 
secours  par  l'aide  et  les  relations  de  tous.  Les  uns 
apporteront  leur  intelligence,  les  autres  les  dons  de 
la  fortune  ;  les  femmes ,  leurs  soins  délicats  ,  leur 
protection  éclairée  ,  leurs  ouvrages  élégans  ;  les 
hommes  ,  leur  crédit ,  leur  science  et  les  moyens 
que  leurs  professions  leur  offrent  pour  placer  con- 
venablement  les  jeunes  gens  et  les  pères  de  famille. 
Nous  ne  saurions  trop  recommander  cette  œuvre 
de  bienfaisance.  Ghaque  personne,  en  entrant  dans 
la  Société  de  la  Miséricorde ,  donnera  une  somme 
de  cinq  francs,  et  promettra  de  verser  trois  francs 
chaque  année  dans  le  courant  de  décembre.  On 
s'inscrit  chez  les  sœurs  de  Saint- Vincent-de-Paul , 
rue  des  Brodeurs,  n"  40. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  LocQcxsr,  r.  N.-D.-des-Yictoires ,  n.  i6 


vr**"**^ 


LA    DOMINICALE. 


625 


DE  LA  SCIENCE. 

(  Premier  article.  ) 

Parmi  les  raisoniiemens  faux  qui  se  sont  faits 
ît  se  font  encore,  au  profit  du  matcrialisrae, 
;ontre  les  enseignemctis  chrétiens,  un  surtout 
30sséda  le  triste  monopole  d'abuser  les  esprits 
ui  dix-huitième  siècle,  et  jouit  encore  du  pri- 
vilège d'éblouir  les  intelligences  vacillantes  de 
notre  époque. 

Ce  raisonnement,  le  voici  :  c'est  que  la  reli- 
gion, boimetoutau  plus  dans  des  temps  d'igno- 
rance, où  les  sociétés  au  berceau  en  sont  en- 
core à  bégayer  leur  premier  symbole  ,  s'éva- 
nouit au  flambeau  de  la  science,  sorte  d^arche 
lumineuse,  où  les  adeptes  vont  puiser  l'éman- 
cipation de  la  raison  humaine.  Ce  long  travail, 
par  lequel  l'homme  a  brisé  ses  langes,  s'est  en 
effet  accompli;  et  les  conceptions  scientifiques 
ont  détruit  pour  jamais  ce  vain  échafaudage 
religieux  élevé  par  l'ignorance  ,  quand  il  ne 
l'était  pas  par  le  mensonge.  Puis  ,  affublant 
d'une  espèce  de  manteau  historique  et  d'un 
accoutrement  de  logique  sociale  ce  squelette 
rationnel ,  on  arrive  à  montrer  comment  la 
science  théologique  d'abord  devient  métaphy- 


difficile  H  combattre,  qu'elle  n'a  pas  de  côté  ■ 
positif,  et  qu'il   fauî?  l'aller  chercher  dans  le 
vague  et  les  abstractions.    Vous  dites  que  la 
science  a  tué  les  idées  religieuses;  mais  quelle    « 
science?  Est-ce  la  chimie,  la  physique,  l'astro-    : 
nomie,  la  médecine,  la  botanique  ,  la  physio- 
logie? Laquelle  de  toutes  ces  sciences?  Nous 
avons   fouillé  ,  comme  les  hommes  de  notre 
âge,  dans  ces  sciences  diverses,  et  nous  en 
sommes  sortis ,  Dieu  merci,  comme  nous  y 
étions  entrés,  c'est-à-dire  chrétiens ,  catholi- 
ques, n'ayant  rien  trouvé  dans  l'intérieur  du 
temple  qui  nous  engageât  à  renier  notre  passé 
et  offrir  notre  foi  en  holocauste  sur  l'autel 
matérialiste.  C'est  qu'apparemment  nous  n'a- 
vons rencontré  là  aucun  de  ces  phénomènes 
écrasans  devant  lesquels  la  raison  s'incline,  ni 
aucune  de  ces  gigantesques  conceptions  qui 
forcent  l'assentiment.  Nous  avons  vu  çà  et  là 
des  observations  fondées  sur  l'expérience,  des 
théories  plus  ou  moins  ingénieuses,  des  ébau- 
ches plus  ou  moins  imparfaites,  des  décou- 
vertes d'une  grande  portée  et  qui  produiront 
leurs   fruits   plus  tard;  mais  nous   avons  vu 
aussi  quelques-unes  de  ces  sciences  bégayant 
leur  premier  langage,  des  faits  isolés  et  ne  se 
rattachant  à  rien,  des  individualités  qui  s'agi- 
tent, mais  qui  ne  travaillent  pas  de  concert  et 
qui  n'ont  point  de  but  parce   qu'elles  n'ont 


sique,  pour  se  résumer  enfin  dans  le  ma  éria-    i    pas  de  point  de  départ.  Ne  faisons  pas  trop 


lisme  ou  l'athéisme,  son  dernier  et  inévitable 
symbole. 

Ce  raisonnement,  disons  mieux,  ce  préjugé 
peut  faire  d'autant  plus  de  mal  encore  qu'une 
certaine  manie  de  sciences  positives  s'est  em- 
parée de  la  société  présente.  On  se  passionne 
pour  des  disputes  scientifiques,  comme  on  se 
passionnait  au  Hioyen-âge  pour  les  subtilités  de 
la  scholastique;  et  tel  professeur  rassemble  au- 
tour de  sa  chaire  de  physique  et  d'anatomie 
autant  de  disciples  zélés  et  studieux  qu'en 
virent  se  grouper  autour  d'eux  Abélard  et 
Guillaume  de  Champeaux.  Lors  donc  que  la 
religion  se  présente  comme  une  théorie  con- 
traire aux  développemens  de  la  science,  et  re- 
léguée dans  ces  mille  et  un  systèmes  que  le 
progrès  a  dépassés ,  c'est  à  peine  si  l'on  daigne 
la  toucher  du  doigt,  et  lui  accorder  d'autre 
examen  que  celui  qu'on  ne  refuse  pas  aux 
théogonies  de  Pythagore  et  de  Numa,  ou  aux 
rêves  brillans  qu'enfantèrent  ,  tant  d'années 
durant ,  les  écoles  d'Alexandrie. 

C'est  une  singulière  prétention  que  celle-là, 
il  faut  l'avouer  en  vérité,  et  d'autant  plus 


de  bruit  de  nos  sublimités  scientifi([ues:  les 
sciences  se  forment,  mais  la  science  manque 
encore  et  manquera  long  temps.  Les  pierres 
s'araoncèlent ,  les  matériaux  abondent;  mais 
l'homme  qui  formera  de  ces  pierres  brutes  ua 
immense  et  bel  édifice  n'y  a  pas  rais  la  main. 
Il  fut  un  temps  pourtant  où  la  société  se 
trouva  comme  portée  vers  l'irréligion,  un 
autre  où  la  foi  se  perdit;  et  les  sciences  ne 
furent  pas  un  des  moindres  auxiliaires  de  ce 
parti  encyclopédiste  qui  se  servit  de  tout  pour 
arriver  au  triomphe  de  ses  idées,  de  la  science 
comme  delà  philosophie,  de  l'histoire  comme 
de  l'imagination,  et  quelques  années  plus 
tard  de  la  hache  du  bourreau.  Est-ce  à  dire 
pour  cela  que  les  sciences  en  effet  menaient 
ces  hommes  au  scepticisme?  Ne  faisons  cette 
injure  ni  à  la  science  ni  à  ceux  qui  s'en  étaient 
constitués  les  interprètes.  Lorsque  furent  ré- 
pandues au  grand  jour  de  la  publicité  les 
théories  de  Thomme-machine  et  de  l'homme- 
plante;  lorsque  les  productions  spontanées 
furent  présentées  comme  un  argument  sans 
réplique  contre  l'existence  de  Dieu ,  et  que 

51 


62G 


LA     DOMIISICALE. 


Voltaire,  pour  donner  un  démenti  au  délug'e 
dont  les  traces  se  retrouvaient  incrustées  dans 
la  pierre,  jusque  sui-  le  sommet  des  plus  hautes 
montnfrnes,  affirmait  gravement  qu(3  ces  dé- 
bris n'étaient  que  des  coquillafjes  semés  en 
passant  par  les  migrations  de  pèlerins  ,  s'ima- 
gine-t-on  que  ces  découvertes  s'étaient  éla- 
borées dans  l'étude  approfondie  de  la  science, 
et  que  ces  prétendus  savans  ne  riaient  pas  les 
premiers  et  du  fracas  q  l'ils  produisaient  et  de 
la  sotte  crédulité  qin  s'en  faisait  une  arme  ? 
Encoie  une  lois  ne  leur  faisons  point  celte  in- 
jure. Si  l'école  encyclopédique  traîna  à  sa 
suite  cette  populace  de  philosophes  dont  le 
mépris  a  fait  justice,  des  hommes  de  véritable 
talent  brillèrent  à  sa  tête  :  talent  nuisible  à  la 
société  dont  il  devait  êtie  l'ornement,  mais 
talent  réel  et  inc(»ntestable  ,  et  qui  seul  peut 
expliquer  le  profond  sillon  qu'ils  ont  creusé, 
et  les  ruines  qu'ils  ont  amoncelées  autour 
d'eux. 

Déjà  nous  avons  fait  pressentir  la  cause  de 
cette  divagation  de  la  science  vers  le  matéria- 
lisme,  cet  athéisme  bâtard  et  déguisé.  C'est 
au   point  de  départ   qu'il   faut   la  chercher, 
c'est-à-dire  dans  la  méthode  sci(Milifi.jue  ,    et 
non  pas  dans  la  science  elle-même,   qui  sera 
tonjouis  une  des  plus  sublimes  manifestations 
de  la  grande  loi  providentielle  ;  dans  une  er- 
veur  piiiuitive  de  l'esprit,  et  non  dans  l'ob- 
servation des  phénonjénes  naturels.  Ça  donc 
été  une  grande  erreur  de  croire  que  les  savans 
ont  été  conduits  à  donner  une  interprétation 
mal  sonnante  aux  idées   religieuses  par    suite 
de  travaux  antérieurs.  Non  ,  nuis  ils  ont  sou- 
mis la   nature  à   leurs  investigations  dans  le 
but  de  l'exploiter  au  profit  de  la  pliilosophie, 
et  d'en  tirer  ce  honteux  et  dégoûtant  système 
de  matérialisjne  qui  trouve  encore  quelques 
rares  échos  parmi  les  sommités  scientifiques  de 
notre  époque.   L'esprit  de  l'homjne  est  ainsi 
fait,    que   dans   se»    travaux    intellectuels    il 
cherche  bien  souvent  non  pas  des  idées ,   mais 
des  faits  qui  puissent  appuyer  ses  préjugés  et 
SCS  opinions  préconçues  ,  élevant  çà  et  là  un 
vain   échafaudage  que  le  premier  vetit   dis- 
perse ,  mais  qui  satisfait  son   amour   pioprc 
pour  le  moment,    et  sur  lequel  il  finit  par  se 
trom]  er   lui-même.  Cette  observation,    vraie 
dans  to'js  les  temps,   a  son  application  plus 
immédiate  et  plus  véritable  (uicore  dans  ces 
momens    solennels    qui    précèdent    quelque 
grande  crise  sociale,   et  qui  sont  en  même 
temps  le  résume  d'un  passé  qui  s'éteint  et  le 


germe  d'un  avenir  qui  naît.  C'est  alors  qu'une 
effroyable  anarchie  se  déclare  à  la  fois  dans 
tous  les  membres  du  corps  social;  c'est  un 
chaos,  un  pêle-mêle  d'opinions  ,  de  systèmes, 
de  croyances;  et  les  inte'ligenccs  privées  de 
tout  frein  errent  çà  et  là ,  vagabondes  ,  comme 
les  habitans  de  ces  villes  qui  dormaient  tout  à 
l'heure  au  bord  du  volcan  et  que  les  sombres 
rouh'mens  du  cratère  ont  poussé^,  brisés  d'ef- 
froi et  hagards  daris  les  campagnes  voisines. 
Jetantalors  lesyeuxautour  delui,  l'hommequi 
n'aperçoit  que  du  désordre  dans  le  présent,  et 
qui  n'a  pu  saisir  encore  les  premières  lueuis 
de  l'ordre  à  venir ,  perdu  dans  la  masse  de 
débris  dont  le  sol  est  couvert,  au  lieu  d'élever 
ses  mains  vers  le  ciel  pour  y  chercher  son 
étoile,  s'en  prend  au  ciel  lui-même  des  mé- 
comptes qu'il  éprouve  et  des  angoisses  qui  le 
cf)nsument  ;  et  sa  parole,  qui  ne  devrait  être 
qu'une  prière  devient  une  sombre  malédiction 
ou  un  doute  effravant.  11  se  conq)laît  alors 
dans  les  faits  qui  semblent  accuser  le  défaut 
d'une  main  piovidentielle  ,  et  le  hasaid  ,  la 
fatalité  se  présente  à  ses  yeux  cemme  le  grand 
principe  générateur  du  monde.  Ainsi,  pen- 
dant que  l'histoire  n'est  pour  lui  que  le  vaia 
bruit  des  générations  qui  passent,  l'écho  des 
folies,  des  turpitudes  humaines,  et  le  cri  de 
l'homme  brisé  par  l'homme,  je  ne  sais  quelle 
autre  voix  sinistre  sortie  des  déchiremens  du 
nu>ndc  matériel ,  retentit  à  son  oreille  comme 
une  sanglante  accusation  contre  la  Provi- 
dence. 

C'est  à  cette  hauteur  qu'il  faut  se  placer  ,  se- 
lon nous,  pour  biew  comprendre  la  funeste 
mi-sion  remplie  par  l'école  du  dix-huitième 
siècle,  dont  nous  examinons  en  ce  moment 
l'une  des  faces.  La  société  et  la  philosophie 
peuvent  se  rejeter  la  faute;  car  toute-»  deux 
elles  furent  coupables;  et  l'une  ne  fut  que 
le  résimié  de  l'autre.  Une  agrégation  d'hom- 
mes inconnus  qui  s'unissent  de  différens  pays 
pour  saper  un  monde  ancicii  et  le  frapper  au 
cœur,  est  une  chose  inouïe  dans  l'histoire,  et 
impossible  quand  l'harmouie  règne  dans  le 
coi'ps  social.  La  voix  désorganisatrice  n'a  de 
retentissement  qu'au  moment  où  le  désordre 
s'est  glissé  à  petit  bruit  dans  les  entrailles  du 
monde  moral.  Venu  cent  ans  plus  tôt,  le  moi- 
ne Luther  n'eût  pas  brisé  une  seule  pierre  de 
son  monastère;  aux  siècles  de  foi  ardente, 
Voltaire  eût  passé  par  la  justice  du  roi  comme 
blasphémateur  et  gentilhomme  félon.  Mais 
quand  une  société  s'est  tellement  perdue  que 


LA    DOMINICALE, 


en 


Dieu,  dans  les  mystères  de  sa  sagesse,  a 
prononcé  son  arrêt  de  mort ,  c'est  alors  qnc 
surgissent  ces  hommes  qui  résument  à  eux. 
seuls  toute  la  corruption  de  lcurteui])s;  ils 
frappent  alors,  mais  chacun  de  leurs  coups, 
c'est  la  société  qui  se  l<:s  porte  à  elle-même  ; 
elle  a  sa  bonne  et  large  part  dans  l'œuvre  de 
destiuction  qui  s'opère ,  et  les  hommes  de 
désordre  et  d'anai'chic  ne  sont  que  pour  moi- 
tié dans  ce  grand  suicide. 

Ainsi  fut  l'école  encyclopédique.  Si  sa  voix: 
brûlante  consuma  tout  sur  son  passage,  com- 
me la  voix  de  ces  orages  dont  parle  le  pro- 
phète, c'est  qu'un  fatal  écho  lui  répondait  des 
profondeurs  de  la  société  européenne;  c'est 
que  la  deriiière  heure  avait  sonné  pour  cette 
société  décrépite  et  usée.  La  philosophie  ache- 
va de  pervertir  les  idées,  comme  la  débauche 
avait  perverti  les  mœurs.  Et  puis  quand  tous 
ces  élémens  de  mort  eurent  pénétré  partout, 
que  le  salon  et  la  rue  se  rencontrèrent  dans 
les  mômes  errcmeus,  il  se  fit  comme  un  grand 
vide  de  Dieu,  et  le  vieux  monde  fui  sub- 
mergé. 

Et  pour  revenir  à  la  question  spéciale  que 
nous  discutons,  ce  n'est  donc  pas  une  chose 
étonnante  que,  dans  ces  momens  d'anarchie 
morale,  les  savans  aient  pris  leur  part  dans  ce 
mouvement  qui  précipita  dans  l'abînie  la  so- 
ciété Iranç.iise.  Dévots  à  la  philoso[)l)ie,  leurs 
travaux  scient  ifiquesfuicntorgani.^és  et  dirigés 
dans  le  sens  philosophique,  de  telle  sorte  que 
ce  qu'ils  ont  d'irréligieux  fut  le  produit  d'un 
préjugé,  d'une  direction  mauvaise  ,  et  non  le 
résultat  dernier  de  la  science  <;lle-mcme. 

Ajoutons  que  ce  fut  une  viola-lion  manifeste 
de  la  mission  que  les  honiiaes  de  la  science 
s'attribuent  eux-mêmes  avec  un  légitime  or- 
gueil, car  que  se  proposent-ils,  sinon  de  coor- 
donner les  phénomènes  qui  tombent  dans  le 
domaine  de  leurs  observations,  suivant  la  loi 
qui  régit  l'univers?  Or,  celte  loi,  il  faut  qu'ils 
l'admettent  de  pure  foi  ,  qu'ils  commencent 
par  en  faire  la  base  de  leurs  recherches,  ou  le 
grand  livre  de  la  nature  leur  restera  fermé. 
Que  s'ils  la  renient,  que  s'ils  se  bornent  à  ana- 
lyser la  matière,  à  classer  les  faits,  sans  exami- 
ner d'ailleurs  et  leur  cause  etleurfm;  esclaves 
dumonde  physique,  qu'ils  restent  là  collés, 
leur  scalpel  à  la  main,  devant  les  cadavres  de 
leurs  amphithéâtres:  mais  de  la  religion  qu'ils 
ne  disent  p;!S  un  mot,  car  ce  terrain-là  n'est  pas 
leur  terrain,  et  leur  présence  dans  le  champ- 
clos  des   conti'ovcrses   religieuses    n'est  phis 


qu'un  empiétement  et  une  divagation.  Non, 
le  caractère  athée  ou  matérialiste  n'est  pas  le 
caractère  delà  science.  De  la  science  l'homme 
abuse  comme  de  tont,  mais  elle  n'en  reste  pas 
moins  la  noble  faculté  par  laquelle  l'homme 
doit  s'élever  à  la  connaissance  de  l'ordre  pro- 
videntiel ,  et  quelles  qu'en  soient  les  décou- 
vertes, aucune  ne  saurait  échapper  à  cet  iné- 
vitable symbole  :  Tel  est  le  mode  pai-  lequel 
Dieu  se  révèle.  Et  c'est  ainsi  que  l'enten- 
daient ces  savans  immortels  sur  les  traces  des- 
quels nos  modernes  illustrations  se  r^lorifient 
de  marcher  encore.  Voyez- vous  le  prand 
Newton  se  courbant  devant  Dieu,  quand  il 
s'élève  jusqu'à  la  pensée  de  la  gravitation? 
Ecoutez  l'hymne  magnifique  de  Kepler, 
l'hymne  enthousiaste  et  brûlant ,  sublime  re- 
merchnent  du  génie  pour  la  découverte  du 
mécanisme  universel  I  Et  lorsque  vous  enten- 
drez Leibnitz,  déclarant  que  s'il  attache  du 
prix  à  la  science  ,  c'est  pour  avoir  meil- 
leur droit  de  parler  de  Dieu  ,  vous  com- 
prendrez alors  ce  que  nous  disions,  il  n'y  a 
qu'un  instant,  <pie  sans  la  lx)i ,  la  science  est  la 
lettre  morte  d'un  livre  fermé;  que  {>lu3  la 
science  s'élève,  plus  elle  se  rapproche  de 
Dieu;  qnej'hispiration  scientifique  se  confond 
avec  l'inspiration  religieuse,  et  enfin  que  peu 
de  science  éloigne  de  Dieu,  et  que  beaucoup 
de  science  y  ramène. 

Nous  avons ,  ce  nous  semble ,  suffisamment 
montré  que  nulle  objection   de  quelque  va- 
leur ne  pouvait    être    tirée  contre  les  idées 
chrétiennes  du  matéiialisme  de  la  science, 
et  suffisamment  expliqué  comment  ce  maté- 
rialisme, en  contradiction  visible  avec  le  but 
de  la  science  elle-même,  n'avait  pris  l'impor- 
tance et  la  gravité  d'un  fait  malheureusement 
trop  vrai ,  dans  le  siècle  dernier,  que  par  l'in- 
fluence de  la  philosophie  qui  servait  de  point 
de  départ,  et  dont  la  voix  avait  été  substituée 
à  celle  de  l'expérience.  31ais quelle  qu'eu  soit 
la  raison  pour   l'époque  présente ,   on    peut 
toujours  nous  l'opposer   comme  un  fait  uni- 
versel qui    ne  manque  pas  de  se  manifester  , 
quand  les  progrès  de  l'ordre  social   sont   arri- 
vés à  leurapogée  et  que  brillent  les  lumière» 
d'une   civilisation    plus  avancée.    C'est  ainsi 
qu'on  arrive  à  dire,  conuiie  nous  l'avons  re 
marqué  en   commençant,  que  l'homme   d'a- 
bord lia  les  phénomènes  naturels  à  l'aide  de 
causes  surnaturelles;  que  plus  lard  les  scien- 
ces se  dépjuillèrcnt  à  moitié  de  ce    caractère 
sacré,  jusqu'à  ce  qrrelîes  arrivassent  à  quitter 


628 


LA    DOMIINICALE. 


enfin  tout-à-fait  leur  caractère  théologique, 
pour  devenir  positives.  Telles  sont ,  suivant 
quelques  hommes,  les  trois  ffjandes  phases 
successives  par  lesquelles  a  passé  la  science  jus- 
qu'à nous;  parvenue  maintenant  à  son  dernier 
symbole,  le  matérialisme  pur,  elle  deviendra 
la  basede  la  société  future,  qui  se  trouvera  ainsi 
constituée  sans  idée  rclifîionse. 

Il  y  a  dans  cette  triple  division  du  mouve- 
ment scientifique  ,  du  vrai  et  du  faux  ,  du  bon 
grain  et  de  l'ivraie*  que  noue  dcA'ons  séparer. 
Et  pour  cela,  qu'on  veuille  bien  se  rappeler  ce 
que  nous  avons  dit  de  ces  époques  de  transi- 
tion d'un  mode  social  à  un  autre  mode ,  de  ces 
momens  solennels  où  l'homme  prend  sa  part 
<3u  désordre  universel,  et  s'en  va   tombant 
d'erreurs  en  erreurs,  par  suite  d'une  direction 
mauvaise  impi  imée  à  ses  travaux  intellectuels. 
Ce  n'est  jamais  que  dans  ces  gi-aves  perturba- 
tions morales  que  lessciencesse  sont  constituées 
sans  idée  religieuse j   ei,  dans  les  différentes 
ondulations,   dans  les  diverses  phases  de  ce 
mouvement  désordonné ,  qu'elles  ont  été  semi- 
religieuses,  semi-athées,  suivant  en  cela  les 
variations  et  la  mobilité  de  l'homme  lui  mênre, 
dont  elles  sont  une  des  expressions  et  un  des 
modes.  Lorsque  l'homme  vacille  et  erre  sans 
boussole  dans  la  tourmente  du  monde,  vou- 
drait-on par  hasard  que  les  élucubiations  de 
son  intelligence  n'empruntassent  pas  quelque 
chose  d'étrange  et  de  désordonné  à  l'incerti- 
tude de  ses  pensées  ,  et  que  l'homme  s'effaçât 
pleinement  devant  le  savant?  Quand  Lucrèce 
constituait  mécaniquement  son  univeis,  c'est 
que  la  foi  était  bannie  du  monde  romain  ,  et 
que  le  polvthéisme  s'en  allait  par  lambeaux. 
Qu'est-ce  à  dire  pourtant  que  les  sciences 
ont  cessé  d'être  théologiques  ,  pour  devenir 
progressivement  positives  ?  Ce  seraient  deux 
grandes  erreurs  en  philosophie  et  en  histoire, 
de  voir  dans  ce  mouvement  le  matérialisme 
se  développant  à  travers  les  débris  du  féti- 
chisme, du  polythéisme  et  du  monothéisme, 
pour  ariivcr  à  son  expiession  pure  et  simple. 
Il  v  a  pour  cela  deux  grandes  divisions  à  éta- 
blir dans  la  série  des  siècles,  et  qui  renferment 
tonte  l'histoire  humaine  ,  à  savoir  les  époques 
de  foi,  de  dogme,  où  l'harmonie  se  reflète 
jusque  dans  les  moindres  rouages  de  la  société, 
et  les  époques  de  transition  où  l'humanité  se 
transforme  dans  un  mode  nouveau.  Dans  les 
premières,  la  science ,  comme  toutes  les  autres 
facultés  humaines,  participe  au  bien-être  géné- 
ral ;  spécialité  du  grand  fait  social ,  qui  est  un  , 


qui  estdograe,  elle  s'harmonise,  se  coordonne 
avec  le  tout;  et  elle  est  théologique,  c'est-à-dire 
religieuse.  Dans  les  secondes  au  contraire, 
l'anarchie  profonde,  qui  fait  le  caractère  domi- 
nant de  l'époque,  envahit  le  champ  de  la 
science  comme  le  reste,  et  la  matière  à  la  main, 
le  savant,  emporté  souvcut  à  son  in^u  par  les 
fausses  directions  de  son  âge,  blasphème  le 
Giand-Etre  ,  et  déifie  son  œuvre. 

Tel  est  le  résultat  dernier  auquel  conduitla 
philosophie  religieuse  de  l'histoire  dans  l'ordre 
des  idées  que  nous  venons  de  toucher.   Les 
hommes  qui  ont  été  amenés ,  par  le  genre  de 
leurs  travaux,  à  suivre  à  travers  les  siècles  les 
phases  différentes  par  lesquelles  a  passé  l'hu- 
manité ,  ont  confondu  en  ceci  deux  choses  en- 
tièrement distinctes,  à  savoir  la  direction  im- 
primée àla  science,  et  la  science  elle-même. 
Qu'on  l'étudié  à  quelque  époque  quecesoit, 
le   caractère  saillant  de  l'humanité  est  la  re- 
ligion; c'estlà  le  plus  positif  de  tous  les  faits  de 
l'histoire  sociale.  La  science,  comme  lesbeaux- 
arts,    comme   la  littérature,   c'est-à-dii-e    la 
triple  manière  dont  l'humanité  se  manifeste  , 
sont    religieux  par  essence;  quand  ils  cessent 
de  l'être,   c'est  que  la   direction   est,  fausse. 
Dira-t-on  que  la  poésie  n'aura  plus  de  chants 
que  pour  la  matière,  parce  qu'il  s'est   trouvé 
unByronpour  chanter  le  doute?  De  même, 
la  science  ne  i-enfeime  rien  de  contraire  aux 
idées  religieuses.  Si  elle  servit  de  bélier  quel- 
quefois pour  les  abattre,  ce  fut  par  une  dé- 
viation ,  un    suicide  ;    car   la    science  ,    c'est 
l'homme  considéré  sous  une  de  ses  faces;  et 
sans  la  religion  qu'est  l'homme  ? 

Nous,  aurons  à  examiner  prochainement 
l'état  actuel  de  la  science  prise  dans  sou 
expression  générale. 


L'ABBA.YE  DE  MARMOUTIER. 

(Gravure.) 

Au  temps  que  les  Gaules  étaient  encore  pro- 
vinces romaines  ,  la  religion  du  Christ  y  avait 
delà  marqué  sa  place;  elle  était  venue  s'in- 
troduire comme  un  présage  de  liberté  dans 
les  mœurs  des  habitans  des  rives  de  la  Loire, 
près  de  deux  cents  ans  avant  la  naissance  de  lii 
nation  française. 

Aussi  la  religion  se  lie,  dans  notre  France.,  h 
la  poésie  des  souvenirs ,  si  étroitement,  que 
les  siècles  poètico-çjcntils  se  sont  vus  forces  dt 


LA   DOMINICALE. 


629 


demander  sans  cesse  leurs  inspirations  à  Rome 
ou  à  Athènes. 

Parmi  les  chroniques  des  vieilles  églises  du 
royaume,  celles  de  Tours  sont  peut-être  les 
plus  intéressantes  elles  moins  obscures ,  gi'âce 
à  saint  Grégoire. 

L'histoire  de  la  Touraine  est  presque 
l'histoire  de  France,  tant  cette  jolie  province 
a  ressenti  nos  nombreuses  secousses  politiques 
sur  son  sol  si  hérissé  des  souvenirs  de  nos 
temps  héroïques ,  qu'il  n'est  pas  de  hameau 
dont  le  nom  n  •  rappelle  une  passe-d'armes 
illustre  ou  une  légende  pieuse  !  Gouvernée 
par  beaucoup  de  maîtres,  des  Romains  elle 
passa  aux  Visigoths  ,  puis  aux  rois  mérovin- 
giens; à  des  ducs,  puis  aux  Carlovingiens;  à 
des  comtes ,  qui  plus  tard  devinrent  rois  de 
France.  Henri  II,  en  montant  sur  le  trône 
d'Angleterre  ,  joignit  cette  jolie  fleur  à  sa 
couronne.  Elle  en  fut  arrachée  par  Philippe- 
Auguste;  et  depuis  ,  figura  au  milieu  du  bou- 
quet nuptial  de  plusieurs  princesses  royales  , 
dont  elle  fut  l'apanage.  Maru;  Stuart  la  pos- 
séda la  dernière  ;  elle  lentra  à  jamais  au  do- 
maine delà  couronne  sous  Henri  III. 

On  voit  que  tout  ce  qui  appartint  au  pou- 
voir des  hommes  a  été  bien  ballotté  par  le 
temps.  Iln'en  est  pas  demêmede  l'église:  ellea 
traversé,  sans  en  être  émue  ,  toute  celte  série 
de  révolutions.  Sonévêché,  fondé  dans  le  troi- 
sième siècle,  subsiste  encore  ;  et  pendant  quel 
sont  tombées  toutes  les  institutions  humaines, 
l'antique  église  est  restée  pure  et  sainte  comme 
son  origine;  le  prélat  qui  la  gouverne  aujour- 
d'hui (i  ;  est  digne,  comme  ses  s?ges  prédéces- 
seurs, pai  l'éclat  de  ses  vertus  ,  la  simple  et  to- 
lérante austérité  de  ses  mœurs,  de  succéder 
au  noble  et  savant  Grégoire  de  Tours. 

Le  premier  évêque  de  Tours  fut  saint 
Gatien ,  patron  de  la  cathédrale  actuelle  :  il 
vivait  vers  l'an  25o.  Saint  Lidoire  ,  son  suc- 
cesseur, éleva  dans  la  maison  d'un  sénateur 
de  cette  ville  une  chapelle  modeste  oii  saint 
Martin  fut  sacré  évêque. 

Presque  aussitôt  après  son  élévation  à  l'épis- 
copat,  Martin  construisit,  en  S-jo,  un  demi- 
siècle  avant  l'invasion  des  Fi-ancs  dans  la 
Gaule,  le  plus  ancien  monument  destiné  en 
Touraine  au  culte  de  la  religion  :  ce  monu- 
ment, depuis  si  célèbre,  si  souvent  men- 
tionné  dans  l'histoire  ,  c'est  I'abeave  de  mar. 

MOUTIEE... 

H)  Monseigneur  de  Montblanc. 


L'état  monastique  était  déjà  fort  révéré ,  et 
saintement  pratiqué  dans  la  Gaule  au  iv"  siècle. 
Saint  Athanase  félicitait,  en  365,  les  moines-' 
d'Occident  d'égaler  en  vertus,  etmême  de  sur- 
passer ceux  de  l'Egypte.  . 

A  l'avènement  de  saint  Martin  à  l'église/ 
de  Tours,  le  besoin  de  prélats  instruits,  et 
capables  de  répandre  le  grain  delà  parole  de 
Dieu,  était  vivement  senti  :  c'est  dans  le  but 
de  former  des  prêtres  à,  la  prédication  de 
notre  divine  loi,  que  le  saint  évêque  fonda 
près  de  Tours ,  sur  la  rive  droite  de  la  Loire, 
notre  monastère  qu'il  soumit  à  la  règle  de 
saint  Basile  :  le  succès  s'attacha  à  cette  noble 
entreprise;  bientôt  l'église  vint  chercher  ses 
prélats  et  ses  défenseurs  sous  les  voûtes  soli- 
taires du  MOXJTiER  ,  dont  la  renommée  s'a- 
grandit rapidement. 

Saint  Martin  fut  le  premier  de  cette  longue 
série  d'abbés  deMarmoutier,souventillustres, 
dont  l'msTORiEN  anonyme  nous  a  conservé  les 
noms.  Aprèslui,  touslesabbésde  Saint-Martin 
et  de  Saint-Julien-de-Tours  furent  de  droit 
chanoines  de  notre  monastère. 

Le  second  abbé  de  Marmoutier  se  nom- 
mait Galbert;  le  troisième,  Achard,  sous  le 
gouvernement  de  qui  eut  lieu  le  miracle  des 
sEPT-DORjiAKs  ,  dont  uous  parlerons  plus  loin. 
Eustache  I*"""  tint  la  crosse  abbatiale  pendant 
que  saint  Grégoire  occupait  le  siège  de  Tours^ 
vers  l'an  58o. 

Le  gouvernement  du  monastère  n'était 
commis  probablement  qu'à  des  vieillards:  la 
rapidité  avec  laquelle  ces  prélats  se  succé- 
daient semble  l'indiquer.  Ainsi,  en  853,  on 
voit  que  Louis  était  soixante-sixième  abbé. — 
Les  jours  de  son  pouvoir  furent  cicatrisés  par 
le  fer  et  la  flamme;  car  nous  touchons  à  une 
époque  où  bien  des  larmes  ,  bien  du  sang  ont 
coulé  sur  les  bords  rians  de  la  Seine  et  de  la 
Loire. 

Saint-Martin  de  Tours  et  Marmoutier  fu- 
rent ruinés  par  les  Normands  en  853.  Les  bar- 
bares massacrèrent  cent-seize  religieux  gou- 
vernés par  Eberne,  grand-prieur  de  l'abbaye. 
Ce  dernier  leur  ayant  échappé,  s'enfuit  avec 
vingt-quatre  moines,  à  Saint-Martin  (i).  Lors 
du  pillage  de  ce  chapitre  ,  ils  revinrent  se  ca- 
cher sous  les  ruines  de  leur  monastère,  dans 
un  souterrain,  où  ils  vécurent  jusqu'au  départ 
des  Normands.  Alors,  les  religieux  de  Saint- 
Martin  vinrent  les  exhumer  de  leur  caverne, 

(1)  Foj/.'SaintOdon,  el  l Anonij.de  Marmoutier. 


650 


LA    DOMI!<ICALK. 


cjt  les  çoïKiuibireuL  dans  la  vilîc  tle  CiiATKAU- 
tîzvvy]xvcs  de  l'cglise  de  Saint-Martin  ,  où  ils 
pourvurent  à  leurs  besoins.  Le  bruit  s'étaiit 
rép  ndii  six  mvoisp'us  t;ird  ,  que  îlciou! ,  chef 
neustricn,  après  avoir  couvert  de  ilanimes  Li 
ville  du  Mans,  venait  assiéger  Tcurs  ,  les  re- 
ligieux de  Saint-Martin  songèrent  à  préserver 
des  vioialions  leur  héritage  le  plus  précieux, 
les  reliques  de  leur  taint  fondateur. 

Alors  on  vil  douze  bouigcois  de  Château- 
neuf  ceindre  le  glaive  ,  s'adjoindre  à  douze 
chanoines  de  Saint-Martin  ,  et  précédés  des 
vingl-quatre  exilés  de  Maruioutier,  oubliant 
tout,  braver  le  froid  ,  la  misère  et  la  fatigue 
d'un  long  voyage,  pour  préserver  de  la  des- 
truction quelques  os!-cniens  sans  valeur  pour 
le  monde  ,  mais  pour  eux,  cluétiens  pleins  de 
foi,  un  joyau  sans  prix.  Ils  vont  d'aburd  à 
Saint-Benpît-de-FIeury ,  puis  à  Chablais,  et 
s'arrêtent  enfin  à  Auxcrrc. 

La  terreur  des  Normands  étant  évanouie, 
Eberne  et  ses  religieux  se  di^posèreïit  à  ra- 
mener le  saint  dans  ?a  patrie.  11  éprouva,  de 
la  part  de  ceux  d'Auxeire  ,  ce  qui  jadis  était 
arrivé  à  l'arche  d'alliance  retenue  captive 
chez  lés  Piiilistins  :  effet  d'unedévotion  gros- 
sière ,  d'une  foi  cuirassée  des  mœurs  cfu  Kordî 
îl  fallut  que  Ingelger,  comte  d'Anjou,  vint 
eu  887,  le  demander  humblement  à  l'évêqne 
guerrier  d'Auxcrre  ,  à  la  tête  de  six  mille 
lances. — Eberne  fut  fait  cvêque  de  Tours 
en  89G. 

Pietournons  à  notie  monastère  :  les  ronces 
et  les  ajoncs  surgissaient  toujours  dans  les  cre- 
vasses des  murs  brisés  et  noircis  paila  flamme; 
les  échos  de  la  chapelle  de  Saint-Martin  gé- 
missaient du  bruit  des  îlots  de  la  Loire,  redi- 
saient le  cri  des  oiseaux  de  proie;  mais  dès 
long-temps  ces  voùlcs  désertes  avaient  oublié 
le  chant  des  psaumes.— Robert -le-Fort,  dont 
la Touia'ue  était  l'apanage  ,  étant  venu  y  ci- 
catriser les  blessures  normandes,  fit  relever 
les  murs  de  l'abbaye,  ainsi  que  ceux  de  Saint- 
Martin.  Alois  ces  communauti'S  religicus'.;s 
de\inrent,  par  un  abus  trop  fiéquent  à  cette 
époque,  des  fiefs  séculiero;  et  Robert  glissa 
à  sa  miin  droite,  par-dessous  son  gantelet  de 
fer,  l'anneau  abbatial.  —  Robert  II  fut  abbé 
apiès  sou  père,  ainsi  que  lîugf.es  le-G;and  , 
et  plus  tard,  son  fils  Hugues  ,  surnommé  pour 
ce  fait,  CAPPET  ou  capet,  du  mot  cappaïus, 
CHAPPK,  ou  portant  la  chappe  ,  et  non  pour 
avoir  été  surmonté  d'une  grosse  tête  prudente, 
comme  l'ont  écrit  sans  rire  des  honi.mes  qui 


vous  c^éfendcnt  de  rire  eu  les  écoutant  se  faire 
appeler  historiens. 

Au  surplus,  le  bon  roi  Hugues  était  assez 
adroit  pour  mériter  le  surnom  de  prudent  : 
sentant  le  besoin  de  s'appuyer  sur  le  clerré, 
dans  le  temps  où  la  couronne  était  peu  conso- 
lidée sur  sa  grosse  tête;  devinant  peut  être 
aussi  que  la  religion  pouvait  seule  tenir  la 
bride  à  l'anarchie,  il  songea,  à  l'exemple  de 
Pépin,  à  lui  donner  de  la  force  tcmpoielle.  Il 
est  bon  de  remarquer,  en  passant,  que  lou^  1  :s 
gouvernemens  ,  en  travaillant  à  soutenir  l'au- 
tel, en  ont  presque  sur-le-champ  recueilli  le 
fruit  à  leur  avantage. 

Hugues  rendit  donc  au  clergé  toutes  ks 
abbayes  qu'il  possédait.  Les  seigneurs  déten- 
teui's  de  fiefs  ecclésiastiques  suiviient  de  près 
cet  exemple  de  désintéicssement  et  de  piété 
bien  entendue;  car  la  main  qui  manie  la 
francisque  sur  le  champ  de  bataille,  ne  sau- 
rait bénir  au  nom  de  l'agneau  de  Dieu. 

La  règle  fut  rétablie  à  Marmoutier  par 
Hugo,  archevêque  de  Bourges,  aidé  de  son 
frère  Eudes,  comte  de  Champagne  ;  et  par 
les  préceptes  de  saint  Maïeul ,  abbé  de  Clunv, 
qui  y  laissa  treize  moines  sous  la  conduite  du 
B.  Guillebcrt,  et  partit  sans  soumettre  Mar- 
moutier au  joug  de  Cluny  :  cette  nouvelle 
série  de  trente- sept  abbés  réguliers  dura 
559  ans. 

L'abbave  obtint,  pendant  le  cours  de  ces 
siècles-là,  de  nombreux  privilèges  des  rois 
et  des  pa[)es  :  les  gouverneurs  du  moùtier 
étendirent  sa  culture;  bientôt  tout  le  pays 
environnant  se  rccoimut  leur  vassal  ;  les  chd- 
tellenics  devinrent  souvent  des  arrière -fief^ 
dont  ilsoccupaientle  centre  :  la  route  deBlois, 
une  partie  de  la  Loire,  ses  îles  verdoyantes 
vinrent  se  réunir  à  leur  domaine. — Guillaume 
de  Combourg ,  abbé  de  Mai-moutiei-,  v  re- 
çut les  papes  Pascal  II  et  Calliste  II.  Aussi 
le  bâton  de  l'abbé  devint  bien  vite  une  cro-se 
1  dorée;  le  chaperon  de  menu-vair  s'alongea 
en  mitre  épiscopale. 

Le  sceau  abbatial  représentait  ce  dignitaire 
en  costume  de  pontife  en  chasuble,  avant  à 
sa  droite  deux  lys,  deux  clefs  à  sa  gauche ,  à 
ses  pieds  un  écu  décoré  de  deux  li'opards  : 
(armes transniises  à  la  couronne  d'Angleterre 
par  les  ducs  de  Normandie,  anciens  protec- 
teurs de  Marmoutier,  dont  la  reine  Mathilde 
avait  fait  élever  les  dortoirs).  • 

L'astre  de  la  splendeur  de  cette  commu- 
nauté se  leva  de  bonne  heurC;  car  une  charte 


LA    DOMINICALE. 


651 


d'EstiennedeBlois  nous  apprend  que  Eudes, 
comte  de  Champagne  ,  et  son  fils  ,  ainsi  que 
Hugues,  archevêque  de  Bourges,  son  oncle, 
y  furent  ensevelis. 

L'abbaye  ne  perdit  nullement  de  son  éclat 
en  retombant  aux  mains  des  abbés  comuian- 
datairesvcrs  i548  ;  les  noms  des  cardinaux  de 
Lorraine,  de  La  Rochefoucault  ,  de  Joyeuse, 
de  Bérulle  et  de  Richelieu,  sont  assez  sonores: 
seulement  alois  ce  grand  caractère  simple  et 
austère  du  cloître  fut  un  peu  effacé  ;  cette 
sévère  et  mystiqiae  couleur  des  premiers  temps, 
celle  qui  a  parlé  à  l'esprit  de  Lesueur,  devint 
nuancée  et  émaillée  comme  les  prairies  des 
rives  du  Cher. 

Enfin,  pour  compléter  la  haute  destinée  de 
cette  maison ,  le  cardinal-ministre  v  appela, 
en  i638,  la  savante  congrégation  de  Saiut- 
Maur,  cette  no])Ie  et  docte  assemblée  dont 
le  souvenir  fait  encore  batti'e  aujourd'hui  de 
reconnaissance  le  cœur  de  tous  ceux  qui  en 
France  ont  dans  l'âme  un  écho  pour  la  science. 

A  dater  de  cet  instant  ,  la  description  de- 
viendrait froide  et  sans  vigueur  pour  dé- 
peindre la  splendeur  de  Marmou  ier  :  il  fut 
rebâti  presque  en  entier  avec  un  luxe  remar- 
quable; les  chapitres  généraux  de  l'ordre  y 
furent  tenus  tous  les  trois  ans ^  et  aucun  éta- 
blissement (hors  Cl  uny)  ne  compta  autant  de 
nominations  et  de  revenus. 

Louis  de  Bourbon  ,  comte  de  Clermont  , 
cent  vingt-troisième  et  dernier  abbé  ,  le  Ro- 
mulus-Augustule  de  cette  série  de  princes 
chrétiens,  donna  sa  démission  en  174°  '■  1^ 
mensc  abbatiale  fut  réunie  à  l'arcluvêché  de 
Tours  ,  et  les  droits  abbatiaux  commis  à  un 
grand  prieur.  Ici  se  termine  notre  histoire. 
Se;  a-t-il  nécessaire  de  vous  énarrer  la  fin  der- 
nière du  cloître ,  le  dernier  acte  de  ce  long 
drame,  celui  qui  se  termine  par  un  crime ?..- 
Non ,  vous  avez  déjà  tous  deviné  :  la  révo- 
lution î... 

Les  pages  en  lambeaux  de  cette  chronique 
de  i5oo  ans  sont  éparsessur  le  sol  de  l'ancien 
moutier  :  cette  cité  de  ruines  permet  de  de- 
viner encore  l'âge  de  chaque  maison  sur  le 
goût  de  son  époque.  Que  de  souvenirs  déjà 
sont  effacés I  Où  sont  ces  pierres  mérovin- 
giennes, Tiommées  le  repos  de  Saint-Martin?.. 
Qui  me  montrera  les  débris  de  la  chapelle  des 
Sept-Dormans,  légende  bien  antique  ;  saint 
Grégoire  la  raconte  :  <i  Vingt-cinq  ans  après 
la    mort   de   saint   Martin ,    sept  religieux  , 


avertis  par  lui  de  leur  prochaine  fin  ,  ayant 
purgé  leurs  consciences,  s'endormirent  sous 
un  roc.  et  remontèrent  au  Ciel  sans  douleur, 
à  leur  insu,  portés  endormis  par  les  séraphins: 
leurs  corps  furent  conservés  dans  la  grotte;  ils 
servirent  de  fondation  à  une  chapelle;  et  le 
troisième  dignitaircde  l'abbaye  fut  ennobli  da 
titre  de  Prieur  des  Sept-Doumans  ,  en  son 
\enir  de  ce  prodige.  » 

Où  était  placée  la  cellule  d'où  tomba  saint 
Martin,  quand  un  ange  lui  apporta  la  sainte 
ampoule  pour  le  guérir,  cette  merveilleuse 
fioic  qui  servit  à  sacrer  Henri  IV  à  Char- 
tres?.... Où  découvrir  dans  ce  chaos  de 
pierres  de  tous  les  âges  ,  les  lettres  dépla- 
cées d'un  livre  curieux  et  perdu  ,  ce  temple 
si  célèbre,  brillant  d'or  et  de  marbre,  si  mira- 
culeux ,  si  léger,  construit  en  1 218,  et  terminé 
un  siècle  apiès  par  Jehan  de  Mauléon?... 
Disparu ,  rentré  dans  la  terre  sans  laisser  de 
traceîlî...  Destinéehum  inel  Humilions-nous 
sons  le  bras  qui  châtie;  accordons  la  lyre  de 
B.ibvione  pour  pleurer,  en  chantant,  les  ruines 
du  grand  temple. 

Peu  de  choses  ont  survécu  aux  assauts  des 
Normands  du  dernier  siècle.  Nos  pas,  en  par- 
courant ces  ruines,  n'ont  pu  découviir  que  le 
portail  élevé  sur  la  clôture,  en  i2i5,  p  r  Hu- 
gues de  Rochecorbon,  pour  se  garantir  det 
ravages  du  comte  de  Blois  ,  et  nous  nous 
sommes  hâtés  de  vous  le  crayonner  avant  qu'il 
n'ait  disparu  ;  nous  y  avons  réuni  toutes  les 
notices  éparses  sur  ce  célèbre  couvent.  Trop 
resserrés  dans  ces  colonnes,  pour  vous  faire 
partager  nos  propres  sensations  à  l'aspect  de 
notre  vieille  histoire,  noxis  avons  préféré  vous 
conter  humblement  et  en  conscience  ce  que 
nous  avons  pu  apprendre. 

Si  jamais  vous  avez  rencontre  sur  les  rives 
gracieuses  de  la  Loire,  au  milieu  d'une  prairie 
fertile  étendue  au  pied  d'un  coteau  riant,  et 
dans  un  des  plus  délicieux  paysages  du  jardin 
de  Fi-ance  ,  ces  vieilles  ruines  noires,  sombres, 
sans  échos  ,  dessinant  par  un  beau  jour  sur  un 
ciel  du  bleu  d'outremer  le  plus  tendre,  le 
plus  vaporeux  ,  leurs  crêtes  ébréchées  ,  leurs 
aiguilles  rompues,  toutes  parfumées  de  la  poé- 
sie du  passé;  vous  sentirez  qu'il  est  des  émo- 
tions trop  profondes  pour  courir  sur  le  pa- 
pier, des  sensations  traduisibles  seulement 
par  les  cordes  les  plus  graves  de  la  harpe  des 
anges  :  notre  pouvoir,  à  nous  ,  c'est  de  vous 
confier  le  secret  de  ces  ruines,  de  semer  au 


i 


LA    DOMINICALE. 


de  vos  cœurs   le  germe  d'une  médi- 
lîon  pieuse  et  mélancolique,  dont  la  plain- 
tive mélodie  n'est  pas  sans  douceurs. 


LE  CLERGE  ET  LE  CONSTITUTIONNEL. 

C'est  chose  assez  commune  que  le  nom  du 
cl<;rgé  dans  les  colonnes  du  constitutionnel.  11 
fut  un  temps  où  les  Jésuites  et  le  parti-prêtre 
firent  toute  sa  fortune-  et  quand  ce  fantôme 
dont  il  épouvantait  la  France  eût  coulé  entre 
ses  doigts,  le  patriarche  du  vieux  libéralisme 
s'en  est  allé  moribond ,  heurté  ,  dépassé  par 
ses  anciens  confrères  en  démolition.  Le  consti- 
tutionnel donc  contenait,  le  27  mai,  deux  ar- 
ticles sur  le  clergé  :  l'un  dans  lequel  il  établis- 
sait la  nécessité  de  veiller  sur  l'éducation  du 
clergé  j  l'autre  consacré  aux  spoliations  que  se 
propose  de  faire  le  jeune  l'oi  de  Naples.  Ceci 
nous  a  paru  d'une  importance  assez  grande 
pour  en  faire  le  sujet  de  quelques  réflexions 
en  passant,  non  pas  pour  perdre  le  temps  à 
réfuter  le  constitutionnel  ,  mais  parce  que  ces 
fausses  idées  ont  un  certain  cours  dans  le  monde 
des  intelligences  peu  réfléchies. 

Que  le  clergé  exerce  une  immense  influence 
*ur  la  direction  des  esprits ,  personne  ne  le 
mera,  et  c'est  à  bon  droit  que  nous  nous  en 
fehc.tons;  car,  seul  dépositaire  des  doctrines 
d'ordre  et  de  conservation  ,  c'est  à  la  source 
seule  de  ces  doctrines  que  la  société  peut  aller , 
pmser  et  le  repos  et  l'harmonie.  Sous  ce  rap- 
port, nous  serons  parfaitement  d'accord  avec 
le  Constitutionnel,  qui  varie  tant  soit  peu, 
comme  on  le  voit,  son  thème  d'autrefois. 
Mais  nous  serons  loin  de  l'être,  lorsqu'enga- 
geant  le  gouvernement  à  s'ingérer  dans  la  di- 
rection de  l'éducation  des  jeunes  lévites,  il 
veut  que  le  ministre  des  cultes ,  les  évoques  , 
et  les  curés  concourent  pour  empêcher  qu'au- 
cun  candidat  du  sacerdoce  puisse  être  élevé 
dans  d'autres  principes  que  ceux  de  la  révo- 
lutiou. 

Nous  ne  comprenons  pas  ce  que  c'est  que  la 
révolution  accolée  au  catholicisme.  L'un  est  la 
négation  de  l'autre  ;  car  le  catholicisme  c'e  t 
l'ordre ,  aussi  bien  dans  les  principes  sociaux 
que  dans  les  doctrines  de  rinlelligcnce  ;  et  la 
révolution,  c'estle  désordre,  l'anai  chiemorale 
et  sociale j  et  nous  ne  croyons  pas,  à  dire 
vrai ,  que  ni  les  évêques  ni  les  cuj-és  compren- 
nent mieux  cet  amalgame  que  nous. 


Cette  singulière  manie  de  se  servir  du  clergé 
comme  d'un  levier,  lorsque,  pendant  si  long- 
temps ,  on  s'acharna  à  le  briser  comme  un 
obstacle,  tient  à  la  différence  de  position  dans 
laquelle  se  trouve  la  révolution  à  l'heure  pré- 
sente :  «  Si  le  clergé  était  contre  vous ,  dit 
le  Constitutionnel  ,  une  partie  de  la  popula- 
tion s'élèverait  dans  des  principes  contraires  à 
la  révolution;  et  voilà  des  germes  de  dissen- 
sions ,  peut-être  de  guerre  civile  ,  jetés  au  mi- 
lieu delà  société.  Que  si  la  force  et  la  sagesse 
de  la  nation  conjuraient  ce  malheur ,  un  autre 
danger  vous  menacerait.  Les  conquêtes  de 
l'instruction  deviendraient  plus  difficiles;  les 
parties  de  la  France  encore  û  arriérées  en  ci- 
vilisation, résisteraient  aux  progrès,  et  s'obsti- 
neraient dans  leur  ignorance.  Un  assez  grand 
nombre  d'hommes  imbus  de  bonne  heure 
des  plus  fortes  préventions  contre  la  révolu- 
tion, repousseraient  même  ses  bienfaits;  et  la 
liberté  ,  au  lieu  de  s'asseoir  promptement  sur 
sa  base,  au  lieu  d'être  soutenue  par  des  efforts 
unanimes,  vacillante,  incertaine,  serait  battue 
par  une  suite  d'orages  qui  retarderaient  d'un 
siècle  peut-être  le  règne  solide  et  paisible  de 
cette  bienfaitrice  des  peuples. 

C'est  donc  une  chose  bien  claire  qu'on  ne 
demande  plus  maintenant  au  clergé  de  se  te- 
nir seulement  en  dehors  de  la  lutte  des  partis, 
de  s'effacer  du  mouvement  politique,  mais 
d'y  prendre  une  part  active,  et  cela  au  profit 
de  la  révolution,  dont  les  doctrines  auraient 
été  prises  pour  base  de  l'éducation  première. 
Ce  n'est  pas  maladroit  sans  doute;  mais  nous 
pouvons  répondre  à  coup  sûr  que  ce  n'est 
qu'une  utopie  ajoutée  à  tant  d'autres.  Le 
clergé  connaît  trop  bien  sa  mission,  pour 
aller  la  traîner  à  la  remorque  d'un  parti  ,  et 
compromettre  ainsi  la  doctrine  sainte  et  so- 
ciale, dont  il  est  l'organe  parmi  nous.  Quant 
aux  prêtres  éclaires,  tolerans ,  sincèrement 
religieux ,  quiprécliaientla  liberté  au  peuple 
a%'ec  r éloquence  du  cœur  au  coniniencement 
de  r  ancienne  révolution,  nous  comprenons 
que  le  Constitutionnel  les  propose  poin*  mo- 
dèles aux  prêtres  de  nos  temps  :  mais  que  les 
hommes  dont  il  se  f;iit  l'écho  sachent  bien  que 
ce  n'est  pas  là  que  le  clergé  actuel  ira  chercher 
les  siens.  Le  clergé,  depuis  i83o,  a  fait  tout  ce 
qu'il  pouvait  et  tout  ce  qu'il  devait  faire.  On 
a  brisé  ses  croix  ,  dévasté  ses  église^,  pillé  et 
saccagé  son  domicile ,  et  il  a  fait  comme  l'ar- 
chevêque de  Paris,  i!  n'a  pas  crié  vengeance; 
mais  il  s'est  vengé  par  des  prières  et  des  béné- 


LA    DOMirslClLE. 


655 


dictions.  C''est  là,  selon  nous,  le  devoir  du  j 
prêtre;  et  tout  ce  qu'où  lui  demandera  de 
plus,  il  a  le  droit  de  le  refuser;  car  il  est 
citoyen ,  libre  comme  tous ,  et  nulle  puissance 
au  monde  n'a  le  droit  de  lui  demander  compte 
de  ses  opinions  personnelles,  pas  plus  que  de 
la  manière  dont  il  entend  exercer  son  minis- 
tère. C'est  entre  Dieu  et  lui  que  ces  choses-là 
se  passent,  que  ces  comptes  se  rèj^lent.  A  quoi 
bon  ces  empiètemens  sans  cesse  renaissans  du 
civil  sur  l'ordre  religieux?  Il  est  facile  de  le 
deviner,  et  le  Consiitunonn(il\ui-mènïe\c{âit 
voir  assez  clairement  avec  une  gaucherie  dont 
lui  seul  est  capable. 

Car,  après  cet  article  dont  nous  avons  ex- 
trait la  substance,  il  accumule  les  éloges  pour 
le  roi  de  Naples ,  qui  vient  de  prendre  des 
mesures  pour  spolier  le  clergé  de  ses  biens. 
L'avertissement  est  curieux,  et  la  conséquence 
qui  naturellement  en  sort,  c'est  qu'après 
avoir  dépouillé  le  clergé  de  tout,  on  veut  se 
servir  encore  delà  part  d'influence  morale, 
qu'on  ne  peut  lui  enlever,  pour  s'en  faire  un 
appui.  Nous  plaignons  le  roi  de  Naples  d'a- 
voir ouvert  l'oreille  à  tous  ces  beaux  parleurs 
de  liberté  qui  n'apportent  jamais  que  les 
tempêtes  et  le  despotisme.  On  peut  faire  sur 
les  richesses  du  clergé  napolitain  une  multi- 
tude do  phrases  sentimentales,  comme  on  en 
faisait  jadis  en  France,  quand  les  prêtres  s'en 
allaient  par  milliers  à  l'échafaud  ou  dans 
l'exil.  Quoi  qu'en  ait  dit  Mirabeau  et  toute 
l'école  qui  s'est  traînée  à  sa  suite,  la  spoliation, 
c'est-à-dire  l'injustice,  n'a  jamais  été  de  bonne 
politique.  Le  temps  et  les  réformes  bien  com- 
binées peuvent  arrêter  le  désordre,  s'il  y  en  a; 
mais  confisquer  les  propriétés,  sous  prétexte 
qu'elles  sont  mal  réparties,  c'est  ôter  à  un 
peuple  tout  sentiment  de  morale,  de  justice; 
c'est  matérialiser  la  société. 

Ces  différentes  questions  sont  loin  d'être 
épuisées  ,  et  nous  y  reviendrons  pour  les  exa- 
miner avec  plus  de  développement.  Comme 
on  le  voit,  nous  nous  retrouvons  à  traiter  en 
1834  les  mêmes  questions  que  traitaient  nos 
devanciers  en  1789,  et  elles  sont  tout  aussi 
vivaces  et  tout  aussi  actuelles  :  preuve  que  les 
hommes  ont  changé,  mais  que  c'est  toujours 
le  même  plan  qui  est  suivi ,  et  les  mêmes  doc- 
trines perturbatrices  qu'on  réveille. 


POESIE. 

A   MA  SOEUR, 

RELIGIEUSE    AU    COUVENT    DE*** 


Ma  sœur,  me  clirez-vous,  si  jeune  et  si  rieuse. 
Quelle  rc'ûexion  ardente  et  se'rieuse 
Vous  poussiiil  à  frapper  aui  portes  J'un  couvent? 
Vous  aviez  donc  Lien  peur  de  marrher  sans  c'toile  , 
Lonque  vous  n'avie»  pas  même  ouvert  votre  voile 
A  la  moindre  haleine  du  venti 


Un  secret  ignore  ,  quelque  divin  mystère, 
Vous  ont  donc  à  jamais  enlevée  à  la  terre! 
Peut-être  un  mot  d'amour  de  votre  ange  chc'ri. 
Peut-être  un  clair  rayon  qui,  perçint  la  nuit  sombre. 
Par-delà  tous. les  temps  vous  laissa  voir  quel  nombre 
Dans  la  tourmente  aura  péri  1 

Ouelquefois  cependant,  quand  une  voix  secrète. 
Triste  et  me'ioJieuse ,  au  fond  de  la  reiraite. 
Demande  h  votre  cœur  où  sont  ailes  ,  he'las  ! 
Vos  frères  ,  vos  amis,  notre  mère  si  douce  , 
El  nos  projets  d'enfans,  et  nos  jeux  sur  la  mousse. 
Oh!  dites,   ne  pleurez-vous  pas  ' 

Alors  ,  seule,  à  genoux  ,  au  pied  du  sanctuaire. 
En  adressant  au  ciel  votre  intime  prière. 
Un  lointain  souvenir  vous  a-t-il  rappelé. 
Dans  ces  noms  disper:.e's  par  tant  de  sorts  contraires  , 
Celui  qui  vous  aimait  le  plus  entre  vos  frères. 
Aujourd'hui  le  plus  de'solé!... 

Depuis  notre  printemps  aux  fraîches  maline'es. 
Il  s'est  passé  de'jh  de  hien  longues  anne'es! 
Vous,  dans  la  solitude  où  Dieu  se  fait  aimer. 
Vous  avez  doucement  repose'  votre  tête. 
Laissant  aller  vos  jours  comme  un  chant  de  poète. 
Pendant  que  j'émis  sur  la  mer  ! 

Jcte'seiil,  faible  et  nu,  parmi  la  houle  ardente. 
J'ai  suivi  dans  son  cours  la  marée  ascendante  ;  _ 
Emporté  loin  du  bord  par  un  flot  décevant. 
Je  me  suis  égaré  dans  toutes  les  tempêtes  , 
Et  prenant  pour  signaux  quelques  bûchers  de  fié  tes  , 
J'ai  dû  naufrager  bien  sauvent! 


Aiors  pensant  i  vous,  à  notre  douce  mère. 
Qui  veilla  du  même  opil  notre  enfance  éphémère. 
Aux  vallons  si  pleins  d'ombre  où  nous  allions  erres; 
Puis  ,  au  dcitin  fatal,  dont  la  caprire  austère 
A  mis  eutre  nous  tons  la  moitié  de  la  terre  , 
Ma  sœur  !.,.  je  me  pris  à  pleurerl 

Oh!  qu'il  Tie  serait  doux  de  revoir  ma  patrie. 
Ma  mère ,  tendre  objet  de  mon  idolâtrie  , 
Qui  gémit  loiu  de  tous  ceux  qu'ont  porté  ses  flaacs; 
Et  mon  pèr(^-  ,  \ieillnrd  !i  la  haute  sagesse. 
Dont  l'œil  d'aigle  conserve  un  reflet  de  jeunesse 
Sous  ses  touffes  de  cheveux  blancj  I 


ml 


LA    DOMINICALE 


Que  j'aimerais  m'utfoir  sout  la  somSre  charmille  , 
Où  cliaque  annc'e  ,  à  PAqiie,  un  haaquet  de  fimilJe, 
Voui  re'unissail  tous  pour  un   totsl  fraternel  ! 
El  que  je  donm-rais  ile>  flots  d'or  avec  joie 
Pour  revoir  un  »eul  jour,  le  cep  qui  se  déploie 
Sur  les  murs  du  toit  paternel! 


Je  pourrai  reposer  m.i  longue  inquie'tude 
Dans  les  bras  du  Seigneur  et  de  la  solitude! 
Je  replirai  ma  \oile  ouverte  si  lon;i-tempSj 
Et  dans  un  golfe  am  h.ird.v  parscnie's  d'immortelles, 
De  mon  esquif  errant  j',iLritfrai  les  ailes 
Contre  le  souffle  des  autant. 


Obi  .surtout,  j'ainieraif,  maintenant  que  le  monde 
Wa  lait  voir  jusqu'au  fond  de  son  ulcère  inimojide, 
Vous  pnrler,  cœur  2i  cœur,  dans  un  grave  entretien  ; 
Vous  dire  les  douleurs  de  mon  .'nie  blesser, 
£t  comment',  fatigué  de  ma  vie  insensée, 
Je  suis  redercnu  cbrélit-o  I 


J'ai  joufTerl,  à  ma  sœur,  des  ansjoiises  horribles; 
Toutes  les  vani'és  m'ont  pa<;se' dans  leur»  crible»  ; 
l'ai  ilfmande'  ma  routti  U  tous  les  monumens, 
Et   j'ai  heurté  mon  pied  contre  toutes  lei  pierres. 
Et  j'ai  mouille  mon   pain  des  pleurs  de  mes  paupières 
Avec  de  sourd*  gamiisemeas  ! 


Je  veux  aller  un  jour  sur  un  faî'.e  sublime, 
Dans  quelque  vieux  couvent  penc'  é  sur  un  abîme  , 
Où  je  n'entendrai  plus  aucun  bruit  i\es  vivaos  , 
ur    quel'jue  Sin.iï,  sur  un   borcb  en   û^mme. 
Où  1  Eternel  descend  pour  se  montrer  ^  rame, 
Yêludelï  foudre  et  des  venli  l 


Sbitaui  rochers  déserts  di  la  f;rande  Chartreuie, 
Au  Saint-Bernard,  pirmi  les  pins  de  Vallonibri'use , 
Soit  k  la  Trappe  ouverte  aux  profondes  douleurs  ', 
Partout  où  l'homme  peut  secouer  ses  sindiles, 
£l  devant   un  autel  se  traîner  sur  les  dalles, 
Et  prier  et  »erser  des  pleurs. 


Je  veui ,  lo  front  souillé  de  cendre  et  de  poussière  ^ 
Les  pieds  meurtris,  couvert  d'une  robe  grossicire^ 
Un  ch;ipelet  au  flanc  et  le  rilice  aux  reins; 
Je  veux  aller  frapper  !i  quel(|ue  monastère, 
Et  chercher  une  route,  ou  traverser  la  terre 
Avec  de  picui  pclcrini! 


Cor  je  suis  lus ,  mon  Dieu,  d'errer  parmi  le  moade» 
De  vu;;uer,  b»lloté  par  tous  les  flots  d«  l'oudej 
Sans  arriver  jamais,  d'aller,  d'aller  toujours, 
Et  dfl  pleurer,  le  soir,  dans  ma  morne  souffrance. 
Parce  que  ]■>  n'ai  plus  une  seule  e>])érance, 
Uélas!  où  raltaiher  mes  jo^rs! 


J«  trouverai  du  rhirme  ii  vivre  solitaire, 
A  creuser  chaque  jour  ma  fosse  dans  lu  terre, 
A  méditer  le  (LilI  ,  !i  le  piirr  eu  cbœur  ; 
A  niurmi.rer  la  nuit  au  milieu  des  téuèbres. 
Des  limenlalions  et  des  hymnes  funèbres. 
Aussi plaintires  que  mon  cœur! 


Rt  quand,  le  front  penihé  pir  des  tlouleurs   sans  nambre, 
Les  bras  levés  au  Ciel,  je  pleurerai  dans  l'ombre, 
Exhalant  comme  Job  un  pémi«sant  accord. 
Un  ange,  ému  peut-être  iiii  cris  de  ma  soufifraace 
DMcendra  rinimer  d'une  sainte  espérance 
Mon  cerur  triste  jusqu'à  la  mort! 


Heureux  si  comme  vous  j'étais  resté  fidèle! 
Mais,  hélas!  j'ignorais!  et  je  suis  l'hiroudslle,^ 
Je  traverse  les  mers  pour  revenir  à  vous  ! 
Croyez-»ous,  ô  ma  sœur,  qu'à  la  Gn  du  voyage  , 
Après  tint  d'ouragans,  je  retrouve  au  rivage 


La  paix  que  j'implore  à  genoux? 
Adieu!  si  le  hasard  vous  poi  te  mes  alarmes. 
Celte  feuille  légère  écrite  avec  mes  |;irme5  , 
Souvener-vous  de  moi  dans  vos  soupiis  à  Dieu! 
Et  parmi  les  transports  de  votre  âme  brûlante. 
Quand  mon  nom  ouvrira  votre  bouche  tremblante  , 

Prit!  pour  moi,  ma  sœui'  !  Adieu. 


REVUE 

POLirlQrK    ET    ADMINISTUATIVE. 

Le  système  auquel,  par  un  abus  de  la  lan- 
gue ,  on  a  donné  le  nom  de  représentatif , 
vient  d'offrir  un  nouveau  phénomène;  celui- 
ci  est  prodigieux.  De  quatre  heures  du  soir  à 
sept  heures  du  matin,  on  a  vu  le  vote  de  onze 
cents  millions  de  contributions,  la  clôture  de 
deux  chambres,  leur  dissolution  et  la  convo- 
cation des  collèges  électoraux.  Une  nuit  a 
suffi  aux  actes  les  plus  importans  de  la  repré- 
sentation et  du  pouvoir.  Un  drame  a  fini;  un 
autre  a  commencé  sans  le  moindre  entr'acte  : 
c'est  une  comédie  de  quinze  heures,  jouée  par 
les  comédiens  de  quinze  ans.  M.  Demont , 
nommé  à  Paris,  M.  Persil,  réélu  à  Lombez, 
ont  à  peine  eu  le  temps  de  s'asseoir  sur  leur 
banc;  ils  ont  réalisé  cette  plaisanterie  qu'on 
nous  a  apprise  au  collège,  d'un  consul  romain 
qui  n'avait  ni  bu,  ni  mangé,  ni  dormi  pendant 
tout  le  temps  de  son  consulat. 

On  attribue  plusieurs  motifs  à  cette  préci- 
pitation. Il  V  a  d'abord  pour  le  pouvoir  le  dé- 
sir de  faire  les  élections  avec  les  listes  de  i85r, 
par  une  présomption  tonte  natiu-elle  que  ces 
listes,  qui  ont  donné  une  majorité  dévouée, 
reproduiront  la  même  majorité.  Depuis  quatre 
ans,  et  en  l'absence  d'élections  générales.  Ici 
révisions  ont  été  fort  incomplètes;  beaucoup 
de  rovalistes  influcns  avaient  négligé  de  récla- 
mer et  de  taire  valoir  leur  droit  :  les  droits 
nouveaux  «ont  acquis  ,    tandis  que  les  droits 


LA    DOMINICALE. 


635 


anciens  sont  <5telnts.   Vingt-cinq   mille  cl«^c-    1     pouvoir  qui  a  dépouillé  à  la  fois  la  restaura- 


teurs de  moins  sont  quekpie  chose ,  surtout 
étant  les  plus  jeunes,  et ,  en  général,  .ittcints 
delà  contngion  de  l'indépendance.  Prendre 
ensuite  la  France  électorale  sur  l'impression 
profonde  d'événemeiis  récens ,  est  un  auti'e 
avantage  du  jeu  électoral  qui  n'ét;iit  pas  à  né- 
gliger. Le  temps  amène  les  explications,  et  les 
explications  produisent  les  convictions.  On  ne 
laissera  donc  pas  aux  électeurs  la  faculté  de 
s'éclairer  et  de  réflécliir  sur  la  nature  des  évé- 
nemens  ;  le  temps  rigoureusement  nécessaire 
pour  Taccomplissement  de  la  loi  a  été  calculé; 
les  élections  seront  prises  au  pas  de  course, 
comme  une  barricade. 

Un  autre  danger  menaçait  et  menace  encore 
le  système,  et  l'on  conçoit  qu'il  ait  déterminé 
cette  espèce  de  charge  à  la  baïonnette  exécutée 
par  le  ministère  :  c'est  l'alliance  que  des  jour- 
naux appellent  Carlo-hÉpuulicaine  ,  et  qi;i 
s'est  formée  pour  les  élections  entre  les  roya- 
listes et  les  hommes  de  la  gauche.  S'f  st-on  fait 
des  concessions  mutuelles?  aucune  :  les  ran- 
cunes de  juillet  tieinient  toujours;  mais  ou 
agira  de  concert  contre  le  monopole  électo- 
ral, et  en  faveur  du  droit  commun.  Lorsque  , 
chez  les  baibaresques,  des  captifs  complottent 
ensemble  de  briser  leurs  chaînes  et  de  recou- 
vrer la  liberté,  ils  ne  s'informent  pas  récipro- 
quement à  quelle  nation  ils  appartiennent, 
quelle  religion  ils  professent;  il  y  a  un  effort 
unanime.  Ici  la  religion  delà  légitimité  et  la 
religion  de  la  liberté  vont  faire  ensemble 
une  tentativcpouramenerla  recomiaissancedu 
droit  politique  des  contribuables,  promettant 
de  prendre  ensuite  la  France  pour  juge  de 
leurs  vieux  démêlés.  Tout  est-il  bien  mûr  pour 
un  semblable  projet?  Les  espiits  «ont-ils  assez 
calmes,  assez  yiénétrés  des  principes  de  l'or- 
dre moral  et  d'une  sage  liberté,  pour  recevoir 
tout  d'un  coup  le  bienfait  d'une  aussi  large 
émancipation?  C'est  ce  qu'il  est  difficile  de 
savoir  et  permis  de  poser  en  question  ,  sans 
nier  la  nationalité  et  la  générosité  de  ce  plan 
qui  présente  un»;  séduisante  ihéorie. 

Toutefois  les  hommes  du  juste-milieu  ont 
senti  la  portée  immense  de  cette  coalition 
et  pris  le  parti  de  la  gagner  de  vitesse.  Us  ont 
beaucoup  de  chances  de  réussir  et  de  rempor- 
ter le  prix  delà  course;  car  ils  ont  de  l'avance, 
indépendamment  de  la  mutilation  des  collèges 
opérée  par  quatre  années  de  relâche.  Il  v 
aura  néanmoins  un  combat  animé  et  qui  of- 
frira un  puissant  intérêt.  La  lutte  est  entre  un 


tion  et  la  révolution  de  juillet,  et  deux  opi- 
nions jadis  adverses  ,  aujourd'hui  réunies  par 
un  besoin  commun  contre  l'ennemi  qui  op- 
prime à  la  fois  les  vainqueurs  et   les  vaincus. 

Tous  les  moyens,  on  doit  s'y  attendre  ,  se- 
lont  mis  en  usage  par  un  pouvoir  qui  a  ou- 
vert les  comices  électoraux  par  une  sorte  de 
CAMiSADE  ou  dc  surpiise  nocturne,  à  laquelle 
on  a  généralement  trouvé  pt-u  de  dignité. 
Parmi  ces  movens,  on  parle  d'une  circulaire 
du  style  de  M.  Guizot,  adressée  par  M.  Persil 
aux  évoques.  En  fait  de  témérités,  même  les 
plus  folles,  de  la  part  de  MM.  Guizot  et  Persil; 
il  fiut  s'attendre  à  t(mt.  Il  y  a  des  hommes 
qui  ont  des  yeux  pour  ne  point  voir.  Le 
clergé  qui  était  aux  funérailles  de  Casimir 
Perrier  se  trouvait  aussi  à  celles  de  Lafayette. 
IjC  général  Aymard  ne  leur  a-t-il  pas  écrit  de 
Lyou  qu'en  pénétrant  dans  les  édifices  publics 
on  a  vu  les  jeunes  vicaires  des  paroisses  occu- 
pés à  panser  et  les  militaires  blessés  sous  les 
drapeaux  de  l'ordre,  et  les  ouvriers  atteints 
sous  celui  delà  révolte,  et  les  innocentes  vic- 
times des  fureurs  de  deux  partis!  Que  veut- 
on  donc  à  ce  clergé  ,  qui  a  cherché  dans  la 
charité  un  asile  inviolable  contre  la  division 
des  opinions?  Prétend-on  qu'il  se  me  te  à  la 
suite  d'un  parti,  qu'il  se  fasse  l'appui  de  l'un, 
pour  devenir  l'ennemi  des  autres?  Il  n'y  a 
pour  lui  aujourd'hui  qu'un  intérêt,  celui  de 
la  religion;  qu'une  cause,  celle  de  la  France 
chrétienne  et  catholique;  sou  rôle  est  de  prier 
et  de  bénir,  et  non  point  de  maudire  et  de 
haïr. 

Ce  sentiment  de  bienveillance  que  la  re- 
ligior\  appelle  charité,  auquel  le  s  ècle  cher- 
che d'autres  noms,  est  la  véritable  nationalité 
dans  un  pays  qui  s'est  foimé  sous  l'influence 
du  principe  chrétien.  On  le  retrouve  dans 
toutes  les  occasions  comme  une  compensation 
aux  erreurs  et  aux  excès  des  partis.  Pendant 
l'invasion  du  choléra,  il  n'y  a  eu  en  France 
que  des  Français.  L'histoire  redira  avec  quelle 
noble  indignation  l'opinioti  publique  prit 
parti  pour  l'éloquent  Bcrryer  contre  une  gros- 
sière et  lâche  calomnie;  elle  répétera  le  cri 
d'horreur  qui  s'éleva  dans  toute  la  France 
contre  l'ordre  sauvage  qui  prescrivait  aux  mé- 
decins de  révéler  les  noms  des  blessés  dans  les 
journées  de  juin.  Les  déplorables  journées 
d'avril  nous  devaient  de  tels  exemples,  pour 
consoler  la  patrie  et  la  relever  à  ses  propres 
yeux.  Le  pouvoir,   agissant   avec  une  irre- 


636 


LA    DOMINICALE. 


flexion  qui  a  quelque  chose  de  l'esprit  de  ver- 
lige,  demande  aux  commun  s  des  indemnités 
pécuniaires  en  faveur  des  militaires  blessés  à 
Lvon,  Plusieurs  d'entre  elles  obéissent  par 
routine  de  servilité  ;  mais  un  [jrand  nombre 
se  refusent  à  des  sacrifices  qui  leur  paraissent 
consacrer  un  privilège  injuste  au  milieu  de 
grandes  calamités.  Les  conseils  communaux, 
qui  ne  paitagent  pas  les  passions  aveugles  des 
partis,  repondent  :  les  militaires  ne  sont  pas 
les  seules  victimes  j  Lyon  renferme  beaucoup 
de  malheureux,  ces  malheureux  sont  des Fran-  } 
çais  ,  pourquoi  ne  pas  les  secourir  aussi  ?  Tous 
ceux  qui  souffrent  sont  nos  frères. 

Tros  Paitulusve  Diilù  nidlo  discrimine  agitur. 

Il  faut   déplorer  l'aveuglement  des  hom- 
mes qui  méconnaissent  à  ce  point  l'esprit  de 
la  France.  Il  faut  se  féliciter  aussi  de   ce  que 
nos  discordes  civiles  n'ont  pas   étouffé  les  se- 
mences de  vertu  et  d'honneur  qui  ont  fait  la 
gloire  de  notre  pays.  Voyez  avec  quel  dégoût 
et  quel  mépris  l'opinion  publique  a  reçu  la 
révélation  de  ces  ignobles  tripotages  d'argent 
<jui  ont   accompagné    le  marché   scandaleux 
d'un  simulacre  de  vaisseau  pour  les  fêtes  de 
Juillet!  Jamais  une  basse  friponnerie  de  la- 
quais n'a  paru  plus  misérable  et  plus  honteuse. 
Mais  au  sentiment  qu'inspire  toute  abjection, 
il  se  mêle  quelque  colère  contre  les  exacteursj 
car  on  n'aime  pas  à  être  dupes  ;  et  si  une  ser- 
vante fait  danser  l'anse  dupanier,on  ne  veut 
pas  que  ce  soit  avec   une  grossièreté   qui  ré- 
volte etunscandalequi  blesse  l'amoar-propre. 
Voir  passer  dans  des  mains  cupides  ce  qui  a 
coûte  à  plusieurs  communes  tant  de  peines  , 
de  sueurs  et  de  privations,  fait  éprouver  une 
indignation   que   l'on  n'a    pas  pour  de   plus 
grands  crimes.  «  Mille  ccus,  disait  M.  Nccker, 
à  quelqu'un  qui  lui  demandait  cette  somme  , 
sont  la  taille  de   deux    villages;  jugez   vous- 
niême  si  vous  avez  droit  à  cette  contribution.  » 
Mais  c'est  bien  pis  quand  il  y  a  infidélité  et 
larcin.  Que  penser  d'un  tuteur  qui  dérobe  le 
bien  de  son  pupille? 

II  y  a  une  pudeur  publique  qui  flétrit  tou- 
tes les  bassesses,  et  venge  la  société,  en  atten- 
dant que  le  jour  des  réparations  soit  venu. 
D'un  autre côic,  l'opinion,  danssa  justice,  rend 
hommage  à  la  vertu  et  à  la  noblesse  du  cœur 
là  où  elles  se  trouvent.  Une  appréciation 
froide  et  calme  a  succédé  aux  sensations  tu- 
multueuses que  la  mort  et  les  funérailles  de 
La  Fayette  avaient  produites.  Amis  et  enne- 


mis se  sont  trouves  d'accord,  dans  les  journaux 
de  nuances  diverses,  pour  déposer  sur  cette 
tombe  le  tribut  d'estime  dû  aux  vertus  pri- 
vées d'un  homme  si  diversement  jugé  comme 
personnage  politique.  Ceux  même  qui  ont  le 
plus   sévèrement  blâmé  sa  conduite   comme 
homme  public  ,  sa  longue  inimitié  contre  la 
branche  aînée  des  Bourbons  ,  et  cette  sorte  de 
mouomanie  qui  le  portait  vers  les  idées  répu- 
blicaines, se  sont  accordés  à  reconnaître  eu 
lui  de  hautes  qualités,  mais  surtout  sa  fran- 
chise ,  son  désintéressement ,  sa  bienfaisance, 
et  son  éloignement  de  tous  les  excès.  Il  portait 
si  loin  l'horreur  du  sang,  des   vengeances  et 
des  réactions,   qu'il  en  rendait  sa  république 
encore  plus  impossible.  Il  lui   était  lui-même 
un  obstacle,  car  il  imaginait  le  plus  grand  des 
bouleversemens   comme    wna    affaire    toute 
simple,  et  qui  ne  devait  coûter   la  vie  ni   le 
moindre  dommage  à  pas  un  citoyen.  Mirabeau 
avait  surnommé  La  Favette  Cromwell  Gran- 
disson  ;   cette  définition  n'est  pas  tout-à-fait 
exacte  ;  mais  on  peut  dire  que  ce   singulier 
conspirateur  a  été  un  Catilitiahonnêtehomme. 
Qu'il  repose  en  paix,  celui  qui   a  troublé    la 
terre;  la  religion  à  laquelle  il  étaitrcsté  fidèle 
pendant  sa  vie,  a  adouci  ses  derniers momcns; 
son  dernier  soupir  et  sa  dernière  pensée  ont 
été  pour  elle,  et  il  a  dû  reconnaître  que,  dans 
toutes  les  formes  etles  vicissitudes  des  empires, 
elle   était   encore   la    meilleure   de>    répu- 
bliques. 

Si  La  Fayette  avait  eu  le  pouvoir,  la  nature 
et  la  tendance  de  sesidées  l'aui-aient  porté  vers 
la  liberté  l'eligieuse  la  plus  étendue.  Tel  n'est 
pas  le  système  de  M.  le  garde-des-sceaux  ac- 
tuel qui,  dit-on,  fait  exiger  par  ses  subor- 
donnés les'statuts ,  réglemens  et  listes  nomi- 
natives des  associations  et  confréries  placées 
sous  les  auspices  de  la  religion,  qui  sont  si 
multipliées  en  France,  dans  le  Midi  surtout. 
Il  faut  plaindre  cette  manie  inquiète  et  tra- 
cassière  qui  porte  le  pouvoir  à  fouiller  tous 
les  domiciles,  à  pénétrer  tous  les  secrets  ,  à 
troubler  les  œuvres  les  plus  innocentes.  Ce 
qui  manque  à  nos  hommes  d'état  nouveaux, 
c'est  la  connaissance  des  hommes  ,  et  des 
choses  ;  c'est  ce  tact  qui  fait  deviner  ce  qu'où 
veut  savoir,  et  circonscrii'e  les  mesures  de  po- 
lice dans  la  limite  des  convenances.  Que  dé- 
couvrira M.  Persil  dans  les  archives  des  péni- 
tens  noirs  ou  dos  pénitens  gris  ,  des  conh'ères 
du  sacré  Cœur  ou  de  Saint-Joseph?  Une  invo- 
cation particidière  sous  une  croyance   gêné- 


LA    COMINICÂLB. 


657 


raie ,  des  prières  et  des  cérémonies  pour  cer- 
tains jours  ,  de  pieuses  cotisations;  des  œuvres 
de  charité  ,  des  bannières  et  des  cilices.  C'est 
bien  la  peine  d'aller  troubler  le  bercail  du 
Seigneur  pour  y  trouver  de  quoi  rougir,  peut- 
être,  deson  peu  de  foi  et  de  ferveur,  en  même 
temps  que  d'injurieux  soupçons.  Mais,  diront 
les  nouveaux  inquisiteurs  ,  s'il  en  est  ainsi , 
que  peut-on  craindre?  Oh!  demandez  à  lu 
Fille  du  ciel  pourquoi  elle  est  timide  et  crain- 
tive; demandez  à  la  Charité  pourquoi  elle 
rougit  et  se  trouble  comme  la  vierge  à  la- 
quelle on  dérobe  son  voile.  Mettre  les  choses 
delà  religion  et  les  œuvres  de  la  chaiité  sous 
la  surveillance  delà  police  et  des  parquets, 
est  le  moyen  d'eu  éloigner  les  honmies  qui , 
se  reposant  sur  l'innocence  de  leur  vie,  n'ai- 
ment pas  cependant  que  des  regards  indis- 
crets en  pénètrent  les  pudiques  mystères. 

On  se  plaint  de  la  tendance  anarchique  des 
classes  laboiieuses ,  et  on  leur  ôte  toute  disci- 
pline et  tout  frein  en  dissolvant  môme  les  as- 
sociations d'ouvriers  formées  sous  les  auspices 
de  la  religion.  On  brise  tous  les  liens  moraux, 
et  on  déplore  les  conséquences  de  la  confusion 
que  l'on  a  faite  soi-même.  Ce  n'estpas  la  peine 
en  vérité  d'ouvrir  de  somptueuses  expositions 
de  l'industrie  française,  pour  nous  montrer 
au  fond  des  choses  des  résultats  aussi  affli- 
geans. 

Les  ministres  de  la  rovai:té  nouvelle  ont 
imaginé  que  la  présence  du  chef  du  gouver- 
nement sortirait  peut-être  de  sa  langueur, 
l'exposition  des  produits  de  l'industrie  fran- 
çaise qui  ,  depuis  son  ouverture  ,  a  excité 
une  curiosité  sans  intérêt  et  pour  laquelle  le 
public  s'est  montré  assez  indifférent.  On  com- 
mence à  être  blasé  sur  ces  étalages  mercan- 
tiles dont  le  but  est  d'amuser  la  frivolité  pari- 
sienne, et  d'attirer  dans  la  capitale  un  certain 
nombre  d'habitans  de  la  province  et  d'étran- 
gers ;  ce  qui  contribue  à  la  prospérité  du 
grand  quartier-général  de  la  centralisation. 
Rarement  de  tels  spectacles  atteignent  leur 
but  apparent  et  même  leur  but  caché.  Les 
moyens  factices  s'épuisent  promptement.  Et 
puis  y  a-t-il  progrès  dans  l'industrie  depuis 
quatre  ans?  Il  esl  permis  d'en  douter.  Quand 
Louis-Philippe  verra  la  salle  des  machines^ 
pourra- t-il  oublier  qu'un  de  ses  ministies  a 
été  forcé  d'avouer  que  l'on  demandait  encore 
à  l'Angleterre  les  appareils  qui  font  mouvoir 
les  bâtimcns  à  vapeur?  S'il  visite  la  partie  des 
substances  alimentaires  ne  pourra-t-il  pas  se 


demander  pourquoi  un  pays  si  fertile  en  pâ- 
turages ,  si  abondant  en  bestiaux. ,  paie  trois 
ou  quaf  re  millions  à  la  Hollande,  et  à  l'Angle- 
terre pour  des  fromages  secs  ?  Quand  il  pas- 
sera en  revue  les  soieries  de  Lyon,  sa  pensée 
ne  sora-t-elle  pas  troublée  à  l'aspect  de  ces 
derniers  efforts  d'une  industrie  expirante  ,  et 
ne  croira-t-il  pas  voir  sur  ces  riches  tissus  les 
traces  du  sang  versé  dans  une  lutte  impie? 
Dans  ces  amas  de  produits  divers  et  qui , 
presque  tous,  ont  été  exposés  sous  la  restau- 
ration ,  on  ne  trouve  pas  un  seul  objet  suscep- 
tible d'améliorer  la  condition  des^ classes  po- 
pulaires; etsil'inventeur  des  couteaux  à  deux 
sous  et  demi  existait  encore  ,  il  pourrait  se 
présenter  pour  réclamer  le  grand  prix  dans 
ce  concours  industriel. 

Sous  la  restauration,  ces  expositions  avaient 
un  sens  moral  très-profond ,  en  ce  qu'elles 
montraient  la  force  et  l'efficacité  du  principe 
monarchique.  C'estsoussonheureuse influence 
que  tant  de  fortunes  s'étaient  élevées  par  les 
travaux  manufactui'iers  et  le  commerce  :  à 
peine  ce  principe  s'estil  retiré,  que  toutes  ces 
fortunes  ont  croulé  comme  par  enchantement, 
et  ne  se  sont  point  relevées.  Pourquoi  celte 
différence  ?  la  restauration  avait  cependant 
à  lutter  contre  les  mêmes  obstacles  qui  assiè- 
gent le  trône  de  Louis  Philippe;  elle  aussi  a 
eu  à  se  défendre  contre  la  presse,  la  tribune, 
les  associations,  les  complots  et  l'émeute; 
mais  elle  reposait  sur  le  plus  solide  appui ^  la 
conscience  des  peuples  et  la  vérité  de  son  ori- 
gine. 

Pouvons- nous  oublier  que  peu  de  jours 
après  cette  grande  catastrophe,  l'industrie  a 
tendu  la  main  pour  recevoir  trente  millions 
qu'elle  n'a  pas  rendus?  Que  signifie  donc  cette 
exposition,  si  quatre  ans  n'ont  pas  suffi  à  répa- 
rer les  désastres  de  trois  journées?  La  manu- 
facture française  ne  serait-elle  donc  qu'un  failli 
vaniteux  étalant  les  débris  de  sa  fortune  pour 
faire  illusion  sur  sa  position  ? 

L'industrialisme,  enfant  du  libéralisme,  est 
fini  en  France  comme  système  politique.  L'in- 
fluence, par  la  force  des  choses,  revient  à  la 
propriété  rurale,  et  avec  elle  le  rétablisse- 
ment de  l'ordre  moral  dans  cette  société. 
Crovons-en  Sully,  qui  en  savait  là-dessus  un 
peu  plus  que  M.  Charles  Dupin  :  «  Pâturage 
et  labourage  sont  les  deux  mamelles  de 
l'Etat.  » 

Au  moment  où  nous  terminons  cette  revue, 
1  :  trouble  et  la  consternation  régnent  parmi 


^8 

toutes  les  puissances  de  la  politique,  tle  la 
banque  et  de  l'industrie.  Le  palais  des  Tuile- 
ries a  oscillé  sur  ses  fondemcns  ;  celui  de  la 
Bourse  a  été  ébranlé;  Tortoni  depuis  hier  est 
niome  et  stupéfait.  Que  s'est-il  donc  passé? 
Le  général  Avniar  a-t-il  livré  un  nouveau  com- 
bat et  subi  une  déFaite  dans  Lyon  ?  Les  préfets 
ont-ils  transmis  de  fâclieux  pronostics  au  sujet 
des  élections?  La  majorité  ministérielle  a-t-elle 
été  accueillie  par  de  bruyans  charivaris?  Rien 
de  tout  cela  :  il  faut  tourner  ses  regards  vers  le 
Nord,  et  porter  son  attention  au-delà  du  détroit, 
pour  trouver  la  cause  de  tant  d'agitation  et 
d'effroi.  LTu  svstème  fort,  reposant  sur  lui- 
même,  empruntant  sa  vie  à  l'opinion  publi- 
que, à  une  nationalité  puissante,  est  calme  et 
impassible  au  milieu  des  tempêtes  qui  gron- 
dent au  loin  : 

Illuin  si  frac  tu  s  ilîahatiir  orhis  . 
Itnpavulum  ferient  ruina'. 

Mais  le  svstème  nouveau  a  extérieurement 
drs  liens  dont  chacun  c>t  une  condition  de  son 
existences  :  ses  grosses  racines  ne  sont  pas  dans 
le  sol  frar.çais;  elles  végèti-nt  dans. celui  delà 
Gr.inde-Bretagne  et  de  la  Belgique  d'un  côté, 
de  l'Espagne  et  du  Portugal  de  l'autre.  Point, 
de  pivot  au  milieu.  Qu'une  de  ces  racines  soit 
coupée ,  cl  l'arbre  est  en  danger  de  mort.  Est- 
ce  là  une  existence  politique? 

Or,  les  vents  cl  le  paquebot  ont  apporté  la 
nouvelle  de  grandes  probabilités  de  dissolu- 
tion du  cabinet  anglais.  Les  deux  ministres 
influens,  lord  Grev  et  lord  Palnierton,  sont 
aux  prises  avec  deux  de  leurs  collègues,  lord 
Stuiley  et  le  duc  de  Riclunond,  sur  la  ques- 
tion de  la  réduction  en  Llande  des  énormes 
revenus  de  l'épiscopai  anglican.  La  dîme  est 
discutée  dans  le  parlement,  et  le  ministère 
wigh  est  divisé. 

Comment  !  la  dîme  se  paie  encore  dans  le 
royaume-uiii  ,  sur  la  tcure  classique  de  la  li- 
berté !  Hélas  oui,  et  si  bien  que  tel  évêque 
anglican  ,  dont  le  troupeau  est  moins  nom- 
breux que  celui  d'un  <;uré  de  petite  ville  en 
France  ,  prélève  jusqu'à  3oo,ooo  fr.  sur  les 
catholirpies  irlandais  de  sa  circonscription,  en 
témoignage  de  la  liberté  religieuse  et  de  la 
tolérance  qui  règne  sous  rinflucnce  de  la  glo- 
rieuse réforme. 

Dans  cette  position,  et  avant  que  la  question 
n'arrive  au  parlement  ,  lord  Grcy  est  obligé 
de  se  séparer  de  la  fraction  du  cabinet  qui  est 


LA    DOMINfCALE. 


en  dissidence  avec  lui.  Cette  fraction  a  senti  sa 
position  et  offert  sa  démission.  Les  ministres 
restant  autour  de  lord  Grey  déclarent  qu'ils 
sont  trop  fiïibics  pour  soutenir  l'administration: 
de  là  dissolution  complète,  et  recomposition 
du  conseil,  mesures  attendues  par  ro  hommes 
d'état ,  de  finance  et  de  bourse,  avec  toute 
l'anxiété  que  l'on  peut  imaginer. 

Il  serait  possible  cependant  qu'ils  en  fus- 
sent quittes  pour  une  terreur  panique.  La 
question  préalable  ou  l'ajournement  soutplus 
d'une  fois  venus  sauver  de  grands  embarras 
li>  gouvernement  anglais.  Toutefois,  conime 
chaqup  fait  a  sa  moralité,  la  commotion  éprou- 
vée ici  àlasuit^  de  ces  nouvelles  est  une  preuve 
de  plus  du  peu  de  solidité  d'un  svstème  re- 
posant sur  des  combinaisons  de  cabinet  dans 
un  pavs  voisin  ,  et  sur  un  ordre  d'idées  entiè- 
rement en  dehors  de  nos  intérêts  ;  car  ,  qu'a- 
^  ons-nous  à  démêler  avec  la  question  des  dî- 
mes d'Irlande? 


MELANGES. 

Les  Archives  du  Christianis/ne ,  journal 
hebdomadaire  protestant,  qui  s'imprime  à 
Paris,  contenaient  dans  la  dernière  livraison 
un  article  sur  V Evaiigelisa  iotide  la  France. 
Cet  article  nous  a  paru  remarquable,  en  ce  sens 
qu'il  met  à  nu  l'anarchie  ])r.)foade  qui  règne 
au  sein  des  conimitnions  réformées.  Voici  un 
passage  que  nous  y  lisons  : 

«  Mais  c'est  cela  même,  dira-t-on,  que 
l'état  de  choses  actuel  ne  nous  permet  pas 
d'accomplir.  Nous  sommes  sépares  sur  des 
points  essentiels  ^  nous,  membres  du  protes- 
tantisme fiançais  ;  nous  ne  nmrehoiis  pas  vers 
un  but  coiiuiuin.  Si  notre  églisLi  était  une  lé- 
gion compacte ,  serrée  comme  la  phalange 
macédonienne,  animée  tout  entière  du  même 
esprit,  obéissant  à  la  même  impulsion,  cou- 
rant du  même  pas  dans  la  lice  qiii  lui  est  ou- 
A'crte  ,  nous  pouri  ions  planter  sans  crainte ,  en 
invoquant  le  Seigneur,  le  drapeau  de  l'Evan- 
gile au  milieu  des  populations  qui  nous  entou- 
rent. Mais  nous  sommes  déjoints,  épars  .  bri- 
sés,presque  réduits  efi  poussière  par  le  marteau 
des  opinions  ou  des  vanités  ind'widuelles  ; 
irons-nous  exposer  aux  regards  de  la  France 
une  bannière  que  rmus  avons  déchirée  de  nos 
propres  mains,  et  lui  donner  le  spectacle  de 
nos  tristes  divisions? 


LA    DOMINICALE. 


(W 


«  Le  mal  qu'on  déplore  ici  n'est  que  trop 

RÉEL   sous    un    rapport  J  ET  PLUT  A   DjEU    QUE 
NOUS  n'eussions  pas  a  le  SUBIrI  1) 

Ce  mal  est  réel  en  effet,  et  d'autant  plus 
nuisible  au  protestantisme,  qu'il  découle  né- 
cessairement de  son  principe.  En  partant  de 
l'examen  privé,  en  matière  de  fol,  le  pro- 
testantisme devait  arriver  tôt  ou  tard  à  l'a- 
narchie religieuse,  dans  laquelle  il  se  con- 
sume et  se  débat  aujourd'hui.  C'est  donc 
eh  vain  que  ses  interprètes  cherchent  à  re- 
constituer l'ordre  dans  leurs  rangs  ;  aupa- 
ravant il  faudrait  réformer  le  principe,  c'est- 
à-dire  rentrer  dans  la  voie  d'autorité.  Et 
ceci  ne  manquera  pas  d'arriver,  lorsque  les  con- 
séquences dernières  et  inévitables  de  la  réforme 
seront  nettement  détruites.  Ce  qui  fait  qu'une 
erreur  dure  long-temps,  c'est  la  portion  de 
-vérité  qui  s'y  trouve  mêlée;  quand  l'eireur  se 
présente  seule,  elle  fait  peur,  et  on  l'évite. 


La  lutte  recommence  entre  l'école  de  M.  de 
La  Mennais   et  les  partisans  de  la  méthode 
contraire.  Nous  avons  dernièrement  analysé 
l'ouvrage  de  M.  Combalot.  Depuis  l'appari- 
tion de  ce  livre,  un  autre  a  paru  de  M.  Boycr, 
de  la  Congrégation  de  Saiut-Sulpice;  etifin, 
cette  semaine,  a  vu  surgir  encore  deux  nou- 
veau:!t  ouvrages  :  l'un  de  M.  l'abbé  Lacordaire, 
l'autre  de  M.  l'abbé  Caron.  Nous  nous  réjouis- 
sons de  cette  lutte  qui -s'engage  sans  aigreur  et 
sans  fiel  d(;  part  et  d'autre,  parce  qu'elle  ser- 
vira à  avancer  la  solution  définitive  de  cette 
question  philosophique,  tant  débattue  depuis 
le  second  volume  de  VEssaî.  On  c(/nnaîtdéjà 
la  marche  que  nous  prétendons  suivre.  Sans 
arborer  une  bannière  quelconque,  nous  nous 
constituerons  juges    sévères    entre   les    deux 
camps  rivaux,  c'est  le  seul  moyen,  selon  nous 
de  rendre  un  véritable  service  aux  études  phi- 
losophiques. Nous  analyserons  donc  prochai- 
nement ces  différens  ouvrages.   Disons,    en 
attendant,   que    M.    l'abbé  Lacordaire  s'est 
complètement  séparé  de  M.  de  La  Mennais, 
et  que  son  livre  a  pour  but  de  combattre  les 
doctrines  dont  il   fut  pendant  long-temps  un 
des  champions  les  plus  aidens.  Nous  connais- 
sions déjà  le  premier  chapitre  de  cet  ouvn-age, 
inséré  sous  forme  d'article  dans  V Univers  reli- 
gieux. (  Voir  aux  Annonces.  ) 


M.  de  lu  Mennais  occupe  encore  \  ivcment 
l'attention    publique.    Tandis   que     tous    les 
hommes  graves  gémissent  des  écarts  funestes 
de  son  génie  ,  les  hommes  de  désordre  exploi  • 
tent  son  dernier  ouvrage   au  profit  de  leurs 
doctrines  insensées.  Nous  avons    lu  avec  une 
douleurprofondedes  articles  de  diffcrensjour- 
nanx  pleins  d'insultes etde  moqueries  contrele 
Christianisme,  et  qui  s'appuyaient  sur  les  Pa- 
rolcx  d'un  Croyant.  Nous  sommes  moins  dis- 
posés que  personne  à  des  attaques  passionnées 
contre  qui  que  ce  soit,  et  nous  l'avons  prouvé 
pourM.  dcLaMentiais  lui-même,  mais  n'est  ce 
pas,  nous  le  demandons,  un  scandale  déplora- 
ble que  cette  explosion  d'impiété  soulevée  par 
son  écrit?  Oui  ,  nous  le  répétons,  les  félicita- 
tions de  l'Eglise  eussent  apporté  une  joie  plus 
pure  au  prêtre  de  Jésus-Christ,  que  ces   sau- 
vages clameurs   qui   vont  le   saluer  dans   sa 
solitude  de  Bretagne.  Nous  livrons   celle  ré- 
flexion à  la  conscience  de  M.   de  la  Mennais 
lui-même,  qui  se  voit  abandonné  de   tous  les 
hommes  que  son  génie  avait  ralliés  autour  de 
lui.  11  nV  a  pas  jusqu'à  son  frère  qui  n'ait  cru 
devoir    protester    contre    les    Paroles    d'un 
Croyant.  Ainsi  donc  tous  le  laissent   dans  sou 
isolement,  malheineux  génie  perdu  pour  la 
société  dont  il  était  une  des  gloires,  et    à   qui 
les  hommes  seuls  de  désordre  tende  )t  aujour- 
d'hui la  main.  Le  parti  républicain  va,  dil-on, 
faire  tirer  son  livic  à  cent  mille  exemplaires, 
pour  le  jeter  dans  les  masses,  et   le   National 
ajoutait  que  j\L  de  lu  Mennais  se  présentait 
comme  candidat  dans  un  des  collèges  électo- 
raux   de   Bretagne.  Ce   n'est   pas  ainsi    que 
l'Eglise  eût  dû  saluer  la  présence  de  M.   de 
I  La  Mennais  à  la  tribune  parlementaire. 


NÉCROLOGIE. 

On  nous  communique  les  détails  suivans  sur 
M.  l'abbé  Sirel,  dont  nous  avons  derniè\enient  an- 
noncé la  mort. 

M.  l'abbé  Sirel,  né  à  Reims  en  4754,  élevé  au 
collège  de  cette  ville,  admis  ensuite  à  Sainte-Ge- 
neviève pour  ses  éludes  ecclésiasticiues ,  a  été  d'a- 
bord chanoine  régulier  de  celle  célèbre  congréga- 
tion; il  y  a  professé  la  théologie,  et  bientôt  s'est 
exercé  à  la  prédication.  Doué  d'une  grande  facilité 
d'éloculion  cl  d'une  mémoire  peu  commune  ,  il  a 
rempli  ce  ministère  avec  succès  et  distinction  dès 
les  première-;  années  de  son  élévation  au  sacerdoce. 
Sa  nomination  comme  prieur  au  Val-des-Ecoliers, 


6i0 

el  ensuite  comme  prieur-curé  de  Sourdun ,  l'a  tenu 
éloigné  de  la  capitale ,  où  il  n'a  reparu  qu'après  le 
règ  le  (le  la  terreur.  Depuis  celle  époque ,  il  a  été 
appelé  à  annoncer  la  parole  évangélique  dans 
presque  toutes  les  églises  de  Paris.  Il  avait  con- 
serve  la  liberté  de  remplir  cette  mission  impor- 
tante, en  demeurant  attaché  comme  simple  vicaire 
aa  clergé  de  Saint-iMerry.  Nounné  à  la  cure  de 
Saint-Severin  en  1820,  il  s'eet  chargé  de  l'admi- 
nislvilion  de  cette  paroisse ,  que  d'injusies  et 
vieilles  prétentions  rendaient  difficile  ,  et  s'en  est 
acquitté  dans  un  esprit  de  paix  et  de  conciliation 
qui  lui  a  mérité  l'estime  et  les  suffrages  de  toutes 
les  personnes  judicieuses.  Il  a  secondé  de  toute 
l'influence  de  sou  crédit  et  de  ses  propres  instances 
auprès  des  autorités  la  restauration  de  l'église 
Saint-Severin ,  que  les  effets  du  vandalisme  révo- 
lutionnaire avaient  laissé  jusque-là  dans  un  étal 
déplorable  de  délabrement.  M.  Siret ,  doué  d'un 
esprit  très-cultivé ,  orné  des  connaissances  les  plus 
variées,  avait  une  conversation  singulièrement  in- 
téressante, et  même  attrayante  par  le  ton  d'amé- 
nité dont  il  l'accompagnait.  La  vivacité  de  son  ca- 
ractère ,  suite  de  la  force  de  son  tempérament , 
ne  l'empêchait  pas  d'être  bon  ami ,  extrêmement 
sensible,  obligeant,  dévoué,  confiant,  plein  de 
zèle  pour  les  intérêts  de  la  religion  dont  il  défen- 
dait toujours  ardemment  la  doctrine.  Il  est  mort 
dans  sa  80"  année.  Ses  obsèques  ont  été  honorées 
d'un  grand  concours  d'ecclésiastiques  et  de  fidèles. 


LA    DOMINICALE. 


ÉPHÉMÉRIDES. 

Le  l""'  juin  4H  ,  ouverture  des  conférences  entre 
les  catholiques  et  les  donatistes.  L'empereur  IIo- 
norius  les  avait  provoquées  pour  essayer  de  mettre 
un  terme  au  schisme  qui  désolait  l'Église  d'A- 
frique. Les  donatistes  ne  purent  soutenir  la  dis- 
cussion ,  et  le  comte  Marcellin  déclara  ,  au  nom 
de  l'empereur,  qu'ils  ne  conserveraient  pas  les 
sièges  qu'ils  occupaient.  Alors  saint  Augustin, 
montrant  qu'il  n'était  pas  moins  généreux  que 
savant ,  engagea  les  évèques  catholiques  à  laisser 
en  possession  de 'leurs  sièges  ceux  (pii  se  réuni- 
raient à  l'J^^glise ,  en  renonçant  à  l'erreur.  C'é- 
tait les  engager  à  sacrifier  leurs  droits,  puisque 
presque  toutes  les  villes  avaient  à  la  fois  un 
évêque  légitime  el  un  usurpateur. 

Le  2  —  8!>5,  discoîu's  prononcé  en  français  par 
un  évêque  dans  un  coiicile.  Celait  à  celui  de 
Mouzon,  diocèse  de  Reims.  Aymon,  évê(pie  de 
Verdun,  parla  eu  français,  et  les  actes  du  con- 
cile eu  font  la  remarque,  parce  que  jusqu'alors 
l'usage  de  la  langue  latine  était  universel  dans 
ces  circonstances. 

Le  5  —  i\(i2,  ordination  de  saint  Thomas  di  Can- 
torbéry,  que  ses  débats  avec  Henri  II,  sa  fer- 
meté et  son  martyre  ont  rendu  si  célèbre. 


Le  4  —  231  ,  élection  du  pape  saint  Corneille.  II 
soutint  l'Eglise  contre  lès  tyrans  qui  la  persé- 
cutaient et  contre  les  hérétiques  qui  essayaient 
de  la  corrompre.  Ses  efforts  et  ceux  de  saint 
Cyprien  se  dirigèrent  principalement  contre  les 
novatiens ,  dont  le  schisme  commença  sous  son 
règne. 

Le  5  —  860,  alliance  entre  l'empereur  Louis  II , 
le  roi  de  France  Charles-le-Chauve  et  leurs  ne- 
veux Louis  ,  Lothaire  et  Charles.  Elle  fut  con- 
clue à  Coblentz  en  présence  de  dixévêques, 
deux  abbés  et  trente-cinq  seigneurs ,  qui  de- 
vaient plus  tard  être  témoins  de  nouvelles  dis- 
cordes. 

Le  G  —  1809,  protestation  du  pape  Pie  YII  contre 
l'usurpation  de  ses  Elats  par  Napoléon ,  qui,  par 
un  décret  daté  de  Vienne ,  les  avait  déclarés 
réunis  à  l'empire  français.  On  sait  que  la  réu- 
nion fut  effectuée  et  le  pape  enlevé  de  Rome. 
C'était  l'époque  où  les  succès  de  ses  armes  et 
son  alliance  i)rojetée  avec  la  maison  d'Autriche 
aveuglaient  tout-à-fait  Napoléon.  Depuis,  il  n'a 
cessé  de  faire  des  fautes. 

Le  7  —  9Î8,  concile  d'Ingelheim,  en  présence  de 
l'empereur  Olhon-le-Grand  et  de  Louis-d'Oulre- 
nier,  roi  de  France,  on  l'on  excommunie  Hu- 
gues ,  comte  de  Paris ,  révolté  contre  son  souve- 
rain ,  et  Hugues ,  évêque  usurpateur  du  siège  de 
Reims. 


CHRONIQUE  DE  LA  SEMAINE. 

—  Mgr.  rarchevê(|ue  a  fait  samedi  dernier  une 
ordination  dans  l'église  des  dames  Carmélites.  Le 
total  des  ordiuans  était  de  cent  trente-six. 

—  Une  léunion  nombreuse  a  eu  lieu  dans  l'é- 
glise de  Ronne-Nouvelle  :  elle  avait  pour  but  une 
œuvre  de  charité  en  faveur  des  orphelins  et  des 
pauvres  honteux  de  la  paroisse.  On  avait  annoncé 
que  M.  l'abbé  Annal  prêcherait  la  conférence 
qu'il  avait  déjà  donnée  à  la  métropole  :  aussi  l'é- 
glise était-elle  remplie.  Nos  lecteurs  ont  déjà  fait 
connaissance  avec  le  clergé  de  Bonne-Nouvelle, 
dimt  nous  avons  révélé,  il  n'y  a  pas  long- temps, 
un  des  traits  de  charité.  C'est  ainsi  que  le  clergé 
doit  répondre  à  toutes  les  calomnies  dont  il  est 
l'objet ,  et  qu'il  s'attirera  les  masses  en  leur  faisant 
du  bien. 

—  Mgr  révoque  de  Versailles  a  clos  lui-même, 
lundi  dernier,  la  retraite  que  M.  l'abbé  Combalot 
aprêchéeaux  élèves  de  laLcgion-d'Honneur.  Cette 
retraite  laissera  dans  le  cœur  des  jeunes  élèves  de- 
longs  souvenirs.  Une  croix  a  été  plantée  au  mi-'i 
lieu  du  pan;.  M.  l'abbé  Combalot ,  qui  est  \Tai- 
ment  infatigable  dans  son  zèle  apostolique ,  ou- 
vrira une  retraite  dimanche  procliain  au  collège 
Louis-le-Grand.  Mgr.    l'archevêque  ira   présider 


LA    DOMINICALE. 


6^^ 


lui-même,  le  Jeudi  suivant,  la  cérémonie  de  la  pre- 
mière communion  ,  et  donner  la  confirmalion  à 
un  grand  nombre  d'enfans. 

—  Des  détails  consolans  pour  la  religion  nous 
sont  arrivés  des  différens  points  parcourus  par  les 
évêques  occupés  à  visiter  leurs  diocèses.  M.  l'évê- 
que  de  La  Rochelle  a  vu  partout  les  ponulations 
se  presser  sur  sun  passage  dans  le  canton  de  Sainl- 
Jean-d'Ange'y.  M.  l'archevêque  de  Toulouse  a  re- 
cueilli dans  toute  la  durée  de  sa  visite  pastorale 
des  témoignages  non  équivoques  de  respect  et  de 
vénération  profonde.  M.  l'évèque  de  Tarbes  a 
poussé  ses  excursions  jusque  dans  les  gorges  des 
Pyrénées.  Malgré  la  difficulté  des  chemins ,  le 
pi'élat  a  parcouia  toutes  les  î)aroisses ,  et  même 
les  hameaux.  Chaque  jour  il  célébrait  la  messe  , 
faisait  des  instructions  au  peuple ,  administrait  la 
confirmation ,  et  donnait  la  communion  à  de  pieux 
fidèles.  Les  populations  allaient  au-devant  de  lui; 
on  lui  adressait  des  complimens  ;  on  élevait  des 
arcs  de  triomphe;  on  jonchait  les  chemins  de 
fleurs.  M.  l'évèque  de  Verdun,  qui  se  rendait  à 
Nancy  pour  y  faire  une  ordination ,  s'est  arrêté  à 
Rambucourt,  canton  de  Sainl-Mihiel ,  où  îl  a 
donné  la  confirmation  à  plus  de  deux  cents  per- 
sonnes. Le  maire  et  la  garde  nationale  étaient 
allés  au-devant  du  prélat. 

Nous  enregistrons  ces  différens  faits  avec  une  joie 
Lien  grande  ;  car  nous  y  trouvons  la  preuve  que  la 
religion  n'est  pas  morte  partout  dans  le  cœur  du 
peuple. 

—  Depuis  long  -  temps  on  désirait  à  Tonneins  , 
diocèse  d'Agen ,  d'avoir  des  Frères  des  écoles  chré- 
tiennes. Des  obstacles  nombreux  avaient  retardé 
celte  fojidalion  ;  enfin  le  zèle  des  fidèles  en  a  triom- 
phé. Une  maison  a  été  préparée  et  pounue  de  tout 
ce  qui  est  nécessaire.  Le  5  avril ,  trois  Frères  arri- 
vèrent de  Bordeaux  accompagnés  de  plusieurs  per- 
sonnes estimables.  Ils  furent  accueillis  avec  intérêt. 
Dès  que  l'école  fulouverie,  les  parens  s'empres- 
sèrent d'y  envoyer  leurs  enfans ,  et  au  bout  de 
quinze  jours  l'école  compSait  cent  vingt  élèves , 
quoiqu'on  eût  à  soutenir  la  rivalité  d'autres  écoles. 
—  Une  des  institutions  destinées  à  réparer  puis- 
samment les  ravages  de  l'erreur ,  et  à  rejoindre  , 
pour  ainsi  dire  ,  les  membres  de  la  société  par  les 
liens  de  la  foi ,  de  la  charité  et  de  la  science  ,  c'est 
sans  contredit  l'institution  îles   Vréres  des  bonnes 
œuvres ,  fondée  depuis  trois  ans  à  Renaix,  près  de 
Gand  (Flandre) ,  dans  l'ancien  collège  de  l'Ora- 
toire: 

Cette  institution  renferme  deux  élablissemens 
distincts  :  l'uia  pour  l'instruction  et  l'éducation  de 
la  classe  aisée ,  et  l'autre  pour  celles  de  la  classe 
indigente. 

Dans  le  premier  de  ces  élablissemens,  outre 
l'instruction  primaire,  on  enseigne  le  latin, le  grec, 
la  versification  et  la  rhétorique  française,  y  com- 
pris le  style  épistolairé ,  la  déclamation ,  etc.  ;  la 
littérature,  la  chronologie  et  la  mythologie;  les 


hautes  mathématiques,  l'algèbre  et  la  géométrie; 
un  cours  de  philosophie  pour  la  dialectique  fran- 
çaise ;  1  !  physique  élémentaire  et  usuelle  ;  la  mo- 
rale et  le  catéchisme  philosophique ,  et  les  scien'ies 
propres  aux  différens  états;  la  tenue  des  livres ,  le 
commerce ,  l'agriculture ,  etc. 
Le  second  comprend  : 

i"  Une  maison  d'incurables  ,  où  les  Frères  en- 
tretiennent dtjà  55  vieillards  ,  aveugles,  elc; 
2°  Une  maison  d'orphelins  ; 
5"  Une  école  graiuite  du  jour  et  unedu  soirpour 
les  adultes,  fréquentées  yiar  plus  de  .SOO  pauvres  ; 

4"  Une  école  dominicale ,  où  sont  admis  4  à  500 
enfans  ; 

5"  Un  aielier  de  charité . 
En  outre ,  des  frères  soignent  gratuitement  les 
malheureux  affectés  de  maladies  trop  répugnantes 
à  la  nature  pour  être  bien  soignées  par  d'autres  que 
par  des  personnes  dévouées. 

Enfin  leur  vœu  consistant ,  comme  le  désigne 
très-bien  le  nom  de  cette  institution,  à  se  dévouer 
tout  entièrement  et  loujoius  à  toute  espèce  de 
bonnes  œuvres  ,  rien  de  ce  qui  est  utile  à  l'buraa- 
nilé  n'est  étranger  à  leurs  travaux. 

—Par  une  ordonnance  du  17  avril,  l'Eglise  con- 
sistoriale  de  La.mastre,  dansl'Ardèchcaété  parta- 
gée en  deux ,  dont  l'une  aura  son  chef-lieu  à  La- 
maslre  el  l'autre  à  Saint- Agrève.  Le  8  mai ,  le  mi- 
nistre des  cultes  a  réparti  une  somme  de  9,800  fr. 
pour  les  réparations  ou  constructions  de  temples 
prolestans ,  savoir  :  4,000  fr.  à  Saint-Sauvant,  dans 
la  Vienne;  2  000  francs  à  chacun  des  temples  de 
Bourges  el  de  Melle,  1,500  fr.  à  Dieu-le-Fit,  et 
500  fr.  à  Mérindol. 

Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  les  catholiques  soient 
traités  d'une  manière  aussi  favorable. 

—  Le  22  mai ,  il  y  a  eu  une  cérémonie  touchante 
dans  l'Église  de  Fourvières,  à  Lyon.  Une  messe 
d'actions  de  grâces  y  a  été  célébrée  par  M.  le  cQré 
des  Chartreux,  sur  la  demande  des  ouvriers  qui 
habitent  la  maison  Brunet ,  si  heureusement  sau- 
vée par  la  médiation  du  charitable  pasteur.  Les 
ouvriers  y  ont  déposé  un  ex-voto  en  mémoire  du 
danger  qu'ils  ont  couru  et  en  témoignage  de  leur 
reconnaissance  pour  la  sainte  Vierge  ,  qu'ils  avaient 
invoquée  dans  ce  terrible  momenl.  M.  le  curé  leur 
a  adressé  une  pieuse  exhortation  sur  ce  qu'ds 
doivent  à  Dieu  et  sur  les  consolations  de  la  religion 
dans  les  grandes  calamités. 

—  Nous  pensions,  dit  le  Réparateur,  que  les 
disciples  de  Sainl-Simon  étaient  perdus  pour  la 
France ,  car  depnisque  le  Père  et  les  plus  fervens 
de  ses  adeptes  ont  été  chercher  en  Egypte  \a  femme 
libre,  ou  la  Mère  ,  ou  peut-être  la  fortune,  comme 
on  voudra,  nous  n'entendions  plus  parler  de  ces 
honnêtes  sectaires ,  ni  de  leurs  prédications  pleines 
d'amour  et  de  philantropie  ;  nos  regards  n'étaient 
plus  égayés  par  la  coupe  bizarre  et  grotesque  ,  par 
les  couleurs  variées  de  leur  étrange  costume ,  par 
leur  chevelure  et  leur  barbe  à  la  façon  du  moyen- 


6Â2 


LA    DOMINICALE. 


à'^e.  Nous  le  disons  en  conscience  :  Nous  croyions 
«jue  la  doctrine  de  feu  Saint-Simon  avait  clé  re- 
joindre, dans  les  régions  de  l'oubli,  tontes  les  folies 
et  les  rêveries  éphémères  des  temps  passés,  et  que 
les  apôtres ,  après  calcul  fait  que  les  plus  courtes 
folies  soûl  les  meilleures  ,  avaient  jeté  le  froc  aux 
orties  ;  mais  nous  étions  dans  l'erreur.  Voici  venir 
un  saint-slmonien,  un  apôtre  de  la  foi  nouvelle  , 
le  f.ère  Terson  ,qui  f;iit  entendre  sa  voix  au  peuple 
de  Lyon  ,  à  l'occasion  des  événeniens  d'avril ,  et  qui 
lance  dans  le  piibli  •  une  brochiu-e  sous  la  forme 
d'un  mandement  apostolique ,  s'adresse  tour  à  tour 
aux  trois  grandes  fraclions  de  la  société  française  : 
les  légitimistes  ,  le  jusîe-milieu  et  les  républicains; 
il  leur  prêche  la  concorde,  la  paix  et  la  fusion  dans 
la  foi  nouvelle ,  seule  ancre  de  salut  pour  la 
France  ;  car  le  Christianisme  est  aux  abois  et  l'ère 
de  Sainî-Simoa  commence.  Ainsi  nous  étions  bien 
loiu  de  compte,  lorsijue  nous  croyions  que  lesainl- 
simonisme  n'était  plus  de  ce  monde:  le  voilà  res- 
suscité à  Lyon  au  moins  et  dans  la  personne  de 
M.  Terson. 

—  Un  antre  saint-simonien  vient  au  contraire 
d'écrire  du  Caire ,  à  son  [)ère  ,  la  le!  tre  suivante  , 
que  celui-ci  a  rendue  publique  : 

«  Très-ciier  père,  sois  heureux;  je  vais  retour- 
ner en  France,  et  j'y  vais  retourner  tel  que  lu  de- 
sires m'y  voir,  c'est-à-dire  décidé  à  rentrer  fran- 
chement dans  la  vie  privée.  Ta  m'as  dit  souvent 
«  que  des  raisons  d'amour-propre  me  faisaient  seu- 
les persister  dans  la  ligne  sainl-simoniemie  :  » 
c'était  méconnailre  ce  qu'il  y  a  en  moi  de  noble 
franchise. 

«  Je  n'ai  jamais  été  guidé  que  «  par  une  con- 
viction profonde.  »  La  meilleure  preuve  que  je  l'en 
puisse  donner,  c'est  qu'aujourd'hui  je  déclare  avec 
loyauté  «que  je  me  suis  lromf)é;  »  et  cet  aveu  ne 
coûte  pas  à  mon  cœur.  Il  est  fait  avec  la  même  vi- 
gueur «  que  j'aurais  mise  à  persister,  si  je  croyais 
encore  à  la  réalisation  actuelle  du  sair.t-simo- 
nisme.  »  Alexandre-Henri  Fournel.  » 

—  Le  souverain  pontife,  dans  sa  sollicitude  pour 
les  intérêts  delà  religion  à  Saiul-Domingne,  avait, 
dans  le  voyage  de  M.  England  à  Rome,  l'aimée 
dernière,  chargé  ce  prélald'une  mission  particulière 
pour  le  président  de  la  républi(|ue  d'Haïti.  Celte 
mission  convenait  doublement  à  M.  England  :  d'a- 
bord, à  raison  de  son  mérite  et  de  son  zèle  rîCÙf  ; 
ensuite  parce  (pie,  résidant  aux  Etats-Unis,  il  était 
moins  éloigné  de  Saint-Domingue.  Le  prélat,  de  re- 
tour dans  son  diocèse,  y  passa  à  peine  trois  mois 
|K)ur  vaipier  aux  affaires  les  plus  importantes.  Il 
s' embanpia  le  18  décembre  à  Cliarlesloii ,  sur  un 
bâtiment  français  (pii  se  rendait  à  la  Cuadeloupe  , 
où  on  arriva  en  sf'ize  jours.  M.  l'évêcpie  fol  accueilli 
à  la  Point e-à-l'i Ire  par  M.  Louvet,  vice  ivé-fel  apos- 
tolique, ecclésiastique  fort  a[»pli(pié  à  ses  devoirs.  Il 
passa  un  joui  à  la  IJasse-Terre  avec  le  préfet  apos- 
lolicpie,  ^I.  Lacombe,  dont  il  loue  le  zèle  et  la  pru- 
dence. Il  trouva  le  clergé  de  l'île  assez  nombreux, 


et  jouissant  de  la  considération  dublique.  De  la 
Guadeloupe  on  se  réunit  à  l'île  danoise  de  Sainl- 
Tliomas,  où  il  y  a  un  prêtre  esftagnol  qui  paraît 
bien  vu.  Là,  comme  à  la  Guadeloupe,  ils  témoi- 
gnèrent beaucoup  d'égards  à  M.  l'évêque  de  Char- 
le.'ton.  Comme  il  n'y  avait  pas  d'espérance  de 
trouver  à  Saint-Thomas  un  bûlimenl  (pu  allât  di- 
reclemenl  au  Porl-au-Prince ,  le  prélat  fil  un 
arrangement  avec  un  scliooner  suédois  pour  220 
écus.  On  devait  pour  ce  prix  le  transporter  au  Port- 
au  -Prince,  lui,  le  prêtre  qui  raccompagnait  et  son 
sacristain.  Lebâlimenl  mit  à  la  voile  le  15  janvier. 
Le  voyage  fut  incommode  à  cause  du  gros  temps. 
On  arriva  an  Port-au-Prince  le  dimanche  Iî>.  Ne 
sachant  comment  il  serait  reçu,  et  se  tronvant  en- 
core à  temps  pour  célébrer  \»  messe,  le  prélat  des- 
cendit à  terre  sans  déployer  son  caractère.  Quand 
il  eut  montré  son  passeport,  on  lui  témoigna  beau- 
coup d'égards.  Il  se  rendit  au  presbytère,  qui  ne  le 
cède  qu'à  la  maison  du  président.  Celle-ci  et  l'église 
même  sont  en  bois ,  suivant  la  coutume  du  pays. 
Le  vicaire  ,  M.  Salgado ,  revenait  de  chanter  la 
messe.  M.  England  se  fit  connaître  à  lui,  et  lui  té- 
moigna le  désir  de  célébrer  le  saint  sacrifice.  On 
prépara  en  effet  tout  pour  cela,  et  pendant  que  le 
prélat  élait  à  l'église,  le  vicaire  alla  avertir  le  prési- 
dent de  l'arrivée  du  prélat.  Le  président  en  parut 
satisfait  ;  et  peu  après  un  aide-de-camp  vint  aver- 
tir M.  l'évêque  ((ue  des  ordres  étaient  donnés  pour 
faire  déi)arquer  ses  effets,  sans  les  assujélir  à  aucun 
examen.  Le  lundi  après  midi ,  un  carrosse  escorté 
de  dragons  vint  chercher  au  piosbylère  M.  l'évêque 
et  le  vicaire.  Le  premier  était  en  habit  court,  avec 
le  peîil  manteau  de  soie  et  la  croix  (\).  On  lui  ren- 
dit les  honneurs  militaires.  A  l'entrée  du  palais  , 
un  neveu  de  P)Oyer  ouvrit  la  porte  du  carrosse  ,  et 
aida  le  prélat  à  monter  l'escalier.  Au  haut  se  trouva 
le  général  Inginac,  secrétaire-général,  en  grand 
uniforme,  avec  l'état-major.  Boyer,  aussi  en  grand 
uniforme  richement  brodé  en  or ,  vint  au-devant 
du  prélat  à  la  porte  de  la  salle  d'audience ,  et  lui 
exprima  sa  joie  de  voir  un  légat  du  saint  Père. 
M.  England  dit  qu'il  élait  chargé  par  Sa  Sainteté 
de  témoigner  combien  elle  prenait  d'intérêt  à  ce 
qui  regarde  la  religion,  et  même  les  intérêts  tem- 
porels d'une  portion  si  importante  de  la  famille 
clirétienne  ;  elle  regardait  les  habitans  d'Haïti 
comme  ses  enfans,  et  regrettait  que  les  efforts  faits 
jusqu'ici  pour  y  établir  solidement  la  religion  n'eus- 
sent eu  aucun  succès  ;  mais  elle  espérait  que  si  le 
gouveriiemeiil  voulait  bien  la  seconder,  on  jwjur- 
rail  parvenir  à  avoir  un  clergé  indigène,  instruit  et 
régulier,  cl  à  asseoir  la  disciidine  sur  des  bases  plus 
solides.  Le  prélat  ajoiita  des  choses  flalleuses  pour 
le  président,  et  lui  remit  le  bref  qui  fut  reçu  avec 

fr)  On  aurait  Toulut  «[Up  le  prel.il  parût  \  I':iuclien.  e  en  sou- 
t.ine  et  eu  rorher.  Il  reprcsentu  (fiic  c'e'tail  Je  co>lunie  de« 
««•'re'mnnles  religieuses  ,  et  qu'à  Vienne  et  à  iy»(>K's  il  avait 
toujours  paru  à   la  cour  eu  liaijit  ,  avec  le  mêuie  manteau. 


LA    DOMIMCALE. 


645 


des  marques  de  joie  et  de  respect.  Boyer  est  un 
homme  de  bonne  mine,  actif,  inlelligenl;  il  se  te- 
nait debout  pendant  le  discours,  et  ses  yeux  claienl 
pleins  d'expression.  Il  prit  la  parole  quand  le  pré- 
lat eut  fini,  et  prolesia  avec  c'naleur  de  sa  recon- 
naissance pour  le  Saint  Père.  Il  était  déterminé  à 
faire  tousses  elTorls  pour  satisfaire  Sa  Sainteté.  Il 
parla  avec  accent  de  son  alladiemenl  à  la  religion 
callioli(|ue,  à  sa  religion  et  à  celle  du*  saint  Siège. 
Inginac  et  le  vicaire  Salgado  étaient  seuls  présens 
à  cette  entrevue.  Le  président  conduisit  ensuite  le 
prélat  dans  un  grand  salon,  où  il  le  fit  asseoir  à 
côté  de  lui  sur  un  soplia.  Nous  sommes  seuls,  dit- 
il;  avez-vousvu  notre  correspondance  avec  Rome? 
Et  sur  ce  que  l'évèque  lui  répondit  qu'oui,  il  lui 
demanda  ce  qu'il  y  avait  à  faire.  Le  prélat  ne  dissi- 
mula pas  qu'il  y  avait  des  difficultés  à  surmonter  ; 
mais  avec  de  la  bonne  volonté  et  de  la  franchise  on 
y  parviendrait.  Le  président  témoigna  en  effet  une 
grande  envie  de  procéder  avec  franchise.  Il  nomma 
une  commission   pour  traiter  avec  M.  England; 
mais  il  l'engagea  à  venir  le  trouver  chaque  fois  que 
cela  lui  conviendrait  et  à  s'ouvrir  à  lui ,  promettant 
d'en  user  de  même  :  ils  rentrèrent  ensuite  dans  la 
salle  de  l'audience  publique.  Le  président  présenta 
sa  famille  à  M.  l'évèque,  et  le  fil  reconduire  avec 
les  mêmes  honneurs.  Le  jour  suivant,   nn  officier 
vint  prévenir  M.  England  qu'il  avait  ordre  du  pré- 
sident de  faire  meubler  son  logement  d'une  ma- 
nière plus  convenable  et  de  pourvoir  à  tous  ses 
besoins  aux  frais  de  l'Etat;  on  le  priait  en  con- 
séquence de  demander  tout  ce  qui  lui  serait  né- 
cessaire. Le  soir,  le  général  Inginac  vint  le  compli- 
menter, et  lui  annoncer  qu'il  était  nommé,  avec  la 
plus  jeunedes  sénateurs,  pour  traiter  avec  lui.   On 
s:  promit  de  ftart  et  d'autre  de   procéder  avec 
loyauté.  Le  général  Inginac  regrettait  que  le  prt-- 
lat,  en  descendant  à  terre,  n'eiit  pas  fait  connaître 
ses  qualités,  afin  qu'on  lui  rendît  tous  les  honneurs 
convenables.  M.  England    répondit    qu'il   s'était 
trouvé  pressé  par  le  temps,  voulant  pouvoir  dire  la 
messe,  et  qu'on  ne  manquerait  pas  d'occasions  où 
les  babil  ans  de  l'île  pourraient  témoigner  leur  res- 
pect pour  le  saint  Siège.   Le  Secrétaire-général  a 
annoncé  que  le  bref  du  pape  avait  été  traduit,   et 
que  le  président  en  avait  été  touché.  Les  conféren- 
ces furent  fixées  au  commencement  de  la  semaine 
suivante.  Le  général  Inginac  demanda  en  finissant 
que  M.  l'évèque  voulût  bien  tracer  nn  croquis  de  ce 
qui  s'était  dit  dans  la  conférence,  pour   le  mettre 
sous  les  yeux  du  président,  qui  désirail  que  tout  le 
peuple  prît  part  à  sa  joie.  Nous  espérons  apprendre 
bientôt  la  suite  des  négociations. 

{Ami  de  la  reUrpon). 


NOUVELLES   ÉTRANGÈKES   ET   FAITS   DIVERS. 

Une  grave  mésintelligence  a  écftité  dans  le  mi- 
nistère w.gi.it,  à  l'occasion  de  la  répart.tion  de  la 
propriété  de  l'Eglise  en  Irlande.  On  parle  forte- 
ment de  la  confection  d'un  nouveau  cabm  t. 

—  Les  dernières  nouvelles  re(;ues  de  Madrid 
sont  du  21.  A  cette  date,  la  plus  grande  agitation 
régnait  dans  la  capitale;  les  ministres  étaient  en 
permanence  pour  aviser  aux  moyens  de  calmer 
l'eifervescence  de  la  population.  Quatre  journaux 
venaient  d'être  suppumés  par  un  décret  de  la  ré- 
gente, date  d'Araiijuez  :  ce  sont  El  Univcrml,  el 
ISalioi.al,  el  Eco  tiella  OiAnion  el  el  Tempo.  Le 
considérant  de  cet  ac>e  arbitraire  est  basé  Siir  ce 
que  ces  journaux  ont  répandu  des  doctrm  s  oppo- 
sées aux  principes  sanctionnés  par  i'Esiando  real. 

Qaanl  au  Portugal ,  nous  n'avons  que  des  non 
vellescontradiciouesou  douteuses.  On  assure  d'une 
part  qae  don  Miguel  a  évacué  Saatarem ,  el  que  le 
vicomte  de  Saniarem  a  eié  auioiisé  par  lui  à  se 
rendre  à  Lisbonne  pour  négocier.  D'aalres  ment 
ces  deux  faits,  el  disent  q.iC  don  Miguel  a  fait 
un  mouvement  sur  la  fronuère  espagnole,  el  que 
don  Carlos  faisait  cause  conmiune  avec  lui.  Puen 
n'est  certain  comme  on  le  voit. 

—  Le  colonel  anglais  Caradoc  est  envoyé  en 
Portugal  pour  remplir  une  mission  semblable  à 
celle  dont  d  avait  ete  chargé  au  siège  U'Ainers, 
Il  va  suivre  les  opéiasious  de  l'ainice  expédition- 
naire du  général  espagnol  Rodd. 

—  La  police  de  la  Bav.èie-Piliénane  est  parve- 
nue à  saisir  un  transport  de  GUO  fusils  avec  baïon- 
nettes, que  l'on  conduisait  à  Genève.  Ces  aimes 
étaient  destinées  à  l'armement  des  Polonais  réfu- 
giés en  Suisse. 

—  La  ville  de  Varsovie  vient  d'être  condamnée, 
par  un  ukase  impérial,  à  10  millions  d'amende, 
pour  avoir  été  le  foyer  de  la  révolution  du  2c)  no- 
vembre. La  somme  qu'avancera  la  banque  de  Po- 
logne sera  repartie  parmi  ceux  des  habitans  du 
royaume  qui  ont  souffert  de  la  guerre  de  1852.  La 
dette  contractée  par  la  ville  ilevra  être  payée  avec 
les  intérêts  par  les  coni  ribuables  de  la  ville  de  Var- 
sovie ,  en  vingt  années  ,  au  moyen  d'une  augmen- 
tation sur  l'impôt  des  maisons. 

—  Un  suicide ,  occasionné  par  une  cause  assez 
rare ,  a  eu  lieu  le  18  de  ce  mois  à  Warington  (  An- 
gleterre). 

M.  Backs,  négociant  respectable,  ayant  eu  une 
querelle  extrêmement  vive  sur  des  matières  reli- 
gieuses avec  sa  femme,  fille  d'un  ancien  ministre 
dissident .  s'est  empoisonné  en  prenant  une  cer- 
taine quanti; é  d'acide  prussique. 

—  La  commission  de  la  Cour  des  pairs  poursuit 
ses  travaux.  Hier,  quelques  personnes  appelées 
devant  elle  ont  encore  été  interrogées. 

C'est  mainlenant  la  troupe  de  ligne ,  conjointe- 


6U 


LA    D0311N1CALE. 


menl  avec  la  garde  immicipale,  qui  fait  le  service 
au  Pelil-Luxembourg. 

—  Le  ministie  de  la  guerre  vient  d'écrire  une 
circulaire  aux  coininandans  de  divisions  militaires , 
pour  les  charger ,  en  cas  d'émeute  .,  de  se  servir  des 
militaires  destinés  à  faire  partie  de  la  réserve, 
c'est-à-dire  des  sous-officiers  et  soldats  renvoyés 
dans  leurs  foyers  en  congé  illimité  ou  en  congé  de 
libération  anlicipée.  Ces  militaires  seront  tenus  de 
se  réunir  sur-le-charap  au  corps  le  plus  voisin ,  où 
ils  seront  armés,  soldés  et  nourris  tant  qu'on  aura 
besoin  de  leur  concours. 

—  Les  sous  -  officiers  de  la  garnison  de  Pai'is 
avaient  eu  jusqu'aprésent  la  permission  de  rentrer 
aux  casernes  deux  heures  après  la  retraite.  D'après 
une  récente  décision  du  ministre  de  la  guerre , 
celte  permission  leur  est  retirée;  ils  devront  rentrer 
en  même  temps  que  les  soldats. 

—  Une  risque  sérieuse  a  eu  lieu  dans  la  soirée 
du  jeudi  22 ,  à  Orléans ,  entre  des  soldats  de  la 
garnison  et  quelques  habilans.  Le  58''  de  ligne  , 
dont  la  conduile  avait  été  fort  repréhensible  dans 
cette  occasion,  a  reçu  ordre  de  quitter  Orléans. 

—  Le  maire  de  Narboiuie  (  Aube)  ayant  pro- 
posé au  conseil  municipal  de  verser  à  la  souscrip- 
tion pour  les  soldats  blessés  à  Lyon  et  à  Paris  la 
somme  destinés  à  célébrer  la  fête  du  roi ,  le  conseil 
a  décidé ,  à  la  majorité  de  ^  \  voix  contre  5  ,  qu'il 
était  incompétent  pour  s'occuper  d'une,  chose  qui 
n'entrait  pas  dans  ses  atlributions,  et  a  refusé  de 
voter  des  fonds. 

—  La  garde  nationale  d'Alby  est  dissoute  avec 
injonction  de  rendre  les  armes.  On  attribue  celte 
punition  au  peu  de  zèle  qu'elle  a  montré  pour  aller 
à  la  revue  le  jour  de  la  Saint-Pliilippe. 

—  Une  société  vient  d'être  formée  à  Paris  entre 
MM.  Lafitte,  Barrot,  Mauguin  et  quelques  autres 
députés  de  l'opposition  conslitutioimelle  ,  pour 
transmettre  aux  provinces  tous  les  renseignemens 
relatifs  à  l'exercice  des  droits  électoraux. 

—  Un  journal  de  Marseille  annonce  que  le 
Khône  jeltejournellement  dans  la  mer,  les  cadavres 
des  victimes  de  Lyon ,  et  que  plusieurs  pêcheurs 
ont  trouvé  dans  leurs  filets  les  restes  de  ces  mal- 
heureux. 

—  Un  incendie  a  éclaté,  le 22  ,  au  bourg  de  la 
Délivrande.  Tous  les  habilans  et  ceux  des  com- 
munes voisines  qui  y  sont  accourus  ont  rivalisé  de 
zèle.  M.  le  curé  et  son  vicaire,  arrivés  les  premiers 
sur  les  lieux,  et  MM.  les  missionnaires  se  son!  par- 
ticulièrement distingués. 

—  Lundi  dernier ,  les  ouvriers  qui  travaillaient 
aux  réparations  de  la  cathédrale  de  Toulouse ,  se 
sont  aperçus  qu'un  vol  avait  été  commis  sur  la  toi- 
ture de  cet  édifice.  Plusieurs  fragmens  des  échenets 
de  plomb  des  bas  côtés  ont  été  enlevés  ;  on  pense 
<{ue  le  tout  pouvait  s'élever  à  près  de  250  kilogr. 
On  suppose  que  les  voleurs  se  sont  servis  du  para- 
tonnerre pour  monter  sur  les  bas  côtés.  On  a  trouvé 
une  règle  d'un  pouce  c^rré ,  armée  de  pointes  en 


forme  de  crochel ,  qui  leisr  a  seni  ù  arracher  le^ 
pièces  des  échenets.  Le  clair  de  lune  a  dû  favoriser 
leur  opération. 

—  On  écrit  de  Mèze  (  Hérault  ),  qu'un  vol  a  été 
commis  dans  l'église  ;  les  troncs  ont  été  brisés,  et 
l'argent  enlevé.  Le  crime  est  attribué  à  un  seul 
homme;  mais  toutes  les  recherches  pour  le  dé- 
couvriront élé  inutiles.  Le  malin,  avant  de  s'a - 
p)ercevoir  du  vol ,  on  remarqua  à  la  porte  une  ou- 
verture (|ui  avait  été  pratiquée  à  l'aide  du  fer  et 
même  du  feu.  C'est  par  là  que  le  voleur  a  dû  s'in- 
troduire. 

—  L'Académie  des  Beaux-Arts  a  procédé  le  24 
au  choix  des  candidats,  pour  la  place  de  directeur 
de  l'Ecole  de  Rome,  en  remi>lacement  de  M.  Ho- 
race Vernet,  qui  a  terminé  ses  six  années  d'exer- 
cice. La  section  de  peinture  a  désigné  ÎVJM.  In- 
gres ,  Garnier  et  Heim  ;  l'Académie  a  ajouté  à 
ces  trois  peintres  MM.  Schnelz,  Langiois  et  Oran- 
ger. C'est  parmi  ces  six  candidats  que  sera  choisi 
le  nouveau  directeur. 

—  Un  habitant  de  Xertigny  (Vosges)  avait ,  de- 
puis plusieurs  années ,  le  désir  de  faire  ériger  à  se» 
frais  une  croix  à  une  demi-lieue  de  cette  paroisse , 
sur  la  grande  roule  d'Epinal  à  Plombières.  Il  vient 
de  réaliser  son  pinux  et  honorable  dessein.  C'est  le 
lundi  des  Rogations  que  la  bénédiction  a  eu  lieu. 
Dès  l'aurore  ,  environ  mille  personnes  de  tout  âge 
étaient  accourues  des  hameaux  de  cette  vaste  pa- 
roisse ,  et  se  pressaient  à  l'église ,  d'où  l'on  devait 
se  rendre  processionnellement  vers  le  lieu  où  la 
croix  a  élé  plantée.  Le  cortège  s'est  mis  en  marche 
avec  les  sentimens  d'une  piété  qui  se  peignait  à 
l'extérieur,  et  d'un  recueillement  édifiant ,  au  mi- 
lieu du  chant  des  psaumes  et  de  cantiques  analo- 
gues à  cette  heureuse  circonstance. 

Depuis  près  d'un  demi-siècle,  les  pieux  habitans 
de  Xertigny  n'avaient  pas  été  témoins  d'une  chose 
si  consolante  pour  la  religion ,  dans  un  temps  où 
elle  est  en  butte  ,  ailleurs ,  à  tant  d'indignes  et  ou- 
trageans  mépris. 

P.  S.  Un  courrier,  arrivé  au  moment  où  nous 
mettons  sous  presse ,  a  apporté  la  nouvelle  de  la  re- 
traite du  duc  de  Richemond,  de  lord  Laudsedown, 
de  sir  Graham  et  de  M.  Hauley,  pour  n'avoir  pas 
voulu  accéder  dans  le  cabinet  à  la  réduction  des 
dîmes  du  clergé  protestant  en  Irlande. 

—  L'ingénieuse  invention  de  I\L  l'abbé  Cabias 
doit  aujourd'hui  même  être  publiquement  appré- 
ciée. Il  sera  joué  de  son  orgue  à  la  grand'messe  de 
la  Métropole ,  où  assistera  Mgr  l'archevêque. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 


Inip.  »ie  Félis  LocQuiK,  r.  N.-D.-(le»-YlctoIre3 ,  n.    i6 


LA    DOMINICALE. 


COU  P-ir  OEIL 

sur.    LA    SITUATION    PKESENÏE. 

C'est  ,  il  faut  l'avouer  ,  un  épouvantable 
spectacle  que  celui  auquel  nous  assistons  depuis 
quarante  années.  Nous  avons  vu  successive- 
ment passer  sous  nos  yeux  les  peuples  et  les 
l'ois  emportes  par  le  nicnie  torrent  vers  les 
mêmes  abîmes,  et  dans  cot  affreux  pêle-mêle, 
Dieu  sait  s'il  a  manqué  C{uelque  chose  de  tout 
ce  qui  peut  navrer  l'ame  et  déchirer  le  cœur. 
Etrange  destinée,  et  lamentable  condition  que 
la  condition  des  hommes  condamnés  à  vivre 
dans  ces  temj)s  de  translormation  sociale,  où  la 
division  vient  siéger  jusqu'au  sein  du  fover 
domestique,  où  la  famille  n'est  plus  un  asile 
contre  les  dissentions  intestines  et  les  discoïdes 
civiles  I  Telle  est  pourtant  la  condition  que 
Dieu  nous  a  faite  ,  à  nous.  Encore  une  fois , 
triste  et  lamentable  destinée I  mais  qui  sert  au 
chrétien  ,  pour  lui  faire  tourner  les  yeux  vers 
cette  autre  patrie,  terme  et  fin  de  son  dou- 
loureux pèlerinage,  et  dans  laquelle  ne  se  trou- 
vera ni  haine,  ni  discorde,  mais  la  paix  des 
enfans  de  Dieu ,  et  le  calme  de  l'éteruelle  pos- 
session. 

Après  trente  ans  de  catastrophes  et  debou- 
leversemens,  tels  c[ue  n'en  vitjamais  le  monde, 
il  y  eut  comme  une  sorte  d'affaissement. 
Alors  des  débris  vermoulus  de  tous  les  trônes 
on  recrépit  à  la  hâte  quelques  planches  nou- 
velles, et  la  vieille  royauté  de  Saint-Louis 
s'offrit  aux  respects  et  aux  vénérations  de  la 
Fi'ance ,  comme  un  gage  d'union  et  de  paix, 
comme  le  lien  du  présent  avec  les  traditions 
du  passé.  Cette  alliance  devait  être  éternelle: 
tel  était  le  langage  du  lemps.  Où  est  aujour- 
d'hui cette  royauté  tutélaire?  Demandez-le 
aux  plages  de  l'exil.  Hélas  î  le  torrent  a  passé 
sm-  elle  comme  sur  tout  le  reste,  et  de  cette 
France  où  son  nom  se  trouve  mêlé  à  tous  nos 
souvenirs  de  gloire,  elle  n'a  pas  même  conser- 
vé quatre  pieds  de  terre  pour  y  déposer  un 
cercueil  î  Ainsi,  dans  moins  d'un  demi-siècle, 
nous  avons  vu  tomber  tour  à  tour  la  monar- 
chie de  Louis  XVI,  la  Convention,  le  Direc- 
toire, l'Empire  avec  ses  gigantesques  pensées 
et  sa.  pesante  armure.  Et  dans  ce  flot  précipité 
des  âges,  qui  loule  et  entraîne  pêle-mêle  les 
constitutions,  les  empires  et  les  dynasties, 
que  reste-t-il  d'impérissable  dans  le  cœur  de 


G45 

Hiomme?  Deux  choses  qui  font  battre  toute 
poitrine  d'un  généreux  et  saint  amour  :  Dieu 
et  la  liberté  ! 

Loin  de  s'exclure,  ces  deux  choses  se  con- 
fondent :  l'une  est  la  consécration,  la  garantie, 
en  même  temp>  que  le  principe  de  l'autre. 
Sans  Dieu,  ((n'est  la  liberté,  sinon  cette  sauvage 
divinité  que  l'homme  se  fait  dans  sa  terrible 
folie,  et  sur  l'autel  de  laquelle  il  entasse  le 
sang  avec  taboue,  et  la  boue  avec  le  sang?  Que 
ce  soit  par  telle  cause,  plutôt  que  par  telle 
i  autre,  une  fatale  scission  s'opéra  entre  deux 
principes  qui  n'en  souffrent  pas;  et  do  là  date 
la  cause  de  cet  étrange  malaise  qui  tourmenta 
la  France  pendant  les  quinze  ans  de  la  Restau- 
rati)n,  et  produisit  enfin  la  révolution  de  i83o. 
La  philosophie  du  dix-huitième  siècle,  en  atta- 
quant Dieu  ,  poussait  la  liberté  jusqu'à  la 
licence,  et  persuadait  aux  masses  qu'en  sapant 
le  catholicisme  c'était  le  despotisme  qu'elle 
sapait,  confondant  ainsi  le  mal  avec  le  bien  et 
le  bien  avec  le  mal,  par  une  infernale  tactique 
qui  s'est  retrouvée  plus  tard  comme  une  arme 
dans  les  mains  de  ses  successeurs.  Ce  fut  donc 
au  nom  de  la  liberté  que  s'accumulèrent  centre 
les  catholiques  tant  d'effroyables  persécutions 
qui  couvrirent  la  France  de  sang  et  de  ruines,, 
et  auxquelles  on  ne  saurait  rien  comparer  dans 
les  annules  des  révolutions. 

Il  résulte  de  cette  étrange  confusion,  que  les 
hommes  de  paix  et  d'ordre,  les  hommes  reli- 
gieux, s'effrayèrent  au  mot  de  liberté  ,  qu'ils 
voulaient  pourtant  au  fond  franche  et  com- 
plète. Et  qui  pourrait  s'en  étonner?  On  avait 
tant  abusé  de  ce  mot  pour  les  perdre!  Il  ré- 
veillait en  eux  tant  d'horribles  souvenirs,  et  se 
présentait  avec  un  coitége  si  hideux  dans  le 
passé  ,  que  leur  cœur  se  prenait  à  trembler 
d'effroi  pour  l'avenir.  Ce  fut  un  toit ,  et  un 
tort  immense:  car  la  génération  présente,  née 
au  bruit  des  armes  de  l'empire,  avait  enten- 
du le  dernier  écho  de  ce  cri  de   liberté;  et 
quand  des  voix  puissantes  l'avaient  de  nou- 
veau fait  retentir  à  ses  oreilles,  je  ne  sais  quel 
vertige  s'était  emparé  d'elle  et  l'avait  remuée 
jusqu'au  fond  des  entrailles  Ainsi  se  trouva 
consommée  à  la  superficie  sociale  la  sépaiation 
du  libéralisme  et  des  hommes  monarchiques. 
Les  libéraux  et  les  royalistes  représentèrent 
deux  classes,  deux  camps  ;  la  presse  et  la  tri- 
bune turent  le  double  champ  de  bataille  où 
bien  des  fautes  se  firent,  et  sur  lequel  tomla 
un  jour  l'antique  monarchie  de  France,  à  la 
s'upéfaction  générale  ;  car  libéraux  comme:» 

52 


U6 


LA    DOMINICALB. 


royalistes  n'avaient  pas  la  conscience  de  ce    |    temps  qu'il  fera  paraître  plus  légitimes  noi 
qu'ils  faisaient,  et  nos'attendaient  point,  ceux-         espérances  et  nos  convictions  d'avenir,  cette 


ci  à  tant  de  détresse,  ceux-làà  tant  de  tiiomplie 
Nous  ne  nous  sentons  ni  le  courage  ni  l'envie 
de  venir  nous  poser  ici  comme  ces  prophètes 
du  passé  ,  empressés  d'énumérer  les  fautes  qui 
furent  commises. 

Mais  ce  que  nous  dirons ,  parceque  cette  ré- 
flexion fait  naturellement  partie  du  sujet  que 
nous  traitons,  c'est  que  la  faute  la  plus  grande 
fut  de  s'effrayer  de  ces  clameuis  de  liberté,  de 
permettre  qu'un  parti  exploitât  à  son  profit 
l'opinion  publique,  au  Heu  de  pousser  hardi- 
ment de  son  côté  les  mêmes  cris  de  liberté  ,  et 
de  montrer  cette  reine  de  civilisation  comme 
une  suite  nécessaire  des  doctrines  chrétiennes 
qui  la  donnèrent  au  monde.  Il  fallait  prendre 
la  génération,  telle  qu'elle  se  trouvait,  car  les 
niasses  ne  rétrogradent  pas,  jusqu'à  ce  que 
l'expérience  leur  ait  montré  la  vanité  de  leurs 
pensées. 

Depuis  que  la  révolution  de  juillet  est  venue 
apporter  le  désenchantement  aux  uns ,  et  la  li- 
beité  d'esprit  aux  autres,  de  notables  amélio- 
rations se  sont  faites  dans  l'opinion  publique  et 
dans  la  situation  générale  des  espiits.  Des  dis- 
cussions sérieuses  et  loyales  en  grande  partie, 
quoique  trop  souvent  encore  empreintes  d'a- 
mertume, ont  été  soulevées  par  les  circons- 
tances ,  et  ont  servi  à  rapprocher  les  partis. 
A.  force  de  parler  de  liberté,  ou  a  fini  par 
comprendre  que  la  liberté  pour  qu'elle  soit 
vraie,  doit  être  égale  pour  tous,  sans  disti  nction 
de  l'angs,  de  castes,  d'opinions,  et  qu'elle  n'a 
d'existence  solide  et  durable  que  lorsqu'elle 
vit  dans  tous  les  cœurs,  et  qu'elle  apparaît  à 
tous  comme  la  seule  chance  de  salut,  et  la  con- 
sécration des  droits,  du  bien-être,  et  du  repos 
de  chacun.  Avec  l'expérience  des  choses,  on  a 
appris  aussi  de  l'autre  côté  à  ne  pas  s'effarou- 
cher au  mot  de  liberté,  et  à  la  prendre  pour  ce 
qu'elle  est  dans  laréalilé,  c'est-à-dire  le  déve- 
loppement le  plus  étendu  des  facultés  hu- 
maines. Bénissons  le  ciel  de  ces  rapprochemcns 
qui  se  préparent  encore  plus  qu'ils  ne  se  sont 
cxécutésjusqu'ici  ;  car  là, et  seulement  là,  estlc 
salut  de  notre  commune  patrie.  Nous  ne  dou- 
tons pas  que  ce  progrès  de  l'opinion  ne  de- 
vienne de  jour  on  jour  plus  apparent  et  plus 
réel ,  par  le  seul  fait  de  la  raison  publique 
qui  se  débarrasse  peu  à  peu  du  vieux  bagage 
philosophique. 

Et  pour  prendre   un  exemple  actuel  qui 
rendra  notre  pensée  plus  sensible  ,  en  même 


association  des  partis,  relativement  à  la  ques 
tion  électorale,  n'cst-elle  pas  la  preuve  la  plui 
saillante  de  cette  transaction  qui  doit  s'opérei 
un  jour,  et  assurer  le  calme  sur  un  sol  ballottt 
par  tant  d'orages,   et  silloimé   par   tant   de 
foudres?  Lorsque  des  cris  de   mort  retentis- 
saient dans  les  rues  de  Paris  insurgé  ,  et  que 
des  barricades  fumantes  sortait  la  proscription 
de  trois  générations  de  rois  ,    qui  donc   eût 
pensé  que  toutes  ces  mains  brûlantes  en  vien- 
draient un  jour  à  se  presser,  etejue,  laissant  à 
part  leurs  convictions  diverses  sur  les  prin- 
cipes sociaux,  abandonnant  les  vieilles  haines 
et  les  sanglantes  ti'aditions  de  parti ,  les  esprits 
se  réuniraient  dans  un  principe  qui  résume  et 
domine  tous  les  autres  ,  le  salut  de  la  France? 
D'autres  ne  voient  là   qu'un  moyen  d'oppo- 
sition gouvernementale,  lésultat  d'une  com- 
binaison tentée  par  les  sommités  de  chaque 
parti.  Pour  nous,    nous  y   voyons  plus  que 
cela,  nous  y  voyons  un  fait  grave   et  d'une 
haute  portée  à  venir.  Qu'on   le  croie  bien , 
lorsque  des  hommes  honorables  en  sont  venus 
à  faire  ainsi  le  sacrifice  de  leurs  préjugés  et 
des  passions  qui  se  mêlent  toujours,  quoi  qu'on 
fasse  danslesconvictionslesplus  pures  et  les  plus 
désintéressées  ,  ces  hommes  ne  sont  pas  loin 
de  faire  un  examen  plus  sérieuxet  plus  dégagé 
de  prévention,  de  leurs  doctrines  et  de  leurs 
théories.   Or,    c'est  cet   examen  grave,  basé 
sur  un  seul  intérêt,  l'intérêt  du  pays,  que  tout 
homme  sensé  doit  demander,    et  c'est  d'une 
discussion  libre,  consciencieuse,  que  doitsortir 
un  jour  notre  salut. 

Le  devoir  des  catholiques  est  aujourd'hui 
de  coopérer  de  toute  la  force  que  leur  don- 
nent les  doctrines  chrétiennes  .  qui  sont  toutes 
d'intelligence,  de  paix  et  d'amour,  à  cette 
œuvre  de  régénération  et  de  conciliation. 
Ou'ont-ils  à  désirer  ,  sinon  la  plus  grande 
somme  de  liberté  possible,  liberté  d'ensei- 
gnement, liberté  d'associ  tion,  liberté  reli- 
gieuse et  civile,  affranchissement  de  la  pensée 
humaine?  Lorsque  la  croix  s'éleva  sanglante 
sur  le  GolgotUa,  ce  n'était  pas  pour  marquer 
l'ère  de  la  servitude,  mais  l'ère  de  la  liberté, 
de  cette  liberté  vmie  qui  flétrit  du  même  ana- 
thème  la  licence  et.la  tyrannie. 

Une  seule  classe  d'hommes  reste  station- 
naire  au  milieu  de  ce  mouvement  général  qui 
ébranle  la  société  tout  entière;  et  tandis  que 
les  gens  consciencieux  et  graves ,  attentifs  à 


LA    DOMINICALE. 


6Â7 


méditer   la   marche  des   faits,  se  réjouissent    I     qui  font  du  repos,  et  delà  tranquillité  sociale 
sincèrement  de  la  forme  nouvelle  que  pren-         un  devoir  et  une  nécessité. 
nent  les  discussions  publiques,   elle  n'a   pas 


assez  de  sarcasmes  et  de  médians  raisonnemens 
pour  rompre  cette  grande  ligue  des  intérêts 
et  des  sentimens  d'un  patriotisme  véritable. 
S'il  y  a  des  intelligences  murées,  où  la  raison 
ne  saurait  pénétrer,  il  y  a  aussi ,  il  faut  bien 
le  reconnaître,  des  consciences  où  la  voix  du 
pays  n'a  pas  conservé  d'écho.  Ces  gens-là ,  il 
faut  les  plaindre  ou  les  vouerau  mépris  et  à 
l'indignation  publique. 

Egaré  par  nous  ne  savons  quel  étrange 
aveuglement,  le  gouvernement  actuel  ne  vit 
que  d'abstractions,  se  retourne  dans  un  vide 
effrayant,  et  roule  dans  un  cercle  de  contra- 
dictions qui  ne  présage  d'autre  issue  qu'une 
catastrophe.  Le  principe  démocratique,  sur 
lequel  est  fondée  aujourd'hui  la  constitution 
française,  devait  naturellement  amener,  un  dé- 
veloppement plus  grand  du  principe  d'élec- 
tion. Tel  est  le  point  capital  du  grand  combat 
électoral  qui  va  s'engager  dans  toutes  les  par- 
ties de  la  France;  et  nousdevons  nousy  arrêter 
quelques  instans,  coramesur  un  des  traits'prin- 
cipaux  de  la  situation  que  nous  esquissons  en 
passant. 

On  se  tromperait  étrangement ,  et  c'est  l'er- 
reur du  gouvernement  actuel,  en  pensant  que 
le  morcellement  des  propriétés  est  une  ga- 
rantie sûre  de  l'ordre  et  de  la  tranquillité  pu- 
blique. Nulle  part  autant  d'ambitions  ne  s'agit- 
tent  ,  autant  de  médiocrités  turbulentes  ne 
pullulent ,  que  dans  les  rangs  de  la  classe 
moyenne.  Loin  donc  de  lui  consacrer  des 
privilèges,  et  de  la  favoriser  aux  dépens  des 
autres  classes  sociales^  ou  devrait  s'attacher  au 
contraire  à  la  modérer  et  à  la  restreindre. 
Telle  fut  l'erreur  deBrienne  sous  Louis XVT, 
relativement  au  tiers-état.  Il  n'avait  pas  com- 
pris que  le  problème  à  résoudre  était  de  le 
contenir  dans  certaines  limites,  et  par-là  pré- 
venir de  trop  soudaines  irruptions. 

Le  besoin  de  l'ordre  n'existe  nulle  part 
aussi  fortement  que  dans  les  masses,  à  cer- 
taines exceptions  locales  près  ,  et  surtout  dans 
les  populations  rurales  qui  forment  l'immense 
majorité  delà  France.  Là,  l'esprit  dusiècle  n'a 
pénétré  qu'en  partie,  et  l'on  y  conserve  des 
sentimens  religieux  que  n'a  pu  réussir  à  effacer 
l'impiété  de  ces  derniers  âges.  Appelez  donc 
ces  masses  à  partager  le  bénéfice  de  l'élection, 
et  vous  aurez  une  représentation  vraie,  de  so- 
lides et  sûres  garanties  pour  les  hauts  principes 


C'est  là  ce  que  tout  le  monde  comprend  et 
soutient  aujourd'hui  hormislepouvoir,  et  c'est 
le  premier  point  que  la  coalition  électorale  a 
commencé  par  établir  pour  base  de  son  action. 
Ceci  a  toujours  été  pour  nous  hors  de  doute, 
et  nous  le  demandions  avant  que  les  événe- 
mens  de  i83o  fussent  venus  jeter  leur  lumière 
sur  les  parties  les  plus  profondes  de  la  poli- 
tique générale  (i). 

Pour  en  revenir  au  sujet  principal  de  cet  ar- 
ticle, nous  signalions  donc  avec  joie  le  pas  de 
rapprochement  qui  s'est  fait  entre  les  deux 
fractions  rivales  de  l'opinion  publique;  et  au- 
tant que  notre  voix  peut  faire  d'impression 
sur  le  cœur  des  catholiques,  nous  leur  recom- 
mandons vivement  de  ne  pas  se  départir  de  ce 
système  d'union  et  de  conciliation.  Il  y  a  des 
choses  mobiles  comme  le  temps,  et  qui  passent 
avec  lui ,  et  des  principes  immuables  et  éter- 
nels qui  ne  passent  point,  et  qui  surviventà 
tout.  Gardons-nous  bien  de  les  confondre. 
Lors  donc  qu'un  homme  se  présentera  à  nous 
pour  assumer  sur  sa  tête  la  responsabilité  ^de 
nos  vœux  et  la  représentation  de  nos  intérêts, 
nous  n'avons  qu'une  question  à  lui  faire.  De- 
mandez-vous la  liberté  ,  la  liberté  religieuse, 
la  liberté  de  l'enseignement?  Alors  soyez  des 
nôtres,  car  si  nos  croyances  politiques  diffè- 
rent en  certains  points,  nous  sommes  d'accord 
sur  la  plus  essentielle  de  toutes ,  celle  de  la 
liberté. 

Nous  ne  savons  pas  si  de  cette  union  résul- 
tera le  bonheur  immédiat  et  l'affianchisse- 
ment  de  la  France  j  mais  ce  dont  nous  sommes 
convaincus,  c'est  qu'une  grande  masse  d'hom- 
mes, aimant  sincèrement  la  liberté,  sera  un 
rempart  bien  fort  contre  toutes  les  tyrannies 
et  tous  les  déchiremens,  et  qu'après  tout,  il 
est  encore  bon  que  dans  une  société  il  y  ait  au 
moins  une  croyance  commune  dans  ces  diffé-^ 
rentes  classes  que  tant  de  divisions  séparent, 

Qu'un  sentiment  mutuel  de  conservation 
et  de  paix  réunisse  donc  tous  les  enfans  de 
la  mère  commune  ,  la  patrie.  Faisons  de  la 
liberté,  de  la  sainte  liberté  qui  naquit  un  jour 
sur  le  Calvaire,  le  symbole  nouveau  de  la 
grande  association  publique.  Qui  voudrait 
opprimer  ou  être  opprimé?  Pour  le  catholi- 


(<)  Voir  les  Veillées  politùiues,  i  vol.  in-8,  de 
i829  et  4850,  par  M.  Ange  de  Saint-Priest. 


GiS 


LA    DOMINICALE. 


que,  comme  pour  tout  autre,  c'est  le  même 
besoin  qui  se  fait  sentir  à  son  cœur.  Deman- 
dons tous  la  liberté  religieuse,  afin  que  notre 
prière  soit  celle  de  Thomme  libre  qui  lève  les 
yeux  au  Ciel;  demandons  la  liberté  de  ren- 
seignement, afin  que  nous  puissions  inculquer 
à  nos  enfans  la  croyance  que  nous  voudrons 
qui  soit  gravée  dans  leurs  âmes;  demandons  la 
liberté  de  la  presse  ,  afin  que  la  pensée  de 
riiomme  soit  libre  et  fière,  comme  il  convient 
au  roi  de  la  création  ;  demandons  enfin  les  li- 
bertés civiles  et  administratives  ,  afin  que 
partout  où  une  tyrannie  voudrait  poser  le 
pied  ,  elle  rencontre  le  bras  d'un  homme  libre 
qui  la  froisse  dans  sa  main.  Et  pour  cela  com- 
Ijattons  avec  coin-age  ,  sans  nous  lasser,  et 
réunissons  -  nous.  Depuis  quarante  années, 
n'avons-nous  pas  tous  éprouvé  assez  de  mé- 
comptes, n'avons-nous  pas  assez  vogué  sur  une 
mer  orageuse   et  sans  fond  ? 


ETAT  DE  L'EGLISE  EN  IRLANDE. 

(Ueuxiènic  article.) 

Un  profond  sentiment  de  douleur  et  d'a- 
mertume vient  toujours  saisir  le  cœur  ,  lors- 
qu'on voit  se  dérouler  dnns  l'histoire  le  ta- 
bleau des  tvrannies  diverses  qui  ont  tour  à  tour 
écrasé  le  monde.  Si  elle  n'est  soutenue  par 
une  énergie  peu  commune ,  l'âme  abattue  , 
bris:5e  ,  succombe  à  la  vue  de  cette  longue 
suite  de  crimes  ,  tristes  fruits  du  pouvoir  que 
l'homme  s'attribue  d'opprimer  l'homme  et  de 
lui  ravir  ses  dioits  les  plus  sacrés  II  faut  ce- 
pendant, pour  l'instruction  des  peuples, 
porter  quelcpiefois  les  yeux  sur  l'oppression 
et  la  servitude;  mais  on  n'accomplit  pas  ce  de- 
voir sans  un  violent  effort  sur  soi-même;  et 
encore,  après  s'être  fatigué  à  une  œuvre  aussi 
pénible ,  aussi  désolante  ,  on  a  besoin  de 
chercher  ailleurs  quelque  touchant  spectacle 
poi'r  calmer  des  émotiv)ns  qui  bouleversent  et 
déchirent  si  cruellement.  Plus  que  toutes  les 
autres  ,  les  persécutions  subies  par  l'église 
catholique  font  endurer  cette  sorte  de  tor- 
ture morale  ;  car  l'enfer  a  déployé  là  toute  sa 
rage.  Toutefois,  elles  offrent  une  compensa- 
tion que  l'on  né  trouve  nulle  part  ailleurs.  Si 
le  mal  est  grand,  le  remède  n'est  pas  éloigné. 
La  Providence,  qui  dirige  la  nacelle  de  Pierre 
à  travers  les  tempêtes  ,  n'a  pas  permis  que  la 
férocité  des  bourreaux  fût  seule  en  relief  et 


que  l'héroïsme  des  justes  demeurât  dans  l'om- 
bre. Ce  que  l'une  a  d'effroyable  et  de  hideux 
s'efface  devant  la  majesté  de  l'autre.  Ou  peut 
donc  fermer  l'oreille  au  bruit  des  chaînes  et 
aux  gémissemens  de  la  souffrance,  pour 
écouter  les  cantiques  d'espérance  et  d'amour 
qui  montent  vers  le  ciel  ;  le  regard  peut  s'é- 
loigner des  instrumeiks  du  supplice  pour  con- 
templer l'immortel  éclat  qui'  environne  les 
victimes,  celui  de  la  vertu  poussée  jusqu'au 
dernier  sacrifice.  Alors  l'admiration  et  l'en- 
thousiasme prennent  la  place  d'une  tristesse 
désolante;  on  ne  songe  plus  à  maudire;  le 
souvenir  du  bien  seul  demeure  et  la  bouche 
uC  laisse  échapper  que  des  paroles  de  béné- 
diction et  de  charité. 

Ainsi  ferons-nous  aujourd'hui.  Les  maux 
passés  et  présens  de  l'Irlande  nous  ont  assez 
centristes;  oublions-les  un  instant  avec  ceux 
qui  les  ont  causés  ,  et  laissant  en  repos  la  tyran- 
nie protestante  ,  que  les  catholiques  absorbent 
seuls  notre  attention ,  sans  qu'une  pensée 
amère  vienne  s'ititerposer  entr'eux  et  nous. 

Le  clergé ,  qui  marche  à  la  tète  de  la  popu- 
lation, a  droit  à  nos  premiers  hommages.  Il  se 
compose  de  trente-deux  archevêques  et  évê- 
ques  ,  de  cinquante  -  deux  archidiacres  et 
dovens  ,  d'environ  quinze  c(mts  curés  et  de 
trois  mille  vicaires.  Ses  coutumes  et  ses  vertus 
l'appellent  celles  des  premiers  âges  de  l'église  , 
alors  que  les  barrières  du  sanctuaire  s'élevaient 
et  s'abaissaient  à  la  voix  du  peuple.  Ce  n'est 
point  le  gouvernement  qui  choisit  les  premiers 
pasteurs.  A  plusieurs  reprises,  et  notamment 
en  i8i3  ,  il  a  fait  d'inutiles  efforts  pour  éten- 
dre jusque-là  son  influence;  les  propositions 
les  plus  séduisantes  ont  toujoui's  été  repoussées 
avec  fermeté.  On  a  mieux  aimé  attendre  en- 
core l'émaiicipation  pendant  seize  ans  ,  que 
de  céder  sur  ce  point  important.  Aux  curés 
du  diocèse  appartient  l'élection  de  celui  qui 
doit  le  diriger.  Quand  un  évêquc  est  mort, 
ils  se  réunissent  tous  dans  la  pi'incipale  cha- 
pelle; un  calice  reçoit  leurs  votes,  et  les  trois 
candidats  désignés  par  la  majorité  des  suflragcs 
sont  présentés  au  choix  du  souvei'aiu  pontife. 
Il  arrive,  dans  certains  cas  extraordinaires, 
que  le  pape  nomme  un  successeur  à  l'évêque 
pendant  sa  vie.  Mais  c'est  une  exception  qui 
confirme  la  règle,  puisque  même  alors  le 
clergé  donne  plus  tard  son  acquiescement  à 
cette  mesure.  Les  candidats  sont  le  plus  sou- 
vent choisis  parmi  les  pj'êtres  du  diocèse. 
Aussi  l'élection  tombe  toujours  sur  les  sujets 


LV    DOMINICALE. 


6^9 


les  plus  dignes ,  sur  des  hommes  que  l'on  a 
jugés ,  apprécies  pendant  long-temps  ,  et  dont 
les  vertus  et  les  lumières  brillent  depuis  bien 
des  amiées  au  milieu  des  travaux  aposto- 
liques. 

Sorti  du  clergé ,  nommé  par  lui ,  comme  de 
son  troupeau  qu'il  n^a  jamais  abandonné , 
l'cvê'jue  est  vénéré,  chéri  comme  un  père^ 
nul  ne  cherche  à  décliner  son  autoi'ité,  à  se- 
couer le  joug  de  l'obéissance,  et  le  scandale 
d'un  ecclésiastique  en  révolte  contre  ses  ordres 
est  un  fait  inouï.  Il  est  vrai  qu'il  ne  fournit 
aucun  prétexte  à  l'insubordination.  Placé  sur 
le  siège  épiscopal ,  son  genre  de  vie  ne  change 
pas  ;  toute  la  différence  consiste  dans  une 
plus  grande  somme  de  soucis  ,  de  travail  et 
de  responsabilité  qui  est  venue  peser  sur  sa 
tête.  Outre  les  soins  qu'exige  l'administration 
du  diocèse  ,  il  est  obligé  de  desservir  deux  ou 
trois  paroisses  dont  il  devient  en  quelque 
sorte  le  curé.  Des  vicaires  partagent  avec  lui 
la  fatigue  et  le  produit  de  ce  laborieux  mi- 
nistère. La  rétribution  qu'il  perçoit  ainsi , 
jointe  à  une  modique  somme  payée  tous  les 
ans  par  chaque  curé ,  voilà  tout  son  revenu  , 
qui  s'élève  néanmoins  parfois  jusqu'à  dix  ou 
douze  mille  francs.  Mais  comme  une  extrême 
simplicité  d'habitudes  distingue  les  évêques 
d'Irlande,  peu  suffit  pour  leur  usage  per- 
sotmcl  ;  tout  le  reste  est  employé  aux  bonnes 
œuvres  dont  l'acromplissementsignale  chaque 
instant  de  leur  vie  :  car  la  charité  de  ces  di- 
gnes pasteurs  est  inépuisable;  leur  désinté- 
ressement ne  connaît  point  de  bornes.  Le  sou- 
venir du  bien  qu'ils  ont  fait  est  toujours  le 
seul  héritage  qu'ils  laissent  après  une  longue 
carrière;  et  l'on  a  vu  un  archevêque  posséder 
en  mourant  une  demi-couronne  pour  tout 
trésor.  La  demi-couronne  équivaut  à  trois 
francs  de  notre  monnaie. 

Le  clergé  inféiieur  est  digne  des  prélats 
qui  lui  servent  de  guides  et  de  modèles.  Rien 
n'égale  le  dévouement,  le  zèle  et  l'activité 
qu'il  déploie  dans  l'exercice  des  fonctions 
saintes,  et  pour  soulager  les  misères  qui  ac- 
cablent le  peuple  confié  à  sa  sollicitude.  Il 
n'est  étranger  à  aucune  douleur;  car  tout  ce 
que  souffre  son  troupeau,  il  l'a  lui-même 
éprouvé ,  et  l'histoire  de  son  propre  cœur 
pendant  les  jours  do  son  enfance  et  de  sa  jeu- 
nesse, le  rendrait  sensible  au  déchirant  spec- 
tacle qu'il  a  sous  les  yeux  ,  quand  même  son 
ministère  ne  lui  en  ferait  pas  un  devoir.  Il  est 
donc  le  confident  obligé  de  toutes  les  peines 


et,  comme  il  sait  par  sa  propre  expérience, 
quelles  consolations  vont  au  cœur  de  l'in- 
fortuné, il  n'est  point  de  chagrins  qu'il  n'ait 
le  secret  d'adoucir  et  de  rendre  supportables. 
Vous  le  rencontrerez  toujours  sous  le  toitd^ 
chaume,  dans  la  butte  Infecte  qui  sert  de  l'Ç- 
fuge  à  l'indigence  ;  et  il  n'en  sortira  point 
sans  avoir  versé  le  baume  de  l'espérance  daus 
des  cœurs  ulcérés,  distribué  d'abondantes  au- 
mônes ,  et  parfois  même  laissé  quelqu'un  de 
ses  vêtemens  pour  remplacer  les  haillons  qui 
laissent  à  nu  les  raem^res  glacés  du  pauvre 
mendiant.  Quant  aux  palais,  il  n'eu  sait  pas 
le  chemin.  Hélas  I  qui  les  habite?  ceux  qu'ont 
enrichis  la  conquête  de  la  patrie  et  les  désastres 
de  la  foi  ;  ceux  dont  la  haine  cupide  a  rivé 
les  fers  sous  le  poids  desquels  gémit  la  malheu- 
reuse Irlande  :  il  n'a  rien  à  démêler  avec  eux. 
Vous  le  trouverez  au  chevet  du  mourant 
qu'il  soutient  dans  ses  derniers  combats,  au 
milieu  des  affligés  que  sa  parole  ramène  à  la 
joie  ,  dans  l'humble  chapelle  où  il  célèbre  les 
mystères  sacrés,  réconcilie  les  pécheurs,  et 
prie  le  Dieu  des  miséricordes  de  mettre  un 
terme  aux  maux  qui  désolent  son  église. 
L'existence  du  prêtre  irlandais  est  donc  un 
perpétuel  sacrifice ,  qu'il  couronne  souvent 
par  une  mort  prématurée.  On  sait  qu'en  Ir- 
lande la  profonde  misère  qui  dévore  le  peuple 
engendre  fréquemment  des  maladies  conta- 
gieuses dont  les  ravages  font  frémir.  Des  con- 
trées entières  sont  dépeuplées;  les  atteintes 
du  mal  sont  tellement  soudaines  ,  et  ses  pro- 
grès si  rapides,  que  les  gens  de  l'art  s'arrêtent 
épouvantés  devant  le  danger,  et  refusent  leur 
secours  aux  malheureux  [ui  l'implorent.  Kh 
bien  !  c'est  le  clergé  qui  les  remplace ,  et  se 
charge,  au  péril  de  sa  vie,  de  distribuer  tout 
ensemble,  et  les  remèdes  du  corps,  et  les  re- 
mèdes de  l'âme. 

L'éducation  de  l'enfance  est  entièrement 
confiée  aux  soins  des  prêties.  Dans  les  parois- 
ses où  il  leur  est  impossible  de  se  livrer  eux- 
mêmes  à  tous  les  détails  de  cette  œuvre  ,  ils 
sont  aidés  par  un  maître  sur  lequel  ils  exercent 
la  plus  active  surveillance.  Le  maître  est  payç 
par  eux  ;  car  l'allocation  d'un  million  accor- 
dée tous  les  ans  par  le  gouvernement,  pour 
l'entretien  des  écoles  primaires,  passe  tout  en- 
tière entre  les  mains  des  prote>tans  Les  écoles 
catholiques  n'ont  pour  ressource  que  la  cha- 
rité publique,  et  cependant  les  élèves  s'y  por- 
tent en  foule,  tandis  que  1rs  autres  sont  dé- 
sertes, malgré  le  vaste   et  beau  local  qui  leur 


^t'O  LA    DOMINICALE 

«St  consacré.  Il  faut  pourtant  excepter  le  col- 
lège catholique  de  Maynoot'i,  qui  reçoit  une 
subvention  du  gouvernement.  Un  certain 
nombre  de  communautés  religieuses  se  dé- 
vouent aussi  à  l'éducation  des  pauvres.  Vingt- 
quatre  écoles  ont  été  élevées  et  sont  entrete- 
nues par  elles.  Il  y  a  de  plus  quarante-six 
écoles  pour  le  sexe  féminin,  et  trois  cent  cin- 
quante-deux externats.  Nous  ne  dcvonspas  ou- 
blier le  collège  que  les  Jésuites  ont  fondé  à  Clon- 
gowa,  et  celui  du  docteur  Dogle  ,  a  Carlow. 
Ces  établissemens  répandent  l'instrucLion  dans 
toutes  les  classes,  et  donnent  un  éclatant  dé- 
menti à  ceux  qui  accusent  le  clergé  de  s'op- 
poser à  la  propagation  des  lumières.  Il  est 
même  à  remarquer  que  les  contrées  de  l'Ir- 
lande où  le  peuple  est  le  plus  instruit  sont 
celles  que  les  catholiciues  habitent  presque 
exclusivement.  Des  calculs  qne  nous  avons 
heu  de  croire  parfaitement  exacts,  font,  monter 
au  quatorzième  de  la  population  totale  le 
nombre  des  enfans  envoyés  dans  les  écoles, 
î^n  Fiance,  ce  nombre  ne  dépasse  pas  un  sur 
dix-sept. 

Ces  bienfaits  de  tous  les  jours  établissent  en- 
tre les  pasteurs  et  les  fidèles  l'union  la  plus 
inviolable  et  ime  touchante  réciprocité  de  sa- 
crifices. En  vain  le  parlement  refuse  de  doter 
le  clergé  et  appauvrit  le  peuple  au  profit  d'une 
église  ennemie  :  celui-ci  trouve  dans  sa  misère 
assez  de  courage  pou»-  partager  son  morceau 
de  pain  avec  l'homme  de  Dieu,  qui  lui  montre 
au  ciel  une  vie  meilleure.  Deux  fois  l'année  . 
a  Noël  et  à  Pâques,  le  prêtre  visite  sa  paroisse 
et  se  rend  aux  lieux  qu'il  a  fixés  d'avance  pour 
donner  à  tous  le  moyen  de  recevoir  les  sacre- 
mens  sans  éprouver  la  fatigue  d'une  longue 
route.  Là,  chaque  catholique  apporte  son  of- 
frande j  nul  n'hésite  à  faire  un  don  propoi- 
tionné  aux  moyens  que  la  Providence  lui  a 
départis;  l'opinion  publique  noterait  d'infa- 
mie celui  qui  s'y  refuserait.  Le  simple  labou- 
reur apporte  deux  ou  trois  francs  et  le  fermier 
depuis  cinquante  jusqu'à  quatre-vingts.  Ces 
offrandes  se  renouvellent  danschaque  famille, 
;i  l'époque  des  baptêmes,  des  mariages  ou  des 
décès.  Les  deux  tiers  de  ces  dons  appartien- 
nent au  cure,  le  reste  au  vicaire,  à  moins  que 
ce  dernier  ne  soit  logé  et  nourri  chez  le  curé: 
alors  il  ne  reçoit  cpie  le  cinquième. 

Après  ce  que  nous  venons  de  dire,  la  puis- 
sance du  clergé  sur  l'espiit  des  populations  ne 
saurait  être  un  sujet  d'étonnement.  Une  com- 
munauté absolue  d'intérêts,  de  sentimens,  de 


douleurs  et  d'espérances,  foi  me  entre  eux  de* 
liens  que  rien  ne  saurait  détruire,  et  qui  s'é- 
tendent à  tout,  non-seulement  aux  actes  de  la 
vie  religieuse,  mais  à  ceux  de  la  vie  civile  et 
politique.  L'Irlande  a  vu  sacrifier,  du  même 
coup  et  par  la  même  main,  sa  nationalité  et  sa 
foi  'j  les  ressorts  énergiques  mis  en  mouvement 
par  cette  double  calamité,  se  sont  réunis  pour 
ne  former  qu'une  seule  action  forte,  persévé- 
rante, opiniâtre.  Les  souvenirs  de  l'ancienne 
gloire  de  la  patrie  vivent  ardens  au  fond  des 
Ames;  ils  s'y  confondent  avec  les  regrets  de 
son  passé  religieux  ;  et  ces  plaies  sont  inces- 
samment irritées  par  les  exactions  et  les  cruau- 
tés des  maîtres  qu'imposa  la  conquête.  Le  ci- 
toyen et  le   fidèle  sont  une  seule   et  même 
chose,  puisque  leurs  désastres  ont  une  source 
unique,  la  domination  étrangère.  Le  prêtre, 
en  luttant  pour  la  religion,  combat  aussi  par- 
là  même  pour  l'affianchissement  de  son  pays. 
Hàtons-nous  cependant  de  caractériser  l'im- 
pulsion qu'il  donne  à  l'élan   du  peuple.  Sauf 
quelques  exceptions  qui  trouvent  leur  excusa 
dans  l'affreuse  dureté  des  circonstances  ,  cette 
impulsion  ne  fut  jamais  violente.  Demandez 
aux  magistrats  nommés  par  le  gouvernement, 
à  qui  ils  s'adressent  pour  calmer  les  mouve- 
mens  populaires.  Quand  le  système  tyi'annique 
mis  en  usage  par  l'xingleterre  a  poussé  à  bout 
des  cœurs  généreux ,  et  que  le  pouvoir  mé- 
connu sent  l'inutilité  de  ses  efforts  pour  étouf- 
fer les  geimes  de  résistance  qui  se  manifestent,» 
on  informe  l'évêque  de  ce  qui  se  passe.  Celui 
ci  arrive  au  milieu  de  la  foule  exaltée.   Un 
silencieux  resp;'ct  accueille  sa  présence.  Bien- 
tôt un  autel  est  dressé;  tous  tombentà genoux, 
et  les  accens  d'une  prière  commune  montent 
vers  le  ciel  avec  la  voix  du  prélat  qui  offre  le 
saint  sacrifice.  La  messe   achevée,  des  paroles 
de  paix  descendent  dans  les  âmes,  calment  les 
transports  qui  les  agitent,  et  changent  la  fu- 
reur en  résignation.  Puis  on  se  sépare,  en  bé- 
nissant le  pasteur   qui  a  sauvé  son  troupeau 
d'une  ruine  certaine,  et  l'on  reprend  les  chaî- 
nes pesantes  de  l'esclavage,  en  jetant  à  Dieu 
un  regard  d'espérance,  et  en  se  disant  que  l'in- 
justice ne  durera  pas  toujours.  Eu  17^8,    une 
insurrection  ,  protégée   par  une  expédition 
française,  éclata  en  Irlande.  Uu  seul  comté  ca- 
tolique  prit  part  au  mouvement.   Les  autres, 
fidèles  aux  recommandations  épiscopales, aban- 
donnèrent les  projets  de  vengeance  que  le  dé- 
sespoir leur  avait  inspirés.  Lesévêques  avaient 
porté  la  peine  d'excommunication  contre  ceux 


LA    DOMINICALE . 


654 


qu'f  prendraient  les  armes.  On  affecta  alors  en 
France  de  ne  pas  comprendre  les  motifs  de 
cette  conduite,  et  l'on  accusa  le  clergé  d'avoir 
retardé  l'émancipation  du  pays,  en  abandon- 
nant à  leur  faiblesse  les  protcstans  républi- 
cains. Mais  le  christianisme  n'entend, pas  ainsi 
lesdcvoirsdel'homme  :  il  enseigne  à  supporter 
toutes  les  souffrances,  toutes  les  privations  , 
même  celle  de  la  liberté,  plutôt  que  d'exposer 
sa  foi  à  un  naufrage.  Or,  on  sait  quels  prin- 
cipes les  fidèles  Irlandais  auraient  puisés  au 
milieu  des  régimens  français  ,  et  combien  de 
leçons  d'impiété  leur  auraient  été  données. 
Peut-être  aussi  entrait-il  dans  la  pensée  des 
évêques  quelques  vues  de  prudence.  La  cause 
de  l'affranchissement  d'un  peuple  marche  plus 
vite  par  la  patience  qu'à  l'aide  des  entreprises 
violentes.  Les  protestans  révoltés  furent  alors 
vaincus,  et  personne  n'ignore  le  succès  qui  a 
couronné  les  efforts  tentés  depuis  dans  la  voie 
légale. 

Au  reste,  plus  quejamais  le  clergé  d'Irlande 
peut  maintenant,  sans  trahir  les  intérêts  na- 
tionaux,  demeurer   étranger  aux   agitations 
politiques.   La  patrie  ne  manque  pas  d'hom- 
mes énergiques   et  dévoues  pour  prendre  en 
main  sa  défense.  II  en  est  un  surtout ,  Daniel 
O'Connel  ,    dont  le  nom  est  vin  drapeau,  et 
qui  possède  le  magique  pouvoir  de  remuer  à 
son  gré  les   masses    populaires ,   parce  qu'il 
a  consacré   tous    les   instans  de   sa   vie   aux 
combats   de  la    liberté  contre  le   despotsme 
étranger.  C'est  lui  qui,  de  concert  avec  Sheil, 
fonda,  en  i8.24>  l'Association  catholique,  et  en 
a  fait  une  puissance  devant  laquelle  l'Angle- 
terre a  plus  d'une  fois  reculé.  Soit  qu'il  pré- 
side à  un  banquet  patriotique,  soit  qu'il  ait  à 
diriger  des  assemblées  plus  graves,  soit  qu'il 
porte  la  parole  dans  les  délibérations  du  par- 
lement, il  montre  partout  une  habileté  con- 
sommée, un  tact  merveilleux  et  une  éloquence 
qui  se  plie  à  tous  les  besoins,   respecte  toutes 
les  convenances,  revêt  toutes  les  formes,    et 
produit  toujours  dans  ceux  qui  l'écoutent  une 
exaltation  difficile  à  décrire.  Lawless,    Hunt, 
O'Gorman  Mahon,  et  d'autres  encore,  pour- 
suivent comme  lui  ce  même  objet  avec  une 
admirable  constance.  Rien   ne   rebute,    rien 
n'arrête  ces  protecteurs  infatigables   de  leur 
pays.  Une  victoire  n'est  qu'un  acheminement 
à  d'autres  triomphes,  et  chaque  jour  vient  at- 
tester qu'ils  ne  travaillent  pas  en  vain. 


EDUCATION 

DES  MERES  DE  FAMILLE 


DE    LA    CIVIUSATION    DU     GENBE    HUMAIN 
LES   FEMMES, 


PAR 


Par  L.  Aimé  Martix. 


Nous  avons  assez  de  blâme  et  une  condam- 
nation assez  sévère  à  jeter  sur  ce  livre  ,  pour 
que  nous  lui  accordions  tout  d'abord  le  peu 
d'éloges  qu'il  mérite.  Ce  sera  fait  une  fois 
pour  toutes,  et  puis  d'ailleurs  cela  ne  sera  pas 
long.  C'est  une  excellente  chose,  à  notre  avis 
du  moins,  par  le  temps  de  littérature  où  nous 
vivons,  que  de  consacrer  ce  qu'on  peut  avoir 
d'imagination  et  d'idées  à  mettre  en  lumière 
des  problèmes  graves,  et  d'appliquer  les  pro- 
cédés de  l'art  à  rendre  attrayantes ,  claires  et 
faciles,  les  grandes  questions  qui  importent  c 
la  société.  Sous  ce  rapport,  nous  devons  donn 
féliciter  l'auteur,  qui  aurait  pu  suivre  le  cou- 
rant de  la  mode,  comme  tant  d'autres,  et  qui 
a  mieux  aimé  s'attaquer  à  une  œuvre  sérieuse  : 
s'il  est  resté  de  beaucoup  au-dessous  de  son 
intention  probable,  nous  aimons  à  croire  que 
ce  n'a  été  ni  fixute  de  zèle,  ni  faute  de  travail. 

Nous  pensons  avec  M.   Aimé  Martin  qu'il 
y  avait  lieu  de  faire  un  livre  sur  l'éducation 
des  mères  de  famille  ,    quoique  nous  n'allions 
pas,  comme  lui,  jusqu'à  souhaiter  que  l'édu- 
cation du    genre    humain  soit   faite  par   les 
femmes.  Il  est  certain,  en  effet ,  que  l'un  des 
besoins  les  plus  pressans  de  la  société  actuelle, 
c'est  l'épuration  des  mœurs  domestiques;    et 
comme  nous  sommes  tout  disposés  à  accorder 
aux  femmes  l'influence  très-réelle  qu'elles  ont 
sur  la  vie  intérieure  et  les  habitudes  du  foyer, 
nous  sommes  persuadés  que  leur  éducation  , 
bien  ou  mal  faite,  entre  pour  beaucoup  dans 
le  bonheur  ou   le   désordre   des  familles.  A 
l'heure  qu'il  est,  le  mal  est  grand;   les  liens 
et  les  devoirs  de  la  famille  sont  effroyable- 
ment   i-elâchés  et   méconnus  ;    mais  ce  mal 
nous    ne    croyons    pas    que   l'éducation   des 
femmes  pût  le  réparer,  parce  qu'il  est  le  ré- 


em 


sultat  de  causes  supérieure;,  sur  lesquelles  les 
femmes  n'ont  pas  d'action.  Parmi  ces  causes 
nombreuses,  elfrayantes,  nous  n'en  citerons 
qu'une,  à  laquelle  on  n'a  peut-être  pas  songé, 
2na  s  qui  n'en  agit  pas  moins  d'une  manière 
i5icessan!e;  c'est  le  mode  actuel  de  dévelop- 
pement de  l'industrie. 

Les  îiteliersl  voilà    l'un  des  plus  horribles 
dissolvans  de  la  famille.  Dajis  les  travaux  agri- 
coles, la  famille  n'est  poijit  dispersée  ;  lepèie, 
lanière  et  les  enfans  sont  à  l'œuvre  côte  à  côte; 
ils  sont  l'un  à  l'autre  un  appui  et  un  gardien; 
la  mère  préserve  l'affection  de  l'époux  de  toute 
obsession  étrangère:  les  enfans,  sans  y  songer. 
font  de  leur  innocence  un  rempart  à  la  pureté 
maternelle;  enfin,  la  réunion  perpétuelle  des 
mcmbi'es  de  la  famille  entretient  dans  toute 
leur  intégrité  les  rapports  divers  qui  les  unis- 
sent. Mais  dans  le  monde  industriel,  comme  il 
se  trouve  constitué  aujourd'hui ,   quelle  dis- 
persion de  la  famille  et  quelle  invitation  au 
crime  î  Dès  le  matin,  tout  le  monde  se  sépare: 
le  mari  couit  à  son  atelier  ;  la  femme  au  sien-; 
la  jeune  fille  elle-même,  sans  appui,  sans  con- 
seil, va  prendre  rang  parmi  d'autres  femmes 
de  tout  âge,  de  tous  penthans.   C'est  durant 
ces  jouinéf  s  do  travail  ainsi  passées  sansle con- 
trôle de  la  famille-  que  les  liens  domestiques 
iTaffaiblissent,  que  les  mauvaisesactions  se  mé- 
ditent, q».elesprostitutionssepréparent;  et  il 
n'y  a  pas  d'éducation  ,  pas    de   principes   qui 
ne  cèdent  à  la  longue  à  cette  action  cori'osive 
que  le  procédé  du  travail  industriel  exerce  sur 
les  mœurs  privées  ,   c'est-à-dire  sur  la  source 
même  de  toute  moralité  sociale  ,  parce  que  ce 
travail  brise  et  disjoint  la  famille,  et  que  là  on 
la  fam.lle  se  dissout,  les  mœurs  sont  perdues. 
Voilà  donc  la  plus  grande  moitié  des   mères 
de  famille,   c'est-à-dire  toutes  celles  qui    ap- 
partiennent  aux  classes    vivant  d'un  travail 
industriel,  vouées  pour  ainsi  dire  à  un  dt'-sor- 
di'e    domestique   inévitable,   soit  par   elles- 
mêmes,  soit  par  leurs  maris,  soit  par  leurs  en- 
fans; et  comme  le  vice  où  elles  tombent,  elles 
ou  les  leurs,  vient  précisément  de  ce  que  la 
famille  dont  elles  font  partie  est  brisée  et  dis- 
soute par  le  fait,  toute  éducation  qu'elles  au- 
raient reçue  à  titre  de  mères  de  famille,  de- 
vient inutile  ,  puisqu'elles  ne  peuvent  pas  la 
développer  et  l'appliquer.  La  réforme  à  tenter 
dans  l'intérêt  de  la  vie  domestique,  si  affreu- 
sement souillée,  doit  donc  être  du  même  or- 
dre que  les  causes  de  corruption  ,  c'est-à-dire 
sociale.  Nous  ne  nions  pas  que  les  vertus  ins- 


LA    DOMINICALE. 

?    pirées  aux  mères  nepuissert  beaucoup;  mais 
il  est  évident  qu'elles  ne  peuvent  pas  assez. 


Nous  avons  dit  tout  ce  qui  précède  pour 
montrer  que  le  désordre  actuel  des  mœurs  do- 
mestiques tient  en  partie  à  des  causes  supé- 
rieures à  la  famille,  indépendantes  de  la  mo- 
ralité plus  ou  moins  grande  des  femmes,  et 
sur  lesquelles  l'éducation  la  plus  parfaite  des 
mères  ne  pourrait  rien,  ou  presque  rien.  Nous 
avons  cité  le  mode  de  travail  industriel  adopté 
par  la  société  actuelle,  et  qui  atteint  inévita- 
blement dans  ses  mœurs  la  population  d'ordre 
moyen  et  d'ordre  inférieur;  nous  pourrions 
citer  une  autre  cause  non  moins  puissante  , 
non  moins  inévitable,  qui  atteint  celle-ci, 
toute  sorte  d'hommes  et  de  femmes,  riches  et 
pauvres,  grands  et  petits;  l'amoncellement  des 
populations. 

Les  villes  !  voilà  un  autre  dissolvant  de  la 
famille,  contre  lequel  l'éducation  de  la  mère 
est  impuissante,  toujours  par  la  même  raison, 
c'est-à-dire paice  que  la  famille  s'y  disperse, 
s'y  brise,  s'y  anéantit,  et  que  les  actions  pri- 
vées, bonnes  ou  mauvaises ,  y  perdent  leur 
contrôle  naturel  dans  la  foule,  le  contrôle  du 
foyer. 

Ainsi,  nous  pourrions  multiplier  l'exemple 
des  causes  supérieures  et  sociales ,  pour  ainsi 
parler,  qui  engendrent  le  désordre  de  la  vie 
domestique;  causes  puissantes,  piesque  irré- 
riftibles,  la  première  surtout,  qui  plient,  rom- 
pent et  broient  la  meilleure  éducation,  et  qui 
font  courber  les  plus  grandes  vertus.  Et  si 
après  cela  on  regarde  aux  moyens  que  pro- 
pose ou  plutôt  que  croit  avoir  proposés 
M.  Aimé  Martin,  on  se  dit  ce  que  nous  nous 
sommes  dit  au  commencement  de  cet  article, 
qu'il  y  avait  sur  la  réforme  des  mœurs  privées 
un  livre  important  à  faire  et  que  ce  livre  n'est 
pas  encore  fait. 

M.  Aimé  Martin,  sous  prétexte  de  faire  l'é- 
ducation des  mères  de  famille,  a  déroulé 
une  longue  suite  de  théorèmes  philosophiques, 
politiques,  physiques  et  moraux,  comme  on 
en  discutait  du  temps  de  l'encyclopédie. 
Son  livre  est  un  reflet  de  tout  ce  qui  a  été 
écrit  au  dix-huitième  siècle  sur  la  vertu  • 
sur  l'humanité  et  sur  la  nature,  et  autres  su* 
jets  des  déclamations  des  philosophes.  Un 
grand  poète  a  dit  de  Virgile  qu'il  était  la  lune 
d'Homère  ;  M.  Aimé  Martin  est  la  lune  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre,  lequel  n'était  pas, 
comme  on  sait,  un  soleil  bien  flamboyant. 
Une  chose  qui  nous  semble  merveilleuse,  c'est 


LA    DOMINICALE. 


65o 


ie  sang-fi'oid  avec  lequel  notre  auteur  place    i    ventpas  lire,  ctdoutlc  nombre  est  eu  forte  ma 


un  plan  d'éducation  philosophique  à  l'usage 
des  mères  de  famille,  et  dans  lequel  il  établit 
lonj^uement  tous  SCS  principes  de  science  pé- 
dagogique. Il  y  a  de  tout  dans  ce  plan  :  de  la 
métaphysique,  de  l'histoire,  de  la  morale, 
de  la  science,  de  la  botanique  surtout;  car 
M.  Aimé  Martin  se  souvient  toujours  de  ses 
Lct'res  à  Sophie,  et  il  en  insère  innocemment 
quelques  fragiiiens  partout  où  il  peut.  On  di- 
rait, à  parcourir  tous  les  chapitres  où  sont  trai- 
tées toutes  ces  choses,  que  nous  vivons  en  un 
monde  où  les  femmes  prennent  leurs  grades 
aux  Universités  ;  car  sans  cela,  à  quoi  bon  ces 
discussions  sur  l'âme  des  peuples,  sur  le  traite 
des  sensations  ,  sur  la  physiologie  philosophi- 
que, etcent  autres  sujets  de  même  nature,  aux- 
quels toutes  les  femmes  et  la  plupart  des 
hommes  sont  complètement  étrangers  ?  S'il 
n'y  a  de  bonnes  mères  de  famille  qu'à  la  con 
dition  d'avoir  discuté  et  éclairci  tous  les  points 
que  M.  Aimé  Martin  traite  dans  son  livre, 
nous  pouvons  affirmer  qu'il  n'y  en  aura  ja- 
mais. 

Ce  livre  nous  rappelle  l'ouvrage  de  Rous- 
seau sur  l'éducation,  ouvrage  si  célèbre  en 
son  temps  ,  que  le  bourreau  brûla  sur  l'es- 
calier du  Palais-dcJusticc.  et  que  l'illustre  ar- 
chevêque de  Paris,  Christophe  de  Beaumont, 
foudroya  dans  un  mandement.  Il  n'est  pas 
néanmoins  que  nous  trouvions  au  style  de 
M.  Aimé  Martin  les  allures  de  celui  de  Jean- 
Jacques  j  autant  l'un  est  plein  et  fort,  autant 
l'autre  est  inconsistant  et  vague.  Si  M.  Aimé 
Martin  écrivait  comme  quelqu'un,  il  écrirait 
plutôt  comme  Bernardin  de  St. -Pierre,  avec 
la  différence  de  l'inventeur  à  l'imitateur.  Mais 
il  y  a  dans  V  Education  des  Mères  de  famille 
et  dans  r£'/«i/e,mêmepiétentionà  réformer, 
même  insuffisance  dans  le  système,  et  même 
impossibilité  de  réalisation  dans  les  moyens. 
L'élève  de  Rousseau  occupait  trois  familles  à 
lui  seul,  sans  compter  les  cent  mille  livres  de 
rente  dont  on  ne  parle  pas.  La  mère  de  fa- 
mille de  M.  Aimé  Martin  doit  apprendre  la 
logique,  la  métaphysique ,  la  morale,  l'his- 
toire, les  sciences  naturelles,  et  même  la  théo- 
logie, ne  serait-ce  que  pour  faire  justice  des 
impiétés  gratuitesque  notre  auteur  se  permet, 
et  que  sa  profonde  ignorance  des  choses  du 
Christianisme  lui  fait  ériger  en  système.  Et 
les  mères  de  famille  dont  le  travail  absorbe 
tous  les  instans!  et  celles  qui  sont  impropres 
aux  études  intellectuelles  !  et  celles  qui  ne  sa- 


jorité  en  France,  ù  l'heure  qu'il  est,  comment 
M.  Aimé  Martin  s'en  servira-t-il  pour  civi- 
liser le  genre  humain  ,  comme  il  dit ,  et  com- 
bien de  temps  faudia-t-il  à  ses  leçons  pour 
leur  apprendre  «  l'appréciation  des  lois  de 
Crète,  de  Sparte  ,  d'Athènes  et  de  Roiiiii,par 
les  lois  de  la  nature  ?  »  S'il  reconnaît  que  dans 
l'état  présent  de  la  société  les  femmes  sont 
incapables  d'être  initiées  à  ces  sortes  d'ctudis, 
pourquoi  s'est-il  donné  la  peine  de  faire  uu 
livre  qui  ne  servira  pas? 

11  y  aurait  même  un  point  plus  piquant  à, 
établir:  c'est  qu'à  supposer  que  les  principes 
posés  par  M.  Aimé  Maitin  fussent  abordables 
parles  femmes,  ce  serait  encore  pour  elles 
peine  inuîile  et  temps  perdu.  Ces  deux  vo- 
lumes, dont  nous  essayons  de  donner  une  idée, 
sont  le  plus  pauvre  replâtrage  qui  se  puisse 
voir  des  moralistes  du  dix-huitième  siècle  , 
quels  moralistes!  C'estle  déisme  à  l'écorce,  et 
l'athéisme  au  cœur;  le  toutrccouvert  de  force 
admirations  emphaliqucssur  les  harmonies  de 
la  nature.  Mais  quelque  chose  qui  afflige  de 
la  part  d'hommes  graves,  auxquels  il  n'est 
guère  possible  de  supposer  de  coupables  in- 
tentions ,  ce  sont  les  attaques  irréfléchies  qu'ils 
dirigent  avec  une  incroyable  légèreté  contre 
les  institutions  chrétiennes,  et  ce  grand  corps 
de  l'église  catholique,  qui  offre  les  plus  res- 
plendissantes lumières  et  les  plus  touchantes 
vertus  dont  l'histoire  des  hommes  ait  jamais 
gardé  le  souvenir. 

Nous   n'avons  pas    l'intention    de  suivre 
M.  Aimé  Martin  dans  ses  aperçus  sur  les  doc- 
trines chrétiennes  ;  ce   serait  prendre  au   sé- 
rieux un  travail  sans  aucune  valeur  historique, 
et  qui  ne  peut  être  d'aucun  danger  pour  le» 
catholiques  qui  ont  appris  xxw  peu  leur  reli- 
gion. Nous  ne  savons  pas  si  M.  Aimé  Mariia 
est  chrétien;  mais  nous  affirmons  qu'il  ignore 
complètement  le  Christianisme.  Une  des  idées 
les  plus  étranges  qu'il  ait  émises,  c'est  que  le 
Christianisme  se  décompose  en  trois  ou  quatre 
religions  différentes,  qui  se  sojit  ajoutées  et 
superposées.  Voici  ce  pas>age  :  «Nous avons 
la  religion  des  anachorètes  et  des  moines,  qui 
date  de  Basile  et  de  Benoît;  la  religion  de* 
Saints,  qui  s'est  mc>difiéc  à  chaque  époque*^/* 
depuissaint  Jérôme  jusqu'à  sanitDominicjue,'' 
et  depuis saintDominiquejusqu'à  saintUibrej 
enfin  la  religion  de  l'Evangile  ,  qui   date   de 
Fénélon  ».  Nous  nous  refusons  à  qualifier  ce 
passage,  qu'il  suffit  de  citer:  un  homme  qui 


C5i 

discute  sur  le  Christianisme  ,  et  qui  fait  com- 
mencer la  religion  de  l'Evangile  à  Fénélon, 
est  jugé.  Ajoutons  que  le  modeste  et  illustre 
évêque  de  Cambrai  méritait  mieux  que  des 
apologistes  de  cette  espèce. 

A  vrai  dire ,  il  nous  répugne  d'exprimer 
nettement  notre  pensée  ,  quand  nous  ren- 
controns des  hommes  sans  autorité  d'au- 
cune sorte  qui  s'attaquent  à  quelque  chose 
de  si  grand  que  le  catholicisme  ,  et  qui  comp- 
tent sur  leurs  doigts  les  variations  de  l'Eglise 
catholique.  Quand  ces  hommes  sont  des  para- 
sites du  dix-huitième  siècle ,  qui  n'ont  pas 
même  l'initiative  de  leurs  erreurs,  c'est  bien 
pis  encore ,  l'indignation  se  change  en  pitié. 
M.  Aimé  Martin  affirme,  comme  un  fait  bien 
constaté,  que  les  lumières  des  sociétés  mo- 
dernes nous  sont  venues  malgré  V église,  qui 
avait hdli  dans  les  ténèbres ,  au  milieu  des  tur 
pitudes  du  moyen-âge.  Il  y  a  un  autre  fait  bien 
mieux  constaté  encore  :  c'est  que  tel  père  du 
moyen-âge ,  membre  de  cette  Eglise  téné' 
hreuse,  saint  Thomas,  par  exemple,  avait 
assez  de  génie  à  lui  seul  pour  faire  un  million 
d'encyclopédistes  de  génie. 


LA    DOMINICALE. 


ECONOMIE  SOCIALE. 

VTII.ITE  DE  CETTE  SCIENCE  J  REGLES  GENERALES 
d'après  LESQUELLES  LA  DOMINICALE  DOIT  EN 
CONSIDERER    LES    PRINCIPES. 

La  tâche  que  nous  nous  sommes  imposé 
l'obligation  de  remplir  dans  la  Dominicale 
ne  comprend  pas  seulement  le  développement 
et  la  défense  des  dogmes  et  de  la  morale  du 
Christianisme;  elle  embrasse  tout  ce  qui,  di- 
rectement ou  indirectement,  se  rattache  aux 
biens  de  l'Eglise  et  aux  intérêts  du  clergé.  Or, 
l'Eglise  et  le  clergé  catholique  ne  peuvent  res- 
ter indifférens  ,  comme  partie  importante  de 
l'Etat,  aux  grandes  questions  qui  s'agitent  de 
toutes  parts  à  notre  époque  autour  d'eux,  et 
nous  n'avons  pas  besoin  d'en  déduire  ici  les 
motifs.  C'est  pour  cela  qu'aux  études  pure- 
ment religieuses  nous  avons  mêlé  des  études 
politiques  ;  qu'à  côté  des  questions  que  font 
naître  les  intérêts  spirituels  de  l'Eglise,  nous 
avpns  agité  les  questions  qui  n'importent  qu'à 
ses  intérêts  matériels.  Et  nous  continuerons  de 
marcher  dans  cette  voie  ,  parce  que  nous 
sommes  convaincus  qu'elle  est  la  plus  sûre  et  la 
meilleure.  D'ailleurs,  depuis  quelques  mois,  la 


Dominicale  a  pris  une  position  toute'nouvelle* 
Les  encouragemens  qu'elle  a  reçus  du  clergé 
de  France  lui  ont  appris  qu'elle  avait  bien 
compris  sa  mission.  L'augmentation  croissante 
de  ses  abonnés  lui  donne  une  influence  réelle 
qu'elle  veut  consacrer  tout  entièi-e  au  bien  de 
l'Eglise;  cette  influence,  elle  ne  peut  en  user, 
conformément  à  ses  désirs,  qu'à  la  condition  de 
ne  rester  étrangère  à  aucune  des  nécessités  de 
l'époque.  S'adressant  à  une  classe  de  lecteurs 
spéciaux  ,  elle  doit  s'efforcer  d'être  complète, 
afin  qu'ils  ne  soient  pas  forcés  de  recourir  à 
d'autres  sources  pour  se  procurer  ce  qu'elle  ne 
contiendrait  pas. 

Nous  reprendrons  incessamment  la  suite  des 
articles  que  nous  avons  publiés  sur  la  jurispru- 
dence ;  nos  promesses  n'ont  été  interrompues 
dans  leur  accomplissement  sur  ce  point ,  que 
parce  que  nous  étions  exclusivement  occupés 
d'un  travail  qu'il  nous  a  paru  nécessaire  de 
faire  pour  assurer  l'intelligence  complète  de 
nos  discussions  juridiques.  Nous  parlerons  in- 
cessamment de  ce  travail  à  nos  lecteurs.  Mais 
la  jurisprudence  ne  suffirait  pas.  Aujourd'hui 
il  y  a  une  branche  des  sciences  morales  et  po- 
litiques dont  les  données  occupent  tous  les 
esprits  sérieux,  et  qui  paraît  destinée  à  prendre 
de  nos  jours  uit?  vaste  développement  :  nous 
voulons  parler  de  l'économie  sociale.  L'écono- 
mie sociale  ou  poli  tique,  qui  rechercheleslois  de 
la  formation,  du  développement  et  de  la  distri- 
bution des  richesses,  se  retrouve  de  nos  jours 
au  fond  de  toutes  les  questions  qui  s'agitent. 
Science  nouvelle,  et  dont  les  premiers  princi- 
pes certains  datent  à  peine  d'un  demi  siècle , 
l'économie  sociale  fait  chaque  jour  de  rapides 
progrès.  Elle  se  mêle  à  tout  ce  qui  regarde  le 
bien-être  matériel  des  peuples,  et  pi^éside  à  la 
discussion  et  à  la  préparation  de  toutes  les  lois 
qui  ont  pour  but  d'en  aviver  les  sources.  A 
cette  heure,  il  est  impossible  de  suivre  avec  une 
pleine  intelligence  les  débats  des  Chambres 
législatives ,  ou  la  discussion  de  la  presse,  sans 
posséder  au  moins  les  notions  générales  de 
cette  science.  La  Dominicale  ne  pouvait  donc 
y  rester  étrangère;  et  tous  nos  soins  ont  été 
employés  à  nous  procurer  des  collaborateurs 
capables  de  nous  compléter  sur  ce  point. 

Toutefois ,  il  ne  faut  pas  se  tromper  surnos 
intentions  :  nous  n'avons  pas  le  projet  de  pu- 
blier dans  la  Dominicale  un  cours  complet  et 
théorique  d'économie  sociale;  un  tel  travail 
ne  conviendrait  pas  à  l'étendue  de  notre  feuille, 
forcés  que  nous  sommes  d'y  renfermer  à  la  fois 


LA    DOMINICALE. 


655 


un  gi*and  nombre  de  matières  diverses.  Ce  ne 
serait  peut  être  pas  le  moyen  le  plus  sûr  de 
donner  à  nos  discussions  d'économie  politique 
l'utilité  la  plus  réelle.  Les  principes  généraux 
de  cette  science  sont  faciles  à  saisir,  mis  en 
action  en  quelque  sorte  dans  la  discussion  d'une 
question  déterminée.  Posés  dogmatiquement 
et  abstraction  faite  de  tout  objet  précis,  ils  ne 
sont  plus  aussi  saisissables,  ou  ils  demandent 
de  longs  développemens.  Nous  émettrons 
donc  nos  idées  sur  l'économie  politique,  non 
comme  un  corps  de  doctrine  ,  mais  à  propos 
de  toutes  les  questions  importantes  qui  se 
trouveront  à  l'ordre  du  jour.  Chaque  fois 
qu'une  grave  question  industrielle,  ou  intéres- 
sant le  bien-être  matériel  des  masses,  préoccu- 
pera l'opinion  publique  ou  sera  discutée  dans 
les  Chambres ,  nous  la  discuterons  à  notre  tour 
dans  une  partie  spéciale  de  nos  colonnes.  Nous 
croyons  que  nos  lecteurs  ne  perdront  rien  en 
clarté  et  en  instruction  dans  ce  mode  que  nous 
adoptons.  Nous  y  gagnerons,  nous,  en  ce  sens 
que  nos  discussions  seront  plus  intéressantes  , 
étant  plus  actuelles ,  et  que  nous  pourrons  con- 
server l'espérance  d'apporter  notre  tribut  de 
lumières  et  d'influence  dansla délibération  de 
toutes  les  questions  qui  intéresseront  à  un  haut 
degré  le  bien-être  matériel  du  pays. 

Mais  nous  ne  pouvons  nous  dispenser,  en 
commençant,  de  faire  connaître  à  nos  lecteurs 
le  point  de  vue  général  qui  présidera  à  nos 
opinions,  et  le  principe  fondamental  dans  le- 
quel nous  irons  chercher  le  plus  souvent  la 
dernière  raison  de  nos  doctrines.  Dans  l'éco- 
nomie politique  comme  dans  toutes  les  sciences, 
il  y  a  des  systèmes  absolus  ,  tranchans ,  contra- 
dictoires. Ici  surtout  ces  systèmes  sont  d'autant 
plus  nombreux  et  opiniâtres,  d'autant  plus 
dangereux,  qu'il  s'agit  d'une  science  née  d'hier, 
d'une  science  qui  devrait  presque  reposer  tout 
entière  sur  l'expérience,  et  dont  le  temps  n'a 
pu  encore  sanctionner  les  principes.  Comment 
naissent,  comment  se  développent,  comment 
se  distribuent  les  richesses?  Quels  sont  les  pro- 
duits qui  méritent  ce  nom  ,  quelles  sont  leurs 
sources?  Quelle  doit  être  l'action  des  lois  sur 
la  production  et  la  consommation?  La  liberté 
doit-elle  être  laissée  au  commerce  ,  ou  fuut-il , 
par  des  lois  protectrices ,  favoriser  nos  indus- 
tries nationales  au  détriment  des  industries 
étrangères?  Il  n'est  pas  une  de  ces  questions 
et  de  mille  autres  qui  n'ait  reçu  des  solutions 
diverses  et  contradictoires.  Presque  toutes  les 
solutions  de  l'ancienne  école  des  économistes 


ont  été  renversées  par  les  travaux  d'Adam 
.Smith  ,  véritable  créateur  de  cette  science,  et 
parlespublicistes  qui  ont  vulgarisé  et  dévelop- 
pé ses  doctrines  parmi  lesquelles  se  distingua 
J.-B.  Say ,  l'un  de  nos  concitoyens.  Mais  à  son 
tour  l'école  de  Smith  posa  des  principes  abso- 
lus qui  ont  été  vivement  attaqués  depuis ,  et 
que  n'a  pas  toujours  confirmés  l'expérience. 
La  liberté  commerciale  illimitée,  par  exemple, 
la  concurrence  illimitée ,  la  production  illimi- 
tée, ont  trouvé  des  adversaires,  même  parmi 
ceux  qui  s'en  étaient  d'abord  fait  aveuglément 
les  champions.  Une  secte  qui  est  morte  sous  le 
ridicule  pai  ce  qu'elle  a  eulc  malheur  démêler 
des  folies  religieuses  à  de  bonnes  idées  philan- 
tropiques  et  industrielles,  l'école  saint-simo- 
nienne  n'a  pas  été  étrangère  à  ce  nouveau 
mouvement  des  esprits;  et  aujourd'hui  une 
révolution  nouvelle  est  sur  le  point  de  s'opérer 
dans  les  principes  de  la  science.  Que  sera- 
t-elle?  Quelles  nouvelles  idées  fera- 1- elle 
succéder  aux  anciennes?  Que  laissera  t-elle 
subsister  des  principes  des  écoles  antérieures? 
Il  serait  peut-être  imprudent  de  le  décider,  et, 
dans  tous  les  cas,  ce  ne  peut  être  dans  cet 
article  que  nous  pouvons  l'essayer. 

Pour  nous ,  nous  n'admettons  d'une  ma- 
nière absolue  aucun  système  absolu  ;  nous 
n'en  combattons  aucun  d'une  façon  systé- 
matique. Nous  admettons  en  économie  poli- 
tique tous  les  progrès  raisonnables,  et  d'une 
utilité  pratique  démontrée  :  c'est  la  loi  du 
développement  providentiel  de  la  civilisation, 
c'est  la  loi  chrétienne.  Les  principes  qui  régis- 
sent l'industrie  des  nations  doivent  varier  et  s'é- 
tendre avec  elle.  Mais  la  règle  à  laquelle  nous 
nous  attacherons  constamment ,  et  qui  nous 
servira  toujours  de  guide  ,  c'est  celle  qui  veut 
que  l'on  n'admette  danslesprincipesetdansles 
lois,  aucune  révolution  ,  aucuns  progrès  qui 
n'aient  été  accomplis  dans  les  faits.  En  écono- 
mie politique,  plus  qu'eu  toute  autre  science 
d'application  immédiate  au  bien-être  des  peu- 
ples, la  sévère  observation  de  cette  règle  est 
exigée  par  la  raison  et  la  sagesse  ,  parce  que 
là  ,  plus  qu'ailleurs  ,  la  théorie  se  trouve  en 
face  de  faits  impérieux,  qu'elle  doit  respecter^ 
sous  peine  des  plus  terribles  bouleversemens. 
Les  principes  absolus  de  la  science  peuvent 
être  très-beaux  et  très-vrais  en  théorie;  leur 
application  pourrait  être  très-sage,  si  elle  était 
faite  sur  un  sol  entièrement  neuf  et  dégagé  de 
tout  ce  qui  le  peut  couvrir  :  appliqués  à  une 
nation  ancienne,  ayant  des  habitudes,  des. 


656 


LA    DOMINICALE. 


enga^emens,  des  préjuges  anciens  si  l'on  veut, 
ils  produiraient  des  résultats  funestes.  Or,  la 
France  n'est  pas  d'hier;  elle  a  des  hnbitiides 
enracinées  qui  ne  peuvent  se  détruire  en  un 
jour;  elle  a  des  établissemens  industriels  qui 
comptent  déjà  une  longue  existence  ;  elle 
a  des  industries  spéciales.  Ces  habitudes  , 
ces  établissemens,  ces  industries,  sont  pins 
ou  moins  bons  ,  plus  ou  moins  conformes 
aux  principes  de  la  science  ;  mais  ils  sont; 
et  la  révolution  industrielle  qui  les  ren- 
verserait violemment  ,  ne  produirait  peut- 
être  pas  un  bouleversement  social  moins  fu- 
neste que  celui  qu'a  produit  la  révolution 
politique  qui  a  brisé  violemment  nos  an- 
ciennes institutions.  Nous  le  répétons  ,  nous 
admettons  la  loi  des  progrès  ;  mais  nous  n'ac- 
ceptons, au  nom  de  la  véritable  science,  que 
les  progrès  suffisamment  préparés  par  le 
temps. 

Tel  est  le  principe  général  qui  présidera  à 
toutes  nos  dissentions  sur  des  questions  d'éco- 
nomie social;'.  Dans  un  de  nos  prochains  ar- 
ticles, nous  en  ferons  l'application  à  l'une  des 
grandes  questions  économiques  qui  occupent 
eu  ce  moment  les  esprits. 


REVUE 

POLITIQUE     ET     ADMINISTRATIVE. 

Il  se  passe  quelque  chose  de  fort  singulier. 
On  peut  remarquer  depuis  quelque  temps  une 
ardeur  à  s'enquérir  de  l'état  de  la  fortune  pu- 
blique, qui  contraste  avec  l'indifférence  pres- 
<|ue  absolue  dans  laquelle  les  esprits  sont  restés 
depuis  quatre  années  sur  ce  grave  sujet.  Le 
pouvoir,  comme  un  escamoteur  habile  qui 
détourne  l'attention  des  spectateurs  tandis 
qu'il  prépare  son  tour  de  gobelets  ,  a  toujours 
eu  quelque  prétexte  pour  distraire  l'opinion 
d'un  examen  sérieux  des  affaiies  du  pays. 
En  i83i  ,  il  s'est  servi  fort  ndroitement  de  la 
crainte  de  la  guerre  étrangère  et  de  la  question 
de  l'intervention  ;  en  i83'.t ,  delà  guerre  civile 
dans  l'Ouest;  en  iB33,  de  l'émeute  et  de  la 
république;  en  i834,  des  crieurs  publics, 
des  associations  et  ôc.  l'insurrection.  Cepen- 
dant il  n'y  a  eu  ni  guerre,  ni  intervention 
étrangère,  ni  Vendée  ,  ni  république  ,  et  il  n'a 
éclaté  d'émeute  que  tout  juste  ce  qu'il  fallait 
pour  prolonger  l'illusion.  Malgré  cela,  la 
France  a  payé  les  frais  de  tout  ce  qu'on  lui  a 


faitcraindrc,  commesiccsépouvantailsavîfient 
été  des  réalités.  Ce  n'est  qu'au  moment  de  la 
dissolution,  et  lorsqu'on  a  demandé  aux  col- 
lèges de  nouveaux  pouvoirs  en  faveur  delà 
majorité  ,  que  l'on  s'est  avisé  de  regarder  le 
total  du  mémoire  des  quatre  dernières  années. 

11  est  effrayant,  ce  total ,  et  les  frais  de  deux 
misérables  émeutes,  produit  net  du  svstème 
de  peur,  sont  dans  une  exorbitante  dispro- 
portion avec  leur  objet.  Cinq  milliards  dépensé* 
en  quatre  ans,  un  milliard  de  dettes  grevant 
l'avenir,  des  impôts  si  onéreux  qu'il  est  impos- 
sible de  les  augmenter,  des  empi'unts  ruineux, 
un  crédit  factice  qui  cache  l'abîme  ,  voilà  une 
situation  telle  que  notre  pays  n'en  a  point  vu 
une  pareille  depuis  un  demi-siècle. 

Connnent  sortirons-notis  de  cet  embarras 
financier?  Los  plus  habiles  épuisent  en  vain 
leur  science  à  chercher  une  issue  honorable  et 
qui  ne  blesse  aucun  intérêt.  M.  Gouin,  député 
d'Indre-,  t  Loire,  a  fait  un  travail  curieux  qui 
donne,  selon  le  Journal  des  Délais,  la  ban- 
queroute pour  conséquence.  Or,  la  banque- 
joute  e.st  impossible  à  un  gonvcrncment  d'or- 
dre légal  et  d'ordre  public;  réduire  li'S  dépenses 
du  service  administratif  est  également  impos- 
sible car  on  compromettrait  l'existence  du 
gouveiiiement  lui-même.  Il  faut  donc  se  dé- 
cider à  périr  entre  deux  impossibilités  qui 
forment  un  véritable  impasse. 

M.  Gouin  a  fait  un  calcul  qui  donne  la  juste 
mesure  de  la  situation.  Toutes  les  propriétés 
foncières  de  la  France  produisent  i  ,600  mil- 
lions de  revenu.  Sur  ces  i,Goo  millions,  il 
en  est  pavé  4^4  ^^  contributions  directes. 
Les  propriétés  doivent  en  outre  à  leurs  créan- 
ciers hypothécaires  5ii  millions  d'intérêts 
annuels;  total,  gSS  raillions.  Il  reste  donc 
G(35  millionsquiontàsupportei- encore  les  con- 
tributions indirectes,  les  charges  communales 
et  les  événemens  fortuits.  En  mettant  seule- 
ment 3oo  millions  pour  cet  accessoire,  on  voit 
que  la  propriété  ne  retire  de  ses  i  ,Goo  millions 
de  revenu  que  365  millions  net;  ce  qui  donne 
pour  chaque  propriétaire  un  bon  tiers  de 
moins  que  le  revenu  de  l'homme  aux  4o  écus, 
dont  Voltaire  nous  a  laissé  les  doléances. 

Mais  comme  il  faut  que  le  gouvernement 
emprunte  tous  les  ans  pour  porteries  recettes 
au  niveau  des  dépenses;  comme  la  banque- 
roule  est  impossible,  et  que  toute  réduction 
dansleménnge  de  l'Etat  est  impossible  aussi,  il 
en  résulte  que  chaque  année  doit  absorber,  par 
les  intérêts  des  emprunts,  une  portion  des  aG 


LA,    T><iVHmCA.hE. 


657 


Ccus  qui  restent  à  la  propriété  ;  en  sorte  que  si 
nous  étions  destinés  à  subir  encore  une  ou  deux 
qain(|uennalités  comme  celle  qui  vient  de  s'é- 
couler, les  propriétaires  se  tiouvaient  obligés 
défaire  à  l'Etat  la  cession  de  leursbiens,  car  ils 
seraient  dans  la  position  où  se  trouve  aujour- 
d'hui le  gouvernement  :  la  dépense  ]>our  eux 
excéderait  la  recette,  et  ils  n'ont  point,  eux, 
de  contribuables  à  qui  demander  l'impôt. 

Cette  situation  véritablement  critique  éveille 
vivementl'attention,  et  l.i  session  prochaine  est 
appelée  d'avance  la  session  de  réforme  finan- 
cière. Mais  comment  cette  réforme  s'opérera- 
t-elleavec  les  mêmes  hommes  ,  et  par  consé- 
quent les  mêmes  principes  et  le  môme  ordre 
d'idées  qui  ont  produit  le  mal  ?  Commentccux 
qui  déclarent  qu'il  y  a  impossibilité  de  réduire 
les  dépenses,  impossibilité  d'accroître  les  recet- 
tes autrement  que  par  les  emprunts,  trouve- 
ront-ils une  possibilité  qui  ne  soit  pas  ou  une 
honteuse  faillite,  ou  un  système  d'économie 
qui  ruinera  leur  pouvoir?  Il  devient  évident 
qu'il  n'y  a  de  salut  poui-  la  France  que  dans  le 
retour  aux  principes  dont  elle  a  dévié.  Il  se- 
rait fort  singulier  qu'un  déficit  ayant  com- 
mencé la  révolution  de  89,  un  déficit  mît  fin 
à  la  révolution  de  i83o. 

Le  pouvoii"  ministériel  paraît  ne  tenir  au- 
cun compte  de  ces  embarras  ,    et  se  reposant 
sur  un  avenir  de  quelques  années  ayant  pour 
hypotiièque  la  faculté  d'emprunter,  il  semble 
dire ,    comme   les   dissi[)ateurs    de  mauvaise 
compagnie  :  apièsmoi,  la  fin    du  monde.  Le 
voilà  qui  recrute  ses  candidats  parmi  les  hom- 
mes dont  la   Funeste  faiblesse   et  l'ignorance 
des  vœux  et  des  besoins  delà  France,  a  pro- 
duit, sous  le  prétexte  de  l'ordre  ,  le  désordre 
le  plus  dangereux  pour  un  Etat ,  celui  de  la 
fortune  publique.  Tous  les  moyens  sont  em- 
ployés pour  arriver  au  résultat  de  la  réélec- 
tion de  la  dernière  majorité,  même  ceux  qui 
ont  été  le  plus  vivement  reprochés  à  la  restau- 
ration. Un  député  ministériel  est  mis  au  plus 
haut  prix  ;  celui-ci  vaut  une  route,  celui-là  un 
canal,  ttl  autre  un  port  de  mer  :  le  moins  con- 
sidéré de  tous  est  au  taux  d'une  bibliothèque 
publique.  En  1828,  la  coalition  des  2*21  vou- 
lait faiie  payer  à  M.  de  Corbière  vingt  mille 
francs  qu'on  hii  reprochait  d'avoir  dépensés 
pour  des  imprimés  relatifs  aux  élections  5  et  le 
ministère  sorti  des  221  va  peut-être  employer 
cent  mille  francs  à  la  publication  dt  brochu- 
res destinées  à  ranimer  le  zèle  des  électeurs 
dévoués  au  système.  On  va  plus  loin,  et  l'on 


assure  que  des  agcns  confidentiels  «ont  partis 
pour  les  départemens  avec  la  promesse  d'une 
prime  pour  chaque  tête  de  candidat  élu.  H'y 
a-t-il  pas  quelque  compagnie  d'assurance  pour 
les  élections,  comme  ii  y  en  a  pour  les  chevaux 
et  pour  la  vie  humaine?  Il  est  fâcheux  de 
voirie  régime  représentatif  qui  se  présente  à 
la  pcn'^ée  avec  toute  la  grandeur  et  la  dignité 
de  la  nation  qui  l'a  adopté,  tomber  à  ce  point 
dans  le  ridicule?  N'est-ce  pas  déjà  assez  qu'i* 
soit  tombé  dans  la  corruption  ? 

Les  carididatures  cependant  sont  nom- 
breuses, plus  nombreuses  qu'elles  ne  l'ont  ja- 
mais été.  Nous  sommes  bien  loin  du  temps  et 
du  pays  où  un  ancien  se  félicitait  d'avoir  trouvé 
un  citoyen  meilleur  que  lui.  Le  nombre  des 
meilleurs  est  infini  chez  nous,  si  l'on  s'en  rap- 
porte aux  circulaires  électorales;  mais  c'est  à 
soi-même  que  l'on  donne  son  suffrage,  c'est 
soi-même  que  l'on  proclame  le  meilleur  avec 
une  confiance  tout-à-fait  remarquable.  Il  y  a 
quatre  oidresbien  distincts  de  candidats:  nou- 
veauté qui  indique  la  dissolution  du  libéra- 
lisme, de  même  que  la  multiplicité  des  sectes 
a  opéré  la  dissolution  du  protestantisme. 

Il  y  a  d'abord  la  candidature  royaliste  dont 
le  tidileau  présente  peu  de  noms,  en  raison  des 
difféientes  manières  d'envisager  le  serinent 
parmi  les  hommes  de  cette  opinion.  Mais  cette 
liste  contient  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur,  de  plus 
honorable,  de  plus  élevé  par  le  caractère  et  le 
talent.  Elle  n'écrit  pas  de  circulaires;  laFrance 
la  connaît  et  saura  la  trouver  au  jour  marqué 
par  la  Providence. 

Vient  ensuite  la  candidature  constitution- 
nelle, composée  de  la  plus  grande  partie  de 
ce  qu'on  appelle  la  gauche,  en  tête  d;-,  laquelle 
figurent  MM.  Laffitte  ,  Odilon-Barrot ,  Mau- 
guiu,  Clauzel,  Bignon,  etc. 

Puis  la  candidature  républicaine,  presque 
inaperçue  par  son  ciiguité  et  sa  position  effa- 
cée qui  prétend  s'isoler,  et  attend  fièrement, 
enveloppée  dans  sa  farouche  vertu  ,  que  la 
France  soit  mûre  pour  les  institutions  promi- 
ses par  Robespierre. 

Enfin  il  y  a  la  candidature  du  juste-milieu, 
cohue  immense,  tumultueuse  ,  composée  des 
vieilles  célébrités  de  l'ancien  centre  gauche  et 
de  la  cohorte  des  ambitions  cupides,  des  fono- 
tiounaires  qui  veulent  grandir,  des  gens  de 
rien  qui  veulent  devenir  quelque  chose,  des 
généraux  de  l'empire,  des  avocats  de  la 
r^estauration,  des  fabricans  et  commerçansqui 
veulent  être  législateurs  :  foule  qui  se  presse  et 


6o8 


LA    DOMINICALE. 


se  pousse  à  la  porte  des  élections  et  de  la 
chambre  comme  à  celle  du  temple  de  la  For- 
lune. 

Ce  spectacle  est  tiiste  et  affligeant  comme 
celui  que  les  Lacédémoniens  donnaient  à  leurs 
«nfans  pour  les  rendre  sobres.  Il  est  fait  pour 
nous  rendre  sages  ,  si  nous  sommes  capables 
<le  le  devenir.  Quelques  incidcns  égayent  le 
tableau  ;  cela  ne  peut  manquer  dans  un  pays 
où  l'on  est  si  prompt  à  saisir  le  côté  plaisant 
des  choses.  La  circulaire  de  M.  Kératry  aux 
électeursduFinistèreaeu  ce  privilège. Comme 
il  s'adressait  à  un  arrondissement  maritime,  ce 
candidat  ministériel  s'est  cru  obligé  d'étaler 
toutes  les  images  empruntées  à  l'art  nautique. 
La  révolution  de  juillet  a  été  une  tempête 
que  le  nom  de  Louis-Philippe,  porté  du  Cal- 
vados aux  Bouches  du-Rhôue,  a  calmée.  Le 
candidat  a  lutté  contre  les  vents,  et  il  n'a  pas 
manqué  à  la  manœuvre.  Il  emploiera  tous  ses 
efforts  (dans  la  section  de  l'intérieur  du  Con- 
seil-d'Etat),  pour  faire  surgir  au  port  le  vais- 
seau de  l'Etat;  simple  matelot,  son  bras  tien- 
dra le  timon  avec  fermeté  ,  et  sa  lance  per- 
cera la  caverne  d'Eolc.  Puissions-nous  n'avoir 
<"|iie  des  matelots  aussi  innocens  que  M.  Ké- 
ratry I  Mais  qu'ils  ne  fassent  plus  faire  fausse 
route  au  vaisseau. 

Voilà  à  peu  près  à  quoi  se  réduisent  en  ce 
înoment  toutes  nos  affaires  intérieures.  Jetons 
maintenant  un  coup-d'œil  sur  ce  qui  se  passe 
au  dehors. 

Deux  événemens  remarquables  ,  l'un  au 
nord,  l'autre  au  midi,  viennent  d'avoir  lieu 
en  même  temps  :  la  dissolution  et  la  recom- 
position ducabinet  britannique,  et  la  convoca- 
tion pour  le  ^4  j"''lc'^  ^^^  cortès  d'Espagne. 
A  l'égard  du  premier,  on  peut  le  considérer 
comme  un  pas  fait  dans  les  voies  du  radica- 
lisme, de  même  que,  dans  le  second  ,  le  gou- 
vernement de  l'Espagne  se  trouve  entraîné 
sur  une  pente  révolutionnaire.  En  se  séparant 
cle  la  partie  de  son  ministère  qui  tenait  aux 
idées  de  conservation ,  et  en  appelant  à  leur 
place  des  hommes  disposés  à  réaliser  les  pro- 
jets d'attaque  contre  l'existence  de  Y  Eglise  éta- 
blie ,  lord  Grey  est  sorti  malgré  lui  de  sa  po- 
sition de  juste-milieu,  pour  donner  des  gages 
au  parti  qui  aspire  à  un  changement  total  de 
la  constitution  britannique,  et  commence  par 
démolir  la  conststution  du  clergé.  Ainsi  se  dé- 
truit pièce  à  pièce  l'édifice  de  mensonge  et  de 
fraude  commencé  par  Henri  YllI,  et  com- 
plété par  la  révolution  de  1688. 


Cependant  le  banc  des  évéques  s'est  ému  ; 
le  clergé  anglican  tout  entier  s'est  vu  menacé 
dans  l'attaque  dirigée  contre  l'épiscopat  d'Ir- 
lande, et  le  corps  a  été  porter  au  pied  du 
trône  ses  alarmes  et  ses  terreurs.  C'est  une 
admirable  position  que  celle  d'une  royauté  de 
juste-milieu  I  Le  roi  qui  venait  de  sanctionner 
par  un  acte  de  son  autorité  le  choix  des  hom- 
mes destinés  à  saper  les  retrandiemens  de 
Y  Eglise  établie,  de  recevoir  leurs  sermens,  et 
de  leur  promettre  son  appui ,  a  dû  montrer  sa 
sympathie  à  cette  hiérarchie  dont  il  estlecVief 
visible,  et  lui  donner  des  assurances  de  protec- 
tion et  de  conservation.  C'est  ainsi  qu'en 
France  la  même  main  signe  des  arrêts  contre 
les  hommes  de  l'insurrection,  et  des  brevets  de 
pension  en  faveur  de  toutes  les  révoltes.  Il  est 
facile  de  prévoir  que  les  mesures  méditées  dans 
le  but  de  la  réforme  du  clergé  protestant  en 
Iilande,  trouveront  une  forte  opposition  dans 
la  chambre  haute.  Mais  que  peut  une  résistance 
sans  appui  audehors,  et  que  feront  reculer  en- 
core cinquante  mille  pétitionnaires  apportant 
leurs  réclamations  à  la  barre  du  parlement , 
marchant  en  ordre  de  bataille,  en  faisant  trem- 
bler wighs  et  torys ,  évêques  et  lords  tem- 
porels, et  jusqu'au  juste-milieu  lui-même  sur 
son  trône  qui  chancelle. 

La  convoca  ion  des  cortès  en  Espagne  est 
également  une  victoire  de  l'esprit  révolution- 
nairesurla  faiblesse  du  juste-milieu. L'époque 
de  la  réunion  semble  même  un  hommage 
rendu  à  l'influence  de  l'astre  de  juillet,  et  le 
rappel  des  derniers  bannis ,  les  plus  exaltés  et 
les  plus  dangereux  parmi  les  factieux  de  i8îO, 
est  comme  un  cachet  imprimé  à  l'ère  qui  va 
s'ouvrir.  Ce  n'est  pas  que  des  précautions 
n'aient  été  prises  dans  la  loi  électorale  contre 
le  retour  des  atteintes  portées  au  pouvoir  en 
i8'i3  et  l'esprit  de  désordre  et  d'anarchie. 
Quand  on  constitue  tout  seul  on  prend  ses  sû- 
retés ,  on  se  fait  sa  position.  Mais  qui  peut 
répondre  des  chances  du  funeste  jeu  des  ma- 
jorités et  des  minorités,  et  de  l'inflence  d'une 
tribune  qui  finit  par  s'élever  au-dessus  du 
trône  ?  M.  Martinez  de  la  Rosa  a  eu  beau  exi- 
gf^r  un  revenu  de  i  ,5oo  francs  de  ses  électeurs, 
des  garanties  plus  fortes  de  la  part  de  ses 
procuradores ;  il  a  eu  beau  mettre  au  rang 
des  censitaires  électoraux  les  employés  du 
gouvernement,  en  comptant  leurs  émolumens 
comme  revenu  ,  plus  il  a  pris  de  précautions, 
plus  il  a  faussé  la  nature  des  choses,  et  plus  il 
I    a  fourni  de  points  d'attaque  contre  son  qpuvre 


LA    DOMlMCALE. 


em 


<:onsti tuante.  Cdte  manie  des  constitutions 
est  le  caractère  de  toutes  les  usurpations; 
mais  en  voulant  imiter  Dieu  dans  l'acte  de  la 
création  du  monde,  il  faudrait  se  donner  son 
indépendance  et  sa  toute-puissance. 

Ce  n'est  pas  tout  que  de  créer  un  monde 
politique,  d'ordonner  à  des  pouvoirs  de  gra- 
viter de  telle  et  telle  façon  ,  de  prescrire  que 
l'harmonie  se  fasse ,  et  que  le  chaos  se  dé- 
brouille :  si  tout  cela  n'est  pas  pris  dans  la 
nature  des  choses ,  si  les  élémens  ne  se  coor- 
donnent pas  d'eux-mêmes,  il  y  aura  confu- 
sion ,  anarchie  et  désordre.  Nous  verrons 
hicntôt  si  la  charte  Christine  sera  plus  viable 
que  ses  sœurs  aînées. 

L'usurpation  d'Espagne  et  l'usurpation  de 
Portugal  se  sont  réunies ,  sous  le  patronage  de 
la  France  et  de  l'Angleterre ,  dans  une  sorte 
de  partie  de  chasse  contre  don  Carlos  et  don 
Miguel.  Ces  deux  princes  ,  errans  et  fugitifs  , 
offrent  encore  un  de  ces  exemples  de  violence 
matérielle  faite  à  la  fois  à  des  droits  légitimes 
et  aux  vœux  des  peuples  :  c'est  le  premier  fruit 
de  la  quadruple  alliance.  Mais  rien  n'est 
changé  à  la  question  qui  reste  entière  comme 
celle  qui  s'agite  en  France.  Ces  événcmens  se- 
condaires sont  les  dépendances  du  grand  pro- 
cès de  la  révolution  de  juillet,  dont  la  solu- 
tion ne  dépend  pas  de  prises  de  possessions 
opérées  par  la  force  ,  ni  de  certaines  maximes 
à  l'usage  des  pouvoirs  nouveaux.  Tout  se  dé- 
cidera d'un  seul  coup  et  par  un  même  arrêt  à 
un  tribunal  que  nous  ne  voyons  pas  et  qui 
pèse  dans  ses  balances  les  destinées  des  na- 
tions. 

Toutes  les  longues  vues  politiques  sont 
braquées  en  ce  moment  vers  les  ports  de 
l'Angleterre  et  les  rivages  de  la  mer  Noire  du 
côté  de  la  Crimée.  On  arme  des  vaisseaux  à 
Porstmouth;  l'empereur  Nicolas  se  rend  à 
Sébastopol  et  Odessa ,  il  n'en  faut  pas  davan- 
tage pour  ouvrir  un  vaste  champ  aux  conjec- 
tures. Une  escadre  anglaise  que  l'on  équipe  I 
TJn  souverain  qui  visite  son  empire!  Il  y  a  au 
fond  de  cela  les  plus  grands  événemensi  On 
ne  fait  aucune  attention  à  la  chose  vraie,  et 
on  court  après  la  chose  fausse  ou  futile,  comme 
les  Athéniens  après  le  chien  d'Alcibiade.  Le 
maréchal  Gérard  est  parti  pour  le  Midi  I  11 
€st  clair  qu'il  va  réunir  l'armée  des  Pyrénées , 
et  entrer  en  Navarre.  Demain  ce  sera  un  autre 
roman;  et  voilà  comment  les  esprits  sont  éga- 
rés à  la  poursuite  d'une  foule  d'idées  chimé- 
riques ! 


La  réalité,  c'est  la  conclusion  prochaine  du 
congrès  des  ministres  à  Vienne.  La  confédé- 
ration d'Allemagne  a  fait,  sous  les  auspices  de 
l'empereur  d'Autriche  et  du  roi  de  Prusse, 
comme  les  gens  qui ,  lorsque  le  feu  est  chez  le 
voisin,  commencent  par  couper  les  commu- 
nications, pour  que  l'incendie  ne  les  envahisse 
pas.  Les  querelles  sans  cesse  renaissantes  du 
système  représentatif  avec  la  royauté  dans  les 
Etats  secondaires,  et  de  ces  Etats  avec  la  Diète 
germanique,  offraient  un  aliment  trop  com- 
bustible aux  tentatives  des  propagandes  et 
au  passions  locales.  Toute  l'attention  du  con  • 
grès  s'est  donc  portée  vers  les  moyens  de 
mettre  la  constitution  des  corps  germaniques 
en  harmonie  avec  les  chartes  libérales  octroyées 
aux  peuples  des  moyennes  et  petites  princi- 
pautés. La  force  des  contingens  militaires, 
leur  commandement,  la  police  des  étrangers, 
les  droits  et  les  devoirs  de  la  piesse,  la  disci- 
pline des  Universités,  les  mesures  à  prendre 
dans  l'intérêt  de  l'ordre  public  et  de  la  paix 
générale,  tels  sont  les  objets  qui  ont  été  traités 
et  arrêtés  par  les  hommes  les  plus  habiles  et, 
sans  contredit,  les  plus  sages  de  l'Europe.  La 
Prusse  a  invité  les  Etats  qui  sont  les  satellites 
de  sa  planète  à  entrer  dans  un  système  de 
douanes  et  une  organisation  commerciale  qui 
vont  resserrer  des  liens  considérablement  affai- 
blis par  la  gêne  que  la  multiplicité  des  bar- 
rières produisait  dans  ces  contrées.  Cependant 
on  a  produit  l'isolement  du  côté  de  la  Suisse, 
car  c'était  par-là  principalement  que  le  feu 
menaçait  de  gagner  l'Allemagne;  et  la  sagesse 
delà  nation  helvétique,  ou  plutôt  sa  position 
équivoque  et  précaire,  a  favorisé  ces  précau- 
tions. 

Pendant  ce  temps,  des  mesures  sembla- 
bles, quoique  moins  apparentes,  et  couvertes 
d'un  plus  grand  mystère,  étaient  prises  pour 
toute  l'Italie  septentrionale,  et  nous  sommes 
sur  le  point  de  voir  apparaître  de  ce  côté, 
après  la  dissolution  du  congrès  de  Vienne, 
une  seconde  confédération  de  tous  les  Etats 
de  cette  péninsule ,  Rome  et  Naples  exceptés, 
auxquels  leur  position  et  leur  politique  con- 
seille une  entière  indépendance.  Voilà  la  ré- 
ponse à  la  quadruple  alliance  des  quatre  Etats 
du  juste-milieu.  Il  faut  avouer  qu'elle  est  lar- 
gement et  savamment  combinée. 

Le  libéralisme  ne  manquera  pas  à  ses  accu- 
sations ordinaires.  Il  dira  que  ces  congrès  des 
ministres  de  pouvoirs  absolus ,  cette  autorité 
centrale  d'un  grand  corps,  rivent  les  fers  des 


t)60 

peuples,  et  élèvent  des  barrières  devant  le 
progrès  des  lumières  et  de  la  liberté.  Ceci  est 
une  question;  mais  alors  même  que  l'accusa- 
tion serait  fondée,  il  faudrait  remonter  aux 
causes,  et  savoir  par  qui  toutes  ces  précautions 
ont  été  provoquées.  N'est-ce  pas  le  priucipe 
antichrétien  d'insurrection  et  d'usurpation 
qui  a  forcé  les  puissances  de  la  terre  à  se  re- 
trancher contre  lui ,  et  à  reprendre  ,  au  profit 
de  leur  autorité,  les  concessions  que  les  peu- 
ples avaient  obtenues?  Il  n'y  avait  pas  au  monde 
de  populations  plus  prospères,  plus  calmes, 
plus  véritablement  heureuses,  et  même  plus 
libres  que  les  populations  allemandes;  le  joug 
était  si  léger  qu'elles  le  sentaient  à  peine. 
Jamais  nations  n'avaient  eu  de  gouvernemens 
plus  doux,  plus  paternels,  moins  oppressifs 
et  moins  fiscaux.  Les  passions  individuelles 
étaient  contenues  par  la  sagesse  et  l'esprit 
d'ordre  répandus  dans  les  masses.  Mais  voilà 
que  la  révolte  vient  se  poser  devant  les  trônes 
comme  un  droit,  et  même  comme  un  devoir; 
voilà  que  le  principe  d'insurrection  devient  la 
base  de  pouvoirs  nouveaux,  et  que,  du  haut 
des  tribunes,  les  rois  sont  sommés  de  se  retirer 
et  de  faire  place  à  une  souveraineté  fantastique. 
Il  aurait  fallu  que  les  princes  qui  pouvaient 
se  défendre  fussent  les  plus  aveugles  ou  les 
plus  stupides  des  hommes,  s'ils  avaient  obéi  à 
ces  injonctions. 

Ensuite  qne  peuvent  envier  les  peuples  de 
la  Germanie  à  ceux  de  la  qnadruple  alliance? 
Ce  n'est  certainement  pas  l'ordre,  l'indépen- 
dance, la  prospérité,  l'économie  que  leurs 
gouvernemens  leur  procurent.  Est-ce  le  luxe 
d'éloquence  qui  brille  dans  les  tribunes  légis- 
latives, et  la  gloire  militaire  qui  s'acquiert 
contre  les  émeutes?  Tout  cela  coûte  beaucoup 
trop  cher  pour  être  envié. 

P.  S.  Nous  l'avions  pressenti  plus  haut  : 
les  deux  légitimités  espagnole  et  portugaise 
ont  été  prises  au  lancé  :  don  Carlos  et  don 
Miguel,  soutenus  par  l'affection  des  peuples, 
ont  dû  se  rendre  devant  la  chasse  commencée 
par  la  quadruple  alliance,  et  qui  allait,  en 
prenant  le  plus giand  développement ,  écraser 
leur  malheureux  pays.  C'est  là  du  dévouement 
de  rois.  Quelques  courtes  réflexions  pour 
fiair. 

Dona  Maria  va  régner  par  la  grâce  des 
msrccnaircs  étrangers  de  son  père,  et  des 
baïonnettes  que  commande  le  général  espa- 
gnol Rodil. 

Les  Portugais  vont  être  gouvernés  par  une 


LA     DOMINICALE. 


constitution  qu'ils  abhorrent,  et  un  prînci 
qu'ils  considèrent  comme  l'auteur  de  tous 
leurs  maux. 

Le  Portugal  sera  au  pouvoir  des  Anglais 
sous  une  royauté  à  peu  près  nominale. 

Dona  Isabelle  sera  reine  d'Espagne  par  la 
grâce  des  vingt  mille  Anglais,  Belges,  Ita- 
liens et  Polonais  qui  composent  la  nation  de 
don  Pedro,  d'une  armée  française  campée 
au  pied  des  Pyrénées,  et  des  secoure  pécu- 
niaires et  autres  qu'elle  a  reçus  de  Paris  et  de 
Londres. 

Cela  ne  laisse  pas  que  d'être  très-édifiant , 
fort  libéral,  et  prodigieusement  constitution- 
nel. 

Mais  ce  n'est  là  que  le  troisième  acte  d'un 
drame  qui  en  aura  cinq  Nous  en  exposerons 
le  plan  et  le  développement  la  semaine  pro- 
chaine. 


ÉPHÉMÉRIDES. 

Le  8  juin  517.  Trois  jours  de  pénitence  et  de  lita- 
nies sonl  prescrits  par  le  concile  de  Gironrte 
pour  terminer  la  seniahie  de  la  Pentecôte ,  en 
commençant  par  le  jeudi,  qu'il  était  alors  dé- 
fenilii  de  fêter,  parce  qu'un  reste  de  paganisme  y 
rappelait  le  nom  de  Jupiter.  Le  jeûne  des  qualre- 
lemps  d'élé,  qui  fut  d'abord  fixé  à  la  seconde 
semaine  de  juin ,  se  trouva  ensuite  réuni  aux 
litanies  de  la  Penlecôle;  mais  l'usage  de  jeûner 
le  mercredi ,  au  lien  du  jeudi ,  avait  prévalu  , 
Jupiter  élanl  toul-à-fail  oublié. 

Le  9  —  181  G.  Acte  du  congrès  de  Vienne.  Tandis 
que  Na[)oléaa  poursuivait  un  reste  de  puissance, 
qui  devait ,  le  18  de  ce  même  mois ,  lui  écliapper 
à  Waterloo ,  les  plénipotentiaires  des  puissances 
de  l'Europe  terminaient  leurs  arrangemens  pour 
consolider  la  paix,  fpie  son  retour  en  France 
venait  de  troubler  encore.  Le  paf>e  ,  (pi'il  avait 
dépouillé ,  et  qui  depuis  un  an  était  rentré  à 
Rome,  recouvre  les  possessions  qui  avaient  été 
détacbées  de  ses  Etals,  notamment  celés  que  le 
traité  de  Tolentino,  signé  par  Bonaparte  lui- 
même  ,  avait  forcé  Pie  VI  de  céder  en  1798.  Le 
saint-siége  est  réintégré  dans  ses  droits  sur  les 
Marches  et  leurs  dépendances,  le  duché  de  Bé- 
nevent,  la  principauté  de  Ponle-Corvo,  et  les 
légations  de  Ravenne  ,  Bologiie  et  Ferrare. 

Le  40—  1256.  Les  avocats,  notaires  et  ofiicianx 
sont  obligés  par  l'autorité  épiscopale,  ditns  un 
concile  tenu  à  Tours ,  à  n'exercer  leurs  fonctions 
qu'après  avoir  suivi  des  cours  de  droit  et  subi 
des  examens ,  nouvelle  preuve  du  zèle  des  évé- 
ques  pour  la  propagation  des  lumières  et  la  sage 
administration  de  la  justice. 


LA    DOMINICALE. 


6Gi 


Le  il  —  1817.  Conclusion  du  concordat  entre  le 
pape  Pie  VII  et  le  roi  Louis  XVIII ,  pour  régler 
les  affaires  ecclésiasliqiies  de  France.  Les  in- 
térêts et  les  besoins  nouveaux  que  la  restauration 
avait  remai-qués  et  recueillis ,  rendaient  néces- 
saire un  complément  au  concordat  de  1801. 
L'augmentation  du  nombre  des  sièges  épisco- 
paux  était  surtout  généralement  demandée.  Le 
concordai  de  \Si7  élablit  en  principe  que  le 
pape  y  pourvoirait ,  et  quaranle-deux  villes  fu- 
rent désignées.  Mais  des  objections  et  chicanes 
empèchèienf  de  rétablir  plus  de  trente  sièges , 
outre  les  cinquante  existans.  Les  vanix  de  h 
France  de  1854  ont  forcé  l'impiété  de  les  laisser 
subsister. 

Le  42  —  1798.  L'île  de  îMalle  est  prise  y>ar  Bona- 
parte ,  et  les  chevaliers  de  l'ordre  sont  d  spersés. 
Cet  événement ,  (jui  ne  coûta  pas  une  seule 
gout(e  de  sang  aux  Français,  a  décidé  du  sort 
de  l'ordre  célèbre  dont  Malle  était  le  chei-lieu  , 
et  les  chevaliers  de  Riiodes ,  les  chevaliers  de 
Si. -Jean-de-Jérusalem  ont  disparu  probablement 
pour  toujotus ,  malgré  les  mesures  prises  pour 
les  rasseniVder,  ponr  ranimer  leurs  cendres. 

Le  i5  —  874.'  Le  concile  de  Douzi ,  diocèse  de 
Reims,  discule  avec  la  prudence  et  l'exactitude 
les  plus  remarquables  les  moyens  de  prouver 
et  de  punir  un  inceste  sacrilège  qui  lui  avait  été 
déféré.  Les  règles  prescrites  par  les  souverains 
pontifes  et  les  saints  docteurs  sont  rappelées  et 
rapprochées  d'une  manière  si  claire  et  si  con- 
cluante que  les  siècles  de  la  civilisation  pour- 
raient ne  pas  mieux  faire  et  font  souvent  moins 
bien. 

Lé  14  —  570.  Ordination  de  St.  Basile-Ie-Grand 
comme  évoque  de  Césarée.  Ses  lalens ,  ses  ver- 
tus, sa  noblesse,  sa  célébrité  l'avaient  naturel- 
lement désigné  au  choix  du  clergé  et  du  peuple 
fidèle,  mais  en  même  temps  à  l'envie  et  à  la 
fureur  des  ariens.  Il  pouvait  soutenir  et  la  gloire 
et  la  persécution,  l'homme  qui,  répondant  aux 
menaces  de  l'envoyé  impérial  étonné  de  sa  fer- 
meté ,  ajoutait  :  «  Sans  doute ,  vous  n'avez 
«  jamais  parlé  à  un  évèque.  w 


CHRONIQUE  DE  LA.  SEMAINE. 

On  nous  écrit  de  Rome.  —  Au  prochain  consis- 
toire, vers  la  Saint-Pierre ,  il  y  aura  promotion  de 
deux  cardinaux ,  Mgr.  Canali ,  secrétaire  de  la 
Congrégaliou  des  évèques  et  Réguliers,  et  Mgr, 
Politlori,  secrétaire  tle  la  Congrégation  pour  l'exé- 
cution du  Concile  de  Trente  Ce  dernierq  ù  dans 
les  rédactions  latiîies  retrace  souvent  les  moiièles 
de  style  qu'offrait  toujours  le  cardinal  Rnmbo, 
a  été  le  rédacteur  de  la  célèbre  Encyclique  de 
N.  S.  P.  le  pape,  Grégoire  XVI- Mgr.  Polidori  qui 


par  sa  naissance  n'appartient  p  s  à  la  liante  no 
blesse  italienne,  est  im  nouveau  témoignage  rendu 
à  l'empressement  que  met  le  Sainl-Siège  à  récom- 
penser le  mérite  et  le  talent  partout  où  ils  se  trou- 
vent. 

—  Après  tant  de  combats  livrés  en  son  nom,  la 
liberté  n'a  pas  encore  jeté  au  milieu  de  nous  d'assez 
profondes  racines  pour  que  les  cérémonies  du  culte 
catliolique  puissent  être  célébrées  en  paix  dans  la 
capitale  du  royaume  très-chrétien.  Cette  année, 
selon  l'usage  établi  depuis  la  révolution  de  juillet, 
les  processions  du  St-Saciemenl  ont  eu  lieu  dans 
l'enceinte  des  Églises  de  Paris,iet  la  Fêle-Dieu  n'a 
point  éié  !e  signal  de  ces  pompes  louchantes  où  l'on 
voyait  tons  les  rangs  confondus  escorter  à  travers 
les  rues  la  marche  triomphale  de  Thoslie  sainte. 
Les  âmes  chrétiennes,  pour  qui  ces  pectacle  a  tant 
d'attraits,  ont  dii  y  renoncer,  ou  l'aller  chercher  ail- 
leurs. Nous  apprenons  qu'une  foule  déjeunes  gens 
des  écoles ,  jaloux  de  rendre  à  leur  foi  un  hommage 
éclatant ,  se  sont  transportés,  comme  quehjues-uns 
d'entre  eux  l'avaient  déjà  fait  l'an  dernier,  au  village 
de  Nanterre,  pour  unir  publiquement  leurs  adora- 
tions à  celles  des  humbles  habitans  de  la  can}pagne. 
C'est  une  éloquente  protestation  contre  les  clameurs 
philosophicpies  qui  nous  annoncent  chaque  jour  la 
mort  du  Christianisme ,  et  l'attiédissement  de  tous , 
les  cœurs.  Qnand  une  jeunesse,  pleine  de  sève  et 
d'avenir ,  ne  trouve  dans  les  opinions  du  monde  que 
doute  et  perplexité ,  dans  ses  fêtes  qu'ennui  Ci  dé- 
goût; quand,  pour  satisfaire  aux  besoins  de  son 
âme,  elle  s'élance  avec  ardeur  vers  la  doctrine  pure 
et  invariable  de  ses  pères ,  et  répudiant  les  joies 
vaines  du  siècle ,  cherche  le  bonheur  dans  les  an- 
ciennes pratiques  religieuses,  on  ne  saurait  sans 
folie  proclamer  l'agonie  du  culte  qui  inspire  tant  d'ar- 
deur et  d'enthousiasme.  An  reste  ce  n'est  pas  le 
seul  résultat  favorable  au  catholicisme  qu'ait  pro- 
duit l'intolérance  li])érale.  Messieuîs  lesecclésiasti- 
(pies  de  Paris,  piivés  d'une  de  leurs  plus  pures 
jouissances,  ont  du  se  sentir  consolés  à  l'aspect  de 
la  multitude  qui  a  rempli  les  Églises  pendant  la 
journée  du  dimanche.  Tous  les  fidèles  semblaient 
s'être  accordés  pour  solemniser  par  une  afiluence 
extraordinaire  la  plus  magnifique  de  leurs  fêtes,  et 
compenser  ainsi  la  perte  de  son  principal  éclat. 

La  veille,  se  sont  terminés  dans  un  grand  nombre 
de  paroisses  les  exercices  du  mois  de  Marie.  Cet 
usage  si  touchant,  si  plein  de  poésie  pure  et  virgi- 
nale, grandit  chaque  année,  et  se  répand  de  plus  en 
plus  dans  tous  les  classes  de  la  société.  Pendant  le 
mois  qui  vient  de  s'écouler,  nous  avons  vu  la  foule 
se  presser  pour  assister  aux  pieux  exercices  consa- 
crés à  trouver  la  mère  de  pnreté  et  la  consolatrice 
de  toutes  les  douleurs.  Le  clergé  n'a  rien  négligé 
pour  donner  à  ces  réunions  toute  la  solennité  dé- 
sirable. 

—  Le  jeudi  29 ,  Mgr  l'archevêque  a  présidé  ,  à 
l'Abbaye-aux-Bois ,  une  assemblée  qui  avait  pour 


66^ 


LA    DOMINICALB. 


objet  l'œuvre  des  pelils  séminaires.  Un  grand  noni- 
Lre  d'ecclésiastiques ,  qui  ont  commencé  jadis  dans 
ces  établissemens  leur  éducation  cléricale,  ont  voulu 
prouver  par  leur  présence  l'intérêt  et  la  reconnais- 
sance que  leur  ins|(ire  l'œuvre  destinée  à  les  soute- 
nir. C'est  M.  l'abbé  Veissière ,  qui  a  été  chargé  de 
porter  la  parole:  il  s'en  est  acquitté  d'une  manière 
fort  remarquable. 

—  Le  lundi  de  la  Pentecôte ,  M.  le  curé  de  Pon- 
toise ,  chanoine  honoraire  de  l'église  de  Versailles, 
a  béni  un  calvaire ,  à  Vauréal ,  village  situé  à  quel- 
ques lieues  de  Paris,  La  croix  a  été  plantée  sur  une 
place  publique ,  au  milieu  du  concours  de  presque 
tous  les  habilans  que  celle  cér«?monie  avait  attirés. 
Le  discours  du  vénérable  ecclésiastique  qui  la  prési- 
dait, a  profondément  ému  les  assistans  qui  fondaient 
en  larmes. 

— Lundi  dernier,  à  la  métropole,  M.  l'abbé  Cabias 
a  fait  l'essai  de  son  orgue  ,  en  présence  de  mon- 
seigneur l'archevêque  et  des  principaux  membres 
du  clergé  de  Paris.  Monseigneur  a  examiné  pendant 
plus  d'une  heure,  et  avec  le  plus  grand  intérêt, 
celte  ingénieuse  découverte,  au  moyen  de  laquelle 
on  peut,  sans  connaître  la  musique,  exécuter  sur 
l'orgue  tous  les  airs  d'Église.  Voici  en  quoi  elle 
consste:  On  adapte  au  clavier  un  tableau  divisé 
de  haut  en  bas  en  autant  de  parties  qu'il  y  a  de 
touches,  et  indiquant  par  des  chiffres  celles  qui 
doivent  être  mises  en  jeu.  Comme  ce  tableau  est 
rendu  mobile  à  l'aide  de  deux  cylindres  roulans , 
lorsqu'un  air  est  fini,  on  rapproche  du  clavier  les 
chiffres  qui  désignent  l'air  suivant.  L'œil  peut  ainsi 
saisir  les  chiffres  avec  la  plus  grande  rapidité.  L'é- 
preuve a  parfaitement  réussi.  M.  l'abbé  Cabias  a 
reçu  les  éloges  les  plus  flatteurs  de  la  part  de  Mon- 
seigneur, qui  est  entré  dans  tous  les  détails  de  son 
ingénieux  procédé,  et  a  paru  très-satisfait  des  expli- 
cations qui  lui  ont  été  données.  Nous  ne  doutons 
pas  que  dans  un  grand  nombre  de  Paroisses  on  ne 
s'empresse  d'ajouter  au  chant  dans  la  célébraliondu 
culte  divin,  le  concours  d'un  instrument  essentielle- 
ment religieux ,  pour  lequel  il  n'est  pas  nécessaire 
de  payer  un  organiste ,  'et  qui  s'offrira  à  un  prix 
très-inférieur  à  celui  des  orgues  ordinaires. 

—  Le  Journal  d'Indre-et-Loire  rapporte  un  acte 
de  bienfaisance  et  d'humanité  évangélique  qui  ne 
saurait  recevoir  trop  de  publicité  : 

«  Il  y  a  quelques  jours ,  M.  le  curé  de  Mettray , 
accompagné  d'un  grand  nombre  de  vignerons  de  la 
commune ,  s'est  rendu  dans  la  vigne  d'un  habitant 
pauvre,  malade  et  chargé  d'une  nombreuse  Aimille. 
Les  façons  nécessaires  à  sa  modeste  propriété  ont  été 
faites  avec  un  zèle  et  une  promptitude  inconce- 
vables. IVL  le  maire  étant  venu  sur  les  lieux  pour 
féliciter  les  auteurs  de  ce  trait  généreux,  les  vigne- 
rons le  prièrent  de  leur  indiquer  les  autres  indigens 
de  la  commune  qui  pouvaient  avoir  l)esoin  de  leurs 
secours,  et  précédés  de  ce  magistrat  et  de  leur  pieux 
desservant ,  ils  allèrent  rendre  le  même  bon  office 
à  plusieurs  familles,  ndigenles.  De  tels  exemples 


sont  bons  à  citer,  et  l'on  ne  peut  trop  louer  les 
hommes  qui  savent  user  ainsi  de  l'influence  qu'ils 
doivent  à  leurs  fonctions  et  à  leurs  vertus.  » 

—  Un  arrêt  de  la  cour  royale  de  Dijon  vient  en- 
core déjuger  l'affaire  des  manécanleries  ou  écoles 
d'enfans  de  chœur,  dans  un  sens  favorable  à  M.  le 
curé  de  Tarare ,  et  contraire  aux  prétentions  de 
l'Université.  Voici  les  faits  : 

M.  le  curé  de  Tarare  (diocèse  de  Lyon)  et  son 
vicaire,  donnaient  à  leurs  enfans  de  chœur  des  leçons 
de  latin.  Poursuivis  par  l'Université ,  le  tribunal 
correctionnel  de  Ville-Franche  les  acquitta ,  et  le 
jugement  fut  confirmé  par  la  cour  royale  de  Lyon. 
La  Cour  de  cassation  ayant  annullé  cet  arrêt  la  ques- 
tion fut  déférée  à  la  Cour  royale  de  Riom.  Celle- 
ci  jugea  comme  avait  fait  celle  de  Lyon.  La  Cour 
de  cassation,  persistant  dans  sa  jurisprudence,  ren- 
voya encore  la  cause  devant  la  cour  de  Dijon. 
M.  Legoux,  avocat-général ,  a  soutenu  l'accusation 
en  audience  solennelle ,  toutes  les  chambres  assem- 
blées. MM.  Journel  et  Sauzet ,  avocats  de  Lyon  ,. 
lui  ont  répondu.  Ils  se  sont  appuyés  sur  l'ancienneté 
des  établissemens  attaques  qui  sont  en  usage  à  Lyon 
depuis  un  temps  immémorial  ;  sur  le  caractère  de 
ces  sortes  d'écoles  dont  l'enseignement  ne  saurait 
être  considéré  comme  un  enseignement  public;  fur 
une  décision  de  M.  de  Montalivet  qui  a  défendu , 
pendant  son  ministère  ,  d'inquiéter  les  manécanle- 
ries sur  l'indépendance  de  l'Eglise  dans  tout  ce  qui 
concerne  sa  liturgie.  Enfin,  ils  ont  fait  ressortir  ce 
qu'il  y  a  de  misérable  dans  ces  sortes  de  chicanes 
intentées  à  une  époque  de  Uherlè ,  sous  un  régime 
qui  promit  à  sa  naissance  d'affranchir  l'enseigne- 
ment de  tonte  entrave. 

Voici  le  texte  de  l'arrêt  rendu  le  27  mai  par  la 
Cour  de  Dijon  : 

«Considérant  que  l'établissement  connu  sous  le 
nom  de  manécanterie  de  Saint-André  de  Tarare, 
existe  légalement  d'après  les  dispositions  du  décret 
du  50  déc.  4809,  sur  l'organisation  des  fabriques, 
et  qu'on  ne  peut  l'assimuler  à  une  école  publique , 
puisqu'on  n'y  admet  que  le  nombre  d'enfans  fixé  par 
l'autorité  compétente  ;  considérant  qu'il  est  résulté 
des  faits  de  la  cause  que  l'instruction  sur  la  langue 
latine,  donnée  aux  enfans,  ne  comprend  que  ce  qui 
est  strictement  nécessaire  pour  qu'ils  prononcent 
correctement  leschants  del'église;  que  cetteinslruc- 
tion,  qui  n'est  pas  le  but  de  l'établissement,  mais  le 
moyen  de  rendre  les  enfans  de  chœur  plus  aptes  au 
seiTice  du  culte,  ne  peut  être  considéré  comme  une 
contravention  aux  réglemens  universitaires  :  par 
ces  motifs,  la  Cour,  sanss'arrêler  à  l'appel  du  pro- 
cureur du  roi  de  Villefranche ,  met  cet  appel  au 
néant ,  et  ordonne  que  ce  don  est  appel  sortira  son 
plein  et  entier  effet.» 

Il  est  à  remarquer  qu'ici  la  Cour  de  cassation  ayant 
annulé  deux  arrêts  ou  jugemens  en  dernier  ressort, 
rendus<lans  la  même  cause  entre  les  mêmes  parties 
et  attaqués  par  les  mêmes  moyens,  l'arrêt  de  la  Cour 
de  Dijon  est  définitif,  et  qu'alors  il  y  a  lieu  à  inter- 


LA    DOMINICALE. 


prêter  la  loi  par  voie  d'autorité.  Onsait  que  Tinter 
prétation  était  conférée,  par  la  loi  du  16  septembre 
A  807,  au  gouvernement  seul,  et  sans  le  concours  des 
chambres  ;  mais  cette  loi  a  été  abrogée  par  une  loi 
du  50  juilkt  1828.  Ainsi  la  question  desmanécan- 
leries  n'est  plus  contestable  que  devant  la  législa- 
ture. 

On  lit  dans  la  Gazette  de  Flandre  et  d'Ar- 
tois : 

—  La  ville  d'Estaires  (Nord)  qui,  depuis  quelque 
temps,  désirait  posséder  une  école  de  Frères,  verra 
sous  peu  son  espoir  couronné  de  succès.  Le  conseil 
municipal,  dans  sa  session  de  mai,  a  volé  une  somme 
annuelle  de  DOO  fr.  pour  aider  à  l'entretien  d'une 
école  qui  sera  tenue  par  trois  Frères.  Cette  somme 
sans  doute  est  insuflisante  ;  mais  les  notables  habi- 
tans,  qu'aucun  sacrifice  n'arrête  quand  il  s'agit  de 
faire  le  bien,  y  pourvoiront  par  des  dons  volon- 
taires. Ils  se  sont  engagés  à  couvrir  le  surplus  de 
l'allocation  nécessaire  à  l'entretien  de  celte  maison, 
à  faire  les  frais  de  premier  établissement,  qui  s'élè- 
veront au  moins  à  5,000  fr.  Le  local  est  prêt;  il  est 
donné  par  une  famille  que  sa  modestie  nous  défend, 
de  nommer. 

—  On  nous  écrit  de  Bordeaux  : 

M.  l'abbé  Voisin,  du  diocèse  d'Annecy,  envoyé , 
il  y  a  une  dizaine  d'années,  en  Cl.iae,  à  la  mission 
du  Su-Tchnen,  el  rappelé  en  Europe  par  ses  supé- 
rieurs ,  est  arrivé  ici  au  commencement  de  mai , 
après  un  voyuge  de  huit  mois.  Il  s'est  embarqué  à 
JMacas.  A  son  départ,  la  province  du  Su-ïchnen 
jouissait  d'un  assez  grand  calme.  L'église  y  compte 
soixante  mille  chrétiens  et  hul  missionnaires  fran- 
çais. Un  missionnaire  est  parti  dernièrement  pour 
celle  destination.  Ce  petit  nombre  de  paslenrs  met 
les  fidèles  dans  l'impossibilité  de  les  voir  plus  de 
t!  0  s  ou  quatre  fois  par  an  ;  et  néanmoins  ils  persc- 
vèienl dans  un  degré  de  ferveur  qu'on  ne  trouve 
plus  parmi  nous.  M.  l'abbé  Voisin  a  recueilli,  pen- 
dant les  années  qu'il  vient  de  p;iS5er  au  mil  ieu 
d'eux,  une  foule  de  traits  forlédifiaus  qu'il  se  pro- 
pose, dil-on,  de  publier. 

—  Chaque  jour  se  révèle  l'ignorance  barbare 
qui  aveugle  certains  esprits  depuis  que  les  passions 
révolutionnaires  sont  en  jeu.  A  Saint-Omer ,  le 
conseil  municipal  vient  de  sanctionner  la  destruc- 
tion de  l'abbaye  de  Saint-Berlin  et  de  l'hôiel-de- 
ville,  monument  du  treizième  siècle,  dans  le  genre 
gothique,  d'une  élégance  parfaite.  Un  marché  aux 
veaux  sera  établi  sur  l'emplacement  de  l'antique 
église  que  l'on  va  démolir;  el  l'on  substituera  à 
riiôle!-.le-ville  une  maison  commune  moderne  et 
sans  dignité.  Quel  vandalisme  ! 

—  Voici  le  relevé  des  tableaux  qui  ornent  les 
différentes  églises  de  Paris  : 

Dans  l'église  Saint-Germain-des-Prés,  22  grands 
t;U)leaux  peints  à  l'huile;  Saint-Sulpice,  42  ;  Saint- 
Thomas,  27  ;  Val-de-Grâce,  10;  Saint- Jacques-du- 
Haut-Pas,  52;  Sainl-E(ienne-du-3Iont,  7i  j  Saiat- 


663 

Louis-en-rile,  25;  Notre-Dame,  C5  ;  Saint-Genais. 
59  ;  Saint-Méry,  45;  Saint-Leu,55;  Saint-Nicolas- 
des-Champs,  25;  Bonne-Nouvelle,  iO  ;  Nolre- 
Dame-des- Victoires,  28  ;  Saint -Eustache,  47;  Saint- 
Roch,  82;  Saint-Philippe-du-Roule ,  9;  Saint- 
Louis-d'Antin,  17.  Total,  ()29,dont  plusieurs  sont 
des  premiers  maîtres,  tels  que  Raphaël,  Le  J>oussin, 
Lesueur,  etc.,  etc. 

Le  nombre  des  vitraux  et  des  ouvrages  de  scul|>- 
ture  est  encore  beaucoup  plus  considérable. 


nouvelles  étrangères  et  faits  divers. 

Plusieurs  membres  du  ministère  anglais  ont 
donné  leur  démission,  à  l'occasion  de  la  proposition 
de  M.  Ward,  relative  aux  propriétés  de  l'église  éta- 
blie en  Irlande.  Le  2  juin,  la  recomposition  du  ca- 
binet n'était  pas  encore  officiellement  publiée  à 
Londres.  La  proposition  a  été,  dans  la  séance  de  ce 
jour,  dévelopftée  par  son  auteur  à  la  chambre  des 
communes.  Lord  Althorp,  au  nom  du  ministère,  a 
adopté  le  principe  qui  consacre  le  droit  du  parle- 
ment à  disposer  du  surplus  des  biens  de  l'église  éta- 
blie. Toutefois,  il  a  demandé  qu'une  enquête  préa- 
lable fût  ordonnée  par  la  chambre ,  pour  constater 
l'état  des  choses.  M.  Ward  s'est  opposé  à  l'adop- 
tion de  cette  mesure;  mais,  après  une  discussion 
assez  longue,  le  vote  de  la  chambre  a  donné  gain  de 
cause  au  ministre.  Ainsi  laqueston  est  ajournée  et 
ne  sera  reprise  qu'après  les  travaux  de  la  commis- 
sion, que  l'on  présume  devoir  durer  assez  long- 
temps. 

—  On  assure  que  l'Angleterre  fait  de  grands 
préparatifs  de  guerre.  Il  ne  s'agit  de  rien  moins  que 
de  dix  vaisseaux  de  ligne  de  cent  à  cent  vingt  ca- 
nons, qui  iraient  rejoindre  la  flotte  déjà  imposante 
aujourd'hui,  en  station  dans  les  parages  de  Malte. 
On  i)cnse  généralement  que  cet  armement  est  di- 
rigé contre  le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg,  dont 
on  connaît  le  peu  de  concordance  avec  celui  de 
Saint  James. 

—  Le  MonitPAir  du  5  annonce  que  les  ratifica- 
tions du  traité  conclu  le  22  avril  entre  les  cours  de 
Paris,  de  Londres,  de  Madrid  el  de  Lisbonne ,  ont 
été  échangées  à  Lundi  es,  le  51  mai,  et  que  le  gou- 
vernement de  Louis-Pliilippe  vient  de  recevoir 
celles  des  trois  autres  puissances. 

—  Trois  courriers  de  commerce  venant  de  Ma- 
d  id  gardent  le  plus  grand  secret  sur  ce  qui  se 
passe  dans  cette  capitale.  Il  paraît  que  l'ambassa- 
deur d'Autriche  a  quitté  Madrid;  que  ceux  de 
Russie  et  de  Prusse  ont  fait  descendre  les  armes 
qui  surmontaient  la  porte  de  leurs  hôtels,  et  se 
d  s.)osei  t  aussi  à  partir.  Des  bruits  d'interventien 
de  la  part  de  la  France  dans  les  affaires  d'Espa- 
gne commenceut  à  se  répandre  ;  on  parle  même 
d'un  bataillon  par  régiment  de  l'armée  d'interven- 
tion qui  entrerait  prochainement  dans  ce  pays.  Le 


LA    DOMINICALE. 


664 

maréchal  Gérard,  dit-on  ,  a  qnillé  Paris,  se  diri- 
geant vers  les  Pyrénées.  —  Une  grande  incerti- 
tude règne  encore  sur  les  affaires  de  la  Péninsule. 
L'évacuation  de  Santarem  par  don  Miguel  parait 
positive;  mais  on  n'est  pas  d'accord  sur  les  causes 
de  ce  mouvement.  Les  uns  l'attribuent  à  l'impos- 
sibilité de  garder  cette  position  ,  et  au  succès  de  la 
cause  pédrisle;  d'autres  n'y  voient  que  le  résultat 
d'nn  plan  d'opération  qui  aurait  pour  but  de  don- 
ner la  main  aux  partisans  de  don  Carlos.  On  as- 
surait que  les  deux  prélcndans  étaient  entrés  en 
Espagne.  Celte  nouvelle,  qui  ne  s'est  pas  confir- 
mée ,  n'a  pas  été  non  plus  démentie.  Pendant  ce 
temps,  les  carlistes  se  maintiennent  dans  les  pro- 
vinces septentrionales.  Les  troupes  de  la  reine  sont 
presque  partout  sur  la  défensive. 

—  Des  troubles  ont  éclaté  dans  plusieurs  villes 
de  France.  A  Reims ,  des  ouvriers  lileurs  se  sont 
réunis  en  grand  nombre  pour  arrêter  les  bases  d'un 
tarif.  Quatorze  d'entre  eux  ont  été  arrêtés  par  la 
garde  nationale.  On  a  voulu  les  délivrer.  La  garde 
nationale  a  été  assaillie  à  coup  de  pierre. 

—  A  Toulouse,  un  charivari,  donné  le  jour  des 
secondes  noces  d'un  médecin,  a  été  l'occasion 
d'un  rassemblement  si  considérable  que  l'autorité 
a  cru  devoir  s'en  mêler.  Des  charges  d'infanterie 
et  de  cavalerie  ont  été  exécutés,  et  ont  amené 
l'arresiation  de  treize  individus. 

—  Une  rixe  s'est  engagée  à  Monlluçon  (Allier) , 
entre  les  habitans  du  faubourg  et  les  membres  d'un 
ancien  club  républicain. 

—  A  Nevers,  une  violente  dispute  s'est  élevée 
parmi  deux  cents  jeunes  gens  venus  en  cette  ville 
des  conmiunes  voisines.  L'un  d'eux  a  eu  la  poitrine 
traversée  d'un  coup  de  pique.  Les  gendarmes  ont 
été  maltraités. 

—  Il  n'est  bruit  que  du  suicide  d'un  militaire  de 
la  garnison  de  Lyon,  dont  le  père  a,  dit-on,  été  re- 
trouvé parmi  les  morts  des  événemens  d'awil.  Ce 
jeune  homme  n'a  pu  survivre  à  l'affreuse  idée  que 
peut-être  la  balle  dodt  le  cadavre  portait  la  marque 
à  l'endroit  même  du  cœur  était  sortie  de  son  fusil. 


— lia  déjà  paru  cinq  livraisons  ûeV Italie,  par 
M.  le  chevalier  Artaud,  ancien  chargé  d'afiaires  de 
ïrance  à  Rome  el  ù  Flo.ence,  et  membre  de  l'Ias- 
lilut.  Les  événemens  du  moyen-âge  y  sont  consi- 
dérés so.is  un  p  nnt  de  vue  différent  de  celui  que 
lieaucouj»  d'auteurs  avaient  pris  jusqu'ici  pour 
ligne  de  départ.  ]j'Uali2  est  donc  un  ouvrage  ab- 
solument nouveau. 

Ces  cinq  livraisons ,  ornées  de  vingt  gravures , 
représentant  les  principaux  sites  et  les  monumens 
tlénomniés  dans  le  cours  du  récit,  coCUentun  franc. 
L'ouvrage  entier  sur  l'Italie  aura  à  peine  douze 
ou  quinze  livraisons,  et  dans  cette  dernière  sup- 


position, ne  coûtera  que  3  francs  pour  240  pages 
de  texte  inédit,  et  (JO  planches  gravées  sur  acier. 
Le  nom  d'un  écrivain  politique  à  qui  on  doit  en- 
core des  publicatoas  importantes  sur  l'iiisloire 
des  arts  el  la  numis.natique ,  et  qui  a  pu  ainsi  en- 
richir sa  con. position  de  tant  de  connaissances 
variées,  assure  à  cette  partie  de  l'immense  entre- 
prise de  MM.  Didol,  a\i[>c\é  V Univers  piiioresque, 
le  même  succès  qu'elle  obtient  pour  les  parties  de 
l'Égyple,  confiées  à  M.  Champollion,  et  de  la 
Grèce ,  rédigée  par  M.  Pouquevillc. 

MM.  Didot  vont  au-delà  de  ce  qu'on  pouvait  at- 
tendre; ils  ont  rési)ln  le  problème  des  excellens 
livres  à  jbon  marché. 

—  Une  société  de  commerce  pour  la  colonisation 
de  la  régence  d'Alger,  vient  de  se  former  sous  la 
raijo  1  A.  Tayer  ,  Soulié  et  c()mpagnie.  Parmi  les 
p  incipaux  actionnaires,  on  cite  le  duc  d'Orléans, 
le  maréchal  Clauzel,  le  général  Bertrand,  M.  Bar- 
bet, maiie  de  Rouen,  M.  de  Cambacérès,  et  M.  le 
duc  de  Fitz-James.  Le  fonds  social  est  fixé  à  8  mil- 
lions divisé  en  8,000  actions.  Les  opérations  auront 
surtout  pour  but  d'introduire  dans  le  pays  la  cul- 
ture de  |)lan  tes  tropicales,  telles  que  le  colon,  l'in- 
digo, etc.  ;  celles  du  mûrier  et  de  l'olivier,  et  l'édu- 
cation des  bestiaux.  Les  maisons  et  biens  acquis 
seront  donnés  en  location  après  avoir  été  disposés  à 
l'européenne. 


AVIS. 


Nous  avons,  dans  le  courant  des  doux  der- 
niers mois,  reçus  diverses  réclamations  de  la 
part  de  nos  abonnés  à  qui  des  numéros  de  la 
Dominicale  n'étaient  point  parvenus.  Jaloux 
de  ne  mériter  aucun  reproche  de  ce  genre, 
nous  nous  sommes  assures,  de  la  manière  la 
plus  Dositivc,  que  nos  numéros  étaient  très- 
exactement  déposés  à  la  poste,  et  que  nulle 
erreur  ne  pouvait  provenir  de  notre  fait.  Une 
fois  rem::5  à  i'adm  n  strat'on  des  Postes  nous 
ne  savons  plus  ce  que  devienn  nt  ces  numé- 
ros, mais  nous  lestons  convaincus  qu'il  a  pu 
se  passer  à  leur  égard  des  choses  fâcheuses 
dont  nous  nous  efiorcerons  de  provenir  le 
retour. 


Le  Direete,ur-  Gérant , 
ANGE  DE   SAINT-PRIEST. 

Imp.de  Félix  Locjniif,  r.  N.-D.-des-Victoires ,  u.  91 


Le  gouvernement  philosophique  et  le  gou- 
vernement   HELIGIEUX. 

(  TroiNième  article.  ) 

Si  Ton  a  suivi  avec  quelque  attention  le 
mouvement  d'idées  qui  a  élevé  et  porté  peu  à 
peu  les  philosophes  vers  le  pouvoir  politique  , 
et  qui  a  fini  par  remeUre  en  leurs  mains  ou  en 
celles  de  leui-s  adeptes  les  destinées  de  la  France, 
on  a  pu  les  voir,  principalement  pendant  le 
dix-huitième  siècle,  le  cœur  gonflé  d'ambition 
sociale,  tout  occupés  de  théories  qu'ils  dres- 
saient avec  amour,  mais  sans  nulle  espérance  de 
les  réaliser  dans  une  société  qui  paraissait  soli- 
dement emboîtée  dans  sa  charpente  monarchi- 
que, et  qui  en  réalité  n'avait  de  bon  que 
l'écorce ,  et  de  vert  que  le  feuillage.  Puis ,  les 
philosopheSjfavorisés  par  unesubversion  inouïe 
jusqu'alors,  se  placèrent  à  la  tête  des  idées; 
les  vieux  chefs,  qui  venaient  de  se  coucher  dan» 
leurs  sépulcres,  serelevèrent,  pour  ainsi  parler, 
et  se  di'essèrent  en  pied  avec  leurs  chauds  néo- 
phytes de  1789;  les  plans  qu'on  avait  autre- 
fois élaborés  avec  sollicitude,  furent  repris  et 
consacrés;  les  philosophes  se  trouvèrent  de- 
venus ce  qu'ils  avaient  souhaité  d'être  :  ils 
avaient  rêvé  la  suprématie  morale  des  peuples, 
et  ils  se  trouvèrent  tout  ù  coup  les  législateurs 
tout  puissans  du  plus  beau  rovaume  de  l'Eu- 
rope. Alors,  possesseurs  de  cette  rovnuté  qui 
n'était  encore  jamais  échue  aussisubiteet  aussi 
brillante  à  la  raison  humaine,  les  philosophes 
tenant  sous  leurs  pieds  la  France  de  Louis  XVI, 
se  demandaient  l'un  à  l'autre  :  Qu'en  ferons- 
nous? 

Ils  en  firent  ce  que  vous  savez  :  les  théories 
du  dix-huitièine  siècle  sur  la  souveraineté  de 
tous  et  de  chacun,  furent  réalisées;  la  logique 
de  ces  systèmes  alla  se  heurter  à  tant  de  têtes, 
qu'on  la  suspendit.  Après  plus  de  vingt  an- 
nées, qui  furent  pour  les  philosophes  le  temps 
de  la  captivité,  il  leur  a  été  donné  de  rebâtir 
le  temple.  Ils  l'ont  reconstruit  sur  le  plan 
de  1  789  ,  c'est-à-dire  d'après  les  données  des 
théories  encyclopédiques  ;  mais  leurs  idées 
émises  et  calculées  sans  avoir  tenu  compte 
des  réalités  sociales,  ont  été  forcées  de  se 
mentir  à  elles-mêmes;  les  principes  des  phi- 
losophes ont  refusé  de  donner  leurs  consé- 
quences pi'opres  et  directes,  et  ils  en  ont  adopté 
d'autres  qui  sont  leur  négation.  Ainsi,  àl'heure 


LA    DOMÏNICALE.  665 

qu'il  est,  comme  nous  l'avons  déjà  fait  voir,, 
le  dix-huitième  siècle  conduit  la  société;  mai& 
ce  n'est  pas  au  nom  des  maximes  qu'il  avait 
préchées.  Son  pouvoir  est  moins  une  idée 
qu'un  fait  rajusté  et  rapiécé;  ce  qui  prouve 
qu'il  n'y  avait  rien  au  fond  de  la  politique  des 
encyclopédistes,  puisque  le  monde  qu'ils  ont 
eu  en  hur  puissance  a  glissé  dans  leurs  mains. 

Certes,  c'est  à  d'autres  conditions  de  vie  et 
de  force  que  le  Christianisme  se  présente  de 
nouveau  pour  gouverner  les  nations.  IVous 
disons  se  présente  de  nouveau,  car  il  ne  faut 
pas  oublier  que  la  civilisation  de  l'Europe  est 
son  ouvrage ,  et  que  l'ombre  qui  s'est  répan- 
due sur  la  société  pendant  ces  quarante  der- 
nières années,  vient  de  ce  que  ce  soleil  s'est 
éclipsé  derrièrenos  erreurs.  Lemondemoderne 
appartient  au  Christianisme;  il  l'a  nourri  de 
sa  parole  pendant  les  longues  douleurs  de  son 
enfance;  il  a  garanti  son  berceau  des  Goths 
qui  venaient  de  l'est ,  des  Huns  qui  venaient 
du  nord_,  des  Saxons  qui  venaient  de  l'ouest 
et  des  Arabes  qui  venaient  du  midi  ;  il  l'a  dou- 
cement bercé  et  endormi  au  son  de  l'orp^ue  et 
des  cloches  de  ses  cathédrales;  et  puis  il  lui  a 
livré commejouets ,  à  son  léveil,  ces raillemer- 
veilles  de  l'art  du  moyen  âge,  flèches,  donjons,, 
vitraux.  Les  ph.ilosoiihes  n'ont  pris  le  monde 
que  grand,  riche  et  insti-uit;  le  Christianisme 
l'avait  reçu  pauvre,  ignorant  et  dést.lé.  Les 
philosophes  lui  ont  donné  en  échange  de  beau- 
coup de  sang  et  de  larmes,  quelques  j^auvres 
théories  dont  eux-mêmes  ne  veulent  plus;  le 
Christianisme  lui  a  fait  toutes  ses  réalités  de 
mœurs  ,  de  lois  et  d'arts;  et  c'est  au  nom  de 
tous  ses  bienfaits  passés  et  de  son  antique  pa- 
tronage ,  qu'il  repi*nd  aujourd'hui  la  société 
sous  son  aile  blanche.  C'est  l'ouaille  égarée , 
c'est  l'enfant  perdu. 

Et  d'abord  c'est  une  chosejuste  ,  naturelle, 
et  légitime,  que  le  principe  qui  a  créé  et  coor_ 
donné  les  élémens  d'une  société ,  s'en  envi)are 
et  les  mette  en  œuvre.  Celui-là  qui  a  donné 
naissance  aux  instincts  sociaux,  les  peut  seul, 
distinguer  et  satisfaire.  Nul  n'élève  mieux 
l'arbre  que  celui  qui  l'a  p!:;nté.  Q;ie';le  notion 
intime  et  quelle  expérience  des  peuples  pou- 
vaient avoir  lesphilosoplies,  eux  qui  n'avaient 
constitué  aucun  peuple,  fondé  aucune  morale, 
enseignéaucune  de  ces  véi  ilés  indispensables  ù 
lavie.?Imagine-t-onriende  plus  téméraire,  que 
de  s'emparer  subitement  des  faits  que  l'hi.stoire 
avait  successivement  fait  naître  dans  un  pays, 
et  de  prétendre  leur  imposer  des  lois  arbitrai- 

00 


666 


LA    DOMINICALE. 


renient  calculées,  couimesi  tous  les  faits  n'exis- 
taient pas  en  vertu  de  causes  distinctes,  et  ne 
se  développaient  pas  inflexiblement  selon  des 
lois  tirées  de  ces  causes  elles-mêmes?  Le  Chris- 
tianisme seul  peut  faire  cela:  il  s'empare  d'un 
peuple,  parce  qu'il  l'a  réuni j  il  modère  ses 
mœurs,  parce  qu'il  les  a  faites;  il  corrige  ses 
lois,  parce  qu'il  les  a  sanctionnées;  il  sait  en- 
fin tous  les  secrets  de  la  civilisation,  comme 
l'artiste  sait  les  secrets  de  son  œuvic;  et  pour 
lui ,  il  est.  temps  à  toute  heure  de  reprendre  la 
tâche  à  l'cudioit  oii  il  l'a  laissée,  p.nce  que  le 
monde  n'a  pas  cessé  d'être  sien,  et  que  ce  monde 
reconnaîtra  toujours  la  voix  qui  l'a  tiré  du 
néant,  et  qui  a  lancé  la  société  dans  son  orbite. 

D'un  côté,  les  prétentions  politiques  du 
Christianisme  sont  donc  lout-à-fait  naturelles; 
il  reprend  son  ouvrage,  il  tend  la  main  au  fils 
de  sa  doctrine ,  il  dirige  la  civilisation  après 
l'avoir  faite.  D'un  autre  côté,  elles  sont  tout- 
à-fait  légitimes,  car  il  se  présente  comme  la 
manifestation  magnifique  de  Dieu,  et  aussi 
comme  1 1  satisfaction  la  plus  complète  des  né- 
cessités humaines. 

Il  y  a  eu  quelque  chose  de  singulier  et  d'ins- 
tructif à  remarquer  dans  les  tentatives  qui  ont 
été  récemment  faites  par  quelques  ordres  par- 
ticuliers de  philosophes  pour  s'emparer  de  la 
direction  de  la  société.  Les  sectaires  ont  d'a- 
bord mis  un  grand  soin  à  ne  heurter  aucun 
des  clémens  anciens  de  la  société ,  comme  ils 
ont  mistouteleur  sollicitude  àtcnir  compledes 
élémens  nouveaux  ;  mais  ce  qui  n'avait  encore 
jamais  été  fait  depuis  Jésus-Crist,  ce  que  le 
dix-huitième  siècle  aurait  surtout  raillé  et 
moqué ,  c'est  qu'ils  ne  se  sont  pas  contentés  de 
pourvoir  à  l'oi'ganisation  ou  de  l'industrie ,  ou 
de  la  science  et  des  arts,  ou  de  l'administra- 
tion générale,  ou  de  la  politique;  ils  ont  con- 
sidéré tout  cet  immense  travail  comme  partiel 
et  incomplet,  et  ils  ont  unanimement  senti  la 
nécessité  de  réunir  les  fils  épars  de  leur  doc- 
trine sociale  dans  une  religion. 

Nécessité  singulière  où  est  l'humanité  d'être 
ramenée  au  vrai  par  mille  routes,  soit  qu'elle 
suive  la  pente  de  son  cœur,  soit  même  qu'elle 
se  livre  nonchalamment  au  courant  de  ses 
idées.  Un  philosophe  du  dix-huitième  siècle 
avait  dit  qu'il  faudrait  inventer  Dieu  s'il 
n'existait  pas.  Eh  bieni  denos  jours,  on  a  in- 
venté une  religion ,  une  théosophie  com- 
plète, comjîrenant  les  notions  sur  Dieu,  ses 
rapports  avec  le  monde  sensible,  et  la  destinée 
définitive  de  tous  les  êtres  créés  de  l'univers. 


Cependant  cette  grande  attention  ainsi 
tournée  vers  les  idées  religieuses,  à  une  épo- 
que d'indifférenci;  ,  n'avait  ,  dans  l'esprit 
des  sectaires  nouveaux,  d'autre  but  que  de 
donner  une  religion  pour  base  à  l'organisation 
sociale;  tant  c'est  aujourd'hui ,  dans  l'esprit  de 
ceux  qui  réfléchissent,  une  vérité  importante 
et  démontrée,  que  la  nécessité  d'unir  les  idées 
religieuses  aux  idées  politiques,  et  de  faire 
marcher  les  Etats  comme  l'homme  d'Ovide, 
les  yeux  levés  vers  le  ciel  I 

Eu  effet,  le  tourment  des  politiques  mo- 
dernes, c'est  la  difficulté  qu'ils  éprouvent  à 
produire  ou  à  maintenir  l'unité  dans  la  cons- 
titution des  royaumes,  et  à  empêcher  la  pro- 
duction de  ce  qu'ils  appellent,  depuis  le  Testa- 
menî  poliligue  du  cardinal  de  Piichelieu,  un 
Etat  dans  un  Etat.  C'est  là  un  obstacle  auquel 
tous  les  publicistcs  se  heurtent,  et  que  les 
sectaires  dont  noas  parlions  ont  voulu  éviter, 
en  synthétisant  leurs  théories  sociales  dans  une 
religion  qu'ils  avaient  faite  exprès.  C'est  là 
encore  ce  qui  a  été  pour  la  France  une  source 
de  troubles,  et  pour  son  gouvernement  un 
sujet  continuel  de  petites  et  de  mesquines 
tvrannies,  en  exigeant  le  sacrifice  des  asso- 
ciations religieuses  qui  s'étaient  formées  sous 
la  restauration,  et  en  mettant  en  état  de  sus- 
picion légale  les  associations  les  plus  saintes 
et  les  plus  morales  qui  existent  aujourd'hui, 
ou  qui  se   formeront  désormais. 

Et  cependant  les  publicistes  et  les  gouver- 
mens  aurontbeau  faire;  tant  qu'ils  ne  ferontpas 
delà  religion  labasede  leursprincipes,  ilyaura 
toujouis,  même  delà  part  des  citoyens  les 
plus  paisibles  et  les  plus  honorables,  des  dis- 
sidences dangereuses;  il  se  formera  des  ten- 
dances à  une  production  d'un  Etat  dans  un 
Etat;  car  les  lois  politiques  et  les  constitutions 
n'embrassant  pas  l'homme  tout  entier,  elles 
laissent  en  dehors  de  leur  cercle  lessentimens 
religieux  et  les  idées  morales.  Ces  sentimcns 
et  ces  idées  pencheront  incessamment  vers 
une  synthèse  qui  leur  soit  propre;  ils  cher- 
cheront à  s'unir,  à  s'allier,  à  se  constituer, 
à  se  traduire  extérieurement  en  certains  actes 
matériels,  car  c'est  le  propre  de  la  pensée  de 
devenir  concrète;  c'est  le  propre  de  l'intel- 
lipencpdepasscrdu  monde  idéal  dansle  monde 
réel. 

Tant  que  la  politique  etlareligion  ne  mar- 
cheront pas  de  concert,  elles  seront  rivales; 
car  de  penser  qu'elles  vivront  côte  à  côte,  sans 
s'enquérir  l'une  de  l'autre,  il  n'y  faut  pas  son- 


<    DOMINfCALE. 


667 


fjcr.  De  vouloir,  comme  disent  nos  hommes 
d'état,  que  le  clcrgc  reste  dans  ses  atlrihu- 
tions ,  c'est  une  folie,  dans  le  sens  restreint  où 
ils  l'entendent;  car  le  clergé,  qui  n'est  ni  am- 
bitieux, ni  brouillon  ,  le  clergé  ne  veut  rien 
que  ce  qu'ordonne  le  catholicisme;  mais  le  ca- 
tholicisme ordonne  impérieusement  dans  la 
sphère  des  notions  religieuses  et  des  notions 
morales;  celles-ci  ordonnent  aussi  impérieuse- 
ment dans  la  sphère  des  relations  domestiques; 
et  comme,  en  définitive,  tout  royaume,  quel- 
que A^aste  qu'il  soit,  se  réduit  aux  proportions 
de  la  famille,  il  en  lésulte  que  toutes  les  lois 
rentrent  dans  les  lois  de  la  famille  :  celles-ci 
dans  les  notions  morales,  celles-ci  dans  les  no- 
tions religieuses,  celles-ci  dans  le  Christianisme. 
C'est  en  vérité  une  chose  merveilleuse  que  d'en 
être  réduit  à  démontrer  la  connexité  intime 
de  toutes  les  lois  humaines.  Est-ce  que  l'homme 
n'est  pas  un?  Les  païens  eux-mêmes  étaient 
parvenus  à  des  notions  plus  justes  :  ils  repré- 
sentaient Jupiter  enlaçant  les  dieux  et  les 
hommes  avec  la  chaîne  d'or  qui  partait  du 
pied  de  son  trône. 

Oui,  et  les  sectaires  qui  se  sont  élevés  pen- 
dant ces  derniers  temps  l'ont  bien  reconnu  : 
il  faut  qu'un  gouvernement  soit  religieux. 
Maintenant  le  Christianisme  peut-il  servir  de 
base  à  un  gouvernement  de  ce  monde?  Nous 
le  croyons  fermement;  et  nous  exposerons  là 
dessus  les  élémens  et  les  motifs  de  notre  opi- 
nion. 


BIBLIOGRAPHIE. 

HISTOIRE    DE    FRANCE. M.   MICHELET. 

Il  s'est  produit  en  France,  durant  ces  vingt 
dernières  années  ,  un  certain  ordre  d'esprits 
qu'il  serait  bien  difficile  de  caractériser  exac- 
tement ,  et  qu'il  est  plus  aisé  de  faire  connaître 
en  disant  ce  qu'ils  ne  sont  pas,  qu'en  affirmant 
ce  qu'ils  sont.  Avant  tout,  ce  sont  des  intelli- 
gences remarquables,  qui  ont  des  proportions 
originales  et  grandes  ,  et  qui  révèlent  au  plus 
simple  examen  une  puissance  dont  on  sent 
l'énergie ,  mais  dont  on  comprend  mal  et  con- 
fusément la  nature.  Pour  ce  qui  les  distingue, 
c'est  d'abord  un  éloignement  profond  de 
l'aridité  d'âme  et  de  l'incrédulité  du  dix- 
huitième  siècle  ,  de  ses  habitudes  de  déni- 
grement et  de  sarcasme  ,  et  de  ses  théo- 
ries de    désorganisation.   Ensuite  ,    quoique 


singulièrement  rapprochés  du  catholicisme, 
surtout  par  rapport  aux  voltairiens,  ilsdemeu» 
rcnt  néanmoins,  vis-à-vis  de  ses  dogmes  et  de 
son  histoire,  dans  une  sorte  d'indépendance, 
d'individualisme  et  de  libre  arbitre  qui  livreà 
leur  interprétation  facultative  une  foule  de 
points  capitaux  que  l'Eglise  a  fixés.  En  un  mot, 
ils  nesont  pas  encyclopédistes,  il  s'en  faut;  mais 
ils  ne  sont  pas  non  plus  catholiques,  il  s'en, faut 
aussi  :  d'ail  leurs  beaucoup  pi  us  sympathiques  au 
Christianisme  qu'à  toute  autre  idée;  enquête, 
dans  l'intérêt  de  l'humanité,  de  toutes  les 
choses  nobles  et  belles  ,  et  les  cherchant  avec 
une  infatigable  ardeur  à  travers  tous  les  sys- 
tèmes qui  sont  tombés  jusqu'à  présent  de  la 
main  des  hommes. 

Cette  généralité  d'esprits  que  nous   signa- 
lons, et  qui  est  encore  trop  peu  dessinée  pour 
avoir  un  nom,  se  divise  même,  à  l'heure  qu'il 
est  eu  plusieurs.spécialités  diverses,  lesquelles 
ne  s'avouent  peut-être  pas  toutes   entre  elles 
leur  alliance  eÊ  leur  fraternité ,  mais  se  ti  n- 
nent  au  moins  par  les  qualités  négatives  que 
nous  avons   énoncées.    Ainsi ,  cette  nouvelle 
couche  intellectuelle  ,  si   nous  pouvons  ainsi 
parler,  qui  recouvre  presque  entièrement ,  et 
qui  px'obablement  recouvrira  tout-à-fait  l'éclec- 
tisme, doctrine  qui  semblait  promettre  plus 
qu'elle  n'a  tenu,  et  qui  est  aujourd'hui  aussi 
usée  dans  l'opinion  que  les  hommes  qui  l'ont 
introduite  et  professée  ;  cette  couche  intellec- 
tuelle ,  disons-nous,  contient  déjà  ses  poètes^, 
ses  philosophes ,  ses  publicistes  et  ses  histo- 
riens.  Occupons  -  nous   particulièrement   de 
ceux-ci,  et  parmi euxchoisissons  M.  Michelet. 
Chef  de  section  aux  archives  du  royaume  , 
maître  de  conférences  à  l'Ecolenormale,  sup- 
pléant de  M.  Guizot  à  la  Sorbonne ,  M.   INIi- 
chelet  possède  tous  les  élémens  matériels  que 
réclame  la  mise  en  œuvre  d'une  idée.  Nous 
devons  ajouter  que  les  élémens  moraux  ne  lui 
manquent  pas.  Encore  jeune,  ardent,  actif, 
doué  d'une  parole  brillante  et  incisive ,  il  a 
l'opiniâtreté  réfléchie  du  travail  intérieur,  et 
la  confiance  communicative  de  la  prédication 
publique.  M.  Michelet  se  trouve  ainsi  à  l'é- 
preuve la  plus  difficile,  mais  la  plus  décisive 
et  la  plus  belle  qu'il  pût  souhaiter.  Le  gou- 
vernement et  son  propre  mérite  ont  fait  à  ses 
idées  de  magnifiques  conditions;  nous  verrons 
bien  ce  qu'elles  produiionl. 

Nous  ne  voulons  pas  dire  que  M.  Michelet 
en  soit  à  commencer  son  oeuvre ,  et  que  tous 
les  ouvrages  que  le  public  a  reçus  de  lui  ne 


CG8 


LA    DOMINICALE. 


soient  pas  dif^nes  de.  l'attention  qu'ils  ou'' 
obtenue;  mais  autre  chose  est  jeter  un  aperçu 
dans  un  livre,  autre  chose  est  le  jeter  dans  !e 
public.  A  un  homme  placé  comme -M.  Miche- 
Ict,  il  faut  une  école,  et  non  pus  des  lecteurs. 
Si  son  idée  est  vraiment  bonne ,  cette  école 
se  fera;  si  elle  est  mauvaise,  l'école  se  fera 
peut-être  aussi  :  mais,  par  le  temps  de  lutte 
intellectuelle  où  nous  vivons,  le  règne  des 
fausses  théories  n'est  pas  long  ;  elles  naissent 
et  meurent  vite.  C'est  cette  sanction  du  temps 
et  de  l'expérience  morale  que  nous  appelions 
tout  à  l'heure  sur  l'idée. de  jM.  Michelet,  et 
après  laquelle  il  sera  pleinement  leconnu  et 
constaté  jusqu'à  quel  degré  elle  doit  monter 
dans  l'échelle  scientifique  et  l'estime  coutem- 
jDoraiue. 

Par  instinct,  par  raisonnement,  nous  ne  sa- 
vons trop  lequel,  mais  assurément  par  une 
inspiration  fort  heureuse,  M.  JNÎichelet  a  fait 
précéder  ses  travaux  d'histoire  moderne  par 
<les  travaux  d'histoire  ancienne.  Il  y  a  ijour 
tous  les  peuples  une  certaine  période  qui 
■est  à  peu  près  la  même,  celle  du  commen- 
cement des  institutions  et  de  l'assiette  défini- 
tive des  familles  :  il  vaut  mieux  l'étudier  chez 
les  nations  primitives  que  chez  les  nations  mo- 
dernes ,  parce  qu'elle  y  est  moins  compliquée 
d'accidens  étrangers  et  d'élémens  accessoires. 
Soit  hasard  dans  les  études,  soit  spontanéité 
dans  le  plan  ,  M.  Michelet  a  commencé  ainsi 
sa  carrière  d'histoire.  Le  livre  par  lequel  il 
est  entré  dans  le  monde  savant  est  une  tra- 
duction de  Vico  ,  tandis  que  M.  Edgard  Qui- 
net,  son  ami ,  et  alors  son  rival,  v  entrait  pa- 
reillement par  une  traduction  de  Herder. 

Nous  ne  voulons  pas  dire  ici  toute  notre 
opinion  sur  la  traduction  de  Vico,  et  surtout 
sur  l'introduction  que  jNI.  Michelet  y  a  pla- 
cée :  ce  ne  serait  pas  d'ailleurs  la  ])remière 
fois  qu'un  traducteur  ,  même  d'un  aussi  grand 
mérite,  ne  serait  pas  entré  jusqu'au  fond  des 
théories  qu'il  s'est  chargé  d'interpréter.  Que 
M.  Michelet  soit  dans  l'criTur  dans  son  appré- 
ciation de  Vico,  ou  que  nous  y  soyons  nous- 
mêmes  dans  notre  appréciation  de  M.  Mi- 
chelet, ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'un  pareil 
travail  était  une  merveilleuse  préj)aralion 
pour  écrire  l'histoire.  Même  à  ne  prendre 
qu'une  tiès-pctite  partie  des  aperçus  que  le 
juriste  napolitain  a  semés  avec  tant  de  pro- 
fusion ,  c'était  se  placer  de  beaucoup,  au 
moins  dans  les  principes  de  l'histpire ,  au- 


dessus  des  noms  les  plus  céltbrcs  et  des  tra- 
vaux les  plus  estimés. 

Vinrent  ensuite  les  deux  premiers  volumes 
de  V Histoire  romaine ,  un  commencement  de 
livre  fort  remarquable,    quoiqu'on    y   sente 
l'influence  continuelle  de  Niéburh ,  et  quoique 
certaines  parties  y  soient  bien   incomplètes, 
comme  celle  des  familles  {génies  romance, 
ce  qui  équivaut  à  la    noblesse  française,   ou 
anglaise,  ou  allemande),  et  certaines  autres 
bien   tronquées,  et   même  quelquefois    bien 
faussées,  comme  celle  du  droit;  puis  l'intro- 
duction à  V Histoire  universelle ,  exposé  sin- 
gulièrement pittoresque   et  chatoyant  de  la 
doctrine  historique  de  l'auteur;   puis  encore 
des  livres  destinés  à  la  jeunesse ,  mais  supé- 
rieurs de  beaucoup  aux  recueils  empiriques 
qu'ils   remplaçaient,    V Abrège  de    l'Histoire 
moderne  et  V.Abrc'ge'  de  l'Histoire  de  France  ; 
enfin,  V Histoire  de  France  elle-même,  ouvrage 
capital  de  M.  Michelet,  qui  fondera  principa- 
lement sa  renommée,  et  qui   exprimera  sa 
valeur  comme  philosophe  et  comme  écrivain. 
L'histoire  de  France  ,   qui  aura  cinq  vo- 
lumes,  n'est  encore  parvenue  qu'au  second. 
M.  Michelet,  suivant  en  cela  des   idées   d'in- 
novation que  nous  approuvons  de  toutes  nos 
forces,  n'a  pas  fait  commencer  nos  annales  à 
Pharamoad ,  pour  les  suivre  et  les  morceler 
de   règne   en    règne.    D'abord  ,    outre   que 
Pharamond  et  ses  successeurs,  jusqu'à  Clovis 
exclusivement,  ne  sont  mentionnés  nulle  part 
que  dans  une  chronique  peu  ancienne,    d'une 
autorité  médiocre ,  et  sans  aucune  espèce  de 
développement,  et  que  par  conséquent   ces 
l'ois  prétendus  ne  peuvent  donner  lieu  qu'à 
une  nomenclature  inutile,   il   est   visible   au 
moins  clairvoyant  qu'il  n'y  a  aucun    rapport 
entre  des  chefs   de  tribu,  qui  peuvent  après 
tout  n'avoir  même  pas  existé  ,  et  les  destinées 
de  ce  vaste  pavs  cpii  s'est  appelé  la  France. 
M.  Michelet  s'est  donc  attaché  aux  races  elles- 
mêmes  qui  couvraient  le  sol;  il  les  a   longue- 
ment et  péniblement  étudiées  ,  et  cherché  les 
véritables   commenceraens   de   VHistoire   de 
France  dans  leur  origine,  leurs  raœui-s ,  leurs 
migrations  diverses  et  leur  établissement  dé- 
finitif. 

11  y  avait  encore  d'autres  raisons  pour  que 
M.  Michelet  s'attachât  à  l'histoire  des  races; 
des  raisons  supérieures,  et  qui  tiennent  à  sa 
manière  de  penser  sur  la  méthode  à  suivre  en 
écrivant  l'histoire.  Les  annales  de  notre  pays 
et  de  tous   les  pays  ont   été  abordées  d'une 


LA.   DOMlWICALBi 


660 


oule  de  points  de  vue  divers  ,  et  la  plupart 
ssez  partiels.  Tel  a  fait  dominer  l'élément 
oyal,  par  exemple  ;  tel ,  l'élément  ccclésias- 
ique,  tel  l'élément  noble  j  tel  autre ,  l'élc- 
nent  démocratique.  M.  Michelet  croit,  et 
;n  cela  nous  adoptons  lout-à-fait  son  opi- 
lion  ,  que  ce  sont  là  des  manières  inconi- 
)lètes  d'envisager  l'histoire;  que  les  évé- 
lemens ,  que  la  civilisation  tout  entière,  dé- 
;oulent  de  l'homme,  qui  est  la  source  del'ac- 
ivité  sociale ,  et  que  dès-lors  l'histoire  doit 
;tre  racontée  du  point  de  l'homme,  comme 
lu  point  de  vue  de  son  principe  générateur. 

Or,  ce  qui  frappe  le  plus ,  ce  qu'on  rcn- 
;ontre  immédiatement  devant  soi  en  abor- 
lant  l'idée  de  l'homme  ,  c'est  sa  personnalité, 
;' est -à-dire  ses  instincts  physiques  et  mo- 
•aux.  Voilà  comment  M.  Michelet  a  été  con- 
luit,  par  une  méthode  qui  lui  est  propre,  à 
;ommenccr  par  l'histoire  des  races.  C'est  un 
ravail  très-beau  et  très-méritoire  ,  qui  offre 
e  résultat  de  tous  les  efforts  teutés  dans  ces 
natières,  etqnidoune  une  fort  nobleidéc  de 
'opiniâtreté  scientifique  et  de  la  netteté  d'es- 
3rit  de  son  auteur. 

Le  second  volume  passe  de  l'homme  à  la 
eri'e,  de  la  personnalitcà  la  géographie,  c'est- 
i-dire  des  races  considéréesdans  leurs  instincts 
mx  laces  considérées  dans  leurs  actes  natio- 
laux  et  civilisateurs.  Si  nous  n'avons  eu  que 
les  éloges  à  peu  près  sans  restriction  à  donner 
m  premier  volume,  il  n'en  est  pas  de  môme  du 
;econd  :  non  pas  qu'il  sorte  de  la  méthode  de 
M.  Michelet ,  non  pas  qu'il  soit  moins  cu- 
■ieux,  moins  bien  écrit,  moins  remarquable 
înfin,  artistement  parlant;  sous  tous  ces  rap- 
ports ,  il  est  de  beaucoup  supérieur  au  pre- 
iiier.  Mais  c'est  ici  que  perce  et  se  manifeste 
:ette  doctrine  encore  flottante  et  peu  nette- 
ment formulée ,  dont  nous  parlions  au  com- 
mencement de  cet  article;  qui  n'est  pas  l'esprit 
négatif  et  stérile  du  dix-huitième  siècle;  qui 
n'est  pas  non  plus  l'esprit  affirmatif  et  fécond 
Ju  Christianisme;  qui  ne  ressemble  absolu- 
ment à  aucune  des  théories  formulées  en 
France,  en  Allemagne  ,  en  Ecosse  ou  dans 
l'antiquité  ;  et  qui  acela  de  singulièrement  osé 
3t  présomptueux,  qu'elle  se  prend  à  juger 
:juoiquece  soit,  sans  indiquer  son  propre  point 
de  départ  et  sans  laisser  apercevoir  sa  base. 

Le  Christianisme,  son  établissement,  ses 
dogmes  ,  sa  science  philosophique  ,  sa  littéra- 
ture, ses  arts  occupent  une  grande  place  dans 
le  second  volume  de  Y  Histoire  de  France;  et 


c'est  là  que  fourmillent,  le  mot  n'est  pas  trop 
fort,  les  hérésies  de  toute  sorte,  relativement  à 
toute  sorte  de  points.  Or,  ime  chose  à  laquelle 
M.  Michelet  n'a  peut-être  pas  fait  une  atten- 
tion assez  grande,  c'est  qu'une  hérésie  est  avant 
tout  une  erreur  historique.  En  effet,  donner 
aujourd'hui  aux  dogmes  chrétiens  une  inter- 
prétation qui  n'est  pas  celle  que  leur  a  donnée 
l'Eglise  ,  c'est  affirmer  que  le  développement 
naturel  du  catholicisme  n'était  pas  celui  qu'il 
a  atteint,  et  que  les  conséquences  del'EN  angile 
n'étaient  pas  celles  qui  ont  été  tirées.  Or,  c'est 
là  une  erreur  :  le  catholicisme  se  compose  de 
toutes  les  choses  qui  font  qu'il  est  lui,  c'est-à- 
dire  de  tous  les  détails  de  sa  propre  histoire. 
Tout  ce  qui  ne  fait  pas  partie  de  l'interpréta- 
tion que  l'Eglise  a  donnée  aux  dogmes  du  ca- 
tholicisme ,  n'est  pas  du  catholicisme,  et  à  plus 
forte  raison  tout  ce  cjui  y  répugne.  Ainsi ,  dire 
que  la  religion  a  varié  au  treizième  siècle,  tan- 
dis que  l'Eglise  renie  le  mouvement  excentri- 
que qui  a  pu  s'opérer  alors,  c'est  commettre 
une  grande  erreur ,  parce  qu'il  n'y  a  religion 
que  là  où  la  l'eligion  se  reconnaît  elle-même, 
et  que  c'est  laussement  imputer  au  catholi- 
cisme une  variation  que  le  catholicisme  affirme 
lui  être  étrangère ,  et  dont  la  première  condi- 
tion d'existence  est  de  s'être  faite  en  dehors  de 
lui.  L'Eglise  n'a  pas  nié  le  mouvement  d'Abé- 
lard  et  de  son  école;  mais  elle  l'a  condamné, 
et  par  conséquent  elle  n'en  estpas  responsable. 
Tout  ceci  revient  à  dire  qu'une  hérésie  inter- 
prète une  doctrine  autrement  que  celle-ci  ne 
s'interprète  elle-même;  qu'elle  sort  par  consé- 
quent du  giron  ,  et  qu'elle  a  le  tort  de  vouloir 
se  faire  passer  pour  le  membre  d'un  corps  qu'il 
était  dans  sa  destinée  de  tuer. 

Nous  exceptoïis  du  reproche  grave,  plus  que 
cela,  delà  condamnation  que  tout  catholique 
doit  faire  peser  sur  le  second  volume  de  Y  His- 
toire de  France,  d'abord  le  commencement 
qui  est  relatif  à  la  géographie  des  provinces  ; 
ensuite  la  fin  qui  est  i-elative  àl'art  chrétien, 
improprement  appelé  gothique,  et  surtout  à 
l'architecture  religieuse  du  moyen-àge.  Toute 
cette  dernière  partie  est  pleine  d'aperçus  bril- 
lans,  et  elle  est  écrite  avec  une  chaleur  et  une 
richesse  de  style  bien  rare. 

Le  troisième  volume  doit  contenir  les  ins- 
titutions; nous  souhaitonsqu'il  vienne  remplir 
bientôt  les  lacunes  qui  dépai'entles  deux  pre- 
miers. 


670 


LA  DOMINICALE. 


M.  Cousin ,  membre  l'Université  et  de  la 
climbre  des  Pairs,  vient  de  faire  un  livre  d'ins- 
truction  morale  et  reVgieuse^  à  l'usage  des  en- 
fans  catholiques,  et  M.  Je  ministrti  de  l'ins- 
truction publique  en  a  fuit  acheter  pour  cin- 
quante mille  fiancs  ,  c'e^t-à-dire  environ  qua- 
rante mille  exemplaires  qui  sont  destinés 
pour  toutes  les  écoles  éh'mentaires ,  les  col- 
lèges et  les  pensiomiîts  o:i  l'on  suit  les  direc- 
tions philosophiques  do  l'Université.  M.  Cou- 
sin est  un  philosophe  écloctiquo  ,  c'est-à-dire 
sensualiste,  et  ratioualii-te  en  partie  double. 
M.  Guizot,  ministre  de  l'instruction  publique, 
est  un  calviniste  de  l'école  de  Genève,  c'est- 
à-dire  un  spiritualiste  socinien.  On  voit  quelle 
bonne  recommandation  doit  nous  offrir  un 
catéchisme  catholique,  opéré  par  un  de  ces 
messieurs  et  protégé  par  l'autre? 

M.  Cousin  nous  dit  dans  sa  préface  que  son 
livre  ne  contient  rien  qui  ne  soit  consacre'. 
Comment  l'entend-il  ,  cette  expression-là? 
\oilà  ce  qu'il  n'a  pas  cru  devoir  expliquer  de 
manière  à  se  faire  bien  entendre.  Ce  seraco«- 
yarr.'par  le  suffi-age  deM,  Guizot,  sans  doute, 
et  c'est  une  consécration  qui  ne  saurait  sup- 
pléer pour  des  catholiques  à  l'approbation  de 
M.  l'Archevêque  de  Paris. 

M.  Cousin,  dans  son  extrait  du  Calc- 
chisnie  à  l'usage  du  diocèse ,  a  pris  la  liberté 
d'y  changer,  ou,  pour  parler  à  la  manière  de 
M.  Guizot ,  d'y  reformer  une  foule  de  choses. 
Par  exemple,  il  ne  veut  pas  convenir  que 
Dieu  soit  un  être  immuable  et  indépendant  ; 
c'est  un  èt;e  incompréhensible  ,  dil-il ,  et  le 
mot  Providence  est  encore  une  expression  que 
M.  Consin  n'a  pas  manqué  de  réformer.  La 
sagesse  de  l'Etre  infini  lui  paraît  plus  philoso- 
phiquement progressive  et  moins  surannée. 
Il  paraît  que  M.  Cousin  ne  saurait  accorder 
l'indépendance  etl'immutabilité qu'à  la  pensée 
doctiinaire  et  philosophique  du  7  août. 

Dans  un  extrait  qu'il  a  fait  de  l'Ancien  Tes- 
tament et  du  Nouveau,  pour  mettre  en  tête 
de  son  catéchisme  réloriné,  M.  Cousin  s'est 
permis  de  faire  des  omissions  les  plus  singu- 
li  res;  et  par  exemple  ,  il  n'a  rien  voulu  dire 
qui  puisse  se  rapporter  à  l'autorité  de  Moïse 
sur  les  Hébreux,  non  plus  qu'à  la  transmission 
de  l'autorité  parmi  les  Rois  d'Israël.  Les  pro- 
testans  ses  devanciers  avaient  retranché  de 
leur  Bible  le  livre  des  Machabées  ,  par  hosti- 
lit   contre  le  dogme  du  purgatoire  ,  et  parce 


qu'où  y  voit  que  le  dernier  de  ces  héros  avait 
fait  des  prières  pour  obtenir  le  salut  de  ses 
frères  morts.  C'est  un  des  livres  saints  que  les 
protestans  d'aujourd'hui  tiennent  encore  pour 
apochryphes ;  mais  le  siècle  est  progressif,  et 
l'on  peut  ajouter  présentement  aux  cent 
soixante-neuf  chapitres  de  la  Bible  qui  ont  été 
letranchés  par  les  protestans  ,  le  Livre  des 
Rois,  qui  déplaît  à  M.  Cousin,  pair  de  France, 
à  la  création  du  roi  Louis-Philippe.  Nous  nous 
réservons  de  revenir  sur  ce  catéchisme  philo- 
sophique dans  un  article  plus  étendu,  et  nous 
nous  borneronsà  remarquer  pour  aujourd'hui 
que  M.  Cousin  est  un  des  philosophes  les  plus 
spéculatifs  que  puisse  fournir  une  école  éclec- 
tique. Il  est  arrivé  d'Allemagne  un  jenne  doc- 
teur qui  s'est  avisé  d'ouvrir  un  cours  de  phi- 
losophie germaniquej  et  ce  qu'il  est  résulté 
de  ses  deux  premières  leçons  ,  c'est  que  le 
manteau  platonique  deM.  Cousin,  pair  de 
France ,  est  un  composé  de  lambeaux  philo- 
sophiques, empruntés  à  tous  les  idéologues 
allemands,  y  compris  le  pauvre  Fîchter.  Ou 
est  allé  trouver  ce  téméraire,  à  qui  l'on  a  re- 
présenté qu'il  était  au  nombre  des  réfugiés 
politiques,  et  qu'il  ne  pouvait  rester  à  Paris  que 
sont  le  bon  plaisir  des  ministres  doctrinaires. 
On  lui  a  dit  ensuite  qu'au  lieu  de  parler  sur  la 
philosophie  germanique,  i\  deyra\l  ouvrir  un 
cours  àc  psychéisme  universel:  ce  qu'il  a  fini 
par  accepter  ,  moyennant  une  gratification 
de  six  mille  francs,  payée  par  M.  Guizot  sur 
la  caisse  de  l'instruction  publique;  et  de 
plus,  on  a  mis  gratuitement  à  sa  disposition 
une  grande  salle  de  la  rue  Taranne  ,  dont 
M.  Guizot  est  resté  locataire  ,  et  qui  ser- 
vait aux  réunions  de  sa  société  de  Xa  morale 
chrétienne  avant  la  révolution  de  juillet.  Tout 
en  y  professant  le  psychéisme  on  a  grand  soin 
de  n'v  rien  dire  qui  puisse  alarmer  M.  Cou- 
sin ;  mais  la  délibération  de  l'Université  re- 
lativement aux  40  mille  catéchismes  à  25  sous, 
est  encore  sa  meilleure  spéculation  philoso- 
phique. 


ECONOMIE  SOCIALE. 

Le  peu  d'étendue  que  nous  avons  clé  con- 
traints de  donner  aux  idées  que  nous  avons 
émises,  dansnotredernier  numéro,sur  les  prin- 
cipes de  l'économie  sociale,  nous  fait  craindre 
de  n'avoir  pas  été  complètement  compris  par 
nos  lecteurs,  et  nous  engage  à  développer  un 


LÀ    DOMINICALE, 


67i 


peu  nos  principes,  tt  à  en  montrer  l'applica- 
tion immédiate  à  quelques-unes  des  questions 
qui  occupent  aujourd'hui  en  sens  divers  les 
esprits.  Dans  l'état  actuel  de  la  science  des  ri- 
chesses, et  au  milieu  des  divers  systèmes  qui 
se  combattent  et  se  nient,  nous  avons  dit  qu'il 
ne  nous  semblait  pas  possible  de  partir  de 
principes  absolus  admis  sans  réserve,  dans  la 
crainte  que  des  faits  nouveaux,  ou  dont'  on 
n'aurait  pas  tenu  compte,  nevinssent  démentir 
les  déductions  de  la  théorie.  Nous  avons  dit 
qu'en  économie  politique,  pas  plus  que  quand 
il  s'agit  de  la'  politique  elle-même,  il  n'était 
possible,  tout  en  marchant  dans  les  voies  du 
progrès  social,  de  se  dispenser  de  tenir  compte 
■de  tous  les  faits  existans,  de  toutesles  positions, 
de  tous  les  intérêts  acquis.  La  science  qui 
xlogmatise  sans  les  faits  sociaux  ou  en  soumet- 
tant les  faits  à  ses  spéculations,  au  lieu  de  sou- 
mettre ses  spéculations  aux  faits,  s'expose  à  de 
cruels  mécomptes;  l'histoire  de  l'économie 
politique ,  aussi  bien  que  celle  des  constitutions 
politiques,  pourrait  nous  en  fournir  des  exem- 
ples fi-appans. 

Au-dessus  des  théories  d'économie  sociale  et 
4Îes  systèmes  qu'elles  ont  fait  naître,  nous  éle- 
vons donc  ces  deux  maximes  qui  nous  paiais- 
sent  devoir  dominer  les  uns  et  les  autres  : 
point  de  principes  absolus  qui  ne  fléchissent 
en  face  des  faits  ;  respect,  même  en  marchant 
<lans  les  voies  du  progrès,  à  tous  les  intérêts 
acquis,  à  tous  les  faits  existans.  Ce  n'est  que 
sous  l'abri  de  ces  deux  maximes  conservatrices 
•que  les  préceptes  de  la  science  pourront  être 
appliqués  sans  péril. 

Prenons  quelques-unes  des  grandes  ques- 
tions de  l'économie  sociale  qui  paraissent  avoir 
été  résolues  de  la  manière  la  plus  complète  et 
la  plus  unanime  :  la  question  des  colonies, 
par  exemple.  Rien  de  plus  clair,  rien  de  plus 
rigoureusement  logique,  rieu  de  plus  per- 
suasif que  les  raisonnemens  à  l'aide  desquels 
l'école  de  Smith,  plutôt  que  Smith  lui-même, 
a  démontré  que  les  colonies  sont  une  charge, 
et  ne  sont  qu'une  charge  pour  les  Etats  de 
l'Europe  qui  ont  le  malheur  d'en  posséder 
quelques-unes,  et  qu'ils  doivent  abandonner. 
J.  B.  Say  (i)  et  ceux  qui  suivent  ses  principes, 
prouvent  très-bien  que  nos  colonies  des  An- 
tilles, par  exemple,  nous  coûtent  fort  cher. 


(4)  Traité  d'économie  politique,  chap.  \9,  t.  i", 
p.  365. 


parce  que  nous  supportons  unegrande  partie  de 
leur  administration  militaire  ,  civile  et  judi- 
ciaire, et  qu'elles  ne  nous  offrent  en  échange 
que  l'obligation  où  nous  sommes  de  leur  ache- 
ter fort  cher  des  produits  que  nous  paierions 
moitié  moins  cher  ailleurs.  Cela  est  vrai  :  telle 
est  la  nature  du  sol  de  nos  colonies  qu'ellesne 
peuvent  produire  qu'à  des  prix  fort  élevés  les 
denrées  que  d'autres  pays  plus  favorisés  pro- 
duisent en  abondance  à  des  prix  fort  minimes. 
Par  suite  de  cette  infériorité  réelle,  nous 
sommes  forcés,  pour  c[ue  nos  colonies  puissent 
vendre  leurs  produits,  qui  ne  supporteraient 
pas  la  concurrence,  de  leur  assurer  le  mono- 
pole du  marché  national  ,  soit  en  prohibant 
la  vente  des  denrées  étrangères  ,  soit  en  les 
frappant  de  droits  d'entrée  tellement  élevés 
qu'ils  équivaillent  à  uae  prohibition.  C'est  ce 
qui  a  lieu  en  effet  ;  et  par  là  la  France  .  outre 
les  frais  d'administration  que  nécessite  la  con- 
servation de  ses  colonies ,  dépense  annuelle- 
ment vingt  ou  trente  millions  ajoutés  au  prix 
des  denrées  équinoxiales  qu'elle  consomme  (i). 
Et  de  plus,  le  grand  nombre  de  ses  habitans 
est  privé  de  l'usage  de  ces  denrées,  dont  il  ne 
peut  supporter  les  prix  élevés. 

Tout  cela  est  vrai  :  la  France  gagnerait  à  se 
séparer  de  ses  colonies  ,  non  pas  seulement 
parce  qu'elle  épargnerait  les  millions  que  leur 
conservation  lui  coûte,  mais  parce  que  l'abais- 
sement du  prix  des  denrées  des  tropiques 
en  répandrait  la  consommation  parmi  les 
classes  inférieures.  Aucune  vérité  ne  nous  pa- 
raît mieux  établie  ;  mais  s'ensuit-il  c|ue  nous 
puissions  atteindre  subitement  un  résultat  si 
désirable?  s'ensuit-il  que  la  France  doive  et 
puisse  abandonner  ses  colonies?  Oui,  répond 
impitoyablement  la  science.  Mais  nous,  qui 
soumettons  toujours  les  préceptes  de  la  science 
aux  faits  et  aux  intérêts  existans,  nous  qui  su- 
bordonnons la  logique  à  la  raison,  nous  ré- 
pondons que  cela  ne  se  peut  pas. 

A  l'existence  des  colonies  en  effet  sont  atta- 
chés une  foule  d'intérêts  acquis,  d'intérêts  lé- 
gitimes, qu'il  serait  non  seulement  injuste, 
mais  imprudent  de  fouler  aux  pieds.  Des  rap- 
ports étroits  unissent  les  colonies  à  la  métro- 
pole, et  la  métropole  aux  colonies.  Une  masse 
énorme  de  capitaux  de  toute  nature  est  en- 
gagée dans  leurs  relations  réciproques.   Un 

(l)  Ce  qui  coule  50  fr.  aux  Antilles  françaises, 
n'en  coulerait  que  35  à  la  Havane.  Dans  l'Inde 
orientale,  il  coûlerail  encore  plus  de  moilié  moins. 


672. 

grand  nombre  d'établisscmens  se  sont  élevés 
pour  les  favoriser.  Une  industrie  nouvelle  et 
étendue,  avec  tout  son  entoura{i[e  d'établisse- 
mens  industriels,  la  fabrication  des  sucres  de 
betteraves  est  née  à  l'abri  du  monopole  de 
nos  sucreries  des  tropiques.  Rompons  vio- 
lemmeat  les  rapports  qui  unissent  la  France  a 
ses  colonies;  non-seulement  celles-ci  périront, 
privées  des  privilèges  sous  l'appui  desquels 
elles  prospèrent;  mais  l'industrie  nationale, 
qui  s'est  entée  sur  la  leur,  périra  avec  elle; 
mais  tous  les  intérêts  qui  sont  engagés  dans 
les  spéculations  coloniales  ou  périront,  ou  re- 
cevront une  secousse  dont  ils  se  relèveront 
difficilement.  Le  mal  serait  réel ,  profond, 
irréparable  pour  un  grand  nombre  de  nos 
villes  maritimes.  Sans  doute,  à  nos  yeux,  ce 
ne  serait  pas  un  mal  que  la  fabrication  des 
sucres  indigènes  pérît;  car  le  sucre  des  tro- 
piques coûterait,  sans  les  privilèges  ,  plus  de 
moitié  moins  cher  que  le  sucre  de  betterave. 
Mais  la  destruction  subite  de  cette  industrie 
emporterait  avec  elle  la  destruction  d'une 
grande  partie  des  capitaux  qui  l'alimentent, 
*^f  ce  serait  un  mal  réel.  Que  faire  donc?  Faut- 
il  rester  éternellement  dans  uu  état  de  choses 
démontré  si  mauvais?  Non,  sans  doute;  mais 
1  faut  préparer  progressivement  et  sans  se- 
cousse le  passage  à  un  état  meilleur  ;  mais  il 
faut  faii-e  rentrer  peu  à  peu  dans  im  cours 
naturel  les  capitaux  engagés  dans  une  voie 
fausse  et  trompeuse;  il  faut  les  avertir  que 
leurs  produits  actuels  sont  factices  et  périssa- 
bles. La  transition,  opérée  insensiblement,  se 
fera  sans  danger.  C'est  un  malheur  qu'elle  ne 
puisse  être  subite;  mais  tels  sont  les  déplora- 
bles inconvéniens  d'un  mauvais  système  et 
de  mauvaises  institutions,  dit  Smith,  qu'ils  en- 
gagent même  l'avenir  et  rendent  difficile  le 
retour  à  un  état  de  choses  meilleur  (i). 

Au  reste,  cette  grande  question  de  l'exis- 
tence et  de  la  conservation  de  nos  colonies 
ne  peut  manquer  de  se  trouver  i-ésolue  avant 
peu  d'années  ;  et  c'est  une  raison  d'agir  avec 
prudence  pour  tous  les  hommes  qu'elles  in- 
téressent. La  force  des  choses  elle-même 
les  tuera.  Les  Antilles  ne  peuvent  subsister 
à  nos  yeux,  même  dans  l'état  d'infériorité  où 
elles  se  trouvent,  que  par  la  continuation  d'un 
abus  monstrueux.  Il  nous  paraît  démontré  que 
les  Antilles,  et  surtout  les  Antilles  françaises,  ne 

(il)  Ridiesse  des  nations,  liv.  4^  chap.  7. 


LA   DOMINICALE. 


peuvent  cultiver  leurs  produits  qu'à  l'aide  de 
l'esclavage.  Or,  cet  état  de  choses  ne  sau- 
rait subsister  long -temps.  La  diminution 
progressive  des  esclaves  aux  colonies  ,  et 
la  prohibition  de  la  traite,  qui  ne  sera  pas 
toujours  impunément  violée,  feront  disparaî- 
tre peu  à  peu  l'esclavage,  et  avec  lui  les  spé- 
cidations  dont  il  est  le  soutien.  D'ailleurs  ,  il 
est  pour  nos  colonies  une  autre  cause  de  ruine 
non  moins  immédiate  et  sûre  :  c'est  la  colo- 
nisation et  la  civilisation  de  l'Afrique  septen- 
trionale. Si  le  gouvernement  actuel  tient  la 
promesse  qu'il  a  faite  de  nous  conserver  cette 
riche  conquête,  nous  ne  doutons  pas  que  son 
sol,  propre  à  toutes  les  cultures,  ne  puisse 
bientôt  nous  fournir  tout  ce  que  la  France 
consomme  annuellement  de  denrées  équi- 
noxiales;  et  comme  on  ne  songera  probable- 
ment pas  à  soumettre  les  produits  de  nos  pos- 
sessions d'Afrique  à  des  prohibitions  en  faveur 
de  nos  possessions  des  Antilles ,  celles-ci  se 
trouveront  placées  en  face  d'une  concurrence 
inévitable  et  qu'elles  ne  pourront  pas  sou- 
tenir. 

En  voilà  beaucoup  peut-être  sur  cette  grande 
question  des  colonies,  sur  laquelle  nous  ne 
donnons  cependant  que  quelques  aperçus , 
afin  de  faire  comprendre  comment  nous  ap- 
pliquons nos  deux  principes  prédominans  sur 
la  nécessité  de  s'écarter  des  systèmes  absolus, 
et  de  n'admettre  au  nom  de  la  raison  que  les 
progrès  suffisamment  préparés.  Paitcut  ces 
mêmes  principes  doivent  recevoir  les  mêmes 
applications.  La  science  systématique  a  beau 
démontrer  l'utilité  de  la  liberté  illimitée  des 
relations  commerciales  ;  les  faits  lui  répon- 
dent par  l'utilité  de  leur  conservation  au 
moins  momentanée.  Levez  subitement  les  obs- 
tacles qui  s'opposent  à  ce  que  telles  ou  telles 
de  nos  industries  nationales  se  trouvent  en 
concurrence  avec  les  industries  analogues  des 
nations  étrangères;  levez  ces  obstacles  à  l'abri 
desquels  elles  sont  nées,  et  exposez-les  aux  con- 
currences qu'elles  ne  sont  pas  préparées  à  sou- 
tenir, et  vous  allez  les  faire  périr.  L'existence 
des  industries  indigènes  peu  favorables  sera 
quelquefoisun  mal:  mais  ce  mal,  qu'il  ne  fallait 
pas  laisser  naître,  on  ne  peut  le  détruire  subi- 
tement sans  en  causer  de  plus  grands.  Ainsi , 
par  exemple,  les  taxes  sur  les  bestiaux  sont 
un  mal,  puisqu'elles  diminuent  la  concurrence 
étrangère  qui  ferait  baisser  le  prix  de  cette 
utile  denrée  pour  les  classes  pauvres.  Mais  à 
l'ombrede  ces  taxes,  des  intérêts  se  sontétablis. 


LA    DOMINICALE. 


6r5 


des  terres  ont  été  livrées  à  un  genre  de  culture 
pour  laquelle  elles  sont  peu  favorables  ,  des 
propriétés  ont  reçu  une  augmentation  factice 
de  valeur  qui  a  passé  dans  le  commerce.  Dé- 
truisez tout  à  coup  ces  taxes,  et  vous  compro- 
mettez une  multitude  d'intérêts  légitimement 
acquis.  Que  faire  encore?  Attendre  et  prépa- 
rer le  progrès. 

La  même  loi  de  raison,  de  sagesse  et  de  jus- 
tice s'applique  à  toutes  les  questions  d'écono- 
mie sociale.  Mais  il  est  des  considérations  d'un 
autre  ordre,  qui  s'opposent  également  à  l'ap- 
plication des  principes  absolus  de  la  science. 
Il  nous  est  resté  du  philosophisme  du  xviii" 
siècle  la  déplorable  manie  d'appliquer  aux 
sciences  morales  et  politiques  la  rigueur  des 
déductions  mathématiques,  et  d'aller  en  tout 
au  bout  de  la  logique,  qui  n'est  pas  la  science 
la  plus  sociale  qu'il  y  ait.  De  sorte  que  nos 
sophistes  politiques  ou  économistes  s'enfon- 
cent à  l'envi  dans  les  conséquences  de  leurs 
principes,  sans  s'inquiéter  des  faits  qui  les 
contredisent,  ou  sans  les  comprendre;  sans 
s'inquiéter  davantage  de  concilier  les  principes 
divers  qui  règlent  la  marche  des  sociétés. 
Pour  nos  politiques,  ce  qu'il  faut,  c'est,  selon 
les  positions,  de  la  liberté  ou  de  l'ordre  à  tout 
prix.  Pour  nos  économistes,  ce  qu'il  faut,  c'est 
de  la  richesse;  il  n'y  a  que  cela  pour  eux  dans 
les  sociétés.  Et  voilà  pourquoi  nous  avons  en- 
tendu de  si  déplorables  principes  hautement 
professés,  notamment  dans  la  question  des 
diocèses  de  1822. 

Aux  yeux  de  nos  sopliistes,  il  n'y  avait  là 
qu'une  question  de  calcul  et  de  richesse;  nul 
compte  à  tenir  de  la  religion  ,  de  la  morale  , 
des  intérêts  spirituels  des  peuples.  Pitoyables 
aberrations  que  nous  avons  vues  S3  reproduire 
plus  tard  dans  la  discussion  sur  la  régence 
d'Afrique  î  Ici  ce  n'était  plus  la  religion  et  la 
morale  que  l'économie  politique  refusait  d'ad- 
mettre dans  ses  calculs  matériels.  C'était  l'hon- 
neur national,  c'était  l'intérêt  de  l'avenir, 
c'était  l'immense  intérêt  de  la  civilisation.  Et 
ceci  nous  a  fait  comprendre  combien  la  science 
absolue  est  vaine ,  matérialiste ,  misérable. 
Peu  s'en  est  fallu,  grâce  aux  calculs  de  l'éco- 
nomie politique ,  que  les  fruits  de  la  belle 
mission  que  la  France  avait  accomplie  en  Afri- 
que ne  fussent  perdus  pour  eile;  peu  s'en  est 
fallu  que  la  patrie  de  saints  pontifes  ne  redevînt 
un  repaire  de  pirates,  qu'une  des  plus  belles 
portions  du  monde  ne  fût  replongée  de  nou- 


veau dans  la  barbarie,  dont  la  Providence  pa- 
raît vouloir  l'arracher. 

Voilà  ce  que  produisent  les  maximes 
absolues  de  l'économie  sociale,  quand  011 
ne  les  soumet  pas  aux  prescriptions  de  la  rai- 
son et  aux  enseignemcns  de  la  civilisation 
chrétienne.  Et  c'est  pour  cela  que  les  hommes 
dont  nous  sommes  les  organes  ne  peuvent  se 
dispenser  de  s'en  occuper. 


LA  MORT  D'OLIVIER-LE-DL^BLE. 

CHROMQUE  DU  QUlNZlÈ-MX:  SIKGLE, 

Par  une  froide  cl  brumeuse  matinée  du 
mois  de  janvier  1 484,  Paris,  en  s'éveillant,  prit 
une  physionomie  plus  animée  que  de  coutume. 
Dès  le  point  du  jour,  on  vit  des  maisons  enfu- 
mées jaillir  toute   sa  population  :  truanas  , 
artisans,  bourgeois,  hobereaux,   seigneurs; 
sans    nulle  crainte  d'un  froid  piquant  poul- 
ies membres  de  .vilains  et  de  nobles  ,   sans 
nul  souci ,    pour  les  habits    de  laine   ou  de 
velours,  d'une  pluie  fine  et  pénétrante  qui 
tombait   depuis  la  veille.  Une  joie  haineuse, 
une   impatience   que  chaque  instant  renda. 
plus   vive ,    telles   étaient    les    deux  nuances 
que,  seules    et    bien    caractérisées,    présen- 
tait le  tableau  de  cette  mer  mobile  et  bour- 
donnante,   dont  le  flux  partit  de  la  Tour- 
nelle  criminelle  et  du  Pa!ais-de-Justicc,   puis 
courut  vers  la   place  de  Grève,    et  vint  en- 
fin s'arrêter  sur  cette  place  qu'occupait  dès  le 
matin  une  forte  compagnie   de  hallebardiers 
à  cheval,  et  d'hacquebutiers,  les  uns  aux  annes 
du  prévôt,  les  autres  portant  l'écussou  du  roi 
sur  la  poitrine. 

Quelle  était  la  cause  de  cet  empressement 
populaire  ?  un  mystère  qu'on  allait  repré- 
senter sans  doute;  une  ambassade  étrangère 
peut-être;  ou  bien  encore  qaéiqnes JîsicieJts  , 
mires,  jongleurs  célèbres;  mais  bien  certaine- 
ment c'était  une  fête,  fête  pour  tous;  car,  si 
la  place  de  Grève  était  encombrée  de  vilains 
et  de  bourgeois,  chacune  des  maisons  qui  l'en- 
touraient faisait  briller  à  ses  croisées  la  soie, 
l'or,  le  velours  et  les  bijoux  de  dames  nobles 
et  pimpantes,  de  chevaliers  et  de  seigneurs 
courtois  et  brillans. 

Ce  fut  surtout  lorsque  midi  approcha,  que 
la  foule  se  précipita  en  torrens  dans  les  rues 
qui  débouchaient  sur  la  place  de  Grève;  Ckce 
fut  à  grand'peiue  que  hallebai-diers  et  hac- 


67>l 


LA    DOMINICALE. 


quebutiers  purent  réserver  une  enceinte  de 
quelques  toises  autour  du  gibet  de  pierre,  qui 
se  dressait  sinistre  devant  cette  foule  qui  sem- 
blait le  saluerdesesclameurs.  Dans  l'une  de  ces 
rues,  la  multitude  entraînait  presque  malgré  lui 
unliomme  qu'à  sa  longue  robe  noire  on  recon- 
naissait pour  un  prêtre,  ainsi  qu'au  nom  de  mes- 
sire  dont  le  saluaient  hommes  et  femmes;  car 
alors  la  religion,  si  elle  n'était  pas  toujours  bien 
comprise parlepeuple, était  du  moins  respectée 
et  honorée  dans  son  culte  et  ses  ministres.  La 
curiosité  inquiète  qui  se  peignait  sur  le  visage 
pâle  et  vénérable  de  l'ecclésiastique,  disait  que, 
renfermé  dans  la  pratique  et  les  devoirs  de 
son  saint  ministère,  il  ignorait  la  cause  qui 
remuait  comme  un  levier  puissant  toute 
cette  masse  bruvante  et  désordonnée  ,  et  lu! 
imprimait  la  même  impulsion.  Il  allait  sans 
doute  le  demander  ^  ce  qu'il  entendit  lui  en 
ôta  la  peine. 

«  Eh  î  maître  Pierre,  disait  une  femme  aux 
cheveux  en  désordre;  maître  Pierre  Musnier, 
c'est  bien  à  midi,  n'est-ce  pas,  qu'on  doit  le 
justicier  ?  » 

—  Une  exécution  I  se  dit  le  bon  prêtre.  Et 
il  essaya  de  sortir  de  cette  foule  qui ,  comme 
une  chaîne  longue  et  mille  fois  repliée,  l'en- 
tourait, le  pressait  de  ses  anneaux  mobiles  et 
serrés. 

«  Maître  Pierre,  poursuivait  la  femme,  est- 
il  donc  vrai  que  le  damné  mécréant  n'aura 
pas  un  prêtre  pour  l'assister  à  ses  derniers  mo- 
mens  ?  — Sans  doute,  sans  doute,  répondit 
maître  Pierre;  Olivier-le-Diable  n'en  a  guère 
besoin....  Et  puis  aurait-on  trouvé  un  prêtre 
qui  voulût  se  charger  d'une  telle  confession?  » 

Une  pensée  évangéliquese  glissa  dans  lecœur 
du  vieux  prêtre  :  il  cessa  de  s'opposer  au  tor- 
rent qui  l'entraînait;  et  bientôt  il  se  vit  au 
milieu  de  la  place  de  Grève ,  et  parvint  à 
à  se  placer  non  loin  du  dernier  et  fatal  ins- 
trument de  la  justice  humaine. 

La  Grève  était  couverte  d'une  foule  im- 
mense, qui  débordaitjusqu'au  faîte  des  maisons 
environnantes  ;  car  les  croisées  ,  les  toits  ,  la 
moindre  saillie  ,  la  plus  petite  crevasse  ,  sont 
jjarnis  de  curieux  qui  ont  trouvé  moyen  de 
-  s'y  accrocher,  au  détriment  des  corneilles  etdcs 
giroflées;  et  toutes  ces  clameurs,  tous  ces  re- 
gards, tous  les  efforts  dirigés  maintenant  vers 
un  point  unique ,  le  gibet ,  impassible  et 
pourtant  principal  acteur  dans  le  terrible 
drame  qui  a  rassemblé  cette  foule,  et  qu'elle 
réclame  de  toutes  ses  voix. 


Tout  à  coup  le  tumulte  cessa;  toutes  le^ 
têtes  se  penchèrent  d'un  côté  :  c'était  pour 
mieux  écouter  l'heure  qui  frappait.  Douze 
heures  sonnèrent.  Une  clameur  effrayante  en- 

gouffia  la  dernière  vibration puis  lesilence 

se  rétablit  encore;  et  l'on  put  distinguer  le 
bruit  sourd  et  enroué  d'une  voiture  qui  se  di- 
rigeait vers  la  place....  Un  tombereau  sale  et 
de  sombre  couleur  se  présenta  par  la  rue 
Saint-Pisrre-aux-Bœufs  ,  à  l'entrée  de  la 
place- de  Grève,  escorté  des  gardes  du  pré- 
vôt, et  précédé  des  sergens  du  guet  qui., 
à  grands  coups  des  hampes  de  leurs  halle- 
bardes ,  et  force  ruades  de  leurs  chevaux, 
parvinrent  enfin  à  lui  ouvrir  un  passage 
jusqu'au  pied  du  gibet.  Le  prévôt  de  Paris, 
le  bailli  du  palais  et  autres  officiers  de  jus- 
tice caracolaient  gauchement  autour  de  la 
fatale  charrette;  on  voyait  même  parmi  eux 
plusieuis  bons  gentilshommes  qui  voulaient 
assister  de  plus  près  au  supplice  d'un  homme 
sous  les  pieds  duquel  ils  avaient  si  souvent 
senti  lenrs  têtes  froissées.  Dans  un  angle 
de  la  place,  à  pende  distance  du  gibet,  une 
élégante  tribune  avait  été  dressée  pour  le  roi 
Charles  VIII ,  encore  enfant ,  et  pour  les  sei- 
gneurs de  Bourbon  et  d'Orléans,  ses  ministres 
ou  tuteurs,  ainsi  que  pour  une  foule  de  nobles 
dames  et  gentilshommes  de  la  cour.  En  ce 
moment  les  regards  de  tous  étaient  tournés 
vers  le  tombereau,  au  milieu  duquel  le  con- 
damné était  assis  ou  plutôt  accroupi  ,  tant 
étaient  lourdes  les  chaînes  dont  ou  l'avait 
chargé.  Son  visage  était  pâle;  mais  l'œil  le 
plus  perçant,  l'œil  d'un  ennemi  n'aurait  pa 
y  voir  trembler  la  moindre  fibre.  Sur  cette 
foule  qui  vomissait  mille  imprécations  contre 
lui,  et  que  quelques  mois  auparavant  son  seul 
aspect  eût  fait  trembler,  il  promenait,  dédai- 
gneux et  hautain  ,  son  œil  sec,  et  qui  n'avait 
pas  A'ersc  une  seule  larme,  même  sur  le  lit  de 
cuir  oîi  la  torture  avait  broyé  ses  membres. 
Un  huissier  fit  un  signe  avec  la  verge  qu'il  te- 
nait à  la  main  :  alors  le  crieur  juré  du  roi  s'a- 
vança, et  lut  d'une  voix  forte  l'acte  de  con- 
damnation, qui  finissait  ainsi  : 

«  Et  sera,  pour  tous  ces  méfaits,  crimes  et 
maléfices,  pendu  et  étranglé  au  gibet,  en  place 
de  Grève,  et  son  corps,  après,  placé  à  Mont- 
Faucon.  » 

Le  peuple  cria  :  gloire  et  longue  vie  à  mott* 
sieur  le  roi  Charles  VIII  I  Mort  et  damuatioa 
à  Olivier-le-Diable  I  !... 

Olivier-le-Diable,  comme  disait  le  peuple^ 


LA    DOMINICALE. 


675 


OU  le  Daim,  comme  il  se  nommait  lui-même  , 
ou  le  Mauvais,  comme  c'était  son  vrai  nom; 
(car  c'était  bien  le  barbier,  le  secrétaire  intime 
du  feu  roi  Louis  XI  ;  le  confident,  et  souvent 
le  conseiller  de  sa  ténébreuse  politique,  de  ses 
terribles  vengeances),  Olivier  vit  que  les  mi 
nutes  qui  lui  restaient  filaient  vite  vers  l'éter- 
nité; et  tout  à  coup  il  sentit  ses  entrailles  se 
reprendre  à  l'amour  de  la  viej  et  il  voulut 
regarder  encore  une  fois  celte  foule  d'hom- 
mes, quoique  chaque  visage  lui  grimaçât  une 
malédiction 

Tout  à  coup  il  fit  un  mouvement  :  son  œil 
avait  rencontré  un  œil  qui  ne  le  maudissait 
pas,  et  d'où  la  compassion  s'élançait  vers  lui  ; 
la  compassion,  ange  aux  sourires  consolans, 
dont  les  mains  versent  un  baume  si  doux  sur 
les  blessures  de  l'àme.  C'était  l'œil  du  vieux 

prêtre Son   habit   respecté  ,    son    front 

chauve,  autant  que  ses  prièies,  lui  frayèrent, 
après  bien  des  efforts,  un  passage  jusqu'au  pied 
du  gibet,  où  le  bourreau  et  ses  valets,  vêtus  de 
justaucorps  jaunes,  se  préparaient,  insoucians, 
à  leur  terrible  tâche.  «  Messires ,  dit-il  en 
s'adrcssant  au  prévôt  et  au  bailli,  est-il  donc 
vrai  que  l'on  veut  tner  l'âme  avec  le  corps  ? 
Est-il  donc  vrai  que  l'on  refuse  à  l'âme  prête 
à  s'envoler  vers  l'éternité,  la  voix  qui  lui  fraie 
sa  route?...  Eh  bien  I  si  telles  sont  vos  ins- 
tructions ,  accordez-moi  quelques  instans  pour 
les  faire  changer;  peut-être  Dieu  donnera-t-il 
à  ma  voix  assez  d'autorité  pour  obtenir  ce 
que  je  veux.  »  Les  maîtres  justiciers  s'incli- 
nèrent et  dirent  :  Faites ,  monseigneur  I 

L'homme  de  Dieu  s'avança  alors  au  pied 
delà  tribune  où  le  jeune  roi  et  les  nobles  ré- 
gens s'étaient  placés;  et  tout  eu  implorant  la 
pitié,  la  religion  du  roi,  c'était  bien  à  ses  tu- 
teurs qu'il  s'adressait  ;  car  le  roi  n'était  encore 
qu'un  jeune  enfant  de  sept  ans  à  peine,  qui 
jouait  avec  le  collier  de  l'ordre  de  Saint- 
Michel   brillant   sur   sa   poitrine Il  fallut 

que  le  digne  prêtre  mît  bien  de  la  ferveur 
dans  ses  prières;  ou  que  les  seigneurs  de  Bour- 
bon et  d'Orléans  lui  portassent  bien  du  res- 
pect; car  après  quelques  hésitations,  eux,  les 
ennemis  particuliers  d'Olivier-le-Diable  ,  qui 
avaient  ordonné  son  ariestation  et  dicté  sa 
condamnation,  prirent,  par  pure  formalité, 
les  ordres  du  roi,  et  répondirent  à  l'ecclésias- 
tique que  sa  demande  lui  était  octrovée. 

Cependant  le  peuple,  en  voyant  reculer 
l'instant  du  supplice,  laissa  échapper  des 
murmures  d'impatience  et  de  colère  : 


«  A  mort  Olivier-le-DiablcI  Prompte  jus" 
tice  du  mécréant  !  I  »  Déjà  quelques  mains 
cherchaient  des  pierres  à  lancer  sur  les  exécu- 
teurs trop  lents.  Le  piètre  releva  sa  grande 
taille  que  la  prière  avait  courbée  ,  et  debout 
à  quelques  pas  du  condamné,  et  tournant  sa 
figure  vénérable  vers  ces  faces  qui  se  crispaient 
à  des  cris  de  mort  :  «  Vous  êtes-vous  donc 
faits,  cria-t-il,  les  pourvoyeurs  de  Satan?... 

Sans  doute,  un  tumulte  d'impatiente  colère 
allait  suivre  cette  sévère  réprimande  du  prê- 
tre ;  mais  il  avait  été  reconnu,  et  bientôt  cent 
A'oix,  mille  voix  s'échangèrent  son  nom,  et 
chuchotèrent  ses  louanges  :  «  L'évoque  de 
Verdun  I  —  L'évêque  de  Verdun  I  —  Un 
homme  de  Dieu  !  —  L'ami  du  pauvre  et  de 
l'affligé  I  —  C'est  lui  qu'Olivier-lc-Diable 
avait  fait  renfermer  dans  une  des  cages  de  la 
Bastille;  et  il  veut  sauver  l'âme  de  son  bour- 
reau II...»  Puis  toutes  ces  voix  s'agglomèrent 
en  une  seule  et  même  voix  qui  cria  :  «  Gloire 
à  Dieu  et  à  son  digne  serviteur  I  Noël  î 
Noël  I  !  !... 

L'évêque  de  Verdun,  —  car  en  effet  c'était 
lui, —  se  rapprochadu  condamné;  puis,  après 
avoir  jeté  vers  le  ciel  un  regard  qui  demandait 
secours  :  Olivier  I  dit  il le  condamné  en- 
tendit, mais  sans  savoir  si  c'était  à  lui  qu'on 
parlait  :  la  mort,  si  prochaine,  la  mort  et  les 
instans  qui  la  suivraient  s'étaient  entièrement 
emparé  de  l'âme  du  coupable.  Il  restait  là,  hé- 
bété, accroupi  sous  le  gibet,  qui  se  recourbait 
sur  sa  tête  comme  un  bras  terrible  et  deman- 
dant sa  proie.  Olivier-le-Daim,  répéta  l'évê- 
que ;  et  il  abaissa  sa  figure  vénérable  vers  la 
figure  de  celui  qui  l'avait  tant  fait  souffrir. 
Un  éclair  brilla  dans  les  yeux  d'Olivier-le- 
Mauvais;  son  sourcil  se  fronça,  ses  lèvres  se 
tortillèrent  d'un  sourire  méprisant  et  railleur  : 
«  Oui,  je  te  reconnais,  dit-il;  tu  viens  donc 
aussi  savourer  la  vengeance,  et  assister  à  mon 
supplice  ?...  Tu  remercies  le  ciel,  n'est-ce  pas? 
de  net'avoir  pas  laissé  pourir  dans  la  cage  où 
je  t'avais  fait  jeter;  mais  je  ne  t'en  veux  pas  : 
chacun  son  tour.  Le  diable  qui  me  protégeait 
a  cédé  la  place  au  dieu  qui  te  protège;  mais 
mon  agonie  ne  durera  pas  si  long-temps  que 
la  tienne —  Allons,  dit-il  en  s'adi'essant  au 
bourreau,  allons,  cette  meute  veut  faire  cu- 
rée !...  »  Et  il  montrait  la  foule. 

Le  bourreau  s'avança,  et  fit  un  signe  aux 
deux  hommes  vêtus  de  jaune. 

«  Pas  encore,  pas  encore  ,  dit  l'évêque  au 
bourreau;  puis  à  Olivier:  Oh  î  je  t'en  con- 


676 


LA    DOMINICALE 


jure,  Olivier;  un  mot,  un  seul  mot  de  prière 
et  de  repentir....  —  A  moi ,  sire  cvèque  , 
la  prière  !  et  quel  est  l'ange  qui  voudrait  por- 
ter mon  oraison  à  Dieu?  Un  seul  ;  mais,  tu  le 
sais,  celui-là  est  banni   du   ciel.  Prier  I  je  ne 

peux  pas je  ne  veux  pas  î...  Prêtre,   laisse 

Olivier-lc-Diabl  '  rejoindre  son  patron  I  « 

Et  lui-même,  à  ces  mots,  se  mit  au  cou  le 
nœud  que  formait  le  bourreau.  «  Mou  Dieu  î 
s'écria  le  digne  évèque,  mon  Dieu  !  donn(;z- 
moi  les  paroles  qui  touchent  !  pour  mes  lon- 
gues souffrances,  que  ji^  puisse  faire  jaillir  de 

cette  âme  égarée  une  larme  de  repentir! » 

Olivier-le-Daim,  dit-il  de  nouveau,  regarde- 
moi  :  quinze  années, quinze  longues  années  de 
cruelles  tortures  dans  une  cage  étroite  ,  oà  je 
ne  pouvais  me  tenir  ni  debout,  ni  assis  ,  avec 
unelongue  chaînectunlourd  boulet  auxpieds, 
n'est-ce  donc  pas  assez  pour  me  faire  obtenir 
deux  mots  de  toi,  ce  que  je  te  demande  :  un 
mot  de  prière  et  de  repentir...  Un  seul  letje  te 
pardonne  tout  ce  que  tu  m'as  fait  souffrir,    et 

je   t'en  remercie Oli  !  n'est-ce  pas,  tu  ne 

peux  me  refuser  ? »   Et   le  digne   prêtre 

était  aux  genoux  d'Olivier;  et  ses  larmes  sillon- 
naient sa  figure  flétrie,  et  pourtant  belle; 
larmes  de  charité,  et  que  les  anges  recevaient 
sans  doute  en  des  coupes  d'or,  pour  les  offrir, 
parfum  précieux  et  pur,  à  celui  qui  règne  au 
ciel. 

C'était  vraiment  un  spectacle  étonnant  et 
sublime  que  celui  que  présentait  ce  serviteur 
de  Dieu ,  se  débattant  de  toutes  ses  forces 
d'homme  et  de  prêtre ,  ponr  arracher  une 
pauvre  âme  à  l'enfer  ! 

Le  peuple  était  accouru  à  un  spectacle,  et 
m'avait  trouvé;  car  c'était  un  beau  spectacle 
qu'il  avait  sous  les  yeux  :  la  victime  suppliant 
à  genoux  son  ancien  bourreau,  kii  demandant 
comme  une  grâce  de  ne  pas  se  condamner  aux 
supplices  éternels  .'.... 

Et  la  foule  qui  était  venue  là  pour  voir  tuer 
un  homme,  qui  tout  à  l'heure  demandait  à 
grands  cris  le  terrible  holocauste;  cette  foule 
menaçait  encore  de  jeter  des  picri-es  au  bour- 
reau qui,  ennuyé  de  cette  scène,  vouluthâter 
le  supplice. 

Cependant  Olivicr-le.Daim  paraissait  ému  ; 
sa  voix  avait  dépouillé  son  expression  de  sar- 
casme ;  elle  haletait  même  d'émotion  .  lors- 
qu'il dit  :  «  Vrai  I  messirc  évoque  ;  vous  me 
pardonnez?....  »  Un  regard  qui  prenait  le 
ciel  à  témoin  lui  répondit.  L'émotion  qui   se 


glissait   dans  l'âme    d'Olivier    sembla     aug- 
menter.... 

Tout  à  coup  elle  fut  refoulée  jusqu'au  fond 
de  sa  poitrine  :  l'œil  d'Olivier,  un  instant  at- 
tiédi d'une  expression  de  repentir,  redevint 
sec  et  froid  :  «  Prêtre,  dit-il,  je  savais  que  tu 
prêches  bien  ;  mais  garde  tes  sermons  pour 
tes  ouailles  de  Verdun  :  l'étalage  de  beaux 
sentimens  dont  tu  veux  te  faire  une  auréole 
devant  cette  foule  stupide ,  ne  fera  pas  son 
effet  auprès  de  moi.  Range-toi,  prêtre,  et 
laisse-moi  rejoindre,  ajouta-t-il  en  riant  horri- 
blement, mon  ancien  patron,  monsieur  le  roi 
Louis  le  onzième  :  il  est  juste  que  je  lui  fasse 
compagnie;  quoique  pourtant  (et  son  rican- 
nement  devint  plus  afficux)  il  n'ait  pi  us  guère 
besoin  de  son  barbier  sur  les  flammes  où  il 
brûle —  Allons,  messirc  bourrel ,  ajouta-t-il. 

Celui-ci  l'aida  à  montera   l'échelle Puis, 

lorsqu'il  eut  bien  assujéti  au  gibet  la  corde 
dont  un  bout  se  nouait  au  cou  d'Oîiviei'-le- 
Daim,  un  coup  de  pied  fit  reculer  l'échelle,  et 
on  vit  le  corps  d'Olivier  se  balancer ,  le 
bourreau  accroupi  sur  ses  épaules  et  les  deux 

aides  se  suspendant  à  ses  pieds 

Le  prêtre  était  resté  là,  élevant  de  ses  deux 
mains,  vers  la  face  du  justicié,  l'image  d'un 
Dieu  mort  pour  lui,  et  lui  criant  :  «  Un  seul 
mot,  mon  fils,  un  seul  mot ,  une  seule  pensée 
de  repentir  I  !...  » 

Et  le  peuple  écoutait;  et  dans  cette  foule 
naguère  si  bruyante  ,  un  silence  d'angoisse 
régnait  de  toutes  parts. 

Olivier  détourna  ses  regards  effarés  de  l'i- 
mage delà  rédemption;  puis  tout  à  coup  il 
les  y  reporta  avides  et  brillans....  Et  lorsque, 
après  un  frémissement  qui  fit  tordre  tous  ses 
membres  ,  ses  poumons  haletèrent  pour  la 
dernière  fois  ,  cette  paniculc  d'air  servit  à 
former  ce  mots  :  Mon  Dieu  î  î...  Et  ce  seul 
cri  disait  tout  un  long  repentir. 

L'évêque  se  jeta  à  genoux,  et  de  sa  voix 
grave  et  qui  retentissait  par-dessus  toutes  les 
têtes  de  la  multitude  ,  il  récita  les  prières  de 
la  pénitence  ;  et  lorsqu'il  eut  fini  d'implorer 
l'Eternel  en  lui  offrant  un  repentir,  le  peuple 
lui  répondit  en  chœur. 

A  la  sollicitation  de  l'évêque  de  Verdun  , 
le  corps  d'Olivier-le-Daim  ne  resta  que  quel- 
ques jours  à  Mont-Faucon.  Le  digne  évêque 
put  rendre  à  la  terre  sainte  et  bénie  le  corps 
dont  il  avait  rendu  l'âme  au  ciel  :  du  moins  il 
l'espérait. 


LA    DOMINICALE. 


HEVUE 

POLITIQIE    HT    ADMINISTRATIVE. 

II  y  a  une  puissance  morale  dont  nos  hom- 
mes (l'état  tiennent  tiop  peu  de  compte  :  cette 
])uissnnce  est  la  logique  qui  ,  avant  et  depuis 
Aiistotc,  a  {jnuvcrnc  le  monde  intellectuel. 
On  comprend  la  cruelle  tyrannie  des  Phalaris 
et  des  IVcron,  les  caprices  sanguinaires  des  des- 
potes de  l'Orietit,  le  farouche  républicanisme 
des  denx  Brutus,  l'action  violente  et  terrible 
d'une  Convention;  on  les  compi'end  par  leurs 
lappoîts  avec  un  principe  d'arbitraire  ,  ou 
de  fanatisme  ,  ou  de  patriotisme  inflexible, 
dont  ils  sont  les  conséquences.  Mais  ce  qui 
ne  va  pas  à  l'esprit  et  blesse  au  contraire 
la  raison,  c'est  que  des  hommes  qui  ont  posé 
en  j)0!nt  de  droit  nn  point  de  morale  po- 
litique, et  s'en  sont  fait  une  arme  contre  leurs 
adversaires  ,  en  même  temps  qu'un  moyen 
pour  arriver  à  un  but,  mettent  leurs  actes  en 
désaccord  complet  avec  la  règle  qu'ils  ont  éta- 
blie. IMalgré  le  désir  que  l'on  éprouve  d'excu- 
ser les  faibb'sscs  et  les  erreurs,  on  ne  peut  se 
défendre  de  voir  là  mie  inconséquence  qui 
approche,  il  faut  bien  le  dire,  del'immoralité- 

Tellessont  les  réfieiions  que  chacun  a  faites 
en  apprenant  la  destitution  de  M.  Draidt,  dé- 
puté de  la  dernière  cliambre,  qui  y  a  été  dans 
une  opposition  pi'efquc  inaperçue  ,  et  s'est 
donné  le  tort  de  se  poser  dans  les  élections 
comme  candidat  indépendant.  M.  Persil,  en 
qualité  de  garde-des-sceaux,  a  provoqué  la  ré- 
vocation de  ce  magistrat ,  et  c'est  cependant 
lui,  M.  Persil,  qui  a,  en  cjualité  de  commis- 
saire dans  le  procès  des  anciens  ministres  ,  ac- 
cusé M.  de  Montbel  d'avoir  mis  les  fonction- 
naires entre  leur  conscience  et  leur  place,  et 
qualifié  une  pareille  conduite  d'immoralité  et 
de  corru[)lion.  Quand  on  a  l'honneur  de 
tenir  les  sceaux  de  l'Etat  et  les  balances  de  la 
justice  qu'ont  tenus  les  hommes  les  plus  intè- 
gres de  notre  monarchie,  devrait-on  avoir  de 
pareilles  inconséquences  à  se  reprocher?  Il 
faut  bien  croire  que  M.  Persil  est  de  bonne 
foi  quand  il  exige  que  les  fonctionnaires  se- 
condent le  gouvernement  :  il  suit  en  cela  les 
règles  de  la  saine  logiqne.  Mais  alors  était-il 
de  bonne  foi  quand  il  accusait  des  hommes 
pour  ce  qu'il  croit  maintenant  juste  et^  ré- 
gulier ?  On  cite  avec  admiration  le  [magis- 
trat qui  répara,  par  le  sacrifice  de  sa  fortune  , 


677 

le  dommage  qu'il  avait  causé  à  un  plaidenr 
par  un  jugement  erroné.  M.  Persil  n'cst-il 
pas  en  conscience  obligé  à  une  réparation  scm^ 
blable  envers  les  prisonniers  de  Ilam  ? 

Un  des  traits  les  plus  étranges  de  la  révolu- 
tion de  juillet,  telle  p'elle  s'est  modifiée  dans 
la  ligne  doctrinaire  ,  est  cette  contradiction 
perpétuelle  entre  les  principes  et  les  actes  , 
cette  condamnation  incessante  portée  par  les 
auteurs  de  cette  subversion  contre  eux-mêmes. 
On  sait  par  quels  moyens,  de  i8i5  à  i83o,  la 
presse  a  égaré,  perverti  l'opinion,  et  préparé, 
par  les  plus  violentes  provocations,  la  crise  des 
trois  journées.  Eh  bien  !  M.  Bugeaud,  péro- 
rant à  Excideuil,  dans  la  Dordogne,  les  hom- 
mes de  son  parti,  ne  trouve  rien  de  mieux  que 
de  porter  contre  la  presse  une  accusation  plus 
violente  que  celle  qui  fut  formulée  par  M.  de 
Chantclauze,  dans  son  rapport  du  '25  juillet. 
Si  la  France  est  troublée,  la  faute  en  est,  selon 
M.  Bugeaud,  à  quelques  centaines  defoUicu' 
laires  qui  calomnient  les  meilleures  intentions, 
égarent  les  esprits,  et  faussent  l'opinion  par 
leurs  dangereuses  théories.  Ne  croit-on  pas  être 
dans  les  illusions  d'un  songe,  quand  on  entend 
de  pareils  discours  ?  On  comprendrait  ce  lan- 
gage dans  la  bouche  d'hommes  repentans  , 
prêts  à  faire  réjjaration  à  Dieu  et  aux  hommes 
de  quelque  grand  égarement.  Mais  condam- 
ner aussi  hautement  le  mal  que  l'on  a  fait ,  et 
prétendre  en  retenir  les  fruits,  avec  le  droit  de 
censurer  la  conduite  des  autres,  c'est  manquer 
à  sa  propre  conscience  et  à  la  raison  générale 
du  genre  humain. 

Noti-e  époque  sera  féconde  en  curieux  et 
utiles  enseigncmens.  Il  y  a  une  lettre  de 
M.  Laffitte  aux  électeurs  du  deuxième  arron- 
dissement, qui  est  un  monument  rare  de  la  vi- 
cissitude des  fortunes  politiques,  de  même 
que  la  vente  de  ses  biens  et  de  son  hôtel  atteste 
l'instabilité  des  biens  de  la  terie.  Celui  dont  la 
maison,  selon  les  expressions  de  sa  lettre,  re'- 
suma  la  révolution  de  juillet,  qui  traita  au  nom 
du  peuple  avec  les  ministres  de  la  royauté,  qui 
présida  l'assemblée  souveraine  par  laquelle 
la  couronne  fut  octrovée  à  Louis-Phili[)pe,  et 
unecharteàlaFrance;  cethomnie,  disons-nous, 
qui  fut  le  premier  ministre  du  pouvoir  nou- 
veau, en  est  réduit  à  douter  de  sa  réélection 
prochaine.  Sa  lettre  est  un  acte  de  découiage- 
ment  et  de  désespoir.  Il  abandonne  Bayonne, 
sa  ville  natale,  ou  sa  ville  natale  l'abandonne. 
En  1817,  les  vingt  sections  du  département  de 
la  Seine  lui  donnèrent  la  majorité  des  voix  ; 


678 


LA    DOMINICALE. 


en  i83o,  on  le  calomnie,  on  s'oppose  à  son 
élection  ;  juais  il  ne  sera  pas  humilie  de  la 
défaite.  Que  s'est-il  donc  passé  ?  M.  Laffitte 
est  toujours  le  même;  il  l'assure  du  moins. 
Quelque  chose  qui  n'est  pas  lui  a  donc  changé: 
il  y  a  là  une  grande  moralité. 

M.  Salverte  renonce  à  la  candidature  ; 
M.  Garnier-Pagèsa  plus  que  des  doutes  aussi. 
Nous  ne  reverrons probablementà  la  Chambre 
ni  M.  Cabet,  ni  M.  Laboissière,  ni  M.-  Bri- 
queville,  ni  peut-être  M.  Mauguin  ,  ni  près 
des  deux  tiers  delà  gauche  du  compte-rendu. 
Qu'est-ce  à  dire?  Les  auteurs  de  la  révolution 
de  juillet ,  ceux  qui  ont  formé  le  pouvoir  dic- 
tatorial de  l'Hôtel-de-Ville  ,  renversé  le  trône 
antique  des  Bourbons,  pour  s'y  placer  eux- 
mêmes  sous  le  nom  de  Louis-Philippe,  les  voilà 
flagellés,  insultés  ,  jetés  hors  de  celte  Cham- 
bre souveraine ,  chassés  de  toutes  les  positions 
par  les  hommes  du  lendemain  qui  ont  eu  les 
fruitsde  la  victoire  sans  combat.  Les  expriis  de 
peu  de  foi  persisteront-ils  à  ne  pas  voir  là  une 
influence  toute  providentielle? 

Et  que  l'on  ne  croie  pas  que  ce^solt  là  aussi  le 
triomphe  assuré  de  leurs  adversaires.  Ce  serait 
chanceler  dans  ces  voies  miraculeuses  qui  se 
manifestent  d'une  manière  si  éclatante.  Tl  fal- 
lait que  cela  arrivât  ainsi ,  il  fallait  que 
les  hommes  du  "29  juillet  fussent  humiliés 
et  confondus  avant  l'humiliation  et  la  con- 
fusion des  hommes  du  -y  août;  et  la  chute 
de  ceux-ci  commencera  le  jour,  où,  enivrés 
de  leur  nombre  et  dcleurs  succès,  ils  pourront 
se  livrer  sans  contrainte  à  leurs  passions  aveu- 
gles. Déjà  leur  règne  pâlit  et  s'efface.  Eux 
aussi  ont  leur  trouble,  leurs  doutes  et  leurs 
terreurs.  S'ils  ne  tremblent  plus  devant  leurs 
puissans  adversaires ,  l'opinion  publique  leur 
impose;  et  s'ils  n'esjièrent  pas  la  convaincre  , 
ils  tentent  de  la  corrompre.  Quel  hommage 
rendu  à  l'esprit  de  la  France,  que  ces  candi- 
datures précédées ,  entourées  de  tant  de  sé- 
ductions! M.  Persil ,  rejeté  àCondom,soupavs 
natal ,  presque  sans  espoir  à  Lombez ,  qui  l'a 
réélu  à  une  faible  majorité ,  se  réfugie  vers  la 
localité  la  plus  indigente  et  la  moins  peuplée 
de  toute  la  France.  C'est  à Ussel,  dans  la  Cor- 
rèze,  qu'il  se  produit.  Mais  comment  se  faire 
adopter  en  un  lieu  où  une  giande  simpUcilé 
de  mœurs  s'allie  à  une  ignorance  plus  grande 
encore  des  choses  de  la  politique?  Eh  bien! 
j\I.  Persil  deviendra  l'illustre  bienfaiteur 
d'Ussel ,  transformé  en  bourg  pourri.  Il  ré- 
pandra la  lumière    sur  les  pauvres  d'esprit , 


et  l'or  parmi  les  indigcns.  Quatorze  cents  vo- 
lumes pris  dans  les  dépôts  publics ,  un  don  de 
1200  fr.  fait  à  une  église,  une  aumône  de 
5oo  fr.  à  un  hospice ,  la  promesse  d'un  relai 
de  poste  ,  tel  est  le  pot-de-vin  de  cette  sorte 
de  marché  électoral.  Mouscitons  ce  fait  comme 
un  exemple;  car  M.  Persil  est  loin  d'être  le 
seul  candidat  ministériel  qui  se  soit  ainsi  mis 
à  prix. 

Eh  bien  !  n'y  a-t  il  paslàun  commencement 
de  cette  humiliation  et  de  cette  défaite  hon- 
teuse qui  atteignent  les  hommes  du  compte- 
renJu  ,    et  attendent   ceux   du  juste-milieu! 

En  i83i  ,  l'élection  de  tous  les  auteurs  et 
adhérens  de  la  révolution  de  juillet  fut  facile; 
il  fallut  peu  d'efforts  pour  faire  sortir  de 
l'urne  électorale  les  nom5  les  plus  obscurs 
d'entre  eux.  Aujourd'hui  les  uns  tombent  du 
haut  de  leur  char  de  victoire;  les  autres  chan- 
cellent et  sentent  le  sol  tremblersous  leurs  pas. 
Arrivés  par  les  illusions,  ils  ne  se  soutiennent 
plus  que  par  la  corruption;  leur  règne  nepeut 
être  de  longue  dux'ée  sur  une  base  aussi  fragile. 

Quel'on  se  rassure  donc ,  et  que  l'on  prenne 
confiance.  Tous  ces  faits  sont  les  symptômes 
visibles  d'une  grande  amélioration  sociale. 
Qu'il  y  a  loin  de  l'état  actuel  des  esprits  et  de 
la  situation  de  la  France,  à  cette  époque  de 
funeste  mémoire  où  l'on  pouvait  penser  que  , 
pour  la  seconde  fois ,  la  religion  allait  être 
proscrite  avec  1 1  monarchie  ,  où  les  pasteurs 
et  le  troupeau  étaient  remplis  de  trouble, 
d'effroi  et  de  douleur!  Un  siècle  semble  nous 
séparer  de  la  destruction  des  croix,  du  sac  de 
l'Archevêché,  des  atteintes  sacrilèges  dirigées 
contre  le  culte  de  l'immense  majorité  des 
Français.  Que  de  fléaux  semblaient  menacer, 
il  y  a  quatre  ans,  l'antique  et  vénérable  église 
de  France.  Eh  bien!  en  aussi  peu  de  temps  , 
l'athéisme  ,  le  matérialisme  etlephilosophisme 
ont  été  vaincus,  la  république  est  devenue 
impossible,  le  mot  de  divorce  ne  trouve  ni 
échos ,  ni  sympathie,  les  évêchés  menacés 
échappent,  comme  par  miracle  ,  à  la  des- 
truction, et  les  hommes  du  pouvoir,  et  le 
chef  de  l'étiitlui-même,  rendent  un  hommage 
public  à  la  foi  de  Clovis,  de  saint  Louis  et  de 
Louis  XVI. 

C'est  un  étrange  pays  que  celui-ci.-  Jamais 
il  n'a  manqué  de  rentrer  dans  les  voies  de  la 
vérité  ,  après  des  écarts  qui  pouvaient  faire 
croire  qu'il  en  était  sorti  pour  toujours.  Est-il 
rien  qui  ait  d  .vantagc  passionné  ce  pays  que 
le  régime  de  l'Empire  !  Presque  tous  les  es- 


LA    DOMINICALE. 


679 


prits  b'étaient  tournés  vers  ce  météore  prodi- 
(TÏeux  qui  les  éblouissait  de  sa  gloire  immense. 
Voilà  que  les  restes  de  cette  famille,  dispersés 
sur  la  terre  étrangère  ,  veulent  exploiter  ces 
grandssouvenirs.M.  Lucien  Bonaparte,  prince 
cle  Canino,  essaye  un  1 8  brumaire  par  la  voie 
des  journaux.  La  lettre  insérée  au  Morniiig- 
Tlérahî,  par  laquelle,  s'adressant  aux  citoyens 
français,  il  sollicite  des  suffi-agcs  pour  ses  frè- 
res et  pour  lui,  au  nom  des  batailles  de  Ma- 
1  engo  et  d'Austerlitz  ,  est  une  de  ces  témé- 
rités politiques  qui  ne  trouvent  leur  excuse 
que  dans  l'éloiguement,  et  dans  l'ignorance 
où  ces  rois  d'un  jour  sont  du  véritable  état  de 
la  France.  Il  s'agit  bien  de  Bonaparte  dans  nos 
querelles  de  parti!  Déjà  un  siècle  entier  nous 
sépare  d'eux.  Une  seule  pensée  peut  êlre  re- 
cueillie dans  cette  pièce  :  c'est  qu'en  l'état  où 
se  trouve  la  France,  tous  les  proscrits  doivent 
chercher  à  devenir  utiles  à  la  chose  publique. 
M.  Lucien  y  a-t-il  bien  pensé?  Tous  les  pros- 
crits! ouï  oui ,  tous  ,  tous,  et  lui-même,  mais 
chacun  avec  ses  droits  ,  sa  place  naturelle  , 
son  rang  assigné  par  la  nature  des  choses  dans 
une  harmonie  généiale,  et  lorsque  l'esprit  de 
parti  sera  seul  banni  du  terx'itoire.  Mais  cette 
lettre  a  été  aperçue  à  peine,  et  M.  le  prince 
de  Canino  ne  recueillera  probablement  pas 
une  seule  voix  dans  les  collèges.  Le  bonapar- 
tisme est  iiiort  parmi  nous,  mort  comme  la  ré- 
publique, comme  l'irréligion ,  comme  mourra 
bientôt  !e  système  anglais  qui  n'a  plus  qu'un 
souffle  de  vie. 

Le  seul  grand  intérêt  politique  du  moment 
est  la  candidature  représentative.  La  coalition 
est  formée  et  le  concert  bien  établi  entre  deux 
opinions,  ayant  le  but  commun  de  la  réf!)rme 
électorale.  Cette  fois,  du  moins,  la  pudeur 
publique  est  ménagée  ,  et  l'on  ne  voit  pas 
dans  les  listes  produites  par  les  journaux  ,  cet 
amalgame  Incohérent  de  noms  qui,  en  1 8'2'^,  of- 
frirent un  si  affligeant  contraste. La  candidature 
royaliste,  que  l'on  pourrait  pi'esque  appeler 
honorifique,  se  distingue  par  l'éclat,  la  di- 
gnité, et  la  gravité  des  réputations  et  des  ta- 
lens  qui  y  sont  indiqués. _ 

La  gauche  n'a  encore  signalé  la  sienne  que 
partiellement.  Quant  à  celle  du  ministère  ,  on 
peut  la  diviser  en  deux  parties:  la  candidature 
officielle,  ou  celle  avouée  par  le  pouvoir,  et 
la  cmdidature  officieuse  ,  ou  celle  qui  se  pro- 
duit d'elle  même  avec  le  désir  de  se  rattacher 
à  l'administration.  Celle-ci  est  la  plus  nom- 
breuse de  toutes  et  suffirait  à  deux  ou   trois 


chambres.  Il  faut  qu'il  y  ait  au  fond  du  sys- 
tème représentatif  quelque  attrait  bien  puis- 
sant pour  que  tant  d'ambitions  soient  stimu- 
lées à  ce  point.  Il  faut  bien  le  dire,  car  c'est 
là  la  plaie  sociale  encore  plus  que  le  monopole 
et  le  vote  partiel  des  électeurs  privilégiés,  le 
grand  vice  de  ce  système  est  de  faire  aboutir 
l'élection  à  tous  les  avantages  attachés  au  pou- 
voir. Le  député  a  bien  en  vue  l'intérêt  et 
l'honneur  du  pays  ;  mais  avant  tout  il  couve 
une  pensée  de  grandeur,  de  puissance  ou  de 
fortune.  Cette  pensée  le  jette ,  ou  dans  un  ser- 
vilisme  aveugle  qu'on  a  appelé  ministérlalisme, 
ou  dans  une  indépendance ,  et  une  résistance 
effrénée  qu'on  a  décorées  du  nom  d'opposition . 
Ces  deux  élémens  s'irritent  par  leur  action  ré- 
ciproque. La  violence  de  l'opposition  jette  le 
pouvoir  dans  les  excès  de  l'arbitraire  et  de  la 
prodigalité,  et  ces  excès  ajoutent  à  la  véhé- 
mence de  l'opposition.  De  là  les  révolutions 
qui  dépassent  le  but  que  les  partis  se  propo- 
saient ;  de  là  les  révoltes  ,  les  actes  arbitraires, 
les  charges  accablantes  et  tout  ce  qui  fait  de  ce 
système  un  joug  écrasant,  au  lieu  d'une  grande 
pensée  de  conservation  et  de  réparation.    - 

Celui  qui  pourrait  arracher  cette  ivraie  du 
sol  de  laFrance,  et  en  prévenir  le  retour,  serait 
le  sauveur  de  ce  pays,  sans  recourir  à  des  théo- 
ries politiques  qui  ne  sont  le  plus  souvent  que 
de  périlleuses  expériences. 

S'il  est  un  mot  empreint  d'absurdité,  c'est 
celui  d'opposition,  tel  que  l'ont  fait  les  partis 
politiques.  Il  signifie  résistance  à  toutes  choses, 
même  à  ce  qui  est  utile,  juste  et  glorieux.  On 
s'oppose  à  l'indemnité  des  émigrés  comme  à 
l'expédition  d'Alger  ,  à  l'émancipation  de 
Saint-Domingue,  comme  à  la  délivrance  d'un 
roi  captif.  On  s'oppose  à  la  répression  des 
crimes  comme  à  la  récompense  des  services. 
Ou  a  même  vu  une  opposition  s'élever  contre 
un  dégrèvement  d'impôts  I  Le  niinistérialisme, 
de  son  côté  ,  n'est  pas  moins  absurde  lorsqu'il 
approuve  tout  aveuglément,  de  môme  que 
son  adversaire  blâme  tout  sans  exception.  C'est 
un  triste  état  que  celui-là  ,  parce  qu'alors  les 
intérêts  nationaux  se  retirent  d'une  assemblée 
où  ne  s'agitent  plus  que  des  questions  de  pou- 
voir et  de  position. 

La  politique  étrangère  se  dessine  avec  plus 
de  netteté  et  de  fermeté  que  la  politique  in- 
térieure. L'Europe  devient  un  théâtre  divise 
en  deux  grands  compartimcns.  La  chaîne  des 
Alpes,  le  Rhin  et  la  mer  du  Nord  en  forment 
la  limite.  Il  y  a  triple  alliance  à  l'orient  contre 


680 


LA     DOMINICALE. 


les  idées lévolutionnaîres,  quadruple  alliance 
à  roccident  en  faveur  des  chartes  et  des  idées 
constitutionnelles.  Des  deux  côtés  sont  de  nom- 
hreuses  armées ,  des  charges  énormes  pour  les 
13euples  ,  des  emprunts  ctdes  dettes  ,  des  po- 
lices ombrageuses,  de  la  défiance  et  des  intri- 
gues diplomatiques. 

A  Torient  est  le  principe  d'insurrection  et 
d'usurpation;  à  l'occident,  celui  d'hérédité  et 
de  légitimité.  Il  est  fort  remarquable  que 
dans  tous  les  pays  qu'embrasse  la  quadruple 
alliance,  il  n'en  est  pas  un  où  le  trône  n'ait 
passé  d'une  dynastie  à  une  autre.  En  Angle- 
terre,  la  maison  d'Orange  s'est  substituée  aux 
Stuarts;  en  Belgique,  Léopold  à  Guillaume; 
eu  France,  la  branche  d'Orléans  à  sa  bi-anche 
aînée;  en  Espagne,  Christine  à  don  Carlos  ;  en 
Portugal,  don  Pedro  à  don  Miguel.  Des  deux 
parts  il  y  a  un  système  complet ,  parfaitement 
uni  de  principes,  d'intérêts,  de  position. 

Le  nouveau  schisme  qui ,  cette  fois  ,  est  le 
schisme  d'Orient,  a  menacé  un  moment  d'en- 
vahir l'Europe  par  l'Italie,  la  Suisse,  l'Alle- 
magne et  la  Pologne.  Ces  incendies  ont  été 
éteints  dès  leur  naissance,  et  l'alliance  de  l'Oc- 
cident, en  maintenant  le  slatu  quo  de  sa  posi- 
tion vis-à-vis  de  l'Orient,  s'est  donné  le  temps 
et  les  moyens  de  se  fortifier  contre  le  principe 
révolutionnaire  modifié  sous  le  titre  de  juste- 
milieu.  Une  longue  ligne  est  maintenant  tracée 
;tvec  une  grande  profondeur  depuis  les  Alpes 
maritimes  jusqu'aux  Bouches  du  Rhin,  im- 
mense cordon  sanitaire  contrela  peste  méridio- 
nale, hérissé  de  forteresses,  de  baïonnettes  et 
de  conons  ,  sur  le  développement  duquel  la 
révolution  peut  lire  ces  mots  :  Tu  n'iras  pas 
au-delà. 

Maintenant  le  grand  drame  révolutionnaire 
est  représenté  par  la  quadruple  alliance.  La 
France  y  joue  le  premier  rôle,  l'Angleterre  le 
second,  l'Espagne,  le  Portugal  et  la  Belgique 
étant  en  sous-ordre.  Le  premier  acte  a  été  l'in- 
surrection de  juillet,  préparée  et  accomplie 
parla  coalition  de  tous  les  intérêts  anti-dynas- 
tiques, et  l'établissement  du  -j  août,  fondé  par 
l'adresse  et  l'habileté  du  parti  orléaniste.  Cet 
acte,  imité  delà  révolution  de  1G88,  s'est  ré- 
pété avec  quelques  modifications,  de  même 
que  les  valets  de  comédie  copient  leurs  maî- 
tres, en  Belgique,  m  Portugal  et  en  Espagne. 
Le  second  acte  a  été  la  lutte  violente  entre  la 
propagande  et  le  juste-milieu,  et  la  défaite  de 
la  première  en  juin  et  avril,  complétée  dans 
peu  de  jours  par  la  bataille  électorale.  Le  troi- 


sième, dans  lequel  l'intrigue  se  noue  forte- 
ment, nous  présente  le  traité  de  la  quadruple 
alliance,  dont  le  résultat  a  été  la  retraite  de 
don  Carlos  et  de  don  Miguel,  la  dissolution 
de  l'insurrection  royaliste  en  Portugal,  et  très- 
probablement  la  dispersion  prochaine  du 
parti  de  don  Carlos  en  Espagne. 

On  voit  maintenant  combien  la  question  est 
simplifiée,  parce  qu'elle  est  nettement  posée 
de  part  et  d^autre.  Jusqu'ici  la  lutte  des  prin- 
cipes se  compliquait  des  embarras  occasionnés 
par  l'élément  républicain;  mais  cette  influence 
étant  écartée  et  réduite  à  l'impuissance  ;i  peu 
près  partout,  la  question  n'est  plus,  par  rap- 
port au  Midi,  qu'entre  la  légitimité  et  les 
pouvoirs  élus,  s'appuyant  sur  le  juste-milieu  ; 
et  par  rapport  au  Nord  ,  entre  le  principe 
révolutionnaire  et  le  principe  dynastique. 

Nous  sommes  sortis  de  l'ère  des  émeutes, 
des  barricades,  des  irruptions  à  main  armée, 
des  guerres  civiles  et  des  violences  de  toute 
espèce.  C'est  le  tour  maintenant  de  la  lutte 
des  intelligences  et  des  principes.  Sous  ce 
rapport,  on  peut  dire  que  la  position  s'est 
améliorée.  Ce  qui  s'est  passé  en  Portugal  ,  ce 
qui  va  se  passer  en  Espagne,  peut  être  consi- 
déré comme  un  bonheur  ;  car  la  force  des 
armes  et  regorgement  des  citoyens  cutr'cux 
n'ont  jamais  décidé  un  point  de  morale,  et 
n'ont  fait  que  suspendre  la  marche  et  le  pro- 
grès des  idées.  Le  quatrième  acte  sera  donc  un 
grand  mouvement  des  espiits,  se  portant  vers 
toutes  les  conditions  d'oidre  rationnel ,  par 
lequel  seront  rétablis  les  doctrines  qui  ont  été 
altérées,  les  vérités  qui  ont  été  favissées  et  tou> 
les  droits  qui  ont  été  méconnus.  Le  cinquième 
acte  sera  le  dénoûment,  selon  toutes  les  règles 
de  la  poétique,  et  la  fin  du  déplorable  mal- 
entendu dejuillet. 

Il  s'est  passé  dans  la  sphère  de  l'alliance  sep- 
tentrionale un  événement  peu  important  pour 
nous,  au  milieu  de  nos  grandes  agitations, 
mais  qui  ne  manque  pas  de  gravité  pour  le 
pays  où  il  vient  de  se  signaler.  Tout  le  monde 
sait  qu'un  jour  les  Danois,  fatigués  des  divi- 
sions et  des  querelles  que  le  gouvernement  re- 
présentatif avait  introduites  parmi  eux,  vin- 
rent mettre  aux  pieds  de  leur  roi  ce  brandon 
de  discorde,  et  le  supplier  de  gouverner  seul 
comme  un  père  gouverne  ses  eufans.  Les  mo- 
narques de  ce  pays  n'y  ont  pas  manqué,  et 
jamais  on  ne  vit  un  royaume  plus  pauvre  à  la 
vérité,  mais  jouissant  de  plus  de  liberté,  de 
calme  et  de  bonheur.  Sans  la  cruauté  avec  la- 


LADOiWmiCALE. 


68i 


quelle  rArigletenc  a  traité  ce  petit  état  pour 
le  forcer  à  entrer  dans  ses  intérêts  durant  la 
{guerre  générale ,  le  Daneiuarck  aurait  été  la 
contrée  la  plus  heureuse  de  la  terre. 

Mais  voilà  que  maintenant  le  système  re- 
présentatif reparaît  dans  cette  contrée,  dans 
de  grandes  assemblées  provinciales  ,  et  que 
le  roi  lui-même  donne  le  signal  de  ce  retour  à 
d'anciennes  formes  de  gouvernement.  Occupé 
depuis  plus  de  quinze  ans  à  faire  annuellement 
remise  à  ses  sujets  d'une  partie  des  impôts,  a- 
t-iî  l'intention  de  se  donner,  comme  disait 
Paul-Louis  Courrier  ,  une  marmite  i  oprésen- 
lative?  On  sait  que  l'expédient  est  infaillible 
et  très-fécond  en  résultats.  Cède-t-il  au  vœu 
de  ses  sujets  qui,  en  mettant  leurs  libertés  à 
ses  pieds,  n'en  ont  abandonné  ni  le  principe, 
ni  les  conditions  à  toujours?  Quoi  qu'il  en  soit, 
il  ne  faut  pas  que  l'on  s'imagine  qu'il  ait  fabri- 
qué à  priori  une  loi  de  monopole  au  profit 
d'une  classe  et  d'un  absurde  système  m.inisté- 
riel.La  petite  propriété  usa  juste  part,  comme 
la  grande  et  la  moyenne.  La  représentation 
est  logiquement  basée  sur  les  intérêts  dont  cha- 
que ordre  a  ses  députés.  Les  conseillers  du  roi 
de  Danemarck  n'ont  pas  cru  qu'il  fût  néces- 
saire au  bonheur  d'un  peuple  que  ses  manda- 
taires vinssent  chaque  année  débiter  de  longs 
discours  souvent  vides  de  sens.  Les  assemblées 
provinciales  ne  se  réuniront  que  tous  les  deux 
ans,  et  assurément  c'est  bien  assez  loi-sque  les 
hommes  y  apportent  de  bonnes  intentions  et 
de  la  bonne  volonté.  Les  commissaires  du  roi, 
remplissant  les  fonctions  de  nos  ministres  à  la 
chambre  ,  n'au»'ont  que  voix  consultative  et 
ne  voteront  pas.  C'est  pourtant  chez  le  peuple 
le  plus  éclairé  du  monde  qu'on  a  imaginé  ,  à 
l'imitation  du  régime  anglais,  qu'un  ministre 
put  donner  sa  voix  pour  ou  contre  une  résolu- 
tion à  laquelle  sa  responsabilité  est  attachée. 
Celte  petite  constitution  qui  a  un  parfum  d'or- 
dre et  de  vraie  liberté,  a  été  traité  avec  beau- 
coup de  dédain  par  quelques-unes  de  nos 
feuilles  libérales.  Elles  n'y  ont  vu  qu'uneme^- 
quine  affaire  de  famille  qui  localise  la  repré- 
sentation au  lieu  de  la  nationnliscr.  Il  est  dé- 
montré que  ce  despote  n'entend  rien  à  la  con- 
stitutionalité. 

Lord  Grey  s'y  entend  un  peu  mieux  ,  ce  qui 
ne  l'a  i^as  empêché,  le  6  de  ce  mois,  d'être 
traité  avec  une  rigueur  hautaine  par  les  no- 
bles lords  et  l'illustie  banc  des  évêques  angli- 
cans^ pour  avoir  eu  l'audace  de  provoquer 
une  commission  d'enquête  ,  afin  de  constater 


l'état  de  l'église  d'Irlande.  Ces  paroles  fou- 
droyantes sont  tombées  sur  sa  tête,  prononcées 
par  lord  Wicklow  :  «L'histoire  dira  que  la 
carrière  politique  du  noble  comte  (Grey)  a 
commencé  au  milieu  de  la  dissémination  des 
principes  du  jacobinisme,  et  qu'elle  s'est  ter- 
minée par  la  chute  de  l'église  anglicane.  » 
Jamais  M.  Barthc  ne  s'est  entendu  i-eprocher 
plusamèremene  son  carbonarisme.  Lord  Crrey 
a  répondu  avec  une  grande  humilité  ,  et 
comme  il  convenait  devant  les  seigneuries 
tchiporelles  et  spirituelles  du  royaume.  Les 
palliatifs  de  juste-milieu  qu'il  a  apportés  dans 
son  explication  n'ont  pas  paru  satisfaire  la 
noble  chambre. 

L'événement  extérieur  le  plus  important 
et  le  plus  nouveau  ,  est  l'occupation  subite 
de  la  ville  de  Francfort ,  par  des  troupes , 
sous  le  commandement  d  un  général  autri- 
chien. Telle  est ,  dit-on  ,  la  réponse  faite  par 
le  cabinet  de  Vienne  à  une  note  pleine  d'ai- 
greur et  presque  menaçante  ,  adressée  [par 
M.  de  Piigny.  La  France  sous  l'ancienne  mo- 
narchies ,  et  même  sous  l'empire  ,  a  souvent 
couvert  de  sa  protection  les  villes  libres  de 
l'Allemagne ,  mais  sous  la  monarchie  il  n'y 
avait  pas  de  cordon  sanitaire,  et,  au  temps  de 
l'empire  ,  il  y  avait  une  audace  qui  brisait 
les  barrières  avec  I'  ultima  ratio  regum. 


EPHEMERIDES. 

Le  l5juin14o3.  Les  erreurs  des  lïussites  désolant 
toujours  quand  elles  n'ens  nglantaient  pas  l'AIle- 
maij^ne,  l'archevêque  de  Mayence,  Thierri  d'Er- 
bacli  ,  rassemble  ses  suffragans  à  Ascliafi'em- 
bourg,  pour  chercher  les  moyens  d'en  délivrer 
la  province. 

-1 0 — 5J)0.  Les  évêques  d'Afrique,  réunis  à  Carlhage, 
arrélentsurla  propositionde  l'évêquede  iVlaxula, 
que  la  consécration  du  saint  ciuème,  la  bénédic- 
tion des  vierges  et  la  réconciliation  pubU([ue  des 
pénilens,  ne  seront  point  failes  par  de  simples 
prêtres.  L'auteur  de  VArt  de  vérifier  les  claies  a 
tort  de  conclure  de  là  que  l'évoque  était  le  mi- 
nistre ordinaire  de  la  pénitence,  imhi\ue  le  sa- 
crement de  pénitence  se  donnait  en  particulier 
et  non  en  public. 

17 — 18 H.  Première  et  seule  session  publique  du 
concile  national  de  Paris.  Napoléon  avait  convo- 
«pié  tous  les  évêques  de  l'empire  français  et  du 
royaume  d'Italie,  espérant  obtenir  un  décret  qui 
le  dispensât  de  recourir  au  pape  pour  l'institu- 
tion des  évêques.  Pie  VII,  qu'il  avait  fait  enlever 


582  LA    DOMINICALE. 

de  Rome  ,  était  prisonnier  à  Savone.  Quatre- 
vingt-quatre  cardinaux,  archevêques  et  évéques, 
rassemblés  à  l'archevêché  de  Paris,  se  rendirent 
processionnelleinen,  en  chapes  et  en  mitres,  dans 
le  cœur  de  la  cathédrale,  en  passant  par  le  parvis; 
chacinid'eux  avait  prf-s  de  lui  son  théologal. Les 
huit  à  dix  évèqiies  nommés  assistaient  à  la  céré- 
monie. Le  cardinalFeschprésidaitcnqnaliléd'ar- 
chevêque  de  Lyon.jjriina/  des  Gaules.  Il  célébra 
une  messe  basse.  Après  l'évangile,  le  sermon 
ou  discours  d'ouverture  fut  prononcé  par  M.  de 
Boulogne,  évéque  deTroyes,  (pii  fit  enlendre  des 
paroles  étonnantes  sur  l'union  et  l'obéissance  où 
les  évèipies  devaient  demeurer  relalivement  au 
pape,  «  ce  premier  anneau  de  la  chaire  cpisco- 
pale,  sans  lequel  tous  les  autres  tombent  néces- 
sairement dans  la  confusion  et  le  désordre.  »  Ce 
fut  une  prophétie;  et  tous  les  efforts,  toutes  les 
ruses,  toutes  les  persécutions  ne  purent  engager 
l'épiscopat  français  à  rien  faire  qui  préparât  un 
schisme. 

18 — 1818.  Publication  du  concordat  entre  le  pape 
et  le  roi  de  Bavière.  C'est  le  premi  r  acte  notable 
qui  ait  été  fait  pour  fermer  les  plaies  de  l'église 
catholique  d'Allemagne,  où  les  guerres  et  la  pro- 
pagande révolutionnaire  avaient  introduit  tant 
de  désordres. 

^  !)— 323.  Ouverture  du  concile  de  Nicée,  premier 
cincile  oecuménique.  On  sait  que  cette  imposante 
réunion  de  318 évèques  de  toutes  les  parties  du 
monde  avait  été  provoquée  principalement  par 
les  erreurs  d'Arius  qui  y  furent  anathématisées. 
Le  concile  fit  du  symbole  des  apôtres  la  para- 
phrase que  l'on  chante  à  la  messe. 

20— 1G69.  Election  du  pape  Clément  IX,  qui  es- 
saye de  rétablir  la  paix  dans  l'église  de  France 
troublée  par  les  querelles  du  jansénisme.  Mais 
LA  PAIX  DE  Clément  IX  ne  devait  être  qu'une 
trêve  ;  les  sectaires  qui  censuraient  la  restriction 
mentale  imputée  aux  Jésuites,  ayant  inventé 
cent  subterfuges  pour  se  soustraire  à  la  condam- 
nation de  leurs  doctrines. 

21— iSH.  Mort,  à  Paris,  du  cardinal  Caprara , 
qui,  neuf  ans  auparavant  y  était  venu  comme  lé- 
gat A  LATERE  de  Pie  VII,  et  avait  publié  et  fait 
exécuter  le  fameux  concordat  de  1801 .  Napoléon 
le  nomma  archevêque  de  Milan,  quand  il  devint 
roi  d'Italie.  Peu  de  personnages  ont  à  cette  époque 
joué  un  rô\e  plus  important;  et  comme  il  se 
trouva  mêlé  à  toutes  les  négociations  et  à  la  plu- 
part des  événemens  ((ui  occupèrent  l'église  de 
France,  il  a  été  l'objet  de  beaucoup  d'éloges  et 
de  censures,  souvent  exagérés  par  l'esprit  de 
parti. 


CHRONIQUE  DE  LA  SEMAOE. 

—  M.  le  ministre  des  cultes  vient  d'adresser,  à 
la  date  du  20  mai ,  aux  préfets  des  départemens, 
ime  circulaire  lelative  à  la  réparation  des  églises. 
Le  ministre  engage  les  préfets  à  lui  envoyer  au 
plutôt  l'état  des  besoins  des  communes,  en  ce  qui 
conceine  les  réparations  des  édifices  du  culte,  et 
leurs  propositions  d'allocation  de  secours  pour 
toutes  les  églises  à  la  réparation  desquelles  les  res- 
sources locales  sciaient  notoirement  insuffisantes. 
Celle  circulaire  demande  en  outre  aux  préfets 
de  lui  adresser,  pour  être  sotunis  au  contrôle  du 
conseil  des  bàtimens  et  à  l'approbation  du  ministre, 
les  projets  de  travaux  à  faire  qui  s'élèveraient  à  une 
dépense  de  plus  de  3,000  fr.  Voici  les  motifs  qu'elle 
donne  à  l'appui  de  cette  demande  : 

«  La  plupart  du  temps,  les  devis  au-dessous  de 
20,000  fr.,  et  c'est  l'immense  majorité,  sont  dressés 
par  de  simples  ouvriers  chargés  ensuite  eux-mêmes 
de  l'exécution  des  ouvrages,  et  enfin  de  l'établisse- 
ment du  compte. 

»  Ce  qui  se  passe  dans  les  grands  travaux  des 
édifices  diocésains  me  fait  connaître  combien  les 
lumières  des  architectes  de  département  sont  sou- 
vent au-dessous  des  nécessités  ,  lorsipfil  s'agit  de 
restaurer  un  édifice  important  pour  l'art,  et  d'exé- 
cuter certains  travaux  de  reconsolidaliou  ;  com- 
bien leurs  prévisions  sont  sujettes  à  être  dérangées 
par  des  éventualités  qu'ils  ne  prennent  pas  toujours 
le  soin  de  calculer  avec  toute  l'attention  convena- 
ble; combien  enfin  les  plus  attentifs  et  les  plus 
exacts  ont  de  peine  à  éviter  les  malfaçons  de  la 
part  des  entrepreneurs. 

»  A  quoi  faut-il  donc  s'attendre  de  la  part  d'un 
maçon  ou  d'un  charpentier  de  village  qui  n'a  ja- 
mais fait  usage  d'un  crayon  ,  qui  n  a  étudié  ni  la 
géométrie,  ni  la  stéréotomie,  ni  la  statistique,  qui 
ne  saurait  justifier  ses  évaluations  plus  que  som- 
maires paraucim  sous-détail,  et  n'a  d'autre  con- 
trôle que  le  sien  propre,  en  ce  qui  concerne  le  mon- 
tant de  la  dépense  faite  et  la  bonne  qualité  des  ou- 
vrages. 

»  Cependant  une  foule  de  monumens  précieux 
à  l'art  sont  remis  entre  les  mains  de  semblable.^ 
architectes;  et  chacpie  année  une  somme  considé- 
rable est  versée  |)ar  le  trésor  public  dans  les  caisses 
communales  pour  être  employée  de  la  sorte. 

»  L'intérêt  des  communes  même,  qu'il  importe 
de  ne  pas  laisser  se  livrer  inconsidérément  à  de.- 
dépenses  mal  faites,  celui  du  trésor,  celui  enfin  qui 
s'attache  à  la  conservation  des  monumens  religieux 
du  moyen-âge,  encore  en  si  grand  nombre  dans  noj 
communes  rurales,  appellent  impérieusement  de; 
précautions.  » 

Nous  ne  pouvons  certes  qu'approuver  ces  motifs 
et  rendre  justice  à  cette  sollicitude  de  l'administra- 
tion; mais  nous  sommes  étonncsquele  ministre  fass< 


LA    DOMINICALE. 


G85 


CKceplion  pour  les  églises  des  communes  non  éri- 
1,'ées  légalement  en  cures  succursales  ou  chapelles. 
Es :-:e (lu'il  n'y  a  pjis  depaieilsmolifs  de  conserver 
ces  édifices?  Nous  avons  prouvé  ailleurs  que  le  gou- 
verneinenl  avait  le  droit  d'ériger  des  cures  ou  suc- 
cursales dans  toutes  les  communes  où  le  besoin 
réel  s'en  fait  sentir.  No  js  ne  demandons  pas  pour  le 
moment  qu'il  fasse  usage  de  ce  droit  ;  mais  nous 
désirerions  qu'il  lai^s:ll  voir  le  désir,  on  du  moins 
ne  s'ô'.àl  p;.:s  les  moyens  d'en  faire  usage  plus  tard, 
en  laissant  dépérir  les  édifices  nécessaires  au  culte. 
L'état  légal  de  l'église  ne  sera  complet  que  quand 
<!haque  commune  assez  importante  aura  sa  paroisse.' 
Ne  laissez  donc  pas  tomber,  faute  de  soins,  les  mo- 
numeiis  religieux  que  vous  ne  relèverez  probable- 
ment pas. 


La  fêle  du  Saint-Sacrement  a  partout  réveillé  les 
sentimensde  la  piétié  la  plus  vive,  soit  que  l'aulorité 
en  ait  permis  la  manifestation  publique,  soit  que 
les  fidèles  aient  été  contraints  de  se  renfermer  dans 
l'enceinle  des  temples.  Prescjue  partout ,  les  pro- 
cesssions  ont  parcouru  les  rues  au  milieu  des  flots 
d'une  multitude  empressée  et  recueillie.  Un  zèle 
inaccoutumé  a  présidé  à  la  décoration  des  reposoirs- 
II  est  fâcheux  que  les  autorités  n'aient  pas  cru  de- 
voir suivre  l'élan  général  ;  el'es  se  sont  abslsnues 
pour  la  plupart  de  se  mêler  à  la  foule.  Nous  ne 
savons  s'il  faut  nous  en  plaindre  :  quand  les  po- 
pulations marchent  seules,  il  n'est  plus  possible  de 
nier  la  spontanéité  de  leurs  inspirations.  A  Ne- 
vers,  ù  Agen,  à  Clermont,  à  Poitiers,  à  Moulins, 
à  Douai,  à  Valenciennes,  à  Rennes,  au  Mans,  etc., 
etc.,  les  processions  ont  eu  lieu  avec  la  solennité 
ordinaire.  A  Monlpellier,  le  Saint-Sacrement  a  pu 
traverser  les  rues,  malgré  l'arrêté  pris  en  1851 
par  M.  Fumeron,  alors  préfet.  A  Marseille,  les  na- 
vires étrangers  mouillés  dans  le  port  ont  été  pa- 
voises :  bientôt  les  Français  les  ont  imités.  Mais, 
ainsi  qu'à  Orléans,  Rouen  et  Lille,  les  processions 
publiques  n'ont  pas  eu  lieu.  Lyon,  après  ses  jours 
de  desastres,  a  été  privé  aussi  de  ce  spectacle  con- 
solant; mais  les  faubourgs  ont  fourni  aux  fidèles  le 
moyen  de  salisFau'e  leur  piété. 

Jamais  les  processions  n'avaient  été  plus  bril- 
lantes et  plus  nombreuses,  jamais  plus  d'emjresse- 
njenl  n'avait  été  apporté  à  décorer  leur  passagede 
itleurs  et  de  guirlandes;  il  n'était  pas  une  seule  maison 
<pii  ne  fût  couverte  de  tapisserie.  Vaize ,  la  Guillo- 
lière,  la  Cioix-Rousse,  avaient  rivalisé  pour  donner 
plus  d'éclat  à  ces  belles  cérémonies,  et  une  foule 
triiabitans  de  Lyon  étaient  venus  retrouver  dans 
lein-  enceinte  cette  liberté  religieuse  qu'on  refuse  à 
la  seconde  ville  du  royaume.  Il  y  a  deux  ans,  à  pa- 
1  eille  époque ,  le  saint-sacrement  traversant  les  rues 
de  la  Guillotière  avait  été  accueilli  par  les  huées  de 
(pielques  misérables,  et  le  chant  de  la  guillotine 
;ivait  répondu  aux  hymnes  des  jeunes  filles.  Mais 
de[»uis  lors  la  colère  de  Dieu  a  passé  par  là;  les 


bombes  et  les  boulets  rouges  ont  passé  là  où  la  re- 
ligion fut  insultée,  et  à  l'aspect  des  ruines  fumantes 
chacun  s'est  dit  II  y  a  un  Dieu. 

A  Paris ,  une  grande  foule  de  fidèles  s'est  portée 
dans  les  églises.  Une  grande  pompe  y  était  déployée. 
On  cite  surtout  la  paroisse  de  St.-lloch  ,  que  les 
étrangers  ont  beaucoup  visitée.  Elle  était  décorée 
avec  un  luxe  inouï.  Le  chœur  et  presque  toutes  les 
chapelles  étaient  ta[»issés  d'arbustes  les  plus  odori- 
férans  et  les  plus  rares. 

Son  admirable  musée  de  tableaux  et  de  sculp- 
tures ,  ses  riches  mausolées ,  ses  plafonds ,  ses  vi- 
traux, la  magie  des  effets  d'ombre  et  de  lumière 
que  l'archilecte  a  su  créer  dans  celle  église,  les 
magnifiques  autels,  les  châsses,  les  candélabres , 
les  lampes  d'or ,  les  somptueux  habits  des  prêtres  : 
tout  cela  lui  donnait  un  aspect  qu'on  chercherait 
inutilement  ailleurs.  La  musique  y  était  ravis- 
sante. 

—  Mgr.  l'archevêque  de  Paris  s'est  transporté , 
il  y  a  quelques  jours ,  à  l'Hôtel  des  Invalides  pour 
y  administrer  le  sacrement  de  confirmation  aux  vé- 
térans de  nos  armées  qui  comprennent  que  la  re- 
ligion est  digne  d'enlrer  dans  le  cœur  des  braves. 

—  Vendredi  dernier ,  Mgr.  a  administré  la  con- 
firmation à  sept  ou  huit  cents  enfans  ,  dans  l'église 
St.-Laurent,  faubourg  St. -Martin.  Deux  paroisses 
de  la  banlieue  y  étaient  réunies.  Monseigneur  a  été 
reçu  à  la  porle  de  l'église  par  le  vénérable  curé  de 
St.-Laurent.  Uneafiluence  considérable  se  pressait 
à  celte  cérémonie  qui  a  é'é  fort  touchaale. 

—  Un  ami  de  M.  l'abbé  de  La  Mennais  vient  de 
communiquer  à  l'-lmi  de  la  religion  ,  la  lettre  sui- 
vante que  lui  écrivait  confidentiellement  l'auteur 
des  Paroles  d'un  croyant. 

«  On  ne  fera  jamais  que  je  me  repente  d'avoir 
»  défendu  la  cause  du  faible ,  du  pauvre ,  la  cause 
»  de  ceux  qui  souffrent ,  la  cause  de  l'hum  uiité. 
»  Si  j'avais  désiré  autre  chose  que  le  vrai  et  le  bien, 
»  si  j'avais  consenti  à  les  sacrifier  à  quelque  degré 
»  aux  intérêts  et  aux  passions  des  hommes  ,  je  se- 
»  rais  aujourd'hui  comblé  de  louanges  et  de  ri- 
))  chesses,  élevé  en  honneurs  et  en  dignités  ;  mais, 
»  parce  que  j'ai  placé  avant  tout  la  vérité  et  la 
»  justice,  je  suis  pauvre  et  persécuté  ,  calomnié  , 
»  haï;  et  après  m'avoir  ôlé,  si  on  le  pouvait,  le 
»  pende  vie  qui  me  reste,  on  jeterait  volon:iers 
»  ma  cendre  au  vent  comme  celle  du  diinie;-  des 
»  malfaiteurs.  Eh  bien  !  ce  sort  qui  paraît  si  dur, 
»  est  encore  celui  que  je  choisirais  si  j'avais  à  re- 
))  naître.  Mais  je  ne  renaîtrai  pas ,  grâce  à  De  i , 
»  c'est  assez  d'une  fois....  Quoi  qu'il  arrive,  on 
»  peut  être  fort  tranquille  sur  les  su  lies  que 
»  pourrait  avoir  ,  relativement  à  Rome ,  celle  pu- 
»  blication  :  je  suis  soumis  en  religion,  et  libre 
»  sur  tout  le  reste.  » 

Nous  avions  connaissance  d'une  lettre  à  peu 
près  semblable  écrite  par  M.  l'abbé  de  La  Men- 
nais. Ces  épanchemens  intimes  peuvent  servir 
à  jeter  du  jour  sur  la  pensée  qui  a  présidé  à  la 


6Sl 


LA    DOMINICALE. 


composition  des  Paroles  d'un  croyant.  A  celte 
occasion,  un  journal  s'appuie  sur  la  Dominicale 
pour  prouver  que  les  doctrines  de  cet  ouvrage  n'ont 
rien  de  contraire  à  la  foi.  Nous  ne  savons  pas  si , 
en  les  pressant,  on  n'y  trouverait  véritablement  rien 
de  cela  ;  mais  nous  avons  pris  la  pensée  de  M.  de 
La  Mennais  dans  son  ensemble  et  non  dans  les  dé- 
tails ,  et  voilà  pourquoi  nous  ne  sommes  pas  tom- 
bés dans  les  ridicules  exagérations  de  certains 
jonmaux. 

—  Mgr.  l'évêque  du  Mans  continue  à  visiter  le 
diocèse  que  tant  de  voeux  l'appelaient  à  diriger.  Le 
clergé  formé  par  ses  leçons  et  ses  exemples ,  et  les 
fidèles  qui  ont  toujours  été  l'objet  de  sa  plus  tendre 
sollicitude ,  accourent  en  foule  sur  ses  pas ,  et  lui 
donnent  les  marques  les  plus  touchantes  de  leur 
amour  et  de  leur  reconnaissance.  Le  lundi ,  2  mai , 
il  s'est  rendu  à  Sille-le-Guillaume  (Sarthe) ,  où  il 
administra  le  Sacrement  de  Confirmation  à  nn 
grand  nombre  de  personnes,  et  bénit  un  cimetière. 
La  garde  nationale  et  les  autorités  sont  allées  au- 
devant  du  prélat,  dont  l'arrivée  a  été  fêtée  par 
toute  la  population.  Le  lendemain  ,  Monseigneur 
s'est  transporté  au  bourg  du  Mont-Saint- Jean , 
pour  faire  le  baptême  d'une  cloche ,  dont  M.  le 
vicomte  1' .  de  Brezé  était  le  parrain  et  madame  la 
vicomtesse  la  marraine. 

—  Les  nouvelles  de  la  Péninsule  que  nous  avons 
données  dans  notre  dernière  livraison  se  sont  i)lei- 
nemenl  confirmées.  Don  Carlos  et  don  Miguel  doi- 
vent cire  sortis  de  la  Péninsule.  Ils  ont  dû  quitter , 
le  30,  Evora  pour  s'embarquer ,  le  premier  à  Aldéa- 
Galléga,  et  le  second  à  Sinès.  La  Gazelle  extraor- 
dinahe  donne  même  le  texte  des  articles  de  la  ca- 
pitulation qui  concernent  don  Miguel. 

«  Il  est  assuré  au  seigneur  don  Miguel  une  pension 
annuelle  de  00  conlos  de  réaux  (573,000  fr.),  at- 
tendu le  haut  rang  de  sa  naissance ,  et  il  lui  est  per- 
mis de  disposer  de  ses  propriétés  personnelles,  sous 
condition  qu'il  restituera  les  joyaux  et  tous  autres 
objets  appartenant  à  la  couronne  ou  à  des  particu- 
liers. 

»  Le  seigneur  don  Miguel  sortira  de  la  place  d'E- 
vorale  51.  Il  pourra  s'embarquer  fur  un  bâtiment 
de  gnerre  de  l'une  des  quatre  puissances  alliées, 
conformément  au  traité  du  23  avril,  pour  être  con- 
duit dans  le  fiort  qu'il  désignera ,  avec  toute  sécurité 
pour  sa  personne  et  sa  suite ,  et  avec  tous  les  égards 
dus  à  sa  haute  naissance. 

))  Ledit  seigneur  don  Miguel  s'obligera  à  quitter 
le  Ptutugal  dans  l'espace  de  quinze  jours  ;  s'enga- 
gera à  ne  jamais  rentrer  sur  aucun  point  des  do- 
Uiaines  du  Portugal  ou  de  l'Espagne ,  et  à  ne  con- 
courir en  aucune  fiiçon  à  troubler  la  tranquillité  de 
<;es  royaumes.  Dans  le  cas  contraire,  il  perdra  son 
droit  à  la  pension  stipulée,  et  il  s'exposera  à  subir 
toutes  les  conséquences  de  sa  conduite. 

»  L'état-major  du  seigneur  don  Miguel  expé- 
diera immédiatement  des  ordres  à  tous  les  cora- 
mandans  des  places  ou  des  forces  en  campagne,  et  à 


toutes  les  autorités  qui  reconnaissent  encore  son 
gouvernement ,  pour  qu'ils  se  soumettent  sans  dé- 
lai an  gouvernement  de  S.  M.  T.  F.  dona  Maria  II, 
sous  le  bénéfice  des  conditions  de  l'amnistie.  » 

—  Le  roi  de  Danemarck  vient  de  publier  (le  <5 
mai)  les  lois,  depuis  long-temps  désirées,  sur  l'in- 
troduction du  régime  représentatif  dans  ses  états. 
Le  nombre  des  représenlans  sera  de  209  à  217.  Sur 
ce  nombre ,  20  à  28  sont  nommés  par  le  roi ,  et  180 
par  le  pays  ;  et  sur  ce  dernier  nombre  3/9*^  apiiar- 
liennentaux  villes,  229"  aux  propriétaires  fonciers, 
et  4/8''  aux  paysans. 

Ou  lit  dans  la  Gazelle  du  Maine  : 

Dans  un  des  régimens  envoyés  contre  la  ville  de 
Lyon,  se  trouvait  un  jeune  soldat  natif  de  Loué 
(Sarthe).  Commandé  de  corvée  pour  enlever  les 
cadavres  qui  encombraient  une  église,  il  a  reconnu 
celui  de  son  frère ,  et  des  papiers  trouvés  sur  le  mon 
n'ont  pu  lui  laisser  aucun  doute  à  cet  égard.  Ou  ra- 
conte que  ce  frère ,  ouvrier ,  allant  de  ville  en  ville, 
s'est  trouvé  à  Lyon  au  moment  où  les  derniers  trou- 
bles o;it  éclaté.  Il  a  pris  les  armes,  et  voilà  deux. 
frères  c(mil)atlanl,  sans  le  savoir,  dans  des  rangs 
opposés.  Qui  [teut  affirmer  que  ce  n'est  pas  la  balle 
du  soldat  qui  a  percé  le  cœur  de  son  malheureux 
frère  l'ouvrier?  Des  parricides ,  des  fratricides  sui- 
vis d'actes  de  désespoir,  tels  sont  les  résultats  de 
ces  combats  impies  à  la  suite  desquels  le  pouvoir  dis- 
tribue cependant  des  récompenses  à  pleines  mains. 

—  Des  faits  honorables  viennent  chaque  jour  ré- 
véler le  dévouement  du  clergé.  Au  Mans ,  le  feu  a 
consumé  plusieurs  maisons  la  nuit  du  2  au  5  ;  les 
élèves  et  les  directeurs  du  séminaire  se  sont  rendus 
les  premiers  sur  le  théâtre  de  l'incendie ,  et  ont 
animé  par  leur  exemple  la  population  accourue  pour 
porter  des  secours.  Dans  un  incendie  qui  a  éclaté  à 
Coquerel-sM.r-Somme,  on  a  remarqué  parmi  les 
plus  intrépides  travailleurs  MM.  les  curés  de  Co- 
querel,  d'Ailly,  deLouget,  deFontaine-sur-Somme. 

—  Athènes  a  été  reconnue ,  le  22  février  dernier, 
comme  capitale  de  la  Grèce.  Cette  reconnaissance 
vient  d'être  célébrée  par  une  fêle  pompeuse,  qui  a 
été  ouverte  par  nn  service  divin  dans  le  temple  de 
Thésée,  et  s'est  terminée  par  l'illumination  de  toute 
la  ville. 

—  Le  camp  de  Compiègne  est,  dit-on ,  positive- 
ment ordonné j  des  dispositions  se  prennent  déjà 
pour  l'établir  vers  la  fin  de  juillet  :  il  sera  composé 
cette  année  de  7,000  hommes  d'infanterie  campés 
et  de  4,000  hommes  de  cavalerie  et  d'artillerie 
cantonnés. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 

Imp.  de  Félix  liOCQUiiT,  r.  N.-D.-des-Victoîres ,  a.  yt 


^^ 


T' 


I.A    DOMINICALE. 


685 


DE  L'ESPAGNE  ET  DU  PORTUGAL. 


Le  droit  et  le  fait  se  partagent  le  monde; 
tel  est  le  double  étendard  qu'on   voit  flotter 
au-dessus  de  l'arène  sanglante  où  les  partis 
s'égorgent,  où  les  peuples  se  heurtent;  et  le 
secret  de  ces  grands  drames  ,  dont  les  nations 
conservent  le  souvenir  dan»  les  pages  de  leurs 
annales.  De  quelque  nom  qu'il  s'appelle  ,  ou 
quelque  symbole  qu'il  arbore,  c'est  toujours 
Téternel  combnt  du  bien  avec  le  mal,  qui 
chemine  comme  l'homme  à  travers  les  siècles, 
jusqu'au  jour  où,  sur  les  débris  du  monde  ,  la 
grande  paix  sei-a  proclamée,  aux  rayonsdu  so- 
leil éternel.  Mais  jamais,  dans  ses  diverses  pha- 
ses, la  lutte  ne  s'engageaplus  terrible  peut-être 
que  dans  nos   sociétés   européennes,   depuis 
un  demi -siècle;  et  c'est  à  peine  si  les  derniers 
bruits  de  la  bataille  étaient  venus  mourir  à  nos 
oreilles,  que  le  fracas  d'un  vieux   trône  qui 
croulait  nous  avertissait  que  les  tempêtes  n'é- 
taient pas  à  leur  terme,   et   que  la  paix  fac- 
tice, dont  l'Europe  avait  joui  pendant  quinze 
années  ,  n'était  que  la  lassitude   d'anciens  dé- 
chiremens  et  le  prélude  de   nouvelles  catas- 
trophes. En  effet,  au  moment  que,  saluant  en- 
core une  fois  les  rives  de  la  France  ,    la   mo- 
narchie de  saint    Louis   allait  parcourir  ces 
plages  de  l'exil  où  était  encore  empreinte  la 
trace  de   ses  pas  errans,   le  cri  de  la  révolte 
tonnant  dans  les  profondeurs  de   l'Europe  , 
ébranlait  les  masses  sur  les  boi-ds  du  Rhin  et 
delaVistule,  agitait  le  sol  de   l'Allemagne, 
et  préparait  l'incendie  de  la  Péninsule.  Nous 
ne  reviendrons  pas  sur  le  caractère  particulier 
de  cç.h  divers  mouvemens  opérés  sous  l'in- 
fluence du  même  principe.  La  Belgique  ,  qui 
secoua  le  joug  néerlandais  au  nom  du  catho- 
licisme,  dort  sous  la   verge  tyrannique  d'un 
roi  protestant.  La  grande,  Théroïque  Pologne, 
est  ensevelie  dans  son  linceul  sanglant  sous 
les  murailles  de  Varsovie,  et  demande  où  sont 
sesenfans  à  tous  les  chemins  de  l'Europe.  Des 
bataillons  nombreux  pèsentsur  lesol  deTAlle- 
magne.  Le  principe  de  la  révolution  domine 
âriwîure  présente  à  Lisbonne  et  à  Madrid  ;  et 
îa  liste  des  rois  déchus  et  fugitifs  s'est  grossie 
^e  deux  noms  de  plus.  Arrêtons-nous  sur  ces 
deux  derniers  événemens  ,  qai  sont  graves  et 
é'une  haute  hnportatrce. 


Commençons  par  remarquer  combien  c'é- 
tait un  mot  vide  de  sens  que  celui  de  Sainte- 
Alliance,  objet  éternel  des  récriminations  des 
uns,  et  fol  f^poir  de  quelques  autres.  Certes, 
jamais  occasion  plus  belle  ne  s'est  offerte  aux. 
souvera'ns  du  Nord  de  soutenir  la  couronne 
chancelante  sur  le  front  des  monarchies  qu'ils 
viennent  de   laisser    tomber  ù  terre  ,  juillet 
excepté.   Et  cependant    qu'ont-ils  fait  ?  Les 
avons-nous  vus ,  sonnant  le   boute-selle,  se 
présenter  sur  les  champs  de  bataille,  pour  re- 
lever le  gant  jeté  parla  révolution?  Non,  non, 
ils  se  sont  cuirassés  dans  leur  repos  ;    ils  ont 
entassé  à  grands  frais   autour   de    leurs  de_ 
meures  royales  des  soldats  par  milliers  ,  et  à 
l'aspect  de  ces  haies  épaisses  ,  ils  ont  dit  :  Dor- 
mons en  paix,   car  la  révolution  ne  saurait 
nous  atteindre!  Nous  n'appelons  ni   le  blâme 
ni  la  malédiction  des  partis  sur  leurs  têtes  ; 
nous  ne  jugeons  ni  le  fait  ni  son  opportunité^ 
nous  le  constatons.  Lors  donc  que  nous  enten- 
dions murmurer  autour  de  nous  que  les  sou- 
verains de  l'Europe  ne  laisseraient  pas  la  ré- 
volution entamer  les  trônes  qu'elle  heurtait, 
nous  nous  sentions  venir  au.  cœur  une  grande 
pitié;  car  nous  voyions  quel'égoïsme  s'était  assis 
au  foyer  des  familles  princières,  et  nous  nous 
disions  que  les  mêmcshommes  qui  n'avaient  pas 
brûlé  une  amorce  pour  restaurer  l'aînée  des 
monarchies,  ne  se  sentiraient  pas  tout  à  coup 
épris  d'un  bel  amour  guerroyant  pour  les  deux 
rois  en  échec  de  la  Péninsule.  Aussi  la  force  a 
dominé  et  s'est  établie ,  sans  autre  obstacle 
que  celui  des  guerres  civiles,  et  côte  à  côte 
des  bannières  de  don  Carlos  et  de  don  Miguel 
aucune  autre  bannière  ne  s'est  déployée.   La 
Sainte-Alliance  n'est  donc   plus  aujourd'hui 
qu'un  de  ces  termes  du  passé  qui  rappellent 
de  gi'andes  choses,  et  qui    ne  s'appliquent  à 
rien  de  ce  qui  est  dans  le  présent.   La  seule 
union  qui  existe  en  réalité  dans  les  cabinets 
du   Nord,  est   une  union  toute  défensive  et 
privée:  ce  qui  revient  à  dire  que  ces  souve- 
rains peuvent  s'entendre  à  merveille  sur  les 
moyens  de  repousser  la  révolution  chacun  de 
chez  soi;  mais  d'union  pour  attaquer  la  révo-> 
lution  qui  consume  la  demeure  du  voisin,  il 
n'y  en  a  pas.  Les  événemens  de  Portugal  et, 
d'Espagne  viennent  de  jeter  une  nouvelle  lu- 
mière sur  ce  fait,  qui  ne  saurait  manquer  au-vi 
jourd'hui  d'apporter  la   conviction  aux  plu; 
incrédules  etrévidenceauxmoinsclairvoyans*.- 
Le  fait  l'emporte  donc  dans  la  Pcninsulejir" 
et,  comme  il  s'y  est  établi  en  face  de  IXuij  ■ 


-^ 


u 


686 


LA.    DOailINICALE. 


rope,  sans  qu'elle  remuât ,  il  s'y  maintiendra 
sans  que  l'Europe  sorte  de   son  système   dé- 
fensif,  pour  courir  les  chances  d'un  système 
d'agression  ;  car  ce  que  les  rois  veulent  avant 
tout,  c'est  le  repos  à  tout  prix:  ils  s'arrangent 
pour  bien  mourir  ,  passant  la  moitié  de  ce  qui 
leur  reste  de  vie  à  gémir  sur  les   soucis  qui 
chargent  leurs  couronnes  ,  et.  se  barricadant 
d'un  étage  à  un  autre  ,  à  mesure   que  le  flot 
monte  et  gronde  autour  de  l'édifice.  La  révo- 
lution ne  se  heurtera  donc   à  aucun  obstacle 
du  dehors;  toutes  les  impossibilités  lui  vien- 
dront d'elle-même  et  de  son  principe.  Et  les 
peuples  vont  avoir  un  exemple  de  plus  de  ce 
que  peuvent  pour  le  bien-être  et  la  prospérité 
des  nations,  ces  hommes  qui  font  delà  force  et 
du  sabre  le  principe  de  leurs  pouvoirs ,  et  pro- 
clament en  tête  de  leurs  chartes  le  triomphe 
brutal  du  fait  sur  le  droit.  Quoiqu'il  arrive  de 
ce  dénouement  qui  vient  de  trancher  le  sort 
actuel  de  la  Péninsule  ,  nous  nous  félicitons  de 
voir  la  question  arrivera  sa  dernière  expres- 
sion nette  et  simplej  car  il  fallait,  pour  donner 
une  grande  leçon,  que  la  moitié  de  l'Europe 
fût  livrée  encore  une  fois,  comme  une  proie, 
aux  hommes    de    la    révolution   ,    qu'ils  s'y 
fixassent  encore  une  fois  pour  faire  un  dernier 
essai  de  leurs  théories,  et  que  le  principe  en- 
cyclopédiste de  la  souveraineté  du  peuple, 
qui  a  légué  à  l'Europe  tant  d'indicibles  cala- 
mités ,  de  nouveau  présenté  comme  base  des 
pouvoirs  sociaux,  apparût  aux  nations  comme 
■un  principe  de  désordre,  et  un  leurre  à  l'aide 
duquel  s'élèvent  sur  les  débris  de  la  liberté  les 
anarchistes  qui  rêvent  le  pillage,  et  les  am- 
bitieux qui  veulent  grandir. 

Que  feront  pour  la  liberté  de  la  Péninsule, 
cette  femme  veillant  à  Madrid  sur  le  berceau 
d'une  enfant  qui  n'était  pas  née  pour  le  ban- 
deau l'oyal  des  Espagnes,  et  cet  aventurier-roi 
qui  a  mendié  des  soldats  à  tous  les  repaires  de 
l'Europe ,  pour  placer  sur  un  trône  qui  tré- 
buche et  glisse  dans  le  sang,  un   fantôme  de 
reine?  Ce  qu'ils  feront,  nous  le  savons;  car 
toutes  les  révolutions  se  ressemblent,  et  la 
sainte  liberté  des   peuples  est    la   première 
olause  du  contrat  qu'on  déchire  et  qu'on  foule 
dans  le   ruisseau.   Aussi  bien  que  personne, 
nous  connnissons  les  vices  de  l'ancien  gouver- 
nement espagnol  et  du  gouvernement  portu- 
gais. Nous  savons  que  le  dernier  roi  qui  vient 
de  mourir  en  jetant  du  fond  de  son  cercueil 
un  brandon  de  discorde,  se  montra  traître  à  la 
liberté  espagnoleet  aux  promesses  de  Valence. 


Nous  savons  que  son  égoïsme  était  étroit  et 
ombrageux,  que  les  intrigans  pullulaient  à  la 
cour,  que  les  finances  restèrent  dans  l'ancien 
désordre  :  nous  savons  que  depuis  trois  siècles 
le  despotisme  et  l'incapacité  se  sont  succédé 
avec  une  persévérance  désolante  dans  le 
royaume  de  Philippe  II,  et  que  d'immenses 
et  innombrables  abus  appellent  depuis  long- 
temps des  réformes  sages  et  nécessaires. 
Mais  les  constitutionnels  ne  sont  pas  en  me- 
sure de  les  faire,  et  l'on  connaît  les  institu- 
tions libérales  qu'ils  mettent  en  avant.  Ce  parti 
n'est  que  la  queue  de  cette  école  philosophique 
qui  passa  de  France  de  l'autre  côté  des  Pyré- 
nées, et  résuma  son  symbole  politique  et  gou- 
vernemental dans  la  constitution  de  1812.  Or, 
on  sait  que  les  cortèz  de  ce  temps ,  investies 
d'une  autorité  dictatoriale,  firent  de  l'Espagne 
table  rase,  et  aspirèrent  à  tout  refaire,  suivant 
en  cela  les  principes  des  économistes  français, 
dans  les  œuvres  desquels  elles  avaient  puisé 
leurs  théories. Ainsi,  elles  enlevaient  aux  com- 
munes et  aux  provinces  les  vieilles  libertés 
données  par  le  catholicisme,  posaient  en  prin- 
cipe la  souveraineté  de  la  nation,  investissaient 
les  cortèz  d'un  droit  supérieur  à  celui  de  la 
couronne,  établissaient  la  liberté  de  la  presse, 
reconnaissaient  aux  colonies  les  mêmes  droits 
qu'à  la  métropole,  centralisaient  l'administra- 
tion, ordonnaient  la  vente  des  biens  de  la 
couronne,  fermaient  les  couvens,  et  promet- 
taient un  partage  des  terres. 

C'est  ce  déplorable  abus  de  la  puissance 
qui  tua  les  cortèz  ;  car,  lorsque  le  peuple  espa- 
gnol, se  levant  comme  un  seul  homme,  pour 
défendre  contre  les  envahissemens  français  la 
terre  que  ses  aïeux  avaient  inondée  du  sang 
des  Maures,  faisait  pâlir  l'astre  de  Napoléon, 
sans  gouvernement,  sans  argent,  sans  d'autre 
ressource  que  l'indomptable  énergie  de  son  in- 
dépendance, il  salua  de  ses  acclamations  les 
hommes  qui  se  présentaient  pour  asseoir  sa  li- 
berté sur  des  bases  plus  larges,  et  réformer  les 
abus  d'un  gouvernement  déplorable.  Mais  il 
y  eut  une  subite  et  terrible  réaction,  lorsque 
les  libérateurs  de  la  Péninsule  frappèrent  au 
cœur  la  liberté  des  consciences,  et  voulurent 
détruire,  au  lieu  de  réparer;  et  lo  squ'en 
1814  Ferdinand  s'écriait  a  "Valence  :  «  Votre 
souverain  fait  consi>ter  sa  gloire  à  être  roi 
d'une  nation  héroïque  qui,  par  des  exploits 
immortels,  a  conquis  l'admiration  de  toutes 
les  autres  et  conservé  sa  liberté  et  son  hon- 
neur ;  je  déteste,  j'abhorre  le  despotisme  j  il 


LA    DOJilNfCALE. 


687 


ne  peut  se  concilier  ni  avec  les  lumières,  ni 
avec  la  civilisatioa  de  l'Europe,  »  la  vieille 
Espagne  salua  son  roi  de  millions  de  cris  d'en- 
thousiasme et  d'amour,  et  la  constitution  de 
iSiii  tomba  frappée  d'u..e  réprobation  géné- 
rale. 

Nous  persistons  donc  à  dire  que  la  Pénin- 
sule ne  peut  être  régénérée  que  dans  le  sens 
catholique,  parce  que  le  catholicisme  seul  peut 
donner  la  vraie  liberté }  parce  qu'il  tient 
compte  des  droits  de  tous  et  de  chacun;  parce 
qu'il  ne  brusque  rien,  et  met,  s'il  le  faut,  des 
siècles  à  accomplir,  sansbouleversemens  et  sans 
secousses,  des  réformes  qui  ne  se  font  bien 
que  mûries  par  le  temps  ;  parce  qu'enfin  le 
peuple  espagnol  est  essentiellement  catholique, 
que  les  catholiques,  c'est  la  nation,  et  que  par 
conséquent  tous  les  changeraens  qui  se  feront 
en  dehors  du  catholicisme,  languiront,  frappés 
d'impuissance,  ou  exciteront  de  terribles  com- 
motions. 

Or,  le  principe  révolutionnaire  qui  domine 
aujourd'hui  dans  la  Péninsule,  est  antipathique 
par  essence  aux  développemens  catholiques  : 
son  ennemi  juré,  c'est  le  clergé;  l'objet  de  ses 
convoitises,  ce  sont  ses  propriétés.  Il  n'y  a  pas 
de  mauvais  raisonnemens  qu'il  n'accumule 
pour  justifier  la  confiscation  qui  vient  de  s'ef- 
fectuer en  Portugal ,   par  le  décret  suivant  : 

«  Sur  le  rapport  du  ministre  des  affaires  ec- 
clésiastiques et  de  la  justice,  et  sur  l'avis  du 
conseil  d'état ,  je  juge  à  propos  de  l'cndre  au 
nom  de  la  reine  le  décret  suivant  : 

«  Art.  I .  Tous  les  couvens,  monastères,  col- 
lèges, hospices  ou  établisscmens  quelconques 
de  moines  des  ordres  réguliers  ,  en  Portugal, 
dans  les  Algarves,  les  îles  adjacentes  ou  toute 
autre  possession  du  Portugal,  quels  que  soient 
leurs  dénominations,  statuts  etréglemens,  sont 
et  demeurent  supprimés. 

«  Art.  '2.  Toutes  les  propriétés  de  ces  cou- 
vens sont  incorporées  aux  domaines  natio- 
naux. 

«Art.  3.  Les  vases  sacres  et  les  ornemens  em- 
ployés dans  le  service  divin  seront  laissés  à  la 
disposition  de  qui  de  droit,  pour  être  distri- 
bués parmi  les  églises  et  diocèses  dépourvus 
tous  ces  objets  du  culte. 

«  Art.  4-  Chaque  moine  des  couvens  suppri- 
més recevra  une  pension  annuelle  jusqu'à  l'é- 
poque où  sa  nomination  à  un  bénéfice  ou  em- 
ploi quelconque  sera  regardée  comme  équi- 
valente à  lu  pension. 

«  Seront  exceptés,  i°  tous  ceux  qui  ont  pris 


les  armes  contre  le  trône  légitime  et  la  liberté 
de  la  nation  ;  -.i"  ceux  qui  ont  mésusé  de  leur 
saint  ministère  dans  le  confessionnal,  comme 
dans  la  chaire,  pour  favoriser  l'usurpation;  3" 
ceux  qui  ont  accepté  des  bénéfices  ou  des  em- 
plois publics  du  gouvernement;  4°  ceux  qui 
ont  dénoncé  ou  persécuté  leurs  concitoyens 
pour  leur  fidélité  au  trône  légitime  et  à  la 
charte  constitutionnelle  ;  5"  ceux  qui  ont  ac- 
compagné les  troupes  de  Tusurpateur  ;  6"  ceux 
qui,  depuis  le  rétablissement  de  l'autorité  de 
la  reine,  ont  abandonné  leurs  couvens.   » 

Il  sera  donc,  et  toujours  ,  en  hostilité  ou- 
verte avec  la  majorité  de  la  nation  ,  chez  la- 
quelle, comme  nous  l'avons  dit  plus  haut, 
le  catholicisme  est  vivace.  Or,  dans  un  pays 
où  tant  de  passions  s'agitent  ,  où  tant  de 
haines  sombres  s'accumulent  ,  comment  un 
gouvernement,  de  quelque  bonne  foi  qu'on  le 
suppose  même,  peut-il  arrivera  fermer  des 
jjlaies  devenues  presque  incurables,  tant  le  mal 
est  invétéré  !  Voici  donc  ce  qu'il  arrivera:  c'est 
que  la  Péninsule,  travaillée  en  tout  sens  par 
les  principes  anarchiques ,  brisée  par  les 
tyrannies  ,  blessée  dans  ses  croyances  et  sa 
foi,  s'arrachera  quelque  jour  de  ses  fonde- 
mens,  et  alors  commencera  pour  elle  une  de 
ces  terribles  époques  qui  servent  de  transition 
d'un  état  social  à  un  autre;  et  sur  ces  grands 
débris  s'élèvera  la  croix  ;  car  c'est  toujours  là 
le  dernier  refuge  de  l'homme  dans  ses  misères 
et  sa  consolation  dans  ses  ennuis. 

L'histOM'equi  reste  à  faire,  c'est  celle  de» 
cruels  mécomptes  que  va  éprouver  la  France 
par  suite  de  ce  triomphe  définitif  du  fait  dans 
la  Péninsule.  C'est  une  grande  misère  pour  une 
nation,  quand  les  intérêts  de  son  gouvernement 
sontopposés  à  ses  intérêts  propres;  etc'est  pour- 
tantce  qui  arrive  dans  cette  question  portugaise 
qui  vient  d'être  tranchée  dans  lesensqueledé- 
sirait  le  gouvernement  français. Nous  concevons 
la  politiquedu  cabinet  anglais,  qui  ne  se  ft)ur- 
voie  guère,  et  qui  doit  à  son  habileté  d'im- 
menses résultats  que  la  justice  et  la  bonne  foi  sou- 
vent ne  lui  eussent  pas  acquis;  car  l'Angleterre 
expédie  annuellementenPortugalpour  plus  de 
Too  millionsde  sesproduits,  (  tdon  Miguel  avait 
affranchi  le  Portugal  du  joug  britannique. 
L'Angleterre  donc,  en  plaçant  sur  le  trône  de 
Lisbonne  une  de  ses  créatures ,  assure  à  scg 
produits  un  immense  débouché,  et  relève  le 
traité  de  Méthuen.  Mais  dans  le  triomphe  de 
don  Pedro,  où  se  trouve  l'intérêt  de  la  France? 
Nous  en  cherchons  vainement  un  autre  que 


688 


LA    DOMINICALE. 


celui  de  la  révolution  qui  s'est  créé*  un  nou- 
veau pied  à  terre.  Quant  à  la  France,  son  in- 
térêt à  elle,  c'était  de  profiter  du  moment  où 
finiraient  les  traités  qui  lient  le  Poitu^al  à 
rAnp,leterre,  pour  obtenir  dans  le  marché  de 
Lisbonne  les  mêmes  avantages  quelecommiM'ce 
anglais.  Cet  espoir  vient  de  tomber  en  même 
temps  que  don  Miguel;  car,  qu'on  lejcrois  bien, 
ce  sera  l'Angleterre,  et  l'Angleterre  seule  qui 
recueillera  les  fruits  de  la  victoire  de  don 
Pedro.  Au  reste,  la  banqueroute  est  le  pre- 
mier acte  du  gouvernementde  ce  roi-flibustier, 
comme  le  pillage  des  monastères  et  la  spo- 
«ation  des  églises  furent  son  premier  fait  d'ar- 
mes sur  le  sol  portugais.  Nous  sentons  notre 
cœur  navré  d'amertume  pour  nos  frères  de  la 
Péninsule;  car  la  per^écution  va  commencer 
peureux;  et  l'on  sait  ce  que  la  liberté  peut 
attendre  de  ces  rois  improvisés  qui  s'en  vont 
jouer  de  gaîté  de  cœur  le  sort  des  nations 
pour  l'appât  d'une  couronne.  Mais  il  vient 
un  temps  aussi  où  les  principes  éternels  sur- 
nagent sur  l'abîme,  un  temps  où  le  bras 
deriiomme  qui  secoue  la  croix  trouve  der- 
rière elle  un  bras  de  fer  qui  l'appuie.  L'Es- 
pagne comme  le  Portugal  sont  des.  terres  où 
coula  bien  souvent  le  sang  des  martyrs  ;  elles 
resteront  fidèles  à  la  foi  î 


CONSIDERATIONS 

SUU    LE    SYSTEME    rUILO">OFHIQUE    DE  M.   DE    La 

Mennais,  par  m.   l'acbé  h.  Lacordaif.e. 


La  démarcbe  que  vient  de  faire  M.  l'abbé 
Lacoidairc,  en  publiant  cet  écrit,  n'est  pas  une 
simple  attaque  contre  les  principes  de  M.  de 
La  Mennais;  c'est  de  plus  une  véritable  abju- 
ration. Après  avoir  long-temps  cédé  à  la  puis- 
sance magique  du  génie  ,  apiès  s'être  associé 
aux  travaux  de  l'école  qui  subissait  comme  lui 
cette  influence,  le  jeune  écrivain  dont  le  nom  se 
trouve  au  bas  de  plusieurs  pages  brillantes  de 
y  Avenir ,  a  solennellement  rompu  avec  ses 
amis;  il  a  regardé  en  face  Vinfelligenre  supé- 
rieure qui  le  tenait  asservi  et  dont  les  inspira- 
tions ont  contribué  à  ft)inier son  talent.  C'est 
<lireassez  que  le  livre  où  sont  déposées  ses  pen- 
sées nouvellesseradiversement  apprécié. Nous 
en  avons  entendu  porter  des  jugcmens  contra- 
clictoires,  et  de  sévères  criti(|ues  échappent, 
même  à  des  lèvres  indifférentes. 


On  veutbien  comprendre  qu'après  l'avertis- 
sement dotuiéparlesaint-siége  les  Paroiesd'un 
cf  ayant  aient  pu  rendre  nécessaire  une  sépara- 
tion éclatante  ;  dans  une  matière  aussi  grave, 
c'est    s'exposer   que   dtî    rester   solidaire  des 
opinions  d'autrui.  MaisM.Lacordaire  n'avait- 
il  pas  s  ti.fait  à  ce  devoir  en  donnant,  pour 
servir  d'article  à  un  journal,  le  chapitre  pré- 
liminaire de  ses  Considérations?  N'était-ce  pas 
assez  de   déclarer    puljliquement  qu'il  avait 
«  dès  long-temps  quitté  l'école  mennaisienne; 
«que  cette  école  n'existait  plus;  que  toute  com- 
»mun  uté  de  travaux  était  rompue   entre  ses 
«anciens  membres,  et  que  chacun  d'eux,  fidèle 
))à  ce  que  son  cœur  luidemandait  d'égards en- 
))vers  le  passé,  ne  connaissait  d'aulie  guide  que 
wi'églisc,  d'autre  besoin  que  l'union,   d'autre 
«ambition  que  de  se  presser  autour  du  .Sain t- 
«Siége  et  desévéques,  qiiela  grâce  et  la  miséri- 
wcorde    divines  ont  donnés  aux  chrétiens  de 
«France?  »     Que  fallait-il    de   plus?   était-il 
donc  besoin  que  cette   profession   de   foi  fût 
suivie  d'une  brochure,  où  l'on  vît  reproduire 
avec  chaleur  des  raisonnemens  connus  contre 
l'homme  célèbre  qui,  après   tout,    ne  fut  pas 
seulement  un  oppresseur,  mais  un  maître  élo- 
quent ,  dont  les  leçons  n'ont  pas  été  perdues 
pour  le  disciple?  Les  convenances  exigeaient 
plus  de  retenue:  le  zèle  a  des  bornes  qu'il  ne 
faut  jamais  fianchir;   et    l'on  doit  pt'ut-être 
ajouter  qu'il  est  mal  de  sacrifier  les  devoirs  de 
la  reconnai  sance  au   désir  de  faire  parler  de 
soi. 

Tels  sont  les  reproches  que  l'on  répète  eu 
plus  d'un  lieu  :  ils  sont  visiblement  exagérés. 
Fatigué  de  l'obsession  dont  il  nous  raconte 
l'histoire  avec  tant  de  naïveté  M.  Lacordaire 
a  pu  se  sentir  heureux  de  secouer  un  joug 
qui  pesait  à  son  âme  rebelle ,  quoique  vain- 
cue. Qu'il  ait  été  enchanté  de  respirer  un 
air  plus  libre,  et  de  voler  de  ses  propres  ailes; 
qu'il  se  soit  plu  à  exercer  d'aboid  son  indépen- 
dance aux  dépens  de  celui  qui  l'avait  enchaî- 
née, cela  se  conçoit.  Il  n'est  pasdepupille  qui, 
le  lendemain  de  sa  majorité,  n'aime  à  bf>ule- 
verscr  les  plans  conçus  par  nn  tuteur  incom- 
mode et  fâcheux.  Toutefois,  on  peut  assigner 
à  la  publication  de  sou  ouvrage  un  plus  noble 
motif,  et  y  recoimaître  l'élan  de  la  conscience, 
l'ardent  désir  de  se  poser  irrévocablement 
dans  la  voie  catholique,  en  détruisant  de  sa 
main  les  obstacles  qu'il  croit  avoir  élevés  lui- 
même.  Pourquoi  ne  pas  s'arrêter  à  cette  pen- 
sée, que  tout  d'ailleurs  semble  justifier:  et  Içs 


égards  de  l'auteur  envers  la  personne  de  M.  de 
La  MennaiSjCt  la  simplicité  de  ses  aveux,  et 
son  obéissance  aux  euscignemens  dé  l'église? 
H  nous  semble  d'ailleurs  difficile  d'accorder 
ici  quelque  part  à  l'amour-propre.  Wous 
ne  voyons  pas  comment  la  vanité  peut  ame- 
ner à  dire ,  même  eu  style  remarquable  : 
«  Voici  le  fond  de  mon  cœur:  un  homme  m'a 
«fasciné  au  pointde  mepersuader  que  je  com- 
«preaais  sa  philosophie  ,  quoique  jenela  com- 
wprisse  pas  du  tout.  Oubliez  l'enthousiasme 
«avec  lequel  jel'ài  défendue.  J'avois  pris  mon 
«parti  plutôt  par  lassitude  que  par  une'cntière 
Mconviction.  Aujourd'hui  mon  esprit  est  plus 
«libre,  et  je  me  propose  d'en  montrer  claire- 
^ymeutlaj'rtusselc.v  Tel  est  à  peu  près  le  lan- 
gage de  M.  Lacordaire;  et  certes,  il  y  aurait 
bien  de  la  candeur  dans  l'orgueil  qui  se  for- 
mulerait ainsi.  A  nos  yeux,  le  principe  d'une 
semblable  déclaration  est  nécessairement  l'hu- 
milité  la  plus  édifiante.  Remarquons  du  reste 
qu'il  n'attribue  pas  aux  efforts  de  sa  raison  , 
mais  à  l'assistance  du  ciel,  l'honneur  du  chan- 
gement opéré  dans  ses  idées.  «  Luttant,  dit-il, 
«contre  une  intelligencesupéi'ieureàlamienne, 
«et  voulant  lutter  seul  contre  elle,  il  éttùt  im- 
wpossible  {ue  je  ne  fusse  pas  vaincu.  Cai-^la  vé- 
«rite  n'est  pas  un   axiliaire  toujours  suffisant 

«pour  rétablir  l'équilibre  des  forces 11  faut 

«donc  qu'il  y  ail  dans  le  monde  une  puissance 
«qui  soutienne  les  intelligences  faibles  contre 
«les  intelligences  fortes,  et  les  délivre  de  l'op- 
«prcssion  la  plus  terrible  de  toutes,  celle  de 
«l'esprit.  Cette  puissance  en  effet  est  venue  à 
«mon  secours;  ce  n'estpasmoi  qui  me  suisdéli- 
«vré,  c'est  elle.  Arrivé  à  Rome  au  tombeau  des 
«saints  apôties  Pierre  etPaul,  je  me  suis  age- 
«nouillé;  j'ai  ditàDieu:  Seigneur,jecommence 
«à  sentir  ma  faiblesse  :  ma  vue  se  couvrej  l'er- 
«reur  et  la  vérité  m'échappent  également;  ayez 
«pitié  de  votre  serviteur  qui^  vient  à  vous  avec 
«un  cœur  sincère;  écoutez  la  prière  du  pauvre. 
«Je  ne  sais  ni  le  jour  ni  l'heure;  mais  j'ai  vu  ce 
«que  je  ne  voyais  pas  :  je  suis  sorti  de  Rome 
«libre  et  victorieux.»  Enfin  on  parle  de  recon- 
naissance. Mais  elle  a  des  bornes  ,  aussi  bien 
que  le  zèle,  et  doit  céder  aux  exigences  de  la 
conscience.  Si  donc  M.  Lacordaire  est  aussi  pro- 
fondément convaincu  de  ses  doctrines  présentes 
qu'il  paraissait  l'être  jadis  des  doctrines  con- 
traires ;  s'il  a  vu  dans  celles-ci  un  danger  im- 
minent pour  l'église,  et  pensé  que  sa  voix  pour- 
rait servir  à  le  conjurer,  il  a  dû  peut-être 
imposer  silence  à  un  sentiment  bien  cher.  Dans 


LA  DOiîifï^icàLE;  68â 

cette  question  délicate,  son  cœur  était  \e  seul 
juge;  personne  que  lui  n'avait  le  droit  de  la 
résoudre.  M.  de  La Mennais  lui-même,  malgré 
la  douleur  qu'il  a  dû  ressentir  en  apprenant 
la  défection  d'un  de  ses  disciples  les  plus  disti  j» 
gués;  M.  de  La  Mennais,  disons- nous,  a  trop 
d'élévation  dans  l'àme,  pour  imposer  à  qui 
que  ce  soit  l'obligation  de  tenir  ses  opinions 
captives,  quand  sa  conscience  lui  cric  de  les 
publier  hautement.  Mais  nous  croyons  que  le 
nom  du  maître  ne  devait  pas  se  rencontrer 
sous  la  plume  du  jeune  affranchi.  Toutefois 
nous  devons  ajouter  cpie  les  convenances  ont 
été  partout  respectées.  Nous  avons  cherché 
en  vain  une  parole  blessante  pour  l'i.lusti'* 
auteur  de  Y  Essai.  Les  expressions  qui  semblo- 
raient  contenir  un  peu  d'amertume  sont  mêicc 
un  hommage  à  son  génie ,  puisqu'elles  ea 
pioclament  la  magie  invincible. 

Mais  il  est  temps  d'examiner  le  mérite  in- 
trinsèque des  considérations. 

Pour  les  apprécier|avec  j  ustesse,  nous  devons 
en  déterminer  d'abord  le  but  et  la  portée.  Or, 
après  les  avoir  méditées  sérieusement ,  leur 
principal  objet  nous  paraît  être  de  fixer  la  po- 
sition de  l'auteur  envers  l'école  qu'il  aban- 
donne, et  de  faire  valoir,  contre  ses  anciens 
principes,  un  argument  tiré  de  son  expérience 
personnelle.  Ce  n'est  pas  là  tout  son  livre, 
nous  en  convenons  ;  la  partie  logique  y  est 
même  la  plus  étendue.  Cependant  la  pensée 
qui  domine  est  celle  que  nous  venons  d'indi- 
quer. M  Lacordaire  a  voulu  marquer  sa 
place,  se  dessiner  d'une  manière  nette,  sail- 
lante, et  instruire  ses  contemporains  par  ua 
exemple  mémorable  :  le  reste  est  accessoire. 
Il  ne  faut  donc  pas  chercher  dans  l'ouvrage 
qu'il  vient  de  publier  uneréfutation détaillée, 
complète  de  la  philosophie  du  sens  commun  , 
mais  seulement  quelques  réflexions  générales 
sur  son  ensemble.  On  y  trouve  aussi  le  déve- 
loppement des  raisons  qui  frappent  davantage 
son  esprit  «  depuis  qu'il  voit  ce  qu'il  ne 
voyait  pas.  »  C'est  ce  dont ,  au  reste ,  il 
convient  lui  môme  dans  son  dernier  chapitre» 
«  Ces  considérations ,  dit-il,  sont  loin  d'être 
«complètes.  Il  faudrait  encoi'e  examiner  en 
«elle-même,  dans  sesbases  logiques,  la  philoso- 
«phie,  dont  j'ai  montré  !a  nouveauté,  l'inuti- 
wlité  et  le  danger.  Il  faudrait  résoudie  les  di- 
»  vers  argumens  sur  lesquels  son  auteur  l'a  éta- 
»blie.»  Disons-nous  qu'il  n'eût  pas  été  inutile 
de  considérer  un  peu  les  travaux  de  ceux  qui 
l'ont  défendue.  M.  Lacoidaire  n'a  effective- 


690 

ment  traité  rîen  de  tout  cela.  Il  a  simplement 
revêtu  de  formes  brillatiies  les  principales  ob- 
jections qui  accueillirent  immédiatement  le 
second  volume  de  l'Essai  sur  V indifférence, 
s'efforçant  de  les  considérer  sous  des  points  de 
vue  nouveaux.  Sa  polémique  roule  tout  en- 
tière, comme  on  pourra  s'en  convaincre  par 
la  suite  de  cet  article,  sur  des  difficultés  que 
l'on  trouve  présentées ,  avec   quelques  diffé. 
rences  il  est  vrai,  dans  les  écrits  que  cette  con- 
troverse a  fait  naître.  Nous  ne  voulons  pas 
précisément  en  faire  un  reproche  à  M.  Lacor- 
daire.  Il  ne  devait  à  ses  lecteurs  que  l'histoire 
de  sa  Conversion,  puisqu'il  n'écrit  ni  pour  les 
affermir,  ni  pour  les  rassurer,  ni  pour  se  mon- 
trer plus  fort  et  plus  grand  qu'eux,  mais  uni- 
quement pour /e«r  r^/re /e/bn^  Je  son  cœur. 
Si  d'ailleurs  on   fait  attention  à  la  servitude 
intellectuelle  qu'il  a  subie,  on  conviendra  sans 
peine  que  les  raisons  le  plus  souvent  répétées 
ont  pu  avoir  à  ses  yeux  le  méiite  de  la  nou- 
veauté. 

Mais  nous  devons  lui  adresser  quelques  au- 
tres observations. 

D'abord,  le  chapitre  qui  sert  d'introduction 
à  son  livie,  et  où  se  trouve  exposée  la  situa- 
lion  actuelle  de  l'église  en  France,  ne  nous 
paraît  avoir  aucune  liaison  avec  le  reste  de 
l'ouvrage.  Après  en  avoir  lu  le  titre,  on  s'ima- 
gine  que  l'église  y  sera  considérée  dans  ses 
rapports  avec  la  philosophie  ;  que  l'auteur  y 
montrera  son  attitude  envers  les  partis ,  son 
influence  sur  la  marche  des  discussions,  le  ré- 
sultat des  méthodes  que  l'on  a  tenté  de  faire 
prévaloir,  et  la  physionomie  du  camp  en- 
nemi, au  milieu  des  débats  soulevés  entre  les 
catholiques.  C'est  à  peine  cependant  s'il  a 
consacré  deux  pages  à  traiter  cette  matière. 
Le  reste  est  un  hors-d'œuvre  dans  lequel  la 
philosophie  proprement  dite  n'obtient  pas  le 
moindiecoup  d'œil. 

Après  avoir  exposé  fort  succinctement  les 
doctriaes  philosophiques  de  M.  de  La  Men- 
uais,  M.  Lacordaire  s'efforce  d'en  démontrer 
la  nouveauté,  Yinutililé  et  le  danger.  Son  ar- 
gumentation sur  quelques  points  de  détail 
nous  a  paru  assez  pressante;  mais  l'ensemble  est 
loin  de  satisfaire  la  raison.  On  cherche  en  vain 
des  piincipes  arrêtés  sur  les  questions  les  plus 
fondamentales,  et  nous  serions  foit  embarrassés 
s'il  fallait  par  exemple  ,  dire  au  juste  sa  pensée 
surrautorilédugenrehumainetlacertitudede 
l'évidence.  Lorsqu'il  examine  le  poids  accordé 
par  l'église  au  témoignage  du  sens  commun, 


LA  DOMiniCÂLB. 

il  convient  que  les  Pères  n'ont  jamais  refusé 
d'admettre  comme  base  de  la  raison  les  axio- 
mes indémontrables  qui  sont  le  fond  commun 
des  intelligences.  Mais  il  n'explique  pas,  et 
c'est  là  cependant  la  chose  essentielle,  il  n'ex- 
plique pas  le  motif  pour  lequel  ces  croyances 
étaient  réputées  inattaquables.  Si  c'était  à  cause 
de  leur  universalité,  M.  de  La  Mennais  ne  dit 
pas  autre  chose;  si  c'était  au  contraire  pour 
l'évidence  qui  les  entoure,  on  ne  saurait  voir 
là  une  concession  faite  à  l'autorité  du  genre 
humain  ,   comme    l'insinue  M.   Lacordaire. 
Même  embarrasse  manifeste  relativement  aux 
vérités  morales,  sacrées  chez  tous  les  peuples; 
on  pourrait  même  signaler  ici  une  espèce  de 
contradiction.   «  En  défendant  les  articles  de 
»la  foi  sociale,  les  docteurs  chrétiens,  est-il  dit 
«page  49>  demandaient  qu'est-ce  qu'il  y  avait 
«donc  de  certain  et  d'auguste  sur  la  terre ,  s'il 
«était  permis  de  mépriser  la  conscience  univer- 
«selle,  et  où  était  la  voix  de  la  nature  et  de 
«Dieu,  sinon  dans  la  voix  des  peuples?  Mais, 
«est-il  ajouté,  ils  ne  concluaient  pas  de  là  l'in» 
«faillibilité  du  genre  humain.  »  Nous  ne  com- 
prenons pas  comment  il  était  possible  d'éviter 
cette  conséquence.  «  La  voix  des  peuples,  la 
conscience  universelle,  »  constituant  précisé- 
ment ce  que  M.  de  La  Mennais  appelle  l'au/o- 
rite  du  genre  humain,  s'il  y  faut  reconnaître 
«  la  voix  de  Dieu  et  de  la  nature,  »  on  ne 
saurait  hésiter  à  la  proclamer  infaillible.  Tout 
ceci  a  évidemment  besoin  d'explications. 

Nous  n'avons  rien  trouvé  de  plus  clair  sur 
l'évidence.  La  partie  historiqtie  des  Considé- 
rations, celle  où  l'auteur  s'efforce  de  mettre 
ses  anciens  principes  en  opposition  avec  la 
marche  de  la  polémique  chrétienne,  est  con- 
sacrée à  blâmer  l'auteur  de  V Essai  de  ce  qu'il 
a  jiosé  comme  première  règle  certaine  une 
autre  autorité  que  celle  de  l'église.  L'église 
serait  donc,  suivant  M.  Lacordaire,  le  fonde- 
ment de  toute  certitude ,  même  de  la  certi- 
tude naturelle  ;  car,  il  ne  faut  pas  l'oublier, 
c'est  uniquement  pour  les  vérités  naturelles 
que  la  théorie  du  sens  commun  a  été  établie. 
Alors  il  ne  devrait  pas  proposer  l'évidence 
pour  dernière  raison  des  choses,  puisqu'il  n'y 
aurait  plus  rien  de  logiquement  antérieur  à  la 
notion  de  l'autorité  catholique.  Cependant 
une  foule  de  passages  attestent  qu'il  regarde 
comme  fondamentale  la  pensée  contraire.  Il 
dit  page  157  :  «  La  question  est  donc  de  sa- 
»voir  si  cette  substitution  (  d'une  autorité  uni- 
«que  aux  anciennes  autorités)  a  été  heureuse  et 


»légitime,  quelle  est  l'autorité  régulatrice  de 
•la  raison  humaine,  s'il  y  eu  a  une,  s'il  y  en  a 
0plusieui*s,  quelles  elles  sont.  Or,  comment  le 
«savoir,  sinon  à  l'aide  de  l'évidence?  Comment 
»le  savoir  sans  l'application  de  cette  parole  de 
vM.  de  Bonald ,  traduite  de  saint  Augustin  : 
1) L'esprit  humain  ne  peut  céder  qu'à  l*autorîtc 
»de  l'évidence  ou  à  l' évidence  de  l'autorité  ? 
«Saint  Augustin  a  dit  en  effet,  et  cette  maxime 
«est  fondamentale  :  La  raison  et  l'autorîté 
»ne  sont  jamais  entièrement  séparées  ,  parce 
«que  c'est  la  raison  qui  considère  à  quelle  auto  - 
«rite  il  faut  croire.  Voilà  pourquoi  l'évidence 
«est  la  dernière  raison  des  choses ,  pourquoi 
«aucun  système  ne  place  l'homme  entre  le 
«christianisme  et  la  folie ,  pourquoi  enfin  il 
«n'est  pas  exact  de  dire  que  l'autorité  doit  être 
»crue  ou  admise  sans  preuve.  Elle  doit  au  con- 
«traire  être  évidente  pour  être  crue.  »  Et  page 
i66  :  «  La  question  est  de  savoir  sur  quoi  re- 
«poseut  cette  autorité  du  genre  humainet  cette 
«autorité  de  l'église  ;  car  il  ne  suffit  pas  d'être 
5)une  autorité,  d'exercer  une  influence  sur  les 
«esprits,  pour  être  par  cela  même  dépositaire 
«de  la  vérité  j  il  faut,  selon  les  paroles  de  saint 
«Augustin,  que  la  raison  considère  à  quelle  au- 
«torité  elle  doit  croire.  » 

Ces  paroles  sont  trop  formelles  pour  ne  pas 
être  l'expression  la  plus  exacte  de  l'opinion  de 
M.  Lacordaire.   Il  admet  donc  un   ordre  de 
vérités  qui  servent  de  base  dans  l'intelligence 
à  l'autorité  de  l'église ,   indispensables  pour 
y    arriver;    vérités    qui    entraîneraient    par 
conséquent  la  foi   dans  leur  ruine ,   si    elles 
manquaient  de   certitude  ,    et  que  le  moin- 
dre  doute    ne  saurait  atteindre    sans     ren- 
verser tout  l'édifice  du  catholicisme.  Comme 
c'est  à  l'évidence  qu'il  confie  le  soin  de  diri- 
^er  les  esprits  lorsqu'il  s'agit  de  ces  connais- 
sances premières  ,  il   était  absolument  essen- 
tiel d'établir  solidement  la  certitude  qu'elle 
produit.   Malheureusement  l'auteur  des  con- 
sidérations a  fait  tout  le  contraire.  Il  »'est  con- 
sumé en  longs  efforts   pour  établir  l'impuis- 
sance de  ce  moyen  de  connaître.  Dans  un  pas- 
sage où  il  met  la  religion  en  opposition  avec 
la  philosophie,  voici  le  discoui-s  qu'il  prête  à 
celle-ci  :  «  La  vérité,  c'est  ce  qui  est;  l'erreur, 
■ce  qui  n'est  pas.  Ce  qui  n'es^  pas  est  sans  fcr- 
«mes,  sans  lumière  ,   insaisissable  ,  ne    peut 
«jamais  présenter  à  l'esprit  aucune  idée  claire, 
»y  empreindre  aucune  image  nettement  des- 
«sinée.  Toutes  les  fois  donc  que  l'esprit  voit 
«quelque  chose  clairement  et  nettement ,  ce 


LA   DOMIIflCALS.  "^^ 

«qu'il  voit  n'est  pas  l'erreur  ,  c'est  la  vérité  ; 
,,1'évidence  est  le  caractère  qui  distingue  le  vrai 
«du  faux.  Est-il  évident  qu'il  existe  un  Dieu 
«créateur  du  ciel  et  de  la  terre  ?  Les  sages  soot 


«partagés  :  les  uns  affirment,  les  autres  nicnU 
»  Est-il  évident  qu'il  existe  dans  l'homme  une  -, 
«âme  spirituelle  et  immortelle  ?  Les  sages  sont 
«partagés  :  les  uns  affinnent ,  les  autres  nient. 
«Est-il  évident  qu'après  la  mort  Pieu  punit  les 
«méchans  et  récompense  les  bons?  Les  sages 
«sont  partagés  ;  les  uns  affirment ,  les  autres 
«nient.  O  homme  !  voilà  ton  sort  et  ta  loi  :  tu 
«passes  dans  les  choses  visibles  en  doutant  des 
«choses  invisibles,  et  tu  emportes  au  tombeau 
«l'énigme  insoluble  de  toi-même.  «  Il  résulte 
de  ce  passage  deux  choses  :  la  première,  que 
l'évidence  est  le  moyen  de  connaître  propre  à 
la  philosophie;  la  deuxième,  que  la  philoso- 
phie ne  saurait  dissiper  les  ténèbres  du  doute 
sur  les  questions  les  plus   importantes.   Ces 
deux  points  établis,  sur  quoi  reposera  l'auto- 
rité de  l'église,  puisque  c'est  à  l'évidence  qu'il 
appartient  de  la  constater?  On  répondra  peut- 
être  que  la  philosophie  peut  donner  des  dé- 
monstrations certaines,  mais  que  le  vice  de  ces 
démonstrations,  si  belles  qu'elles  soient,  est  de 
ne  pouvoir  unir  deux  hommes  entre  eux  ,  m 
«  empêcher  les  philosophes  d'avoir  des  écoles 
où  ils  ne  seront  pas  d'accord.»  On  lit  page  97  : 
«  L'impuissance  de  la  philosophie  à  établir  la 
«vérité  ne  venait  pas,  comme  nous  l'avons  dit, 
«dcl'impossibilité d'obtenir,  au  moyen  du  rai- 
«sonnement,    une   démonstration    suffisante 
«d'une  partie  des  choses  invisibles,  telles  que 
«l'existence  et  la  nature  de  Dieu,  la  spiritualité 
«del'âme,  la  différence  du  bien  et  du  mal.  Loin 
«de  là,  les  docteurs  chrétiens  ont  estimé  que 
«ces  principes  étaient  accessibles  à  la  raison  de 

«l'homme Quel  était  donc  le  vice  de  la  phi- 

«losophie?  Il  consistait  en  ce  qu'elle  n'avait  pas 
«même  cherché  à  unir  le  peuple  dans  la  vérité 
«par  le  raisonnement,  et  qu'elle  avait  en  vain 
«cherché  à  unir  les  sages  par  la  même  voie.  » 
Rien  n'empêcherait  d'admettre  cette  réponse, 
si  M.  Lacordaire  n'avait  pris  soin  de  la  ren- 
verser d'avance  en  faisant  consister  la  certi- 
tude précisément  dans  l'union  des  esprits.  Il 
la  définit  ainsi  page  4i5  :  «  L'union  des  es- 
«prits  dans  les  divers  ordres  de  la  pensée,  sous 
«les  lois  de  diverses  autorités  légitimes  etévi- 
«dentes.  «  Ainsi,  point  de  certitude  avec  l'évi- 
dence, puisque  avec  la  philosophie  qui  la 
prend  pour  règle,  il  n'y  a  point  d'union  des 
esprits.  On  ne  conçoit  guère  après  cela  le  cha- 


692 


LA    DOMINICALE. 


pitre  dans  lequel  M.  Lacordaire  s'efforce  d'é- 
tablir \i  danger  de  l'opinion  qu'il  combat.  Le 
système  philosophique  de  M.   de  La  Mcnnais 
renferme,  dit-il,  le  plus  vaste  protestantisme 
^ui  ait  jamais  paru,  et  la  raison  qu'il  en  donne 
c'est  qu'e  le  genre  humain  n'ayant  pas  de  tri- 
bunal pour  manifester  ses  pensées  et  promul- 
guer ses  croyances,  il  est  libre  à  chacun  d'y 
trouver  au  gré  de  ses  passions  la  confirmation 
de  toutes  les  erreurs.  «  Oa  peut  dire  du  genre 
»humain ,  mais  dans  un  autre  sens,  ce  quia 
»étédit  deDieu  :  c'est  un  cercle  dont  le  centre 
westpartout  et  la  circonférence  nulle  part.  Cha- 
Dcun  de  nous,  errant  dans  ce  cercle  sans  limites, 
r>se  fait  centre  de  l'humanité,  salue  Sfspropi'es 
«penhées  du  nom  d'universelles;  et  s'il  veut  en 
«effet  véiifier  leur  universalité,  il  se  traîne 
«toujours  soi-même  avec  soi  dans  ses  rccher- 
»ches  laborieuses  j  il  crie,  et  sa  voix,  frappant 
»les  espaces  indéterminés  qui  l'entourent,   ne 
»Iui  rappoite  qu'un  écho   de  sa  propre   in- 
»tellig«  nce,  d'autant  plus   trompeur  qu'il   est 
«agrandi  ;   ou  si  d'autres  voix  lui  répondent, 
»il  prend  le  chœur  lointain  et  harmonieux  des 
«espi  its  pour  la  parole  universelle.  »  Mais  si 
l'évidence  est  susceptible  de  se  prêter  aux  exi- 
gences  des  passions,  au  point  de  ne  pouvoir 
unir  deux  intelligences,  nous  ne  voyons  pas 
de  raison  qui  puisse  détei-miner  aucune  préfé- 
rence en  sa   faveur.   Que   l'on  s'appuie  donc 
sur  ce  raisonnement  pour  piouver  cjue  la  phi- 
losophie du  sens  commun  ne  remédie  pas  aux 
inconvéniens  de  la  doctrine  opposée,  cela  se 
comprend  ;  mais  lui  reprocher  ces  mômes  in- 
convéniens,  c'est  s'exposer   à  une  rétorsion 
fort  embairassante. 

Puisque  nous  avons  cité  la  définition  de  la 
certitude,  c'est  ici  l'occasion  de  dire  notre 
pensée  sur  une  page  vraiment  prodigieuse  qui 
lui  sert  de  préambule.  Nous  ne  pouvons  nous 
expliquer  comment  elle  a  trouvé  place  dans 
an  livre  destiné  à  combattre  les  doctrines  de 
M.  de  La  Meunais  ;  citons-la  tout  entière. 
«Le  moi. d  \  intellectuel  est  assis  sur  quatre  au- 
•«torilés  diverses,  savoir  :  dans  l'ordre  fonda- 
»mental  ou  logique,  sur  l'autorité  de  la  néces- 
Dsilé  ;  di  ns  1'. ordre  physique,  sur  l'autorité  des 
»faits  ;  dans  l'ordre  moral,  sur  l'autorité  de  la 
)>soci(ti;  dans  jl'ordre  philosophique  et  reli- 
»gieux,  sur  l'autorité  de  l'Eglise  catholique. Et 
«ces  quatre  autorités  reposent  elles-mêmes  sur 
aleur  évidence,  et  se  vérifient  par  l'union 
«qu'elles  engendrent  dans  les  esprits  ;  car  c'est 
3)  d'elles  que  naît  sur  la  terre  toute  union  des  es- 


»prits.  L'autorité  de  la  nécessité,  dans  l'ordre 
)îlogique,  engendre  l'union  des  esprits,  qu'or 
».ippellc  sens  commun;  l'autoritédes  faits,  dam 
«l'ordre  physique,  engendre  l'union  des  es- 
«prits,  qu'on  appelle  la  science;  l'autorité  de  \i 
«société,  dans  l'ordre  moral,  engendre Tunior 
«des esprits,  qu'on  appelle  l'honnêteté;  l'auto- 
«rite  de  l'Eglise  catholique,  dans  l'ordre  philo- 
«sophique  et  religieux,  engendre  l'union  de; 
«esprits,  qu'on  appelle  la  foi.  Et  ainsi  la  certi- 
«tudesecoinpose  de  trois  élémens  :  l'évidence, 
«l'autorité  et  l'union    des  esprits.  L'évidence 
«discerne  l'autorité,  et  l'autorité  produit  l'u- 
«nion  des  esprits,  qui  vérifie  à  la  fois  l'autoritt 
«d'où  elle  découle,  et  l'évidence,  où  s'appuit 
«primitivement  l'autorité.  »  Nous  le  deman- 
dons, ce  qu"'oi  vient  de  lire  n'est-i!  pas  le  ré- 
sumé fidèle  de  la  philosophie  qu'abjure  M.  La- 
cordaire; et  son  illustre  maître  se  sei-ait-il  ex- 
primé lui-même  d'une  autre   manière?  Poui 
qui  comprend  la  valeur  des  termes,  existe-t-il 
la    plus    légère    différence     entre    le    sens 
commun  ,    tel    que  l'entend  M.  de  La  Men- 
nais ,   et  Vwiion  des   esprits,  dont  il  est  ici 
question?  Pour  nous,  il  nous  est  impossible 
d'en  apercevoir  aucune.  Accord  des  intelli- 
gences, raison   générale  ,   conscience   univer- 
selle, autorité  du  genic  humain,  toutes  ces  ex- 
pressions peuvent  se  lésumer  exactement  par 
celle-ci  :  union  des  esprits.  C'est  donc  bien  là 
ce  que  M.  de  La  Mennais  a  proclamé  comme 
la  marque,  le  critérium  de  la  certitude  pour 
tous  les  ordres  de  connaisssances.    Avec  quel 
plaisir  il  aura  vu  ce  principe  reconnu  formel- 
lement dans  le  seul  endroit  peut-être  où  son 
disciple  mutin  s'est  avisé  d'être  précis  et  caté- 
gorique!   M.   Lacordaire  distingue,   comme 
nous  venons  de  le  voir,  quatre  espèces  de  vé- 
rités dont  la  certitude  est  assise  sur  quatre  au- 
torités diverses. On  pourrait  peut-être  contes- 
ter la  justesse  de  cette  classification  ;  mais  il  ne 
s'agit  pas  de  cela.  L'esprit  doit  avoir  un  signe 
pour  reconnaître  si  c'est 'à  leur  empire  qu'il 
cède  en  admettant  une  croyance  quelconque, 
ou  bien  s'il  est  le  jouet  d'une  illusion.    Ce 
signe,   quel   sera-t-il  ?  U union  des  esprits, 
selon   M.   Lacordaire  ,   puisque   les  diverses 
autorités  se  vérifient   par  elle.   Voilà   donc 
évidemment  le  sens  commun  établi  juge  de 
toutes  les  vérités.  M.  Lacordaire  paraît,  il 
est  vrai ,  limiter  un  peu  cet  immense  pou- 
voir,  en  affirmant  que  les  quatre  autorité» 
reposent  sur  leur  évidence  ;  mais  c'est  une  res- 
triction complètement  illusoire,  car  l'évidence 


LA    DOMINICALE. 


695 


Jle-même,  V évidence  où  s'appuie  primitii'e- 
nent  l'autorité,  est  vérifiée,  comme  l' autorité, 
mr  l'union  des  esprits.  Il  faut  une  singulière 
nobilité  d'imagination  pour  laisser  échapper 
le  semblable  aveux  en  faveur  d'une  doctrine 
:ontre  laquelle  on  fait  un  livre.  Sans  doute 
ju'en  écrivant  celte  lettre,  M.  Lacordaire  sera 
•etombé  yiour  un  instant  dans  cet  état  d"ilo- 
'wwe  philosophique  dont  le  souvenir  fait  son 
lésespoir.  On  ne  quitte  pas  facilement  des 
:haînes  long  temps  portées;  l'habitude  finit 
3ar  prendre  autant  d'empire  que  la  nature  : 
jjcpellasjurcd,  tanien  usque  recurrel. 

Nous  bornerons  ici  ces  obsei*vations  qu'il 
serait  facile  de  pousser  plus  loin,  et  sur  les- 
quelles nous  espérons  que  M.  Lacordaire  vou- 
3ra  bien  s'expliquer  pour  en  finir;  car 
nous  devons,  en  terminant,  déplorer  amère- 
ment cette  étrange  fatalité  qui  condamne  de- 
puis long-temps  la  controverse  niennaisienne 
i  rester  stationnaire.  Il  semble  que  l'on  s'en- 
tende j)our  l'empêcher  de  faire  un  pas.  On  en 
estencore  aux  premières  difficultés  qu'elle  a 
soulevées,  sans  qu'il  se  trouve  personne  pour 
les  exposer  d'une  manière  décisive  et  péremp- 
toire.  M.  Combalot  a  échoué;  M.  Lacordaire, 
comme  on  vient  de  le  voir,  n'a  pas  mieux 
réussi.  Quand  viendra  l'homme  dont  la  main 
ferme  saura  choisir  au  milieu  de  tant  d'idées 
incohérentes  celles  qui  peuvent  servir  à  cons- 
truire un  édifice  solide,  et  se  chargera  de  l'é- 
lever? Nous  l'appelons  de  tous  nos  vœux,  car, 
en  vérité,  il  est  déplorable  de  voir  tous  les 
écrivains  se  traîner  dans  les  mêmes  voies , 
sans  arriver  au  but. 

Après  le  jugement  que  nous  venons  de  por- 
ter sur  le  livre  des  Considérations ,  il  y  aurait 
injustice  à  ne  pas  payer  aussi  le  juste  tribut 
d'éloges  que  nous  devons  à  l'auteur.  Nous 
avons  déjà  dit  qu«.  si  l'ensemble  de  sa  discus- 
sion n'était  pas  de  natine  à  porter  la  convic- 
tion dans  les  esprits,  il  avait  montré  dans  les 
détails  une  logique  parfois  assez  pressante.  On 
doitsurtout  remarquer  le  chapitre  oùil  insiste 
sur  la  difficulté  de  constater  les  croyances  du 
genre  humain,  et  sur  l'immense  clarté  qui  en- 
vironne au  contraire  les  décisions  de  l'Eglise. 
Il  %  exposé  l'une  et  l'autre  avec  beaucoup  de 

taleu;  il   a  pareillement  fait  ressortir  avec 

bonheur  l'influence  delà  volontésur les  juge- 

mens  de  l'esprit. 

Quant  a  ^^  manière  d'écrire,   elle  est  assee 

comue  pou  •  nous  dispenser  de  toute  réflexion. 

M.  lacordaire  donne  toujours  à   ses  paroles 


l'accent  de  conviction  qui  distinguait  les  arti- 
cles de  V Avenir.  Il  répand  à  profusion  les 
comparaisons  et  les  images;  avec  excès  peut- 
être,  car  l'esprit  ébloui  se  fatigue  quand  cette 
écorce  brillante  n'est  pas  soutenue  par  des  idées 
fortes,  saillantes  et  profondes.  Puis  ,  en  chei'- 
chantavec  affectation  à  produire  de  l'effet,  le 
style  devient  chargé,  prétentieux,  et  cesse 
d'être  clair  et  précis.  En  général,  l'auteur  des 
Considérations  a  plus  d'éclat  que  de  chaleur, 
moins  d'àme  que  d'imagination  ;  c'est  cette 
dernière  faculté  qui,  chez  lui,  domine  toutes 
les  autres. 

Citons  un  des  morceaux  les  plus  remar- 
quables du  livre  que  nous  venons  d'examiner. 
M.  Lacordaire  paraît  avoir  eu  l'intention  d'y 
révéler  toute  son  âme.  Nous  espérons  que 
cette  citation  justifiera  nos  dernières  paroles. 

«  O  Rome  !  j'ai  visité  avec  un  amour  in- 
fini les  reliques  toujours  jeunes  de  tes  Saints , 
et  les  reliques  admirables  aussi  de  toutes  les 
grandeurs.  Au  pied  solitaire  de]ton  Vatican,  je 
n'ai  plus  entendu  les  clameurs  de  tes  ennemis, 
que  comme  une  pâle  résurrection  de  ces  voix 
d'esclaves  qui,  de  lustre  en  lustre,  redisaienx 
à  ton  Capitole  que  ses  triomphateurs  étaient 
mortels;  mais  tuas  hérité  de  leur  gloii-e,  et 
non  deleur  caducité.  Après  tant  de  siècles,  je 
t'ai  trouvée  debout,  toujours  vierge,  toujours 
mère,  toujours  maîtresse,  éternel  outrage  de 
l'erreuy  et  de  l'impuissance  humaines.  Assise 
au  milieu  des  (orages  de  l'Europe ,  il  n'y  avait 
en  toi  aucun  doute  de  toi-même,  aucune  las- 
situde. Ton  regard,  tourné  vers  les  quatre 
faces  du  monde,  suivait  avec  une  lucidité  su- 
blime le  dévelo{)pcment  des  affaires  hu- 
maines, dans  leur  liaison  avec  les  affaires  di- 
vines :  seulement  la  tempête  qui  te  laissait 
calme,  parce  que  l'esprit  de  Dieu  soufflait  en 
toi,  te  donnait  aux  yeux  du  simple  fidèle, 
moins  accoutumé  aux  vai-iations  des  siècles, 
quelque  chose  qui  rendait  son  admiration 
compatissante.  Lacroix  brillait  sur  ton  front 
comme  une  étoile  dorée  et  immortelle  ;  mais 
c'était  toujours  la  croix.  O  Ptome  î  Dieu  le  sait, 
je  ne  taipointméconnue,  pour  n'avoir  point 
rencontré  des  rois  prosternés  à  te*  portes  ;  j'ai 
baisé  ta  poussière  avec  une  joie  et  un  respect 
indicibles;  tu  m'es  apparue  ce  que  tu  es  véri- 
tablement ,  la  bienfaitrice  du  genre  humain 
dans  le  passé,  l'espérance  de  son  avenir,  la 
seule  grande  chose  aujourd'hui  vivante  en  Eu- 
rope, la  captive  d'une  jalousie  universelle,  la 
leine  du  monde.  Voyageur  suppliant,  j'ai  rap- 


69>; 


LA     DOMINICALE. 


porté  de  toi  non  <îe  Tor  et  des  parfums,  ou 
des  pierres  précieuses,  mais  un  bien  plus  rare, 
plus  inconnu  :  la  vérité.  Une  parole  prophé- 
tique est  sortie  de  ton  sein  j  et  lorsque  le  temps 
aura  fait  un  pas,  lorsque  sera  accompli  ce  qui 
doit  s'accomplir,  cette  parole,  méconnue  du 
monde  présent,  qui  ne  sait  rien,  éveillera  dans 
son  tombeau  le  pontife  qui  en  a  été  l'organe  , 
afin  qu'il  puisse  entendre  les  acclamations  de 
la  postérité.  O  Rome!  un  de  tes  fils  à  qui  tu 
as  rendu  la  paix,  de  retour  dans  sa  patrie,  a 
écrit  ce  livre.  Il  le  dépose  à  tes  pieds,  comme 
une  preuve  de  sa  reconnaissance  ;  il  le  soumet 
à  ton  jugement,  comme  une  preuve  de  sa 
foi.  » 


EXPOSITIO.Y  DE  L'INDUSTRIE. 

L'exposition  va  bientôt  finir,   et  avec  elle  ce 
Tendez-vous  général  de  toutes  les  industries  qui 
sont  venues  là  amonceler  leurs  produits,  jalouses 
de  mériter  l'examen ,  et  surtout  l'admiration  pu- 
blique. Nous  avons  quelque  peu  tardé  à  en  parler, 
parce  que  chaque  jour  voyait  apporter  des  richesses 
nouvelles,  et  que  nous  voulions,  autant  que  possible, 
compléter  nos  observations ,  les  éclairer  par  la  com- 
paraison, et  porter  un  jugement  qui  fût  le  résumé 
exact  des  résultais  obtenus  par  les  exposans,  et  des 
tendances  générales  de  l'industrie  de  notre  époque. 
Placée  par  son  point  de  vue  religieux  et  catho- 
lique au  centre  de  toutes  les  questions  de  progrès , 
la  Dominicale  doit  contempler  et  apprécier  de  haut 
les  influences  diverses  qui  peuvent  régir  l'industrie, 
ce  point  unique  où  semble  se  concentrer  toute  l'ac- 
tivité du  siècle.  Il  y  a  dans  la  vie  des  peuples, 
comme  dans  celle  des  individus,  des  époques  de 
lassitude  et  d'épuisement  où  l'on  se  déprend  des 
idées,  pour  s'occuper  des  choses,  où  les  jouissances 
de  l'imagination  sont  négligées  au  profit  des  jouis- 
sances matérielles.  Ceci  se  manifeste  lorsque,  chez  les 
peuples  comme  chez  les  individus,  l'égoîsme,  la  pas- 
sion du  moi  a  pris  la  place  de  toutes  les  affections 
sociales  :  alors  le  cercle  se  resserre ,  l'intelligence 
s'obscurcit ,  et  l'on  voit  les  hommes  et  les  sociétés 
abdiquer  leur  perfectionnement  moral  et  intellec- 
tuel ,  s'attacher,  comme  dit  l'Ecriture  à  la  gra  isse 
de  la  terre ,  et  diriger  toutes  leurs  facultés ,  toutes 
leurs  forces  vers  un  but  unique  et  absorbant ,  le 
bien-être ,  c'est-à-dire  la  satisfaction  des  besoins  et 
a  recherche  des  jouissances  matérielles;  ce  qui  est 
absolument  la  même  chose ,  tout  plaisir  n'étant  au 
fond  que  la  satisfaction  d'un  besoin  réel  ou  factice. 
A  Dieu  ne  plaise  pourtant  que  nous  veuillons 
attribuer  à  l'industrie  une  action  fatalement  abru- 
tissante sur  l'intelligence  et  Itjs  hautes  idées  de 
l'humanité  ;  nous  disons  seulement  que,  l'industrie 


n'étant  autre  chose  que  l'activité  des  facultés  so- 
ciales appliquée  à  la  matière ,  elle  ne  doit  passer 
qu'après  l'aclivité  de  ces  mêmes  facultés  appliquée 
à  l'accomplissement  des  devoirs  religieux  et  intel- 
lectuels ,  en  vertu  de  cette  loi  organique  de  notre 
nature,  qui  veut  que  l'intelligence  prinie  la  matière  ; 
que,  s'il  en  est  autrement ,  il  y  a  bouleversement 
et  désordre  dans  la  société,  et  par  conséquent  symp- 
tôme de  dissolution. 

Certes ,  nous  sommes  loin  de  proscrire  l'indus- 
trie et  d'en  entraver  les  développemens ,  nous  qui 
voyons  dans  le  catholicisme  le  germe  de  ses  précieux 
efforts.  Notre  siècle  qui  professe  une  si  haute  es- 
time pour  l'agriculture  ,  et  tout  ce  qui ,  sons  le 
rapport  industriel ,  tend  à  la  perfectionner  ,  ne 
doitpas  oublier  que  ce  fut  à  la  suite  de  l'Evangile 
qu'elle  s'introduisit  dans  toutes  les  contrées  du 
Nord.  Il  fallut  la  parole  du  prêtre  de  Jésus-Christ 
pour  persuader  â  ces  barbares  de  convertir  en  soc 
de  charrue  ce  fer  qu'ils  employaient  au  meurtre  et 
à  la  rapine.  Les  premiers  défrichemens  opérés  dans 
ces  pays  couverts  de  forêts  et  de  marécages  sont 
dus  au  christianisme;  et  aujourd'hui  encore  dans  nos 
missions  de  l'Amérique ,  parmi  tous  ces  peuples 
chasseurs ,  Christianisme  et  civilisation  agricole  se 
tiennent   étroitement;    paroisse  et  hameau  sont 
synonymes.  Au  moyen-âge ,  pendant  que  la  bar- 
barie couvrait  l'Europe  ;  en  même  temps  que  ce 
qui  restait  de  littérature  ne  subsistait  que  dans  les 
couvens,  c'était  là  aussi  que  l'on  trouvait  encore 
quelques  notions  des  arts  mécaniques.  Les  vas- 
saux des  seigneurs  et  hauts  barons  se  voyaient 
à  chaque  instant  forcés  de  suivre  leurs  princes  dans 
les  combats;  les  seuls  vassaux    des  monastères 
pouvaient,   sous    l'abri   du   caractère   pacifique 
de    leurs   seigneurs,  se  livrer    en  toute  sûreté 
aux   travaux  de  la  campagne.   Aujourd'hui  en- 
fin ,  et  de  notre  temps ,  où  l'on  fait  sonner  si  haut 
toute  entreprise  tant  soit  peu  philanthropique,  il 
n'y  a  pas  d'usine  ni  de  ferme-modèle  qui,  ni  pour 
les  travaux  de  l'intérieur,  ni  pour  l'influence  sur 
les  communes  environnantes,  puisse  être  comparée 
à  la  grande  maison  des  Trappistes  de  la  Meilleraye. 
Ce  n'est  pas  que  le  catholicisme  proscrivît  non 
plus  toute  industrie  de  luxe  ;  nous  voyons  le  saint 
évêque  Eloi  monter  de  son  atelier  d'orfèvre  à  la 
chaire  pastorale;  et,  dans  des  temps  plus  rappro- 
chés de  nous,  la  ville  de  Lyon ,  si  célèbre  par  ses 
soieries ,  devoir  la  première  renommée  de  ses  pro- 
duits à  des  étoffes  fabriquées  pour  le  service  des 
autels. 

On  voit  donc  que  le  catholicisme,  loin  d'entraver 
le  développement  de  l'indusirie ,  lui  a  toujours ,  et 
de  lui-même,  donné  un  haut  appui.  Mais  ce  qu'.ï 
encourageait ,  ce  n'était  pas  cette  industrie  de  U^c 
orgueilleuse  et  corruptrice ,  qui  multiplie  le*  be- 
soins ,  réjouit  les  passions  et  enivre  la  vanité  •  c'était 
cette  industrie  fortifiante ,  toujours  dirk"'*  en  vu< 
de  la  majesté  du  culte  divin  ou  de  la  chaque  frater- 
nelle ,  toujours  subordonnée  à  l'hygiène  et  à  la 


LA    DOMIINICALE. 


695 


morale ,  c'esl-à-dire  au  véritable  bien-être  île  l'in- 
dividu et  de  la  société. 

Si  maintenant ,  pénétré  de  ces  principes  qui  ont 
toujours  mu  le  calholicisme  dans  ses  rapports  avec 
l'industrie,  vous  voulez  les  prendre  pour  base  de 
votre  appréciation  dans  l'examen  des  objets  exposés 
place  Louis  XVI,  vous  trouverez  un  grand  mé- 
compte. 

Cherchez-y  d'abord  à  quels  besoins  s'adresse  prin- 
cipalement l'industrie ,  vous  trouverez,  et  ceci  n'est 
point  une  exagération,  vous  trouverez,  disons-nous, 
qu'elle  s'adresse  d'une  manière  à  peu  près  exclusive 
à  tous  les  besoins  de  volupté  et  d'orgueil.  Les  be- 
soins réels ,  ceux  de  l'artisan ,  n'y  ont  qu'une  très- 
faible  et  très-minime  part.  Les  industriels  ont  voulu 
exploiter  les  passions  et  nullement  l'utilité  publique. 
En  vain  chercheriez- vous  dans  tout  cet  amas  de 
richesses ,  parmi  tous  ces  meubles  précieux ,  ces 
lustres ,  CCS  candélabres  ;  c'est  à  peine  si  vous  ren- 
contrerez de  loin  en  loin  quelques  objets  qui  prou- 
vent que  l'on  s'est  occupé  des  moyens  d'améliorer 
la  condition  du  pauvre ,  soit  en  renflant  son  travail 
plus  facile,  soit  en  diminuant  les  frais  journaliers 
attachés  à  la  satisfaction  de  ses  besoins. 

Tout  prouve  que  l'on  a  songé  à  multiplier  les 
jouissances  du  riche,  et  nullement  à  alléger  les 
souffrances  de  l'indigent  :  rien  n'atteste  dans  l'in- 
dustriel la  présence  d'une  pensée  charitable  et  con- 
solatrice. Tout  y  est  spéculation,  et  nous  le  répétons, 
spéculation  sur  ce  que  les  passions  de  l'homme 
offrent  de  plus  honteux ,  la  vanité  et  la  mollesse. 
Ce  n'est  pas  ainsi  que  le  catholicisme  entend  l'in- 
dustrie :  il  la  veut  dirigée  vers  l'amélioration  des 
masses ,  vers  leur  bien-être  moral  et  matériel  ;  et 
c'est  à  quoi  l'on  n'a  pensé  en  aucune  façon.  Sim- 
plifier le  travail  de  l'artisan ,  le  rendre  plus  hygié- 
nique pour  lui,  plus  productif  pour  sa  famille, 
voilà  le  fond  de  l'industrie  catholique.  Développer 
le  goût  du  riche  pour  le  luxe  et  la  vanité ,  multi- 
plier son  superflu ,  le  rendre  plus  magnifique ,  plus 
orgueilleux,  et  par  conséquent  moins  charitable , 
voila  le  résumé  de  l'industrie,  telle  que  l'ont 
faite  dans  notre  époque  la  philosophie  sensualiste 
et  l'absence  de  toute  pensée  chrétienne. 

Le  caractère  particulier  de  cette  exposition  nous 
?(emble  donc  être  le  développement  du  luxe  et  du 
superflu,  aux  dépens  des  besoins  de  la  classe  pauvre, 
dont  on  n'a  en  aucune  sorte  ménagé  les  intérêts  ; 
et ,  celte  tendance  générale  de  l'industrie ,  nous  la 
retrouvons  dans  les  spécialités ,  sauf  toutefois  quel- 
ques rares  et  honorables  exceptions. 

Parmi  ces  exceptions ,  nous  citerons  les  filtres- 
eharbon  de  la  manufacture  de  M.  Ducommun ,  qui 
nous  semblent  offrir  un  mérite  singulier  sous  le 
rapport  de  la  salubrité.  La  mauvaise  qualité  de 
l'eau ,  les  substances  impures  et  malfaisantes  dont 
elle  est  imprégnée ,  sont  pour  le  peuple  la  cause  ou 
l'oecasion  d'une  infinité  de  maladies  dangereuses. 
C'est  donc  un  soin  qu'on  ne  saurait  trop  louer  que 
celui  qui  tend  à  la  dégager  de  toute  solution  nui- 


sible, pour  ne  laisser  subsister  qu'une  boisson  pure, 
limpide,  agréable,  et  avantageuse  aux  fonctions 
digestives.  Ce  résultat  a  été  parfaitement  obtenu 
par  M.  Ducommun  :  l'action  de  son  filtre  est 
prompte  et  complète. 

A  part  ce  que  nous  venons  de  citer,  cl  peut-être 
encore  les  procédés  d'allaitement  artificiel ,  quel- 
ques ustensiles  de  ménage  propres  à  la  cuisson  des 
alimens,  et  qui  économisent  le  temps  et  le  combus- 
tible, quelques  produits  de  fonte  et  de  menuiserie  , 
on  chercherait  en  vain  dans  toute  l'exposition  ce 
qui  a  été  fait  dans  l'intérêt  de  la  classe  indigente. 

Les  meubles ,  assez  généralement  d'un  goût  qui 
rappelle  le  papillotage  de  la  régence ,  sont  tous  de 
nature  et  de  prix  à  épouvanter  l'ouvrier  qui  gagne 
à  peine  le  pain  de  sa  famille.  Même  chose  se  remar- 
que dans  les  étoffes  et  les  tissus. 

Puisque  c'est  l'ouvrier  qui  enrichit  le  fabricant , 
le  fabricant  devrait  à  son  tour  songer  au  bien-être 
de  l'ouvrier,  et  utiliser  son  travail  de  manière  à  ce 
qu'il  pût  lui  procurer  les  choses  nécessaires  à  la  vie. 
Point  du  tout  :  les  étoffes  de  luxe ,  voilà  son  seul 
but  j  les  blondes,  les  voiles  de  dentelles,  les  mous- 
selines brodées  abondent  à  l'exposition ,  et  l'on  y 
trouve  peu  de  ces  étoffes  utiles  et  modestes  qui  assu- 
reraient à  la  femme  de  l'artisan  une  mise  propre  et 
peu  coûteuse.  Les  satins,  les  velours,  les  cachemires 
surtout ,  magnifiques  bagatelles  auxquelles  la  va- 
nité attache  un  prix  exorbitant,  se  drapent  de- 
toutes  parts;  et  l'on  n'y  voit  pas  de  ces  tissus  chaudS' 
et  laineux  qui,  à  peu  de  frais ,  garantiraient  toute 
une  famille  des  rigueurs  de  la  saison. 

Nous  avons  dit  pourtant  que  le  catholicisme,  dont 
la  mission  est  non  de  proscrire ,  mais  de  sanctifier, 
suivant  ce  précepte  de  saint  Paul  qui  conseille 
d'user  de  tous  les  biens  avec  action  de  grâces,  ne 
condamnait  pas  en  principe  l'industrie  de  luxe, 
quand  elle  sait  élever  et  ennoblir  son  but.  Tout  ce 
qui  est  beau  et  magnifique  n'est  qu'une  face  plus 
brillante,  plus  splendide  de  la  création,  et  nous 
devons  en  faire  hommage  à  celui  dont  la  main  nous 
dispense  tous  ces  biens.  Jésus-CIirist  réprimanda 
ses  disciples  qui  blâmaient  la  femme  pénitente 
d'avoir  épanché  sur  ses  pieds  un  vase  de  parfums 
précieux  :  le  luxe  peut  donc  être  bon  et  louable  en 
soi ,  quand  il  tourne  à  la  majesté  du  culte  et  à  la 
glorification  de  l'Eglise.  Ce  n'est  plus  alors  une 
profane  vanité,  un  orgueil  cruel  et  égoïste,  qui 
cherche  à  multiplier  ses  jouissances  aux  dépens  de 
la  sueur  du  pauvre;  c'est  une  manifestation  du 
sentiment  religieux,  le  plus  pur,  le  plus  noble 
de  tous  les  sentimens  qui  forment  la  base  morale 
de  la  nature  de  l'homme  ;  c'est  le  sentiment  reli- 
gieux offrant  au  Dieu  de  qui  dérive  tout  bien ,  les 
prémices  de  l'industrie ,  comme  jadis  les  patriar- 
ches offraient  les  prémices  de  leur  chasse ,  de 
leurs  troupeaux  et  de  leurs  moissons. 

So(;s  ce  point  de  vue  du  luxe  et  de  l'art  consacrés 
par  l'intention  religieuse,  nous  avons  à  mentionner 
ce  qui  peut  être  de  bon  usage  ,  et  contribuer 


696 


dans  les  paroisses  à  la  plus  grande  majesté  du  ser- 
vice divin. 

Nous  avons  d'abord  remarqué  avec  tout  le  public 
l'image  en  argent  de  la  sainte  Vierge,  exécnitée 
par  M.  Chanuel;  c'est  un  véritable  chef-d'œuvre. 
Cette  statue  est  de  grandeur  naturelle  ;  elle  n'est 
pas  fondue,  mais  faite  à  coups  de  marteau  avec  des 
feuilles  de  métal.  Il  a  fallu  un  admirable  talent , 
surtout  une  patience  inouïe,  pour  mener  à  bout  ce 
beau  travail;  mais  l'art isle,  M.  Clianuel,  est  de 
Marseille,  et  Marseille  est  une  de  ces  villes  profon- 
dément religieuses,  où  la  piété  est  ardente  et 
active  comme  les  passions,  où  la  dévotion  se  traduit 
par  des  faits;  et  M.  Chanuel  a  donné  courageuse- 
ment cinq  années  à  l'exécution  de  son  œuvre. 

Cependant ,  quelle  qu'eût  été  l'activité  de  l'ar- 
tiste, l'image  n'était  pas  entièrement  terminée  aux 
premiers  jours  d'avril;  il  restait  encore  quelques 
contours  à  adoucir,  quelques  plis  à  draper  d'une 
manière  plus  moelleuse;  le  temps  pressait  :  M.  Cha- 
nuel se  décida  à  envoyer  à  Paris  son  œuvre  impar- 
faite encore,  mais  pourtant  déjà  empreinte  de 
tout  son  talent.  La  statue  fut  emballée  et  expédiée 
par  le  roulage. 

De  Marseille  à  Lyon,  le  voyage  avait  été  heu- 
reux, et  la  sainte  image  avait  paisiblement  accom- 
pli sa  roule  ;  mais  à  Lyon  la  scène  changea.  La  ville 
était  en  feu ,  le  tocsin  sonnait ,  le  canon  grondait 
sur  les  places  publiques ,  la  fusillade  brisait  les  fe- 
nêtres; tout  le  peuple  en  émoi  se  sjulevait;  les  cris 
de  vive  la  liberté!  aux  armes!  retentissaient  de 
toutes  parts,  et  roulaient  dans  les  rues  avec  le  sang 
qui  teignait  le  pavé  :  partout  l'insurrection  déployai! 
ses  forces,  et  se  dressait  ardente  et  furieuse. 

La  troupe  tirait  sans  pitié  et  mettait  à  sac  une  des 
plus  belles  villes  de  France. 

De  tous  côtés  s'élevaient  des  barricades  improvi- 
sées avec  tout  ce  qui  tombait  sous  la  main  :  des 
pavés ,  des  meubles .  des  voitures ,  des  métiers.  Ce 
fut  en  ce  moment  que  le  charriot  qui  portait  la 
"Vierge  déboucha  sur  la  place.  En  un  clin  d'œil  il 
fut  dételé,  les  caisses  qui  le  chargeaient  enlevées  et 
amoncelées  en  fortifications  ;  puis  les  ouvriers  se 
postèrent  à  l'abri,  et  sur  ce  point  la  fusillade  com- 
mença. 

Trois  jours  entiers  la  pieuse  image  resta  dans  la 
barricade  ;  trois  jours  elle  protégea  l'ouvrier  lyon- 
nais contre  les  balles  de  la  troupe  de  ligne.  Enfin, 
le  combat  cessa  :  tous  les  insurgés  étaient  pris  ou 
tués.  On  démolit  la  barricade ,  et  la  brillante  statue 
fut  trouvée  parmi  les  débris.  Les  balles  avaient 
troué  la  caisse ,  mais  l'image  était  intacte. 

Elle  reprit  sa  roule  pour  Paris,  où  elle  arriva 
sans  accident. 

Le  travail  de  cette  statue  est  plus  précieux  encore 
que  la  matière.  Le  visage  rayonne  d'une  expression 
tout-à-fait  angéli(pie  ;  la  position  est  franche  et 
naturelle,  et  la  draperie  tombe  d'une  manière  très- 
gracieuse. 
La  fabrique  de  Lyon  a  envoyé  des  ornemens 


LA    DOMINICALE. 

d'église  d'une  grande  magnificence.  Nous  avon 
remarqué  une  chappe  et  une  chasuble  en  velours 
cramoisi  rehaussé  de  broderies  d'or  dessinées  ave»: 
beaucoupde  goût.  Mais  ces  ornemens,  quelque  beaux 
qu'ils  soient,  ne  sauraient  approcher  de  ceux  que 
M.  Doderet ,  de  Paris ,  a  exposés.  Sur  un  fond  de 
velours  ou  de  satin  il  a  trouvé  moyen  d'enchâsser, 
dans  un  cercle  de  broderies  ,  des  incrustations  de 
nacre  de  perie  et  aussi  de  ces  pierres  minérales  à 
transparence  colorée,  dont  les  plus  grossières  sont 
connues  par  les  enfans  sous  le  nom  de  j^i^rres  à 
Jésus.  On  ne  saurait  imaginer  la  beauté  de  ces 
reflets  pâles  de  la  nacre ,  qui  se  teignent  de  toutes 
les  nuances  fugitives  de  l'arc-en-ciel.  Ces  incrus- 
tations dessinent  des  soleils ,  des  croix ,  des  gloires  r 
ce  doitèire  une  lumière  d'un  éclat  merveilleux. 

La  verrerie  de  Ghoisy  a  mis  à  l'exposition  des 
vitraux  de  couleur  dont  l'exécution  est  f  )rt  belle. 
Le  fond  des  couleurs  est  bien  mat,  bien  plein.  Tou- 
tefois, elle  n'offie  encore  que  des  bandes  de  nuan- 
ces et  de  grandeurs  diverses ,  mais  point  de  ces 
belles  rosaces  que  nous  admirons  dans  les  vitraux 
antiques.  Un  fabricant  a  tenté  de  produire  des  vi- 
traux de  couleur  à  l'aide  d'une  combinaison  de 
verre  et  de  porcelaine  mélangés  dans  une  certaine 
proportion  ;  ces  vitraux,  assure-t-on,  coûtent  moins 
cher  que  les  vitraux  de  verre  pur,  et  résistent  aussi 
bien  à  l'action  de  l'air  et  de  la  pluie.  Toutefois,  leur 
transparence  ne  donne  pas  un  jour  d'une  belle 
clarté. 

Une  invention  à  laquelle  on  ne  saurait  donner 
trop  de  publicité,  et  qui  peut  remplacer  avantageu- 
sement, par  la  beauté  de  l'effet  et  la  modicité  du 
prix,  les  vitraux  coloriés  que  l'on  n'a  pas  encore 
trouvé  le  secret  de  reproduire,  nous  a  paru  mériter 
une  attention  toute  particulière.  Ce  sont  les  stores 
de  M.  Atramblé  ,  admis  à  l'exposition  ;  c'est  dd 
toutes  les  inventions  de  luxe  celle  qui  nous  a  paru 
portera  un  plus  haut  degré  le  cachet  d'une  con- 
ception artistique,  et  dont  peut-être  il  est  plus  fa- 
cile de  tirer  parti  pour  l'ornement  du  sanctuaire. 
A  force  de  soins  et  de  travail,  M.  Atramblé  est  par- 
venu à  fixer  sur  le  calicot,  la  perkale,  la  soie  ou  la 
gaze,  les  dessins  les  plus  variés ,  embellis  de  tout  le 
prestige  de  la  coloration. 

Rien  de  plus  attrayant  que  l'aspect  de  ces  pein- 
tures transparentes,  inondées  d'air  et  de  lumière, 
qui  tempèrent  et  redètent  en  même  temps ,  de  la 
manière  la  plus  pittoresque  ,  les  rayons  du  soleil. 
L'effet  du  jour  est  ravissant  à  travers  ces  riches 
tableaux. 

Les  stores  exposés  par  M.  Atramblé  n'offrent  que 
des  imitations  de  fleurs,  d'oiseaux,  de  paysages  ; 
mais  il  est  constant  qu'on  trouve  dans  ses  ateliers 
des  stores  de  grande  dimension,  qui  imitent  jusqu'à 
l'illusion  la  plus  complète,  les  grandes  fenêtres  go- 
thiques que  nous  admirons  dans  les  ogives  de  nos 
vieilles  cathédrales.  On  y  voit  des  stores  à  fenêtres 
antiques,  à  rosaces,  à  sujets  religieux,  qui  peuvent 
remplacer  dans  les  églises  les  vitraux  coloriés  que 


LA    DOMlNiCALB. 


69T 


le  temps  à  détruits.  Déjà  Nîmes,  l'archevêché  de 
Besançon  et  quelques  maisons  religieuses  de  Paris 
ont  adoplé  ces  slores  gothiques  pour  l'ornement  de 
leurs  fenêtres. 

Puis(]ue  nous  parlons  du  genre  gothique  ,  nous 
signalerons  à  nos  lecteurs  les  chaises  de  M.  Cliena- 
vard.  Les  meubles  de  ce  fabricant ,  frère  d'un  de 
nos  premiers  artistes ,  se  distinguent  tout  d'abord 
au  milieu  du  mauvais  goût  de  la  plupart  des  objets 
d'ameublement  que  l'on  voit  à  l'exposilion  :  afféte- 
rie et  mignardise  dans  rornement ,  ou  lourdeur 
massive  de  richesse,  voilà  le  double  caractère  que 
l'on  remarque  dans  tous  les  meubles  exposés. 

M.  Chenavard  a  su  sortir  de  celle  ligne  :  il  n'a 
guère  exposé  que  des  chaises  et  des  fauteuils  ;  mais 
ces  chaises  portent  la  marque  d'une  imagination 
qui  s'inspire  des  plus  beaux  modèles  du  moyen-âge, 
et  non  du  style  maniéré  et  minutieusement  coquet, 
ni  de  la  richesse  pédante  et  empesée  du  XIX^ 
siècle.. 

Ces  chaises  sont  de  construction  gothique  ;  le 
dossier  en  est  à  jour,  étroit  et  fort  alongé,  avec 
des  colonnes  de  bois  noir  ou  brun  sculpté  en  tor- 
sades. Le  fond  est  en  tapisserie,  belle  tapisserie  en 
vérité  ,  vraiCj  fabrique  d'Aubusson;  et  cette  tapis- 
serie retombe  par-devant,  richement  bordée  d'une 
frange  ;  enfin  ces  chaises  retracent  admirablement 
les  meubles  antiques  que  l'on  trouve  encore  quel- 
quefoisdans  quelquesvieux  châteaux,  épars  çà  et  là, 
quelevandalisraede  la  révolution  a  oubliés.  Il  nous 
a  semblé  que  dans  certaines  égUses,  de  ces  églises  à 
colonnades  frôles  et  élancées,  à  fenêtres  en  ogives, 
avec  de  longs  et  ténébreux  arceaux ,  où  le  jour  pé- 
nètre comme  avec  une  sorte  de  crainte  mystérieuse, 
ces  chaises  seraient  bien  plus  en  harmonie  avec  le 
style  de  l'édifice  que  les  fauteuils  de  fabrique  mo- 
derne, meubles  qui  ne  rappellent  aucun  souvenir,  el 
qui  sepiblent  toujours  transportés  du  salon  dans  le 
temple. 

Les  instrumens  de  musique  abondent  à  l'exposi- 
tion, et  nous  semblent  mériter  quelqu'altenlion  de 
la  part  des  lecteurs  de  la  Dominicale.  Le  calhoh- 
cisme  a  toujours  puissamment  encouragé  cet  art , 
qui  lui  doit  ses  plus  belles ,  ses  plus  magnificjues 
inspirations.  De  tout  temps  ,  le  chant  des  psaumes 
et  des  cantiques  a  fait  partie  des  plus  belles  céré- 
monies de  la  religion,  el  de  tout  temps  aussi  l'on 
a  appelé  l'harmonie  au  secours  du  simple  chant 
des  voix.  Dès  les  premiers  jours  du  christianisme, 
la  musique ,  le  plus  religieux  des  arts ,  a  joui 
dans  l'Eglise  d'une  faveur  méritée.  Depuis,  l'art 
a  fait  d'immenses  progrès,  et  chacun  de  ses  pas 
a  été  salué  par  l'approbation  des  pontifes,  qui 
n'ont  pas  dédaigné  de  faire  trêve  aux  graves  pen- 
sées du  siège  épiscopal ,  pour  s'occuper  de  régler 
le  chant  et  les  antiphoniers. 

L'orgue,  cet  instrument  d'invention  toute  chré- 
tienne, bien  qu'elle  date  du  calife  Haroun-al-Ras- 
child  { nous  parlons  ici  de  l'orgue  à  vent,  el  non  de 
Forgue  hydraulique  déjà  connu  des  anciens);  l'or- 


gue, dès  sa  naissance,  fut  adopté  par  l'église  catho- 
lique comme  essentiellement  religieux ,  et  propre 
par  la  majesté  grave  et  sonore  de  son  harmonie  à 
accompagner  dignement  le  chant  des  louanges  di- 
vines. 

La  Dominicale  a  déjà  parlé  de  l'orgue  de 
M.  Cabias.  Cet  orgue  a  pris  place  à  l'exposition,  oîi 
il  attire  les  regards  du  public.  Le  son  en  est  très- 
beau.  Avec  cet  orgue,  on  peut ,  à  l'aide  d'un  ta- 
bleau chiffré  et  adapté  au  clavier,  exécuter  tous  les 
airs  d'église,  sans  connaître  une  note  de  musique. 
Le  clavier  se  compose  de  deux  octaves  de  sol  en  sol, 
et  deux  octaves  suffisent  et  au-delà  à  l*texéculion  de 
tous  les  plain-chants  possibles,  qui  ne  dépassent 
janïais  une  octave  et  une  quinte.  Toutes  les  louches, 
tons  et  demi-tons  sont  rangés  sur  le  même  plan  , 
de  même  couleur,  et  très-larges,  en  raison  du  peu 
d'aplomb  et  de  l'inexpérience  de  l'exécutant.  Un 
tableau  mouvant  à  l'aide  de  deux  cylindres  cor- 
respond par  des  chiffres  avec  la  note  qu'il  faut 
loucher  pour  exécuter  un  chant  quelconque.  An 
moyen  d'un  mécanisme  très-ingénieux  et  qui  a  dû 
coûter  un  immense  travail  à  l'auteur ,  chez  lequel 
il  suppose  aussi  de  profondes  connaissances  en 
harmonie ,  chaque  touche  porte  son  accord ,  et 
en  se  baissant,  tire  un  triangle  qui  ouvre  deux  oii 
trois  soupapes  pour  introduire  l'air,  et  rendre  ainsi 
les  deux  ou  trois  sons  nécessaires  au  com[ilément 
de  l'harmonie  plaquée.  Au-dessous  de  ce  clavier, 
on  en  trouve  un  autre  construit  comme  les  claviers 
ordinaires,  et  propre  à  être  mis  en  jeu  par  un  or- 
ganiste musicien. 

L'orgue  de  M.  Cabias  sera  d'une  grande  utilité 
dans  les  paroisses  de  campagne;  car  il  coûte  moins 
clier  qu'un  orgue  ordinaire,  el  son  procédé  permet 
de  se  passer  d'un  artiste  que  souvent  on  ne  pour- 
rail  payer,  dans  le  cas  assez  rare  du  reste  où  on 
pourrait  le  rencontrer.  Cet  orgue  suffit  à  la  célé- 
bration du  service  divin,  puisqu'il  renferme  tous 
les  airs  d'église  ;  et  enfin,  son  second  clavier  en  fait 
Tui  iiîsl rament  complet  dans  les  mains  d'un  musi- 
cien. C'est  incontestablement  de  toutes  les  inven- 
tions musicales  admises  à  l'exposition  ,  celle  qui  se 
recommande  le  plus  à  l'attention  publique. 


REVUE 

POLITIQUE    ET     ADMINISTRATIVE. 

Les  élections  de  i834  auront  un  caractère 
tout-à-fait  distinct  de  celles  qui  les  ont  pré- 
cédées. Tandis  que,  de  i8y-5  à  i832,  elles  ont 
présenté  une  profjression  ascendante  dans  le 
sens  des  idées  philosophiques  et  révolution- 
naires, cette  année  elles  offi'iront  une  amélio- 
ration sensible,  selon  les  idées  d'ordre  et  de 
réformàtioii  des  lois  et  des  mœurs.  On  peut 


69S 


LA   DOMINICALE. 


dire  que  la  France  rétrograde  dana  les  mau- 
vaiseï  voies  où  elle  a  été  engagée  par  le  libé- 
ralisme. Il  y  a  irès-peu  d'années  encore  que 
les  hommes  de  violence  et  d'anarchie,  ceux 
qui  avaient  poi  té  le  plus  loin  l'exagération  de 
leurs  principes  et  la  tendance  anti-religieuse 
et  anti-monarchique,  étaient  préférés  à  leurs 
concurrens  plus  sages  ou  plus  timides.  Gré- 
goire était  porté  en  raison  de  sa  double  oppo- 
sition à  l'église  et  à  la  royauté;  Manuel  était 
un  vase  d'élection  ,  parce  qu'il  disait  que  la 
France  avait  revu  les  Bourbons  avec  répu- 
gnance ;  La  Fayette  ,  Foy ,  Lamarque  ,  Ben- 
jamin Constant ,  Labbey  de  Pompières ,  les 
adversaires  les  plus  ardens  de  la  restauration  , 
étaient  les  demi-dieux  de  la  religion  libérale. 
Nous  ne  parlerons  pas  des  vivansj  ils  sont 
devant  leurs  juges  j  mais  il  est  à  remarquer 
que  vivans  et  morts  ont  éprouvé  dans  l'opi- 
nion généraleune  défaveur,  dontles  effets  sont 
en  raison  delà  ligne  qu'ils  ont  suivie,  et  du 
degré  de  véhémence  de  leurs  opinions. 

Ce  retour  aux  idées  saines  se  manifeste  par 
la  grande  épuration  que  la  gauche  extrême 
va  subir;  tandis  que  l'opinion  religieuse  et 
monarchique  ,  rencontrant  beaucoup  moins 
de  défaveur,  sera  réhabilitée  dans  quelques- 
uns  de  ses  membres.  Il  y  a  eu  réaction  pendant 
quinze  ans  de  droite  à  gauche  ;  la  réaction  de 
gauche  à  droite  va  commencer.  C'est  là  le 
triomphe  de  l'opinion  ,  de  cette  opinion 
que  l'on  égare  plus  ou  moins  long-temps , 
mais  qui  revient  toujours  à  sa  nature  primor- 
diale ,  aux  principes  ,  à  l'aide  desquels  cette 
société  s'est  formée.  Voyez  quel  est  aujour- 
d'hui le  langage  des  candidatures  I  Ce  n'est 
qu'un  hommage  rendu  à  ce  retour  de  l'esprit 
public  vers  les  conditions  d'un  état  de  choses 
plus  conforme  à  la  justice  et  à  la  raison. 
Toutes  les  opinions  semblent  s'être  modi- 
fiées ,  pour  se  rapprocher  du  caractère  na- 
tional. Les  royalistes,  sans  se  départir  du  prin- 
cipe fondamental  de  droit  héréditaire  ,  en- 
trent dans  les  voies  de  la  liberté  ,  selon  l'anti- 
que constitution  de  la  France  ;  les  hommes 
du  juste-milieu  n'espèrent  être  admis  qu'en 
promettant  de  se  mettre  en  conformité  avec 
les  vœux  du  pays  ;  et  déjà  ,  vers  la  fin  de  la 
session  dernière  ,  le  vote  concernant  les  cvê- 
chés  ,  a  prouvé  que  cette  opinion  pouvait 
recevoir  avec  docilité  une  influence  que  jus- 
ques-là  elle  avait  méprisée.  Le  parti  de  la 
gauche  qui  se  désigne  lui-môme  sous  le  titre  de 
Constitutionnel,    ne  montre  plus   de    répu- 


gnance pour  les  royalistes  ,  et  tempère  ,  dans 
ses  manifestations  la  haine  qu'il  exhalait,  il 
n'y  a  pas  long-temps  encore ,  contre  le  prin- 
cipe de  légitimité.  La  république  même  dé- 
savoue ses  maximes  d'anarchie,  et  ne  laisse 
plus  percer  que  l'espérance  d'un  avenir  tel- 
lement éloigné  ,  qu'on  peut  le  considérer 
comme  un  ajournement  indéfini. 

Il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  là  les 
symptômes  d'une  grande  amélioration  mo- 
rale. 

Une  des  scènes  les  plus  singulières  des  élec- 
tions actuelles,  est  celle  que  MM.  Thiers  et 
Salverte  viennent  de  jouer  et  dont  la  salle  du 
Wauxhall  a  été  le  théâtre.  Ce  mot  convient 
parfaitement  à  une  petite  comédie  représentée 
en  un  lieu  où  se  donnent  des  bals  publics  et 
des  assauts  d'armes.  On  ne  comprend  le  motif 
de  ce  duel  simulé  entre  deux  champions  par- 
lementaires, dont  les  principes  et  la  valeur 
oratoires  sont  parfaitemennt  connus,  que 
comme  un  moyen  de  donner  de  la  popularité 
à  un  ministre,  et  de  le  mettre  à  même  de  son- 
der le  terrain.  Tout  s'est  passé  à  la  satisfaction 
des  nombreux  spectateurs  et  auditeurs.  Mais 
qu'est-ce  qu'une  scène  de  Hustings  ?  cela  n'est 
pas  français. 

Les  seules  actes  dignes  de'quelque  attention 
depuis  la  semaine  dernière,  se  lapportent  aux 
élections  générales;  ils  sont  si  nombreux  et  si 
variés,  qu'il  est  impossible  d'en  suivre  les  dé- 
tails. Un  fait  ressort  au  milieu  de  cette  mul- 
titude d'incidens^:  c'est  la  foule  des  candida- 
tures. Le  pouvoir  lui-même  la  déplore  comme 
une  calamité;  il  a  raison,  car  il  y  a  là  un 
symptôme  alarmant  pour  lui.  Les  convictions 
n'ont  pas  cet  empressement  à  se  jeter  dans  le 
tourbillon  des  affaires  :  les  liens  de  principes 
et  de  sympathie  leur  suffisent  ;  ceux  de  l'inté- 
rêt ue  sont  recherchés  que  par  les  dévoùmens 
sous  condition.  Aussi  peut-on  dire  que  le 
juste-milieu  n'est  point  une  religion  politique; 
ce  n'est  que  l'idolâtrie  du  veau  d'or.  Otez  ce 
but  d'intérêt  matériel  qui  fascine  tant  d'esprits, 
le  juste-milieu  s'évanouit  ;  il  re  reste  que  des 
opinions  nettes  et  tranchées,  allant,  les  unes  à 
droite,  les  autres  à  gauche,  et  toutes  prêtes  à 
briser  l'idole  devant  laquelle  elles  avaient  flé- 
chi le  genou.  Il  n'est  pas  de  position  plus  fâ- 
cheuse pour  un  pouvoir,  quel  qu'il  soit,  car  il 
n'a  que  des  amis  avec  lesquels  il  doit  agir 
comme  s'ils  devaient  être  un  jour  ses  en- 
nemis. 

Un  fait  ministériel  tout  nouveau  doit  avoir 


LA  OOMUKGiLB. 


(m 


de  l'imporiance  puisque  le  gouvernement  pa- 
raît y  en  avoir  attaché  une  assez  grande.  Par 
une  ordonnance  ,  M.  Legrand  ,  conseiller- 
d'état,  administrateur  suprême  des  ponts  et 
chaussées  et  des  mines,  a  été  nommé  direc- 
teur-général des  ponts  et  chaussées  et  des 
mines.  Le  premier  sentiment  que  l'on 
éprouve  est  celui  de  la  surprise.  On  se  de- 
mande ce  que  peut  faire  à  la  France ,  aux 
ponts  et  chaussées  et  à  M.  Legrand  lui-même 
qu'un  homme  s'appelle  administrateur  en 
chef  ou  directeur-général.  Il  faut  qu'il  y  ait 
dans  ces  deux  derniers  mots  une  magie  cachée 
sur  laquelle  on  compte  beaucoup  pour  déter- 
miner les  électeurs  de  Morlaix  à  réélire 
M.  Legrand.  C'est  une  robe  plus  éclatante 
dont  le  ministère  a  cru  revêtir  son  candidat. 
Directeur-général  !  c'est  bien  le  cas  de  dire  : 
Où  la  vanité  des  titres  va-t  elle  se  fourrer?... 

Il  en  est  un,  cependant,  que  le  ministère  a 
revêtu,  et  sous  lequel  il  se  présente  hardi- 
ment à  la  confiance  de  la  nation  :  c'est  celui 
démembre  delà  quadruple  alliance  annoncée, 
proclamée  tout  haut  par  les  organes  officiels 
comme  le  grand  œuvre  de  la  révolution  de 
juillet  élaboré  par  le  génie  de  M.  de  Talley- 
rand.  Ceci  est  un  peu  plus  sérieux  que  l'in- 
vestiture de  M.  Legrand,  et  nous  aurons  plus 
d'une  occasion  de  traiter  ce  grave  sujet.  En 
ce  qui  se  rapporte  aux  élections,  le  ministère 
a  préludé  à  son  rôle  nouveau  par  de  légères 
hostilités  qui  ne  sont  encore  que  des  escar- 
mouches. Une  des  premières  a  été  dirigée 
contre  le  prince  qui  gouverne  le  vaste  empire 
russe:  elle  est  assez  piquante  pour  mériter 
un  bulletin. 

On  a  été  surpris,  il  y  a  quelques  jours  ,  en 
trouvant  dans  le  journal  des  Débah  une  grave 
et  sérieuse  discussion  ,  à  propos  d'une  loi  pro- 
mulguée le  5  mai  par  l'empereur  de  Russie. 
On  a  pu  remarquer  que,  depuis  la  révolution 
de  juillet  ,  aucun  sujet  russe  n'habitait  la 
France ,  et  que  toutes  ces  maisons  opulentes 
qui ,  sous  la  restauration  ,  semblaient  s'être 
fixées  à  Paris ,  avaient  disparu  successivement, 
rappelées  par  des  ordres  individuels.  11  ne 
restait  qu'un  i-iche  seigneur,  connu  par  son 
goût  pour  le  faste  et  les  arts  ,  et  une  dame 
d'un  haut  rang,  qui  devait  à  sa  frêle  santé  le 
triste  privilège  d'une  exception.  Enfin  , 
un  oukase  impérial  a  converti  en  règle 
générale  ces  rappels  isolés  ,  et  il  est  si- 
gnifié aux  sujets  moscovites  qu'ils  ne  peuvent 
ni  voyager,  ni  s'établir  à  l'étranger  sans   la 


permission  du  souverain ,  sous  peine  de  la 
confiscation  de  leurs  biens.  Le  riche  seigneur 
est  parti,  au  grand  regret  de  nos  marchands  et 
de  nos  artistes  ;  la  dame  russe  persiste  dans  sa 
révolte,  protégée  par  la  quadruple  alliance 
de  ses  médecins. 

Le  caractère  officiel  et  diplomatique  du 
journal  des  Débals  donne  de  l'intérêt  à  la 
sorte  d'opposition  qu'il  a  déployée  dans  cette 
occasion  envers  une  cour  qui  avait  été  jus- 
qu'ici l'objet  des  égards  les  plus  empressés. 
Le  blâme  jeté  sur  l'oukase  impérial  par  une 
feuille  initiée  aux  secrets  de  la  haute  chan- 
cellerie, et  ayant  l'oreille  du  ministre  des  af- 
faires étrangères,  a  une  assez  haute  portée 
en  politique.  Mais  ce  qui  doit  surprendre  , 
c'est  que  l'alliance  de  cette  feuille  avec  le  prin- 
cipe révolutionnaire,  et  ses  précédcnsdu  temps 
de  l'empire,  ne  lui  aient  rappelé  ni  les  lois 
rigoureuses  portées  contre  les  émigrés  ,  ni  les 
impitoyables  décrets  lancés  contre  les  Français 
qui  se  trouvaient  à  l'étranger  ,  ni  les  ordres 
barbares  qui  traitaient  comme  prisonniers 
de  guerre  les  étrangers  voyageant  en  France. 
En  bonne  justice,  ce  n'était  pas  aux  éciùvains 
du  journal  des  Débals,  ni  même  à  ses  protec- 
teurs ,  à  jeter  la  premièi'e  pierre  à  l'empereur 
de  Russie. 

Cette  pierre  ,  à  la  vérité,  n'est  pas  tout-a- 
fait  un  pavé  de  juillet.  Elle  est  fort  légère  ,  et 
on  a  eu  soin  de  l'envelopper  de  velours  et 
de  soie.  On  veut  bien  accorder  quelque  mé- 
rite à  l'empereur  Nicolas;  il  soutient  avec  di- 
gnité l'héritage  de  l'empereur  Alexandre  ; 
il  a  fait  beaucoup  pour  la  grandeur  et  la  civi- 
lisation de  son  pays.  Comme  ,  dans  un  autre 
temps,  des  coraplimens  pareils  ont  été  pro- 
digués par  les  mêmes  voix  à  nos  princes  exilés, 
il  ne  faut  pas  répondre  de  la  constance  et  de 
la  durée  de  cette  justice  rendue  à  un  mo- 
narque étranger. 

Mais  enfin  l'oukase  est  un  crime  de  lèse- 
civilisation.  Les  races  slaves  se  civilisent  par 
leurs  relations  avec  les  peuples  de  l'Occident , 
et  l'auguste  empereur,  dans  cette  occasion , 
brouille  la  philosophie  avec  la  politique.  Pour 
que  la  Russie  ne  retombe  pas  dans  la  barbarie, 
il  faut  qu'elle  entretienne  des  relations  habi- 
tueMes  avec  les  Occidentaux  ,  autrement  elle 
redeviendra  la  Moscovie  des  Ivan  ;  elle  se  re- 
fera tartare,  et  pis  encore. 

Il  faut  croire  que  cette  belle  digression  pas- 
sera sous  les  yeux  de  S.  M.  impériale  ;  et , 
certes  ,   elle  aura  sujet  d'être  fort  édifiée  , 


700 


LA    DOMlNfCALE. 


en  entendant  parler  de 'civilisation  aux  or- 
ganes avoués  d'une  autorité  qui  vient  de 
traiter  une  émeute  populaire  avec  toute 
la  baibarie  qui  fait  frémir  dans  Pierre-le- 
Grand  apaisant  la  révolte  des  Strélitz  par 
de  sanglantes  exécutions.  Sans  discuter  la  lé- 
galité ou  l'opportunité  de  ces  actes,  ainsi  que 
des  emprisonnemens.  des  visites  domiciliaires, 
des  désarmemens,  des  sévices  envers  les  indi- 
vidus, et  de  tout  ce  qui  afflige  journellement 
nos  regards,  on  peut  dire  que,  parleur  nature, 
et  quelle  qu'en  soit  l'origine,  ces  circonstances, 
loin  d'annoncer  uuc  civilisation  en  progrès  , 
indiquent  des  pas  rétrogrades  fortement  mar- 
qués. 

Depuis  le  bris  des  réverbères,  le  i-j  juillet 
i83o,  le  pillage  des  armes  dans  les  boutiques, 
les  barricades,  les  scènes  des  Tuileries,  la  dé- 
vastation de  l'Ârchevcché  et  de  St-Germain- 
l'Auxerrois,  jusqu'à  la  mitraillade  de  Lyon  et 
le  funeste  massacre  de  la  rue  Transnonain  ; 
n'a-t-on  pas  dû  croire  vers  le  cercle  polaire 
que  le  flambeau  de  la  civilisation  était  près  de 
s'éteindre  en  France  ?  Et  lorsque  des  coa- 
citoyens  et  des  frères  s'égorgeaient  en  Espagne 
et  en  Portugal,  que  le  pillage  et  l'incendie  se 
promenaient  dans  les  rues  de  Bruxelles,  que 
le  Piémoiit  inoffensif  était  attaqué  par  une 
bande  irrégulière  de  prétendus  amis  de  la  li- 
berté, que  la  campagne  de  Baie  faisait  une  ir- 
ruption sauvage  dans  la  ville,  n'était  il  pas 
permis  de  penser,  sur'les  bords  de  la  Newa, 
que  la  lumière  de  l'Occident  avait  pâli  et  que 
nous  étions  redevenus  ,  sinon  Tartarcs,  du 
moins  Gaulois  et  Welclies? 

Mais  le  Journal  des  Débats,  tout  en  se  pro- 
posant de  ne  parler  que  civilisation  ,  est  bien 
forcé  d'en  venir  à  la  véritable  question  ou  à 
peu  près,  c'est-à-dire  la  question  politique  j  et 
le  mot  de  contagion  révolutionnaire  est  pro- 
noncé. Il  y  a  quelque  franchise  dans  ce  cri  de 
la  conscience;  mais  ce  qui  n'en  a  pas  moins, 
c'est  le  raisonnement  dont  on  se  sert  pour  dis- 
siper les  craintes  de  l'illustre  empereur.  Erou- 
tez  bien  ceci,  vous  qui  ne  connaissez  pas  toute 
la  flexibilité  des  doctrinaires.  Les  Russes  qui 
voyagent,  ce  ne  sont  point  les  serfs,  ce  ne  sont 
point  les  bourgeois  ;  ce  sont  les  nobles  et  les 
riches.  Et  l'on  sait  que  dans  les  salons,  la  no- 
blesse russe  est  du  parti  qui  fronde  la  liberté 
moderne  ,  plutôt  que  du  parti  qui  fronde  l'an- 
cien régime. 

Or,  quel  est  le  parti  qui  fronde  la  liberté? 
ce  n'est  pas  l'opinion  royaliste  qui   demande 


en  ce  moment  â  grands  cris,  sur  tous  les  points 
de  la  France,  le  vote  de  tous  les  contribuables , 
la  décentralisation,  l'abolition  du  serment  élec- 
toral ,  l'émancipation  des  provinces  et  des 
communes.  Il  y  aurait  là  de  quoi  gangrener 
tout  ce  qui  porte  les  noms  en  ojf,  en  eJJ'  et  en 
ski.  Mais  la  noblesse  russe  peut  venir  impu- 
nément dans  les  salons  des  Tuileries;  elle  petit 
se  promener  au  foyer  de  l'Opéi'a  envahi  par 
le  juste-milieu,  fréquenter  les  cercles  diplo- 
matiques de  M.  de  Broglie,  de  M.  de  Rigny , 
de  M.  Tliiers,  aller  aux  soirées  et  aux  bals  de 
M.  Dupin,  accepter  même  des  invitations  chez 
lord  Granville  :  elle  entendra  partout,  dans  ce 
monde-là,  fronder  la  liberté  ,  et  ses  principes 
d'obéissance  passive  resteront  purs  et  sans 
tache.  Les  snjets  du  magnanime  empereur  ap- 
prendront comment  il  s'est  formé  chez  nous 
une  féodalité  nouvelle  qui  s'est  donné  une 
constitution  et  un  chef;  comment  l'inégalité 
politique  s'es.t  établie  et  maintenue  ;  de  quelle 
manière  les  séditions  s'apaisent  par  des  or- 
dres impitoyables,  impitoyablement  exécutés; 
ils  seront  à  l'école  de  l'aibitraire  et  de  la  sou- 
mission aveugle.  Au  lieu  donc  d'empêcher  ses 
sujets  nobles  et  riches  de  venir  à  Paris,  S  M.  im- 
périale ferait  bien  de  les  y  envover  tous  suc- 
cessivement comme  à  un  Gymnase  ,  où  ils  se 
fortifieraient  dans  les  habitudes  du  pouvoir 
absolu. 

Dans  tout  ce  qu'on  vient  de  voir  cependant, 
le  véritable  motif  de  l'oukase  impérial  ne  se 
trouve  pas.  On  ne  doit  pas  l'ignorer  dans  le 
cabinet  qui  a  publié  ce  petit  manifeste;  mais 
on  connaît  les  détours  de  la  diplomatie ,  et  la 
quadruple  alli mec  a  tout  simplement  voulu 
se  donner  le  plaisir  défaire  passer  l'empereur 
Nicolas  pour  un  prince  qui  rétrograde  vers  la 
barbarie  en  tourmentant  les  corps  et  les  âmes 
soumis  à  sou  sceptre.  11  faut  tout  dire,  cepen- 
dant, pour  que  la  question  soit  bien  éclaircie. 

Depuis  Pierre-lc-Grand,  qui  a  établi  la  ca- 
pitale de  son  empire  ,  au  fond  du  golfe  de 
Finlande,  sous  le  60"  degré  de  latitude  ,  les 
souverains  de  la  Russie  ont  été  obligés  de  res- 
treindre pour  la  noblesse  la  faculté  de  voyager 
et  de  s'établir  à  l'étranger.  La  civilisation  oc- 
cidentale n'a  malheureusement  corrigé  et  ne 
corrigera  jamais  en  Russie  l'ûpreté  du  climat, 
la  longueur  et  la  tristesse  des  hivers,  ni  la  n,a- 
ture  d'un  sol  dont  les  productions  sont  peu 
varices.  On  conçoit  donc  l'attrait  que  présen- 
tent à  l'opulente  noblesse  russe  et  polonaise 
la  douceur  des  climats  chauds  ou  tempérés,  la 


L%.    DOADmCALE. 


70^ 


suavité  et  l'abondance  de  nos  fruits,  la  beauté 
de  nos  sites,  la  ffrâce  et  le  charme  de  nos  cam- 
pagnes. Saint-Pétersbouifj  serait  bientôt  dé- 
sert de  ses  plus  riches  habitans,  si  le  devoir  , 
l'honneur  et  les  lois  n'y  enchaînaient  pas,  pour 
ainsi  dire,  des  hommes  que  le  perfectionne- 
ment même  de  la  civilisation  porte  vers  cet 
occident  dont  ils  ont  pris  les  mœurs,  les  modes, 
et  jusfpi'au  lanjjagc 

Il  y  a  donc  là  une  nécessité,  et  la  nécessité 
est  une  loi  que  des  doctrinaires  devraient 
comprendre  mieux  que  personne.  Les  monar- 
ques russes  ont  usé  sobrement,  il  faut  le  dire, 
de  leur  autorité  à  cet  égard  ;  car  nous  avons 
vu,  à  diverses  époques  ,  les  familles  les  plus 
distinguées  de  ce  pays  peupler  les  hôtels  de 
Paris  et  des  principale,-;  villes  de  l'Italie.  Mais 
ils  n'ont  guère  uKinqué  une  occasion  de  rap- 
peler au  bercail  tous  ceux  qui  s'en  étaient 
éloignés;  car  un  despotisme  civilisé,  tout  des- 
potisme qu'il  est,  n'agit  pas  sans  d  s  motifs 
approuvés  par  la  raison,  le  premier  despote 
de  la  tfrre.  Or,  un  des  fruits  de  la  révolution 
de  juillet  a  été  l'armement  général  de  l'Eu- 
rop(!,  et  ce  fruit  prend  plus  de  développement 
et  de  maturité  par  la  quadruple  alliance. 
Tous  les  nobles  russes,  les  fils  de  l'empereur 
lui-même,  sont  soldats  en  naissant ,  et  appar- 
tiennent à  l'aimée.  On  comprend  donc  que  , 
dans  cet  état  d'armement,  qui  a  toujours 
la  guerre  pour  expectative  ,  l'empereur  de 
Bussie  ne  veuille  pas  attendre  le  moment  où 
il  lui  faudrait  courir  après  ses  généraux  et 
ses  officiers  en  Angleterre ,  en  France  ,  en 
Italie,  et  où  les  mois  se  passeraient  avant 
que  le  rappel  battu  sur  les  bords  de  la  Newa 
eût.  réiuii  tout  son  monde.  Qu'il  se  mêle  à 
cette  prévoyance  d'un  chef  d'armée  et  d'un 
souverain  quelque  rancune  contre  la  quadru- 
ple alliance,  c'est  ce  qui  est  possible  et  même 
très-probable;  mais  l'auguste  empereur  a  du 
sourire  en  se  voyant  attribuer  la  crainte  de  la 
contagion  révolutionnaire,  lui  qui  fait  insérer 
dans  la  Gazette  de  Saint- Pe'te/sbourg  les  plus 
beaux  discours  qui  se  prononcent  dans  les 
deux  chambres,  et  permet  à  ses  sujets  de  lire 
ie  Journal  des  Débats. 

Depnis  la  publication  de  notre  dernier  nu- 
méro, le  plan  de  la  quadruple  alliance  a  été 
développé  par  les  organes  officiels,  absolu- 
ment avec  les  mômes  circonstances  et  presque 
dans  les  termes  qui  nous  ont  servi  à  caracté- 
riser cet  acte  important.  Ainsi,  on  avoue  la 
séparation  de  l'Europe  en  deux  grandes  divi- 


sions, l'une  occidentale  et  monarchique,  l'au- 
tre orientale  et  constitutionnelle  à  la  façon 
anglaise.  D'un  côté,  les  pouvoirs  légitimes,  les 
vieilles  institutions;  de  l'autre,  les  trônes 
nouveaux  et  les  chartes  octroyées.  Nous  avions 
donc  bien  pressenti  la  portée  des  faits  et  leurs 
conséquences  ,  puisque  nous  nous  sommes 
trouvés  d'accord  avec  les  auteurs  mêmes  de 
cette  œuvre  politique. 

La  quadruple  alliance  n'est  pas  encore  défi- 
nitivement constituée,  en  ce  sens  qu'elle  tend 
à  attirer  dans  sa  sphèie  deux  étals  qui  n'ont 
pas  encore  pris  parti  pour  l'Orient  ou  pour 
l'Occident.  11  y  a  en  Ilelvétie  un  grand  conflit 
de  notes  diplomatiques,  et  Naples  est  vive- 
ment sollicité  d'entrer  dans  la  confédération 
orientale,  en  donnant  une  charte  constitution- 
nelle au  royaume  des  Dcux-Siciles.  S'assurer 
sécurité  et  même  secours  du  côté  de  la  Pénin- 
sule hispano-lusitane  ,  menacer  l'Autriche 
sur  ses  flancs  du  côté  d'Ancône,  et  des  provin- 
ces napolitaines,  tel  est  le  but  avoué  par  le 
ministère  français  qui,  ce  traité  à  la  main,  de- 
mande un  salaire  de  votes  au  corps  électoral. 

Mais  qu'est-ce  qu'une  alliance  de  deux 
grands  états  et  de  trois  d'un  ordre  inférieur, 
dont  chacun  porte  en  lui  des  germes  de  dé' 
sunion  et  de  dissolution,  en  sorte  que  nul 
d'entre  eux  n'a  toute  sa  force,  et  ne  pourrait  se 
porter  contre  l'ennemi  [extérieur  sans  être  en 
proie  à  un  ennemi  intérieur  tout  aussi  ledou- 
table? 

Le  juste-milieu  anglais  luttî  contre  l'Ir- 
lande catholique,  et  a  à  se  défendre  contre  les 
Torys  et  les  radicaux  également  audacieux  et 
entreprenans. 

Le  juste-milieu  en  France  est  embarrassé 
dans  ses  mouvcmens  entre  le  principe  de  légi- 
timité et  la  république,  qui  se  réveillerait  au 
premier  coup  de  cancMi. 

Le  juste-rail'eu  belge  est  dans  la  même  si- 
tuation ,  entre  le  parti  catholique  et  la  faction 
orangiste. 

Lejuste-mdieu  espagnol  doit  faire  face  au 
principe  de  légitimité  et  à  l'esprit  révolution- 
naire, qui  le  pressent  de  deux  côtés. 

Le  juste-milieu  portugais  a  contre  lui  toute 
la  nation,  qui  nbéitcn  frémissant  à  une  horde 
d'étrangers  ;  il  a  également  à  redouter  la  lé- 
gitimité et  la  république. 

L'alliance  est  donc  celle  de  cinq  corps  ma- 
lades et  débiles,  contre  un  corps^^  sain,  robuste 
et  bien  constitué. 


702 


LA    DOMINICALE. 


PUBLICATIONS  NOUVELLES. 

Les  cabinets  de  lecture  sont  remplis  d'une  foule 
d'opuscules  publiés  contre  les  Paroles  d'un  croijaut. 
Ils  se  recommandent  par  leur  bonne  intention ,  et 
assez  peu  par  leur  mérite.  Nous  avons  toujours 
pensé  que  le  livre  de  M.  de  La  Mennais  ne  compor- 
tait pas  de  rcfiitation.  Le  Croyant  ne  discute  point, 
mais  agit  fortement  sur  l'âme  par  une  véhémence 
toute  d'inspiration  :  on  ne  réfute  pas  un  poète,  à 
moins  de  faire  la  contre-partie  aussi  bien  que  lui  ; 
et  qu'est-ce  que  la  logique  et  le  syllogisme  auprès 
de  la  période  orientale  et  biblique  de  M.  de  La 
Mennais  ? 

—  Nous  recommandons  aux  voyageurs  le  Pro- 
gramme itinéraire  (les  rôtîtes  de  France.  Dans 
les  ennuis  du  voyage,  qu'y  a-t-il  de  plus  agréable 
que  de  posséder  la  statistique  îles  villes ,  bourgs  et 
villages  qu'on  parcourt;  des  détails  historiques, 
statistiques,  scientifiques,  littéraires  et  industriels 
sur  tous  les  endroits  remarquables  de  la  route; 
l'indication  des  hôtels  où  s'arrêtent  et  descendent 
les  diligences  ?  Le  livre  (pie  nous  annonçons  con- 
tient tout  cela.  On  peut  se  procurer  chaque  rouie 
séparément.  Le  Programme-itinéraire  n'a  besoin 
que  d'être  connu  pour  devenir  le  vade-mecum 
obligé  du  voyageur  en  France. 


ÉPHÉMÉRIDES. 

Le  22  juin  -#31 ,  ouverture  du  concile  d'Ephèse ,  le 
troisième  des  conciles  œcuméniques.  Nestorius , 
patriarche  de  Constantinople ,  avait  imaginé  un 
singulier  moyen  de  contenter  tout  le  monde , 
même  les  Ariens  et  les  Païens ,  au  sujet  de  la  di- 
vinité de  J.-C.  Il  le  supposait  avoir  été  conçu 
dans  le  sein  de  Marie  avec  la  nature  humaine 
seulement;  puis  il  admettait  une  espèce  d'union 
avec  la  nature  divine  qui  ressemblait  à  l'apo- 
Ihéose.  Aussi ,  concluait-il  de  ce  beau  système 
que  la  sainte  Vierge  n'était  pas  mère  de  Dieu. 
D'autres  conclusions,  pins  révoltantes  encore, 
rendaient  douteux  les  mystères  fondamentaux 
delà  religion.  Le  pape  saint  Célestin , prévenu 
par  saint  Cyrille,  patriarche  d'Alexandrie,  aver- 
tit et  menace  Nestorius.  Mais  le  scandale  était  si 
grand  et  la  résistance  si  forte,  que  la  cause  devait 
être  solennellement  discutée,  etplusde  deux  cents 
évêques ,  réunis  sous  la  présidence  de  saint  Cy- 
rille, prononcèrent  anathème  contre  Nestorius 
et  sa  doctrine. 

Le  25 —  <  79 1 ,  l'assemblée  constituante  assiste  à  la 
procession  du  Saint- Sacrement ,  suivant  un  dé- 
cret qu'elle  avait  porté  la  surveille.  C'était  un 
moyen  de  donner  quelque  solennité  à  l'établisse- 
ment de  l'Eglise  constiliuionnelle  que  l'assem- 


blée venait  de  onstituer  en  France  malgré  le 
pape  et  les  évêques,  et  dont  l'évêque  intrus,  le 
fameux  Gobel ,  était  le  représentant  dans  la  ca- 
pitale. 

Le  24  —  i  \  80 ,  l'ère  d'Espagne ,  qui  remontait  à  la 
conquête  d'Auguste,  59  ans  avant  l'ère  de  l'in- 
carnation, est  interdite  en  Catalogne  pour  les 
dates  des  actes  publics,  qui  ne  devront  plus  être 
datés  que  de  l'année  de  l'Incarnation. 

Le  25  —  <  789,  l'archevêque  de  Paris,  M.  de  Juigné, 
se  rend  à  la  séance  de  l'assemblée  nationale ,  qui , 
deux  jours  auparavant ,  avait  été  présidée  par  le 
roi,  et  lui  avait  ouvertement  résisté.  L'arche- 
vêque avait  été  exposé  aux  ojitrages  de  la  multi- 
tude le  soir  même  et  le  lendemain ,  pour  avoir , 
dans  la  chambre  de  l'ordre  du  clergé ,  parlé  en 
faveur  de  la  soumission  au  roi.  Il  fut  obligé  de 
promettre  qu'il  ?e  réunirait  au  tiers-état. 

Le  26  —  678  ou  679 ,  exaltation  du  pape  saint  Aga- 
thon ,  que  le  grand  nombre  de  ses  miracles  fil 
nommer  le  Thaumaturge.  Il  confondit  et  con- 
damna les  monolhélites,  contre  lesquels  il  assem- 
bla le  concile  général  de  Constantinople  en  680, 
d'accord  avec  l'empereur  Constantin  Pogonat. 

Le  27  — 1789,  le  roi  Louis  XVI,  essayant,  ou 
plutôt  continuant  le  système  des  concessions , 
ordonne  à  tous  les  membres  du  clergé  et  de  la 
noblesse  de  se  réunir  au  Tiers-Etat ,  qui  avait 
pris  le  titre  d'assemblée  nationale.  Il  espérait 
que  la  raison  contrebalancerait  la  fougueuse  élo- 
quence de  Mirabeau. 

Le  28—1243,  le  pape  Innocent  IV,  s'étant  retiré 
à  Lyon  au  milieu  de  ses  débats  avec  l'empereur 
Frédéric  II ,  y  assemble  un  concile  général,  au- 
quel assiste  Baudouin  ,  empereur  de  Constanti- 
nople. Il  voulait  faire  excommunier  et  déposer 
Frédéric  ;  mais  les  évêques  ne  se  montrèrent  pas 
disposés ,  plus  que  sain.  Louis ,  roi  de  France ,  à 

•  un  acte  pour  lequel  ils  ne  croyaient  point  avoir  de 
droit  ;  et  Innocent  publia  sa  sentence  en  son  nom, 
disant  seu/ement  qu'il  en  avait  délibéré  avec  le 
concile. 


CHRONIQUE  DE  LA  SEMAINE. 

Les  évêques  anglicans ,  menacés  dans  leurs- 
immenses  revenus  par  la  réforme  parlementaire , 
ont  pris  l'alarme;  et  plusieurs  d'entre  eux,  con- 
duits par  les  primats  d'Angleterre  et  d'Irlande , 
on!  obtenu  une  audience  royale ,  dans  laquelle  ils 
ont  exposé  leurs  inquiétudes  et  fait  leurs  doléances. 
Le  roi  leur  a  répondu  d'une  manière  vague  et  éva- 
sive.  La  proposition  de  lord  Altborp,  relative  à  la 
nomination  d' une  commission  laïque,  chargée  d'exa- 
miner l'étal  du  clergé  protestant  en  Irlande  et  le 
montant  de  ses  bénéfices ,  a  été  acceptée  par  296 
voix  contre  120. 

—  Les  lettres  de  Ryme  annoncent,  comme  un 


LA    DOMINICALE. 


bruit  généralement  répandu,  que  M.Fngland,  évê- 
qiie  de  Charleslon,  qui  a  rempli  dernièrement  une 
mission  importante  à  Saint-Domingue,  devait  être 
nommé  cardinal.  Le  consistoire  était  indiqué  pour 
le  25  de  mois ,  et  le  saint-père  devait,  disait-on ,  y 
proclamer  cardinaux  M.  Polidori,  secrétaire  de  la 
congrégation  des  conciles .  et  M.  Canali,  secrétaire 
de  la  congrégation  des  évoques  et  réguliers. 

—  La  religion  continue  à  faire  des  progrès  dans 
le  canton  de  Vaud.  M.  l'évêque  de  Lausanne,  ré- 
sidant à  Fribourg ,  a  envoyé  plusieurs  nouveaux 
curés  :  l'un  à  Vevey,  sur  le  bord  du  lac  de  Genève , 
où  on  s'occupe  aussi  à  bâtir  une  chapelle  ;  un  autre 
à  Yverdun;  un  troisième  doit  être  placé  le  plus  tôt 
possible  à  Nyon,  aussi  sur  le  bord  du  lac  de  Ge- 
nève ,  à  l'ouest  de  Lausanne.  Dans  le  canton  de 
Neuchâtel ,  autre  partie  protestante  du  diocèse,  les 
catholiques  font  aussi  quelques  progrès.  Un  second 
prêtre  a  été  envoyé  aussi  à  Neuchâtel  comme  vicaire. 
On  établit  en  ce  moment  l'exercice  de  la  religion 
catholique  à  la  Chaux-de-Fonds.  La  nouvelle  église 
de  Lausanne  doit  être  consacrée  sous  l'invocation 
de  la  sainte  Vierge,  dans  le  mystère  de  l'Assomp- 
tion. L'ancienne  cathédrale  était  sous  l'invocation 
de  Marie,  et  il  a  paru  convenable  que  la  première 
église  catholique  élevée  à  Lausanne  depuis  la  ré- 
forme, fût  sous  la  même  invocation.  On  travaille  en 
ce  moment  à  l'intérieur  de  l'église ,  et  on  espère 
pouvoir  y  faire  l'oflice  avant  la  fin  de  l'année. 
M,  l'abbé  de  Progin ,  qui  est  toujours  en  France 
pour  les  intérêts  de  cette  église,  recueillait  derniè- 
rement les  dons  à  Châlons,  à  Salins,  à  Gray  et 
dans  d'autres  villes. 

—  Le  sacre  du  nouvel  évêque  de  Mayence  , 
M,  Humann,  frère  du  ministre  des  finances  de 
France  ,  a  eu  lieu  à  Mayence  le  1 1  juin.  Il  avait  été 
précoaisé  dans  le  consistoire  du  20  janvier  dernier. 
On  sait  que  ce  prélat,  né  en  Alsace,  était  depuis 
long-temps  grand-vicaire  à  Mayence ,  et  avait  déjà 
gouverné  le  diocèse  comme  grand-vicaire  capitu- 
laire. 

—  M.  l'archevêque  de  Malines  a  adressé,  le 
{"  mars,  aux  curés  de  Bruxelles  et  des  environs , 
une  lettre  pastorale  pour  les  engager  à  prémunir 
leurs  paroissiens  contre  les  erreurs  de  l'abbé 
Helsen. 

—  Nos  correspondances  particulières  et  les  jour- 
naux de  province  continuent  de  nous  apporter  des 
détails  consolans  sur  ia  manière  édifiante  avec  la- 
quelle ont  eu  lieu  les  processions  de  la  Fêle-Dieu. 
A  Lusignan,  diocèse  de  Poitiers,  la  procession 
s'est  faite  le  l*""  juin,  avec  un  concours  inaccoutumé. 
Le  journal  libéral  de  Pau  rend  témoignage  à  l'es- 
prit religieux  dont  la  ville  a  donné  des  preuves. 

A  Tours ,  les  processions  se  sont  faites  au- 
dehors  avec  beaucoup  de  pompe  ;  à  Chûlons-sur- 
Marne ,  un  corps  de  troupe  qui  arrivait  en  même 
temps  que  le  Saint -Sacrement  sur  la  place  de 
l'Hôtel-de- Ville,  lui  a  rendu  les  honneurs  mili- 
taires; àPérigueux,  un  bataillon  du  57^  a  présenté 


703 


les  armes ,  mis  un  genou  en  terre  et  reçu  la  béné- 
diction ;  à  Vire ,  la  garde-nationale  a  assisté  aux 
processions ,  tambours  et  musique  en  tête ,  avec  un 
ordre,  une  décence  et  un  respect  dignes  des 
plus  grands  éloges.  Presque  partout  les  autorités 
se  sont  abstenues  ;  on  dit  qu'un  évêque  ayant  fait 
demandera  l'autorité  civile  si  l'on  pouvait  faire  les 
processions  au  dehors,  reçut  pour  réponse  qu'il 
était  libre  à  cet  égard  ,  mais  que  l'administration 
ne  serait  pas  responsable  des  scandales  auxquels  la 
cérémonie  pourrait  donner  lieu.  Voilà  ce  qu'on  fait 
en  France ,  tandis  que  les  princes ,  dans  les  autres 
Etals ,  s'honorent  de  paraître  aux  grandes  solen- 
nités de  la  religion.  A  Vienne ,  le  jeune  roi  de  Hon- 
grie, la  princesse  sa  femme,  un  des  archiducs  et 
l'archiduchesse  sa  femme ,  ont  assisté  à  la  proces- 
sion qui  s'est  faite  le  jeudi  29,  avec  beaucoup  de 
magnificence.  A  Lucques,  le  duc  a  suivi  la  pro- 
cession le  même  jour,  ainsi  que  toute  la  cour,  les 
autorités ,  les  tribunaux  et  les  officiers  de  la  gar- 
nison. 

—  Nous  recevons  pareillement  de  toutes  parts 
des  nouvelles  consolantes  sur  les  tournées  que  font 
un  grand  nombre  d'évêques.  A  Riom,  M.  l'évêque 
de  Clermont  a  confirmé  près  de  onze  cents  per- 
sonnes, enlre  lesquelles  M.  le  baron  Grenier,  pair 
de  France,  premier  président  de  la.  cour  royale. 
«  Je  sais,  disait-il,  ce  qu'en  penseront  les  mé- 
créans  ;  mais  je  sais  aussi  beaucoup  mieux  qu'eux  ce 
que  je  dois  faire  ,  et  je  le  ferai.  »  M.  l'arclievêque 
de  Rouen,  dans  sa  tournée  pastorale,  qui  a  duré 
plus  de  deux  mois,  a  donné  la  confirmation  à  plus 
de  23,000  fidèles.  M.  l'archevêque  de  Tours ,  qui 
vient  de  terminer  la  visite  d'un  des  arrondissemens 
desondiocèse,a  vu  partout  se  presser  autour  de 
lui  un  grand  concours  de  catholiques.  A  St-George- 
sur-Loire,  commune  qui  passe  pour  être  peu  favo- 
rable aux  idées  religieuses,  la  vaste  enceinte  de 
l'église  était  trop  petite  pour  contenir  la  foule  ja- 
louse de  contempler  M.  l'évêque  d'Angers. 

—  M.  l'archevêque  de  Paris  a  donné  cette  se- 
maine la  communion  aux  jeunes  élèves  du  collège 
Louis-le-Grand.  L'un  d'eux,  le  jeune  Edmond 
Lacroix,  a  lu  au  vénérable  prélat ,  connu  par  son 
attachement  tout  particulier  pour  la  jeunesse,  une 
pièce  de  vers  remarquablement  faite ,  que  nous  se- 
rions heureux  de  pouvoir  citer ,  si  l'espace  ne  nous 
manquait. 


NOUVELLES  ÉTRANGÈRES  ET  FAITS  DIVERS. 

—  On  a  adopté  le  H  en  troisième  lecture,  à  la 
chambre  des  communes  d'Angleterre  ,  un  bill  ten- 
dant à  autoriser  les  assemblées  religieuses  hors  des 
temples  consacrés ,  et  quelque  nombreuses  qu'elles 
soient.  Le  statut  de  George  III,  qui  défendait  les 
réunions  de  plus  de  vingt  personnes,  est  ainsi 
abrogé.  Voilà  ce  qui  se  passe  en  Anglelerre ,  tandis 
qu'en  France  on  rend  une  loi  contre  les  associa- 
tions. 


:oi 


LA    DOMINICALE. 


—  Don  Carlos,  avec  sa  famille,  s'embarqua  le 
V^  juin  à  bord  du  Domkjal ,  où  il  fui  reçu  avec  les 
eérémonies  d'usage  à  l'embarquement  d'un  prince 
de  sang  royal.  Il  est  en  ce  moment  àPorlsmoulb, 
où  on  a  voulu  lui  faire  signer  par  rapport  à  l'Espagne, 
le  même  engagemenlconlractc  par  don  Miguel  pour 
la  couronne  de  Portugal;  mais  il  s'y  est  péremp- 
toirement refusé.  On  ignore  absohimenlla  conduite 
que  le  gouvernement  anglais  compte  tenir  à  son 
égard.  Selon  les  dernières  versions,  l'intention  de 
don  Carlos  serait  de  se  rendre  en  Hollande,  et  non 
de  s'arrêter  en  Angleterre.  Au  reste,  son  départ 
d'Espagne  n'a  pas  mis  fiii  à  la  guerre  civile. 

—  Une  lettre  de  Lisbonne ,  en  date  du  23  mai , 
porte  que  lorsque  le  roi  don  Miguel ,  se  voyant 
abandonné  de  l'Europe,  et  trahi  par  plusieurs  gé- 
néraux ,  eut  entamé  des  négociations  avec  l'ambas- 
sadeur d'Angleterre ,  les  soldats  portugais  se  ré- 
voltèrent à  l'idée  d'une  capitulation ,  et  deman- 
dèrent à  grands  cris  le  combat.  Don  Miguel  se 
présenta  au  milieu  d'eux,  leur  dit  qu'il  avait  poié 
des  conditions  honorables  à  sa  retraite.  «  Si  elles 
so.;t  refusées ,  ajoula-t-il ,  je  ne  me  soumettrai  ja- 
rajis  au  déshonneur,  et  je  combattrai  et  mourrai  à 
votre  tête.  »  Le  colonel  du  régiment ,  de  Chaves 
(José  de  Carvalho)  a  livré  son  régiment  en  lui  fai- 
sant passer  le  Tage ,  et  en  le  conduisant  dans  un 
lieu  cOMvemi ,  où  ces  malheureux  soldats ,  cernés 
par  toute  la  division  de  Villaflor ,  ont  été  obligés  de 
mettre  bas  les  armes.  On  les  a  envoyés  à  Lisbonne, 
où  don  Pedi  0  les  a  passés  en  revue  ,  sans  pouvoir 
obtenir  aucune  acclamation  des  soldais. 

Les  plus  violentes  apostrophes  lui  ont  été  adres- 
sées au  théâtre  de  Lisbonne ,  à  cause  de  ces  pa- 
roles prononcées  dans  un  moment  d'exaspération 
par  l'irasc.ble  empereur. 

«  Messieurs,  s'est-il  écrié,  il  n'est  pas  juste  que 
les  paisibles  amusemens  d'une  si  respeciable  as- 
semblée soient  troublés  par  une  pareille  caniAitle,  à 
laquelle  je  dirai  :  Resp'ctez  les  lois,  ou  l'on  saura 
bien  vous  contraindre  à  leur  obéir.  » 

Don  M.guel  a  quitté  le  Portugal  avec  une  for- 
tune privée  dans  le  dernier  délabrement;  elle  a  été 
presque  entièrement  dévorée  par  les  sacri lices  qu'il 
a  faits  pour  soutenir  la  guerre.  Les  possessions  per- 
sonnelles de  don  Miguel  se  réduisent  aujourd'hui 
i  une  petite  maison  de  plaisance  d'une  valeur  de 
4,000  liv-  ster.  environ  (400,000  fr.  )  Toutes  ses 
autres  propriétés,  telles  que  l'/ji/ajUarfo  et  quelques 
autres  cliâleaux,  ont  été  convertis  en  valeurs  pour 
é.re  employées  aux  besoins  de  l'état.  Les  bijoux  de 
la  couronne  qu'il  a  remis  aux  agens  de  don  Pedro, 
sont  évalués  à  la  somme  de  5jO,000  livres  sterK 
(  9,5J0,000  fr.  ) 

—  Malgré  une  contre-enquête  qui  a  été  faîte  sur 
les  désordres  de  La  Flèche  et  de  Saint-Cyr,  le 
ministre  vient  d'ordonner  des  punitions  très-sévères 
contre  leséèves  de  Sainl-Cyr;  49  sur  300  sont 
renvoyés,  à  la  suite  d'un  long  emprisonnement , 
pour  servir  comme  simples  soldats  dans  divers 


corps  de  l'armée  :  10  d'entre  eux  pourront  se  re- 
piTsenter  au  l*""  novembre  1855,  pour  être  réadmis 
à  l'école  ;  mais  les  9  autres  en  sont  exclus  pour 
toujours.  Quant  à  l'école  de  La  Flèche  ,  10  élèves 
ont  été  renvoyés  à  leur  famille. 

—  On  écrit  de  Toulon,  11  juin  : 

«  Nous  avons  vu  passer  hier  vingt  sous-ofïiciers 
du  SO*"  de  ligne,  que  le  gouvernement  condamne  à 
la  déportation  à  cause  de  leurs  opinions  libérales. 
Ces  malheureux,  attachés  isolément  par  une  corde 
qui  les  liait  au-dessus  du  coude,  étaient  escortés  par 
la  gendarmerie.  On  liit  que  le  neveu  de  l'infortuné 
Labedoyère  était  parmi  eux.  » 

—  On  raconte  l'anecdote  qui  suit  au  sujet  de 
M.  le  curé  de  Montignac,  dernièrement  décoré  de 
la  légion-d'honneur  : 

Il  voyageait  seul  dans  un  endroit  écarté  :  tout  à 
coup  des  voleurs  se  préseulenl  à  lui,  et  lui  mettant 
le  pistolet  sous  la  gorge  :  «  La  bourse  ou  la  vie,  s'é- 
crient-ils. —  Je  vois,  dit-il  avec  calme,  M.  Noël , 
que  vous  ne  me  connaissez  pas  ;  je  suis  curé  de 
Montignac.  —  C'est  juste,  reprit  l'un  des  voleurs, 
nous  savons  qu'à  force  d'en  donner  aux  pauvres  et 
à  l'église,  il  ne  vous  en  reste  plus  pour  les  industriels 
des  grandes  routes;  mais  du  moins  vous  ne  nous 
refuserez  point  votre  bénédiction  :  à  celte  condition 
nous  vous  laisserons  passer  votre  chemin.  —  A  ge- 
noux! »  reprit  riiomme  de  Dieu,  et  les  voleurs  s'in- 
clinèrent avec  une  sorte  de  recueillement ,  pour 
recevoir  cette  faveur  inattendue. 

—  M.  le  docteur  Anlo-Marchi,  médecin  de  Bo- 
naparte, à  l'île  Lainle  lié  ène,  vient  de  solliciter  du 
roi  l'autorisation  d'aller  recueillir  la  dépouille  mor- 
telle de  l'empereur. 

—  Avis  aux  j)ensionnaires  (Je  l'ancieuae  liste 
civile.  —  La  loi  du  2i  af  ril  1834 ,  en  accordant  un 
secours  aux  débris  des  pensionnaires  de  l'ancieime 
listecivile,  lesoblige  seulementà  fournir  un  certificat 
d'indigence.  La  commission ,  chargée  de  la  distri- 
bution de  ces  secours ,  vient  d'arrêter  qu'il  n'en  se- 
rait accordé  aucun  aux  hommes  qui  n'auraient  pas 
AS  ans ,  et  aux  femmes  qui  n'auraient  pas  quarante 
ans  révolus.  Nous  espérons  que  la  commission  re- 
viendra ,  par  pudeur,  sur  un  arrêté  qui  rendra  plus 
déplorable  encore  la  position  déjà  si  douloureuse  de 
tant  d'infortunés  ! 

—  Le  fait  que  nous  avions  répété ,  d'après  plu- 
sieurs journaux,  relatif  à  r.  chat  du  livre  de  M.  Cou- 
sin par  M.  Guizot ,  se  trouve  démenti.  Ce  trait  fait 
honneur  au  rainisUe,  mais  très-peu  au  pliilosophe 
spéculatif. 

—  Le  roi  et  la  reine  ont  accordé  400  fr. ,  et  le 
gouvernement  2,500  fr. ,  pour  la  reconstruction  da 
presbytère  d'Uzerche. 

Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 


Imp.  de  Félix  LocQtJUr,  r.  N.-IX-des-TictoirM ,  o.  gr . 


LA    DOMIMCALE. 


'       '  705 


A  NOS  LECTEURS. 

kesumé  du  premier  volume  de  la   domi- 

NI8ALE. 

Nous  sommes  arrivés  à  la  fin  du  premier 
volume  de  la  Dominicale  ;  et  huit  mois  déjà 
nous  séparent  du  jour  où  nous  fîmes  entendre 
à  la  France  catholique  ,  pour  la  première  fois, 
une  voix  qu'elle  a  comprise  au  milieu  des  a{ji- 
îations  du  dehors  et  de  nos  troubles  inté- 
rieurs. Depuis  ce  jour,  nous  avons  vécu  de  sa 
vie,  parta{j;é  ses  sympathies ,  ses  croyances, 
ses  douleurs,  ses  craintes,  et  ses  joies  ;  et  notre 
feuille  a  été  le  résumé  fidèle  de  l'histoire  de 
l'Eglise  de  France  pendant  cette  courte  durée. 
Aujourd'hui  que  nous  avons  achevé  de  poser 
la  base  de  nos  travaux  à  venir,  nous  sentons 
le  besoin  de  jeter  un  coup  d'œil  rapide  sur 
nos  travaux  passés,  non  pas  dans  l'intention 
de  recueillir  une  gloire  vaine ,  qu'aucun  de 
nous  n'ambitionne,  mais  uniquement  pour 
montrer  que  nous  avons  été  fidèles  à  nos  pro- 
messes, et  faire  préjuger,  par  ce  que  nous 
avons  fait ,  ce  que  nous  sommes  appelés  à 
faire. 

Dans  notre  nouveau  prospectus  que  l'épuise- 
ment du  premier  avait  rendu  nécessaire,  nous 
avons  dit  pourquoi  la  Dominicale ,  conçue 
dès  i83o  ,  n'avait  paru  que  trois  années  après, 
et  comment  les  agitations  politiques  eussent 
nui  à  la  manifestation  de  la  pensée  régénéra- 
trice dont  nous  nous  sommes  constitués  les 
organes.  L'événement  a  merveilleusement  jus- 
tifié nos  prévisions,  et  nous  nous  apercevons 
chaque  jour  que  notre  action  s'étend  à  me- 
sure que  les  idées  d'ordre  et  de  conserva- 
tion repi'ennent  de  l'empire  sur  la  société 
française  ,  travaillée  depuis  un  siècle  par  tant 
de  maximes  perverses  et  de  principes  désor- 
ganisateurs. 

En  examinant  attentivement  l'état  actuel 
de  cette  société,  dont  le  catholicisme  doit 
s'emparer  pleinement  tôt  ou  tard,  nous  ue 
fûmes  pas  long-temps  sans  remarquer  qu'il  y 
avait  de  sa  part,  relativement  au  catholicisme, 
plus  d'indifférence  que  d'hostilité,  plus  d'igno- 
rance que  de  mauvais  vouloir,  et  nous  obser- 
vâmes que  dans  la  masse  intelligente  et  lettrée, 
c'est-à-dire  dans  la  partie  puissante  et  vivace, 
l'impiété  voltairienne  avait  presque  totale- 
ment disparu ,  qu'il  y  avait  eu  un  mot  réac- 
tion dans  les  sommités  intellectuelles,  contre 


le  scepticisme  moqueur  et  matérialiste  du  dix- 
huitième  siècle.  Tel  est  le  jugement  que  nous 
avons  porté  dès  notre  début  j  et,  il  faut  le 
dire ,  le  mouvement  religieux  que  la  grande 
majorité  des  organes  de  l'opinion  publique 
a  signalé  avec  nous  depuis  quelques  mois 
n'est  pas  de  nature  à  nous  faire  changer  d'opi- 
nion :  d'autant  plus  qu'en  parlant  de  ce  mou. 
vement  imprimé  et  suivi  tout  à  la  fois  à  Paris 
par  les  conférences  de  la  métropole,  et  de  là 
répété  dans  les  provinces,  nous  en  assignions 
le  véritable  ct:ractère  (i) ,  pour  ne  pas  donner 
aux  catlioliques  des  espérances  illusoires,  et 
que  nous  faisions  eu  même  temps  remar- 
quer l'anarchie  profonde  qui  règne  encore 
dans  les  doctrines  {'ï);  réflexions  dont  s'em- 
parait un  ecclésiastique  de  haut  mérite  (3) , 
pour  en  faire  la  base  de  l'introduction  à  un 
ouvrage  tout  récent. 

C'est  donc  parce  que  nous  ne  désespérâmes 
ni   du  catholicisme,  ni  de  l'avenir   chrétien 
de  la  société  française ,   que  nous  nous  pré- 
sentâmes hardiment  dans  le  champ  des  con- 
troverses religieuses,   acceptant  le  principe 
de  l'école  moderne  sur  le  progrès  de  l'hu- 
manité (4) ,    et   partant  de  là  pour  exposer 
ces   belles  théories   chrétiennes  qui  ne  sont 
hostiles  à  aucun  progrès ,  à  aucun  mode  hu- 
main ,  à  aucune  liberté,  mais  qui  résument 
au  contraire  dans  leur  sublimité  tout  ce  qu'il 
y  a  de  grand  ,  de  noble ,  de  puissant   dans  la 
vie  sociale  et  dans  les  destinées  de  l'homme. 
Le  catholicisme  a  donc  été  le  centre  unique 
auquel  nous  avons  rattaché  toutes  nos  con- 
ceptions j   et  c'est  en  vain  qu'on  chercherait 
dans  les  nombreux  articles  des  huit  mois  qui 
viennent  de  s'écouler,  une  autre  pensée  que 
celle-là.   Sciences,   politique,  beaux  -  arts  , 
industrie,  littérature,    tout  est   marqué  au 
même  coin  et  empreint  du  même  caractère. 
C'estainsi  qu'en  commençant  nous  prîmes  pour 
point  de  départ  la  plus  belle  organisation  ter- 
ritoriale qui  ait  jamais  été  faite,   celle  de  la 
paroisso  (5);  institution  toute  chrétienne,  et 
qui   n'a    été   désorganisée   que  par  les  em- 
piétemens  sur  l'ordre  religieux  de  cet  ordre, 
civil    dont  nous   avons  tracé   l'histoire   (G). 


(^)  Page  547. 

(2)  Page  307. 

(3)  M.  l'abbé  Carron. 

(4)  Page  524. 

(5)  Page  *7. 

(6)  Page9L 


55 


706 


LA    DOMINICALE. 


Nous  montrions  en  même  temps  le  catholi- 
cisme marchant  dès  sa  naissance  en  tête  de  la 
civilisation  moderne  (i),  et  relevant  peu  à 
peu  la  famille  ancienne  de  son  antique  abjec- 
tion et  de  son  immoralité  profonde  (2). 

C'est  ici  le  lieu  de  parler  de  la  marche  que 
nous  avons  suivie  jusqu'ici  dans  les  discussions 
qu'un  homme  célèbre  a  mises  à  l'ordre  du 
jour  dans  l'église  de  France.  Nous  ne  pou- 
vions pas  aller  bien  avant  sans  nous  y  heurter; 
car  ça  été  une  grande  misère  de  ces  derniers 
temps,  que  les  catholiques  se  soient  séparés  en 
deux  camps  rivaux  :  les  uns  se  passionnant 
pour  telle  doctrine  ,  les  autres  se  passionnant 
pour  telle  autre  doctrine ,  au  lieu  de  s'unir 
pour  i-ésister  à  l'ennemi  commun.  On  nous  fera, 
nous  l'espérons ,  la  justice  de  croire  que  nous 
vons  médité  autant  que  personne  ces  questions 
ébattues  si  vivement  sous  la  restauration  :  rien 
ne  nous  eût  donc  été  plus  facile  que  de  nous 
constituer  les  organes  d'une  école  au  préju- 
dice de  l'autre,  et  l'amour  propre  y  eût  bien 
certainement  trouvé  son  compte.  Mais,  dans 
l'intérêt  de  la  cause  que  nous  avons  mission 
de  défendre,  nous  avons  renoncé  à  la  petite 
gloire  de  voir  se  ranger  autour  de  nous  des 
prosélytes ,  estimant  qu'il  valait  mieux  ré- 
server pour  le  catholicisme  le  peu  de  forces 
intellectuelles  que  Dieu  nous  a  départies,  que 
les  dépenser  en  pur^  perte  pour  des  opinions 
qui  resteront  toujours  des  opinions ,  et  qu'il 
sera  toujours  libre  à  chacun  de  rejeter  ou 
d'admettre.  Nous  savons  que  cette  méthode , 
dont  nous  ne  nous  départirons  pas ,  a  dû 
trouver  des  contradicteurrfj  mais  nous  savons 
aussi  que  les  gens  graves  l'ont  jugée  sage  et 
prudente  (3). 

Dans  les  débats  qui  viennent  de  recommen- 
cer, nous  avons  profité  de  la  position  neutre 
que  nous  avions  prise ,  pour  dire  aux  défen- 
seurs de  l'une  et  l'autre  école  notre  pensée 
franche  et  complète  (4)  :  c'est  le  meilleur 
moyen,  nous  le  croyons,  de  faire  avancer  la 
solution  dernière  de  ces  questions,  auxquelles 
4)a  a  donné  une  trop  grande  importance. 

Mais,  si  dans  les  choses  systématiques  nous 
n'avons  voulu  prendre  ostensiblement  aucun 
;parti ,  nous  ne  sommes  pas  sortis  un  »eul  ins- 


(4)  Pages  5,  35,  50. 

(2)  Pages  74,  497. 

(3)  Pages  605. 

i4)  Pages  528,  357  et  688. 


tant  de  la  ligne  catholique  que  nous  nous 
étions  tracée  j  et,  comme  nous  le  disions  il  n'y 
a  qu'un  instant,  le  catholicisme  a  été  le  centre 
où  sont  venues  se  grouper  toutes  les  idées  que 
nous  avons  émises.  Ainsi,  tandis  que  nous 
établissions  quelques  -  uns  de  ses  dogmes  , 
et  que  nous  en  faisions  sortir  les  théories 
les  plus  sociales ,  nous  en  suivions  la  trace 
jusque  dans  les  pensées  les  plus  fragiles  et 
les  plus  fugitives  de  l'homme,  la  littérature 
et  les  beaux-arts  (1).  C'est  sous  ce  point  de  vue 
que  nous  avons  examiné  les  principaux  ou- 
vrages littéraires  que  la  presse  jette  chaque 
mois  par  milliers  au  coiu-ant  de  la  publicité; 
dans  ce  but  que  nous  avions  commencé  à 
explorer  les  belles  pages  d'architecture  de 
la  grande  école  chrétienne  (•2);  d'après  ces 
inspirations  qu'a  été  écrite  cette  Histoire 
littéraire  où  nous  avons  suivi  pas  à  pas  le 
mouvement  artistique  de  notre  époque  (3) , 
et  qu'ont  été  rédigées  les  Nouvelles  offertes 
de  temps  en  temps  à  nos  lecteurs,  comme 
délassement  de  considérations  plus  graves  (4). 
En  défendant  les  idées  chrétiennes,  nous 
ne  pouvions  négliger  ceux  qui  ont  reçu 
mission  les  premiers  de  les  défendre  et  de  les 
propager  ;  et  c'est  aussi  une  partie  de  la  tâche 
que  nous  nous  étions  imposée  en  commençant, 
et  à  laquelle  nous  avons  été  fidèles  autant  que 
nous  pouvions  l'être.  Nous  avons  cherché  à 
deviner  dans  quel  ordre  d'idées  le  clergé  se 
trouvait  le  moins  en  rapport,  parla  nalui*e  de 
ses  études  premières ,  avec  cette  société  ac- 
tuelle toute  de  transition,  et  qui  se  précipite 
vers  la  science  avec  une  ardeur  incix>yable;  et, 
suivant  les  conseils  de  personiîages  tout  à  la 
fois  bienveillans  pour  nous,  jaloux  de  la  gloire 
du  clergé,  et  comprenant  leur  temps,  nous 
avons  jeté  pour  lui  les  bases  d'un  long  travail 
de  jurisprudence,  d'hygiène  et  d'économie  so- 
ciale (5),  que  nous  développerons  dans  les  vo^ 
lûmes  qui  vont  suivre.  Ce  n'a  pas  été  tout  en- 
core :  en  détruisant  chaque  jour,  autant  qu'il 
était  en  nous,  l'effet  des  mauvaises  doctrines, 
nous  ne  pûmes  nous  défendre  d'une  réflexion 
bien  naturelle  ;  c'est  que  toutes  ces  erreurs  et 
toutes  ces  folies  prennent  leur  source  dans  les 


(4)  Pages  482  et  402. 

(2)  Pages  44 ,  445 ,  247 ,  586 ,  628. 

(5)  Pages  552,  454,  449,  499,  554 , 

(4)  Passior. 

(5)  Pages  262,  268,  654. 


LA   DOMINICALE. 


'or 


livres  en  circulation,  sur  lesquels  se  précipite 
la  jeunesse  sans  prudence  et  sans  discernement. 
D'un  côté  donc  le  besoin  de piévenir  les  mau- 
vaises doctrines;  de  l'autre,  l'inexpérience  des 
jeunes  gens  qui  sortent  des  collèges  et  même 
des  séminaires;  les  travauï  du  ministère,  qui 
ne  permettent  guère  aux  ecclésiastiques  d'avoir 
la  connaissance  de  la  masse  des  livres  qu'ils 
auraient  besoin  de  parcourir,  afin  d'être  en 
mesure  d'écarter  les  ouvrages  inutiles  ,  de  se 
défier  des  mauvais,  et  d'accueillir  les  bons  : 
tontes  ces  raisons  nous  déterminèrent  à  nous 
occuper  de  travaux  bibliographiques;  et  nos 
lecteurs  se  souviennent  de  la  manière  dont 
nous  avons  encore  cette  fois  rempli  nos  pro- 
messes (i). 

Quant  à  la  partie  liturgique,  annoncée  dans 
le  premier  prospectus,  et  sur  laquelle  nous  sa- 
vons que  quelques  ecclésiastiques  avaient  fon- 
dé des  espérances  que  nous  n'avons  pas  réali- 
sées pleinement,  nous  reproduirons  une  expli- 
cation, devant  laquelle  nous  ne  reculons  pas-, 
parce  que  nous  avons  à  l'appui  des  raisons  qui 
ne  peuvent  manquer  de  faire  sur   l'esprit  de 
nos  lecteurs  l'effet  qu'elles  ont  produit  sur  le 
nôtre.  La  Dominicale  n'étant  pas,  dans  notre 
pensée,  un  journal  exclusivement  consacré  au 
clergé,  nous  devions  la  combiner  de  manière 
à  ce  que  chacun  de  nos  lecteurs  y  trouvât   ce 
qu'il  cherche  d'ordinaire  dans  une  feuille  pu- 
blique, de  telle  façon  que  l'homme  du  monde, 
comme  le  prêtre,  vit  arriver  la  Dominicale 
avec  un  empressement   égal.    Or,  nous  nous 
aperçûmes  bientôt  que  l'office  de  chaque  di- 
manche ne  se  prêtait  pas  à  des  réflexions  reli- 
gieuses d'un  intérêt  assez  actuel  et  assez  puis- 
sant pour  la  masse  de  nos  lecteurs  laïques,  et 
même  pour   celle   de  nos  abonnés  ecclésias- 
tiques. J>ious  pensâmes  donc  qu'il  valait  beau- 
coup mieux  remplir  nos  colonnes  de  considé- 
rations catholiques  d'un  autre  genre,   les   ré- 
servant pour  les  époques  des  principales  fêtes 
où  les  sublimes  mystères  de  notre  foi  inspirent 
à  tout  chrétien  de  saintes  et  salutaires  pensées. 
Tels  sont,  en  résumé,  les  motifs  qui  nous  ont 
portés  à  supprimer  la  Semaine  religieuse.  Ces 
motifs,  nous  les  avons  long-temps  pesés,  nous 
les  avons  crus  légitimes  ,  et  nous  n'avons  pris 
une  détermination  définitive  que  dans  l'intérêt 
de  nos  lecteurs. 


(I)  Voir  les  art.  aux  pages  257 ,  ^l ,  529 ,  408, 
475,  667. 


Puispie  nous  en  sommes  à  traiter  des  di- 
verses modifications  que  les  circonstances  ou 
la  réflexion  ont  fait  subira  notre  œuvre,  nous 
ne  pouvons  nous  dispenser  de  parler  de  la 
plus  grave  de  toutes  ,  celle  de  l'introduction 
dans  nos  colonnes  des  considérations  poli- 
tiques. 

Nos  lecteurs  se  souviennent  que  nous 
eûmes  d'abord  l'intention  de  fonder  une  tri- 
bune exclusivement  réservée  aux  discussions 
religieuses,  et  pendant  quelques  mois  nous 
ne  sortîmes  pas  de  cette  voie  que  nous  nous 
étions  tracée.  Mais  nous  commencions  déjà  à 
nous  apercevoir  qu'il  nous  serait  difficile 
d'embrasser  largement  toutes  les  idées  qui 
formaient  le  fais'^eau  de  noire  doctrine  sans  en 
faire  l'application  à  ce  qui  se  passait  journel- 
lement sous  nos  yeux,  lorsque  le  fisc  vint  ren- 
dre nécessaire  une  mesure  sur  l'oppot  tunité  de 
laquelle  nous  étions  encore  occupés  à  réflé- 
chir. Aucun  de  nos  abonnés  n'ignore  les  pe- 
tites chicanes  dont  nous  avons  été  l'objet  de  la 
part  du  ministère  public,  relativement  au  cau- 
tionnement, comme  les  mesures  fiscales  qui 
nous  ont  interdit  la  faculté  de  continuer  l'en- 
voi de  nos  gravures,  mesures  que  nous  déplo- 
rons assurément,  mais  que  nous  avons  dû  subir, 
sous  peine  de  voir  porter  une  mortelle  atteinte 
à  !a  prospérité  matérielle  de  notre  feuille. 

Forcés  donc  par  la  nécessité  d'entrer  dans 
une  voie  nouvelle  dans  laquelle  probablement 
nous  allions  être  conduits  par  réflexion,  nous 
avons  abordé  les  questions  politiques  les  plus 
actuelles  et  les  plus  vivaces,  sous  le  point  de 
vue  des  grandes  idées  chrétiennes,  dont  nous 
avions  jeté  la  base  dans  nos  premières  li- 
vraisons (  i),  et  notre  polémique  est  allée 
frapper  sans  haine,  mais  aussi  avec  une  éner- 
gique franchise,  tout  ce  qui  nous  a  paru  at* 
tentatoire  à  la  justice  et  à  la  liberté.  Ainsi, 
nous  avons  élevé  une  voix  indépendante  et 
fière,  lorsque  dans  l'enceinte  de  nos  assemblées 
législatives,  quelques  hommes  attaquaient  le 
catholicisme  dans  l'épiscopat  (2);  nous  avons 
flétri  la  proposition  anti  sociale  du  divorce  (3), 
comme  nous  flétrissions,  il  n'y  a  que  peu  de 
jours  encore,  les  mesures  sacrilèges  d'ua  prince; 
aventurier  (4),  et  l'effroyable  tyrannie  qui 


{{)  Pages  < 53,  177. 

(2)  Voir  les  pages  521 , 

(3)  Pages  549,  575. 

(4)  Page  685. 


524,472,51/ 


^X0%^ 


708 


LA    DO.^HMCALE. 


pèse  sur  la  noble  et  malheureuse  Irlande;  et, 
dans  nos  revues  de  chaque  semaine,  en  tenant 
nos  lecteurs  au  coiivaut  des  événemcns  princi- 
paux, nous  avons  juge  ces  événemens  dans 
leur  portée,  et  fait  saillir  la  gi-anJe  figure  de 
la  liberté  catholique  au  milieu  des  tyrannies 
du  fait. 

"Voilà  en  résumé  ce  que  nous  avons  fait  dans 
l'espace  des  huit  mois  qui  viennent  de  se  pas- 
ser; et,  si  l'on  veut  bien  réfléchir  un  moment 
aux  difficultés  de  tout  genre  qui  entravent  à  sa 
naissance  une  publication  religieuse,  nous 
avons  la  confiance  qu'on  nous  rendi-a  cette  jus- 
tice ,  que  nous  avons  tracé  une  bonne  route 
pour  l'avenir;  car,  dans  notre  pensée,  c'est  à 
peine  si  les  premières  pierres  de  l'édifice  que 
nous  voulons  élever  sont  posées. 

Il  nous  reste  à  parler  de  la  manière  dont 
notre  eeuvre  a  été  accueillie.  Comme  toute 
œuvre  dont  l'opinion  est  juge  en  dernier  res- 
sort, elle  est  allée  se  heurtera  la  critique,  et 
des  jugemens  contradictoires  ont  été  portés 
sur  elle,  ceux-ci  de  telle  façon,  ceux-là  de 
telle  autre.  Nous  n'avons  pas  été  surpris  de 
trouver  çà  et  là  quelque  peu  d'opposition; 
car  la  Dominicale  s'était  placée,  en  se  fondant, 
dans  deux  conditions  d'être  qui  devaient 
amener  ce  contrôle  que  nous  ne  déclinions 
pas,  d'abord  d'avoir  une  idée  à  elle,  et  par 
conséquent  d'être  sujette  à  tous  les  jugemens 
compétens;  ensuite,  d'avoir  une  idée  neuve, 
et  par  conséquent  de  courir  les  chances  de 
rencontrer  des  préjugés  sur  sa  route,  c'est-à- 
dire  d'étonner  des  hommes  auxquels  cette 
idée  n'était  pas  encore  venue,  et  qui  l'accueil- 
leraient comme  toute  chose  imprévue,  avec 
réserve,  crainte,  et  quelque  peu  de  défaveur. 

Mais  de  cette  défiance  que  nous  avions  pré- 
Vue  dans  sa  cause,  nous  avions  aussi  aisément 
pressenti  la  durée;  et  révénemcnt  a  prouvé 
encoi-e  que  nos  calculs  avaient  été  justes,  à 
savoir  que  les  hi^mmcs  les  moins  favorables  à 
nos  idées,  avant  que  nous  eussions  eu  le  temps 
de  les  développer,  en  deviendraient  avant 
peu  les  partisans  et  les  propagateurs.  Aujour- 
d'hui ,  le  succès  de  la  Dominicale  est  un  fait; 
et  nous  n'avons  subi  d'autre  variation  que 
celle  de  voir  le  cercle  de  notre  action  s'agran- 
dir, à  mesure  que  les  défiances  se  sont  éva- 
nouies, 

TS'ous  devons  à  la  justice  un  aveu  que  la  re- 
connaissance seule  nous  eût  inspiré ,  et  qui 
sera^tont  à-  la  fois  l'acquit  d'une  dette  bien 
chère  à  notre  cœur,  et  une  garantie  pour  le 


petit  nombre  d'hommes  que  notre  qualité 
de   laïque  eût  pu  prévenir  défavoiablement. 

Un  auguste  prélat  que  l'église  de  France  est 
accoutumée  à  bénir  et  à  vénérer,  Mgr.  l'ar- 
chevêque de  Paris,  cédant  au  désir  que  nous 
lui  manifestâmes,  lorsque  la  Dominicale  eut 
acquis  une  certaine  consistance,  voulut  bien 
nous  désigner  lui-même  des  ecclésiastiques, 
à  l'examen  desquels  sont  soumis  avant  l'im- 
pression tous  nos  articles  religieux.  C'est  à 
cette  bienveillance,  nous  n'en  doutons  pas, 
c[ue  nous  devons  une  bonne  part  dans  notre 
succès;  car,  avec  cette  garantie,  personne  ne 
pouvait  plus  douter  de  la  précision  et  de  la 
pureté  de  nos  doctrines  religieuses.  Aussi  les 
encouragemens  nous  sont-ils  venus  nombreux 
de  la  part  des  principaux  membres  du  clergé 
français,  des  clergés  étrangers,  et  de  Rome 
même. 

Maintenant  qu'on  nous  juge.  Nous  avons 
éclairci  une  partie  des  secrets  de  notre  inté- 
rieur ;  les  noms  seuls  de  nos  collaborateurs 
resteront  ignorés,  parce  que  nous  estimons  le 
triomphe  de  noti*e  cause  bien  au-dessus  des 
petites  jouissances  de  l'amour-propre.  Toute- 
fois nous  serions  heureux  de  penser  cjue  nos 
lecteurs  n'ont  jamais  remarqué  la  touche  par- 
ticulière de  quelques-unes  de  nos  sommités 
littéraires;  car  ce  serait  une  preuve  que  tous 
nos  travaux  se  sont  placés  à  la  mô.aie  hauteur. 

A.  DE  St-Priest. 


M.  CARON  ET  M.  BAUTAIN. 

Si  la  question  philosophique  soulevée  par 
M.  de  La  Mennais  n'est  point  encore lésolue , 
ce  n'est  pas  que  nous  ayons  manqué  d'écrits 
sur  cette  matière.  Nous  en  avons  sous  toutes 
les  formes ,  sur  tous  les  tons  :  journaux ,  re- 
vues, brochures,  gros  volumes,  lettres,  dia- 
logues ,  dissertations  ,  traités  élémentaires  , 
ouvrages  de  longue  haleine.  Il  a  fallu  tour  à 
tour  supporter  les  pesans  syllogismes  de  la 
scolastique  ,  chercher  des  pensées  dans  les 
brillantes  exagérations  du  style  moderne ,  et 
entendre  aussi  les  injures,  qui,  de  part  et 
d'autre,  ont  si  souvent  tenu  lieu  de  raisons. 
Depuis  quelques  années,  la  lutte  paraissait  à 
peu  près  suspendue  ;  une  trêve  semblait  avoir 
été  signée  de  guerre  lasse,  et,  s'il  faut  l'avouer, 
nous  étions  tentés  de  nous  en  réjouir,  espérant 


LA    DOMINICALE. 


709 


que  le  repos  permettrait  aux  esprits  de  se 
rasseoir,  aux  idées  de  mûrir.  Mais  la  paix  n'a 
pas  été  longue;  le  combat  s'est  engagé  avec 
une  nouvelle  ardeur.  Dieu  sait  s'il  a  plus  de 
chances  de  succès.  Déjà  nos  lecteurs  ont  été 
témoins  des  efforts  de  MM.  Combalot  et  La- 
cordaire.  Nous  n'avions  rien  dit  de  M.  Bau- 
tain ,  parce  que  ses  travaux  sont  antérieurs 
à  l'apparition  de  la  Dominicale  ;  rien  de 
M.  Boyer,  parce  que  nous  savions  qu'on  se 
proposait  de  lui  répondre,  et  qu'il  entrait 
dans  nos  vues  de  mettre  les  deux  adversaires 
face  à  face.  Aujourd'liui  qu'ils  sont  attaqués 
l'un  et  l'autre  par  M.  Caron  ,  nous  ne  laisse- 
rons point  échapper  cette  occasion  déjuger 
leurs  doctrines  philosophiques  ,  et  la  manière 
dont  ils  les  ont  défendues.  Parlons  d'abord 
de  M.  Bautain. 

Le  livre  qui  le  combat  en  passant  a  pour 
titre  :  Déinonslralion  du  catholicisme ijondce 
sur  les  lois  constilulives  de  l'intelligence ,  etc. 
Il  est  précédé  d'une  profession  de  foi  que  les 
cœuis  catholiques  sauront  apprécier.  «  Je  sou- 
»  mets,  avec  une  docilité  toute  filiale,  et  sans 
»  ombre  de  restriction ,  selon  mon  constant 
»  usage,  cet  écrit  au  jugement  delà  sainte 
»  Eglise  catholique  et  de  son  vénérable  chef 
»  Grégoire  XVI.   » 

Voici  le  plan  général  de  l'auteur  :  il  se 
pi'opose  de  montrer  qu'en  rejetant  l'autorité 
enseignante  établie  per  Jésus-Christ,  on  eît 
logiquement  conduit  à  rejeter  Jésus-Christ 
lui-même;  qu'on  ne  saurait  rejeter  Jésus- 
Christ  sans  tomber  dans  l'athéisme,  et  que 
l'athée,  s'il  est  conséquent,  ne  peut  s'arrêter 
qu'au  doute  absolu.  Ainsi ,  point  d'Eglise , 
point  de  Christianisme;  point  de  Christia- 
nisme, point  de  religion;  point  de  religion, 
point  de  certitude  :  tel  est  le  résumé ,  telle 
sera  la  conséquence  de  l'ouvrage  entier  de 
M.  Caron,  dont  nous  n'avons  encore  que  le 
premier  volume.  La  méthode  qu'il  suit  est 
celle  àw  sens  comnuin.  Ce  plan,  bien  déve- 
loppé, offre  assurément  unedémonstration  fort 
rigoureuse  du  catholiscime.  Mais  les  partisans 
de  M.  de  La  Mennais  ont  coutume  d'en  faire 
une  arme  exclusivement  propre  à  leur  école, 
et  cette  prétention  ne  nous  paraît  pas  fondée. 
Il  est  toujours  facile,  même  en  admettant  la 
théorie  cartésienne,  de  pousser  au  scepticisme 
celui  qui  nie,  non  pas  seulement  l'autorité 
catholique,  mais  la  vérité  la  moins  impor- 
tante ;  car  toute  proposition  vraie  est  nécessai- 
rement renfermée  dans  un  des  axiomes  ou  pre- 


miers principes  qui  sont  le  fonds  commun  des 
intelligences;  et  les  raisoniiemcns  qui  servent 
à  établir  un  point  contesté,  n'ont  pas  d'autre 
but  que  de  montrer  sa  liaison  avec  quelqu'un 
de  ces  premiers  principes.  Une  démonstration 
solide  doit  donc  forcer  l'adversaire  à  admettre 
ce  qui  est  en  discussion  ,  ou  à  l'ejcter  une  des 
vérités  fondamentales,  et  \r^v  suite  la  règle  de 
certitude  qui  les  sanctionne.  Or,  quelle  que 
soit  cette  règle,  la  raison  générale  ou  la  raison 
particulière,  l'évidence  ou  l'autorité  ,  ce  der- 
nier parti  est  essentiellement  sceptique. 

M.    Caron  a  consacré  son  premier  volume 
au  développement  de  ses  opinions  sur  la  certi- 
tude, et  à  la  réfutation  des  systèmes  opposés. 
C'est  dans  une  brochure  sur  V Enseignement 
de  la  philo 'Ophie  en  France  au  dix-neuvième 
siècle,  et  dans  une  lettre  à  la  Revue  euro- 
péenne,  qu'il  a  cherché  le  système  philoso- 
phique de  jM.  Bautain,  dont  l'idée-nière  paraît 
être  évidemment  celle-ci ,  à  savoir,  qu'il  n'y 
a  point  d'autre  critérium  de   la  vérité  que 
l'Église.  «  On  demande,  dit-il,  un  critérium 
»  pour  distinguer,  comme  on  dit ,  l'erreur  de 
))   la  vérité....  Nousne  le  voyons  que  dans  le 
»  sens  de  la  parole  divine,  confiée  à  l'Eglise, 
»  dans  la  science  profonde,  et  la  vertu  de  son 
»  enseignement,  dans  son  témoignage  et  dans 
»   sa  doctrine.    {Rev.  europ.,  ç.  G5-2)....  Là 
»  (dans  l'autorité  de  l'Église)  est  pour  nous 
»  le  seul  témoignage  infaUlible,  parce  qu'il  est. 
»  divin ,   et  comme  tel  supérieur  aux  règles 
»   de  la  critique  humaine.  Là    est  pour  nous 
))  la  règle  première  et  dernière  de  nos  jugc- 
»   gemens    dans  les    choses    divines   comme 
»   daJis  les  choses  humaines,  le  principe  ab- 
w  solu  delà  science,  le  fondement  de  la  cer- 
»  titude  ,  le  critérium  et  le  sceau  de  la  vérité. 
»  la  vérité  tout  entière.  {Tbid,   p.  GSg.  )   » 
Ces  paroles  sont  assez  claires  pour  dispenser 
de  toute  autre  citation.  M.  Caron  s'attache  à 
prouver  que  donner  autant  d'extension  à  l'au- 
torité de  l'Église,  c'est  l'anéantir,  parce  qu'il 
ne  resterait  plus  à  l'homme  aucun  moyen  de 
la  ccmiaître.  En  effet ,  s'il  n'y  a  point  de  cer- 
titude sans  l'Église,  comment  établir  son  infail- 
libilité ,  et  même  son  existence,  puisque  tout 
raisonnement  devra  la  supposer  ou  crouler  par 
la  base  ?  Il  foudra  donc  s'appuyer  sur  l'Eglise, 
pour  démontrer  l'Église,   c'est-à-dire  que 
la  foi  sera  nécessairement  fondée  sur  un  cercle 
vicieux  ou  sur  une  démonstration  douteuse. 
Il  ne  faut  pas  oublier  que  l'autorité  catholique 
n'est  point  une  vérité  première,  évidente  par 


710 


LA    DOMIJilCAXE. 


elle-incnie  ,  admise  parions,  sons  peine  de 
folie.  On  a  besoin  pour  la  constater  du  témoi- 
gnage de  la  conscience  ,  des  sens  ,  de  la  raison. 
Posez  en  piincipc  que  ce  témoignage  ne  peut 
êire  certain  sans  elle,  il  ne  reste  plus  rien  qui 
mène  à  sa  connaissance.  M.  Bautain  aurait 
dû  sentir  cefe  difficulté,  d'autant  mieux  qu'il 
en  propose  une  absolument  semblable  contre 
la  pbilosophic  du  sens  couiiunn  :  «  La  ma- 
»  nière  dont  nous  sommes  obligés  de  consta- 
»  ter  et  d'apprécier  le  Icmoignagc  gênerai, 
))  l'infirme  et  détruit  t^a  prétendue  infuillibi- 
»  lité;  car  comment  au  dehors  recueillir  les 
«  suIïVages  ,  sinon  ])ar  les  sens?  Et  les  sens, 
n  dit  on  ,  ne  peuvent  nous  donner  la  certitude 
»  d'aucune  chose san^  la  sanction  du  consente- 
»  nient  cG/n/iiun;  et,  au  dedans,  n'est-ce  pas  par 
))  ce  sens  intime  que  nous  estimons  la  valeur 
0)   et  l'autorité  du  sens  commun?  Mais  le  sens 

V  intime  est  individuel  ;  et  ainsi  la  raison  de 
»  chacun  ,  cjui  n'a  ,  dit-on  ,  de  certitude  que 
))  par  la  raison  de  tous  ,  reste  en  définitive 
»  jnge  de  la  raison  générale.  Donc  nos  seuls 
»  moyens  de  chercher  le  sens  commun  et  de 
»  le  reconnaître,  l'impliquont  déjà  :  nous  cher- 
»   chcrons  le  sens  conimuii  avec  le  sens  co/n- 

V  mun.  »  Substituez,  dans  le  passage  que  nous 
venons  de  citer,  les  mots  aulorilé  de  V Eglise , 
à  ceux  qui  désignent  le  sens  commun,  et  le 
raisonnement  qu'il  renferme  se  tournera  con- 
tre son  auteur.  Au  surplus ,  M.  Bautain ,  et 
sou  adversaire  fait  avec  raison  ressortir  cette 
contradiction,  M.  Bautain,  disons-nous ,  ne 
tarde  pas  à  abandonner  son  principe  fonda- 
anental ,  lorsqu'il  se  demande  «  à  quel  signe 
5)  on  reconnaît  que  Dieu  a  parlé ,  ou  autre- 
11  ment  quel  est  le  critérium  de  la  vérité 
y>  révélée?  La  preuve  irrécusable,  à  notre 
î)  avis,  cjue  Dieu  a  parlé  au  premier  homme, 
y>  dit-il  (  Rev.  eurup.,  p.  (J5o  ),  c'est  que 
»  celui-ci  a  parlé  ;  et  la  preuve  qu'il  a  parle  , 
y>  c'est  que  tous  ses  descendans  parlent,  et 
»  que  ce  don  divin  nous  est  resté — Dieu  a 
y>  parlé  au  premier  homme,  et,  dans  la  suite 
»  des  temps,  à  des  hommes  choisis,  capables 
î)  d'être  les  organes  de  sa  parole.,  Qu'est-ce 
î)  qui  le  témoigne?  cette  parole  même,  sa 
»  sublimité,  sa  vertu!  car  les  hommes  qui 
î>  lui  ont  servi  d'instrument,  ont  dit  et  écrit 
»  des  vérités  qui  surpassent  toute  raison  que 
î)  nul  mortel  n'eut  jamais  pu  inventer.  Ils  ont 
î)  déposé  dans  leurs  livies  les  principes  de 
»  métaphysique,  de  morale,  de  politique, 
»   qu'on  avoue   avoir   été  nécessairement   et 


»   certainement  révélés  :   le  contenu  de  ces 
»   livres  et  l'effet  qu'ils   ont  produit  dans  le 
)>  monde,  sont  la  preuve  vivante  et  perma- 
»   ncnte,  le  critérium  le  plus  sûr  de  leur  vé- 
»   rite.  »  Ainsi ,  pour  arriver  à  l'autorité  en- 
seignante ,  il  faut  commencer  par  hs  théorie  de 
M.  de  Bonald  ,  sur  le  îangnge,  puis  examiner 
la   doctrine  des  livres  saints,  afin  de  s'assurer 
qu'.elle  est  sublime  et  supérieure  a  l'humanité, 
puis  chercher  dans  l'histoite  des  faits  qui  cons- 
tatent son  action  puissante.  Reste  à  savoir  s'il 
est  possible  de  faire  toutes  ces  recherches  sans 
se   servir  de  la   raison.    Nous  croyons   qu'il 
serait  abs\irde  de  le  soutenir.  «  Que  la  parole 
»   humaine   soit    nécessairement    un    don    de 
»   Dieu  ,   je    le   pense  couime   l'auteur ,   dit 
»   ^L    Caron  ,   et  c'est  xxnç.  vérité  que  M.  de 
»   Bonald  a  prouvée  par  la  raison  humaine 
»   d'une  manière  péremptoii-e   à  mon    avis. 
»   Mais   quelle  certitude  M.    Bautain  peut-il 
«   en   avoir,    lui  qui    lejclte  l'infailhb  lité  de 
»   la  raison    humaine?    I-.a    preuve    qu'il   en 
«  donne   n'est-elie  pas  fondée  sur  la   laison 
»  humaine?  Comment    donc  cette  preuve, 
»   fondée  sur  une  raison  incertaine  ,  selon  l'au- 
»   leur,  peut-elle  être  irre'cusahle  à  son  avis? 
«   Aussi,  tout  en  rejetant  la  raison  humaine, 
»   il  ne  laisse  pas  d'y  recourir  pour  établir 
»  que  Dieu  a  parlé  à  l'homme.  Ce  lin  qui  ne 
)>   croit  pas  à  rEcriUire,    dit-il    (  catéchèse 
»   du  i4  juillet  i83i),  comment  lui  prouve- 
nt  rons-nous  que  Dieu  a  parlé  aux  Jiommes  ? 
»  //  nous  dira  que  nous  nen  avons  aucune 
■>■)  certitude.  —  Nous  n'avons  quà  lui  expo- 
»  ser  un  fait  qui  prouve  que  Dieu  s'est  révélé 
»   aux  hommes.  Ce  fait  est  que  nous  trouvons 
))   le  nom  de  Dieu  dans  toutes  les  langues  et 
■»   chez  tous  les  peuples.  Mais  comment  l'au- 
»   teur  sait-il  le  nom  de  Dieu?  le  ti'ouve-t-il 
»   dans   toutes   les    langues   et   chez  tous   les 
»  peuples  ,  si  ce  n'est  par  la  raison  humaine  ? 
»   Comment,  en- outre  sait-il,   qu'un  fait  que 
»   l'on  trouve  dans  toutes  les  langues  et  chez 
»   tous   les  peuples  est  un  fîiit  certain,  sinon 
»   encore  par  la  raison  ?  Et  cependant  il  rejette 
»   l'infaillibilité  de  toute  raison  humaine  quel- 
»   conque.   »  Si  M.   Bautain  ne  se  contredit 
pas  ici  ,  il  faut  avouer  qu'il  est  au  moins  d'une 
obscurité  Inexcusable  j  et  nous  concevons  les 
plaintes   de   M.    Caron ,    et  l'embarras   qu'il 
éprouve  pour  arriver  à  démêler  sa  pensée. 
Cette  difficulté  ne  vient  pas  du  style  :  l'expres- 
sion de  iM.  Bautain  est  fort  claire  quand  il 
traite  un   sujet   qu'il  conçoit  bien  ;   mais    il 


LA.    DOMINICALE. 


7U 


manque  absolument  d'opinions  arrêtées  et 
de  doctrines  fortement  pensées.  On  le  voit 
poser  un  principe,  puis  un  autre  entièrement 
contraire  ,  avec  le  même  ton  d'autorité  et  de 
confiance  dans  ses  paroles. 

Ainsi ,  après  avoir  établi  que  c'est  la  société 
qui  forme  l'homme  ,  et  que  celui-ci  participe, 
dès  ses  premières  années,  et  sans  que  sa  vo- 
lonté y  soit  d'abord  pour  rien ,  à  l'esprit  de 
son  pays,  de  son  siècle,  dont  il  aspire  la  civili- 
sation ,  comme  il  aspire  l'air  de  son  lieu  natal , 
M.  Bautain  continue  ainsi  :  «  Voilà  le  destin  , 
»  le  falum  auquel  chaque  homme  naissant 
»  dans  le  temps  est  soumis;  et  c'est  de  cette 
»  fatalité,  conséquence  d'un  premier  acte  illi- 
»  cite  de  rh;imatiité,  que  sa  liberté  doit  se 
»  dégager.  »  La  conséquence  naturelle  de  ces 
paroles  serait  le  doute  méthodique  de  Des- 
cartes, qui  consiste  à  rappeler  à  l'examen  les 
croyances  reçues  d'abord,  et  admises  sur  l'au- 
torité de  ceux  qui  ont  entouré  notre  enfance, 
en  même  temps  qu'une  foule  d'erreurs  de  tout 
genre.  Mais  à  la  page  suivante,  M.  Bautain 
regai'de  comme  de  vaines  hypothèses  toutes 
ces  tentatives  de  doute  méthodique,  ces  sup- 
positions d'ignorance  entière,  de  table  rase, 
de  vide  de  l'entendement,  que  la  raison  mo- 
derne y  a  faites  à  plaisir. 

Quelques  lignes  plus  bas,  il  reproche  aux 
écoles  de  philosophie  de  démontrer  aux  in- 
crédules ,  par  des  argumens  de  raison  ,  l'exis- 
tence de  Dieu  ,  l'immortalité  de  l'âme  ,  etc.  ; 
puis  il  ajoute  :  «  Tout  homme  qui  a  entendu 
»  le  nom  de  Dieu,  qui  a  compris  le  sens  de 
»  ce  nom  sacré ,  et  qui  ne  l'a  pas  repoussé , 
»  croit  en  Dieu:  il  y  croit  alors  même  qu'il 
»  s'imagine  ne  pas  y  croire  ;  il  y  croit  en 
»  dépit  de  sa  négation  :  Dieu  est  Vélre.... 
»  il  est  celui  qui  est,  et  l'idée  de  l'être  est 
w  l'idée  fondamentale ,  l'idée-mère  de  l'en- 
»  tendemcnt  humain,  sans  laquelle  il  serait 
»  incapable  de  concevoir  aucune  existence. 
»  Aussi  n'y  a-t-il  que  l'insensé  qui  puisse  dire  : 
»  Dieu  {l'être)  n'est  pas.  w  M.  Bautain  pourrait- 
il  nous  dire  si  cette  preuve  n'est  pas  la  même 
que  la  fameuic  démonstration  de  Descartes  : 
J'ai  ridée  de  Dieu,  donc  Dieu  existe ^  et  si 
cette  démonstration  n'est  pas  un  argument  de 
raison. 

Autre  contradiction  encore. 
Après  avoir  proclamé  l'autorité  ,  et  l'auto- 
rité de  l'Église,  comme  base  première  de  la 
raison,  on  trouve  dans  ses  écrits  des  passages 
tels  que  celui-ci  :  «  Le  temps  de  la  foi  simple 


»  est  passé;  elle  est  le  caractère  et  le  privilège 
»  des  époques  de  spontanéité;  et  le  monde  a 
»  trop  réfléchi ,  trop  raisonné  depuis  plusieurs 
»  siècles,  pour  croire  de  celte  façon.  Aujour- 
■>■)  d'hui  ou  veut  voir  et  savoir  avant  de  croire. 
»  La  vérité  ne  s'impose  pi  as  d'autorité;  elle 
»  n'est  admise  aujourd'hui  que  par  la  lumière 
»  de  l'intelligence  et  la  persuasion  du  cœur.  » 
{De  i  Enseignement  de  la  philosophie,  ip.  "ji.) 
Il  revient  à  plusieurs  reprises  sur  ce  besoin 
du  siècle  dans  ses  Réflexions  sur  l'institution 
des  Conjérences  religieuses  à  Paris. 

Nous  ferons  remarquer,   avec  M.   Caron, 
qu'il  y  a  ici  des  paroles  bien  étranges  pour  une 
oreille  catholique,  et  qu'un  protestant   ne  les 
désavouerait  pas.  En  vain  cherchera-t  on  a  les 
excuser,  en  alléguant  que  constater  les  besoins 
d'un  siècle,  ce  n'est  pas  en  prendre  la  respon- 
sabilité, ni  les  légitimer.  Notre  réponse  est  fa- 
cile. Nous  n'hésiterions  pas  à  admettre  une 
semblable  justification,  si  M.   Bautain  propo- 
sait pour  remède  à  cett.^  maladie   des  esprits, 
de  faire  rouler  la  discussion  catholique  sur  la 
nécessité   d'une  autorité  enseignante,  et  sur 
l'impossibilité  de  toutvoir  et  de  tout  prouver 
par  V intelligence;  mais  il  n'en  est  point  ainsi, 
a  La  jeunesse  savante  du  siècle  ,  dit-il  (pag.   34 
)>  des  Réflexions  sur  l'institution  des  Confé- 
»  rences),  la  jeunesse  savante  du  siècle  a  de  la 
M  science;'elle  veut  tout  justifier,  constater,  do- 
»   miner  parla  science.   Au  lieu  de  prétendre 
))  lui  démontrer  la  vanité  de   la  science  hu- 
»  maine,  au  lieu  de  la  prêcher  pour  l'en  désa- 
»  buser  par  des  discours  et  des  raisonnemens 
»   qu'elle  n'écoutera  pas,  parce  qu'elle  est  per- 
»  suadée  que  vous  dénigiez  ce  que  vous   ne 
))  connaissez  pas,  il  f.iudrait  au  contraire  des- 
»  cendre  avec  elle  dans  les  profondeurs  du 
»   moi  humain,  lui  montrer  là  le  besoin  fon- 
»  cier  et  vital  de  l'homme,  la  racine  duChris- 
»   tianisme  dans  ce  besoin  ,    premier  anneau 
»  qui  rattache  l'homme  au  ciel  ;  il  faudrait  tâ- 
»   cher  de  substituer  dans  leur  esprit,  à  la  chi- 
»   mère  d'une  religion  philosophique  la  véi'ité 
»   d'une  philosophie  chrétienne.  »  Etplusbas, 
pag.  S-j,  38  :  <i  La  foi   simple  ayant  disparu 
»   devant  la  réflexion,  et  l'abus  de  la  raison  ea 
»  ayant  amené  le  dégoût,  on  désire  acquérir 
»  l'intelligence  de  la  vérité,  en  saisir  l'esprit 
))   et  Vidée  :  on  ne  demande  plus  simplement 
»   des  motifs  pour  croire ,  on  veut  croire  ea 
»  effet,  on  veut  sm'oir.  C'est  à  ce  moment,  et 
»  pour  les  hommes  de  ce  degré,  que  l'expo- 
»  sition  des  vérités  religieuses  doit  revêtir  la 


712 


LA    DOMINICALE. 


»  forme  scientifique...  Les  hommes  qui  éprou- 
«  vent  ce  besoin,  demandent  plus  que  des 
»  mots  et  des  images,  plus  que  des  ai-j^umens 
»  et  des  raisons,  plus  même  que  des  affections 
1)  et  du  sentiment  :  ils  demandent  Vidée  dans 
»  le  vrai  sens  du  mot.  Ils  veulent  que  chaque 
»  poinl  de  la  doctrine  se  rattache  à  l'idée  une 
»  et  nécessaire,  que  cette  idée  soit  compré- 
»  hensible  à  leur  intelligence,  et  qu'elle  de 
:>  vienne  le  principe  des  explications,  le  point 
3)  de  départ  des  développemeris.  C'est  donc 
))  Yidée^  et  non  plus  le  syllogisme,  qui  devra 
»  dominer  le  nouveau  mode  d'enseignement 
»  religieux...  C'est  a^ors  que  vous  pourrez  en 
»  appeler  au  texte  sacré,  le  poser  devant  vos 
5)  auditeurs  dans  sa  simpHcilé,  dans  sa  suhli- 
»  mité  ;  une  vertu  divine  en  sortira  et  les  pé- 
»  nétrera...  »  P.  l^-i..  11  résulte  de  tout  ceci  : 
T°que  M.  Bautain  propose  un  nouveau  mode 
-d'enseignement  pour  amener  au  Christianisme 
les  intelligences  égarées;  'j"  que  cet  enseigne- 
ment consistera  dans  l'application  de  la  forme 
scientifique,  métaphysique,  non  pas  seulement 
à  la  question  de  l'infaillibilité  de  l'Eglise,  car 
il  n'y  aurait  là  l'ien  qui  fût  nouveau,  mais  à 
toutes  les  vcrilc's  religieuses,  à  chaque  point 
de  la  doctrine j  ce  qui  embrasse  même  les  mys- 
tères^ y  que  cet  enseignement  devra  par  lui- 
même,  à  l'aide  de  la  vérité  révélée,  mais 
indépendamment  de  l'Eglise,  établir  suffisam- 
ment les  vérités  religieuses  j  car  s'il  ne  s'agis- 
sait que  d'ajouter  à  la  foi  produite  par  l'auto- 
rité de  l'Eglise,  le  secours  de  la  science,  pour 
satisfaire  la  curiosité  de  l'esprit ,  M.  Bautain 
n'aurait  proposé  que  ce  qui  se  pratique  depuis 
la  naissance  du  Christianisme.  En  effet,  à  au- 
cune époque  on  n'a  négligé  d'entourer  les  vé- 
rités chrétiennes  de  toute  l'évidence  qui  peut 
naître  de  la  raison.  D'ailleurs,  il  ne  suffit  plus, 
suivant  lui,  àc^vo^soscv  simplement  des  motifs 
de  croire ,  puisque  l'homme  veut  croire  en 
^ffet,  veut  savoir.  Qu'on  nous  dise  si  c' est-là 
une  autre  chose  qu'un  protestantisme  à  peine 
déguisé.  On  aura  beau  exalter  de  temps  à 
autre  l'autorité  de  l'Eglise,  du  moment  que 
l'on  enseigne  à  s'en  passer,  ce  sont  des  mots 
vides  de  sens.  Les  piote-tans,  du  reste,  n'ont 
pas  manqué  d'accueillir  avec  joie  les  inexpli- 
cables paroles  de  M.  Bautain.  Le  Semeur, 
journal  hebdomadaire,  en  a  tiré,  dans  son  nu- 
méro du  i8juin,  les  conséquences  les  plus  fâ- 
cheuses. 

Pour  en  revenir  à  M.  Caron  ,  il  nous  semble, 
sauf  quelques   redites  et  quelques  inutilités 


rendues  inévitables  peut-être  par  l'obscurité 
de  son  adversaire,  il  nous  semble,  disons-nous, 
qu'il  a  réfuté  d'une  manière  satisfaisante  la 
philosophie  de  M.  Bautain,  qui  ne  saurait 
échapper  avec  succès  à  la  plupart  de  ses  rai- 
sonnemens.  Nous  désirons  que  celui-ci  veuille 
bien  en  tenir  compte  dans  la  deuxième  lettre 
promise  par  lui  à  ]a  Revue  européenne,  et  at- 
tendue avec  impatience  par  tous  ceux  oui, 
comme  nous,  seraient  curieux  de  voir 
prouver  l'infaillibilité  de  l'Eglise  à  l'aide 
de  l'Ecriture ,  sans  faire  usage  ni  de  la 
raison  individuelle,  ni  de  la  raison  générale. 
Nous  désirons  surtout,  s'il  se  décide  enfin  à 
exécuter  ce  véritable  tour  de  force,  qu'il  ex- 
prime ses  pensées,  et  formule  ses  doctrines 
d'une  manière  nette  et  facile  à  saisir. 

Nous  devons  déclarer  aussi ,  l'impartialité 
nous  en  fait  un  devoir,  que  M.  Caron  a  posé 
dans  cette  discussion  desprincipesdontles  con- 
séquences pourront  l'embarrasser,  lorsqu'il 
en  viendra  à  édifier  la  théorie  qu'il  soutient. 
Car,  si  l'impossibilité  de  constater  l'autorité 
de  l'Eglise,  sans  se  servir  de  la  raison  humaine, 
prouve  qu'il  faut  placei'  dans  celle-ci  le  fonde- 
ment de  la  certitude,  l'impossibilité  de  cons- 
tater l'autorité  du  genre  humain ,  sans  se 
servir  de  la  raison  particulière,  prouvera 
inévitablement  qu'il  faut  le  placer  dans  l'in- 
dividu. Mais  nous  reviendrons  plus  tard  sur  ce 
sujet. 

Finissons  par  une  observation  générale. 
M.  Caron  cite  beaucoup  trop.  Son  livre  res- 
semble plutôt  à  une  compilation  qu'à  une 
œuvre  qui  lui  appartienne  en  propre.  C'est, 
il  est  vrai,  faire  preuve  de  bonne  foi,  et  tout 
le  monde  n'a  pas  ce  courage  ;  mais  une  si  grande 
multitude  de  citations  empruntées  à  des  auteurs 
divers,  même  lorsqu'elles  sont  ajustées  en- 
semble avec  habileté,  nuisent  toujours  à  l'u- 
nité du  travail.  Au  reste,  nous  n'avons  point 
personnellement  à  nous  plaindre  de  cette  mé- 
thode :  la  Dofninicn le  a  pris  place  parmi  les 
autorités  sur  lesquelles  s'appuie  M,  Caron; 
c'est  même  après  un  avertissement  donné  par 
elle,  qu'il  s'est  déterminé  à  traiter  avec  plus 
d'étendue  quelques  parties  de  son  ouvrage. 


LA    DOMIISICALE. 


7i3 


DE  L'IRLA.NDE 

ET    DE    SES    MOYENS    d'e'mANCIPAÏIOX. 

La  recomposition  récente  du  ministère  an- 
■glais,  la  retraite  des  honorables  Stanley  et 
Graham ,  et  par-dessus  tout  l'invincible  per- 
sévératice  de  l'illustre  O'Connel,  amassent  plus 
d'intérêt  qne  jamais  autour  des  questions 
diverses  que  soulève  la  situation  présente  de 
l'Irlande.  Il  devient  donc  indispensable  que 
nous  tournions  l'attention  de  nos  lecteurs  de 
ce  côté-là  :  d'abord  parce  que  de  grandes 
choses  s'y  débattent;  ensuite  parce  que  le  ca- 
tliolicisnie  est  au  fond  de  tous  ces  griefs,  et 
que  la  bannière  leligieuse  y  flotte  encore  plus 
haut  que  la  bannière  politique.  Ce  n'est  pas, 
et  sans  doute  on  s'en  souvient ,  que  nous  eus- 
sions attendu  jusqu'ici  pour  signaler  cette  lutte 
singulière,  où  une  nation  se  targue  par-dessus 
tout  de  sa  religion,  comme  d'autres  font  pres- 
que montre  de  leur  indifférence;  mais  les  diffi- 
cultés de  la  question  irlandaise  sont  si  diverses 
et  si  nombreuses,  que  nous  sentons  le  besoin 
d'y  revenir  avec  détail  j  de  fouiller  par  tous 
ses  recoins  ce  grand  procès  de  deux  peuples, 
et  de  montrer  dans  ses  éléniens  primitifs  et 
complets  le  pioblème  important  que  la  pa- 
role d'O'Conuel  s'est  chargée  de  résoudre. 

La  réforme  réclamée  surtout  à  la  chambre 
des  communes  par  les  membres  de  la  députa- 
tion  irlandaise,  peut,  à  la  rigueur,  se  réduire 
à  deux  points  ,  deux  points  culminans  parmi 
tous  les  autres,  la  suppression  de  la  dîme,  et 
le  rappel  de  l'union.  Ainsi  posée  dans  sa  for- 
mule abstraite,  sans  aucun  document  explica- 
tif, et  du  reste  comme  elle  se  présente  en 
France  à  la  plupart  des  esprits,  la  question 
de  la  réforme  demeure  un  texte  assez  vague 
de  discussion.  Il  est  bien  entendu  que  nous  ne 
l'avons  pas  soulevée  pour  la  laisser  ainsi;  nous 
allons  détailler  la  difficulté  pour  la  rendre  plus 
claire  ,  et  spécialiser  les  faits ,  pour  les  rendre 
plus  concluans. 

11  est  bien  évident  que  si  le  grand  agita- 
teur de  l'Irlande,  l'éloquent  O'Connel,  de- 
mande le  rappel  de  Tunion  et  la  suppression 
des  dîmes  ,  c'est  pour  effacer  les  maux  intolé- 
rables qui  accablent  tout  un  pays.  Quels  sont 
ces  maux,  et  comment  la  séparation  de  l'Ir- 
lande d'avec  l'Angleterre  et  l'extinction  des 
dîmes,  seront-elles  des  remèdes  capables  de  les 
guérir?  Toute  la  question  est  là.  Il  s'agit  pour 


nous  de  descendre  dans  le  menu  de  toutes  les 
réalités  actuelles  de  l'Irlande,  et  démontrer 
jusqu'à  quel  point  elles  expliquent  et  justi- 
fient l'opiniâtre  lutte  d'O'Connel. 

Quels  sont  les  maux  de  l'Irlande?  Ici  la 
question  devient  complexe,  étendue,  im- 
mense. Il  faut,  pour  la  résoudre  pleinement, 
toucher  à  une  foule  de  choses  diverses^  qui 
exigent  par-dessus  tout  un  long  développe- 
ment; mais  comme  la  racine  de  la  difficulté  est 
là  ,  comme  les  léclamations  de  la  députation 
irlandaise  sont  fondées  sur  les  calamités  et  les 
droits  impérissables  de  leur  pays,  il  faut  bien 
ourenoncer  àse faire  une  opinion  motivée  sur 
cette  matière ,  ou  consentir  à  étudier  la  ré- 
forme sous  toutes  ses  faces,  et  elles  sont  nom- 
breuse». 

Ce  n'est  pas  au  sein  du  parlement  britanni- 
que qu'on  a  entendu  parler  pour  la  première 
fois  de  la  séparation  politique  de  deux  royau- 
mes, précédemment  confondus  dans  la  même 
unité  de  législature  et  d'administration.  Nous 
vivons  au  contraire  en  un  temps  tout  reniplL 
de  ces  idées  et  de  ces  tentatives;  et  ces  der- 
nières années  ont  vu  de  grandes  et  d'illustres 
contrées,  l'Egypte,  la  Grèce,  la  Pologne,  la 
Belgique,  l'Italie,  la  Suisse^  l'Amérique  du 
nord,  s'émouvoir  ou  prendre  les  armespour  se 
détacher  de  leurs  vieilles  agrégations  et  se 
créer  des  centres  nouveaux.  Il  faut  croire  que 
la  demande  de  rappeler  et  d'annuler  la  réu- 
nion parlementaire  de  l'Irlande  et  de  l'An- 
gleterre est  une  suite  de  cet  esprit  général  d'in- 
dépendance nationale  qui  tourmente  tant  et 
de  si  grands  pays  :  esprit  noble  dans  sa  source, 
irrésistible  dans  sa  persévérance,  et  fécond 
dans  son  but ,  quand  il  est  la  voix  des  intérêts 
d'un  peuple  en  souffrance. 

Toutefois,  avant  d'affirmer  que  l'Irlande 
réclame  sa  séparation  comme  la  Grèce,  comme 
la  Pologne,  comme  les  Etats  du  nord  de  l'U- 
nion, et  par  conséquent  pour  jug  r,  ii  cette  sé- 
paration est  réellement  utile  et  inévitable,  il 
faut  examiner  soigneusement  dans  quelles  cir- 
constances et  selon  quel  mode  l'union  s'est 
produite.  La  Grèce  réclamait  pour  sa  religioa 
et  sa  nationalité,  toutes  deux  tombées  sous  le 
cimeterre  de  Mahomet  II  ;  la  Pologne  de- 
mandait son  rang  parmi  les  peuples  ;  la  Caro- 
line du  Sud  repoussait  la  solidarité  perpé- 
tuelle d'une  ligue  contractée  par  la  force  des 
circonstances,  et  pour  éviter  de  plus  grands 
malheurs.  Mais  l'Irlande  lutte- 1- elle  aussi 
contre  quelque  grande  calamité  passée,  sous 


7U 

laquelle  elle  aurait  été  forcée  de  plier?  Y  aurait- 
t-ii  dans  son  union  avec  l'Angleterre  quelque 
chose  contre  ses  besoins,  contre  ses  droits, 
contre  ses  croyances ,  au  point  que  le  rappel 
seul  de  cette  union  doive  lui  rendi'e  sa  force 
et  sa  vie  propres  ,  et  pour  ainsi  dire  redresser 
a«s  destinées? 

Les  premiers  rapports  de  l'Irlande  et  de 
l'Angleterre  datent  de  ii56.  Elle  était  alors 
divisée  en  cinq  principautés  indépendantes, 
véritables  royaumes  sous  le  nom  de  comtés, 
ayant  leurs  lois,  leur  circonscription,  leurs 
dynasties.  L'une  d'elles,  plus  ambitieuse,  plus 
puissante,  plus  heureuse,  attaqua  et  vainquit 
les  autres;  et  c'est  au  moment  où  Henri  II  me- 
naçait d'intervenir  au  nom  des  opprimés , 
que  les  comtes  de  Sigur  lui  offrirent  de  par- 
tager le  fruit  de  leur  conquête.  L'Irlande  fut 
soumise  féodalement  à  l'Angleterre,  et  des 
cinq  véritables  royaumes  de  Munster,  Leins- 
1er,  Mealh,  Ulster  et  Connaugth,  il  ne  resta 
plus  que  le  souvenir  et  que  le  nom. 

L'Ii  lande  ne  fut  donc  pas  conquise,  comme 
la  Grèce,  annexée  comme  la  Pologne,  unie 
politiquement  comme  la  Caroline  du  Sud; 
elle  subit  une  sorte  de  protectorat  militaire^ 
comme  les  duchés  de  Guienne,  de  Bourgogne 
et  de  Bretagne  le  subissaient  de  la  couronne 
de  France  au  commencement  du  treizième 
<bcle.  Cependant  au  bout  de  quatre  siècles  , 
•rsqu'on  aurait  pu  croire  moins  que  jamais 
que  l'Irlande  attacherait  un  grand  prix  à 
l'indépendance  nationale  déjà  perdue  pour 
douze  générations,  un  descendant  des  anciens 
rois  de  l'Ulster,  Shan  O'Neale  essaya  de  sous- 
traire son  pays  à  la  suzeraineté  {de  l'Angle- 
terre, et  se  fit  vaincre  en  i56'j.  Mais  les  races 
dynastiques  renoncent  péniblement  au  passé 
cre  leurs  ancêtres  :  Ilugh  O'Néale  ,  comte  de 
Tyronne  et  neveu  du  précédent,  se  révolta  de 
nouveau .  C'est  alors  qu'eullieu  cette  désastreuse 
expédition  de  i594»  dans  laquelle  le  brillant 
favori  d'Elisabeth  compromit  sa  gloire  mili- 
taire contre  la  rudesse  des  races  saxonnes.  On 
sait  comment  le  comte  d'Essex  fut  rappelé; 
comment  son  dépit  le  conduisit  dans  la  pué- 
rile conspiration  qui  fit  tomber  sa  tête ,  et 
comment  l'épée  de  Montjov  ôta  toute  espé- 
rance à  ceux  qui  pensaient  relever  la  royauté 
irlandaise.  Malgré  ces  deux  chutes  consécu- 
tives et  terribles ,  le  vieux  levain  saxon 
fermentait  toujours  :  Elisabeth  avait  con- 
fisqué à  son  profit  l'Ulster  tout  entier. 
Jacques    i",  pour  placer  jusqu'au  cœur  de 


LA    DOMINICALE. 


l'Irlande  les  sentinelles  anglaises,  fit  diviser 
l'Ulster  en  petites  portions ,  et  il  s'organisa 
ime  compagnie  à  Londres,  en  1612,  pour  y 
transporter  et  y  établir  une  colonie. 

Tjente  ans  s'étaient  à  peine  écoulés,  que 
sous  Charles  1'^'',  en  1641 1  la  nationalité  irlan- 
daise s'était  de  nouveau  trempée,  j  Toutes  les 
familles  des  quatre  royaumes  saxons  qui  n'a- 
vaient pas  été  envahis,  ourdirent  une  conspi- 
ration immense.  Ce  même  nom  des  O'Neale, 
que  nous  avons  toujours  vu  pour  drapeau  aux 
insurrections  de  l'Irlande,  se  mêle  encore  à 
celui-ci;  la  colonie  transportée  dans  l'Ulster,  est 
envahie  et  détruite;  soixante  mille  Anglais  sont 
chassés  ou  égorgés;  et  alors  commencent,  se 
développent,  s'agrandissent  ces  guerres  de 
politique  et  de  religion  qui  gagnent  à  la  fois 
l'Irlande,  l'Angleterre  et  l'Ecosse,  et  au  bout 
desquelles  apparaissent  l'échafaud  de  Charles 
P""  et  le  protectorat  d'Olivier  Cromwell.  A  la 
restauration  des  Stuarts  ,  rien  ne  fut  changé 
dans  la  situation  de  l'Irlande  :  son  union  avec 
l'Angleterre  ne  devint  ni  plus  intime,  ni  plus 
relâchée;  à  vrai  dire  même  il  n'y  avait  ja- 
mais eu  union  réelle,  c'est-à-dire  union  parle- 
mentaire et  administrative,  union  qui  rend 
communs  les  intérêts,  les  lois  et  les  mœurs. 

A  ^''époque  de  la  révolution  américaine, 
l'Irlande  revint  énergiquement  à  ses  vieilles 
idées  de  séparation.  Elle  réclamait  surtout 
avec  instance  la  création  d'un  parlement  na- 
tional siégeant  à  Dublin,  et  Foxintervintpour 
faire  passer  l'acte  qui  faisait  droit  à  cette  de- 
mande. Mais  pour  des  motifs  dont  il  serait  dif- 
ficile d'assigner  la  source ,  soit  que  ce  commen- 
cement de  nationalité  irlandaise  fit  ombrage  à 
l'Angleterre,  soit  que  l'unité  de  son  propre 
gouvernement  s'y  trouvât  compromise,  la  réu- 
nion parlementaire  des  deux  pays  fut  accom- 
plie en  1799.  Dès  lors,  au  lieu  d'un  parlement 
à  Dublin  ,  l'Irlande  eut,  pour  représenter  ses 
intérêts,  trente-deux  pairs  à  la  chambre  des 
lords,  et  cent  députés  à  la  chambre  des  com- 
munes. 

La  voilà  ,  cette  union  contre  laquelle  s'é- 
lève aujourd'hui  si  haut  la  voix  de  l'Irlande; 
la  voilà  avec  son  mode,  son  époque  et  son 
histoire:  elle  forme  le  grief  le  plus  général, 
le  plus  grave  qu'elle  ait  encore  fait  entendre  , 
et  au  redressement  duquel  s'attache  avec  le 
plus  d'opiniâtreté  l'éloquence  d'O'Connell. 
Il  faut  dire  ici  qu'elle  est  réclamée  comme  un 
remède  à  plusieurs  maux;  et  même  ,  pour  ju- 
ger avec  connaissance'  de  cause  quelle  serait 


LA    DOMINICALE. 


i  \d 


sa  valeur  dans  le  présent  et  sa  portée  dans  l'a- 
venir, il  devient  indispensable  d'examiner  en 
quoi  consistent  les  deux  principales  calamités 
de  rirlaude  qu'elle  est  destinée  à  soulager,  la 
dîme  et  le  paupérisme. 

Lorsque  toute  l'Angleterre  catholique  se 
laissa  entraîner  par  Henri  VIII  à  briser  son 
catholicisme ,  et  à  reconnaître  son  roi  comme 
centre  et  pontife  de  l'Eglise  nationale  qu'il  eut 
la  prétention  de  fonder,  c'était  aussi  le  temps 
où  les  disciples  de  Calvin ,  John  Knox  eu  tète, 
bouleversaient  l'Ecosse.  L'Eglise  britannique 
■était  alors  riche  des  biens  de  la  terre;  et  l'iiis- 
toiie  nous  apprend  que  l'appât  de  ses  posses- 
sions entra  pour  une  part  aussi  grande  que  le 
relâchement  de  ses  mœurs  dans  l'appui  que 
rencontra  partout  la  réforme.  En  Ecosse  et 
en  Angleterre,  la  persécution  contie  les  ca- 
tholiques fut  atroce;  et  elle  fut  longue,  car 
elle  dura  depuis  le  schisme  de  Henri  VIII 
jusqu'à  la  restauration  des  Stuarts,  en  excep- 
tant le  règne  de  la  reine  Marie.  Cependant, 
l'Irlande  résista  presque  en  masse  aux  idées 
des  novateurs  :  K:  callioliciîme  y  fut  bien  aboli 
comme  en  Au.'j;leterre  et  en  Ecosse  ,  en  tant 
que  religion  publique  et  autorisée;  maisTim 
aneuse  majorité  des  Irlandais  resta  catholique. 

Une  grande  partie  des  biens  du  clergé  ca- 
tholique périt  dans  cette  révolution  reli- 
gieuse ,  et  fut  donnée  à  la  noblesse  réfor- 
mée ou  confisquée  au  profit  de  l'Etat. 
Tout  ce  qui  en  resta  ,  et  la  masse  en  était  en- 
coj-e  considéiable,  fut  attribué  au  clergé  an- 
glican ,  qui  s'Installa  dai;s  les  sièges  catholi- 
ques,  restés  vacans  par  la  persécution  bien 
plutôt  que  par  la  réforme.  Ainsi ,  dès  le  règne 
de  Henri  VIII ,  l'Irlande  présenta  le  doulou- 
reux spectacle  d'un  pavs  où  la  violence  avait 
voulu  opérer  une  révolution  religieuse,  et  où 
elle  n'était  presque  parvenue  à  changer  que 
le  clergé.  Depuis  lors,  les  choses  ont  bien 
empiré  :  le  catholicisme  a  réagi  contre  la 
persécution  ;  et  le  clergé  anglican  est  toujours 
à  la  tète  des  paroisses  et  dans  les  sièges  épis- 
copaux,  jouissant  des  revenus  de  l'aiicienne 
Eglise  catholique,  telle  qu'elle  était  avant  la 
réforme,  conduisant  quelques  rares  ouailles  , 
quelquefois  même  prêchant  dans  le  désert,  et 
se  trouvant  pasteur  sans  brebis. 

Nous  avons  déjà  fait  connaître  l'atroce  ri- 
gueur des  lois  irlandaises  contre  les  catho- 
liques; mais  cotte  rigueur  se  japporte  au 
temps  de  la  persécution.  Depuis  la  restaura- 
tion des  Stuarts ,  les  catholiques  purent  avouer 


leur  culte,  et  avoir  mi  clergé  spécial.  Mai» 
quels  sacrifices  n'eùt-il  pas  fallu  faire  pour  do- 
ter convenablement  ce  cleigé?  Les  biens  pri- 
mitifs de  l'Eglise  avaient  été  dilapidés,  con- 
fisqués, ou  abandonnés  aux  anglicans;  la  dîme 
elle-même,  conservée  dans  toute  sa  forme  et 
dans  tous  ses  résultats,  avait  été  dévolue  aux 
ministres  réformés;  les  églises  avaient  été  en- 
vahies par  le  calvinisme;  et  dans  le  dénue- 
ment où  se  trouvait  l'Irlande  catholique  de 
biens-fonds,  de  reveims,  quelquefois  même 
d'églises  ,  elle  se  vit  forcée  d'accepter  les  cha- 
pelles <[ui  formaient  le  superflu  des  protes- 
tans ,  ou  d'en  bâtir  de  nouvelles ,  et  de  doter 
son  clergé  si  laborieux  avec  le  simple  casuel  : 
tandis  que  le  cleigé  anglican,  oisif,  et  ne  ré- 
sidant pas,  dévorait  de  si  immenses  revenus  , 
que  chaque  cure  anglicane  est  évaluée  ,  terme 
moyen  ,  à  la  valeur  annuelle  de  20,000  liv. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner,  d'un  côté,  si  l'Ir- 
lande et  ses  organes  réclament  si  énergique- 
ment  une  réforme  religieuse;  de  l'autre,  si  le 
banc  des  évêques,  à  la  chambre  des  lords, 
s'oppose  plus  éneigiquement  encore  à  l'en- 
qiîête  proposée  pour  vérifier  l'état  de  l'Eglise 
a;iglicane  en  Irlande  :  car,  dans  le  premier 
cas ,  rien  n'est  plus  criant  et  plus  absurdement 
tvrannique  ,  que  de  faire  paver,  et  d'une 
manière  exorbitante  encore,  par  six  millions 
de  catholiques,  le  culte  de  moiui  d'un  mil- 
lion de  jl^rotestans  ;  et,  dans  le  second,  riec 
n'est  plus  évident  que  l'iuimineuce  d'une  lé- 
forme  radicale,  et  par  conséquent  ruineuse 
pour  leurs  seigneuries  ,  à  la  vue  d'une  ri- 
chesse insolente,  attribuée  sans  aucun  titre 
raisonnable  à  des  prélats  sans  ouaiîles,  qui 
ne  résident  anême  pas. 

Enfin,  et  voici  la  troisième  calamité  que  le 
rappel  de  l'union  serait  destiné  à  guérir: 
l'Irlande  ploie  sous  un  effroyable  paupérisme. 
Ceci  est  porté  à  un  point  qui  passe  toutes  nos 
idées,  à  nous,  hommes  du  continent,  et  qui 
demande  des  détails  pour  être  co'^sipris  et  jugé. 
Le  dernier  relevé  cadastral  qui  soit  à  notre 
connaissance,  porte  la  superficie  de  l'Irlande  ù 
18, 44'  ,744îicres  dctoute terre, Lescinq  royau- 
mes saxons,  main  tenant  effacés  et  réduits  à  qua- 
tre comtés,  contiennent  ensemble  5,389,040 
acres  déterres  labourables,  6,736,240  acres 
de  pâturages  et  prairies,  4,900,464  acres  de 
terres  exploitables  ,  mais  en  friche;  enfio, 
1,416,000  acres  de  terres  stériles  et  perdues. 
Les  derniers  recensemens  évaluent  la  popula- 
tion à  7,334,5^4  âmes,  ainsi  réparties  :  comté 


7i6 


LA    DOMINICALE. 


de  Leinstcr,  1,671,817  j  Munster,  327,747  ^ 
Connaugth ,  2,3i4,o57;  Ulster,  2,a85,o3o. 
Sur  CCS  sept  millions  d'habilans,  un  peu  moins 
d'un  million  sont  protestans;  tout  le  reste  est 
catholique. 

Si  l'on  rapproche  le  chiffre  de  la  popula- 
tion de  celui  de  la  superficie,  on  trouve  que 
deux  acres  et  demi  de  terre  nourrissent  à  peu 
près  un  homme.  En  partant  de  cette  base  ,  on 
aurait  lieu  de  s'étonner  de  l'effroyable  misère 
des  Irlandais;    mais   elle  provient  de  causes 
d'un  autre  ordre,  que  nous  allons  examiner. 
Trois  classes  d'hommes  se  trouvent  en  pré- 
sence en  Irlande:   les  j)ropriétaires,  les  fer- 
miers et  les  journalieis.   L'industrie  y  est  à 
peu  près  nulle.   Les    domaines    étant   d'une 
grande  étendue,  les  proprictaires  y  sont  peu 
nombreux,  les  fermiers  en  majorité  considé- 
rable,   et  les   journaliers    en   disproportion 
effrayante.   Il  suit  de  là  que  les  fermiers  se 
présentant  en  grand  nombre  pour  le  même 
domaine  ,    le   prix    du    fermage    se    trouve 
notablement  augmenté  par  cette  concurrence. 
Or,  cette  prime  énorme  levée  par  les  pro- 
priétaires ,  ne  piofite  pas  à  l'Irlande  j  car  ils 
résident  habituellement  en  Angleterre.  Ordi- 
nairement,   un   seul    fermier    ou  tenancier 
prend  à  bail  tout  un   domaine;   il  en  sous- 
afferme  une  partie  à  un  second ,   qui  sous- 
afferme  à  un  troisième  ,  et  ainsi  de  suite;  à  tel 
point   qu'une   immense   et  magnifique   pro- 
priété se  U'ouve  ainsi  morcelée  et  couverte  de 
colons  innombrables  ,  qui  ont  quelques  cen- 
taines de  pas  carrés  pour  vivre,  et  une  miséra- 
ble hutte  povu-  s'abriter.  Or,  la  grande  concar- 
rcçce  des  tenanciers  de  troisième,  quatrième 
et  cinquième  ordres,    tient  pareillement  les 
fermages  inférieurs  à  un  prix  très-élevé;  ce 
qui  fuit  que  plus  on  descend,  plus  les  dépenses 
premières  augmentent,  en  môme  temps  que 
diminuent  les  capitaux  consacrés  à  la  culture  , 
l'instruction,  l'habileté  industrielle,  l'ordre 
domestique,  c'est-à-dire,  tous  les  élémens  de 
production  et  de  prospérité. 

Ainsi,  tout  le  revenu  des  terres  d'Irlande  se 
divise  en  trois  parts  :  la  première,  qui  est  très- 
grosse,  va  aux  propriétaires  qui  sont  peu  nom- 
breux ;  la  seconde,  qui  est  moyenne,  va  aux 
fermiers  qui  sont  en  grande  masse;  la  troi- 
sième, qui  estchétive,  va  aux  journaliers  qui 
forment  l'immense  majorité  ;  ce  qui  fait  que 
les  propriétaires  sont  opulens  ,  les  fermiers 
gênés,  et  les  journaliers  dans  la  misère  et  la 
mendicité.  Et  il  faut,  en  effet,  que  cette  mi- 


sère soit  bien  grande,  puisqu'à  moins  d'être 
sans  feu  ni  lieu,  on  trouve  toujours  en  Ir- 
lande un  coin  de  terre  à  affermer.  Du  i-este, 
on  en  peut  juger  par  la  journée  moyenne  des 
ouvriers,  qui  s'élève  à  quatre  ou  cinq  sous. 

Nous  avons  examiné  darfs  leurs  détails  les 
trois  calamités  dont  l'Irlande  ne  cesse  de  se 
plaindre  :  l'union  avec  l'Angleterre,  l'opu- 
lence dérisoire  et  spoliatrice  du  clergé  angli- 
can, et  le  paupérisme  :  nous  examinerons  in- 
cessamment les  voies  qui  nous  paraissent  lés- 
meilleures  pour  en  triompher. 


REVUE 

rOLITIQrE    ET    ADMINISTRATIVE. 

Le  résultat  des  élections  générales  qui  vien- 
nent d'avoir  lieu,  ne  doit  pas  seulement  être 
envisagé  ct.mme  un  mouvement  d'individua- 
lités, ni  comme  une  lutte  départis.  Il  faut 
chercher  dans  les  entrailles  mêmes  de  cet  évé- 
nement sa  signification  morale.  Quoiqu'il  ne 
soit  l'expression  des  sentimcns  et  des  vœux 
que  de  deux  cent  n\ilîc  citoyens,  comme  cette 
masse  représente,  par  sa  position  sociale,  l'élite 
de  ce  qui  possède  et  travaille  en  France,  et 
la  double  capacité  delà  fortune  et  de  l'intel- 
ligence ,  ce  qu'elle  vient  de  produire  peut 
servir  à  constater,  du  moins  en  partie,  la  si- 
tuation du  pays.  Or,  cette  situation  a  de  quoi 
satisfaire  les  esprits,  qui  ont  la  conviction  que 
les  idées  d'ordre  ,  la  raison,  le  calme  des  pas- 
sions ,  l'examen  et  la  force  des  principes,  ra- 
mèneront bien  plus  sûrement  cette  société 
dans  ses  voies  naturelles,  que  les  violences  et 
les  excès  par  lesquels  les  factions  cherchent 
à  se  faire  jour. 

Quatre  opinions  bien  distinctes  se  sont  pré- 
sentées dans  l'arène  :  1°  la  république,  ou 
l'Iïôtel-de-ville  invoquant  un  trône  populaire 
entouré  d'institutions  républicaines  ;  2"  l'op- 
position acceptant  une  royauté,  mais  avec  des 
conditions  plus  laigcs  de  représentation  et  de 
liberté;  3°  le  juste-milieu  ,  ou  l'opinion,  qui, 
à  tort  ou  à  raison,  se  donne  connne  l'expres- 
sion de  l'ordre  public;  4"  les  royalistes,  se  pré- 
sentant au  pavs  comme  résumant  en  eux  le 
principe  d'ordre  et  le  principe  de  liberté. 

Dans  l'épreuve  que  ces  quatre  opinions 
viennent  de  subir,  celle  de  l'Hôtel  de-Ville, 
la  plus  près  de  l'anarchie  et  des  violences  ré- 


LA    DOMINICALE. 


17 


volutionnaircs ,  a  été  repousséc  presque  en 
masse.  Ses  membres  les  plus  marquans,  et 
naguère  les  plus  populaires,  ont  été  frappés; 
la  mort  politique  les  a  atteints  ;  et ,  pour  sou- 
tenir la  comparaisou  que  l'on  fait  des  élec- 
tions avec  une  guerre,  on  peut  dire  que  la 
gauche  extrême,  presque  en  entier,  est  res- 
tée sur  le  champ  de  bataille. 

La  gauche  a  fait  aussi  des  pertes  nombreu- 
ses. Elle  ne  sera  plus  représentée  que  par  une 
quarantaine  d'hommes  environ ,  qui  doivent  à 
leurs  talcns  ou  à  un  caractère  honorable,  et  à 
l'attitude  de  sagesse  qu'ils  ont  prise  avant  les 
élections  ,  de  n'avoir  pas  éprouvé  une  défaite 
complète.  Ils  ont  eu  une  lutte  pénible  à  sou- 
tenir; ce  n'est  que  d'un  très-petit  nombre  de 
voix  qu'ils  l'ont  emporté,  là  où  une  majorité 
a  décidé  en  leur  faveur. 

La  chambre  comptera  près  de  36o  dépu- 
tés du  juste- milieu ,  qui  a  gagné  presque 
tout  ce  que  la  gauche  a  perdu.  Cela  devait 
être  ainsi  après  lesévénemens  du  mois  d'avril, 
à  Lyon  et  à  Paris.  II  est  évident  que  le  pou- 
voir a  habilement  profité  de  la  crainte  de  la 
guerre  étrangère,  de  la  république  et  de  l'é- 
meute ,  à  laquelle  les  deux  fractions  de  la 
gauche  ont  malheureusement  donné  lieu. 
Mais  cette  crainte  elle-même ,  fondée  ou  non , 
ces  vœux  pour  l'ordre  et  la  paix,  alors  même 
qu'ils  seraient  dus  à  une  illusion,  cet  éloigne- 
nient  presque  unanime  pour  les  voies  de  vio- 
lence et  d'anarchie,  sont  les  indices  favora- 
bles d'un  retour  à  des  idées  plus  saines.  Ces 
idées,  quant  à  présent,  peuvent  se  tromper 
d'objet;  mais  n'est-ce  pas  un  progrès,  que  la 
direction  qu'elles  ont  pi'ise  vers  un  but  qui 
s'éloigne  autant  des  erremens  révolution- 
naires ? 

Les  royalistes  ont  eu  peu  de  nominations  ; 
cela  devait  être  ,  car  c'est  contre  eux  que  la  loi 
électorale  a  été  faite.  Depuis  quatre  ans  d'ail- 
leurs, ils  avaient  en  grande  partie  abandonné 
leurs  droits,  et,  comme  on  l'a  dit,  émigré  à 
l'intérieur.  Mais  leur  rôle  dans  les  élections 
n'a  pas  été  sans  éclat  et  sans  honneur.  En  beau- 
coup d'endroits,  ils  ont  balancé  la  fortune  et 
approché  de  la  majorité;  presque  partout  ils 
ont  eu  des  voix  assez  nombreuses  pour  consta- 
ter queleur  opinion  etleurs  principes  ont  encore 
delà  vie  dans  la  société  française.  Partout  leurs 
professions  de  foi,  leurs  déclarations  et  leurs 
protestations  ont  été  écoutées  sans  défaveur, 
en  beaucoup  de  lieux  avec  bienveillance.  Quels 
orages  elles  eussent  soulevés  il  y  a  trois  années  I 


Le  résultat  pour  eux  n'est  pas  moins  satisfai- 
sant, eu  égard  à  ce  qui  a  précédé.  De  nom- 
breuses candidatures  ont  pi'oduit  parmi  eux 
et  porté  à  la  tribune  quelques  hommes  d'un 
talent  reconnu,  et  qui  suffiront  à  la  noble  mis- 
sion de  rétablir  les  principes  et  la  vérité,  et 
de  convier  la  France  à  rentrer  dans  ses  voies- 
nationales. 

Ainsi ,  le  sens  moral  de  ces  élections  est  la 
destruction  presque  radicale  par  les  votes  de 
doux  cent  mille  électeurs  ,  du  principe  anar- 
chique  et  irréligieux  que  l'on  avait  nommé 
la  pensée  de  juillet.  Dans  cette  épreuve,  ont 
succombé  presque  tous  les  hommes  qui  avaient 
appelé  le  peuple  à  la  révolte  et  au  renverse- 
ment de  l'autorité  par  la  force  brutale  ;  ceux 
qui  avaient  lancé  leurs  ouvriers  dans  la  rue, 
qui  leur  avaient  fourni  un  salaire  et  des  armes, 
qui  avaient  refusé  la  paix  et  des  concessions, 
établi  à  l'Hôtel-de-Ville  le  gouvernement  de 
l'insurrection,  osé  dire  à  la  l'oyauté:  Il  est  trop 
tard  I  envoyé  contre  elle  des  bandes  de  prolé- 
taires forcenés  ,  et  couronné  cette  lutte  funeste 
par  la  déchéance  et  l'exil  de  toute  une  royale 
famille. 

Ainsi,  quatre  ans  ne  sont  pas  écoulés,  que 
les  instrumens  les  plus  actifs  de  cette  révolu- 
tion sont  brisés ,  dispersés  et  comme  foulés- 
auxpieds  ;  l'émeute  a  étévaincue  sur  le  théâtre 
même  de  son  triomphe  ,  et  ses  chefs  apparens 
ou  cachés  ont  perdu  en  bien  moins  de  temps 
qu'ils  ne  les  avaient  acquis,  pouvoir,  influence, 
honneurs,  popularité,  considération,  fortune 
et  jusqu'à  l'espoir.  Pour  eux,  plus  d'avenir, 
N'y  a-t-il  pas  là  quelque  chose  de  providen- 
tiel I 

Que  l'on  ne  se  hâte  pas  de  ci'oire  qu'à  nos 
yeux  le  résultat  des  élections  exprime  tout  ce 
que  la  vérité,  la  justice  et  la  raison  doivent 
attendre  d'un  vœu  libre  ,  consciencieux  et 
éclairé,  chez  un  peuple  qui  a  le  sentiment  de 
sa  dignité  et  de  son  devoir.  Non;  mais  nous 
constatons  le  mieux,  en  attendant  que  la  santé 
morale  scit  entièrement  revenue  à  ce  peuple. 
Non^  certes;  il  y  a  encore  trop  d'illusions,  de 
préjugés,  d'intérêts  de  parti,  d'intrigues  et 
de  terreurs  vraies  ou  fausses.  On  ne  guérit 
pas  comme  par  magie  un  mal  qui  a  couvé  pen- 
dant quinze  ans,  ni  des  esprits  si  long-temps 
saturés  de  mensonges  et  d'erreurs.  Ce  que 
nous  voulons  exprimer,  c'est  qu'après  la  grande 
aberration  de  juillet,  les  intelligences  rentrent 
dans  un  cercle  d'idées  qui  est  un  achemine- 
ment vers  l'ordre  moral.  Notre  pensée  est  que 


T'fô  LA    DOMïmCAJ^E 

les  élections  ont  maiché ,  non  pas  sans  doute 
du  côté  de  ce  qui  est,  mais  du  côté  de  ce  que 
la  majorité  des  électeurs  croit  être  en  ce  mo- 
ment l'ordre,  la  paix  ,  la  force  et  !a  garantie 
des  intérêts.  En  un  mot  les  colléj^es ,  qui  de- 
puis huit  ans  avaient  fait  de  l'anarchie,  ont 
cru  faire  de  la  civilisation  et  du  pouvoir. 

Mais  venons  au  paili  vainqueur,  à  ce  juste- 
milieu  étonné  lui-mcilic  de  son  triomphe, 
et  qui  vient  de  se  renforcer  de  tout  ce  dont  sa 
partie  adverse  s'est  affaiblie.  Là  sont  les 
hommes  qui ,  en  i83o  ,  croyaient  ne  renverser 
qu'un  ministère,  et  se  sont  trouvés  avoir  dé- 
passé le  but  par  pusillanimité,  par  intérêtou 
par  mauvaise  honte.  Là  sont  ceux,  qai  accep- 
taient les  ordonnances  de  R.imboulilct  ,  un 
ministère  Moitemart ,  la  royauté  d'îîen:i  V, 
et  combattaient,  dans  les  conciliabules  de  la 
rue  d'Artois,  les  moyens  de  violence,  la  sou- 
veraineté du  peuple  et  les  institutions  répu- 
blicaines. Piévolulionnaires  foicés  ,  ce  n'est 
qu'à  la  ci-.iinle  de  l'émeute  qu'ils  ont  cédé 
l'hérédité  de  la  pairie,  la  loi  de  proscription 
et  d'exil  de  la  branche  aJnéc  ,  la  condamna- 
tion des  anciens  ministres,  l'abolition  de  la  loi 
sur  les  fêtes  et  dimanches  ,  celle  sur  l'anni- 
versaire du  'M  janvier,  l'exclusion  du  clergé 
de  la  notabilité  électorale  et  de  la  surveillance 
directe  de  l'enseignement  primaire  ,  les  pen- 
sions à  toutes  les  révoltes,  enfin  les  mesures 
et  les  actes  qui  leur  étaient  arrachés  au  nom 
de  la  pensée  de  juillet.  Un  tel  parti  n'a  pas' 
plus  de  principes  que  de  conviction  ;  il  n'existe 
que  matériellement,  retenu  par  des  liens  d'in- 
térêts. Otcz-lui  ces  liens  ,  il  n'est  plus  rien;  il 
se  dissout,  et  se  résout  eu  opinions,  dont  la 
plus  grande  partie  tend  à  rentrer  dans  les 
voies  hors  desquelles  la  frayeur  l'a  jeté. 

Sous  ce  rapport  r  il  y  a  encore  et  il  y  aura 
amélioration,  car  le  préti^xte  de  la  condcscen- 
oance  à  observer  pour  une  opposition  ardente 
à  laquelle  des  masses  populaires  obéissaiewt 
aveuglément,  n'existe  plus.  Le  juste-milieu 
n'a  désormais  nulle  excuse  du  mal  qui  peut  se 
faire.  Vainqueur  dans  la  rue,  vainqueur  dans 
les  élections;  le  temps  des  ménagemens  pour 
le  mauvais  esprit  est  pas  é.  Rien  ne  peut  l'en- 
traver que  son  principe  et  sa  nature. 

Mais  c'est  ptéciscment  là  qu'est  l'embarras: 
pour  rétablir  l'ordre  moral ,  il  faut  une  base  , 
et  elle  lui  manque.  Ce  lien  grossier  de  l'intérêt 
•est  un  arc  qui  finit  par  se  briser  à  foixe  d'être 
lendu.  11  n'y  a  pas  moyen  d'aller  loin  avec  des 
budgets  de  douze  cents  millions ,  des  dettes , 


des  arriérés,  une  armée  exorbitante,  des  ven- 
tes de  biens  qui  ne  se  renouvellent  pas  ,  et 
toutle  mauvais  ménage  par  lequel  le  système 
s'est  soutenu  artificiellement.  Depuis  quatre 
ans  la  révolution  de  juillet  semble  avoir  pris 
pour  devise,  l'épitaphe  de  Lafontaine  : 

Jean  s'en  allnromnie  il  él;'it  venn  , 
iManj^eaiit  son  fi.>nds  avec  le  revenu. 

Mais  quand  le  fonds  sera  mangé,  il  n'y  aura 
plus  de  juste-milieu,  car  ce  svstème  a  été  par- 
faitement défini  il  y  a  long-temps,  parlepoète 
latin,  dans  ces  veis  : 

Douce  f-ihx  cris  mallos  niiinerahis  amicus. 
T'-mpura  si Jucriitl  itubila 

Toutes  les  existences  révolutionnaires  ont 
succombé  à  cette  épreuve.  Essaiera-t-on  de 
faire  demain  d'homme  de  l'honneur,  du  dé- 
voûmcnt,  de  la  fidélité,  du  désiuléiessement, 
des  veitus  monarchiques  ?  Mais  alors  on  mar- 
chera à  la  restauration  ;  car  on  changera,  on 
dénatui'crala  révolution  de  juillet,  et  le  ictour 
à  l'ordre  moral  emportera  avec  lui  ses  consé- 
quences jusqu'à  la  dernière.  Voilà  comment  le 
juste-milieu,  dégagé  du  mauvais  esprit  qui  a 
été  pour  lui  un  démon  tentateur,  peut  devenir, 
comme  à  son  insu,  un  instrument  de  répara- 
tion et  de  salut. 

Les  quinze  à  vingt  royalistes  qui  vont  se 
trouver  à  la  chand)re  auront  un  beau  rôle  ù 
remplir.  Leurs  boules  seront  légères  dans 
l'urne  du  scrutin  j  mais  leurs  paroles  auront 
une  grave  et  imposante  autorité,  si  elles  sont 
inspirées  par  la  sagesse  et  la  raison.  C'est  un 
commencement  de  réhabilitation  que  leur 
présence  dans  cette  assemblée;  il  dépend 
d'eux  qu'elle  s'achève  dans  l'opinion,  par  la 
continuation  de  l'action  salutaire  qu'ils  vien- 
nent d'exercer.  Mais  que  les  fautes  passées 
leur  seiveiit  de  leçon  ;  qu'ils  éviterjt,  comme 
les  plus  gi'ands  des  écueils,  l'intrigue,  les 
finesses,  et  cette  politicjue  tortueuse  qui  caChe 
une  arrière-pensée.  La  politique  des  hommes 
nationaux  doit  être  enfermée  dans  une  maison 
de  cristal. 

Ainsi,  l'opinion  générale  s'est  améliorée,  et 
l'opinion,  séparée  des  partis  ,  s'est  modifiée 
à  so:7  tour.  On  peut  dire  que  l'esprit  pu- 
blic a  fait  une  contre-marche  dans  le  sens 
d'un  retour  aux  idées  d'ordre,  de  civilisation 
et  de  restauration  sociales.  Voici  M.  Royer- 
Collard,  le  Nestor  de  la  doctrine,  le  sept  fois 


LA    DOMINICALE. 


719 


élu  de  la  coalition  ^e  1827,  dont  la  voix  se  fait 
entendre  enfin  après  un  long  silence.  Cette 
voix,  a  toujours  eu  quelque  chose  d'obscur  et 
de  mystérieux  ,  comme  les  anciens  oracles; 
mais  pour  qui  a  su  la  comprendre,  elle  a  eu 
souvent  le  don  de  prophétie.  Candidat  à 
Yitry-le-Francais  ,  M.  Royer-Collard  a  dit  : 
«  Nous  n"* avons  à  craindre  que  nous-mêmes  ; 
nous  avons  à  nous  défier  du  ressentiment 
aveugle  qui  nous  ferait  déserter  la  liberté, 
prix  de  tant  d'efforts  et  de  sacrifices,  parce 
que  l'anarchie  abuse  de  son  nom.  N'oublions 
jamais  que  les  plus  sévères  garanties  de  l'ordre 
doivent  laisi;er  la  liberté  intacte,  et  que  le 
droit  résiste  à  l'arbitraire.  N'oublions  pas 
que  la  prudence,  la  modération,  l'humanité 
respectée  dans  les  vaincus ,  sont  aussi  des 
moyens  de  gouvernement,  et  qu'à  elles  seules, 
l'histoire  l'atteste,  est  réservé  un  succès  du- 
rable.  » 

Ce  langage  est  noble  et  digne,  parce  qu'il 
est  selon  l'esprit  du  Christianisme.  M.  Royer- 
Collard  s'est  élevé,  avec  ce  ton  de  convenance 
qui  lui  est  propre,  contre  la  pensée  qui  pré- 
side à  l'instruction  poursuivie  devant  la  cour 
des  pairs,  relativement  aux  troubles  de  Lyon 
et  de  Paris  au  mois  d'avril.  Il  y  a  de  quoi  ef- 
fraver  l'imagination  dans  un  procès  qui  anra 
trois  cents  juges  ,  et  qui  ne  compte  en  ce  mo- 
ment pas  moins  de  deux  mille  accusés  appar- 
tenant à  un  grand  nombre  de  lieux.  C'est  une 
information  qui  embrasse  en  étendue  près  de 
la  moitié  de  la  France.  On  se  demande  quand 
sera-t-elle  terminée?  A  quels  hommes  est-il 
donné  d'embrasser  toutes  les  ramifications 
d'une  affiire  aussi  étendue?  Quelle  sera  la 
place  publique  assez  vaste  pour  devenir  le 
prétoire  d'un  pareil  jugement?  Et  puis  ces 
nombreuses  et  éternelles  détentions!  C'est  de 
la  cruauté  survivant  à  la  victoire. 

Mais  où  M.  Rover-Collard  a  été  plus  expli- 
cite, et  n'a  enveloppé  sa  pensée  que  d'un  voile 
très  transparent,  c'est  dans  ses  remcrciemeiis 
aux  électeurs  de  "Vitry.  On  a  remarqué  sur- 
tout le  passage  suivant  qui  a  une  grande 
portée  dans  un  homme  ayant  l'âge  et  l'expé- 
rience de  cet  orateur  :  «  Oserai-je  le  dire?  Le 
gouvernement  représentatif,  ce  gouverne- 
ment premier  besoin  de  la  France,  perd  tous 
les  jours  de  son  énergie  et  de  sa  vérité,  même 
dans  la  surabondance  de  notre  esprit  dé- 
mocratique, et  dans  la  prépondérance  déclarée 
de  Tordre  matériel  sur  l'ordre  moral,  qui  est 


toujours  des  principes  supérieurs  aux  vicissi- 
tudes des  gouvernemens  et  des  sociétés,  qui 
doivent  être  défendus  dans  toutes  les  conjonc- 
tures, parce  qu'ils  sont  le  patrimoine  de  l'hu- 
manité....  » 

Il  y  a  toute  une  contre- révolution  dans 
ces  paroles;  et  sans  doute  M.  Royer-Collard  l'a 
entendu  ainsi.  Pour  faire  du  pain  il  faut  de  la 
pâte,  or  la  pâle  de  l'ordre  moral,  c'est  tout  ce 
qui  le  constitue  :  religion,  principes,  justice, 
logique,  vérité,  autoi'ité  lationnelle  et  de  dé- 
duction, tels  sont  les  élémcns  de  cet  ordre- 
Mais  alors  c'est  toute  vuic  démolition  à  faire 
et  une  rcconstrui.tion»  à  entreprendre  ;  car  la 
révolution  de  juillet  n'a  été  que  le  triomphe 
de  l'ordre  matériel  sur  l'ordre  moral  ,  et 
de  l'esprit  démocratique  sur  cet  esprit  natio- 
nal, qui  a  toujours  suivi  si  docilement  les  in- 
fluences naturelles  des  traditions  religieuses, 
monarchiques  et  de  liberté,  sous  lesquelles 
cette  société  s'estformée  et  a  grandi.  M.  R.oyer- 
Collard  vient  de  marquer  sa  place  parmi  les 
hommes  dont  les  efforts  tendent  à  rétablir  la 
puissance  des  principes ,  des  vertus  et  des 
3nœnrs.  Espérons  que  ce  sera  la  dernière  des 
variations  de  cet  esprit  original,  incisif,  mais 
qui  a  été  jusqu'ici  assez  difficile  à  définir. 

Toute  la  presse  est  occupée  aujourd'hui  de 
M.  Rover-Collard.  Ce  leniement  de  la  révolu- 
lion  de  juillet  et  de  ses  œuvres,  de  la  part  de 
l'homme  qui  avait  présenté  à  Charles  X 
l'adresse  des '221,  a  vivement  frappé  les  espi'its. 
M.  Royer-Collard  a  une  longue  expérience; 
il  sait  qu'il  y  a  dans  ce  pays  des  cngouemens  et 
des  antipathies  qu'il  ne  faut  pas  heurter  de 
front  aussi  long-temps  qu'il  n'y  a  pas  jour  à 
faire  prévaloir  d'autres  idées.  Dans  les  trois 
ou  quatre  dernières  sessions,  cet  homme  sin- 
gulier, à  qui  on  ne  peut  refuser  de  l'élévation 
dans  l'esprit,  s'était  borné  à  exprimer  par  un 
oJi!  ah  !  très-sonore,  où  par  de  longs  bâille- 
mens  pleins  d'indépendanci". ,  la  stupéfaction 
ou  l'ennui  que  lui  causaient  certains  discours. 
C'est  presque  à  ces  démonstrations  que  s'est 
borné  son  rôle  parlementaire.  Maintenant  il 
juge  que  le  moment  de  parler  est  venu.  Nous 
verrons  dans  quelque  temps  ce  que  produira 
son  réveil;  mais  c'est  un  présage  heureux  que 
devoir  larévolution  accomplie  parla  coalition 
de  i8'^7,  abandonnée  et  jnaudite  par  des 
hommes  de  ce  relief. 

En  dernière  analyse,  le  résultat  des  élections 
est  ceci  :  l' esprit  irréligieux  et  révolutionnaire 


la  vie  des  nations.  Mais  il  reste,  il  survivra    t    a  été  vaincu;  il  n'aura  plus  pour  représentant 


7S0 


LA    DOMINICALE. 


que  quelques  rares  oi'ganes ,  forcés  de  dlssimu-     I 
1er  leurs  principes  et  de  désavouer  leurs  actes. 

Les  liomuics  de  la  ^^auclie  qui  sont  sincères 
dans  leurs  vœux  de  liberté  et  d'ordre  social , 
séparés  de  cet  esprit  qui  les  dominait ,  et  con- 
vaincus de  l'impossibilité  de  réaliser  leurs 
théories,  soit  par  la  force  populaire,  soit  par 
l'élection,  sont  contraints  de  se  rendre  au 
principe  qui  leur  offre  la  garantie  de  leurs 
vœux  et  l'accomplissement  de  leurs  espé- 
rances. 

Le  parti  qu'on  nomme  le  juste-milieu  s'ac- 
croît nuaiériquement  à  la  Chambre,  mais  n'y 
gagne  rien  en  foiT.e  morale  et  en  influence 
politique.  Il  subit,  au  contraire  ,  tous  les  em- 
barras qui  naissent  d'une  cohue  ,  n'avant 
d'autre  raf)bi!e  que  des  intérêts  déposition, 
et  qu'il  est  impossible  de  sati-faire.  Par  la 
force  des  choses  une  majorité  aussi  nombreuse 
doit  se  fractionner. 

Une  droite  de  vingt-cinq  hommes  dévoués 
au  principe  de  légitimité ,  se  reforme  sous  la 
conduite  d'hommes  d'un  vrai  talent.  Une 
grande  lumière  peut  jaillir  de  ce  fover,  et  se 
répandre  sur  toute  la  France.  Comme  cette 
opposition  se  placera  avec  fianchise  et  fermeté 
.sur  le  terrain  de  la  constitution  nationale, 
elle  attirera  nécessairement  à  elle  les  opinions 
indépendantes  qui  ne  sont  attachées  qu'aux 
principes  ,  et  ne  font  point  une  exclusion  abso- 
îue  des  personnes. 

Tous  ces  faits  présentent  dans  leur  ensemble 
une  grande  amélioration.  Les  '.vu  sont  déci- 
més; la  révolution  est  entamée;  la  majoiité 
sera  composée  d'hommes  c[ui  n'en  voidaicnt 
pas;  elle  sera  entraînée  avec  le  pays  par  la 
nécessité  que  M.  E.oyer-Collard  a  signalée, 
celle  de  remettre  l'ordre  moral  au-dessus  de 
l'oidre  matériel. 

Pendant  cette  lutte  la  politi([ue  extérieure 
a  été  comme  suspendue.  Lorsque  les  héros 
d'Homère  combattent,  les  dieux  de  l'Olympe 
sont  attentifs  ,  les  armées  suspendent  leurs 
mouvemons,  et  les  soldats,  appuyés  sur  leurs 
armes  ,  restent  spectateurs  de  la  lutte.  De 
mcme  l'Europe  semble  s'être  arrêtée,  immo- 
bile, en  présence  de  l'événement  qui  peut  avoir 
-unegrande  influence  surson  avenir.  LaFrancc, 
comme  jadis  la  terre  de  Juda  et  d'Israël,  est 
le  théâtre  sur  lequel  la  Providence  a  noué  et 
doit  dénouer  le  grand  drame  des  destinées  du 
monde. 

Le  seul  fait  important  de  la  semaine  est  le 
débarquement  de  don  Carlos  à  Plymouth  ,  en 


Angleterre.  Les  regards  curieux  se  sont  tour- 
nés vers  ce  prince ,  chassé  par  un  décret  de 
ministres ,  et  comme  prisonnier  de  l'Angle- 
terre. Il  a  soutenu  son  rôle  avec  u*e  grande 
élévation ,  et  s'est  montré  le  digne  descendant 
de  Louis  XIV.  Il  a  été  roi  dans  toute  la  force 
de  l'expression  ,  en  rejetant  avec  noblesse  et 
simplicité  les  offices  qui  lui  étaient  faites,  et 
en  repoussant  les  sugestions  par  lesquelles  on 
voulait  obtenir  sa  renonciation  à  ses  droits.  Il 
a  refusé  jusqu'aux  honneurs  extérieurs  qu'on 
voulait  lui  rendre,  et  aux  services  qui  lui 
étaient  offerts  ,  ne  jugeant  pas  qu'ils  convins- 
sent à  sa  position..  Les  Bourbons  issus  en 
droite  ligne  du  grand  roi  ont  la  véritable 
dignité  selon  le  Christianisme;  ils  ne  sont 
jamais  plus  imposans  que  dans  l'infortune. 

Des  esprits  superficiels  ont  fait  un  sujet 
d'accusation  contre  ce  prince  de  son  éloigne- 
ment  du  théâtre  de  la  guerre  pendant  que 
les  pi'ovinces  septentrionales  de  l'Espagne 
luttaient  pour  la  défense  de  ses  droits.  On 
aurait  voulu  que,  nouvel  Henri  IV,  il  mît 
l'épée  à  la  main  ,  et  régnât,  selon  l'expression 
voltairienne  ,  par  droit  de  conquête  et  par 
droit  de  naissance.  Mais,  indépendamment  de 
l'éducation  qui  peut  la'avoir  pas  fait  un  prince 
guerrier  et  chef  d'armée  ,  il  semble  qu'il  y  ait 
dans  cette  race  de  rois  comme  une  religion 
de  la  patrie  qui  ne  permet  pas  qu'une  main 
royale  se  trempe  dans  le  sang  de  sujets  même 
rebelles.  Henri  IV  est  un  modèle  qui  n'est 
pas  à  suivre  en  toutes  choses  ;  ce  ne  sont  pas 
les  coups  d'épée  qu'il  a  portés  lui-même  à  des 
Français  qui  l'ont  mis  sur  le  trône.  Certes  , 
on  n'accusera  pas  Louis  XVI  de  pusillanimité, 
ni  dans  sa  prison,  ni  sur  l'échafaud;  et  ce- 
pendant il  avait  horreur  de  toute  violence , 
de  toute  effusion  de  sang  commises  pour  ser- 
vir sa  cause.  Beaucoup  de  circonstances  se- 
raient expliquées  par  là,  et  on  ne  se  hâterait  pas 
de  condamner  sia*  de  simples  apparences  des 
princes  qui  n'ont  jamais  manqué  à  leur  devoir 
quand  il  s'est  agi  des  ennemis  de  la  patrie,  ou 
de  donner  au  monde  l'exemple  de  la'  cons- 
tance et  de  la  fermeté  dans  le  malheur. 

On  est  dans  l'attente  de  quelque  événe- 
ment dont  la  nature  et  la  portée  ne  peuvent 
pas  être  encore  appréciées.  L'Europe  est  uu 
échiquier  sur  lequel  une  partie  est  engagée. 
Elle  n'en  est  encore  qu'au  commencement,  et 
il  n'y  a  eu  j  usqu'à  ce  jour  que  des  pions  portés 
en  avant  et  des  positions  prises  pour  l'attaque 
et  la  défense.  La  Russie  s'est  postés  à  Varso- 


LA    DOMINICALE. 


'21 


vie  ;  il  lui  a  été  répondu  par  la  prise  de  la  ci- 
tadelle d'Anvers.  L'Autriche  a  occupé  les  Lé- 
gations, la  riposte  a  été  l'occupation  d' An- 
cône.  La  Prusse  et  l'Autriche  viennent  con- 
jointement de  mettre  leurs  troupes  dans  la 
ville  libre  de  Francfort  ;  c'est  au  cabinet  fran- 
çais à  jouer,  et  on  cherche  sur  l'échiquier 
quelle  est  la  case  sur  laquelle  il  avancera  un 
de  ses  fantassins.  Jusqu'ici,  la  partie  a  peu 
d'intérêt;  elle  s'est  bornée  à  faire  pièce  pour 
pièce  :  nous  verrons  plus  taid. 


Sous  le  titre  d'Hisloire  secrète  du  parti  et 
de  l'apostasie  de  M.  de  La  31eniiais,  M.  Ma- 
drolle  vient  de  publier  un  livre  où  il  combat 
les  doctrines  de  M.  de  La  Mcnnais,  et  parti- 
culièrement les  Paroles  d'un  Croyant.  C'est 
un  écrivain  fort  extraordinaire  que  M.  Ma- 
drolle;  il  a  pris  pour  épigraphe  de  son  livre, 
ces  paroles  du  Paradis  perdu:  Le  bien  ?i'est 
plus  pour  moi  que  dans  l'excès  du  mal;  et  la 
pensée  qui  ressort  de  cet  ouvrage,  c'est  que 
M.  de  La  Mennais  est  un  homme  sans  talent, 
sans  conviction  ,  sans  foi  ;  qui  n'a  que  des 
sens  quasi-perclus  ,  une  plume  ensanglantée , 
et  des  paroles  de  glace  incendiaire.  La  glace 
qui  incendie  fait  un  effet  charmant!  A  en 
croire  M.  Madrolle  ,  M.  de  La  Mennais  a  volé 
jusqu'à  son  nom,  qui  d'ailleurs  n'est  pas  très- 
beau,  puisque  les  lettres  de  ce  nom  peuvent 
donner  dme  damnée  des  diables  ^  ce  qui  est 
fort  piquant.  Il  y  a  tel  endroit  où  M.  Madrolle 
appelle  M.  deLaMennais/ert7>.«o^  Lamennais', 
tel  autre  où  il  lui  applique  ce  vers  de  Piron: 
Et  s'il  n'eût  pas  écrit  ,  il  eût  assassiné;  ce 
qui  est  encore  excessivement  piquant.  Bref, 
M.  Madrolle  se  fâche  tout  rouge  contre  nous, 
qu'il  accuse  d'être  les  ajtologistes  des  Paroles 
d'ux  croyant,  ce  qui  est  toujours  prodigieu- 
sement piquant,  et  surtout  Ircs-viai ,  comme 
chacun  sait.  Bravo  pour  M.  Madrolle  I 


—  On  lit  dans  l'Ami  fie  la  Relirjion  : 
«  On  nous  assure  qu'il  a  été  écrit  à  quelques  évé- 
qnes,  et  peut-être  même  à  la  plupart  de  nos  prélats, 
des  lettres  de  recommandation  très-pressantes  en 
faveur  des  Etudes  relirjieuses.  Ces  lettres  sont  si- 
gnées, dit-on,  d'un  savant  distingué  qui  occupe  un 
des  sièges  les  plus  imporlans  de  l'Afrique,  et  qui 
est  en  même  temps  aumônier  d'une  grande  prin- 


cesse. Nous  félicitons  de  tout  notre  cœur  l'auteur 
des  Kluflcs  d'un  si  haut  patronage  au(|uel  nous  n'o- 
serions aspirer;  mais  nous  le  prierons  en  même 
temps,  lui  ou  son  patron,  de  vouloir  bien  épargner 
un  [)eu  les  autres  journaux.  Ne  peut-on  louer  un 
journal  sans  faire  le  procès  aux  autres?  Faut-il  ab- 
solument, pour  exaller  les  Eivdea,  dépiimer  des 
feuilles  du  même  genre?  Ces  feuilles,  dit  l'illustre 
jirotecteur,  jioussent  le  clergé  dans  une  voie  fu- 
neste, en  l'excitant  û  la  haine  contre  l'ocf/rcéft; 6/». 
Or,  ce  reproche  est  injuste  pour  ce  qui  nous  con- 
cerne, car  nous  n'avons  pas  écrit  une  ligue  contre 
Yonlre  élubli  à  ?.huoc,que  nous  respectons  infini- 
ment. S'agirail-il  de  l'ordre  ciabli  en  France? 
Nous  n'avons  point  non  plus  excité  à  le  haïr  ;  nous 
avons  pu  blâmer  queliiues  mesures,  nous  plaiudre 
de  quelques  vexations,  réclamer  contre  quel(iues 
abus  ;  mais  prêcher  la  haine,  jamais.  Il  est  vrai  que 
nous  n'avons  peut-être  pas  le  même  dévoûment  que 
les  Etudes  pour  l'ordre  actuel  ;  mais  nous  ne  som- 
mes point  comme  elle,  honorés  deses  faveurs.  Nous 
ne  recevons  du  ministère  ni  communications,  ni 
pensions,  ni  secours  ;  on  ne  nous  paie  point  pour 
dire  telle  ou  telle  chose,  annoncer  telle  ou  telle 
nouvelle,  soutenir  telle  ou  telle  thèse  :  c'est  un 
avantage  que  nous  laissons  à  d'autres.  Les  Etudes, 
dit  leur  illustre  patron ,  ont  le  mérite  de  rester 
étrangères  à  la  politique;  elles  ne  sont  pas  du 
moins  étrangères  à  la  politique  du  gouvernement , 
puisqu'elles  la  soutiennent  et  la  propagent  de  leur 
mieux.  Quant  à  l'éloge  qu'on  fait  de  31.  l'abbé 
Juin,  directeur  des  Eludes,  nous  ne  prétendons 
point  le  discuter.  Nous  nous  en  rapportons  là-des- 
sus à  ses  supérieurs  ecclésiastiques  qui  le  connais- 
sent et  l'apprécient;  à  M.  l'évcque  de  La  Rochelle 
dont  il  eslle  diocésain,  et  aux  quatre  ou  cinq  évêques 
qui  l'ont  employé  tour  à  tour,  enlr'autves  à  M.  l'é- 
vêqne  de  Beauvai^,  qui  l'a  trouvé  curé  à  Verberie, 
et  ne  l'y  a  pas  laissé.  Au  reste,  l'intérêt  que  le  si- 
gnataire de  la  lettre  témoigne  à  M.  Juin  et  à  ses 
Etudes  est  tout  natiu-el.  Ce  journal  avait  naguère 
plaidé  fortement  pour  qu'on  élevât  M.  G.  à  une 
haute  dignité,  et  le  moins  que  M.  G.  pouvait  faire, 
c'était  de  recommander  à  son  tour  un  si  excellent 
journal.  C'est  une  réciprocité  de  procéilés  et  de  ser- 
vices qui  a  quelque  chose  de  louchant.  » 

Nous  trouvons  très-justes  ces  réflexions  de 
l'Ami  de  la  Religion,  et  nous  pensons  avec  lui 
qu'il  serait  temps  de  voir  finir  toutes  ces  intri- 
gues pitoyables,  liions  aurions  pu  Kous-même, 
il  y  a  quelque  temps,  nous  plaindre  person- 
nellement de  certaines  manœuvres  employées 
contre  nous,  par  une  autre  feuille  que  \cs  Etu- 
des,  dans  d\ffércns  diocèses,  et  particulière- 
ment dans  celui  du  Mans.  La  gazette  du  Maine 
qualifia  dans  le  temps  ces  menées  comme 
elles  méritaient  de  l'être;  nous  crûmes  devoir 
garder  le  silence  par  délicatesse,  pensant  que 
cette  sorte  de  tactique  ,  qui  au  reste  n'a  pas 


722  '  LA    DOMINICALE. 

produit  les  résultats  qu'on  s'en  était  promis, 
ne  se  renouvellerait  plus. 


— S'il  existe  un  journal  qui  convienne  aux 
jeunes  gens,  c'est  celui  qui  s'intitule  avec  rai- 
son :  Journal  de  la  Jeunesse.  Aussi ,  depuis 
six  mois  à  peine  qu'il  paraît ,  a-t-il  trouvé  accès, 
non-seuienient  dans  les  familles  ,  mais  dans  les 
maisons  d'éducation  et  jusque  dans  l'asile  im- 
pénétrable des  séminaires.  Les  sciences  natu- 
relles surtout,  y  sont  traitées  avec  un  rare 
talent  et  une  admirable  simplicité.  Des  con- 
cours étant  ouverts  chaque  mois  dans  le  Jour- 
nal de  la  Jeunesse  pour  les  abonnés  des  deux 
sexes  ,  l'illustre  auteur  du  Génie  du  Christia- 
nisme ,  dont  la  noble  sollicitude  ne  laisse 
échapper  aucune  occasion  de  manifester  ses 
sympathies  pour  tout  ce  qui  est  jcuue  et  bon  , 
a  vouulu  décerner  lui-même  la  palme  au  vain- 
queur du  mois  dernier,  et  c'est  mademoiselle 
Amélie  Limard,  élève  de  l'institut  Léturgie ,  à 
Rouen, qui  a  reçu  l'ouvrage  de  M.  de  Cha- 
teaubriand,signé  de  sa  main. 

IVous  nous  plaisons  à  signaler  ce  puissant 
moyen  d'émulation  aux  pères  de  famille  et 
aux  maisons  d'éducation. 


CHRONIQnt:  DE  LA.  SEMAINE. 

Rome.  Le  jeudi  29  mai,  la  procession  solennelle 
de  la  Fèie-Dicu  eiil  lieu  dans  celle  capitale.  1  lie 
pailit  de  la  cliapelle  Sixdiie.  S.  S.  en  habils  pon- 
tificaux porlail  le  Sainl-Sacremenl  -,  elle  était  élevée 
sur  le  Talamo.  Les  cardinaux,  chacim  dans  l'habit 
de  leur  ordre  ;  les  cvêqiies  ,  les  prélats ,  le  clergé 
romain,  les  réguliers  formaient  le  cortège.  Après  le 
Saint-Sacremeni,  marchaient  le  magistrat  romain, 
les  [HOlonolaires  apostoliques  et  les  généraux  d'or- 
dres. Après  avoir  fait  le  tour  de  la  colonnade  du 
Vatican ,  la  procession  entra  dans  l'église  Saint- 
Pierre,  où  le  saint-père  donna  la  bénédiction  du 
Saint- Sacrement  à  un  peuple  innnense  rassemblé 
dans  labasirupie.  Le  jeudi  suivant,  jour  de  l'octave, 
le  clergé  de  la  même  église  fit  la  procession  que  le 
saint-père  suivit  avec  les  cardinaux. 

—  L'alarme  est  toujours  dans  le  clergé  anglican, 
menacé  dans  ses  richesses  énormes.  Des  membres 
laïques  de  l'Eglise  d'Angleterre  et  d'Irlande  vien- 
nent tie  faire  une  protestation  à  ce  sujet,  et  quali- 
fient la  situation  du  nom  de  crise  meuaranie.  Le 
chiffre  des  revenus  du  clergé  anglican  est  curieux. 

Suivant  les  états  apportés  au  parlement ,  le  nom- 
bre des  ecclésiastiques  anglicans  d'Irlande  est  de 


8 1 0,  qui  jouissent  ensemble  de  36,000,000  de  francs 
de  revenu  annuel.  C'est  une  moyenne  d'environ 
44,000  fr,  par  tête.  L'évêque  de  Corck  a  pour  sa 
part  ^  25,000  f.  de  rente;  celui  de  Leighlin  260,000  f.; 
l'évêque  de  Cloyne  200,000  fr.  Mais  aussi  les  cha- 
pelains et  curés  chargés  du  service  spirituel  n'ont 
guère  plus  de  quinze  ou  vingt  guinées.  La  majeure 
partie  des  bénéficiers  des  campagnes  ne  résident 
point;  ils  font  administrer  ce  que  M.  Conolly  nom- 
me leurs  propriétés,  par  des  gens  d'affaires,  et  prê- 
chent pour  eux  le  dimanche ,  s'il  y  a  des  protestans 
dans  le  pays.  (  On  sait  qu'ils  ne  forment  pas  le 
dixième  de  la  population  irlandaise.)  A  côté  de  ces 
heureux  sinécurisles,  qui  retiennent  en  prison  dans 
ce  moment  plusieurs  centaines  de  leurs  redevables, 
les  prêtres  catholiques  meurent  de  faim  tout  comme 
les  paysans. 

L'Eglise  d'Angleterre  est  moins  richement  par- 
tagée en  proportion ,  bien  que  son  revenu  excède 
ceux  de  tous  les  clergés  européens  réunis.  Ce  re- 
venu s'élève  à  environ  240,000,000  fr.  pour  7,700 
ecclésiastiques  de  loul  rang;  ce  qui  donne  à  chacun 
51 ,000  fr.  seulement ,  au  lieu  des  44,000  fr.  d'Ir- 
lande. Sur  cette  masse ,  l'évêché  de  Durham  rend 
près  de  2  millions;  Carlisle  ])lusd'Hn;  Gantorbéry 
^  ,600,000  fr.  ;  mais  Pélerborough  ne  vaut  que 
440,000  fr.,  et  les  doyens,  archidiacres,  prében- 
diers,  grands-chantres,  chanceliers,  secrétaires, 
maîtres  des  canons,  etc.,  reçoivent,  pour  la  plupart, 
moins  de  \  10,000  fr.  Dans  les  paroisses  rurales,  et 
même  dans  les  villes ,  les  ecclésiastiques  qui  fout  le 
senice  réel  ont  en  général  de  230  à  400  fr.;  ce  qui 
complète  toute  celle  admirable  organisation. 

—  Le  docteur  Slallery,  président  du  collège  de 
Maynooth  en  Irlande,  a  été  nommé  par  le  pape  à 
l'archevêché  de  Cashel.  Les  journaux  irlandais  font 
un  grand  éloge  de  ce  prélat,  (jui  est  ami  du  doc- 
tour  Doyle  ,  évèquede  Kildare.  Son  sacre  a  eu  lieu 
à  Thurles  le  24  février. 

—  Le  saint-siége  vient  de  nommer  deux  Fran- 
çais ,  BIM.  Jeanjean  et  Brute ,  évêques  dans  les 
Etals-Unis  :  le  premier  à  la  Nouvelle-Orléans,  et 
le  second  à  Yincennes. 

M.  l'abbé  Brute  appartient  à  une  famille  recom- 
mandable  de  Rennes ,  et  en  est  lui-même  un  des 
enfans  les  plus  distingués.  Avant  d'enlrer  dans  les 
ordres ,  le  nouveau  prélat  avait  remporté  le  grand 
prix  de  médecine.  Son  zèle  \mu-  le  salut  des  âmes 
le  conduisit  ensuite  dans  les  missions  d'Amérique, 
où  il  réside  depuis  vingt-cin([  ans. 

—  Les  missions  de  la  Chine  et  des  pays  voisins 
éprouvent  en  ce  moment  une  traverse  tout-à-fait 
inattendue  de  la  part  fin  gouvernement  libéral  du 
Portugal.  Le  gouverneur  de  Maeao  a  exigé  des  mis- 
sionnaires qu'ils  reconnussent  la  suprématie  du  roi 
de  Portugal  sur  lous  leurs  établissemens.  Ils  n'ont 
point  voulu  sesoumellrc  à  cette  prétention,  qui  pour- 
rait être  un  obstacle  au  succès  des  missions ,  et  qui 
est  d'ailleurs  d'autant  |ilus  ridicule,  que  la  puis- 
sance des  Portugais  décline  chaque  jour  dans  l'O- 


LA    DOMirdCALF 


725 


rient.  A  lois  le  gonvernenr  de  Macao  a  oidonné 
anx  procuretirs  des  diverses  missions  de  (iiiiller 
celle  ville.  Macao  est  le  point  ceiilial  pour  les  mis- 
sions: c'est  là  que  les  missionnaires  d'Enrope  arri- 
vent. Il  /j"esl  resté  dans  la  ville  cpie  (]nel(|iies  ecclé- 
siastiques chinois,  aHiliés  à  la  congrej^alion  de 
Sainl-Lazare. 

On  cherche  en  ce  moment  à  ohtenir  la  révocation 
de  cette  mesure  auprès  du  irouverneuient  de  Goa  : 
mais  qu'espérer  pour  la  religion  avec  des  créatures 
de  don  Pedro  j' 

—  La  comniissioii  cliargée  de  )»roposer  les  moyens 
de  réforme  du  clergé  espagnol  s'est  installée  au 
couvent  delà  ïriuilé,  à  I\l.idrid.  Pour  la  mettre  à 
même  d'acccléier  ses  travaux,  on  lui  a  adjoint  six 
membres  auxiliaires  :  don  de  Bedoya,  chanoine 
d'Orense;  don  Gisberl,  abbé  d'Arbas;  don  Ahu- 
mada,  chanoine  d'Oviedo;  don  IMelo  ;  le  père  de  la 
Canal,  de  l'ordre  des  Auguslins;  et  don  de  Olci- 
iiellas,  religieux  du  monastère  de  îii[)oll. 

—  Une  lettre  de  Madrid  annonce  qu'il  a  été 
publié  le  8  juin  un  décret  qui  remet  en  vigiieur  le 
décret  de  Charles  III,  du  \(i  juillet  I7S4,  d'après 
lequel  les  cvè{|Mes doivent  soiimellre  à  l'approbation 
royale  la  noniinalion  de  leurs  vicaires-généraux, 
et  oblige  tous  les  digiinaires  ecclésiasiiques  de  relie 
classe  à  se  pourvoir  auprès  de  l'autorité  royale, 
pour  obtenir  rapprol)alion;  et  nul  ne  pourra  exer- 
cer les  pouvoirs  de  juridiction  affeclés  à  la  dignité, 
sans  ladite  approbation. 

—  M.  l'évêque  de  Châlons  a  adressé,  à  ia  fin  du 
mois  dernier,  une  lettre  circulaire  à  son  clergé, 
relativement  à  la  visite  pastorale  qu'il  vient  de  ter- 
miner dans  les  arrondissemens  d'Epernay  et  de 
Vilry-Ie-Français.  Le  piélal,  en  déplorant  Tindiffé- 
rence  d'un  trop  grand  nombre  de  chrétiens ,  se 
félicite  pourtant  du  bon  esprit  qui  règne  dans  plu- 
sieurs paroisses.  I!  en  cite  honorablement  un  cer- 
tain nombre  :  Coole ,  Sompuis ,  Chamvoisy,  Bou- 
cliy-le-Repos ,  Gourgançon,  elc.  Ces  paroisses  ont 
accueilli  leur  évèqiie  avec  des démonstrationsde  joie 
et  de  respect. 

—  M.  lévèque  de  Monlauban  a  donné  à  Lau- 
zerte,  arrondissement  de  Moissac  ,  la  confirmation 
pendant  trois  jours  à  plus  de  douze  cents  per- 
sonnes. 

—  Le  diocèse  de  Nevers,  rétabli  depuis  dix  ans 
seulement,  n'a  point  encore  d'évèque  pour  succé- 
der aux  deux  évêques  qui  n'ont  prestpie  fait  que 
passer  sur  ce  siège.  Dernièrement,  M.  l'évêque  de 
31oulins  y  faisait  une  ordination.  Elle  a  eu  lieu  le 
dimanche  dans  la  chapelle  du  grand  séminaire  de 
Nevers.  Il  y  a  eu  dix-huit  prêtres,  quatorze  dia- 
cres, sept  sous-diacres,  vingt-deux  minorés  et  dix- 
neuf  tonsurés.  Ces  dix-buit  prêtres  sont  une  res- 
source bien  précieuse  pour  un  diocèse  qui  éprouve 
tant  de  besoins.  Le  lundi,  M.  l'évêque  de  Moulins 
a  donné  la  confirmation  aux  enfans  de  la  ville  et 
des  environs  qui  avaient  fait  cette  année  leur  pre- 


mière communion.  Il  a  visité  le  petit  séminaire  et 
l'école  des  Frères. 

—  On  écrit  de  Rennes  : 

«  Notre  département  était  en  grande  souffrance 
par  suite  de  la  sécheresse.  IM1\L  les  curés,  sur  la  de- 
mande des  habitans  de  nos  campagnes,  ayant  solli- 
cité l'autorisation  de  faire  des  prières  i»ub!iques 
pour  lléchir  la  colùre  céleste,  on  s'est  lendu  en  pro- 
cession aux  pèlerinages  les  pluf^ célèbres  :  à  l'église 
de  Saint-Yves,  près  Tréguier,  à  la  chapelle  de 
Notre-Dame-de-Guyodel.  C'était  un  spectacle  ton- 
chant  que  de  voir  ces  [topulalions  religieuses  accou- 
rir en  foule  dans  les  vieux  lenqiles  élevés  par  la 
piété  de  leius  ancêtres,  cl  inq)lorer  la  béaédiction 
du  ciel  sur  leurs  récoltes.  Nos  vœux  ont  é;é  exaucés, 
car  depuis  deux  jours  nous  avons  de  la  pluie.  » 

—  Les  ligueristes,  on  prêtres  de  la  congrégation 
du  Rédempteur,  fondée  par  le  père  Liguori,  com- 
mencent à  se  répandre  en  Belg  que.  Ils  ont  com- 
nîencé  dans  le  royaume  de  Naples,  il  y  a  précisé- 
ment cent  ans,  et  ont  été  approuvés  par  Benoît  XIV 
en  1746.  Ils  ont  formé  depuis  quinze  ou  vingt  ans 
des  établissemens  en  Allemagne  et  en  Suisse.  Ils 
arrivèrent  dans  le  diocèse  de  Tournay  il  y  a  un  an, 
et  ils  ont  aujourd'hui  deux  maisoiiS  dans  le  diocèse 
de  Liège.  L'une  est  pour  le  noviciat  et  les  études. 
Leur  manière  de  prêcher  est  simple  et  apostolique. 
lis  donnent  des  missions,  des  neuvaines,  des  re- 
traites, et  on  se  félifite  de  leurs  soins,  qui  ne  pour- 
ront que  faire  plus  de  friùts  quand  les  ouvriers 
seront  plus  nombreux.  Ces  religieux  ne  vont  que 
là  où  les  appellent  les  évêques  ou  les  curés. 


NOUVELLES  ETRANGERES  ET  FAITS   DIVERS. 

—  Le  roi  d'Espagne  a  débarqué  à  Portsmontli , 
après  avoir  rejeté  la  proposition  de  lord  Palnierston 
relativement  à  une  renonciaiion  aux  droits  de  la 
couronne,  proposition  transmise  par  M.  Backouse. 
A  son  débarquement,  le  monarque  n'a  été  reçu  ni 
par  le  vice-gouverneur ,  ni  [tar  l'amiral.  On  a 
des  raisons  de  croire  qu'il  ne  restera  pas  long- 
temps en  Angleterre. 

On  éprouve  un  sentiment  pénible  en  voyant 
le  mot  chassé  employé  dans  l'article  premier  du 
traité  de  la  quadruple  alliance ,  à  l'égard  de  don 
Carlos.  Cromwell,  en  demandant  à  Louis  XIV  que 
Charles  II  ne  pût  rester  sur  le  territoire  français, 
se  servait  du  mot  éloigner. 

Il  ne  faut  pas  croire,  du  reste,  que  la  guerre  ci- 
vile de  îa  Pénisule  soit  terminée  par  l'absence  des 
deux  rois  légitimes.  En  Portugal ,  peut-être,  où  le 
.peuple  a  moins  d'énergie  qu'en  Espagne,  la  résis- 
tance au  gouvernement  de  don  Pedro  sera  moin;? 
compacte  et  moins  nombreuse  <]He  dans  les  pro- 
vinces de  la  Navarre  et  de  la  Biscaye.  Mais  en  Es- 
pagne il  n'en  sera  pas  de  même. 

—  La  reine  d'Espagne  vient  de  publier  un  décret 


sur  la  presse  périodique.  En  voici  les  principales 
dispositions  :  Nul  ne  pourra,  sans  avoir  obtenu  la 
permission,  publier  un  journal  qui  traite  de  matiè- 
res autres  que  la  llLtôraUire,  les  sciences  et  les  arls. 
Ces  permissions  ne  seront  données  qu'aux  per- 
sonnes réunissant  les  qualités  requises  pour  être 
électeurs,  el  elles  verseront  un  cautionnement  qui, 
à  :\îadrid,  sera  de  20,090  réaux  (  5,000  fr.  )  en  es- 
pèces et  40,000  réaux  en  créances  sur  l'Etat.  Dans 
les  provinces,  le  caulionnement ,  sera  de  moitié. 
Tous  les  journaux  et  écrits  périodiques,  à  l'excep- 
tion de  ceux  désignés  ci-dessus,  et  même  les  pros- 
pectus, seront  soumis  à  une  censure  préalable.  Les 
censeurs  rejetteront  tout  ce  qui  porterait  atteinte  à 
la  religion,  aux  droits  de  la  couronne  ,  aux  lois  de 
l'Etat;  ce  qui  serait  susceptible  de  provoquer  ù  la 
rébellion,  aux  troubles  ou  à  la  désobéissance  aux 
loisj  ce  qui  blesseiait  les  bonnes  mœurs,  et  ce  qui 
attaquerait  les  fonctionnaires  de  l'Etat  et  les  souve- 
rains étrangers.  Les  journaux  ne  pourront,  sous 
peine  d'amende,  laisser  en  blanc  les  parties  retran- 
cbées  par  la  censure.  Les  gouverneurs  des  provinces 
sont  autorisés  à  suspendre  les  journaux  qui  clier- 
cberaient  à  exciter  des  troubles.  L'imprimeur  ou  le 
libraire  qui  fournirait  un  journal  prohibé,  paierait 
pour  chaque  exemplaire  vendu  une  amende  égale 
au  prix  de  cinq  cents  exemplaires.  Le  montant  des 
amendes  sera  donné  aux  établisseraens  de  charité. 

—  La  cour  des  pairs  a  délivré  jusqu'à  ce  jour 
plus  de  quatre  cents  mandats  d'arrestation,  de  per- 
quisition et  comuîissions  rogatoires.  Son  greffe  est 
encombré  d'une  énorme  quantité  de  dossiers ,  de 
paquets,  de  brochures,  manuscrits  et  correspon- 
dances envoyés  des  départemens,  et  dont  le  triage 
demande  un  temps  considérable.  Le  nombre  des 
arrestations  opérées  à  Paris  ou  dans  la  banlieue, 
depuis  le  ^^  avril,  dépasse  960.  Le  nombre  des  ar- 
restations faites  à  Lyon,  depuis  le  commencement 
de  l'insurrection,  est  de  M  50  à  1200. 

Toutes  les  prisons  de  ville  sont  encombrées,  et  la 
seule  prison  de  Perrache  renferme  460  détenus. 
Dimanche  dernier,  il  y  a  eu  quelques  nouvelles  in- 
carcérations, à  la  suite  de  la  marche  dé  plusieurs 
patrouilles,  des  doublemens  des  postes  et  des  bruits 
répandus,  qu'il  devait  y  avoir  émeute  pour  le  21 ,  à 
l'occasion  des  élections.  En  attendant ,  il  émigré 
toujours  des  ouvriers,  et  ce  sont  les  meilleurs.  On 
arrête  ceux  qui  sortent  de  Lyon  sans  passeport; 
mais  il  ne  paraît  pas  que  cette  mesure  les' retienne, 
et  ramène  du  travail  à  aucjn  genre  d'industrie. 

—  Une  lettre  de  Bourbon-Vendée ,  adressée  à 
r7/e>»u))c,  de  Nantes,  donne  quelques  nouveaux 
détails  sur  un  vol  attribue  au  secrétaire  général  de 
la  préfecture  de  la  Vendée. 

«  M.  le  préfet  de  la  Vendée  avait  plus  de 
soixante  jnille  francs  dans  sa  caisse.  Ces  fonds  qui, 
dit-on,  appartenaient  en  grande  partie  à  la  police 
secrète,  et  qui  étaient  destinés  à  travailler  lamaix^e 
é/edora/e,  ont  disparu.  M.  Lasalle,  ancien  agent 


LA    DOMINICALE 


de  police,  que  M.  Paulze  d'Ivoy  avait  pris  pour  se- 
crétaire particulier,  a  été  accusé  par  ce  fonction- 
naire, et,  à  la  suite  d'une  querelle  plus  que  vive 
entre  ces  deux  hommes  publics,  M.  Lasalle  s'est 
donné  la  mort.  » 

—  On  nous  écrit  de  Paris  ,  dit  le  Journal  des 
Flandres,  que  M.  Charles  Decoux  est  nommé  à  une 
chaire  d'économie  politique  à  la  future  Université 
catholique  belge. 

—  On  évalue  aux  chiffres  suivans  le  débit  des 
Paroles  d'un  croyant ,  de  M.  de  La  Mennais  : 
Paris,  éditions  ordinaires,  100,000  exemplaires;, 
éditions  populaires,  200,000  exemplaires  ;  Bruxelles, 
éditions  ordinaires,  6,000;  éditions  populaires, 
2,000;  Louvain,  éditions  populaires,  20,000.  En 
outre,  une  traduction  italienne  circule  surtout  dans 
la  Lombardie  et  les  Marches  ;  une  traduction  polo- 
naise dans  la  Galicie.  Il  se  prépare  de  plus  une 
traduction  allemande  à  Paris,  une  traduction  hol- 
landaise à  Gand ,  une  traduction  flamande  à 
Bruxelles. 

Nous  croyons  ces  chiffres  bien  exagérés  ;  mais  ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'un  très-grand  nombre 
d'exemplaires  ont  été  débités.  On  nous  assure 
(ju'un  nouvel  ouvrage  M.  de  La  ]\Iennais  va  paraître 
dans  quelques  semaines. 

—  On  lit  dans  un  journal  de  la  Belgique  : 

Un  manuscrit  de  1527,  portant  les  noms  de  trois 
ecclésiastiques,  vient  d'être  trouvé  parmi  d'autres 
pièces  aussi  très-importantes,  et  semble  ne  laisser 
aucun  doute  sur  la  méthode  particulière  de  tirer 
les  couleurs  des  métaux,  minéraux,  herbes,  fleurs, 
pour  peindre  sur  verre  seulement  ;  ensuite  la  ma- 
nière de  peindre  sur  verre,  avec  indication  de 
la  qualité  du  verre,  sa  préparation  préalable  et  cuis- 
son aussitôt  peint,  imitant  les  peintures  des  car- 
reaux d'anciennes  églises,  etc. 

Le  possesseur  G.  G.  fera  paraître  incessamment 
la  méthode  de  faire  les  couleurs,  avec  dessin  des- 
fours,  ustensiles,  etc. ,  dans  une  brochure  de  500 
pages.  —  Quant  à  celle  à  peindre  sur  le  verre,  il 
cherche  à  entrer  en  négociation  avec  un  bailleur 
de  fonds  pour  en  tirer  bon  parti,  voulant  avant  tout 
faire  l'expérience. 


Le  Directeur-  Gérant , 
ANGE  DE  SAINT-PRIEST. 


TABLE  DES  MATIERES  (0. 


I.  DOCTRINES  GENERALES. 

Pages. 

Introduction.  —  Exposé  des  questions  reli- 
gieuses qui  seront  traitées  dans  la  Domini- 
cale         1 

De  la  Paroisse  comme  unité  territoriale 17 

Du  Catholicisme  comme  puissance  civilisatrice 

(1",  2%  3'  art.) 3,  33,  50 

Histoire  du  mariage  chrétien  (1",  2°  art.)  74,  197 
De  nos  doctrines  (gallicanisme  et  ultramonta- 

nisme) 113 

Comment  nous  voulons  défendre  le  christia- 
nisme      133 

De  nos  contradicteurs 399 

De  la  religion  naturelle 220 

De  l'ordre  civil  et  de  l'ordre  religieux 91 

S'il  est   vrai  que  le   catholicisme   soit   mort. 

(I"et  2*  art.) 445,  568 

Mouvement  religieux 4C8 

Caractère  du  mouvement  religieux 547 

De  l'anarchie  dans  les  doctrines 507 

Résumé  du  premier  volume 


IL  PHILOSOPHIE. 

Pages 

Réflexions  sur  la  philosophie  contemporaine. .  20° 
L'homme  connu    par   la   révélation.  —  Sujet 

traité  en  Sorbonne  par  l'abbé  Frère.  (  l'^''  et 

2*  art.) 312,  337 

Elémens  de  philosephic  catholique,  par  l'abbé 

Combalot.  —  (  1",  2%  3^  art.  ) 528,  574,  605 

Considérations  sur  le  système  de  M.  de  La  Mcn- 

nais,  par  M.  l'abbé  Lacordaire 688 

M.  Caron  et  M.  Bautain 708 

III.  POLITIQUE. 

Que  le  christianisme  peut  servir  de  fonde- 
ment à  la  politique  actuelle 153 

Que  le  christianisme  a  prévu  tous  les  besoins 
des  peuples 177 

Du  {gouvernement  philosophique  et  du  gou- 
vernement religieux.  (  1",  2',  3°  art.)  493,  593,  665 

Du  Clergé  et  des  Chambres 380 

Réflexions  à  l'occasion  d'une  pétition  prise  en    705 


(i)  Nous  avoas  preïeré  la  méthode  qui  suit  à  celle  qui  est  ordinairement  adoptée,  pensant  que  nos  lecteurs  aimenucnt  niicus 
voif  tout  ce  qui  a  trait  au  même  ordre  d'idées  réuni  par  divisions,  qu'une  repëlitign  pure  et  simple  des  sommaires. 


72G 


LA    DOMINICALE. 


considération  par  la  Chambre  des  Députés.     491 
Projet  de  supprimer  les  diocèses  créés  en  1822. 

(]",  2',  3' art.} 321,  42/j,  472 

De  la  Chambre  sur  la  dotation  des  diocèses.  — 

Lettre  dclM.  Isambcrt ^14 

Conclusion  des  tentatives  révolutionnaires  cou- 
les évêchés  de  1822 5-0 

Proposition  de  M.  Bavoux  sur  le  rétablissement 

du  divorce.  (  r%  2'   art.) 349,373 

Du  mouvement  des  provinces 565 

Le  vingt-un  Janvier 217 

Evénemcns  du  mois  d'Avril 505 

Le  Clergé  et  le  Constitutionnel 632 

Coup  d'œil  sur  la  situation   présente,  (union 

des  partis.  ) 645 

Mélanges  politiques.  (  V',  2*  art.  ) 521 ,  539 

Revues   politiques  et  administratives.  —  525, 

545,  585,  620,  634,  656,  677,  716 

Quelques  mots  à  la  Gazette 458 

De  l'Espagne  et  du  Portugal 685 

lY.  LITURGIE 

ET  ÉLOQUEINCE  SACRÉE. 

Semaine  religieuse.  —  10  Novembre,  24'  di- 
manche après  la  Pentecôte,  et  fête  de  la 
dédicace  des  églises 12 

Delà  quête  dans  les  églises  ou  de  l'aumône  col- 
lective   

Semaine  religieuse.— 25'  dira,  après  la.Pentec. 

—  26'  dim. 

—  l^dim.  de  l'Avent 

—  2*  dim. 

—  3*  dim. 

—  4*  dim. 


23 
26 
44 
64 
83 
104 
118 

Noël 137 

Historique  de  la  fête  de  Noël 140 

Du  jour  de  l'an  dans  la  religion  chrétienne.. .     156 

l'été  de  l'Epiphanie 181 

Sera,  relig.  —  La  Conversion  de  St-Paul 224 

Le  Carême 301 

Mandemens  pour  le  Carême 302 

Ouverture  des  Conférences  de  la  Métropole. . .     335 

—  1"=  conférence.  M.  l'abbé  Dupanloup 345 

—  2°  conf.  M.  l'abbé  Pctetot 369 

—  3*  conf.  M.  l'abbé  James 393 

—  4' conf.  M.  l'abbé  Annat 417 

—  5' conf.  M.  l'abbé  Yeissyére 441 


Pagei 

—  6*  conf.                M.  l'abbé  Dassance 466 

—  7*  conf.               M.    Thibault 517 

De  la  Canonisation   des  Saints.  (  1"  art.) 377 

La  Semaine  sainte 420 

Pâques 443 

La  Pentecôte 596 

La  Fête-Dieu 610 

V.  LITTÉRATURE. 

^■OUVELLES    ET    LÉGE>DES. MELANGES 

LITTERAIRES    ET    HISTORIQUES 

Du  Christianisraepar  rapport  aux  arts  de  l'es- 
prit   182 

Influence  du  Christianisme   sur  la  littérature 

du  XIX  siècle 402 

Histoire  littéraire.  —  Lettres  à  l'abbé  ***. 

—  1'  lettre 352 

—  2' lettre.  (  Salon  de    1834) 434 

—  3*  lettre.  (  MM.  de  Chateaubriand  et  Lamar- 
tine ) 449 

—  4' lettre 499 

—  5'  lettre 531 

—  6'  lettre 599 

Poésie.  —  Un  convoi 459 

—  A  ma  sœur 633 

Etudes  historiques.  —  1"   Etude.  —  Société 

païenne 188 

—  2*  étude.  —  Commencement  de  la  Société 
chrétienne 204 

—  3' étude.  —  Martyrs 271 

—  4*  étude 324 

Nouvelle  italienne 57 

Légende  espagnole.  —  La  Ville  de  la  Vierge. . .  120 

Le  cachot  de  la  Conciergerie 210 

Un  Régicide 226 

Un  Souvenir  de  Bretagne 275 

Les  Curés  français  aux  colonies 290 

La  double  Absolution 293 

Le  Crétin 533 

Le  Clergé  de  l'église  Bonne-Nouvelle . 553 

La   Mort   d'Olivier-le-Diable.  (Chronique   du 

15'  siècle.) 673 

Etablissemens  de  charité  chez  les  Turcs 125 

LesOrphelins  du  choléra 191 


VI.  SCIENCES. 
De  la  Science  (  l"  art.  ) 


€25^ 


LA    DOMINICALE. 

l'agci 


Târ 


De  la  Linguistique  ou  de  l'étude   des  langues 
dans  ses  rapports  avec  la  Bible 157 

Des  Rapports  des  sciences  naturelles  avec    la 
religion 107 

Jurisprudence  ecclésiastique.  (  1°',  2%  3'  art.) 

262,  381,  4jj 

Hygiène.  (I%2'  art.) 2C8,  340 

Géologie.  (l%  2*  art.  ) 511,  578 

Economie  sociale.  (  l"",  2',  3<^,  4%  5'  art.  )  30 

C9,   151,  654,  670 

Exposition  des  Produits  de  l'industrie 095 

VII.  BIBLIOGRAPHIE. 

Almanach  des  paroisses,  (r,  2*,  3*  art.)   85,  123,  168 

Voyage  à  Prague,  par  le  vicomte  "VVaish 128 

Le  Presbytère.  —  Poème  inédit 145 

Du  Prêtre,  et  de  son  ministère  dans  l'état  ac- 
tuel de  la  France,  par  le  comte   de    Mont- 

losier 1 60 

Mathildc.  — Chronique  des  Croisades 170 

Histoire  pittoresque   du  Mont-St-Michel  et  de 

Tombelène,  par  Maximilien  Raoul 212 

La  cité  de  Dieu  de  St-Augustin  translatée  en 

vulgaire  français,  par  Raoul  de  Preslcs 229 

Bibliographie.  —  Exposition 237 

Sources  du  droit  canon.  (T,  2',  3'  art.)  257,  281,  329 
Livres   historiques.  —  Diverses   écoles  histo- 
riques      408 

M.  de  Sismondi 475 

M.  Michelet 667 

Etudes  bibliques.  —  Traduction   de  la  Bible 

en  vulgaire  français.  (  T,  2°  art.  ) 315,  41 1 

Des  livres  d'heures  au  moyen-âge 613 

(Kuvres  de  Silvio  Pellico 555 

OEuvresdeSt-FrançoisdeSales.—  Loyau  d'Am- 

boise 362 

Paroles  d'un  croyant,  par  M.  l'abbé  deLaMcn- 

nais.  (  r  et  2'  art.  ) 57 1 ,  607 

Education  des  mères  de  famille,  par  L.  Aimé- 
Martin 651 


VIII.  STATISTIQUE  RELIGIEUSE. 

Etat  du  Protestantisme.  —  Sociétés  bibliques, 
jr  et  2' art.) 95,  241 

Des  religions  nouvelles. 

r  art.  —   St.-Simonicns.    —   Templiers.  — 

M.  Fourrier 246 

2"  art.  —  Chàtcl.  —  Auzou 264 

Etat  de  1  église  en  Irlande.  (  1  ■",  T,  3%  4",  5*  art.  )    287 

350,  496,  648,  713 

Fondation  d'une  université  catholique  en  Bel- 
gique      /,os 

Situation    du    clergé  en  France,  depuis  1789 
jusqu'à   nous.  (  T  et  2*  art.  ) 485,  588 

Documens  curieux  sur  l'église  catholique  fran- 
çaise      537 

IX.  MONUMENS  RELIGIEUX. 

GRAVURES     (l). 

St-Germain-l'Auxcrrois 41 

Eglise  de  St-Etienne  à  Vienne  en  .Autriche 1 43 

Sainte-Chapelle 247 

La  Madeleine.  (  1  ■"  et  2'  art.  ) 260,  38& 

Notice  sur  l'église  de  Fourvièrcs  à  Lyon 55î> 

Abbaye  de  Marmouticrs 628 

X.  BIOGRAPHIE. 

rORP.AITS. 

—  Léon  XII 8 

—  Bossuet.  (r,   2%  3%  4',  5' art.)..  9,  20,  38,  55;  79 

—  Mérino co 

—  Grégoire  xvi 1 80 

—  Saint-Jean    Chrysostome.  (  1*"  et  2*  art.)  116,  186 

—  Pie  VIII 200 

—  St-François  de  Sales.  (  1'  2%  3*  art.)  250,  283,  309 

—  Le  baron  de  Géranib 359 

—  M.  L'Archevêque  de  Paris 479 

(l)  Nous  avons  donne  dans  nos  vingt  premières  livmisons 
cinq  gravures  et  sii  portr.iits,  pirmi  lesquels  se  trouve  celui 
de  M.  l'archevêque  de  Paris. 


FIN    DU    PREMIER    VOLUME 


Paris. — Imprimerie  de  Félix  LocQUiir,  rue  NoIie-Dame-des- Victoires,  n.  iC. 


»UE  GUÉNÉGAUD,  N»  7. 


Pour  paraître  au  15  Juillet  : 

MAIXl  EL    DE    PFÉTÉ, 

AL.  "V   JEUNESSE. 

Ce  livre,  nourri  d'écriture  sainte,  est  destiné  à  rei..^.  >ur  la  jeunesse  chrétienne,  les  ouvrages 

ascétiques  qui  sont  aujourd'hui  entre  ses  mains,  et  qui  nuiii.  rien  de  spécial  pour  elle.  On  y  trouvera 
toutes  les  prières  nécessaires;  et  nous  espérons  que  ce  Manuel,  entièrement  nouveau  ,  sera  accueilli 
avec  empressement  par  les  collèges  et  toutes  les  maisons  d'éducation,  ainsi  que  par  les  petits  séminaires. 

Un  vol  10-52.  PrLc  :  1  fr.  50  c.  broché ,  2  fr.  25  c.  relié.  Par  la  poste ,  25  centimes  en  sus  pour  les 
exeiDf'  *s. 


Pour  paraître  fin  de  Juillet  : 

CODE  DES  PAROISSES, 

Recueil  des  Lois ,  Ordonnances ,  Avis  du  Conseil-d' État ,  et  autres  Documens  relatifs  à  la  Législation 
et  à  la  Jurisprudence  en  matières  Ecclésiastiques  y  avec  Tables  chronologique  elja.lphabétiqne. 

(Un  vol.  grand  in-i2,  à  deux  colonnes.  Prix:  3  fr.  et  3  fr.  6o  c.  parla  poste.) 

Plusieurs  ouvrages  ont  été  publiés  sur  la  législation  et  sur  la  jurisprudence  relatives  au  clergé;  mais  il  man- 
quait un  recueil  où  se  trouvâssciît  réunis  les  nombreux  documens  législatifs  rendus  sur  cette  matière, 
le  plus  souvent  perdus  dans  le  chaos  du  bulletin  des  lois.  Le  Code  des  paroisses  est  destiné  à  combler  cette 
lacune  qui  se  faisait  vivement  sentir  au  clergé  ,  comme  à  tous  ceux  qui  s'occupent  des  affaires  de  l'Eglise, 
et  qui  ont  été  à  portée  d'apprécier  combien  il  importe  de  pouvoir  consulter  à  volonté  le  texte  de  la  loi.  Ce 
recueil  sera  suivi  de  deux  tables  qui  rendiont  très  faciles  les  recherches.  Il  se  trouvera  au  bureau  de  la  Domi- 
nicale, et  chez  tous  les  libraires. 


ALMANACH  DES  PAROISSES  POUR  1835. 

Cet  Almanach,  plus  étendu,  plus  complet  et  pouvant  être  préparé  avec  j'ius  de  soin  (jpie  celai 
le  1834,  paraîtra  en  temps  opportun  pour  réaliser  toutes  les  espérances  que  le  premier  a  pu 
faire  concevoir. 


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